Au revoir Pénélope

homélie de Mgr Noyer

                     Homélie pour Pénélope

 

(Pénélope, jeune étudiante en médecine est décédée dans le crash d'un avion à Taïwan. Elle était native du Touquet).

 

Grande fut la stupeur dans laquelle a plongé beaucoup d’entre nous l’annonce du décès de Pénélope. Pour l’avoir ressenti moi même je sais cette paralysie de l’esprit, ce cri muet, cette angoisse sans image, cette question informulée qui vous noue la gorge. Le temps brutalement s’arrête avec l’instant qui efface tout futur dans  le déni du présent.

 

Nous pouvons deviner comment pour vous, bien plus proches encore, mère, père, frères, avez vécu ces minutes, ces heures, ces jours où peu à peu s’est imposée l’inacceptable vérité. Depuis l’accident évoqué en quelques mots dans les media, les nouvelles plus précises distillées une à une, les coups de fil échangés rassurent, inquiètent, informent, portent l’émotion commune dans laquelle chacun se débat à sa façon.

 

Et tout à coup quand l’évidence s’installe, quand le doute devient inutile, quelque chose se passe dont j’ai été, je crois, pour une petite part le témoin étonné. Le visage de votre fille, avec son sourire, son dynamisme, sa générosité, doucement s’est imposé dans le silence angoissant de la réalité. Tout était gris et la photo lumineuse et colorée de sa présence s’est mise à dominer l’horizon. Les souvenirs de fête, les témoignages de jeunesse, l’élan des projets fous, la force d’espérance qui traversait sa vie,chassaient tous les nuages. Quand elle était loin, Pénélope savait si bien distribuer à  tous les messages qui annulent les distances et disent simplement ce que la proximité ne permet pas toujours de dire. Aujourd’hui, il n’est plus besoin de SMS, il n’est plus besoin de mots, de là où elle est son amour vous inonde.

 

Vous m’avez fait confidence de ces photos qu’une amie britannique avait prises quelques jours avant l’accident,lorsqu’ensemble elles prenaient part à la fête des lanternes que célébrait Taïwan. On voit Pénélope, avec son amie Jéromine, fabriquer la lanterne de papier qui, selon la tradition locale, allait porter leurs vœux dans le ciel de la nuit. On voit ce qu’elle a écrit : un souhait pour toute la famille, les parents, les frères, les grand ‘parents, les oncles et tantes, les cousins et cousines. En laissant monter cette prière dans la nuit elle ne savait pas qu’elle éclairait le chemin qu’elle allait emprunter quelques jours après. Cette lumière dans la nuit restera pour vous j’imagine, comme le sourire d’éternité qu’elle vous partage a vous, à nous qu’elle a quittés.

 

Le secret qui vous aide à quitter les tempêtes des regrets, des déceptions, des remords pour accueillir la paix qu’elle vous offre, c’est la foi. Tout naturellement vous avez choisi pour cette célébration le texte des béatitudes : ce chant merveilleux où le Christ donne à la vie un goût nouveau. Il chante comme un bonheur la joie du pauvre, la sérénité du doux, la mystérieuse grâce des larmes, la satisfaction de l’humilité, l’émerveillement de qui espère. Je suis certain que beaucoup d’entre vous dans l’épreuve de cette séparation et de ce silence, entrevoient ce paradoxe presque évident : Pénélope ne nous a jamais été aussi proche qu’en ces moments où nous la retrouvons dans la lumière et la chaleur de l’amour éternel.

 

Bien des hommes et des femmes meurent dans la tristesse et l’indifférence de leur entourage. Par contraste, la dimension de l’émotion que cet accident a provoquéeest étonnante. Parce que cette mort était totalement imprévisible, parque que Pénélope était jeune, belle et enthousiaste, parce qu’elle rayonnait de bonté, parce qu’elle semait l’amour, parce qu’elle tranchait dans ce monde grognon qui est notre présent, parce qu’elle chevauchait la générosité et le don de soi, parce qu’elle courait vers le bonheur, parce qu’elle entraînait irrésistiblement ceux qu’elles rencontraient sur le chemin de la confiance, la foule d’aujourd’hui, immense et diverse, dit un peu la fécondité d’une vie donnée même si elle semble brisée avant d’avoir porté tous ses fruits. Pour nous tous c’est une grâce précieuse.

 

Pour vous qui l’avez tant aimée, quand le silence sera revenu, je devine que parfois les larmes redeviendront amères, l’absence retrouvera son vide, l’absurde de nouveau écrasera vos jours et vos nuits. Puissiez vous garder de ces instants de ferveur, de ces textes entendus,  de ces démarches de foi, la lumière qui vous redonnera la paix et la joie. A chaque fois que vous tendrez la main pour recevoir le Corps que Jésus nous donne comme un projet d’amour, vous penserez à cette lumière dans la nuit où Pénélope vous donnait le témoignage de son amour : c’est d’un unique amour que le pain de la messe et la lumière de Taïwan nous parle. Ni le drame du calvaire, ni les restes fumants de l’avion écrasé ne peuvent empêcher ce pain partagé et cette lumière offerte de dire à tous et à chacun que l’amour est bien plus fort que la mort.

 

                                                                                   Jacques NOYER

Article publié par Michèle Leclercq • Publié • 1184 visites

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