La liturgie, acte d’évangélisation ?

Conférence de Philippe Barras.

La journée de rentrée liturgique s’inscrit dans la dynamique de la fête diocésaine du 10 octobre « Faites des disciples ». A Condette et Arras, Philippe Barras propose quelques points de repères pour mener à bien la mission de toute l’Eglise. Car aujourd'hui, plus que jamais « les conditions de la société nous obligent à réviser les méthodes, à chercher par tous les moyens à étudier comment « faire arriver à l'homme moderne le message chrétien » (Pour annoncer l'Evangile, Exhortation apostolique de Paul VI). Pour sa part, la liturgie y participe.

 

En posant la question “Comment la liturgie participe-t-elle à l'évangélisation ?” Philippe Barras oriente la réponse. A travers les différents engagements liturgiques (funérailles, baptêmes, mariages, eucharisties, temps et veillées de prières...), les animateurs en paroisse participent de diverses manières à l'annonce de Jésus Christ : les acteurs de la liturgie, les personnes qui accueillent aux sacrements, sont aussi acteurs d'évangélisation. Ils participent, à leur manière, à l'annonce de Jésus Christ. Il était utile de préciser comment.

 

Les documents remis aux participants reprennent de nombreux textes des papes et du Concile. Ils insistent sur la nécessaire unité de toute la vie chrétienne. Pour ne citer qu’un document, de la Conférence des évêques de France : “Si la célébration sacramentelle est véritablement le lieu dont tout part et où tout est appelé à revenir, n’est-ce pas elle qui doit donner leur pleine portée théologale aussi bien à l’engagement dans le monde qu’à l’annonce de la foi.” Proposer la foi dans la société actuelle, 1996, 3, III, 1.)

 

Pourquoi des rites ?


Dans toute société humaine, des rites sont nécessaire pour faire vivre et s’exprimer la conscience d’appartenance commune. Que ce soit la poignée de main, l’hymne national, la remise de médaille etc. L’Eglise a aussi besoin de rites pour exprimer une appartenance commune et, plus encore, exprimer la relation commune à Dieu, Père, Fils et Esprit. Pour s’en dire plus il faudrait étudier l’anthropologie et la sociologie.

 

Le conférencier commençait par une rapide évocation de l’histoire et de la manière dont se posait la question, dès les années 40, bien avant le concile. Pour rafraichir notre mémoire, il était nécessaire de rappeler la communauté Michonneau, des années 1960 et le missel de sa communauté, ou le père Donqueur, et les débuts de la pastorale liturgique (sessions de Vanves). Le père Donqueur se demandait alors : “comment se fait-il qu’au lieu de communion profonde entre le peuple et la liturgie… on perçoive une si grande déchirure entre notre peuple moderne et la liturgie ?”. Pour le père Bouyer, la liturgie n’est pas elle-même le moyen d’évangéliser les masses, un moyen direct d’apostolat des laïcs… Il ne suffit pas de déployer un arsenal de choses pour évangéliser ces masses.

 

Certains ont accepté une dichotomie : l’Apostolat des laïcs s’adresse à ceux hors de l’Eglise, la liturgie s’adresse à ceux u dedans de l’Eglise. C’est sans doute un peu plus compliqué ! En mettant en œuvres les rites dans leur dimension symbolique, en évitant de “faire le rite pour le rite”, en les mettant au service des personnes, peut-être alors peut-on espérer qu’elles seront touchées, dans leur cœur et leur intelligence. D’où la nécessité (souhaitée par l’épiscopat) de rechercher ce qui convient le mieux qui puisse toucher le cœur des personnes qui participent occasionnellement à la liturgie. Malheureusement, précise l’intervenant, la période actuelle n’est pas très favorable pour développer cette recherche.

 

Ces premières questions après-guerre ont fait naître dans l’Eglise un plus grand souci de l’évangélisation. Ainsi Paul VI écrira en 1975 : “La tâche d’évangéliser tous les hommes constitue la mission essentielle de l’Eglise, tâche et mission que les mutations vastes et profondes de la société actuelle ne rendent que plus urgentes…” Evangelii nuntiandi 1975, n°14. Les uns et les autres sont à évangéliser !

