Fiche 5 Luc Animer les rencontres

L’invitation au Royaume


Section 5 ch.13, 22 à 17,10

 

Lecture d’ensemble


Dès les premiers versets, 22-23, est posée la question du salut. Tout au long de la section, nous pouvons garder en mémoire la question : “N’y aura-t-il que peu de gens qui seront sauvés ?” Luc, à l’aide de différentes péripéties et paraboles, invite à découvrir quel est le visage du Dieu de Jésus. D’une part il est question d’une porte étroite, d’autre part, celui qui a la clé ouvre largement les portes ! Alors, qui participera au banquet messianique ? Pour qui les portes s’ouvrent-elles toutes grandes ? A plusieurs reprises, cette section met en œuvre le renversement des situations, déjà présenté dans le Magnificat : “Des derniers seront premiers, des premiers seront derniers !” Il n’est pas dit qu’ils n’entreront pas… Mais ils ne seront pas en tête du cortège.

 

Chaque récit, chaque exemple concrétise le visage de Dieu Père, miséricordieux. Les paraboles sont le fruit d’une observation fine des relations humaines habituelles. Notre choix de “lire tout le texte” ne laisse pas beaucoup de temps pour développer d’interminables discussions, ni pour refaire la théologie de l’au-delà. Prenons le temps de découvrir le langage imagé de l’Evangile : un langage de relations. Concrètement, semble dire Jésus à ses interlocuteurs, regardez comment cela se passe entre vous, et voici comment cela se passe entre Dieu et vous. On imagine les grincements de dents que cela a pu provoquer, mais aussi la joie pour tous ceux qui découvrent qu’ils ne sont pas les exclus de Dieu, mais ses préférés.


Retenons les oppositions mises en œuvre : riches/pauvres ; justes/pécheurs ; premiers/derniers, dedans/dehors... Attention cependant à ce que notre lecture ne devienne pas simplificatrice, simpliste, avec d’un côté les bons, de l’autre les méchants : l’Evangile est appel à la conversion. Dans la section 3, la leçon que Jésus a donnée à Simon sur l’amour et le pardon devrait éclairer notre lecture : les paraboles du perdu et du retrouvé (ch15) invitent à méditer le don du salut, gratuit, de notre Dieu ; de même la parabole des invités au festin. L’unité de la section, c’est la figure du maître ou du propriétaire.

 

La dernière partie de la section ch.16, 1 à 17,10, vient interroger ce que nous faisons de l’argent, non pas en théorie, mais dans la pratique : l’argent aide-il à construire des relations, ou est-il obstacle au regard porté sur l’autre ? Autrement dit, l’argent est-il un mur ou un liant entre les personnes ? Cependant, même si nous avons tout bien fait, cela ne nous donnera aucun mérite : nous n’avons fait que notre devoir ! A ceux qui gardent l’image d’un Dieu qui compte les bons points, il leur faut découvrir un Dieu qui donne gratuitement.
 

 

Le père et les deux fils (15, 11-32)


Cette histoire du père et de ses fils est précédée de deux petites paraboles : la brebis perdue et la pièce de monnaie retrouvée. Cet ensemble autour du perdu et du retrouvé se termine par la joie partagée. Les trois paraboles sont comme une réponse aux objections des pharisiens : « Jésus s’occupe des pécheurs ! (15, 1-2) ». Leurs pensées sont comme des reproches adressés à ceux qui se font du souci pour qui ne le mérite pas. Ni la brebis ni la pièce d’argent n’ont mérité quoi que ce soit. C’est le maître qui souhaite que rien ne demeure perdu et soit retrouvé ; de même pour le fils cadet. Alors, il partage sa joie avec les amis. Par ces trois paraboles Jésus invite à découvrir le cœur de Dieu et le salut donné.

 

La troisième parabole fait intervenir des personnes et non des objets. Prenez le temps de regarder les relations exprimées au sujet du père, du fils cadet, du fils aîné. Ne faites pas une analyse psychanalytique. Portez attention à ce que Luc a écrit, avec ses mots à lui : relation offerte, relation brisée, relation refusée, relation restaurée. Nous ne sommes pas dans l’ordre du permis/défendu, mais de la relation. La description du père n’est pas banale : un père qui laisse toute sa liberté à chacun, qui sait cacher les souffrances qu’on lui fait, mais qui sait manifester le bouleversement de joie qui lui arrive. On parlera d’un amour passionné, même si le mot n’est pas employé par Luc.

