Espérer
Lettre aux fidèles du diocèse d’Arras, réflexions à l’occasion des élections à venir
Dans deux mois nous serons convoqués aux urnes pour les élections municipales et, à terme, pour les élections présidentielles et législatives. Cette séquence s’inscrit dans un contexte déstabilisé et déstabilisant à tous points de vue. La cohésion de la communauté nationale subit de fortes secousses et les relations internationales semblent dominées par le pouvoir de l’argent et l’idéologie de la force, de la violence et de la guerre. L’avenir est incertain, les crises économiques et budgétaires s’invitent, la crise écologique se confirme. Un rapport désabusé à la politique s’installe avec, pour conséquence, une perte de confiance dans notre capacité à vivre ensemble et à porter des projets communs.
Pourtant, des hommes et des femmes continuent à s’engager au service du bien commun et de la cité, dans tous les domaines de la vie sociale. Alors que beaucoup contestent leur engagement, je veux d’abord leur exprimer ma profonde gratitude. La politique, étymologiquement « le service de la cité », est, selon les mots du pape Pie XI, « la plus haute forme de la charité ». Nulle société ne peut vivre sans des membres qui acceptent de s’engager au service de tous et de la collectivité.
Comme évêque, je ne m’adresse pas à vous pour dire pour qui voter. Ce n’est ni mon rôle, ni celui de l’Eglise. Mais l’Evangile nous oblige, comme chrétiens, à réfléchir à notre attitude face à ces échéances.
Alors que la violence paraît s’instituer dans les échanges publics, il me semble d’abord que nous sommes tous rappelés aux exigences d’un débat politique constructif. Celui-ci implique le respect clair des personnes – et donc un usage raisonné des réseaux sociaux -, la capacité d’écouter au-delà des passions d’autres convictions que les siennes, comme celle d’assumer une parole claire et argumentée mais sans violence ni mépris. Ce débat appelle encore la volonté de chercher avec d’autres des solutions qui ne peuvent jamais être simplistes.
La diversité politique nous interroge tous. Elle est légitime, y compris parmi les chrétiens. D’une part, parce que nul ne peut prétendre à lui seul vivre la totalité de l’Evangile et de ses appels, et en percevoir la traduction politique. D’autre part, parce que l’arbitrage en conscience entre des propositions politiques qui toutes sont marquées par de graves déficiences par rapport à l’idéal évangélique est difficile.
Reconnaître la légitimité du pluralisme politique ne signifie pas pourtant que tout est compatible avec la foi chrétienne. L’Evangile comporte des arêtes vives qui viendront toujours interroger nos pratiques et nous provoquer pour inspirer nos projets. Laissons-nous bousculer par le Seigneur et interroger par l'ensemble de la doctrine sociale de l'Église pour élargir notre coeur, grandir en cohérence et éclairer progressivement les points aveugles de nos analyses.
Disciples du Christ, nous n’oublions pas que l’action politique est l’art du possible. Dans cette perspective, nous nous appuyons sur le seul réalisme qui compte : celui manifesté en Jésus-Christ, dans le mystère pascal de sa mort et de sa résurrection. A cause de Dieu qui s’est engagé dans notre histoire pour nous sauver du mal, de la violence et de la mort, nous savons que, dans l’Esprit Saint, un avenir est toujours ouvert et que la peur ne peut constituer un programme politique. Nous savons aussi que l’Esprit Saint éclaire, dans l’exode de la vie, les intelligences des hommes et des femmes de bonne volonté et que nous engager vers plus de justice, de solidarité et de paix a toujours du sens.
Le pape Léon a rappelé, dans la première exhortation apostolique qu’il nous a livrée « Dilexi Te – Je t’ai aimé », combien le soutien des plus démunis de nos frères et sœurs est l’une des pierres de fondation de toute vie sociale. L’utilitarisme politique qui pense qu’il faut aller au plus efficace quitte à sacrifier les moins productifs ou les plus dérangeants est un mensonge auquel un chrétien ne peut consentir. Il y va de notre foi : le respect de la dignité de la personne humaine de la conception jusqu’à la mort est un horizon clair, y incluant toutes les étapes et situations de vie (personnes sans travail ou sans revenus suffisants, migrants ou enfants à naître, générations à venir, familles ou personnes isolées de tous âges, écoliers ou étudiants, personnes handicapées ou personnes en fin de vie, personnes en quête d’identité, etc.). Il faut le redire : servir et promouvoir la communion de la communauté humaine à travers la recherche de la justice, de la vérité et de la paix, n’est pas une utopie, encore moins, pour un chrétien, une option.
A la veille des échéances électorales, prions pour ceux qui se présenteront aux élections. Pour nos concitoyens et tous les acteurs de la vie internationale. Pour nous-mêmes aussi, afin que nous soyons témoins d’espérance jusque dans la vie sociale et l’engagement politique. Demandons à l’Esprit Saint de nous éclairer.
Le 15 janvier 2026,
+ Olivier Leborgne
Evêque d’Arras