 

Quelle est la part de la liturgie dans l’Evangélisation ?


Pour Benoit XVI, Eucharistie et mission sont indissociablement liés : “Ce que nous avons contemplé, ce que nous avons entendu, nous vous l’annoncions, à vous aussi pour que vous soyez en communion avec nous. C’est pourquoi l’Eucharistie n’est pas seulement source et sommet de la vie de l’Eglise, elle est aussi source et sommet de sa mission.” Sacramentum caritatis, 2007, n° 84. Ainsi la liturgie constitue l’accomplissement d’une évangélisation déjà commencée ; elle ouvre à l’Evangélisation en ce qu’elle est envoi en mission (cf. Eglise d’Arras n° 15, p. 23) ; enfin, la liturgie est en elle-même un acte d’évangélisation, mais pas n’importe comment.

 

Il existe en effet, deux dérives, l’une consiste à opposer culte et mission (dérive réductionniste), l’autre serait de ne compter que sur la liturgie pour l’évangélisation (dérive totalisante).

En quoi la liturgie ouvre et accomplit l’évangélisation ?

 

Nous avons redécouvert depuis plusieurs années en quoi la liturgie est devenue un soutien pour l’évangélisation (ne serait-ce que les propositions graine de Parole et Dimanche : Parole en fête). Parfois cependant nous considérons la liturgie comme la cerise sur le gâteau, l’aboutissement à condition qu’on ait fait tout le chemin (préparation au mariage, participation aux 4 années de catéchèse, etc. Or, il peut arriver qu’une belle célébration liturgique éveille quelqu’un à une autre dimension que lui-même : ouverture à Dieu et à la communauté célébrante.


La liturgie fait œuvre d’évangélisation quand elle permet au Christ de s’associer à son Eglise, quand elle favorise la rencontre du chrétien et soutient son passage vers le Christ. Enfin, la liturgie est, en quelque sorte, le lieu de la rencontre du Christ qui nous associe à son œuvre de salut du monde : la liturgie en est l’accomplissement.

 

Pourquoi dit-on de la liturgie qu’elle est acte d’évangélisation ?


Philippe Barras lit plusieurs des documents distribués au cours de la conférence. Avec Jean-Paul II nous relisons l’affirmation de Paul : “Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il revienne. L’Eucharistie est sacrement missionnaire non seulement parce que c’est d’elle que jaillit la grâce de la mission, mais parce qu’elle contient en elle-même le principe et le salut pour tous les hommes.” Congrès eucharistique Rome 2000. (Mais s’arrêter à la célébration liturgique reviendrait à tomber dans la dérive totalisante signalée plus haut).


“En même temps que la liturgie nous tourne vers le passé, vers l’unique sacrifice du Christ, elle nous tourne vers l’avenir de l’ultime retour du Christ à la fin des temps. : Nous proclamons ta mort…nous célébrons ta résurrection… nous attendons que tu viennes”. (Jean-Paul II, Reste avec nous, 2004)

Jean-Paul II médite la mission à partir du récit d’Emmaüs : Après avoir reconnu le Seigneur, les deux disciples d'Emmaüs «se levèrent à l'instant même» pour communiquer ce qu'ils avaient vu et entendu.

 

Lorsqu'on a fait une véritable expérience du Ressuscité, se nourrissant de son corps et de son sang, on ne peut garder pour soi seul la joie éprouvée. La rencontre avec le Christ, approfondie en permanence dans l'intimité eucharistique, suscite dans l'Église et chez tout chrétien l'urgence du témoignage et de l'évangélisation. Ainsi, dans l’eucharistie, on fait “faire l'expérience de la nécessité de se faire missionnaires de l'événement actualisé dans ce rite.

