Colloque Art sacré

Faire vivre nos églises, une urgence

Une équation complexe préoccupe les sphères catholiques et laïques : combien d'euros peut-on raisonnablement consacrer au maintien d'une église qui ne sert pas, ou qui sert peu ? La situation est d'autant plus compliquée que la population, se disant parfois éloignée de l'Église, est la première à défendre son clocher tout en affirmant qu'un bâtiment inutilisé est un fardeau pour un budget municipal. La commission diocésaine d'Art sacré qui souhaitait que les autorités religieuses et républicaines dialoguent autour de leurs préoccupations, a organisé un grand colloque à Arras. Il s'est tenu à l'Atria devant un parterre de 300 personnes : maires, prêtres, chrétiens en responsabilité…

Tout au long de la journée, dix neuf interlocuteurs se sont succédé. Ils ont abordé le statut des églises, leur utilisation, leur protection, leur restauration, le financement, les subventions, les enjeux spirituels et touristiques, l'exemple de Saint-Théodore avec l'ouverture du Louvre-Lens, etc.

 
L'avenir de nos églises - Colloque L'avenir de nos églises - Colloque  Le Pas-de-Calais détient le record national du nombre de communes, et donc du nombre de clochers. On en compte 1100, dont plus de dix pour cent sont protégés au titre des monuments historiques. Depuis cinq ans, l'État a dépensé six millions et demi d'euros pour les bâtiments inscrits, sans compter les dépenses dues à la cathédrale (qui lui appartient). Les bâtiments non inscrits relèvent de la Fondation du patrimoine.
Nous savons que les églises sont moins fréquentées. Grâce à la mobilité, si nous sommes moins attachés à la notion d'appartenance à une paroisse, il n'en est pas de même pour le clocher de sa commune ou de son quartier. Entre le moyen âge et le xxe siècle, le clocher identifiait le lieu unique du rassemblement de tout une population. Rien que pour cela, il a quelque chose de sacré. Bien sûr, les églises sont avant tout le témoignage de la foi catholique. « La répartition des églises atteste du lien qui a existé entre l'Eglise catholique et toutes les formes de la vie en société, a précisé Mgr Jaeger pour introduire le colloque. Les clochers sont un héritage qu'il nous faut assumer avec ses joies, ses difficultés et sa législation. »
Pour exprimer leur foi, et sans doute pour rivaliser avec les voisins, les chrétiens ont voulu jouer avec le beau. Ils ont fait appel à des artistes. Grâce à cela, les églises constituent maintenant des éléments de patrimoine, souvent les seuls dans les villages. Préserver ce patrimoine, c'est aussi honorer les ancêtres, rendre hommage à leurs efforts.
 
Un symbole historique
L'assemblée à l'Atria-Arras L'avenir de nos églises - Colloque  
L'assemblée à l'Atria-Arras
L'assemblée à l'Atria-Arras
De par ses origines cévenoles, Pierre de Bousquet, préfet du Pas-de-Calais, a expliqué qu'il était bien au courant des pratiques protestantes dans le domaine du patrimoine religieux. « Je sais qu'à Amsterdam, un tiers des églises ont été détruites, un tiers ont été vendues pour en faire des salles d'escalade, des agence de publicité ou des mosquées, et le dernier tiers est resté consacré au culte. D'autres communautés ont institué le nomadisme en refusant toute idée d'église et en se baladant de salle municipale en salle de concert. L'expérience a fait long feu parce que la communauté a besoin de s'incarner dans un lieu. » Le préfet du Pas-de-Calais ne perd pas de vue qu'une église a une double fonction. La première est de rassembler les chrétiens pour le culte et pour les réunions. La deuxième est de rester le symbole de la présence de Dieu, un symbole qui a aussi servi de refuge au cours de l'histoire, tant spirituel que stratégique. Selon Pierre de Bousquet, l'enjeu est de rendre ce lieu accessible à tous afin que chacun mesure l'importance de le protéger.
 
