Bagdad, 2 petites soeurs témoignent

Courrier d'Irak reçu le 12 novembre 2010

Voici le témoignage de deux petites soeurs de l'Evangile sur le massacre de chrétiens dans l'Eglise Notre-Dame du Salut, à Bagdad, le dimanche 31 octobre :

 

Photo 2007, Irak Chrétiens en Irak  
Photo 2007, Irak
Photo 2007, Irak


 Chers frères et soeurs de partout,


Nous voulons commencer cette lettre en vous remerciant de tous les messages de communion et de solidarité que nous avons reçus. Il y a beaucoup de catastrophes naturelles en ce moment dans le monde qui font des victimes bien plus nombreuses que chez nous, mais la cause n’en est pas la haine, c’est ce qui fait toute la différence.

 

Situation des chrétiens à Bagdad


Notre Eglise est habituée aux coups durs, mais c’est la première fois que c’est aussi violent et sauvage et surtout la première fois que cela se passe à l’intérieur de l’église, d’habitude ils font exploser des bombes dans la cour des églises.


L’église Notre Dame du Salut est une des 3 églises syriaques catholiques de Bagdad, la plupart des gens qui la fréquentent sont des chrétiens de rite syriaque originaires de Mossoul ou des 3 villages chrétiens syriaques proches de Mossoul : Qaraqosh dont sont originaires nos ps. Virgin Hanan et Rajah Nour, Bartolla et Bashiqa dont est originaire ps. Mariam Farah .Grâces à Dieu aucune d’elles n’a eu de parents proches tués ou blessés gravement.
 

L'attaque de l'église 31.10.2010

 

L’église a été prise d’assaut le dimanche 31 Octobre après midi, juste après le sermon du Père Tha’er qui célébrait la messe à 5 heures de l'après-midi Le père Wasim, qui est le fils d’une cousine de ps.Lamia, confessait au fond de l’église près de la porte d’entrée, le père Raphael était dans le chœur. Les attaquants étaient de très jeunes gens (14-15 ans) non masqués armés de mitraillettes, de grenades et ils portaient une ceinture explosive. Ils ont tout de suite ouvert le feu, tuant le père Wasim qui tentait de fermer la porte de l’église, puis ils ont tiré aveuglement après avoir ordonne aux gens de se jeter à terre, de ne plus bouger et de ne pas crier. Certaines ont réussi a envoyer des messages par téléphone portable pour donner l’alerte, mais après les assaillants tiraient sur toute personne qu’ils voyaient utiliser son portable. Le père Tha’er qui continuait à célébrer a été tué à l’autel dans ses habits sacerdotaux, son frère et sa mère ont été tués également.


Apres, cela a été le massacre, nous ne pouvons pas raconter tout ce que les gens nous ont dit, même les enfants qui criaient étaient tués. Certaines personnes s’étaient réfugies dans la sacristie en barricadant la porte, mais les assaillants sont montés sur la terrasse de l’église et ont jeté des grenades par les fenêtres de la sacristie qui sont en hauteur.


Tout ceci laisse penser que c’était une attaque bien préparée et qu’ils avaient eu de l’aide à l’extérieur, comment ont-ils pu forcer le barrage de police (dans la rue qui va à l’église) et connaître le chemin de la terrasse etc..?


Ils ont mitraillé également les appareils d’air conditionné pour que le gaz, en s’échappant, asphyxie les gens qui étaient proches Ils ont mitraillé la Croix en se moquant et en disant aux gens : “dites lui de vous sauver”, ils ont aussi prié l’appel à la prière : Allah akbar, la ilah illallah… Et à la fin, quand l’armée a été sur le point d’entrer, ils se sont faits exploser au milieu des gens.
L’armée et les secours ont mis presque 2 heures à arriver, ainsi que les américains qui survolaient en hélicoptère, mais l’armée n’est pas entraînée à gérer ce genre de situation et ils ne savaient pas bien quoi faire. Pourquoi ont-ils mis si longtemps à arriver ?


Tout s’est terminé vers 10 h 30 - 11 h du soir, cela a duré très longtemps et nous pensons que beaucoup de personnes sont mortes suite à l’hémorragie de leurs blessures. Après, les blessés ont été emmenés dans différent hôpitaux et les morts (environ 53) à la morgue. Les gens ont commencé à arriver pour savoir ce qui s’était passé et prendre des nouvelles de leurs proches, mais l’église était interdite d’accès et les gens ont commencé à aller d’hôpital en hôpital à la recherche de leurs proches. Nous avons vu des gens qui ont cherché leur proche jusqu’4 h du matin pour finalement le découvrir a la morgue.

