Ste Barbe (suite)

La bénédiction de la statue

 

La fête de sainte Barbe

Sainte Barbe Sainte Barbe  © E.SouillartVeilleuse au milieu de la nuit

Le vent s’est calmé, la pluie a cessé… sur le carreau de la fosse 11/19 de Loos-en-Gohelle, la foule est réunie pour honorer la sainte des mineurs, des pompiers…

Une première manifestation avait eu lieu en 99. Devant le succès remporté, il a été décidé en 2002 de renouveler l’expérience et depuis cette date, c’est tous les ans que la foule se réunit pour une retraite au flambeau sur le terril en hommage à sainte Barbe, celle qui a veillé si longtemps sur les mineurs est qui était fêté avec fierté et dévotion tous les ans.

Mais cette année, la manifestation revêt un caractère particulier car, à l’initiative d’un conseiller municipal, une statue de la sainte a été créée. (Voir notre journal de décembre) Aussi, en cette soirée du 3 décembre, l’abbé Levray est venu pour la bénir devant la foule rassemblée pour l’occasion. Cette cérémonie a permis d’entendre le témoignage de Mr Wozniak, mineur retraité qui nous a expliqué comment Sainte Barbe était devenue patronne de tous ceux qui doivent affronter aussi bien le feu du ciel, de la terre et de dessous la terre ! Il nous a également raconté comment il avait vécu ces années au service de la mine aussi bien au fond, à l’abattage que plus tard en fin de carrière lorsqu’il a été affecté à un service de jour pour raison de santé. C’est avec émotion qu’il nous a parlé de cette traditionnelle fête qui nous réunit encore aujourd’hui car c’était pour tous les mineurs une fête chaleureuse qui rassemblait famille et amis pour une messe, un repas amélioré, une partie de belote… Une trêve dans une année de dur labeur. Maintenant que les mines sont fermées, la fête pourrait tout simplement disparaître, mais, non, en cette soirée sainte Barbe a rassemblé la foule qui a repris en choeur le refrain chanté par Clément Ere :

Retraite aux flambeaux et aux lampions... Sainte Barbe 2007  © E.Souillart
Retraite aux flambeaux et aux lampions...
Retraite aux flambeaux et aux lampions...© E.Souillart
« Alle est pas morte sainte Barbe,
Alle est pas morte

Même si tous ses éfants n’ont pu d’ouvrache
Alle veille incore sainte Barbe
Elle veille incore
Alle est core là pour donner du courache. »

Oui, merci Sainte Barbe pour avoir veiller et pour veiller encore sur tous, merci pour cette belle soirée, pour la lumière et le courage que tu nous donnes. Nous te donnons rendez-vous l’an prochain. En attendant la statue sera exposée à la bibliothèque de Loos-en-Gohelle.

Elisabeth Souillart

 

 

Comment Sainte Barbe devint patronne des mineurs

En France la houille est connue depuis avril 1201 à Graissessac dans les Cévennes, un siècle après la révolution de 1789 l’emploi de la houille se répand dans toute l’Europe occidentale, la corporation des mineurs s’organise et fête tous les ans, le 4 décembre, la patronne qu’elle a choisie: Sainte barbe.

La renommée veut qu’elle soit née au troisième siècle en Nicomédie, capitale de Bithynie aujourd’hui Simid en Turquie. Fille du satrape* Dioscore, païen militant, elle fut convertie au christianisme par un disciple d’Origène. Furieux, Dioscore voulut la tuer de ses propres mains. Elle parvint à s’échapper. Comme elle fuyait à travers la campagne, un rocher s’entrouvrit pour lui permettre de trouver asile dans une grotte dont l’entrée était masquée par des ronces.

Mais cette retraite fut dénoncée par un berger. La légende affirme que pour le prix de sa trahison, il fut transformé sur le champ en un bloc de marbre, cependant que ses brebis étaient changées en sauterelles. Quand à la fugitive, livrée au bourreau, flagellée, roulée sur des morceaux de verre, étendue sur des pointes d’épées, frottée de vinaigre et de sel, elle fut jetée au cachot puis, comme elle s’obstinait à ne pas vouloir abjurer sa foi, elle fut condamnée à être « mise à nue, fouettée avec des nerfs de boeufs, puis décollée». Son père réclama le triste privilège de la décapiter lui-même et d’un coup de hache fit rouler dans la poussière la tête de la jeune fille ; mais comme il rentrait chez lui, la foudre le frappa et le réduisit en poussière.

C’est ce prompt châtiment qui fit qu’on invoqua Sainte Barbe en temps d’orage ; et quand fut inventé la poudre, comme rien ne ressemble plus au coup de tonnerre et à la foudre que les coups de canon, elle devint la patronne des canonniers et des arquebusiers, des poudriers, des fondeurs, des mineurs, des sapeurs du génie, voire des cuisiniers et des pompiers, en un mot, de tous ceux qui doivent manier les engins meurtriers ou qui doivent affronter le feu du ciel ou celui de la terre, ou même celui de dessous la terre.

