Fiche 04 Matthieu 8-9

Diversité des personnes rencontrées et relevées

Annonce de la Bonne Nouvelle (II) 8, 1 à 9, 34.
 

Rappel de la section précédente


Dans la section 3, ch.5-7, Matthieu avait rassemblé divers enseignements de Jésus concernant la mise en œuvre de la Loi et son interprétation. Face à une application légaliste de la part des officiels de la religion juive, Jésus propose une mise en œuvre libératrice, résumée sous le double commandement de l’amour de Dieu et du prochain, “afin d’être parfait comme le Père céleste qui fait tomber la pluie sur les bons et les méchants”. A toutes les générations de chrétiens, on retrouve le même dilemme : faut-il satisfaire à toutes les obligations rituelles telles que les ont codifiées les hommes du sacerdoce ? Faut-il chercher à vivre selon la miséricorde divine et le commandement d’amour qui surpasse tous les commandements ? Vaste débat, y compris après Vatican II…, or ceci était déjà l’objet du premier concile de Jérusalem entre Pierre, Paul Jacques et certains chrétiens issus du pharisaïsme (Actes 15).

 

Lecture d’ensemble

 

 Pour cette section 4, nous avons l’impression d’une succession de récits indépendants, dont 10 récits de guérison. Ces récits présentent différentes facettes de la “vie quotidienne” de Jésus… On pourrait intituler la section : “Diversité des rencontres en Galilée”. Qui est rencontré ? Quelles situations sont évoquées ? Un lépreux ; un centurion ; la belle-mère de Pierre ; des gens aux environs de la maison à Capharnaüm ; des gens qui veulent le suivre ; un épisode de tempête sur le lac ; deux démoniaques en territoire païen ; un paralysé ; un collecteur d’impôts que Jésus appelle à sa suite ; un débat –conflit- entre les pharisiens et Jésus ; une femme atteinte d’hémorragie ; la fille d’un notable ; deux aveugles ; un muet guéri. Des interprétations divergentes sur les guérisons s’ensuivent, selon la foule et selon les pharisiens.

 

S’il faut chercher un point commun à cette diversité, sans doute faut-il évoquer la volonté de Jesus et le centurion- Matthieu Jesus et le centurion- Matthieu   Matthieu de manifester la victoire de Jésus sur toutes les forces du mal. Les personnages rencontrés et guéris sont tous des exclus, des pécheurs, des petites gens. Tout d’abord un lépreux, un centurion païen, deux femmes. Le lépreux représente ceux que la société a exclus de la cité ; le centurion c’est un étranger. Jésus se rend ensuite en territoire païen, où la présence de porcs confirme l’impureté des lieux. Jésus y guérit deux démoniaques païens : la parole de Jésus atteint donc les païens, les non-Juifs. Jésus appelle ensuite Matthieu, dont la mauvaise réputation est connue ; et le voici qui prend le repas chez lui, avec ses amis et des pécheurs. Cela laisse apparaître quelles sont les fréquentations de Jésus. La rencontre des exclus par Jésus appelle les disciples d’aujourd’hui, à agir de même.

 

Un autre point à relever, c’est l’opposition affichée entre ceux qui accueillent et ceux qui rejettent les paroles et gestes de Jésus. Les foules suivent Jésus et s’émerveillent. Les pharisiens -en eux-mêmes d’abord, puis ouvertement-, explosent devant l’attitude de Jésus : “il blasphème ; il est envoyé par le chef des démons (Béelzéboul)”! C’est la conclusion de la section en 9, 32-34 : accueil et non-accueil de Jésus. Le tour d’horizon sur le mal vaincu et sur les foules qui accourent auprès de Jésus va être le point de départ d’une réflexion sur la mission. Ce sera pour la section suivante.

 

La rencontre des exclus, malades et pécheurs.

