L’Eglise, sa mission pour les hommes

Relire les textes de Vatican II pour les EAP, avec Paul Scolas

Pour la troisième année consécutive, les membres des EAP étaient invités à une journée de formation animée par le père Scolas. Proposées par le service de formation permanente à la demande de Mgr Jaeger, ces journées éclairent la mission confiée aux équipes, à la lumière des enseignements de Vatican II. Plus de 250 participants, à Arras et Condette ont apprécié de poser les valises, le temps d’une journée et, plus encore, de découvrir la richesse de la responsabilité ecclésiale qui leur est confiée.

 

Le thème de cette troisième rencontre portait sur “L’Eglise dans sa mission pour les hommes.” Les années précédentes, l’apport théologique avait présenté les intuitions qui ont présidé à la convocation puis à la rédaction des textes de Vatican II. Pour comprendre les mutations demandées par les évêques à l’Eglise du XXème siècle, il fallait considérer le contexte de la société pour laquelle l’Eglise est appelée à témoigner, contexte marqué par de profondes mutations. En relisant la Constitution Lumen Gentium, Paul Scolas invitait à méditer le mystère de l’Eglise appelée à continuer l’œuvre du Christ. (Relire Eglise d’Arras 2007 n°19 et 2008 n°19. Cette année, plusieurs textes furent proposés à la lecture et à la réflexion en assemblée et en carrefours : le récit de l’ascension en Actes 1, les récits de l’Eucharistie, la lettre à Diognète, Gaudium et Spes n° 1, 40 et 43.

 

A plusieurs reprises, le père Scolas a invité les responsables des EAP à découvrir la continuité d’esprit entre les textes du Nouveau Testament et ceux de Vatican II. C’est le même souffle de l’Esprit qui invite à la mission d’annonce et de salut pour tous les hommes, d’hier et d’aujourd’hui. Le titre de la journée a orienté les choix de rédaction pour ce résumé.

 

L’Eglise dans sa mission pour les hommes.

 

La mission de l’Eglise aujourd’hui, la mission confiée aux EAP repose sur les Ecritures. Les dernières instructions confiées par le Christ à ses disciples, Actes 1, concernent le Règne de Dieu dont il les avait entretenus : “le règne de Dieu s’est approché de vous”. Désormais s’ouvre le temps de l’Esprit, le temps où le groupe du Cénacle devra sortir de lui-même et des murs qui les protègent pour annoncer à tous la Bonne Nouvelle.. “Pourquoi rester à regarder le ciel ?” Le début des Actes, sous le signe du feu et du souffle, inaugure un temps nouveau. Les disciples attendaient la restauration du Royaume de David, don ils seraient les administrateurs. Ils découvriront un Royaume tout autre, dont ils sont appelés à devenir les témoins. Ils attendaient un Royaume pour Israël, ils se découvriront envoyés pour le monde entier. Alors qu’ils attendent le Royaume pour Israël (Ac.1,6) le Christ les déloge et les propulse de Jérusalem vers la Judée, la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre.
Que sont les extrémités de la terre, pour nous, aujourd’hui ? La relecture de quelques textes de Vatican II à la lumière des Actes prend une autre saveur : “tout ne se joue pas à l’intérieur des murs et des clochers”. Les hommes en vêtement blanc renvoient les disciples d’hier et d’aujourd’hui à l’histoire de la terre entière.


"Le Concile exhorte les chrétiens, citoyens de l'une et de l'autre cité, à remplir avec zèle et fidélité leurs tâches terrestres, en se laissant conduire par l'esprit de l'Evangile..." Gaudium et Spes n° 40

 

 

Les chrétiens peuvent-ils être de bons citoyens ?

 

Le charisme de saint Paul fut d’oser se tourner vers d’autres que ses coreligionnaires ; sa conviction était que les non-juifs étaient associés au même héritage. Elles étaient bien petites, les premières communautés. Elles étaient accusées d’être à l’origine de bien des maux pour la société. Il leur faudra prouver leur loyauté. Ainsi la lettre à Diognète insiste sur le fait que les chrétiens ne sont pas étrangers à la société d’alors, qu’ils ne sont pas en rupture avec elle.
Lorsque viendra le siècle des Lumières, des sciences et des libertés, l’Eglise se trouvera en porte-à-faux avec les nouvelles idées, les contestera, se mettra à l’écart du monde. Il faudra alors l’intuition de Jean XXIII, de Paul VI et des évêques réunis en concile (magistère suprême de l’Eglise), pour rejoindre l’apôtre Paul et l’auteur de la lettre à Diognète. Ces intuitions seront le ferment de la constitution « l’Eglise dans le monde de ce temps ».

