Donnez-leur vous-mêmes à manger

18ème dimanche ordinaire

Isaïe 55, 1-3 ; Romains, 8, 35-39 ; Matthieu 14, 13-21
 

Avec le ch 14 de Matthieu s’ouvre une autre section de l’Evangile. Après avoir enseigné en paraboles, et averti les disciples de ne pas être troublés par les difficultés et obstacles rencontrés dans la mission, Jésus lui-même est rejeté à Nazareth : "un prophète n’est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison". C’est à ce moment que Matthieu signale l’exécution de Jean-Baptiste par Hérode. Jésus veut se retirer à l’écart, mais des gens en foule le rejoignent sur la rive. Ici se situe l’évangile de ce jour, le pain partagé pour la multitude.

 

Ma méditation a attiré mon regard sur les relations des différents intervenants de la scène:

L’attitude des foules : elles suivent à pied ; elles sont là.

L’attitude de Jésus : il voit la foule, il a pitié d’elle, il guérit les infirmes.

L’attitude des apôtres : "il est tard, renvoie-les!"

On connait mieux la suite du récit, appelée la multiplication des pains. Mais l’attitude des protagonistes, signalée ci-dessus mérite toute notre attention. Le contraste entre l'attitude de Jésus et celles des apôtres provoque notre réflexion : ces disciples, appelés et envoyés, dont Jésus fait l’éducation, qu’ont-ils compris de la relation de Jésus-Dieu à la foule, comme si Jésus n’était pas venu pour la multitude et que Jésus avait autre chose à faire que de s’occuper de leur intendance ?

Aujourd’hui, avec le recul et la connaissance de tout l'Evangile, nous pouvons spiritualiser l’évènement en prenant ce récit comme une annonce de la Cène, de l’eucharistie. L’association manger/être rassasié peut aussi renvoyer à l’Exode 16, où les hébreux recevaient la manne au désert. Cela peut aussi faire penser à un épisode de la vie d’Elisée (2Rois 4), où il rassasie une foule affamée.

 

Dans l’Exode, comme dans 2 Rois, c’est bien une nourriture pour le corps qui est donnée aux hommes pour qu’ils vivent et continuent leur chemin d'humanité. Il en est de même dans ce récit de Matthieu… et le renvoi que l’on fait vers l’eucharistie n’est pas une invitation à quitter la foule, mais une invitation à se ressourcer auprès de Jésus afin de repartir vers cette foule.

 

C’est ce que disent très clairement les derniers papes Jean-Paul II et Benoit XVI dans leurs dernières lettres au sujet de l’eucharistie, citées ci-dessous. Il ne peut y avoir dissociation entre le partage spirituel et le partage temporel, entre la prière pour Dieu et le service des frères, au point que Benoit XVI demandera qu’on développe la connaissance de la doctrine sociale de l’Eglise. « Donnez-leur vous-mêmes à manger » fait comprendre la mission qui nous est confiée, auprès des foules, y compris envers les corps affamés et mutilés.

 

Jean-Paul II dans Mane nobiscum § 27 et 28

« L'Eucharistie n'est pas seulement une expression de communion dans la vie de l'Église; elle est aussi un projet de solidarité pour l'humanité tout entière… Le chrétien qui participe à l'Eucharistie apprend par elle à se faire artisan de communion, de paix, de solidarité, dans toutes les circonstances de la vie »… Il y a encore un point sur lequel je voudrais attirer l'attention parce que sur lui se joue d'une manière notable l'authenticité de la participation à l'Eucharistie, célébrée dans la communauté: c'est l'élan qui s'en dégage en vue d'un engagement effectif dans l'édification d'une société plus équitable et plus fraternelle. Dans l'Eucharistie, notre Dieu a manifesté la forme extrême de l'amour, bouleversant tous les critères de pouvoir qui règlent trop souvent les rapports humains, et affirmant de façon radicale le critère du service: «Si quelqu'un veut être le premier de tous, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous» (Mc 9,35). Ce n'est pas un hasard si, dans l'Évangile de Jean, nous ne trouvons pas le récit de l'institution eucharistique, mais celui du «lavement des pieds» (cf. Jn13,1-20): en s'agenouillant pour laver les pieds de ses disciples, Jésus explique sans équivoque le sens de l'Eucharistie. À son tour, saint Paul rappelle avec vigueur que n'est pas permise une célébration eucharistique où ne resplendit pas la charité manifestée dans le partage concret avec les plus pauvres

 

Benoit XVI dans l’exhortation apostolique Sacramentum Caritatis, § 91

Le mystère de l'Eucharistie nous rend aptes et nous pousse à un engagement courageux dans les structures de notre monde, pour y apporter la nouveauté de relations qui a sa source inépuisable dans le don de Dieu. La prière que nous reprenons à chaque Messe: « Donne-nous notre pain de ce jour », nous oblige à faire tout notre possible, en collaboration avec les institutions internationales, publiques et privées, pour que cesse ou au moins pour que diminue dans le monde le scandale de la faim et de la sous-alimentation dont souffrent des millions de personnes, surtout dans les pays en voie de développement. Le chrétien laïc en particulier, formé à l'école de l'Eucharistie, est appelé à assumer directement sa responsabilité politique et sociale.

 

P.S. Après avoir clos cette méditation, revenu chez moi, j'évoquais dans ma prière ces dizaines de bénévoles qui depuis bientôt six années nourrissent, jour après jour entre 250 et 400 "réfugiés" au bord de la mer, à Calais. J'associais à cette prière ce que j'entendais de l'échec des négociations de l'OMC: tractations de 153 pays, cultures vivrières contre industrie mondialisée... cela fait combien d'être humains concernés? Mon esprit s'est tourné vers les visages, aperçus à la télé, de populations d'Afrique ou d'Inde menacés de famine par la hausse des prix du riz et du maïs. Si les chrétiens du monde entier se donnaient la main avec les hommes de bonne volonté... si les pays développés s'entendaient un peu plus avec les pays non développés... pays développés, émergeants et autres. E.H. 

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