La cathédrale d'Arras sous les bombes

Une page d'histoire

La cathédrale d’Arras s’effondre

En 1914, Arras présente un intérêt stratégique qui fera son malheur. C’est une  ville de garnison desservie par une gare importante.
Les quais et les voies sont abrités par un toit de ferraille et de verre comme dans les grandes gares parisiennes. Le dimanche 2 août au soir, la police arrête un espion-photographe autrichien qui s’intéresse d’un peu trop près aux installations.
Le 5 août, le 33ème régiment d’infanterie quitte la place d’Arras pour la frontière belge au son d’une fanfare qui joue le Chant du départ. Il est 3 heures du matin ! Le lendemain, pendant que la gare voit passer des trains de volontaires belges et français en provenance de Paris et à destination de la Belgique, les premières victimes de la guerre sont débarquées : des évacués de la région de Maubeuge, des blessés civils…


Le 10 août, le 233e RI part pour le front. Le 15 août, les premiers trains de soldats britanniques traversent  Arras. Les jours suivant, la fréquence de passage des trains donnent aux arrageois une idée de l’intensité des combats qui s’approchent. Le 27, le canon gronde vers Bapaume. Les premiers blessés militaires français et allemands sont dirigés vers l’hôpital Saint-Jean qui sera vite secondé par des ambulances dont le séminaire (maison diocésaine actuelle). Le 28, les Français isolent Arras en faisant sauter des installations stratégiques : le pont d’Athie, les aiguillages, la centrale électrique (dirigée par un ingénieur allemand nommé Weil, qui vient de prendre la fuite), le central télégraphique…


Le lundi 31 août vers 4 heures de l’après-midi, les allemands entrent dans Arras. Ils s’installent à l’hôtel de ville et dans les hôtels du Commerce et de l’Univers. Ils visitent les ambulances pour libérer leurs blessés dont le comte de Mecklem, parent du kaiser. Le 10 septembre, ils retournent dans les ambulances pour embarquer les-leurs et constituer prisonniers les  Français tout juste valides. Le lendemain, à parts quelques Uhlans qui continuent à patrouiller, il n’y a plus un Allemand dans la ville : ils prennent la route d’Amiens.


Le 18 septembre, un régiment de gouliers arabes, dirigé par le colonel Souchais, s’installe dans les casernes d’Arras. Ils protègeront efficacement la ville contre les uhlans qui continuent à visiter les alentours. Seuls les Taube continuent à surveiller les activités de la ville.
Le 25 septembre, les arrageois entendent la canonnade qui s’approche. Les villages sont incendiés. Les civils qui échappent aux fusillades se réfugient dans la cité. Les artilleurs allemands s’installent sur des situations élevées qui avaient été soigneusement repérées : La Targette, Neuville-Saint-Vaast, Fampoux, Neuville-Vitasse, Tilloy, Beaurains, Mercatel…  La bataille d’Arras est commencée.


A la première heure du 6 octobre 1914, cinq obus tombent sur le faubourg Saint-Sauveur, derrière la gare. A 9 h 30, les bombardements reprennent. Ils dureront toute la journée. L’après-midi, les Allemands utilisent des bombes incendiaires. La voute du grand chœur est traversée par un obus. La toiture et les vitraux sont pulvérisés. Le beffroi et l’hôtel de ville sont la proie des flammes. Tout le centre- ville est touché. Les canon se taisent jusqu’au 11 octobre. Au nord d’Arras, les Allemands perdent Neuville-Saint-Vaast et Carency, mais maintiennent le siège d’Arras au sud. Dès la mi-octobre, les tirs reprennent de façon sporadique et irrégulière.
Le 6 octobre 1914, l’artillerie s’attaque également à l’église Saint-Jean Baptiste. Le chanoine Mocq, doyen de la paroisse, s’attache à sauver ce qu’il peut. Il demande en vain de l’aide aux autorités civiles et militaires pour déplacer la Descente de Croix de Rubens. Aidé d’un prêtre et d’un instituteur, il descend le chef d’œuvre et son cadre très lourd. Pour sortir le tableau de l’église, il doit faire appel aux artilleurs pour retirer des obus non explosés qui empêchent d’ouvrir le portail. Après la guerre, il ne restera rien de l’église.


