Lamentabili sane exitu (1907)

Pis X condamne le modernisme

 

 

Bulletin diocésain Arras, 1907 Bulletin diocésain Arras, 1907  Il y a 100 ans, Pie X condamnait le modernisme

 

26 juillet 1907 - Dans sa livraison du 26 juillet 1907, la Semaine Religieuse du diocèse d’Arras publie le décret « Lamentabili » de la sainte inquisition romaine et universelle. «  Notre temps qui ne souffre aucun frein dans ses recherches sur les raisons profondes des choses, suit fréquemment les nouveautés et délaisse ce qui est comme l’héritage du genre humain, de telle sorte que par une issue lamentable il tombe en des erreurs très graves. Ces erreurs sont beaucoup plus périlleuses s’il s’agit des sciences sacrées, de l’interprétation de la Sainte Ecriture, des principaux mystères de la foi… » Ce préambule introduit une liste de 65 propositions « dignes d’être réprouvées et proscrites ». On voit ensuite fleurir la liste des ouvrages et des revues mis à l’index et dont les auteurs sont sommés de se renier ou d’abandonner leurs fonctions. Tous les domaines de la science religieuse sont visés : la philosophie, la théologie, l’exégèse, l’histoire religieuse

 

Pie X Pie X  Quelques semaines plus tard, le 8 septembre 1907, Pie X solennise la condamnation en publiant l’encyclique « Pascendi » « A la mission qui nous a été confiée d’en haut, de paître le troupeau du Seigneur,  notre premier devoir est de garder avec un soin jaloux le dépôt traditionnel de la foi, à l’encontre des profanes nouveautés du langage, comme des contradictions de la fausse science… ».

 

En conséquence, Mgr Williez annonce dans sa lettre pastorale 122 du 15 octobre 1907 l’institution dans le diocèse d’Arras du Conseil de vigilance prescrit par le Saint –Père, chargé d’examiner avec une attention accrue toutes formes de publications, et de vérifier l’orthodoxie des professeurs des Institutions catholiques et notamment de ceux des Séminaires. 

 

Que se passe-t-il donc qui justifie une réaction aussi vigoureuse ?

 

Pie X Pie X  A Rome comme partout en Europe occidentale et en Amérique du Nord, l’Eglise se sent menacée par des évolutions qui remettent en cause sa prééminence morale et son rôle de guide des sociétés : la montée de l’incroyance dans les nouvelles classes laborieuses, l’acharnement des courants anticléricaux et l’accession au pouvoir de partis qui prônent la liberté de conscience, la séparation des Eglises et de l’Etat, la laïcisation de la société. Elle est agressée de l’extérieur. Parallèlement, les progrès de la science bousculent les schémas traditionnels d’interprétation du réel. La géologie, la paléontologie, la biologie, l’archéologie, l’histoire remettent en cause la lecture littérale des textes sacrés. L’Eglise ne manque pas de savants, clercs et laïcs, qui s’approprient ces connaissances et proposent prudemment d’autres interprétations théologiques et bibliques. Ils n’ont entre eux aucune action concertée. Ils avancent chacun dans leur domaine. Ils sont perçus comme des ennemis de l’intérieur par tous les partisans de l’intégrisme doctrinal et condamnés en bloc comme « modernistes ». Les plus dociles se soumettront. Les plus intransigeants se résigneront à l’excommunication. Les plus prudents poursuivront discrètement leurs recherches et attendront des temps moins crispés pour reprendre leurs publications.

 

A Arras, Mgr Williez et ses vicaires généraux ont évité toute dramatisation et évêque d'Arras de 1892 à 1911 Mgr Williez  
évêque d'Arras de 1892 à 1911
évêque d'Arras de 1892 à 1911
appliqué avec mesure les directives romaines. Les préoccupations locales sont restées tournées vers la gestion des conséquences matérielles de la séparation des Eglises et de l’ Etat : location des presbytères, mise en place du denier du clergé, relations nouvelles avec les autorités municipales. Surtout, profitant de la liberté donnée par la rupture du carcan concordataire, on a amplifié le développement de toutes sortes d’œuvres pour insuffler un dynamisme militant dans toutes les catégories sociales et les classes d’âge : conseils de paroisses, confréries pieuses, action catholique des femmes, des jeunes, des hommes, catéchisme, patronages, sociétés de gymnastique, œuvres sociales préparant les voies d’un syndicalisme chrétien.

 

Dans le diocèse d’Arras, comme dans beaucoup d’autres, les conséquences immédiates du « tour de vis » antimoderniste ont surtout concerné les professeurs et les règlements internes des Séminaires. Pourtant la crise a été grave : elle a pour longtemps limité la liberté d’information et d’expression à l’intérieur de l’Eglise. Elle a provoqué de douloureux débats de conscience chez tous ceux qui ne se contentaient pas de vérités toutes faites. La suspicion contre les idées nouvelles s’est étendue au champ social et politique, entraînant la condamnation du Sillon et des abbés « démocrates » comme l’abbé Lemire.

