"Construire la paix"...

Résumé de l'intervention de Samuel Pommeret (chargé de mission Grands Lacs Africains) journée de formation DD 62 du 14 janvier 2018. La version intégrale est disponible dans la rubrique; Education/ "Formation" , ou en rubrique "thématiques"

 

                                                   "CONSTRUIRE LA PAIX... "

 

"Comment le CCFD-Terre Solidaire agit-il pour construire la paix ? La question se pose dans  de nombreux pays d'Afrique,  qui procurent autant d'exemples de la  manière dont un conflit naît, se vit, évolue,  et de la façon  dont on peut essayer d'en sortir.  Le conflit est une réalité inhérente à la vie sociale, il peut dégénérer et faire  obstacle au développement. Le CCFD-Terre Solidaire et  ses partenaires   se proposent  alors d’accompagner les sociétés civiles dans la recherche de solutions et leur consolidation, par des démarches et moyens pacifiques.

 

       1.   Le CCFD face au conflit :

 

            Le conflit est une réalité complexe. Le définir comme une "opposition entre personnes ou des entités, chargée d'émotions: frustration, colère, agressivité, violence", souligne la divergence entre des antagonistes  et la charge émotionnelle du désaccord, qui n'est pas pure rationalité.

            Prévenir ou résoudre des conflits implique beaucoup de monde. Prévention et résolution s'inscrivent aussi dans la durée. Le conflit déborde toujours et laisse des traces ; il  marque les individus, les territoires, les mémoires.

            Enfin la résolution d'un  conflit  n'est pas forcément synonyme de règlement global et       durable,  le feu peut couver sous la cendre. La persistance des raisons structurelles de la crise    entretient parfois  une conflictualité latente qui  peut dégénérer. La société ivoirienne, par            exemple, est-elle totalement guérie?             

 

            La prévention des conflits est un  travail sur les causes des discordes  dans des conflits de toute nature  et de tout calibre. Un même conflit peut conjuguer plusieurs dimensions.  La prise en compte du respect des droits humains, des diversités culturelles et des processus démocratiques est  ici essentielle.

            La résolution des conflits suppose une analyse de la  situation, de ses enjeux et acteurs,  et la recherche  d'une voie de sortie possible, qui passe par des processus de  réconciliation. Il est alors question de justice, de deuil, de réparation.

 

            La démarche consiste à proposer une sortie de crise différente de celle des institutions, un recours  méthodique à l'arbitrage,  la conciliation, la médiation,  la négociation,  ou toute combinaison  de ces moyens.

            Mais pas  de paix sans justice ! La démarche de résolution ne blanchit  pas pour autant  ceux qui  se sont rendus coupables d'exactions. Elle laisse toute sa place à l'exercice d'une  justice nationale ou internationale, dans la mesure des moyens du territoire.

            Au Rwanda, après le génocide des Tutsis, il a fallu faire preuve de pragmatisme. Les leaders présumés du génocide ont été déférés devant la justice internationale, les cas graves confiés à la justice nationale, les acteurs locaux présentés aux tribunaux populaires « gaçaça » ; inspirés des assemblées villageoises traditionnelles ils ont ménagé des rencontres  entre victimes et bourreaux. En dépit de leurs imperfections, ils ont  posé  des jalons en vue d'une réconciliation nationale à terme.           

Si la justice fait défaut, on peut craindre qu’il n’y ait pas vraiment de paix ; il suffit que l’un des camps ne reconnaisse pas ses propres crimes pour qu’une rancœur sourde fasse son chemin.

 

2. Le cas centrafricain  appelle un développement  particulier[1] puisque cette intervention entre en résonance avec le numéro spécial d'OKAPI  intitulé "En Centrafrique avec les artisans de la paix". Il est aussi instructif à bien des égards.

 

Un conflit  latent, enraciné : quand la République Centrafricaine accède à l'indépendance en 1960, le pays est marqué d'emblée par une profonde instabilité politique. Mal gouvernance, confusion des intérêts publics et privés et népotisme contribuent à la faiblesse de l'état.

Mais jusqu'en 2007 l'intervention française et les rafistolages politiques désamorcent les bouffées de violence.