Le 29 novembre, la rue d’Amiens est touchée. L’abbé Vallières, vicaire de Saint-Nicolas est mortellement blessé. Le lendemain, pendant que Mgr Lobbedey prononce l’éloge funèbre de l’abbé Vallières dans la chapelle du pensionnat Jeanne-d’Arc,  le chevet de l’église Saint-Jean-Baptiste est détruit. Le 15 décembre, l’église Saint-Nicolas est touchée.
Le 1er janvier 1915, le peintre Francis Tattegrain trouve la mort en réalisant l'esquisse du beffroi d'Arras sous les obus. Le 31 janvier, la toiture de la cathédrale reçoit plusieurs obus.


La matinée du 16 juin est terrible pour Arras. Dès 4 heures du matin, elle reçoit une pluie incroyable d’obus de tous calibres : 77, 150, 210 et 420. Le palais Saint-Vaast est en partie détruit. Quelque 15.000 obus se sont abattus sur la ville. L’ancien petit séminaire (caserne Montesquiou, lycée Baudimont actuel), à lui seul, en reçoit 400. Une partie de la cathédrale située entre le portail des Grands Passés (rue des Teinturiers) et la rue des Chariottes s’est effondrée.


Le 1er juillet, vers 8 heures du matin, l’école communale Saint-Vaast, située à l’angle de la rue des Teinturiers et de la rue des Trois Visages, est  incendiée. Les flammes se propagent à la cathédrale. Le lundi 5 juillet, les canons allemands s’acharnent sur la cathédrale et le palais Saint-Vaast. Les archives et la bibliothèque s’embrasent.


La cathédrale, bien visible des alentours, est très vite l’objet des tirs ennemis. D’octobre 1914 à juillet 1915 des obus s’acharnent pour la détruire. Le 6 juillet, l’incendie du palais Saint-Vaast communique le feu aux combles de la cathédrale. Avec l’effondrement de la charpente, tout l’ameublement et l’orgue sont consumés. Les voûtes de la nef s’effondrent. Celles des bas-côtés sont percées d’énormes trous. Le façade du transept s’effondre sur la rue Méaulens, entraînant avec elle une partie de la première travée. Sur le même côté de l’église les trois colonnes jumelées de la croisée sont détruites et provoquent la chute de la voûte du premier carré du déambulatoire et des murs de l’attique. L’attique de la façade occidentale, qui avait été échafaudée avant la guerre parce qu’il présentait des points de faiblesse, perd ses deux colonnes de gauche. Par contre le côté droit reste bien en place. Les deux dernières travées du bas-côté nord sont mises à terre, de la corniche aux soubassements.
A l’extérieur de nombreux arcs-boutants sont soit détruits soit très endommagés, des contreforts ont disparu. Toutes les façades sont criblées d’éclats d’obus qui ont laissé une empreinte, encore visible aujourd’hui, sur les parties de mur conservées.

Le clergé, les soldats, les gendarmes et les paroissiens bravent l’incendie et  mettent à l’abri un peu partout dans la ville des pièces du musée et des ornements de l’église : le dais de procession, le bas-relief en métal doré du maître-autel représentant Jésus au milieu des docteurs, le banc de communion du grand chœur, la statue de marbre du Sacré-Cœur de Louis Noël et le grand christ du calvaire. Et surtout, ils sauvent de la destruction deux chef d’œuvre encore visibles au trésor de la cathédrale : les deux triptyques de Belgambe. Mais de nombreuses œuvres d’art et dix siècles d’archives ont définitivement disparu.
Malgré le drapeau de la Croix Rouge qui flotte en haut de la flèche de la chapelle du Saint-Sacrement, l’artillerie allemande la prend pour cible, sans se soucier de l’ambulance qui est en dessous. Le 28 mars et le 23 juin, elle reçoit des obus de gros calibre. L’ambulance est évacuée. Le 14 juillet au matin, le feu s’est déclaré dans l’ambulance du Saint-Sacrement.

 

Après la chute, la reconstruction
En 1918, la cathédrale se présente comme une ruine encombrée d’une montagne de pierres déchiquetées. Son état est tel que certains doutent de sa reconstruction et souhaitent même qu’elle reste  en cet état comme témoin d’une certaine barbarie.
Pierre Paquet architecte en chef des Monuments Historique qui a en charge la reconstruction de la ville estime que cette ruine en plein centre ville serait mal venue quelques années plus tard. Il convainc les autorités de reconstruire la cathédrale et s’engage dans un chantier difficile  qui durera douze ans. 

Mgr Julien  évêque d’Arras et Pierre Paquet, architecte en chef des monuments historiques,  conjuguent leur efforts et leur autorité pour obtenir la reconstruction. Leur intervention auprès des ministères va peser lourd dans la décision de reconstruire l’édifice.

