Rendre les Ecritures accessibles

Témoignage de F.Dumortier, exégète.

Rendre les Écritures accessibles aux travailleurs
 
La découverte de la Bonne Nouvelle libératrice que nous avons faite et continuons à refaire passe par une lecture accessible des écrits de la Bible, en particulier du Nouveau Testament.
 
Grâce au processus de sécularisation et au travail des exégètes depuis plus d'un siècle, beaucoup d'obstacles à la lecture de la Bible ont été surmontés. Nous sommes devenus bien conscients que ce n'est plus un texte qui nous tombe du ciel et qu'on devrait accepter sans essayer de le comprendre. Nous sommes aussi conscients que c'est un texte qui est tributaire de l'état des connaissances au moment où il a été écrit, et qu'on peut donc le remettre en question sans problèmes. Nous avons découvert que c'est un texte qui est tributaire des croyances de ceux qui l'ont écrit à une époque donnée, et on n'est donc pas du tout obligé de tenir pour « révélées» des données qui sont remises en cause par le progrès des connaissances. Enfin, nous avons appris que c'est un texte qui a été remanié à plusieurs reprises et qui garde des traces de ces différentes époques. Les anciens, en effet, gardaient les textes anciens, tout en en ajoutant de nouveaux: ainsi a-t-on deux récits de la Création qui ne datent pas de la même époque et qui insistent sur des aspects différents.
 
Toutes ces découvertes (et bien d'autres encore) sont très libératrices et nous aident à interpréter le message de la Bible pour notre époque. Cela a entraîné de profonds changements pour nous. Et la Bible, dans sa complémentarité Ancien et Nouveau Testament, est devenue une source de sens pour notre vie. Que le Dieu de Jésus auquel nous adhérons respecte les cheminements humains pour se faire découvrir, voilà qui ouvre des horizons et donne un intérêt pour comprendre l'héritage de nos ancêtres.
 
Mais combien de chrétiens et combien de nos contemporains (surtout en classe ouvrière) ont-ils ou auront-ils la chance de découvrir tout cela? Ces convictions sont pourtant partagées par les chercheurs protestants, catholiques et orthodoxes, mais restent confidentielles... Les livres des exégètes ne sont pas abordables pour la plupart des gens. Et les vieux stéréotypes, genre la pomme d'Adam ou les apparitions de Jésus considérées comme des tours de passe-passe etc. continuent encore trop de tenir lieu de connaissance de la Bible...
 
D'autant plus que les médias, télé en tête, toujours friands de nouveauté, ne font pas dans le détail. Récemment, la découverte de l'évangile de Judas était présentée comme devant remettre en question bien des certitudes jusque là acquises. Or, on a vite vu qu'il n'en était rien. Pourtant ces découvertes aident à mieux connaître les différents « christianismes» des premiers siècles... Compte tenu du processus de sécularisation, nos contemporains ne veulent plus « gober» n'importe quoi. Ils veulent comprendre pour faire confiance.
 
Or, pour ce qui est de l'Église catholique, les références à la Bible dans les célébrations ou dans les discours de beaucoup de ses responsables laissent toujours penser que tout, dans la Bible, est historique, que tout s'est passé comme c'est écrit et qu'il faut donc l'accepter tel quel! Presque rien n'est fait pour inviter à une ouverture, à une autre manière de comprendre les récits qui semblent historiques... mais qui ne le sont pas forcément! À la dernière fête de l'épiphanie, par exemple, le prédicateur du Jour du Seigneur parlait des mages comme de gens réels qui sont venus à Bethléem... Alors, avec la mentalité sécularisée ambiante, comment la plupart des gens peuvent-ils prendre cela au sérieux?
 
Dans ces conditions, nous ne pouvons qu'être en décalage avec des liturgies (messe du dimanche, sacrements...) qui n'intègrent pas les acquis de l'exégèse, où on continue à y présenter les textes de la Bible comme des textes sacrés; les commentaires reprennent le plus souvent ceux d'autrefois et se limitent trop souvent à en faire un code de conduite morale chrétienne.
 
