Notre obole dans l’économie mondialisée

La financiarisation de l'économie

Guy Jovenet Formation CCFD 2009  
Guy Jovenet
Guy Jovenet
   L’évènement « Bouge ta planète, Terre d’avenir » pourrait laisser croire que la solidarité avec les pays en grande pauvreté est l’affaire des jeunes et des enfants, comme cela est majoritairement vécu le 20 mars. Des paroisses ont aussi organisé une soirée partage/bol de riz, essayé de mieux comprendre les mécanismes mondiaux de circulation de l’argent. La quête dans les églises, le 21 mars apportera un supplément financier. Mais notre obole si forte soit-elle restera bien maigre face aux sommes colossales qui circulent à travers le monde. Comprendre les mécanismes financiers n’est pas une mince affaire. C’est pourtant une nécessité pour conduire sa vie et choisir ses solidarités.

 

Sur le plan des principes, on ne peut qu’être d’accord avec Benoit XVI : « c’est l’homme, la personne, dans son intégrité qui est l’auteur, le centre et la fin de toute la vie économico-sociale » (Caritas in Veritate 25). Dans le concret, le pape reste discret sur les non-respects de ce principe ; il en appelle à une gouvernance mondiale, supranationale, et invite à un meilleur souci de l’économie réelle. Il évoque des expériences positives comme la micro-finance et le crédit coopératif. Mais le laisser-faire généralisé peut-il demeurer une règle de vie ? Les récents remous, en Grèce, en Islande, où les populations ne veulent pas payer pour d’autres, la précipitation d’hommes d’Etat à colmater les brèches dans le système financier mettent la puce à l’oreille. Certains invitent à plus d’éthique dans la finance, d’autres insistent sur un retour du politique (les gouvernements des peuples) dans les fonctionnements de la sphère financière.

 

La globalisation financière.
 

 

Le langage actuel se déplace de “l’économique” vers “la finance”. Ceci n’est pas qu’un changement de mots, c’est aussi un changement des centres d’intérêts et des fonctionnements ; la finance s’est déconnectée de l’économique (l’économie réelle). Les nouvelles politiques des pays industriels et l’augmentation de la dette publique des Etats ont favorisé la libre-circulation totale des capitaux, la déréglementation des marchés et leur décloisonnement (marché monétaire, marché financier, marché des changes, marché à terme…). Les progrès en communication ont facilité une organisation mondialisée instantanée ; le temps et la distance sont supprimés grâce aux nouvelles technologies de communication et de gestion informatique des opérations financières ; tous les marchés de capitaux sont interconnectés, c’est un monde “globalisé”, où les échanges journaliers (2.000 millions de dollars) sont supérieurs au Produit Intérieur Brut annuel de la France.
Les banques ont réorienté leur activité vers des opérations sur titres et des activités de conseil et de placement plus rentables. De nouvelles techniques ont été acceptées, comme la titrisation et la mise en place de chaines de risques qui rendent moins visibles les risques encourus… tant que ça marche. [La titrisation est une manière, pour les banques, de transférer les prêts contractés vers la création de titres, sujets aux aléas boursiers]. C'est parce que ces titres cachaient des prêts qui ne pouvaient plus être remboursés que la crise des subprimes , née en Amérique en 2008, s'est déclenchée : elle trouve bien son origine dans la multiplication des crédits immobiliers et leur titrisation débridée.

 

Globalisation… pas pour tous


Si le mot globalisation laisse entendre que tous les pays et leurs habitants y trouvent leur intérêt, dans la réalité, c’est loin d’être le cas. (...)Seul un petit nombre de pays profite des nouveaux modèles financiers. Les pays en développement ne captent qu’un quart du flux des investissements directs étrangers (IDE). 14% pour l’Asie, 3% pour l’Afrique…, ceci pour quelques pays seulement, comme la Chine, le Brésil ou l’Afrique du Sud. Les 47 pays les plus pauvres n’en reçoivent que des miettes. Il faudrait encore vérifier la très inégale répartition des bénéficiaires dans chaque pays, comme le signale le dossier 2010 du CCFD, pour l’Afrique du Sud et le Brésil. Bien des statistiques cachent des réalités inégalitaires sous des statistiques « nationales », sans prendre en compte les différences entre les 10% du haut de l’échelle et les 10% d’en-bas.

 

La spéculation sur les matières premières : tentation ancienne, outils nouveaux


La spéculation sur le blé ne date pas d’aujourd’hui. On a retrouvé récemment des comptes de commerce au Pirée du 3ème siècle avant J-C où des commerçants créaient la disette pour augmenter les prix du blé qu’ils avaient engrangé. On a pu récemment dénoncer les spéculations sur le blé, le riz et les matières premières, où la cherté n’a rien à voir avec un manque de production, mais avec l’organisation du manque par d’habiles intermédiaires, au point qu’on distingue les investisseurs avec leurs besoins réels, des “purs spéculateurs.” Pour la CNUCED (Conférence des Nations-Unies sur le commerce et le développement), la financiarisation des marchés des matières premières accroîtrait la volatilité des prix et les pousserait à des niveaux injustifiés. Bien sûr les analystes sont divisés sur ces études.