Un travail de « moine »  
Il n’est point d’endroits où il ne faille intervenir, la tâche est proprement colossale
Pierre Paquet organise le chantier de façon à protéger au plus vite les zones très fragilisées. « En homme respectueux de l’intégrité du patrimoine  » il tient à sauvegarder l’authenticité du monument chaque fois que cela est possible.


Bien qu’il ait probablement disposé des plans de Verly, il « applique aux restitutions la rigueur de la science archéologique;  en l’absence de relevés précis des édifices  avant leur destruction il a du  procéder à une vaste collecte de documents » et recourt « à des méthodes proches de la paléontologie  pour retrouver le dessin et la forme de moindres détails.   » Il obtient des Beaux-Arts des spécialistes « pour récupérer dans les ruines toutes les pierres pouvant servir de témoins ou encore mouler les décors ». Ce travail de patience permit  de recueillir des éléments essentiels et beaucoup de détails. Dans la cathédrale, selon les photos  prises à l’époque, de nombreux éléments « intacts » ont aidé à retrouver les détails de moulures ou de chapiteaux. Par contre le mobilier est complètement détruit.


Les travaux
Le premier travail est le déblaiement des gravats qui encombrent le sol de l’église, puis la sauvegarde des parties fragilisées. les décombres sont évacues au moyen de wagonnets qui traversent l’édifice depuis l’extrémité du chœur jusqu’au parvis. Un quai est construit au dessus des marches pour déverser les matériaux dans des chariots placés en contrebas. 
Afin d’éviter de plus amples dommages, voire des accidents, et de conserver le maximum d’éléments pouvant aider à la reconstitution, Pierre Paquet commence par un étaiement des linteaux des collatéraux et de ceux du déambulatoire. Il faut encore protéger et maintenir ce qu’il reste du transept nord et des murs de l’attique. 
En 1921 l’ensemble est consolidé par les étais. 
L’espace autour de la cathédrale devient une cour des compagnons et retrouve l’ambiance de bâtisseurs du Moyen Âge
La taille des pierres se fait sur place, l’atelier de tailleurs de pierre est situé dans l’espace entre la nef et la rue Méaulens.
La reconstruction débute par l’abside et la chapelle de la Vierge ; il faut restaurer les arcs-boutants, les contreforts, murs et baies, avant de pouvoir s’occuper des charpentes et de la toiture. En juin1921, le dôme en brique est refait, il sera renforcé par une gangue de béton armé. Rapidement la chapelle est utilisée comme lieu de culte.
Les travaux se poursuivent par le chœur dont les murs de l’attique sont relativement “moins abîmés”. La charpente en béton du chœur est achevée le 21 mai 1926, l’arc-doubleau à l’entrée du chœur le sera en août. Le chœur, sera terminé en 1929  en même temps que sa toiture.
Mais  on travaille en plusieurs endroits de l’église En septembre 1923, les arcs-boutants du flanc nord (rue Méaulens) sont reconstitués de même les murs des deux travées détruites et l’angle nord de la façade occidentale.
La grande nef : pour rétablir les voûtes de la grande nef  il est nécessaire de reconstruire d’abord les arcs doubleaux sur lesquels elles viennent prendre appui.
Le bras de transept nord : cette partie de l’édifice est très endommagée ;  les trois colonnes d’angle coté nef, la première travée et le pignon adjacent à la rue Méaulens  sont à remonter intégralement. Pierre Paquet retrace l’élévation du pignon (fig. XX).  Les travaux commencent par les colonnes jumelées de façon à pouvoir réaliser la coupole de la croisée. En mai  1931 l’ossature du coffrage de la coupole de la croisée est bien avancée
Les échafaudages du transept, montés en septembre 1930, permettent la reconstruction des travées et de la façade du transept.
Chaque pierre a été préparée par les tailleurs de pierre et vient prendre sa place dans l’ouvrage ; plane, moulurée, ou sculptée selon son emplacement, petit à petit  les murs retrouvent leur  aspect initial et leur décor. 

Pierre Paquet réside à Paris, les architectes Paul Decaux et Lucien Morin suivent journellement le chantier  Henri Huignard  succède à P. Paquet  nommé inspecteur en 1929.

Jean Capelain, Rose-Marie Normand et Michel Tillie

Bibliographie.
Abbé E. Foulon. Arras sous les obus. 1915. Réédité par Le Livre d’Histoire –Lorisse, Paris en 2014

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 1273 visites