Compte tenu de cela, nous essayons donc de vivre, dans nos petites communautés de croyants, des actes cultuels qui cherchent à intégrer les évolutions de sorte à être fidèles au message libérateur de Jésus plutôt qu'à une tradition figée. Dans les rencontres avec d'autres chrétiens, dans les rencontres de Mission ouvrière, nous essayons de témoigner d'une autre façon de lire les Évangiles et la Bible, mais la tâche est immense et il faudrait que tous les acteurs s'y attèlent !
Il reste presque tout à faire!
 

 

Lire la Bible avec des militants ouvriers.

Contribution de Francis Dumortier

 
Lorsque je suis rentré de Rome et de Jérusalem après avoir obtenu les diplômes de sciences bibliques, j'ai reçu la mission d'accompagner l'Action catholique ouvrière et la Jeunesse ouvrière chrétienne à Roubaix, tout en enseignant à mi-temps au séminaire de Lille.
 

Lire en cohérence!

En me mettant à l'école de ces militants, je me suis vite rendu compte qu'ils lisaient les tracts, les articles de journaux, les publications en articulant le vocabulaire employé avec les convictions, certitudes et stratégies de leurs auteurs et qui transpiraient dans l'écriture même des textes. J'ai alors supposé qu'il fallait trouver les moyens pour lire les textes bibliques en cohérence avec cette façon de faire. Mais .comment ?[1]
 
J'ai eu la chance d'être sollicité pour participer à la formation continue des prêtres ouvriers. J'ai alors fait équipe avec des philosophes et des théologiens qui partageaient les mêmes convictions. Nous avons cherché ensemble des relais théoriques et nous nous sommes mis à lire les œuvres de théoriciens linguistes qui articulaient les acquis de la linguistique moderne avec la société : leurs recherches tournaient autour de la sociolinguistique et de la sociocritique. Leurs analyses les amenaient à décoder l'imaginaire social[2], les systèmes de pensée, les évidences, les valeurs, tissés dans la structuration des textes et qui s'inscrivaient dans les façons de vivre et d'exister dans une société particulière. Cela leur permettait de mettre le doigt sur les distorsions que le texte inscrivait dans l'imaginaire et le système de pensée dominant dans cette société particulière.
 
Une conviction s'est alors imposée à nous: les textes ne nous mettent pas directement en rapport avec la société mais avec les systèmes de pensées qui la structurent. Leurs auteurs n'en sont pas esclaves puisqu'ils peuvent y introduire des distorsions qui se révèlent être des ferments de transformation sociale.
 
En unissant nos efforts, nous avons élaboré des outils de lecture en les testant avec les participants aux ateliers bibliques et aux formations. En tâtonnant, nous avons mis au point des procédures qui devaient permettre de « respecter» le texte. Il s'agissait de prendre acte de la distance culturelle infranchissable inscrite en lui (nous ne pouvons pas penser, réagir comme les Prophètes du VIIIè siècle avant Jésus-Christ ou les chrétiens du premier siècle). Il fallait, en même temps, mieux saisir son fonctionnement, les systèmes de pensée qui y étaient tissés et les distorsions qui s'y révélaient. Ces ruptures sont très importantes à bien percevoir; car elles témoignent souvent de « la révolution des valeurs » suscitée par l'adhésion au message biblique au sein de l'imaginaire qui structure une société. Ainsi, pour prendre un exemple, Paul inverse le slogan forgé à Corinthe en affirmant: « Tout est à vous, Paul, Apollos ou Céphas [...], mais vous, vous êtes à Christ et Christ est à Dieu" (3, 21-22). Il bouleverse radicalement les évidences hiérarchiques inhérentes à la société gréco-romaine et qui imposaient comme une évidence que les êtres inférieurs appartenaient à leurs maîtres. Car le prestige de ces derniers les valorisait. Et il opère ce renversement en raison de sa foi en la folie de la croix (1, 27-28).
 
Dans cette optique, un groupe de biblistes de langue française s'est créé dès les années 1975 et continue à exister. Nous y confrontons nos productions et nous affinons les méthodes que nous employons. Nous avons même réussi à publier deux ouvrages issus de nos travaux communs sur des textes bibliques: la lettre de Jacques et le livre de Daniel. Pour ma part, j'ai été amené à lire de nombreux textes de l'Ancien et du Nouveau Testament avec des groupes de militants ouvriers, notamment les lettres de Paul, le livre de la Genèse, d'Amos ou d'Osée. Et le travail réalisé ensemble m'a permis de publier les fruits de ces lectures[3].
 
