Regard sur les premières lectures des dimanches de carême

Une lecture des textes du premier testament et l'éclairage de laudato Si Une semaine de carême à la fois

Dans l'encyclique "Laudato Si'", le Pape évoque certains traits de la tradition judéo-chrétienne et certaines convictions de foi  à ses yeux susceptibles d'éclairer la crise écologique et sociale et d'ouvrir des perspectives nouvelles. Il se tourne en premier lieu vers la sagesse des récits bibliques; "Dans ces récits si anciens, emprunts d'un profond symbolisme une conviction actuelle était déjà présente:   tout est lié, et la protection authentique de notre propre vie comme de nos relations avec la nature est inséparable de la fraternité, de la justice ainsi que de la fidélité aux autres" (LS 70).

Ainsi toute vie est-elle en danger quand sont négligées "les relations avec soi-même, les autres, Dieu et la Terre". S'exprime ici l'une des implications de l'idée de Création que François déploie dans toutes ses dimensions et implications au fil de son texte.

 

L'encyclique entre donc en résonnance avec les premières lectures des dimanches de carême de l'année B...Ces pages en suggèrent quelques échos, une semaine après l'autre

 

 

   Premier dimanche de carême :     Livre de la Genèse         Gn 9, 8-15.

 

Voici qu'après le déluge, quand tous sont sortis de l'arche, Dieu prend l'engagement de ne plus détruire la planète: "Il n'y aura plus de Déluge pour ravager la terre"... Il se démarque des puissances et divinités hostiles  -violentes et acharnées à punir-  et confie la Terre recréée  aux hommes afin qu'elle les fasse vivre tous.

Pour préserver l'avenir et se souvenir de son alliance avec la terre, Dieu établit un signe "entre lui et nous, et avec tous les êtres vivants qui sont autour de (nous), pour toutes les générations à venir". Il met son "arc en ciel au milieu des nuages". Ainsi l'arc guerrier devient-il signe de vie, accroché dans le ciel et enraciné dans la terre, concernée toute entière... Car ce n'est pas seulement avec Noé que Dieu fait alliance, mais avec l'humanité et tous les êtres vivants qui l'entourent. Hommes, bêtes et végétaux partagent une destinée commune,  issue d'une même décision créatrice, ranimée par  soixante jours d'un voyage épique et cimentée par la promesse divine.

 

Proposer " la figure d'un Père  créateur  et maître du monde " dit François, est   "la meilleure manière  de mettre l'humain à sa place et de mettre fin à ses prétentions" (LS 73) ! Car nous  nous sommes fourvoyés en nous voyant comme 'possesseurs et maîtres' absolus d'une nature destinée à nous servir, transformée en objet mécanique  vidé de tout mystère...Créés par le même Père , les humains et tous les êtres du monde  forment  ensemble une "belle communion universelle"  (LS 220), qui nous pousse à l'humilité et au respect.

Dans tout ce qui  existe se trouve  en effet un reflet de Dieu (LS 87).Aucune créature n’est superflue : chacune a une fonction, chacune est porteuse d'un message dans l'harmonie de la création.  Aussi les créatures de ce monde ne sauraient-elles "être considérées comme un bien sans propriétaire"  dont on userait sans retenue  ni vergogne.  Nous devrions tous  -conclut le Pape- nous préoccuper "que d'autres êtres vivants ne soient pas traités de manière irresponsable"  (LS 89-90).

Nous pouvons sans réserve admirer et aimer la Création,  rendre grâce  et convertir notre rapport au monde !

 

 

La lecture du livre de la Genèse et ce commentaire sont intégrés dans la première séance de la Web retraite proposée par le CCFD -Ts Hauts de france ...https://arras.catholique.fr/une-web-retraite.html

 

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En attendant le deuxième dimanche, pourquoi ne pas  poursuivre la lecture du Livre de la Genèse, dans le même esprit? L'histoire de la tour de Babel surgit  ainsi lorsqu'on  chemine de Noé jusqu' à Abram - de Gn 9 à Gn 12...

 

"Les fils de Noé qui sortirent de l'arche étaient Sem, Cham et Japhet (...). Ces trois là étaient les fils de Noé" (Gn 9,18)...Le Livre de la Genèse déroule alors un long catalogue généalogique, qui énumère la descendance de chacun des trois  fils de Noé : c'est la "table des peuples" du chapitre 10. C'est  donc " à partir d'eux que les peuples se dispersèrent sur la terre",  et "chacun eut son pays selon sa langue". La division des langues s'est déjà produite. et le  peuplement  s'est étalé dans tout le monde connu. Les nations dispersées partagent une commune humanité dans  une diversité culturelle reconnue. Fidèles à la double injonction  reçue d'en haut - "soyez féconds, multipliez et emplissez la terre" (Gn 9,1)- les "clans, lignées et nations" investissent la totalité des terres ré-émergées. On comprend  en passant pourquoi les noms des descendants de Noé désignent aussi des territoires: parmi les fils de Cham apparaissent ainsi  Koush (Nubie), Miçraïm (Egypte), Pout (Libye)  et Canaan.