 

Extrait lettre à Diognète « Les Chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n'habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n'a rien de singulier. (…) Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle (…) En un mot, ce que l'âme est dans le corps, les Chrétiens le sont dans le monde. L'âme est répandue dans tous les membres du corps comme les Chrétiens dans les cités du monde… »

 

Peut-on résumer en quelques lignes les 93 paragraphes de “l’Eglise dans le monde de ce temps” ? Retenons-en cinq points :
1-Vivre la mission de l’Eglise concerne toute la vie, la nôtre et celle du monde, faire que le monde, souvent défiguré, devienne “sain et sauf” (étymologie de sauver). Paul Scolas rappelle la figure de Léon XIII qui, à la fin du XIXème siècle, demande aux chrétiens de cesser leur opposition systématique au pouvoir en place et au monde. Aujourd’hui des évêques interviennent au sujet des réalités sociales (crise du lait, suicides, implantations israéliennes en Cisjordanie, immigrations, etc.). La dernière encyclique de Benoît XVI porte le souci de l’économique et de la vie des hommes. Les chrétiens ont le souci d’être présents aux activités, aux engagements dans la vie du monde. Ils ont à y donner sens et espérance. Le chrétien n’est pas un étranger.

2- Souvent déroutés par un monde différent de leur enfance, les chrétiens ont à cœur de vivre leurs engagements dans la vie du monde tel qu’il est. Ils sont appelés à faire un déplacement vers ce monde. Aller aux extrémités de la terre cela commence avec l’accompagnement des enfants et des jeunes, l’attention et la présence aux relations familiales, à l’économique, etc. Le lieu de la mission est là, pas ailleurs. Partie prenante du monde, souvent un monde clos, ils ont à être porteurs d’une ouverture vers le haut : tant d’hommes se sentent enfermés dans des impasses ! L’espérance d’une patrie céleste à venir, c’est aussi croire qu’elle est déjà présente, au moins en germe, et les chrétiens ont à porter l’espérance qui les brûle, y compris dans le domaine économique et social (cf. Benoît XVI “la charité dans la vérité”).

3- Nous sommes à la fois destinataires du salut, et proposants ce salut à toute l’humanité. L’expression “pèlerins sur la terre” prend ici tout son sens : nous regardons le terme de la vie et en même temps, nous baignons dans ce monde. Nous sommes appelés aujourd’hui à avoir le même regard qu’avait Jésus sur les hommes de son temps : une estime pour eux, car eux aussi sont destinataires de l’amour de Dieu. Il n’est rien de pire que d’être à côté ou au-dessus, de vivre en séparés. Cela ne doit cependant pas nous empêcher de garder un esprit critique… situation inconfortable !

4- Nous avons aujourd’hui à porter ces convictions et à les partager avec d’autres hommes qui ne partagent pas notre foi. (voir encadré Gaudium et Spes GS 43):

« Ils s'éloignent de la vérité ceux qui, sachant que nous n'avons point ici-bas de cité permanente, mais que nous marchons vers la cité future, croient pouvoir, pour cela, négliger leurs tâches humaines, sans s'apercevoir que la foi même, compte tenu de la vocation de chacun, leur en fait un devoir plus pressant. Mais ils ne se trompent pas moins ceux qui, à l'inverse, croient pouvoir se livrer entièrement à des activités terrestres en agissant comme si elles étaient tout à fait étrangères à leur vie religieuse – celle-ci se limitant alors pour eux à l'exercice du culte et à quelques obligations morales déterminées. Ce divorce entre la foi dont ils se réclament et le comportement quotidien d'un grand nombre est à compter parmi les plus gaves erreurs de notre temps". Gaudium et Spes 43

 

5- On comprend mieux ce que signifie rendre l’Eglise visible, dans un monde où la visibilité est d’abord médiatique, de l’ordre du paraître. La réelle visibilité, ce n’est pas paraître pour être vus, mais être présents par des actes de salut, de guérison. Jésus ne répond-il pas aux disciples du Baptiste par des actes : il guérit beaucoup de gens de maladies, d’infirmités et d’esprits mauvais… (Luc 7, 20-22). Il y a encore à faire, aujourd’hui !

 

Une Eglise qui fait route avec l’humanité

 

Dans le troisième temps de son intervention, Paul Scolas rappelle comment les pères du concile se sont éloignés d’une vision de l’Eglise perçue comme société pour développer leur méditation et réflexion sur son origine, sa source : elle est d’abord communauté spirituelle fondée dans l’Esprit, vent, souffle, tempête de la Pentecôte.

