Homélie de Mgr Jean-Paul Jaeger lors de la célébration d'au revoir de Mgr Jacques Noyer

Au Touquet, le 10 juin 2020 à 15h00

 

Mercredi 10 juin 2020 à l'église Sainte Jeanne d'Arc du TOUQUET -

 

 

 

 

 

 

CELEBRATION AUTOUR DE MONSEIGNEUR JACQUES NOYER

Actes 2, 1-11 - Jean 3, 1-15

 

            L’homme qui vient rencontrer Jésus inspire la sympathie. Dans l’Evangile, c’est loin d’être le cas de tant d’autres Pharisiens dont la seule apparition est souvent synonyme de polémique, controverse, manœuvre. Nicodème marque sa différence.

 

            Pour cette raison sans doute, il choisit la discrétion de la nuit pour interpeller Jésus. Avec sincérité, il veut percer le mystère de ce maître qui ne pourrait pas accomplir des œuvres merveilleuses sans l’assistance de Dieu. Ce notable discret accepte, sans aller trop loin, de se laisser interroger, bousculer dans les certitudes qui font la force des Pharisiens et assurent leur autorité.

 

            Nicodème avance vers Jésus avec la prudence du touriste qui débarquant sur la Côte d’Opale risque deux orteils en direction de la vague qui vient mourir à ses pieds. Jésus ne lui propose pas une timide trempette. Il l’invite à se laisser emporter par les flots. Il est appelé à renaître. Rien de moins !

 

            Tout va trop vite et trop loin pour ce sage qui consent à peine à une remise en question si peu compatible avec l’aplomb et la superbe des Pharisiens. Mais la brèche est ouverte. Jésus peut dévoiler son identité et sa mission : il est le don que,dans son immense amour, le Père fait au monde, un amour qui s’exprime dans la mort sur la croix. Cette mort ne suscite pas la répulsion. Elle attire, rassemble, pardonne et sauve.

 

            Aucun savoir humain ne peut s’approprier cette révélation. Elle s’expérimente dans un renoncement et une humilité qui prélude à une nouvelle naissance qui est l’œuvre de Dieu lui-même par son Esprit.

 

            Rien n’est plus stable, assuré et définitif que l’enracinement des Pharisiens dans la loi de Moïse. Il est anéanti par le souffle de l’Esprit. L’édifice n’a plus alors que la fragilité des cabines de plage qui se disloquent quand se déchainent la tempête. Tout est ébranlé, mais tout peut renaître.

 

            C’est bien ce qui se produit au matin de la Pentecôte. La peur change de camp. Les barrières tombent. Les divisions cessent. Les différences deviennent richesses. L’altérité devient amitié. La méfiance s’efface au profit de la fraternité. La pauvreté se fait richesse.

 

            Notre faiblesse humaine se manifeste douloureusement dans les incompréhensions sociales, culturelles, économiques, politiques, religieuses. Toute personne, tout groupe humain, quel qu’en soit la nature et l’extension rêve de se faire comprendre et d’être compris, sans renoncer à lui-même. Ce que nous pourrions appeler l’effet Pentecôte constitue une matrice des relations justes, apaisées et fécondes entre les individus, les collectivités et les peuples.

 

            Ce souffle de nouveauté, de renaissance, d’espérance n’appartient à personne. Il ne s’enferme dans aucun cénacle. Il est présent partout, même s’il reste trop souvent caché aux obscurcissements de nos vies et de nos cœurs. Nous avons tellement besoin de nous laisser décoiffer par sa puissance.

 

            Au jour de son ordination épiscopale, alors que le livre des évangiles avait été déposé sur ses épaules, Jacques Noyer a entendu l’évêque qui présidait la célébration adresser à Dieu et sur lui cette prière : « Et maintenant, Seigneur, répands sur celui que tu as choisi la force qui vient de toi, l’Esprit souverain que tu as donné à ton Fils bien-aimé Jésus-Christ, l’Esprit qu’il a lui-même communiqué aux saints apôtres qui établirent l’Eglise en chaque lieu comme ton sanctuaire, à la louange incessante et à la gloire de ton Nom. »

 

            Un évêque n’est pas un haut-fonctionnaire de l’Eglise, même si un haut-fonctionnaire est toujours doté de talents et de compétences hors du commun. L’évêque est habité et emporté par le souffle de l’Esprit-Saint. Il lui appartient, au premier chef, d’en discerner l’œuvre libre et bouleversante au cœur du monde qui ne cessera jamais de l’étonner, de le bousculer, de l’émerveiller. Il ne vient pas louanger et encenser ou, à l’inverse, sermonner ou condamner. Il va à la rencontre bienveillante d’hommes et de femmes pour ouvrir les profondeurs les plus sombres comme les plus lumineuses de l’être humain à la présence du Fils envoyé par le Père qui aime tant le monde. Le chemin parcouru dans la patience et la douceur avec cette humanité mène loin, très loin, aussi loin que l’amour est capable d’aller, c’est-à-dire jusqu’au bout.

 

            Bousculant parfois les cadres, les habitudes, les rigidités, les convenances, le Père Noyer a souvent redit, à sa manière que l’Eglise a pris son élan un jour de grand vent, un matin de Pentecôte.Il a compris cela dans sa foi en arpentant dans sa jeunesse, comme curé ensuite, puis à l’heure du troisième et du quatrième âge la digue généreusement éventée du Touquet.Aujourd’hui encore, l’Eglise doit se laisser emporter par cet ouragan qui lui fera découvrir et révéler les merveilles que Dieu accomplit là où on ne l’attendait pas. Elle les accueillera dans les visages abîmés, blessés et souffrants. Elle les débusquera dans les avancées, les reculs, les réussites, les échecs, les tâtonnements et les joies. Sur ces terres, tantôt arides, tantôt fertiles, tellement divines parce que tellement humaines, ellepourra jeter le grain de la Bonne Nouvelle.

 

            Fils du Touquet, le Père Noyer était un homme du large. Il a pourtant vécu ses dernières semaines, confiné. Ce paradoxe nous dit peut-être que l’évêque n’a pas reçu mission pour lui-même et qu’elle ne s’achève pas avec son départ.

 

            Nous croyons que le souffle de l’Esprit fait vivre à notre frère, par la grâce et la miséricorde de Dieu, la vie nouvelle et éternelle dans le Christ.Par son ministère, il a contribué à faire de nous des disciples. Nous lui dirons vraiment notre merci et notre reconnaissance en acceptant de renaître au souffle de l’Esprit. Nous ne savons pas plus que Nicodème, pas plus que le Père Noyer où l’aventure nous mènera. En des temps tellement incertains, il nous faut toujours croiser le chemin de frères et de sœurs connus ou inconnus, avides de faire route avec un Dieu qui a tant aimé le monde et n’en finira jamais de lui offrir son amour.

 

                                                                Monseigneur Jean-Paul JAEGER

                                                                Evêque du diocèse d'Arras

 

 

Article publié par Maryse Fourmentin • Publié • 522 visites