 

Le contexte dans lequel ces paraboles sont écrites c’est la question du salut de tous, y compris du peuple juif. Aux yeux de Luc et des premiers chrétiens, le peuple juif, l’aîné, a rejeté le don de Dieu, alors que les païens et les pécheurs se sont convertis et se sont tournés vers Dieu et son envoyé, Jésus. Le portrait du fils aîné n’est-il pas aussi celui des adversaires pharisiens de Jésus ? Ils n’acceptent pas la grâce accordée au pécheur. La colère de l’aîné, en fin de récit, fait écho aux récriminations des pharisiens au début du chapitre. Sa relation au père est une relation sans joie, basée sur le donnant/donnant. Comment ne pas percevoir dans cette parabole une critique du légalisme pharisien face à l’esprit de l’Evangile. Rien n’empêche de penser à la parabole sur le neuf et le vieux. Cependant, la dernière parole du père quand il sort vers son aîné est comme un appel à entrer, à se retourner, à se convertir. La porte reste ouverte : participera-t-il au repas de la résurrection ?

 

Quelques images bibliques : revêtir le vêtement, la maison, le repas de fête : ce sont autant de manières de parler des temps messianiques. De nouvelles oppositions s’ajoutent à la série : perdu/retrouvé, entrer/refuser d’entrer ; mort/revenu à la vie. Le retour du fils est comme une résurrection. Saint Paul, dans la lettre aux Romains (ch. 9-11), parlera de sa grande tristesse que ses frères de race, Israélites, n’aient pas franchi la porte, mais il ne désespère pas qu’ils parviennent un jour, eux aussi, au salut venu de Dieu.

 

L’Alliance et le péché. Il arrive qu’on utilise cette parabole pour développer le sens du péché comme non-observance des règles sociales ou religieuses. Or Jésus fait découvrir un autre mode de spiritualité, celui de la relation : relation brisée et restaurée entre Dieu et nous. Pour exprimer la relation, la Bible utilise aussi le langage de l’alliance : alliance proposée (Noé, Moïse), alliance brisée, alliance nouvelle (Jérémie, Jésus).

 

A ceux qui tireraient comme conclusion qu’il n’y a rien à faire, puisque tout vient de Dieu… Jésus adresse plusieurs mises en garde : s’efforcer d’entrer par la porte étroite ; voir le pauvre à sa porte (Lazare), reconnaître n’avoir fait que son devoir, comme le serviteur, etc.

Pour aller plus loin.
Scribes et pharisiens. Très vite, leur hostilité était apparue (ch 5, 17-26). Dans la section, ils sont plutôt malmenés par Jésus. Scribes et pharisiens sont souvent cités ensemble. Au premier siècle, les scribes tentent de devenir la classe supérieure, face aux grands prêtres et aux anciens. Venus de toutes les couches de la population, ils tiennent leur influence de leur savoir. Ils ont reçu de leurs maîtres la Tradition dans le domaine de la législation religieuse et la transmettent à des disciples. Ils ne font pas tous partie de la mouvance pharisienne.


Les pharisiens sont un mouvement de piété se recrutant surtout parmi les laïcs, et destiné à former la vraie «communauté sainte d'Israël ». Pour cela, les règles de pureté rituelle prescrites par la Loi aux prêtres en fonction, sont étendues par eux à l'ensemble du peuple juif et à toutes les circonstances de la vie. Des textes rabbiniques dénoncent leurs abus et perversions tout comme les Evangiles. Certains sont venus en aide à Jésus, ont cherché à le rencontrer. Ils sont absents durant la Passion selon Luc… Pour Luc, le pharisaïsme et le légalisme dénoncés par Jésus ne sont pas l'apanage des seuls pharisiens, et s’il les rapporte longuement, c'est bien qu'ils menacent également les chrétiens. Luc nous alerte sur des plaies qui nous affectent tous plus ou moins.