La spéculation use allégrement des "outils financiers" et autres "produits dérivés", qui souvent n'impliquent même pas qu'on achète et détienne physiquement la marchandise! Le plus connu est sans doute sans doute le “contrat à terme”, qui existe dès le XIXème siècle, comme technique de transaction et de gestion des risques pour les besoins du commerce. Ce type de contrat est très utile pour gérer le futur immédiat. Lorsque le procédé est dévoyé pour devenir un moyen comme un autre de gagner de l’argent ou de se « couvrir », la société est en droit de s’interroger sur le bien-fondé de la procédure. Faut-il rappeler que le procédé n’est plus le fait d’individus mais de sociétés internationales bien organisées. De nombreux opérateurs forment une chaîne où se distillent les prix (producteurs, transformateurs, intermédiaires, négociants et ce qu’on appelle les “spéculateurs privés”, de plus en plus nombreux et déconnectés de l’économie réelle). Les spéculateurs ne semblent plus d’abord au service de la fluidité de l’économie, mais de l’augmentation des capitaux et bénéfices, sans objectifs économiques ou sociaux. Cela éclaire les fluctuations récentes des prix du pétrole, du blé, de l’huile de palme, du maïs, du café, etc.


Des experts soutiennent l’existence d’une corrélation nette entre le prix des matières premières et les prises de position de certains traders, ou de fonds d’investissement qui achètent ou vendent à terme sur le marché des produits agricoles. Ils provoquent ainsi une hausse des prix à terme, entrainant aussi une hausse des prix au comptant, sans que rien ne le justifie au niveau des « fondamentaux » du marché. Tous ces petits jeux finissent bien par avoir des retombées sur « l’économie réelle ». On peut sans doute émettre quelques doutes sur l’utilité sociale collective et la « rationalité » de ces modes de spéculation et de leurs auteurs.

 

Marchés de la dette et “fonds vautour“


Les fonds vautours sont des fonds d'investissements spécialisés -domiciliés dans les paradis fiscaux- qui rachètent les dettes d'entreprises en difficulté, afin d'en prendre le contrôle et de les restructurer, ou bien les dettes d’Etats. L’activité consiste à acheter des créances à des prix décotés et à en tirer des profits au terme d’une liquidation (cas de l'entreprise de valises Samsonite à Hénin) ou d’une demande intransigeante de remboursement qui va jusqu'aux procès et saisies (exemple du rachat de la dette de la Zambie ou du Congo). On est étonné de la dissymétrie entre le montant de la dette et les sommes des remboursements exigés (entre 3 à 20 fois la “mise”). Ces méthodes apparentées à l’extorsion de fonds sont parfaitement légales. Ces procédures pèsent énormément sur les économies des pays pauvres, fortement endettés, obligés de revoir leur plan de répartition des produits du pays, et de modifier à la baisse leur plan de développement, au détriment des plus pauvres du pays. A ces difficultés il faut encore ajouter les détournements par millions de dollars de certains dirigeants, dictateurs ou non.


Le dossier du CCFD rassemble des interrogations légitimes autour de trois points : le dévoiement des mécanismes financiers et les effets pernicieux des paradis fiscaux ; l’insuffisance des régulations nationales et internationales ; l’absence de transparence et de contrôle démocratique dans la gestion des prêts d’état. La financiarisation a transformé “l’argent-moyen d’échange” en “argent- finalité et critère ultime d’évaluation”. La solidarité et la confiance en ont été gravement blessées

 

N’y a-t-il rien à faire ?

 

Appels à moraliser, à réguler la finance


De nombreuses voix se font entendre qui appellent à plus d’éthique. Or, la sphère économique n’est par nature, ni éthiquement neutre, ni inhumaine et antisociale ; c’est l’usage qu’on fait de ses outils qui est activité humaine, et comme telle objet éthique, appelée à viser le bien commun. Pour Jean-Paul II, investir, outre sa signification économique, revêt toujours une signification morale (Caritas in Veritate n°40 + note 96). Le discours éthique chrétien peut-il ne s’adresser qu’aux croyants ? N’a-t-il pas aussi mission à être entendu des hommes de bonne volonté, quelle que soient leurs croyances, et aussi à tout acteur dans la société. La finance est certes créatrice de richesses, mais à quel prix ?


Tous les acteurs de la sphère ne se sentent pas concernés par la destination universelle des biens. Pour que la société demeure une société de sociabilité, il lui faut des règles, ce que conteste le postulat du néolibéralisme économique.