 

C'est à ce point précis que vient  s'insérer  l'épisode de la tour de Babel - les  9  premiers versets du chapitre 11-   comme une sorte  de parenthèse.  La fresque des noms reprendra un peu plus loin, qui détaille la famille de Sem et conduit à Abram (versets 10-32 de Gn11).

 

 

                                                       Babel , ou le don des langues ....

 

            En un temps où "tout le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots", alors qu'ils se déplaçaient  vers l'orient, voici que les hommes s'établissent  dans la plaine du pays de Shinéar - qui évoque le sud de la Mésopotamie.  Là, ils décident de bâtir une ville, et une  tour "qui pénètre les cieux".

L'entreprise ainsi conduite par "les hommes" -la multitude anonyme-  est destinée  à se donner soi-même un nom   -"Faisons-nous un nom "-  en se passant de Celui qui pourrait les nommer. L'humanité entend se fixer en lieu ponctuel -"ne soyons pas dispersés sur toute la terre- où  une tour grandiose symbolisera son  désir d'ascension. Apparemment tout le monde s'y met, à l'exclusion de toute autre tâche.

 

            L'affaire  ne dit rien qui vaille à Yahvé. La concentration dans l'espace et la  verticalité de la tour contreviennent à ses visées et injonctions; en outre,  Il n'apprécie guère l'uniformité.  Il faut détromper les hommes qui prétendent accéder à un espace qui n'est pas le leur, croyant ainsi échapper à la finitude.

Fidèle à sa promesse ( "je ne détruirai plus la terre"..) - Dieu n'a pas recours à la violence et à l'élimination. Il descend  de sa résidence haut placée pour apprécier ce qui se passe chez les hommes. Il voit, délibère, puis décide. La solution retenue est  douce  et plutôt drôle: "Brouillons ici leur langue, qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres!". La confusion s'installe ...

Alors "ils cessèrent de bâtir la ville"  et le peuplement de la  terre reprit, à l'horizontale et dans la diversité retrouvée : "De là, le Seigneur les dispersa sur toute la surface de la terre, et ils cessèrent de bâtir la ville".

 

            L'histoire de Babel apparaît comme  le récit d'une tentative avortée d'unification de l'humanité (à son initiative), qu'une lecture traditionnelle interprète à la fois comme un malheur originel et une punition.  La "confusion des langues" prive l'humanité d'un bien commun originel -la langue unique de ses  débuts. C'est le résultat d'une sanction prononcée par un Dieu  crispé sur ses prérogatives, omnipotent, un peu vachard, qui  pour contrer toute tentative d'émancipation incontrôlée 'corrige' ses créatures. Cette perspective rugueuse et austère imprègne encore notre manière de lire et de comprendre tout le Livre de la Genèse,

            Une lecture plus récente et plus positive perçoit et présente l'action de Dieu comme une bénédiction. Babel, c'est la leçon d'un maître attentif  à l'égard d'élèves pleins d'illusions, qui s'égarent dans leurs choix. Pour le bonheur des hommes, Il les invite à investir pleinement et humainement  la terre plutôt que de poursuivre des chimères . Il entend préserver leur diversité, qui n'est pas malédiction  mais garantie d'autonomie. Plutôt que la perte d'un bien initial, la multiplication des idiomes est un don  qui permet d'échapper à l'uniformité.

 

            Cette manière de voir s'étend à toute la narration de la Genèse, qui met en scène un Dieu pédagogue,  respectueux de la liberté de ses créatures. Sa générosité se dévoile dans une suite d' actes de révélation et de dons  successifs et complémentaires aux hommes qu'il entend associer à son oeuvre créatrice. L'aventure d'Adam et Eve peut se lire comme un accès à la  conscience de soi , une découverte de la véritable nature humaine, et une rude initiation à la  liberté et à son difficile usage. A travers Noé, Dieu " a donné à l'humanité la possibilité d'un nouveau commencement" (LS -71). Babel accomplit (bon gré , mal gré) la promesse divine du peuplement terrestre, et récuse l'uniformisation au profit de la diversité.

            On s'apercevra, un dimanche après l'autre, que la suite est de la même eau :  l'alliance avec  Abraham, puis avec  Moïse et le peuple élu,  est toujours assortie  d'offres généreuses et d'apprentissages... A maintes reprises Dieu tente de prémunir  les hommes contre leurs propres dérèglements.

 

            Toute l'encyclique Laudato Si paraît imprégnée de  cet état d'esprit et dégage un réjouissant parfum de réalisme et d'espérance: "Dieu, qui veut agir avec nous et compte sur notre coopération, est aussi capable de tirer quelque chose de bon du mal que nous commettons"(LS 80)...

 

 

Babel ou  l' apprentissage des limites

 

          "Faisons des briques "  et  construisons une tour qui  monte jusqu'au ciel ...L'histoire de Babel a tout du projet fou appuyé sur une excellence technique qui ne doute de rien... Se hisser jusqu'au ciel  par l'accumulation de matière - la glaise dont l'homme est tiré, mais cuite et sans esprit-   pour 'se faire un nom' , et  concentrer tout son monde en un seul mode d'organisation de l'espace et de la société ...  tout cela est assez évocateur!