 

L'envoi à la fin de chaque Messe constitue une consigne qui pousse le chrétien à s'engager pour la diffusion de l'Évangile et pour l'animation chrétienne de la société”. Ainsi pour Philippe Barras, l’eucharistie apparait-elle comme principe et projet d’évangélisation. Ce que nous connaissons de la trilogie “Vivre, croire, célébrer” ce sont des éléments inséparables dans la vie chrétienne : pas l’un sans l’autre.

 

Cette présentation n’invite-t-elle pas à poser quelques questions pastorales ?


Tout d’abord, la liturgie a besoin d’une démarche pastorale. Ne dit-on pas que pour enseigner John, il faut d’abord apprendre l’anglais… Ainsi pour Evangéliser John il faut apprendre à parler dans sa langue. C’est sans doute une boutade, mais comment faire pour qu’un étranger à notre culture chrétienne entre dans une liturgie sans avoir l’air d’être un martien. L’orientation de la catéchèse insiste pour signifier qu’on accède à la rencontre de Jésus aujourd’hui par différentes portes, encore faut-il que ces portes soient accessibles.
Une pastorale liturgique doit se situer d’abord dans une recherche, un art de célébrer qui permette aux personnes de vivre la rencontre avec le Christ qui change nos vies. S’il est vrai que toute pastorale a besoin de la liturgie si elle veut être évangélisatrice si toute catéchèse a besoin de se faire liturgisante, cela signifie aussi qu’un dialogue doit exister pour faire une Eglise qui ne sépare pas le vivre, le croire, le célébrer, faire une Eglise qui parle un langage audible pour aujourd’hui.
Notes de l’abbé Emile Hennart

 

 

 


La France reste catho mais pratique moins.
Selon un sondage IFOP, les français restent pour les deux-tiers attachés à une identité catholique, mais seulement 4,5% disent fréquenter une église chaque dimanche, 15% y allant régulièrement (environ une fois par mois). Parmi ces catholiques pratiquants, seulement 18% d'ouvriers et d'employés, contre 32 % parmi l'ensemble des français. Ils sont plus âgés (43% de plus de 65 ans, contre 16% de moins de 35 ans) et votent plus à droite que l'ensemble de leurs concitoyens. Mais, contrairement aux idées reçues, ce décrochage entre pratique et affirmation religieuse n'est pas dû au Concile Vatican II. La courbe a plongé au milieu des années 70, au moment où Église revenait à des positions plus classiques. (Témoignage, sept-oct 2010)
 

 

Allez annoncer l’Evangile du Seigneur : Allez, "'missa est"!
La dernière partie de la messe passe souvent inaperçue. L'Eglise lui reconnaît pourtant une grande importance et y voit, une dimension pleine et authentique de l'Eucharistie. Depuis l'Année de l'Eucharistie (2004-2005), cette vérité essentielle est fréquemment soulignée pour nous rappeler que la messe n'a pas sa fin en elle-même: c'est l'amour mutuel, et en particulier envers les plus pauvres, qui est le "critère d'authenticité de nos célébrations eucharistiques" (Jean-Paul II, Mane nobiscum, Domine § 28). « Une Eucharistie qui ne se traduit pas en une pratique concrète de l'amour est en elle-même tronquée», dit le pape Benoît XVI (Deus caritas est § 14). Lorsque le Seigneur rassemble ses amis, qu’il les nourrit de sa Parole el de son Pain de vie, c'est pour les envoyer ensuite bâtir son Royaume d'amour.


La liturgie de l'envoi constitue donc ce passage de l'amour reçu (de Dieu) à l'amour à vivre (avec nos frères). Pour mieux exprimer ce caractère missionnaire de la célébration eucharistique, le pape Benoit XVI a approuvé, le 16 octobre 2008, trois formules alternatives pour la parole d'envoi: « Allez annoncer l'Évangile du Seigneur », ou « Allez en paix en glorifiant le Seigneur par votre vie », ou encore « Allez en paix » en ajoutant « Alléluia, Alléluia pendant le temps pascal. Sans supprimer la formule « Ite, missa est » celles-ci montrent qu'il ne s'agit pas d'un simple renvoi, mais d'une mission que le Christ nous confie.
Michèle Clavier
 

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 3282 visites