 

L’attitude vis-à-vis des biens matériels.
Luc présente deux attitudes. L’une invite au partage (Jean Baptiste 3,10-11 ; Zachée qui donne la moitié, 19,8) ; l’autre invite à tout quitter pour suivre Jésus (Les apôtres 5,11 ; Lévi, 5,28). La remise de la dette fait aussi partie de la Loi juive (année sabbatique, Lévitique 25). La présence romaine avait profondément modifié les rapports économiques : d’un côté des très riches propriétaires de latifundia, de l’autre des très pauvres, obligés de se vendre pour subsister. Le rapport aux richesses est devenu par trop déséquilibré. (On peut penser à la situation en Amérique latine à la fin du siècle dernier, ou aux disfonctionnements et inégalités des rémunérations aujourd’hui).

 

Jésus se fait provocateur. L’argent ! L’argent (Mammon) ! Il n’y a pas que cela dans la vie ! Jésus veut désacraliser le rapport à l’argent ; le maître félicite l’attitude “sensée” du gérant, alors que précédemment Dieu avait traité de “fou” le riche qui avait tout gardé pour lui (12,20). Il faut ici quitter notre morale du droit de propriété pour rejoindre la morale de l’Evangile et de l’Eglise quand elle développe le principe de “destination universelle des biens”. L’histoire du gérant malhonnête choque. Son attitude reste qualifiée de tromperie et pourtant le maître déclare son attitude “sensée” (habile) : user de l’argent avec habileté pour se faire des amis en remettant une dette ! L’argent est redevenu un moyen, et non un but. L’objectif de Jésus n’est pas ici de faire un cours de morale économique, mais d’inviter les disciples à rester fidèles au service des frères dans l’utilisation des biens. En Actes 5, il est reproché à Ananie et Saphira d’avoir menti à la communauté en faisant croire qu’ils avaient tout donné, alors qu’ils n’y étaient pas obligés.

 

Le riche anonyme et le pauvre Lazare (16,19-31). Nous retrouvons l’opposition riches/pauvres ou dedans/dehors illustrée dans les béatitudes selon Luc. Jésus ne raconte pas cette histoire comme une méditation sur l’au-delà, mais comme une invitation à savoir lire et mettre en œuvre les Ecritures. Point n’est besoin de miracles pour agir justement. Comme l’écrit St Jean : tout ce qui est nécessaire pour croire est déjà écrit. (Cf. Jn 20,30-31). A nous de nous mettre à l’écoute de la Parole !

 

Prier la Parole : quelle histoire pour une brebis perdue!


Marbre exposé à Césarée Le bon pasteur  
Marbre exposé à Césarée
Marbre exposé à Césarée
 

Après tout, perdre une brebis quand on en possède plus de cent,
Ce n'est pas une catastrophe !
Mais pour toi, Seigneur, plusieurs milliards d'êtres humains
N’empêchent pas chacun d'être unique à tes yeux.

 

 

Seigneur, toi qui rencontres, sans jamais te lasser,
Les pécheurs, les publicains, les prostituées,
Les malades et les petites gens..., élargis mon regard si limité,
Moi, qui ai déjà du mal à reconnaître les gens de mon quartier.

 

 

Seigneur, toi qui, par ton regard, tes gestes, ta vie tout entière, révèles, à chacun,
Que le Règne de l'amour s'est approché de lui, ouvre mon cœur si étroit,
Afin que, même perdu dans l'anonymat des foules, aucun visage ne me soit jamais insignifiant.

 

Seigneur, accorde-nous le courage de faire les premiers pas
Pour aller à la rencontre de tous les égarés.
Égarés dans les déserts de l'alcool, les déserts de la prostitution et des prisons,
Égarés dans les déserts de la solitude, de la dette et de l'angoisse,
Les déserts des pseudo-richesses ou des mondanités, du temps perdu ou du temps gâché.

 

Seigneur, accorde-nous cette intime et divine conviction, que tout homme est unique.
Alors nous aurons le courage de sortir de l'ombre de nos clochers pour oser rencontrer
Tant d'hommes et de femmes, exclus, déçus, sceptiques ou hostiles
Qui vivent en marge de toute religion.

 

Accorde-nous assez de respect et de délicatesse pour être signes,
Humbles et discrets que, pour eux aussi, le Règne de ton amour est arrivé.
Michel Hubault Prier les paraboles


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Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 3538 visites

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