          C'est dans la globalisation du "paradigme techno-économique" et la démesure anthropocentrique moderne que le pape François situe la racine profonde de la crise écologique. D'un côté , la tendance à comprendre le monde et l'existence à l'aune de la techno-science, qui   "fait perdre le sens du beau , du gratuit, du relationnel" . De l'autre  la vision  de l'homme  qui se pose au centre de tout en dominateur absolu. Les effets de cet 'anthropocentrisme dévié'  se conjuguent  fort bien à ceux du  "paradigme technocratique"; ils  se renforcent  même.  Par exemple, l'alliance de la technique et de l'économie au service du profit  se soucie fort peu   "d'éventuelles conséquences négatives" .

          Sans dévaloriser la technique, le pape s'interroge sur  l'orientation qui lui est donnée et l'usage  qui en est fait. Il doute que le progrès technologique puisse résoudre à lui seul tous les problèmes de notre planète ; pas plus que le libre jeu du marché. Des solutions purement techniques et économiques   ne suffiront pas à la tâche; elles risquent même de nous enfermer un peu plus  dans une   logique technocratique et financière, et d'entretenir les illusions 'qui  retardent un peu plus l'effondrement' . En vérité , il nous faut  redéfinir le progrès (LS 194).

 

          Dans le récit babélien,  Dieu (descendu voir de plus près) pointe l'erreur  de choix : ce n'est pas en voulant "toucher le ciel" par vos propres moyens  que vous deviendrez plus libres et plus humains; c'est en habitant mieux la terre, et loin des entreprises totalisantes, que  vous deviendrez "mieux humains". Il appelle les hommes à  vision plus "horizontale"    - qui est aussi celle du voisinage , de la proximité, de l'altérité reconnue, de l'égalité, de la solidarité et du partage.

          La mondialisation se décline aujourd'hui comme maîtrise absolue du monde; à rebours, la préservation de la maison commune et l'humanisation du monde  appellent un consentement à la limite.

"Si nous reconnaissons la valeur et le fragilité de la nature, et en même temps les capacités que le Créateur nous  a octroyées, cela nous permet d'en finir aujourd'hui avec le mythe moderne du progrès matériel sans limite"... (LS 78).

           C'est à partir des limites qu'il convient désormais de penser la préservation de l'environnement,  le partage des ressources, et une écologie intégrale. C'est à partir des limites qu'il convient d'envisager nos propres appétits, notre  consommation , et concevoir  un autre  style de vie , pour notre bien :  "le bonheur requiert de savoir limiter certains besoins qui nous abrutissent, en nous rendant ainsi disponibles aux multiples possibilités qu'offre la vie" (LS 223)

 

 

Babel ou la nécessité de converser

 

 

            Dieu invite les hommes à habiter vraiment la terre toute entière, en êtres de parole, dans le respect de la diversité.  La pluralité linguistique n'est pas une malédiction - qui dit d'ailleurs qu'une langue unique serait toujours synonyme d'harmonie? (Pensée unique, langue de bois ou "novlangue" lui font tout aussi bien cortège) . La diversité  rend plus difficile les communications transversales et les conversations, sans pour autant  les rendre impossibles. Elle n'interdit pas non plus  de construire des projets communs. Il faut pour cela en permanence entrer en  relation et en dialogue.

            Laudato Si se présente justement comme  "une invitation urgente à un nouveau dialogue sur la façon dont nous construisons la planète" (LS14).  La sauvegarde de  la maison commune concerne tout le monde. Dans ce monde globalisé, "l'interdépendance nous oblige à penser à un monde unique, à un projet commun"  (LS164).

 

          Un dialogue honnête et transparent  doit donc s'établir entre les institutions -politiques, économiques, sociales et religieuses-  et à tous les niveaux : local, national, international. C'est d'ailleurs à cette dernière  échelle que l'urgence des accords se fait le plus sentir.  "Pour affronter les problèmes de fond qui ne peuvent être résolus par les actions de pays isolés, un consensus mondial devient indispensable ...qui conduirait, par exemple, à programme une agriculture durable et diversifié, à développer des formes d'énergie renouvelables et peu polluantes , ..." (LS 164)

            Le Pape consacre aussi de longs développements  aux politiques nationales et locales , qui doivent notamment s'appuyer sur le droit, penser au bien commun dans le long terme , s'adapter aux spécificités locales, et mettre en oeuvre des politiques déployées dans la durée. (LS 176-181).

 

"Nous n'avons jamais autant maltraité notre maison commune, mais nous sommes appelés à être les instruments de Dieu le Père pour que notre planète  soit ce qu'il a rêvé en la créant, et pour qu'elle réponde à son projet de paix, de beauté et de plénitude "  (LS 53)

 

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     la suite ( 2ème au 5ème dimanche)  se trouve  dans la sous-rubrique  : "Regard (suite) :"

https://arras.catholique.fr/regard-suite-sur-1eres-lectures.html

 

Article publié par Guy Jovenet - CCFD Terre Solidaire • Publié • 190 visites