Bénédiction abbatiale à St Paul de Wisques

Homélie de Mgr Jaeger

Homélie de Mgr Jaeger lors de la bénédiction abbatiale et l'eucharistie selon le rite extraordinaire célébrée en la cathédrale de Saint-Omer lle 4 juin 2016.

 

Bénédiction abbatiale du Très Révérend Père

Philippe GERMAIN de MONTAUZAN

 

Ben Sira 24, 9-12

Luc 2, 15-19

 

Hier, la liturgie nous invitait à célébrer la fête du Sacré-Cœur de Jésus. Aujourd’hui, elle nous révèle les trésors du Cœur Immaculé de Marie. Ces deux haltes spirituelles prennent un relief particulier en cette année du Jubilé de la Miséricorde. Elles nous font approcher de façon toute sensible et humaine, l’insondable mystère de Dieu que Saint Thomas d’Aquin exprime en ces termes : « La miséricorde est le propre de Dieu dont la toute-puissance consiste justement à faire miséricorde. [1]»

            Jésus est venu nous dévoiler cette identité de son Père. La miséricorde divine s’est exprimée dans un cœur d’homme. Pour qu’il se forme et se donne en notre humanité, Dieu a préparé le cœur d’une femme dans lequel  il a fait brûler et briller  par anticipation la plénitude de son Amour. La grâce que reçoit et garde Marie nous fait pressentir les richesses d’un cœur dans lequel Dieu habite. Il y fait jaillir toute la splendeur de l’Amour créateur et rédempteur. Et Dieu n’a pas d’autre désir  que de faire battre en toute poitrine humaine un tel cœur !

            Dans ce cœur, tous les événements de la vie, de l’histoire, les joies et les peines, les réussites et les échecs, les attentes et les larmes trouvent un refuge salutaire et reçoivent lumière, force, purification, compréhension et paix. La lente méditation, à la lumière de l’Amour de Dieu, de toutes ces réalités met progressivement au jour le sens authentique de l’aventure humaine.

            Cette démarche n’est pas réservée à quelques grands mystiques. Elle est proposée à tout être humain qui, à la suite de Jésus et de Marie embrasse l’humilité, la simplicité, le dépouillement.

Il faut être Dieu pour confier à de pauvres bergers la mission d’annoncer au monde la venue de son Fils. Tant de sages et de savants étaient infiniment plus compétents et crédibles pour diffuser le message. Dieu choisit ce qui est faible pour convaincre ce qui est fort.

            A l’évidence, les bergers ne peuvent qu’aller voir et raconter. Cette attitude modeste sera à tout jamais celle du disciple toujours dépassé par la merveille d’une Bonne Nouvelle qui déborde largement ce qu’il peut concevoir dans sa pensée, son jugement, son désir. Tout prédicateur de l’Evangile est appelé à la modestie et à l’abandon des bergers. Il sait bien que ses paroles seront source d’étonnement.

           

A  cet étonnement bien légitime, Marie ajoute deux attitudes : elle retient et elle médite dans son cœur. La narration faite par les bergers ne trouve pas son sens en elle-même. Elle devient Bonne Nouvelle dans la proximité et l’intimité avec Dieu qui façonne un cœur pour la recevoir, l’accueillir et la vivre.

            Toute la suite de l’Evangile fourmille d’occasions manquées d’une véritable rencontre entre Jésus et ses interlocuteurs. Ils entendent la parole de Jésus. Ils voient les signes qu’il opère, mais leurs cœurs sont fermés et ils ne peuvent pas reconnaître la divinité de celui qui parle et agit. Dans le cœur, se trouve pourtant la demeure sainte dont parle le livre de la Sagesse. L’être humain peut y assurer son service en présence de Dieu.

            De façon surprenante, c’est les yeux fixés sur la crèche que notre cher Père Philippe reçoit aujourd’hui la bénédiction abbatiale ! Le sérieux, la rigueur, la discipline d’une abbaye bénédictine doivent être un peu dérangés par le caractère improvisé et insolite d’une naissance en un lieu tout-à-fait inapproprié.

Je pense, cependant, que l’Evangile sur lequel nous méditons, exprime fort bien la place et la mission des communautés contemplatives au sein de l’Eglise. Corps mystique du Christ, l’Eglise ne peut pas vivre sans cœur. C’est dans ce cœur que se situe la vie contemplative. C’est là que se retiennent et se méditent les événements du monde et que se discernent l’œuvre de l’Esprit Saint et l’Histoire du Salut.

            Bien loin de fuir le monde, les contemplatifs en recueillent les bruits, les appels, les souffrances, les détresses en même temps que les réalisations, les réussites, les progrès, les attentes. Chaque communauté contemplative a rendez-vous avec le monde merveilleux et douloureux. Il n’est nullement question alors d’une rencontre bavarde et futile, mais d’une plongée du monde dans le mystère pascal.