 

Un conflit religieux ? Le conflit ouvert éclate  fin 2012, quand la Séléka ("coalition"), qui dit représenter la minorité musulmane discriminée, appuyée de mercenaires, s'empare de Bangui et renverse le président. S’ensuivent exactions et  massacres aux dépens des populations majoritairement chrétiennes,  d’où la création de milices d'auto-défense (anti-balaka : anti-machettes).

          La haine s'installe et alimente le cycle des représailles. Au départ il s'agit de politique;

          mais  le conflit cristallise les sentiments d'appartenance.

 

Début d’apaisement ? L'intervention française Sangaris évite sans doute le pire, et la visite du Pape François à Bangui ouvre la voie à l’apaisement. Le retour à la légalité est  consacré par l'élection à la présidence de  Faustin Archange Touadéra.[2]  

Mais le retour à la légalité ne suffit pas. Faute d'un véritable processus de  réconciliation national des parties du territoire restent  hors du contrôle de l'état, les fractures à l'origine de la crise sont toujours là, sans compter  la question des 500 000 réfugiés.

 

Un autre éclairage sur la conflictualité : on sous estime souvent la compétition pour l’accès et le contrôle des ressources, qui joue un rôle crucial dans la conflictualité latente ou déclarée. « Richesses » pouvant désigner selon les lieux et circonstances la mainmise sur une ville, le contrôle d’une mine, d’un quartier, d’une route, d’une terre …

          Les conflits trouvent un terrain propice dans un contexte général de pauvreté, de

          déliquescence des services publics,  de sous-emploi des jeunes (qui peinent à trouver leur

          place, à être reconnus).

 

 

3. Comment le CCFD-Terre Solidaire travaille-t-il avec ses partenaires à la prévention et à la résolution des conflits?  On retient ici deux exemples spécifiques, qui mettent les jeunes sur le devant de la scène.

 

Quand la Centrafrique s'est embrasée, les jeunes se sont retrouvés en première ligne, manipulés, poussés à s'entretuer, à la fois victimes et acteurs. Ils jouent aussi un rôle moteur dans l'apaisement et la reconstruction. La PIJCA, Plateforme interconfessionnelle des jeunes Centrafricains, rassemble des jeunes des différentes religions unis par un objectif : désamorcer la violence, préparer l'avenir,"déconstruire" la guerre pour construire la paix.

 

Penser autrement : Personne ne naît combattant ; la guerre et la violence se construisent, dans les têtes. Alors il faut bien travailler sur les imaginaires et se demander pourquoi l'affirmation de soi s'accompagne  de la négation d'autrui.

Quand on a connu que l'injustice et la violence se développe un sentiment de repli et des aspirations à la vengeance :"on me tue pour ce que je suis, alors je tuerai l'autre pour ce qu'il est".  C'est bien ce que racontent les jeunes témoins  de la PIJCA présentés dans le numéro spécial d' OKAPI. Ainsi  Josette -21 ans, protestante-  « quand mon grand frère a été tué à Km5,  j'ai été remplie de haine à l'égard des musulmans », ou Carmelle -27 ans, catholique : "quand mon oncle a été tué , les parents ne voulaient plus entendre parler de réconciliation".

          Leur prise de conscience et leur engagement s'apparentent à une conversion. Les

          partenaires  du CCFD qui  aident  les acteurs locaux à se décentrer, à penser la situation

          autrement, entreprennent une tâche nécessaire et difficile, à la fois  pour eux et pour les

          participants.

 

Djamila Lengue, 29 ans , membre de la PIJCA et de l'Union des Jeunes Musulmans Centrafricains :"J'ai d'abord été rejetée par les musulmans parce qu'ils considéraient que j'étais complice des anti-balakas... mais j'ai pu servir d'intermédiaire entre les deux communautés"

(photographie CCFD-TS)

 

Au Burundi  la manipulation politique des jeunes conduit souvent à la détestation réciproque. Le REJA, Réseau des organisations de jeunes en action, partenaire du CCFD, cherche à promouvoir une culture  de citoyenneté responsable,  qui rejette  peur de l'autre,  discrimination et violence.