  • Satrape: Gouverneur de l’empire de Perse.

 

Sainte Barbe 3 décembre 2007, témoignage d'un mineur retraité :

Fosse 14 de Lens en 1953 :

Je suis abatteur, la fosse est située dans la cité et les ouvriers se rendent au travail à pieds, tout le monde se connaît. La veille de la fête selon la coutume on fait un briquet prolongé, les jours précédents on a pris un peu d’avance dans notre travail quelques bouteilles ont été descendues et camouflées car ce jour là, le garde des mines fouille les musettes avant la descente, les boissons alcoolisées sont interdites au fond, remarquez! Le contenu du boutlot n’était pas contrôlé. L’heure du briquet arrive, l’air comprimé qui alimente les marteaux piqueurs est fermé, les ouvriers sortent de la taille et se rassemblent dans les galeries, on mange le briquet qui est plus consistant que d’habitude, on a le temps, on boit un petit coup, on discute de choses ou d’autres, certains racontent des histoires ou des anecdotes, le porion passe pour s’assurer que tout se passe bien et part vers un autre chantier.Témoignage de Monsieur Wozniak, mineur retraité.
Sainte Barbe 2007  © E.Souillart
Témoignage de Monsieur Wozniak, mineur retraité.
Témoignage de Monsieur Wozniak, mineur retraité. © E.Souillart

Pour les équipes occupées  au creusement des galeries (traceurs et bowetteurs) elles se replient à l’entrée de la galerie en creusement, les vannes d’alimentation en air et en eau sont fermées et comme les autres ouvriers ils font briquet, là encore le porion passe pour voir que tout se passe sans problème et que personne n’abuse de la boisson interdite, il sera rassuré lorsque tout son personnel sera à la surface. Certains, après la douche rentreront chez eux, d’autres iront aux cafés situés prés de la sortie de la mine.

Une anecdote

La scène se passe un vendredi trois décembre (en ce temps là on travaillait du lundi au samedi.)

Mon frère aîné ainsi que moi travaillons dans la même fosse, moi au poste du matin lui au poste de l’après midi, comme d’habitude je ne m’attarde pas et je rentre pour dîner, fatigué par une semaine de travail, je me couche vers 21 heures mais je n’arrivais pas à m’endormir et je regardais à tout bout de champ le réveil, 23 heures mon frère devrai être rentré, vu les circonstances je ne m’inquiète pas trop, 23 heures 30, je l’entends parler mais il ne rentre pas et le voilà reparti, une demi-heure se passe, à nouveau je l’entends discuter je me lève, ouvre la fenêtre qui donne sur la rue et j’écoute la conversation: il était avec son camarade de travail Antoine qui habitait face à un café, Antoine avait reconduit son copain qui à son tour a reconduit Antoine qui à nouveau a reconduit mon frère, j’entends ce dernier dire attend a Antoine je vais te reconduire alors j’interviens et je lui demande s’il va continuer ce jeu jusqu’à l’aube chacun rentre chez soi, il vient se coucher l’oeil mouillé et joyeux je m’endort lui de même.

1962 :

je suis agent de maîtrise, l’abatage en taille se mécanise le charbon est abattu par rabots ou haveuses, l’ouvrier qui auparavant était responsable de son parcours doit en plus être vigilant lors du passage de la machine, la responsabilité de tous, maîtrise et ouvriers qui commandent actionnent et suivent ces engins est telle que peu à peu la veille de la sainte Barbe devient une journée comme une autre de plus de nombreux ouvriers de religion différente à la notre sont occupés dans ces chantiers, ce qui accélère la disparition de cette coutume ; ce jour là n’est pas de tout repos pour moi, lorsque tout le personnel est remonté je pousse un soupir de soulagement, tout s’est bien passé même si quelques uns ont bu autre chose que du café ou de l’eau, la tradition n’est pas encore complètement disparue.

1971 :

 De récession en conversion les mines situées à l’ouest du bassin minier se ferment, les jeunes de nos cités ne s’embauchent plus, les mineurs viennent d’Auchel, Divion, Bruay et parfois de villages situés à cinq ou dix kilomètres de ces villes, plus tard pour compenser les départs en retraite et les reconversions il sera fait appel à la main d’oeuvre marocaine et c’est ainsi qu’avec ces ouvriers venant d’horizons différents, celle veille de fête se perd petit à petit ces mineurs qui viennent en autocars n’ont qu’une hâte c’est de regagner rapidement leurs foyers qu’ ils ont quitté depuis près de douze heures. Les médias, (presses radio télés ) nous sapent le moral, tous annoncent que le mineur français revient trop cher à la collectivité, le charbon venant d’Afrique du Sud coûte moins que celui exploité ici ou nos gisements sont de plus en plus profonds et grisouteux mais il faut savoir que pour un mineur occupé à l’abattage il y plusieurs centaines de gens occupés dans les divers ateliers et bureaux d’ou un rendement que l’on dit faible, chacun se demande s’il va pouvoir terminé sa carrière dans ce métier.

