Migrants Birmans en Thaïlande , sept ans après

Des nouvelles récentes viennent rappeler les réalités migratoires que rencontrent FED Thaïlande et d'autres partenaires du CCFD-TS . Une occasion de faire le point à six ou sept ans d'écart ...

    DURES RÉALITÉS ,  LENTS PROGRÈS        

 


             « C’est une histoire de migrant que le cinéma n’avait jamais raconté »  souligne Télérama [1] dans sa présentation du récent travail de Rodd Rathjen , Freedom . Ce film  retrace les  aventures d’un jeune migrant cambodgien parti en Thaïlande dans l’espoir de trouver un emploi, « qui se retrouve  travailleur esclave sur un chalutier où plus aucune loi n’existe »…

                C’est pourtant une histoire qui ne date pas d’aujourd’hui. Elle est  bien connue au CCFD-Terre Solidaire,  particulièrement dans notre région qui avait accueilli  en 2013 Whai Nin Poe (Poe Po), représentante de la Fondation pour l’Education et le développement (FED), très engagée dans le soutien aux migrants birmans établis en Thaïlande[2]. La même année un certain nombre de bénévoles étaient partis en « voyage d’immersion », à la rencontre de quelques-uns de ces migrants et des associations partenaires qui les accompagnent.  Les trois diocèses de la province ont travaillé deux années de suite sur la thématique des migrations,  notamment féminines [3]

 

                Le film  du réalisateur australien et le Rapport 2019  de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) viennent opportunément rappeler les dures réalités et la continuité des efforts nécessaires.  FED, qui fêtera ses vingt ans l’an prochain, est toujours à l’ouvrage.

                Les flux migratoires à destination de la Thaïlande n’ont pas faibli depuis le début de la décennie. Le nombre de migrants établis dans le pays est passé de 3,7 Mn en 2014 à presque 5 Mn, dont 3 millions venus de Birmanie, légalement ou non.

 

                D’après le Ministère du travail thaïlandais, 150 000  d’entre eux travaillent dans le secteur de la pêche, qui est toujours à court de main d’œuvre. Cette activité est  aujourd’hui encore accusée de violations des droits humains, au point d’attirer un avertissement de l’Union Européenne sur ses pratiques, assorti d’une menace de remise en cause des échanges commerciaux.

                Les conditions de travail dans le secteur de la pêche demeurent  en effet déplorables, et les abus nombreux. Très vulnérables, les travailleurs migrants subissent des journées de 10 heures et les heures supplémentaires impayées ; ils n’ont pas accès aux services publics de santé, et ne sont pas informés de leurs droits, quand ils en ont. Ils  passent parfois des mois entiers sur les chalutiers, piégés à bord, puisque ces bateaux peuvent rester en mer très longtemps s’ils sont ravitaillés au large par d’autres navires, et  s’ils transbordent  leurs poissons  dans des « bateaux mères »,  sans avoir besoin de rentrer au port. Il arrive que les travailleurs migrant vendus par leur capitaine  passent sans trêve  d’un bateau à l’autre. « L’histoire de Nye Nye »  (composée à titre d’exemple  en 2013 par la délégation 62, jointe à cette mise à jour)  garde  donc  un fort accent de vérité.

 

                Le gouvernement Thaïlandais tente de réagir avec  la mise en place de dispositifs nouveaux de contrôle et de gestion, qui n’ont pour l’instant qu’un impact limité ; les vérifications sont peu efficaces et les migrants, par incapacité ou par crainte des conséquences, s’expriment en général assez peu.  On constaterait  toutefois une diminution de la violence physique  à bord des bateaux, et une modeste augmentation des salaires. On peut espérer que les accords de régulation des  migrations (légales) signés avec la Birmanie et le Cambodge apportent  une  relative amélioration.

 

 

         UN TÉMOIGNAGE : L'HISTOIRE DE NYE NYE  (PIÈCE JOINTE);


        « L’histoire de Nye Nye »  résulte de  l’adaptation  d’un témoignage tiré du livre de deux chercheurs en sciences sociales, Maxime Boutry et Jacques Ivanoff (dans « La monnaie des frontières. Migrations birmanes dans le sud de la Thaïlande », décembre 2009. Institut de recherche sur l’Asie du Sud Est contemporaine). Les dessins ont été réalisés d’après photographies.  Le récit , composé en 2013, reste à plus d'un titre exemplaire du sort des migrants birmans (mais aussi cambodgiens) dans l'activité de pêche , au sud du pays.

        Au sud de la Thaïlande, la ville de Ranong est l’un des principaux points d’entrée des émigrants birmans poussés hors de leur pays par la pauvreté et l’insécurité. Chaque année, 190 000 migrants passeraient ainsi par Ranong. Au début des années 2010, les deux-tiers d’entre eux étaient des migrants illégaux : beaucoup entraient en fraude, sans les papiers nécessaires, souvent de nuit ; d’autres avaient un jour passé légalement la frontière mais étaient restés au-delà de la date autorisée indiquée sur leur « border-pass ».

 

 

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La majorité des migrants embarque à Kawthoung (Birmanie) et traverse en bateau d le bras de mer qui sépare les deux villes.