Il faut pour cela  poser le cadre d'un dialogue dans le respect mutuel. Ce qui ne va pas de soi dans ce pays. Le choix des lieux est  donc crucial ; une mosquée, une église peuvent mettre en confiance. Mis en contact les jeunes  réalisent en se racontant qu'ils partagent une même histoire de souffrance et de pauvreté. Cet "effet miroir"  vaut prise de conscience pour une jeunesse en mal de reconnaissance. Une fois la parole libérée on peut travailler à construire une intelligence collective.

         Mettre sur la table l'histoire de chacun, constater qu'elle est terriblement  similaire à celles

         des autres, et réfléchir à partir de là  peut être fructueux.

 

des jeunes burundais affichent les valeurs à promouvoir: empathie, respect, responsabilité ....

(source : S. Pommeret, avril 2016 /CCFD-TS)

 

Il n'y a pas de formule magique du"vivre ensemble". Le CCFD ou celui qui agit en son nom doit se mettre à l'écoute de sociétés civiles  porteuses de spécificités  sociales et culturelles qu'on ne saurait ignorer.

La jeunesse est un groupe "stratégique", la paysannerie, souvent, en est un autre. Dans l'est du Congo (RDC) par exemple,  le CCFD et ses partenaires  travaillent  sur les conflits fonciers qui cristallisent une  conflictualité latente. En Colombie, après l'accord de paix, la restitution des terres aux paysans déplacés par le conflit reste un enjeu majeur. En Centrafrique, aux frictions entre agriculteurs et éleveurs nomades s’ajoute aujourd'hui la question du retour des Peuls[3],  obligés de fuir pour échapper aux voleurs armés et à la vindicte de la population chrétienne, qui les jugeait  complices des  "milices musulmanes".                         

          

                                                           Pour conclure :

 

Dans la résolution des conflits, le CCFD-Terre Solidaire se garde de devenir partie-prenante. Précaution élémentaire mais aussi conception réfléchie :

- de sa position : se sentir responsable, mais  sans rentrer dans le conflit;

- de  son rôle : faire en sorte que le conflit de quelques-uns n’embrase un pays entier ;

- d'une manière de faire : mettre en oeuvre  une méthode qui accompagne, crée des espaces de rencontre, favorise le dialogue.

                Appelé  à intervenir par un tiers- une Eglise, une association, des acteurs de la société civile - le CCFD développe  avec des partenaires locaux  une méthode et des moyens qui sont   proposés aux acteurs : ceux qui créent le conflit ont à charge de le résoudre, de construire ou     reconstruire un contrat social.  Il y faut de la constance, parfois de l'endurance, comme le            montre l'exemple de la Colombie, apaisée après 50 ans de conflit armé[4] .

 

Résumé : Geneviève Jovenet  d’après les  notes de Guy Jovenet et Jean Yves Six. Janvier 2018

 


[1] Selon le souhait de la délégation diocésaine du Pas-de-Calais .

Magazine OKAPI : "En Centrafrique avec les artisans de la paix". Réalisé par "Les opérations spéciales" de Bayard avec le magazine Okapi  (à destination des 10-15 ans) , en collaboration avec le CCFD-Terre Solidaire ; novembre 2017.

[2]  Sangaris : décembre 2013-octobre 2016/ Le pape à Bangui : novembre 2015/ l’élection présidentielle : février 2016

[3] Les Peuls, peuple d'éleveurs nomades, répandus dans toute  la zone soudano-sahélienne, du Sénégal jusqu'au Soudan , de religion musulmane sont arrivés en Centrafrique à partir des années 1920 , où ils étaient souvent perçus comme une communauté extérieure, agressive, non intégrée.  Ces  Peuls M'Bororo se sont massivement réfugiés  au Tchad ou au Cameroun, ou déplacés dans l’est du pays, près de la frontière du Soudan.

[4] Processus dans lequel étaient fortement engagés les partenaires du CCFD  notamment le CINEP (Centre de recherche et d'Education Populaire)

Article publié par Guy Jovenet - CCFD Terre Solidaire • Publié • 292 visites

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