 

"Dès maintenant présente sur cette terre, l’Eglise se compose d'hommes, de membres de la cité terrestre, qui ont pour vocation de former, au sein même de l'histoire humaine, la famille des enfants de Dieu, qui doit croître sans cesse jusqu'à la venue du Seigneur". GS 40

 

Retourner à la source, c’est recevoir l’Eglise de Dieu, Père, Fils, Esprit : amour qui se communique aux hommes. Il aura fallu beaucoup de temps (près de 50 ans) pour assimiler la constitution sur la “Parole de Dieu” (Dei Verbum) et entendre le dialogue que Dieu désire entretenir avec les hommes, comme à des amis, découvrir son désir de converser avec eux pour les inviter à entrer en communion avec Lui et les recevoir dans cette communion (Dei Verbum 2).
Il avait fallu aussi bien du temps à Pierre et à l’Eglise de Jérusalem, pour découvrir que l’Esprit de Dieu les précédait dans le cœur des étrangers (Actes 10 et 11). Les soucis d’organisation et de règlements internes précédent, bien souvent, la certitude que Dieu est déjà à l’œuvre au-delà de nos communautés. D’où l’importance de développer la parole, parole d’homme et Parole de Dieu : “au commencement était la Parole, le Verbe, et il a planté sa tente au milieu de nous” Jean 1,14. Par la parole, nos pouvons éveiller les cœurs à reconnaitre la présence de “Dieu avec eux”. Faire route avec les hommes d’aujourd’hui c’est rejoindre le chemin où l’Esprit nous précède : ce fut l’expérience de Pierre, de Philippe, et de bien d’autres.


Il a fallu aussi que le Christ reprenne la Parole, pour que les disciples d’Emmaüs (Luc 24) parcourent à nouveau le chemin des Ecritures et éclairent les évènements qu’ils vivaient. La fraction du pain deviendra le signe de la reconnaissance. Alors ils deviendront missionnaires.
Dans la responsabilité pastorale des EAP, dans l’accueil des demandes sacramentelles beaucoup de pasteurs et d’animateurs en paroisse souffrent du « décalage » entre les demandes de sacrements et l’offre de sacrement que fait l’Eglise. Alors beaucoup se crispent parfois même excluent. Le sacrement est-il seulement un point d’arrivée, n’est-il pas d’abord le lieu du dialogue, de la rencontre, lieu où peut grandir la relation à Dieu. Il faut sans doute dépasser cette dichotomie : eux et nous, tout comme il faut dépasser l’opposition Eglise et monde. Faire route avec les hommes et les femmes d’aujourd’hui nous déroute, mais n’est-ce pas le chemin de Jésus vers Emmaüs, à la rencontre de disciples qui n’avaient rien compris ?

 

L’eucharistie, un acte subversif au cœur de la réalité sociale

 

Dans une dernière partie, le père Scolas invite à méditer les récits de l’Eucharistie, dont parlent les Ecritures : “Ceci est mon corps livré, mon sang versé pour vous et pour la multitude. Le Christ se donne pour la multitude, il se fait serviteur de tous, tel est le contexte des récits et des gestes posés. L’apôtre Paul l’a bien compris quand il reproche aux Corinthiens de brader ce qu’ils célèbrent : « Lors donc que vous vous réunissez en commun, ce n'est plus le Repas du Seigneur que vous prenez. Dès qu'on est à table en effet, chacun prend d'abord son propre repas, et l'un a faim, tandis que l'autre est ivre… Vous n'avez donc pas de maisons pour manger et boire? Ou bien méprisez-vous l'Eglise de Dieu… ? » (1 Co 11).

 

Pour Paul il existe un lien intime entre le corps livré pour être mangé et l’assemblée qui, en le mangeant, devient ce corps livré, c’est-à-dire devient annonce de relations nouvelles. Il en est de même pour nous, à moins que nous ne prenions ce pain comme des séparés du monde pour qui ce pain est livré. Il y a, de fait, danger à manger le Corps du Christ tout en s’accommodant aux gestes et aux relations qui le contredisent.

 

Nous ne sommes plus dans le contexte social des Corinthiens, où les classes sociales étaient stratifiées, et exclusives les unes aux autres… Mais nous faisons toujours mémoire du Seigneur, nous annonçons un autre monde. Pain rompu pour un monde nouveau, cela conduit à regarder ce monde, à nous situer avec lui autrement. L’accueil de l’étranger, le scandale de la faim… tant de questions de notre vie en société restent sans réponse. Selon la logique de l’Eucharistie, source et sommet de la vie chrétienne, il y a appel au déploiement de l’acte eucharistique.
Abbé Emile Hennart

 

Remarque. Reprendre l’intervention du père Scolas, transcrire et résumer les interventions de la journée, c’est courir le risque de ne pas tout retenir de la densité d’une telle journée. Les lecteurs voudront bien être indulgents envers le rédacteur. Le texte de Paul Scolas sera disponible au Service de Formation permanente. Noter dès à présent les rencontres délocalisées : le vendredi 19 ou le samedi 20 mars, selon les lieux.

 

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 3865 visites