Il existe d’autres points de passage, connus des migrants illégaux :

-plus au sud par voie de mer, vers Kuraburi et son port de pêche Phèpha ;

-par Kra Buri plus au nord, par voie de terre, la où la rivière qui sert de frontière est plus étroite et facile à franchir.

Une partie des migrants continue plus loin encore, vers Bangkok et ses banlieues, ou bien vers les stations touristiques du Sud (Phuket, Hat Yai).

Ceux qui restent dans la province de Ranong trouvent un travail peu qualifié dans le bâtiment, dans les plantations d’hévéas, ou dans le secteur de la pêche …Il est fréquent qu’un immigré fasse plusieurs métiers successifs, mais dans le Sud bien des jeunes Birmans commencent par être pêcheurs. C’est un métier mal considéré que ne veulent plus faire les thaïlandais qui le jugent « dur, sale et déshonorant ». Il est facile de s’y embaucher, même si on n’a pas l’âge légal.

 

                                MIGRANTES BIRMANES EN THAÏLANDE
                                          

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        Si elle a simple valeur d’exemple, l’histoire de Phyo ( pièce jointe : "reportage") demeure elle aussi  assez représentative des réalités migratoires féminines dans le sud de la Thaïlande, de l’entrée illégale par Ranong jusqu’aux emplois occupés.

Pour l’ensemble du pays, d’après le rapport 2019 de l’Organisation  Internationale pour les  Migrations (OIM), l’accroissement récent des migrations vers la Thaïlande s’est accompagné d’une sensible féminisation.  Aujourd’hui, cinquante pour cent de la population immigrée en Thaïlande est féminine (dix points de plus qu’il y a dix ans). Les Birmans et Birmanes représentent toujours le plus gros des effectifs.

 

        Traditionnellement les femmes birmanes qui migraient suivaient  leurs  maris ; désormais elles sont de plus en plus nombreuses à partir indépendamment. La migration clandestine reste répandue ; il est vrai que les accords  migratoires bilatéraux récents entre  Thaïlande et la Birmanie ouvrent  plutôt les voies légales pour certains secteurs d’activité plus franchement masculins.

        Les Birmanes constituent une sorte de réservoir de main d’œuvre peu qualifiée, nécessaire au fonctionnement de l’économie mais très mal reconnue et trop souvent en situation d’illégalité. Une enquête réalisée voici dix ans dans la Province de Phang Nga (là où travaille FED) indiquait que la moitié d’entre elles ne possédait pas de permis de travail.

Dans l’ensemble de la  Thaïlande, 60% des birmanes travaillent dans  l’agriculture, les usines de construction ou le textile, 15 % dans les services domestiques, et 24 % dans le tourisme, le divertissement et le sexe. (source OIM).

 

        Précarité reste le maître mot du quotidien des travailleuses  migrantes birmanes. La majorité d’entre elles occupe des postes non-qualifiés, souvent de manière informelle. Dans l’industrie, la loi thaïlandaise de protection des travailleurs  qui garantit à tous les mêmes droits n’est pas  partout ni  intégralement appliquée. Il est vrai que le travail domestique n’est pas reconnu par la loi, ce qui maintient les travailleuses dans l’illégalité et les expose à des risques : service sans limite, travail forcé, violences de tous ordres. Autant d’abus que les femmes n’osent pas dénoncer par peur des représailles.

 

        La main d’œuvre des plantations est bien plus familiale que celle de la pêche : à défaut d’un bon salaire (un quart moins élevé que celui des hommes) et en dépit du travail de nuit, l’emploi est stable et sédentaire, plus propice à une vie de famille. C’est l’un des principaux secteurs d’emploi des femmes birmanes dans le sud. On trouve aussi les Birmanes dans les usines de poisson, le bâtiment,  l’hôtellerie –restauration et le commerce, où les journées sont très longues. Le type d’emploi qu’elles occupent est souvent lié à celui du mari et au lieu de vie.

      A la criée de Ranong,(dessin ci-dessus), les travailleuses birmanes se comptent par centaines. Seules les chefs d’équipe sont Thaïs. Les migrantes travaillent aussi dans les usines de conditionnement de poisson .

Dans la seule province de Ranong on estime entre100 000 et 210 000 le nombre de Birmans et Birmanes qui travaillent sur les bateaux de pêche ou dans les compagnies de transformation du poisson.

 

        La Thaïlande ne fait guère d’efforts d’intégration significatifs. Dans la province de PhangNga, un tiers des birmanes ne parlent d’ailleurs pas le siamois, langue officielle –la seule employée dans la vie publique et l’administration. Très peu savent le lire. La barrière linguistique limite donc beaucoup l’accès à l’information et à l’autonomie. Les femmes ignorent souvent qu’elles peuvent accéder à des soins et craignent d’être maltraitées ou arrêtées faute de permis de travail en règle.

 

       

(cartes et dessins : Michel et Guy Jovenet)

 

--- notes :

[1] TRA n° 3646, 27 novembre 2019 : « Thaïlande , terre d’esclavage », présentation du film "Freedom"  et interview du réalisateur  ; propos recueillis par Frédéric Strauss.

[2] Voir sur ce site diocésain , CCFD , rubrique : Partenaires

[3] Voir sur ce site diocésain , rubrique Education au développement , Migrations (2013)

 

Article publié par Guy Jovenet - CCFD Terre Solidaire • Publié • 447 visites