Avec l’actif soutien d’une partie des personnels politiques, les concepteurs de trente années de libéralisation /dérégulation ont obtenu le privilège que la finance écrive elle-même ses propres règles du jeu. Fort heureusement davantage de voix se font entendre qui appellent un encadrement solide doublé d’une surveillance attentive ; cela ne peut venir que du pouvoir politique. En ce sens il vaudrait mieux parler de réguler plutôt que de moraliser. Or réguler suppose légiférer… ce qui n’est possible que par une instance internationale au-delà des accords de commerce que pourraient passer entre elles quelques nations ou sociétés.

 

Appelés à agir


Hervé Leroy, président du CCFD 62 Formation CCFD 2009  
Hervé Leroy, président du CCFD 62
Hervé Leroy, président du CCFD 62
En attendant que vienne ce monde autre, chacun est appelé à construire patiemment la mondialisation de la solidarité. La loi pourra organiser la coexistence des points de vue et des individus, à la recherche du moindre-mal ; elle ne créera pas d’elle-même la conscience d’appartenir à une même humanité. Les fondements de l’agir chrétien nous sont suffisamment connus pour ne pas les développer ici : l’exigence de justice, la prise en considération du bien commun, l’appel à la fraternité à la suite du Christ.


Qui que nous soyons, nous sommes acteurs économiques, comme travailleurs, retraités, consommateurs, épargnants, membres d’associations comme le CCFD. Nous avons une responsabilité réelle –quoique limitée- à exercer et à éduquer. Dans ce cadre, nous sommes en droit et en capacité d’influer sur les objectifs et les finalités des mécanismes économico-financiers, ou de chercher à y « remettre du sens ». Depuis de nombreuses années, ce sont des acteurs de la société civile qui occupent l’espace laissé vacant (déserté) par le politique. Ils expriment l’opinion de beaucoup, participent à l’expérimentation de nouvelles formes de participation ou d’investissement, créant des réseaux plus sociaux moins exigeants en retour sur investissement immédiat et démesuré.


Le « contre pouvoir » de la société civile paraît aujourd’hui d’autant plus nécessaire que l’accès de lucidité déclenché par la crise risque de faire long feu. L’allégresse retrouvée des marchés n’a aucun écho dans l’économie réelle. Et surtout, bien peu de mesures concrètes ont été adoptées. Les appels au statu quo ou au compromis a minima semblent devenus la règle.

 

Le défi du développement ‘de tout l’Homme et de tous les hommes’ reste un défi. Après le thème de la remise de la dette (Jubilé 2.000), d’autres thèmes d’action sont porteurs, comme la campagne “Ethique sur Etiquette”, ou “Biens mal acquis” ou encore “Stop aux paradis fiscaux”. Les opérations de microcrédit et d’épargne solidaire gardent toute leur pertinence. Ces actions soutenues par le CCFD et d’autres organismes ne dispensent pas d’une réflexion approfondie sur les systèmes financiers et leurs idéologies, sur notre sensibilité aux modèles prégnants (la montre rollex ou la chaussure Nike, etc.), notre rapport (personnel et collectif) à l’argent ; une meilleur connaissance de l’Ecriture en lien avec ce que nous faisons de nos propres biens ; un approfondissement de l’enseignement social de l’Eglise, et d‘autres éléments d’analyse qui éclaireront notre propre jugement et libre-arbitre.

Emile Hennart.
Notes prises lors de la conférence de Guy Jovenet, novembre 2009.

 

Dossier joint: l'Afrique du Sud, pays émergent? 

 

Affiche SIDI Formation CCFD 2009  
Affiche SIDI
Affiche SIDI
Notes :

  • Ethique sur Etiquette sensibilisation et de plaidoyer au service des droits de l’homme au travail dans les pays du Sud ; vise à faire évoluer les pratiques d’achat de la grande distribution ; site internet : www.ethique-sur-etiquette.org)
     
  • la campagne « biens mal acquis », qui dénonce les pratiques de certains dirigeants des pays du Sud, qui insultent la justice et entravent le développement, sous le regard complaisant –sinon complice- des pays riches
     
  • la campagne « Stop aux paradis fiscaux » se poursuit avec les mêmes partenaires, au-delà du « halte au hold-up » www.stopparadisfiscaux.fr
     
  • Annulation de la dette. Dans la préparation au Jubilé 2.000 Jean-Paul II avait invité à annuler la dette des plus les plus pauvres. Cette campagne est toujours d’actualité
     
  • Annulation de la dette. Dans la préparation au Jubilé 2.000 Jean-Paul II avait invité à annuler la dette des plus les plus pauvres. Cette campagne est toujours d’actualité
     
  • Epargne solidaire : SIDI Solidarité internationale pour le développement et l’investissement, filiale du CCFD-Terre solidaire). www.sidi.fr

 

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 1683 visites