            Une communauté monastique donne en elle-même et par elle-même le signe du Royaume de Dieu mystérieusement présent dans l’humanité. Celle-ci est travaillée par les capacités fabuleuses dont le Créateur l’a dotée, mais aussi, hélas,  par le péché qu’a engendré une liberté qui se veut elle-même Dieu.

            Les nombreux conseils et préceptes que donne la règle de Saint Benoît s’adressent à des hommes pécheurs qui ont à parcourir un long chemin de conversion, mais la sainteté est possible quand est réellement pratiquée l’exhortation de Saint Benoît : « Nous n’avons rien de plus cher que le Christ. [2]» Tout est dit. Vivant dans le Christ, les moines peuvent donner dans la vie communautaire le signe de l’humanité renouvelée dans la mort et la résurrection du Christ.

           

 

 

 

 

La grande expérience et la sagesse du Saint Fondateur, fin connaisseur de la nature humaine, ont prévu dans tous les détails de la règle les multiples défaillances possibles et imputables à la faiblesse humaine, mais déjà paraît le monde nouveau, la Jérusalem céleste si humblement les frères répondent, jour après jour, à cet appel : « Laissons-nous conduire par l’Evangile et avançons sur les chemins du Seigneur. Alors, nous mériterons de le voir, lui qui nous appelle dans son Royaume. [3]»

            Ces conseils peuvent être donnés à tout chrétien et guider son itinéraire en ce monde. Mais quand ces conseils sont écoutés et mis en œuvre dans la vie de chaque moine et par une communauté dans son ensemble, lorsqu’ils sont soutenus, nourris et orientés, dans leur application par le déploiement de la liturgie, c’est l’Eglise entière qui reçoit déjà les fruits de « l’arbre de vie produisant douze récoltes. [4] »

            L’Eglise souvent ballottée et happée, tant par les grandeurs de notre humanité que par ses errances, a besoin de cœurs qui gardent tous les événements et les méditent à l’école du Christ pour qu’ils reçoivent de lui leur signification aujourd’hui et, déjà, leur dimension éternelle.

            Je remercie le long cortège des frères de la communauté de Saint Paul de Wisques qui, depuis sa fondation ont fait rayonner l’Amour de Dieu et sa miséricorde. Ils ont tenu bon dans la foi et l’engagement de leurs vœux. Ils ont ouvert à l’espérance du Royaume plusieurs générations d’hommes et de femmes de notre région.

Je suis reconnaissant au Père abbé de Saint Pierre de Solesmes, à toute la communauté de l’abbaye de Fontgombault, à son Père abbé émérite, à son actuel Père abbé d’avoir voulu que batte encore dans l’audomarois ce cœur brûlant et fervent qui manifeste et offre la puissance de l’Amour de Dieu et affirme qu’il est plus fort que tout, plus fort que la mort elle-même.

Cher Père Philippe, selon la règle de Saint Benoît, il vous appartient désormais en qualité d’abbé, de tenir la place du Christ dans la communauté. La Vierge Marie a reçu l’impossible responsabilité de donner vie et chair au Fils de Dieu, de le préparer à sa mission. Elle fut parfois bouleversée, un glaive lui a percé le cœur, mais elle était là, au pied de la croix, comme au jour de la Pentecôte. Oui, elle retenait et méditait dans son cœur. Elle consentait car elle savait qu’à Dieu tout est possible. Ayez, Cher Père, le cœur de Jésus et de Marie.

Avec Saint Benoît, vous inviterez souvent vos frères à ouvrir l’oreille de leur cœur pour écouter l’enseignement du maître. Ainsi habitée et façonnée par le Seigneur, la communauté pourra dans la pauvreté, la chasteté, l’humilité et l’obéissance, la prière et le travail inviter nos frères humains d’ici et d’ailleurs à se laisser surprendre par Dieu. Le pape François nous confirme « qu’Il ne se lasse jamais d’ouvrir la porte de son cœur pour répéter qu’il nous aime et qu’il veut partager sa vie avec nous. [5]» Réjouissez-vous, Chers frères moines de l’abbaye Saint Paul, puisqu’auprès de vous et par vous la famille humaine découvre que la porte du cœur de Dieu lui est toujours ouverte. C’est cette porte qu’elle cherche et a hâte de trouver !

Mgr Jaeger

 

[1] Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologiae, II-II, q.30, a. 4

[2] Règle de Saint Benoît 5, 1

[3] Règle de Saint Benoît. Prologue 21

[4] Apocalypse 22, 2.

[5] Pape François – Le visage de la Miséricorde § 25.