 

Le jour des obsèques

 

Le lendemain ont eu lieu les obsèques dans l’église chaldéenne voisine, l’église était bondée, c’était très impressionnant, il y avait 15 cercueils alignés dans le choeur, les autres victimes ont été enterrées dans leur village ou séparément, selon les cas. Des représentants de toutes les communautés chrétiennes ainsi que du gouvernement étaient là, notre patriarche a parlé ainsi que le porte-parole du gouvernement et un religieux, chef d’un parti islamique (Ammar el Hakim).


La prière a eu lieu dans une grande dignité et sans manifestations bruyantes. Le père Saad, responsable de cette église avait aidé les gens à prier à mesure qu’ils arrivaient, avant que ne commence la cérémonie. Les 2 jeunes prêtres ont été enterrés dans leur église dévastée, il y a un cimetière sous l’église. Avant d’être enterrés on a fait entrer les cercueils dans l’église pour qu’ils lui fassent leurs adieux comme c'est la coutume dans nos églises orientales.


Au début, nous ne savions rien des victimes, nous ne connaissions personne directement, sauf le père Raphaël, prêtre âgé, aussi nous sommes allées à cet hôpital pour le visiter et visiter les blessés qui y étaient. Ce sont les familles qui nous conduisaient de chambre en chambre ainsi que les cadres de l’hôpital qui nous indiquaient les blessés. Par hasard tous étaient des femmes ou des jeunes filles, toutes blessées par balle, ce n’est pas comme dans une explosion où on peut se faire arracher un bras ou une jambe. Nous sommes restées à côté d’eux sans parler beaucoup, c’était eux qui parlaient ou leur famille, chacun revivait son histoire en nous la racontant. Comme l’attaque a eu lieu un Dimanche à la messe, des membres d’une même famille ont été tués ou blessés, certains en protégeant leurs enfants. Nous avons été frappés par leur calme et leur foi quand ils racontaient, nous sentions que c’était des gens revenus d’un autre monde et qu’à ce moment là, plus rien ne comptait que la rencontre proche avec le Seigneur, ils ne pensaient plus à rien et priaient seulement, et cela a duré 5 heures…

 

Les jours suivants


Le vendredi après-midi, les jeunes de plusieurs paroisses sont venus pour aider à déblayer et nettoyer un peu, et le dimanche suivant, le 7 Novembre, tous les prêtres syriens et chaldéens de Bagdad qui étaient libres ont célébré la messe dans cette église vide et dévastée sur une table de fortune, il y avait peu de monde car cette messe n’avait pas été annoncée, nous n’y sommes pas allées car nous ne l’avons pas su, c’était très émouvant.


La réaction des gens de la rue, musulmans bien sûr, est très consolante, ils nous arrêtent dans la rue, dans les bus pour nous faire leurs condoléances et nous assurer que leur religion n’est pas comme cela, les chauffeurs de taxi aussi engagent tout de suite la conversation.


Il y a un sursaut de foi et de détermination surtout chez les prêtres restant a Bagdad qui disent : ils veulent nous chasser et nous exterminer mais nous sommes la et nous resterons, depuis 14 siècles vous n’avez pas pu en finir avec nous. L’histoire des chrétiens d’Iraq est une longue histoire de persécutions, de martyrs, de chrétiens chassés et déplacés.

Nous pensons a la phrase du psaume 69 : “Plus nombreux que les cheveux de la tête, ceux qui me haïssent sans cause” et nous pensons surtout à Jésus, haï sans raison, alors qu’il passait en faisant le bien.


Nous terminons cette lettre avec le cri d’un enfant de 3 ans qui a vu tuer son père et qui criait : ça suffit, ça suffit, avant d’être tué lui aussi. Oui vraiment, avec notre peuple nous crions aussi : ça suffit.
Vos petites sœurs de Bagdad Alice-Fidah et Martine-Christiane



Et nous ajoutons un mot car les menaces contre l'Eglise continuent. Plusieurs maisons de chrétiens ont explosé à Bagdad et à Mossoul et les menaces se font de plus en plus fortes. Les gens pensent de plus en plus à partir et tout le monde se confie en Dieu car l'avenir est très incertain.
Vos petites sœurs d'Irak