L'homme, àquel prix

Par le cardinal Etchegaraéy

etchegaray.jpg etchegaray.jpg   Le cardinal Etchegaray a occupé de hautes fonctions dans l’Eglise catholique : originaire du pays basque, ancien secrétaire général de l’épiscopat puis archevêque de Marseille, il a été un proche collaborateur de Jean-Paul II, chargé par lui de missions de justice et de paix partout dans le monde, notamment en Chine communiste, au Rwanda durant le génocide, au cœur des conflits du Proche-Orient ou des Balkans.

 

Constamment engagé au service de l’homme, il sait le prix à payer pour sa liberté. Il propose dans ce livre des pistes de réflexion sur nombre de sujets qui divisent notre société en manque de repères.

 

De courts chapitres, inspirés de sa foi et de son espérance, esquissent une autre société, à partir de quatre “vérités” énoncées en ouverture du livre :
• il n’y a de progrès humain que dans la solidarité
• il n’y a d’unité que dans la convergence des libertés
• il n’y a d’action commune que par le partage des responsabilités
• il n’y a de grandeur pour un état que par un appel au dépassement
 

 

"L'homme  quel prix ?" Cardinal Roger Etchegaray. Septembre2012-Lamartinière
 

La Croix a interviewé le cardinal en septembre 2012. Avec sa clarté de pensée habituelle, il présente les principaux enjeux de l’Église catholique.

Pourquoi avez-vous souhaité écrire L’Homme, à quel prix ?
Cardinal Roger Etchegaray : C’est un petit livre, dans tous les sens du mot : il est court, et par le fait même sa faiblesse est de ne pouvoir aborder tout ce que j’ai dans mon esprit et dans mon cœur sur Dieu et sur l’homme. Dieu et l’homme, j’aime bien le répéter, c’est tout un. Il semble plus opportun dans notre monde d’aujourd’hui de parler de Dieu à travers l’homme, tout en reconnaissant que, pour beaucoup de nos contemporains, l’homme apparaît un être aussi éloigné que peut être Dieu pour des croyants.
 

La brièveté de ce livre vient aussi du fait qu’aujourd’hui nous sommes trop pressés. Nous ne supportons que les choses rapides, je dirais presque syncopées, avec le risque de ne pas aller au fond de ce qu’est vraiment l’homme dans sa plénitude. La forme de cet ouvrage, son découpage en une série de flashs, répond aussi à l’une des préoccupations de l’Église : il lui est difficile de courir au rythme de notre époque, qui a tant changé. Je l’ai écrit pendant le Carême et la semaine d’après Pâques, essayant de vivre un peu en ermite : pour écrire, il faut savoir se retirer, comme pour prier.


Êtes-vous un homme de nostalgie ?
Surtout pas. Je me sens enraciné, comme un chêne basque, à « cette infatigable espérance » de Péguy, « cette petite fille de rien du tout et qui entraîne tout ». Nous chrétiens, nous en parlons parfois avec trop de légèreté ou trop d’assurance. À partir de quelques expériences spirituelles et pastorales de ma longue vie, je voudrais simplement aider chacun à « grandir dans la crise », selon l’expression des évêques français, « pour en sortir plus fort ».


Pour cela, le ton majeur de ces réflexions est celui de la miséricorde de Dieu. J’en ai vu des misères, je reviens à peine de Sarajevo qui commémorait un blocus de quatre ans si souvent franchi à mes risques et périls. Là, comme dans tous les continents, je suis descendu plus bas que dans une misère humaine sans nom pour découvrir la miséricorde divine qui pardonne sans compter. Ah, ce pardon de Dieu, nous avons peine à y croire, à l’accueillir… jusqu’à devenir nous-mêmes miséricordieux avec l’homme de toute race, de toute religion.
 

Ce fut pour moi une grande grâce quand le pape Jean-Paul II, avec lequel je fus lié par une profonde amitié m’envoyait aux quatre coins du monde, là surtout où la souffrance était plus transparente, plus visible, que l’espérance. Je me suis considéré comme un privilégié de pouvoir partager la souffrance de ces peuples, mais encore plus leur espérance.