Michel Beirnaert, archiviste diocésain

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Entretien avec l’abbé Michel DELVAL,

Une réaction partielle dans une conversation ; réaction spontanée et libre. Les conséquences de l'attitude du Vatican sous Pie X

 

Michel Delval, en retraite depuis 2006 ; professeur d’ecclésiologie et d’œcuménisme à la faculté de théologie de Lille ; enseignant au séminaire de Lille-Arras-Cambrai et intervenant pour la formation des laïcs, religieux, prêtres dans le diocèse d’Arras et ailleurs

 

 

Comment un théologien réagit-il à l’article sur le centenaire de la condamnation du modernisme ?

 

Je me suis posé la question : la condamnation du modernisme en 1907, et  ce que l’on a appelé «  la crise moderniste » sont-ils encore d’actualité ?  Le mot de « modernisme » à propos des recherches théologiques, philosophiques, bibliques, exégétiques, et sur l’histoire de l’Eglise,  a été inventé par Pie X. Dans l’encyclique «  Pascendi » ( 1907 ) ce mot est utilisé pour caractériser toutes les recherches et les opinions perçues comme étant hérétiques.

 

Envisageons le modernisme dans une perspective plus large, celle d’Emile Poulat par exemple : il voit le modernisme comme la rencontre et la confrontation d’un passé religieux depuis longtemps fixé avec un présent qui trouve  ailleurs que dans ce passé religieux les sources vives de son inspiration. 

Rome, selon moi, a réduit le sens de la réalité moderniste en en faisant seulement un ensemble d’erreurs qu’il taxa d’hérésie. Je fais mienne la perception d’Emile Poulat qui est plus globale. 

 

La condamnation du « modernisme », pris dans le sens étroit de Rome, visait  d’abord un groupe peu nombreux d’intellectuels chrétiens. Mais ses retombées furent multiples : elle a entraîné la montée dans l’Eglise d’un courant intégriste soupçonneux et sectaire. Très vite c’est toute l’élite intellectuelle du clergé qui se trouva suspectée. Les exégètes de valeur durent s’abstenir de toute publication pendant de longues années.

La crise moderniste se rencontre dans une mentalité générale et dans les diverses formes « d’intégrisme » doctrinal,  ou d’intransigeance dogmatique. Cette intransigeance a toujours existé. Elle est permanente dans le christianisme, depuis ses origines.

 

Vous avez été professeur de théologie, étiez- vous surveillé ?

Aujourd’hui encore,  en France,  l’anti-modernisme est à la source d’une attitude de méfiance vis à vis de la place et du rôle que l’on donne à l’intelligence, au cœur de la foi chrétienne. Cette attitude de méfiance vise spécialement les professeurs de théologie, d’exégèse, de morale dans les séminaires et les facultés de théologie. Je me souviens qu’en 1954 un visiteur apostolique romain est passé au Grand Séminaire d’Arras pour enquêter. J’étais séminariste. Il a longuement inspecté le contenu de mes notes de cours et m’a interrogé…   Encore dans la décennie 1980,  des étudiants en théologie de la Faculté catholique de Lille ont dénoncé à l’évêque de Lille, Grand Chancelier de l’Université catholique, et même à  Rome, avec documents à l’appui, tel professeur  que l’on continuait à taxer de moderniste… Ceci dit, personnellement, j’ai toujours pu avoir une parole libre à la Catho de Lille.

 

L’enseignement que vous avez reçu au Grand Séminaire était-il ouvert ou frileux ?

On insistait plus sur la formation spirituelle que sur la formation intellectuelle. Faisait exception l’un ou l’autre professeur ouvert aux méthodes utilisées dans les sciences profanes,  méthode critique, recours à l’histoire et confrontation avec les courants de pensée contemporains. Jérôme Régnier, Robert Levet, le père Wicquart apprenaient vraiment à penser. Toutefois l’ensemble de l’enseignement scripturaire et théologique demeurait extrêmement prudent sinon ignorant des courants contemporains  de pensée. Je dois dire cependant qu’arrivant en faculté de théologie à Lille comme étudiant, je me suis aperçu que l’enseignement  philosophique, biblique et théologique que nous avions reçu à Arras nous avait proposé des points de repère et formait une synthèse thomiste qui structurait la pensée.

 

Pour conclure

Avec le recul que me donne mon expérience, je perçois nettement que l’anti- modernisme n’a pas été qu’un moment de l’histoire de l’Eglise. Il a marqué durablement. Pendant toute la deuxième moitié du XX° siècle, il  a continué à être la source d’une méfiance vis à vis de tout ce qui était «  intellectuel ».

Par contraste, c’est au même moment que naissaient et florissaient tous les mouvements d’action catholique, le christianisme social, l’engagement de l’Eglise dans la société.

Ce réel dynamisme pastoral tirait son inspiration plus de l’action que de la recherche théorique. Comme on se défiait de l’intellectuel, la réflexion est principalement née de l’expérience. C’est là une grande richesse dont nous héritons.

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 10260 visites