Témoignage d'un visiteur de prison

 

 

 

Benoît Ballenghien Benoît Ballenghien  Visiteur de prison à Longuenesse depuis un peu plus de trois ans, Benoît Ballenghien explique que cela ne lui avait jamais effleuré l’esprit de passer ainsi les portes d’un centre pénitentiaire : « Nous sommes en avril 2003. Je viens de quitter La Voix du Nord. Une avocate d’Hazebrouck que je rencontre dans la ville m’interpelle : On manque de visiteurs de prison, Mr Ballenghien. J’ai constaté, quand vous étiez journaliste, que vous faisiez des comptes-rendus d’audience ‘ humains’. Vous feriez ça parfaitement. Réfléchissez-y ».

 

 

Benoît Ballenghien  le ressent comme un appel. Il se dit « pourquoi pas » même s’il se rend compte qu’il ne sait rien de la tâche d’un visiteur de prison. Trois mois plus tard, il écrit au directeur du centre pénitentiaire de Longuenesse et propose sa candidature (NDLR : aujourd’hui il ne faut plus s’adresser au directeur de la prison mais à la direction départementale du SPIP, service pénitentiaire d’insertion et de probation). Un an plus tard, il rencontre ce directeur, un entretien de deux heures qui s’avère probant pour les deux hommes. Et le voilà visiteur de prison.

- Comme ça, sans formation ?

- « Oui et non. Entre temps j’avais fait une visite de la prison longuenessoise et passé une journée à celle de Loos avec d’autres candidats visiteurs, où on nous avait surtout dit ce que nous ne devions pas faire (sortir du courrier, s’immiscer dans les affaires en cours…)

 

 

Mon atout, d’après moi, était ma capacité d’écoute. Mon métier de journaliste m’avait appris à écouter. L’écoute est notre rôle premier. Ecouter le détenu qui a envie de parler. Car, en fait, nous visitons, à leur demande, surtout des détenus qui n’ont pratiquement pas de visite. Souvent des cas lourds ; lourds psychologiquement mais aussi de par la durée de leur détention. J’ai visité des détenus condamnés à plus de 20 ans de prison. L’un d’entre eux, à 34 ans, entamait sa douze ou treizième année de détention ».

 

Sa première visite, se souvient Mr Ballenghien, se passa relativement bien : « A part le fait que le détenu était de ma ville et qu’il me dit, quand j’entrai : Monsieur, je vous connais. Après avoir discuté du fait que le jeune détenu me connaissait et savait où j’habitais avec le directeur du centre pénitentiaire, je décidai néanmoins de continuer de le voir. J’aurais eu l’impression, sinon, de le laisser tomber. »

Et ce détenu, qui était alors en préventive et qui a été jugé depuis, Benoît Ballengien l’a préparé à son procès, l’a accompagné aux assises : « L’important, pour moi, était qu’il ait un visage non hostile près de lui, à cette cour d’assises. J’avais aussi un excellent contact avec son avocate. On a, en effet, le droit de prendre contact avec les avocats des détenus qu’on visite. »

 

En regardant le chemin parcourru

 

« Je voudrais aujourd’hui témoigner, d’abord, de la vie des surveillants… et non gardiens… de prison. J’ai découvert des gens exceptionnels dans cette profession souvent décriée, des gens très humains, à l’écoute du détenu, des gens qui font bien un boulot pas facile », continue notre visiteur de prison.

 Pour répondre à la question : « Pouvez-vous, pratiquement, aider les détenus ? », il évoque le cas d’un jeune pris dans une affaire de stupéfiants et qui n’était pas encore jugé quand il l’a rencontré : « Il faut rappeler que le passage d’un visiteur se fait à la demande du détenu. C’est une démarche personnelle de sa part. D’emblée, ce jeune homme me dit : j’étais toxico. Je suis tombé avec 12 kg d’héroïne mais c’était pour ma consommation personnelle. J’éclate de rire et la réponse m’échappe : tu me prends pour un con ? Je l’ai  tutoyé alors que normalement je les vouvoie. Et j’enchaîne en me reprenant : vous voyez, ce que vous venez de me dire, allez répéter ça au juge et vous prendrez le maximum. C’est la vérité, c’est que vous en avez acheté, que vous en avez vendu pour pouvoir consommer à nouveau que vous devez lui dire. Et maintenant, il faut aller plus loin. Vous avez 23 ans. Si vous en êtes d’accord, on va essayer ensemble de savoir pourquoi vous en êtes là… »

Il faudra plusieurs visites à Benoît Ballenghien et à ce jeune pour se rendre compte qu’il se sentait responsable de la mort de son père, du cancer de celui-ci.

   Cet autre fait : « Un autre jeune, la première fois que je le vois, refuse de parler puis me dit, difficilement, après quelques minutes : je sors du mitard, j’ai tapé sur un surveillant. Je ne sais pas pourquoi je rétorque : Oui, il vous avait regardé de travers et il avait une sale gueule. Comment vous avez deviné ? répond-il. Il parlait avec difficulté parce qu’il était bourré de calmants en raison de son extrême violence ».

Lors de la rencontre suivante, le jeune explique que lorsqu’il était dehors il suffisait que quelqu’un le regarde avec plus ou moins d’insistance pour qu’il frappe, pensant que l’autre lui voulait du mal. « De toute façon, je vais recommencer », ajoute- t-il. « Ce qui m’a fait prendre conscience que la prison, c’était pas la solution  pour lui, réfléchit M.Ballenghien. Il  récidiva dans la prison. Je dis alors à l’assistante sociale : «  Un jour, il blessera gravement quelqu’un. Il faut faire quelque chose ». Celle-ci me répond  qu’elle essaie de le faire transférer dans un milieu psychiatrique depuis six mois.  «  Puis-je me servir de votre témoignage », ajoute-t-elle.

Quinze jours plus tard, le jeune homme était transféré. Y étais-je pour quelque chose ? Pas sûr mais peut-être avais-je apporté ma quote-part ». Revenant sur ses rapports avec les surveillants, M. Ballenghien souligne que ceux-ci sont à l’écoute de ce que les visiteurs de prison peuvent constater ou dire.

 

Une section de l'Association Nationale des Visiteurs de Prison

 

« Tout ce qui nous est dit par un détenu est confidentiel. Il faudrait un cas de force majeure, comme la mise en péril d’une vie, pour que je le rapporte à l’administration pénitentiaire. Je ne mesurais pas, au début,  à quel point c’est lourd à porter ; autant que la chape de plomb qui vous enserre quand vous franchissez les grilles l’une après l’autre. » C’est en partie le besoin de ne pas porter cela seul qui a poussé Benoît vers l’Association Nationale des Visiteurs de Prison : « L’arrivée à Longuenesse, en même temps que moi, de trois nouveaux visiteurs a fait qu’entre nous quatre ça a collé tout de suite. C’est ce qui a permis ensuite la création d’une section de l’ANVP à Longuenesse. »

M. Ballenghien en a été élu président et il a pris, depuis, des responsabilités au niveau national.

 (Propos recueillis par Jean-Paul Chavaudra)

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 19299 visites