Nos contemporains n’ont-ils pas au contraire une image très rigoriste de l’Église catholique ?
Elle le sait bien. Mais, fidèle à l’Évangile, elle pense pouvoir défendre souvent l’homme contre lui-même, dans une vision respectueuse de son équilibre tout entier, corps et âme. La doctrine sociale de l’Église (je préfère parler d’enseignement social) n’est pas d’une souplesse illimitée, mais elle s’est développée, sans pour autant se soumettre absolument aux mœurs d’aujourd’hui.
L’Église va connaître plusieurs grands rendez-vous en ce mois d’octobre.
 

C’est ce que j’appelle le « mois des grandes manœuvres ». Le 11 octobre, les 50 ans de l’ouverture du concile Vatican II (un Concile qui n’a pas encore mûri tous ses fruits), le lancement de l’Année de la foi (annoncée par le pape… il y a déjà un an) et puis, du 7 au 28 octobre, le Synode universel sur la « Nouvelle Évangélisation », au terme d’une large préparation au sein des Églises locales : je prie beaucoup pour que ses participants autour du pape aient assez de courage apostolique face à tous les appels que Dieu par monde interposé lance aujourd’hui à la famille humaine.


Vous rendez hommage à Paul VI : « mon pape » écrivez-vous.
C’est celui qui m’a appelé au ministère épiscopal. Je n’ai pas eu avec lui des rapports aussi intimes qu’avec Jean-Paul II. Il était plus réservé de caractère, mais il a eu des audaces extraordinaires et pris des décisions exigeantes, pas toujours reçues de tous. Pape moderne, il a osé regarder le monde en lui-même, et non plus seulement à partir de l’Église.


Êtes-vous inquiet d’un éventuel rapprochement avec les lefebvristes ?
Tout schisme est à regretter et à éviter ; il ne faut pas oublier que l’histoire de l’Église, dès ses origines, est échelonnée d’hérésies. Je comprends le souci pastoral de Benoît XVI d’y mettre fin, mais il est le premier à souhaiter que cela se passe dans la clarté pour nos communautés. Certains ont peur néanmoins, notamment en France où est né le mouvement.


Le cléricalisme

Parmi les acquis du Concile vous évoquez l’œcuménisme, le dialogue interreligieux, mais aussi la place des laïcs. Vous parlez d’un anticléricalisme nécessaire. N’est-ce pas paradoxal sous la plume d’un cardinal romain ?


Depuis que Gambetta a lancé son cri de guerre «le cléricalisme, voilà l’ennemi», le cléricalisme a-t-il été vraiment abattu ou ressurgit-il sur la tranchée d’en face ? On peut le retrouver autant chez des « laïcs » que chez des « clercs ». De nouvelles cléricatures peuvent se faufiler partout !


Le statut des laïcs

Au Concile, l’Église s’est attachée à réfléchir sur le statut des laïcs qui, comme « peuple de Dieu » constituent par nature baptismale la structure fondamentale et permanente de l’Église. Je pense à l’Église primitive où il n’y avait encore ni clercs ni laïcs. Après le Concile, nous étions peut-être plus sensibles que maintenant pour donner ou plutôt reconnaître leur vraie place dans le cadre d’une « co-responsabilité différenciée », une expression subtile encore trop peu appliquée pour bien peser sur la balance prêtres et laïcs.


Je pense à cet appel clair et précis de Benoît XVI le 7 mars 2010 : « Il est nécessaire que les mentalités changent à l’égard des laïcs, que l’on cesse de les considérer comme collaborateurs du prêtre pour les reconnaître réellement coresponsables de l’être et de l’agir de l’Église. » Ne nous attardons pas à ramasser dans l’Église sciures, balayures, épluchures, mais hâtons-nous de proclamer les merveilles que le Seigneur fait chaque jour en nous et autour de nous.

 

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