Le cadre législatif
Mgr Jaeger, Minnerath, Mr J-P Delevoye L'avenir de nos églises - Colloque  
Mgr Jaeger, Minnerath, Mr J-P Delevoye
Mgr Jaeger, Minnerath, Mr J-P Delevoye
Mgr Roland Minnerath a précisé en détail le cadre législatif qui protège les églises. Depuis la loi de séparation des églises et de l'État (1905) et des lois de 1907 et 1908, les bâtiments sont la propriété des communes. Mais celles-ci n'en disposent pas car l'affectataire unique et exclusif est toujours une personne physique, le curé. Dans le cas des paroisses gérées par des laïcs, l'affectataire est le prêtre modérateur. Les communes sont propriétaires des murs, des meubles qui garnissaient les édifices en 1905, des sacristies, du parvis et de tout ce qui se trouve dans le périmètre immédiat (calvaires, croix, etc.). Ces immeubles sont exonérés de taxes foncières et de taxes d'habitation. Par contre, le presbytère appartient au domaine privé de la commune, et le maire a le droit d'en disposer. L'utilisation de l'église par la paroisse est gratuite, permanente et perpétuelle. Quand une réparation est impossible, la commune a le droit de construire un nouveau lieu de culte à condition que celui-ci soit moins cher que la réparation de l'église. Dans ce cas, il faut procéder à un transfert d'affectation. La nouvelle église aura le même statut que les églises d'avant 1905.
Le propriétaire a la charge de l'entretien. Le défaut d'entretien engage la responsabilité de la collectivité publique. L'installation électrique, le chauffage, le ravalement et la peinture sont à la charge de la collectivité. Mais les consommations d'énergie sont à la charge des paroisses sauf s'il est démontré que l'absence de chauffage peut nuire au maintient de l'édifice. Les orgues d'avant 1905 sont entretenus par les collectivités, mais elles n'ont pas le droit d'en acheter un nouveau. La loi du 25 décembre 1942 précise que les collectivités territoriales peuvent participer à l'entretien et aux réparations des édifices du culte. La circulaire du 25 février 1981 a précisé que les associations cultuelles peuvent bénéficier de subventions du ministère de la Culture. Le conseil d'État accepte des subventions communales lorsqu'il s'agit de travaux d'intérêt général. C'est le cas de l'ascenseur de Fourvière qui permet la visite des étages.
Le maire a les clés de l'église, mais dans le but d'accéder au clocher et à l'horloge municipale. Les cloches sont destinées à rassembler les fidèles. Elles sonnent parfois pour rythmer la journée. Le maire a la possibilité de les utiliser pour des événements exceptionnels comme un incendie ou une invasion. Mais il n'a pas le droit de sonner un enterrement civil.
 
Un lieu à faire vivre
L'avenir de nos églises - Colloque L'avenir de nos églises - Colloque  Depuis 1905, 144 églises communales sur 45000 ont été désaffectées en France. La désaffectation est un acte que seul peut signer l'évêque du diocèse, à la demande du maire. Dans ce cas, le maire doit procéder au transfert du domaine public au domaine privé de la commune. L'affectataire n'a plus de regard sur l'édifice et le maire peut le vendre ou le détruire.
La vie et la survie d'une église dépendent de la qualité du partenariat entre la commune et la paroisse. Il faut comprendre que les maires n'ont aucun intérêt à entretenir et restaurer une église qui n'accueille jamais de fidèles. Il est donc important que le curé veille à ce que l'église soit ouverte régulièrement pour une rencontre de prière, pour une animation catéchétique, etc. D'autant plus que les statistiques montrent que les églises toujours fermées à clé sont les plus vulnérables. « Il faut que les églises retrouvent leur destination d'église avec toute la charge symbolique et spirituelle qu'elle contient, outre la charge émotionnelle des familles. »
Qu'en est-il des activités culturelles dans les églises. La loi consent aux manifestations artistiques compatibles avec le lieu, mais toujours avec l'autorisation de l'affectataire qui veillera à la qualité et au respect du programme. L'assurance et le chauffage sont à la charge de l'organisateur.
 
Mgr Minnerath demande à ne pas négliger le partenariat entre la commune et la paroisse. Ce partenariat est chose utile et il faut l'amplifier. Il faut veiller à ne pas tomber dans la banalisation d'une utilisation non cultuelle des églises. Il faut que l'église reste à la disposition de ce à quoi elle a été affectée. Il n'est toutefois pas interdit d'élargir l'affectation dans le cadre de la loi.
 
En fin de journée, Mgr Jaeger s'est félicité de l'excellence des échanges entre les partenaires venus d'horizons très différents. Il est satisfait que les églises restent un signe fort dans notre quotidien.
 
Jean Capelain
 
M. Jean-Paul Delevoye, président du Conseil économique social et environnemental
Jean-Paul Delevoye Jean-Paul Delevoye  « Regardons les impasses. Il y aura de moins en moins d'argent public. Il y a de moins en moins de pratique religieuse. Le débat entre le portefeuille du contribuable et la conscience du religieux deviendra de plus en plus difficile. Les maires auront de plus en plus de mal à faire voter les budgets de réparation d'églises qui ne servent plus. Il ne faut pas abandonner le débat de la désaffection partielle, même si la réponse est régulièrement négative.
Je suis de ceux qui déplorent une laïcité qui s'est interdit l'enseignement des pratiques cultuelles dans le monde. L'amour du patrimoine ne vaut que si on le comprend. Si on ramène la lecture d'une église uniquement sur son usage, le patrimoine cultuel est condamné.» 
 