Pour que ce type de lecture porte des fruits, il fallait déceler les systèmes de représentations tissés dans le texte et les distorsions où se manifestait l'impact de la foi. Cette exigence m'a amené à m'intéresser autrement à l'histoire des sociétés antiques: chercher comment leurs bases économiques et les modes de vie qu'elles engendraient généraient des façons de se comprendre comme être humain dans l'univers et créer un réseau d'évidences et de certitudes partagé par tous. Car c'est cet « imaginaire» qui est tissé dans les textes que nous lisons.
 
N'étant pas historien, je me suis mis à l'école des grands historiens qui ont réfléchi sur les sociétés antiques. En exposant l'état de mes recherches lors de nombreuses sessions, j'ai peu à peu réussi à créer un outil auquel les « non-spécialistes» peuvent facilement se référer[4]. Inutile de dire que ce travail est loin d'être terminé. Je suis toujours à l'affût des études qui essaient de comprendre le fonctionnement de ces civilisations disparues et qui peuvent enrichir ma prise en compte des « valeurs et des certitudes» qui les structurent.
 

Lire pour en vivre!

 
Dès le départ, les militants avec qui je lisais les textes de la Bible étaient intéressés par la lecture proposée. Mais ils redoutaient qu'elle soit détachée de la raison pour laquelle ils s'y référaient: revitaliser leur foi. Il fallait donc trouver les médiations qui permettent d'articuler «ces vieux textes» rédigés dans une culture à jamais dépassée avec leur existence de chrétiens pétris par la sécularisation.
 
Nous avons beaucoup tâtonné avant de renoncer à faire notre deuil de la recherche de situations analogues (les : « c'est comme aujourd'hui »). En cohérence avec la méthode utilisée, nous avons utilisé les mises en rapport proposées par l’analogie strcturale : les textes que nous lisons tissent à jamais en eux les lois de la langue avec les systèmes de représentations inhérents à la société dans laquelle ils furent rédigés. Les lire en tant que croyants nous incite à effectuer la même opération. Ils sont inspirés, dans la mesure et seulement dans la mesure où leur lecture nous inspire la rédaction de nouveaux textes, de nouveaux discours et, bien évidemment, de nouvelles pratiques qui témoignent de l'authenticité des propos tenus.
 
Cet effort pour faire de ces textes des paroles qui donnent goût et saveur à la vie tout en les respectant est exigeant et toujours en recherche. Mais je peux témoigner qu'il libère des lectures reçues et qu'on répète sans trop y croire et qu'il permet à des communautés, souvent marginalisées dans l'Église, de reformuler leurs convictions et d'aller jusqu'à confesser leur adhésion originale à la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ.
 

Bien du chemin a été parcouru, bien du chemin reste à parcourir! Pour ma part, c’est toujours le travail effectué avec des groupes de militants chrétiens qui me passionne et qui m'amène à investir aussi bien dans la lecture des textes bibliques que dans le monde où ils ont été rédigés.

Document de Francis Dumortier paru dans Parvis n° 36, décembre 2007



[1] J'ai profité d'un moment de calme (maladie) pour rédiger un livre que j'ai intitulé La fin d'une foi tranquille.
[2] On nomme ainsi la codification des rapports entre les hommes qui semble naturelle et qui permet à une société particulière de fonctionner: dans l'Antiquité, il est évident pour tous que les rapports entre hommes libres et esclaves, hommes et femmes, Juifs et Païens en monde juif, ne peuvent être qu'inégaux.
 
[3] Une lecture de la première lettre de Paul aux Corinthiens a été proposée dans un livre intitulé Croyants en terres païennes (Éditions de l'Atelier) ; et, beaucoup plus récemment, des articles réalisés pour la revue de formation de l'Action catholique ouvrière Repères ont fait l'objet d'une publication par ce mouvement: Genèse 1 à 11, Abraham, Amos, Osée...
[4] En m'appuyant sur les travaux de ces historiens, j'ai rédigé un livre: La patrie des premiers chrétiens (éditions de l’Atelier)
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