Un choix caractéristique de Jésus est d’aller à la rencontre des catégories déconsidérés par les autorités religieuses : malades, exclus, impurs, païens. Pour justifier cette attitude, Matthieu utilise une évidence : “Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin” appuyée par une référence au prophète Osée 6,6 :“C’est la miséricorde que je veux et non le sacrifice”, allusion aux pratiques du Temple, sans doute éloignées des pratiques de justice et de charité. Il faudrait relire le prophète Osée, et plus encore Amos ou Isaïe ch.1, 13 “N'apportez plus d'offrandes en sacrifice, c'est pour moi une fumée insupportable”. Jésus situe sa mission dans le courant prophétique qui exige un renouvellement du cœur, et pas seulement la production de gestes rituels. Matthieu avait déjà abordé ce sujet en 5,23-24 : on ne peut séparer l’offrande à Dieu et le service du frère. Enfin et surtout, ces personnes rencontrées et guéries sont le signe d’un salut accessible à tous ceux que Jésus rencontrait, sans qu’il y ait contrepartie, c’est-à-dire avant même d’avoir accompli aucune œuvre : en Jésus, Dieu se donne gratuitement ; la seule exigence préalable est la foi en lui, une foi-confiance en Dieu/Jésus.

 

Zoom : le centurion 8, 5-13.
 

Le centurion est un païen ; on ne sait même pas s’il était sympathisant (à la différence du centurion en Luc ch.7). Le dialogue avec Jésus témoigne d’une foi-confiance, comme celle de ceux qui ne savent pas à qui aller. Rien n’indique que de bonnes œuvres aient été accomplies par ce païen, et pourtant Jésus accède à sa demande.

 

On a même l’impression que Jésus (ou plutôt Matthieu) en rajoute sur l’accueil de la Bonne Nouvelle par des étrangers. Comme Luc, il est dit : “Jamais je n’ai trouvé une telle foi en Israël”. Mais vient une réflexion encore plus vexante contre les Juifs : “Beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux, tandis que les héritiers du Royaume seront jetés dans les ténèbres”. Semblable affirmation surviendra plus tard, en 10,15 : le pays de Sodome et Gomorrhe sera mieux traité que vous ; et en 11,24 : “Si ces miracles avaient eu lieu à Tyr et Sidon…” ; de même à propos de Ninive en 12,41. Après avoir tant insisté sur la nécessaire observance de la Loi aux ch.5-7, Jésus fait comprendre que le salut est le fruit d’une rencontre et non d’un marchandage avec Dieu. Sommes-nous prêts à croire que Jésus s’approche de chacun sans mérite ni condition préalable ?

 

Certains exégètes se demandent si Matthieu dénonce seulement le peuple élu pour avoir rejeté le Christ, ou s’il ne dénonce pas aussi certains chrétiens, dans le nouveau peuple de Dieu, l’Eglise judéo-chrétienne, qui se croient arrivés et se permettent de poser des obligations insupportables à l’égard des nouveaux baptisés, dénigrant ces chrétiens venus du paganisme, car eux, les judéo-chrétiens, sont de fidèles observants. Or, non seulement le salut est accordé à tous, mais les païens devanceront les élus. Où va-t-on ? Telle est pourtant la Bonne Nouvelle qu’apporte Jésus.

Le moment est peut-être venu de comparer ce récit avec celui de Luc, 7, 1-10, rencontre avec un centurion. Les quelques ajouts de Matthieu sont une accentuation sur le salut accordé aux païens, à ceux qui n‘ont rien mérité. La parabole des vignerons homicides viendra confirmer que les mieux placés pour gérer le Royaume en seront dépossédés tandis que d’autres seront appelés (Mt 21, 33-46). Isaïe ch. 5 avait déjà laissé entendre un tel renversement.

 

Pour aller plus loin

 

Comment penser les miracles ? Aujourd’hui nous sommes dans une civilisation différente d’hier, plus scientifique, plus médicalisée. Dans les civilisations anciennes, toute maladie comporte une dimension physique, mais aussi sociologique (exclusion) et religieuse (référence aux prêtres). Cela nous rebute de voir l’intervention de guérisseurs. Or personne dans les Evangiles, pas même les adversaires de Jésus, ne conteste ses qualités de guérisseur. Tout au plus l’accusent-ils d’agir au nom d’un démon, Béelzéboul. A l’inverse des pharisiens obtus, les foules ont bien saisi la nouveauté de l’évènement, signe que le Royaume s’est approché : “Jamais rien de pareil n’est survenu en Israël”.

 

A toute époque, on cherche une explication au mal, à la maladie, et les moyens de les combattre. Devant certaines situations horribles, on n’avait d’autre explication que de supposer la présence de forces supérieures maléfiques, les esprits, les démons. Jésus ne répond pas à la question “pourquoi ce mal ?”, mais à chaque fois il met en œuvre une attitude qui consiste à guérir, soulager, libérer du mal. C’est cette attitude-là qu’aujourd’hui encore nous devons mettre en œuvre, comme une manière de manifester l’œuvre de Dieu dans ce monde (Cf. Jean 9, 2-3.).