Catherine Genisson, sénatrice du Pas-de-Calais, vice présidente du conseil régional en charge de la culture
Catherine Génisson Catherine Génisson  « Nous avons révélé l'importance de s'attacher au patrimoine des communes rurales. Dans 90% des cas, la restauration du patrimoine rural concerne les églises. Dès 2003, le conseil régional a décidé de consacrer 1 million d'euros au patrimoine rural. Nous nous sommes très vite liés avec la Fondation du patrimoine qui a pour mission de labelliser les travaux de restauration du patrimoine non classé et d'assister les collectivités ou les associations pour le montage des dossiers. Cette année, l'enveloppe s’est élevée à 2,5 millions euros». 
 
Philippe Hertrel, conservateur des Monuments historiques.
« En ce qui concerne le Nord, 90 % des objets protégés au titre des monuments historiques proviennent des églises. » 
 
Éric Blot, conseiller sûreté des patrimoines, ministère de la Culture et la communication
« Depuis la flambée du cours des métaux, les églises sont moins (ou plus ?) visitées. La protection des églises est une affaire de bon sens. Il appartient aux paroissiens d'observer quelques notions de base pour limiter le vol dans les églises. Par exemple, mettre les échelles sous scellés, bien gérer les clés… » 
 
Franck Legrand, animateur Fondation du patrimoine.
« Dans le cas des budgets très limités, le rôle de la Fondation du patrimoine est aussi de susciter le mécénat populaire, le tissu économique et la générosité locale. Quand nous mettons en place une souscription, la collecte vient en allègement de la part communale. Certaines restaurations d'église ont été des opération totalement blanches pour les communes.»
   

J'ai été ordonné pour aimer les personnes… pas les pierres

 
L’abbé Pierre-Marie Leroy aime son patrimoine. Mais attention, le vrai, le seul patrimoine qui vaille la peine, c'est le peuple de Dieu. Les pierres deviennent importantes quand une communauté, chrétienne ou non, manifeste le besoin de se retrouver.
 
Père Leroy et Philippe Gougler Père Leroy et Philippe Gougler  L'intervention de l’abbé Pierre-Marie Leroy a ravi les participants au colloque par son originalité et par l'optimisme qui s'en est dégagé. Pierre-Marie annonce clairement qu'il n'a pas été ordonné pour sauver les pierres. La seule mission qui soit importante, c'est d'aimer et de veiller sur les personnes vivant sur un territoire (la cure): « On est là pour aimer les personnes qui y habitent, qui le font vivre et notamment les personnes actives en associations et les élus, chrétiens ou non ».
Pierre-Marie Leroy s'est rendu compte que les villageois regrettaient de ne plus avoir l'occasion de se réunir dans l'église. Il a aussi repéré que, dans les églises qui ne reçoivent pas de messe pendant l'Avent, il n'y a pas de crèche. Il a convaincu les personnes-relais de chaque église, cinquante-deux dans sa paroisse, d'installer une crèche dès le premier dimanche de l'Avent. Il est même allé plus loin : il a proposé d'ouvrir toutes les églises le dimanche avant Noël. L'inespéré s'est produit. Tout le monde a joué le jeu. Ceux qui n'avaient plus de crèche en ont acheté une. Pierre-Marie Leroy est allé à Neuville-au-Cornet, 80 habitants, dont le maire proposait d'honorer à la fois l'arbre de Noël communal et la nouvelle crèche. Malgré la neige, tout le monde était là, depuis le dernier né jusqu'à la doyenne. Celle-ci pleurait. Son église n'avait pas connu de messe depuis cinquante ans et un tel rassemblement lui rappelait les célébrations d'autrefois. Devant tant d'émotions, Pierre-Marie Leroy a promis une messe dans l'année. « Je me suis rendu compte que des villageois ont vécu chrétiennement pendant 50 ans sans eucharistie dans leur village. De temps en temps, ce genre de visite réconforte tout le monde et elle est d'une grande consolation. »
Pour Pâques, Pierre-Marie Leroy souhaitait que le Saint Sacrement soit mis en valeur dans chaque église. « On a donné à chaque relais de village une petite custode pour apporter la présence réelle du Christ dans leur église. Eh bien, certains maires m'ont remercié. »
Les maires de Fleury et de Tilly-Capelle, deux villages de la paroisse, ont donné leur témoignage. Ils ont montré à quel point la vie de l'église est importante pour le village. Tous deux ont mis en route un dossier de financement pour la restauration de leur église.
 
Jean Capelain

 

Article publié par Alicia Lieven - Gestionnaire technique du site internet du Diocèse • Publié • 4696 visites

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