1980 :

Alors que cette veille de fête se passe comme un jour ordinaire pour le mineur du fond, je suis affecté dans un service du jour pour raison de santé, quel est mon étonnement lors de cette journée: 11 heures, arrêt du travail dans les bureaux, le chef de service offre un pot aux employés et l’après-midi se passe entre collègues, je suis surpris et déboussolé car qui profite de cette veille de fête ?

En tout cas pas ceux qui triment au fond.

La Sainte Barbe en famille au fil des années

Dans nos cités il y avait plusieurs générations de mineurs, ce jour là une messe était célébrée rassemblant des familles entières on allait souhaiter une bonne fête aux plus anciens, on dégustait un petit verre de Monbazillac qui avait été acheté pour l’occasion à la CCPM, après le repas amélioré (jour de fête oblige) les hommes se réunissaient chez l’un ou chez l’autre pour taper la bellotte jusqu’à une heure avancée de la nuit. Pour la Sainte Barbe, suivant les possibilités l’épouse avec les enfants réunis ( il n’y avait pas classe ce jour là) offraient un petit cadeau au papa qui était très ému et avait une larme à l’oeil, pour les fumeurs c’était une pipe, un briquet, une boite de cigares, pour les non-fumeurs cela pouvait être une cravate, un cache-nez, un pull ou diverses choses ; quand à moi, mon épouse et les enfants me réveillaient avec une tasse de café pour me souhaiter une bonne fête, nous étions heureux de passer cette journée ensemble, une année était passée sans trop de mal; maintenant que les enfants volent de leurs propres ailes, ils n’oublient pas, comme leur grand-mère de me souhaiter cette fête et je reçois encore une carte de voeux de la part d’une cousine.

Mr Wozniak Sainte Barbe 2007  © E.Souillart
Mr Wozniak
Mr Wozniak© E.Souillart
Aujourd’hui il y aura la bénédiction de la statue de Sainte Barbe puis ce sera la marche au flambeau sur le terril, certains auront une
pensée pour ceux qui en plus du charbon ont extraient ces tas de pierres sans savoir pourquoi elle sont là accumulées, si elles pouvaient parler elles vous raconteraient les joies, les rires, les histoires mais aussi les peines et la tristesse des familles pour qui la fête ne sera plus comme avant; enfin j’ai une pensée pour mes camarades disparus ainsi que pour les mineurs ukrainiens enlevés à leurs familles ce mois ci; je vous souhaite une très bonne soirée.

H Wozniak

 

 

Chant à Sainte Barbe:

ALLE EST PAS MORTE SAINTE BARBESainte Barbe 2007 Sainte Barbe 2007  © E.Souillart

Bertrand Cocq / Simon Colliez

 

I s’ sont tous arrêtés devant 1’ petite statue

I ont soul’vé lu barette et inl vé lu béguin

In’ n’a même vu einne paire in s’essuyant les yux

Faire un p’ tit signe d’ croix comme cha machinal’ mint.

 

Et pis 1’ pus viux mineur a deschindu I’ sainte femme

II l’a mis dins s’ malette l’a serrée su s’ poitrine

Et tous sons- arpartis ténant lu lampe â flamme

Faijant einne procession au fond de I’ gal’ rie d’ mine

 

REFRAIN

Alle est pas morte Saint Barbe

Alle est pas morte

Même si tous ses éfants n’ont pu d’ouvrache

Alle veille incore Sainte Barbe

Alle veille incore

Alle est core là pour donner du courache

 

Personne n’osot parler attindant après 1’ cage

Un tiot serrot dins s’ main comme un précieux trésor

Einne gaillette ramassée in quittant l’abattache

Pour dire à sin viux père « Té vos i n’avot core».

 

Quand 1’ cage est arrivée alors pour 1’ dernière fos

I s’ont baissé lu tête intindant I’ cloche qui sonne

Et pis sont armontés toudis sans dire un mot

In tourant ch’viux mineur qui protégeot s’ patronne.

 

 In arrivant au jour tout 1’ monte i s’ in rapelle.

 Ches mineurs i n’ sont pas passés à l’lampist’rie

Tout’ 1’ troupe est arrivée devant I’ ptite capelle

Et tous in loques d’ fosse sont rintrés s’ sont assis.

 

Alors et pour toudis in a ringé I’ statue

Toute blanque avec 1’ trace des mains pleines d’carbon

Et ch’est à ch’ momint là qu’un galibot a vu

Deux larmes sur 1’ Sainte Barbe qui brayot pour du bon

Article publié par Elisabeth SOUILLART • Publié • 2311 visites