 

Dans les Evangiles, la foi est toujours antérieure à la guérison, et Jésus le fait remarquer. Enfin et surtout, la guérison est une invitation, non pas à reconnaitre Jésus, mais le don que Dieu fait à la personne guérie. L’épisode des porcs nous semble choquant, c’était pourtant une manière de signifier que Jésus débarrasse le pays de toute souillure, ce que n’apprécient pas les habitants. Y avait-il déjà des lobbies financiers au temps de Jésus ?

 

Jésus et le serviteur souffrant. “Il a pris nos infirmités et s'est chargé de nos maladies.” 8, 16-17. Ce n’est pas seulement sur la croix que le Christ porte nos péchés mais, tout au long de son existence, il emporte les infirmités des hommes. Il est le serviteur qui guérit tous les malades. C'est une citation reprise d'Isaïe, 53,4 "le serviteur souffrant"

 

Le neuf et le vieux, vin nouveau et vieilles outres. Avant d’y voir de belles images, il nous faut penser aux soucis de Matthieu avec la communauté judéo-chrétienne à qui il écrit : il leur est bien difficile de choisir entre l’enseignement judaïque qu’ils ont reçu (on vous a dit…) et le message de Jésus. C’est une manière de dire : on ne peut décidément pas adapter l’Evangile au judaïsme ; il ne peut pas y avoir de compromis. Cela peut éclairer les tiraillements entre différents courants de chrétiens aujourd’hui.

 

La barque. “Il monta dans la barque et ses disciples le suivirent”. Etrange, qui est le patron du bateau ? Tout laisse penser que la barque est, en quelque sorte, une image de l’Eglise, de ceux qui suivent Jésus et la tempête dont il est question n’est pas un simple coup de vent sur la mer, mais l’évocation des conflits intérieurs dont souffre la jeune communauté, évocation des persécutions qu’elle subit de la part du judaïsme et du monde romain. De plus chez les Juifs, la mer est considérée comme lieu des forces maléfiques. Tout comme la maison, la barque est “le lieu de Jésus avec ses disciples, lieu des sauvés”. Le verbe suivre est à relever. Matthieu l’emploie une vingtaine de fois pour définir l’attitude de celles et ceux qui répondent à l’appel du Christ, y compris les femmes au pied de la croix (8, 27 ; 9, 1 ; 27, 55).

 

Appel de Matthieu. Pourquoi insister sur cet appel, sinon pour signifier que Jésus appelle auprès de lui des gens considérés comme pécheurs. On notera la constance des réactions d’indignation de la part des pharisiens (guérison, pardon, appel, mélange du pur et de l’impur, à table en 9,10 où ils rappellent que les justes ne mangent pas avec les pécheurs).
Matthieu, est-il le même que Lévi cité en Luc 5,27 ? Est-il l’auteur de l’Evangile ? Nul ne sait répondre. Ce n’est qu’au 3ème siècle qu’on attribue cet Evangile à Matthieu. Le style d’écriture n’est pas celui d’un publicain, mais plutôt celui d’un universitaire, bien au courant des traditions des scribes juifs.

 

Prier la Parole.

 

Pour les exclus
Les exclus, tu les connais, Seigneur
Tu les as rencontrés et accueillis sur ta route :
Tu es venu pour eux en priorité,
Pour leur redonner dignité
Et les insérer dans leur peuple.

 

Les exclus sont sur notre route et sur nos écrans :
Exclus de l’économie, du progrès,
Des soins, du partage et du respect.
Ils ont faim de pain et de justice.
Ils sont étrangers, malades, drogués
En prison ou torturés dans des camps ;

 

Ouvre nos yeux Seigneur
Pour regarder la réalité en face.
Ouvre notre cœur pour essayer de comprendre la détresse.
Ouvre notre intelligence
Pour réfléchir sur les causes de l’exclusion.
Donne-nous la force d’accueillir et d’agir.
Prière pour les incontournables de la vie Editions du Signe

 

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Lire l’Évangile, Maison diocésaine BP1016 – 62008 Arras cedex
Ou par mail à hennart-eh@orange.fr
Les fiches sont publiées dans Eglise d’Arras, n° 14 à 21/2011
et dans le site diocésain : http://arras.catholique.fr/Matthieu
disponibles à la Maison diocésaine
 

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 3068 visites