La vie économique : Enjeux et repères

Journée Enjeux et Questions, février 2012

Philippe Duez Philippe Duez   En choisissant pour thème de la journée Enjeux et questions « Les enjeux de la vie économique aujourd’hui : des repères pour traverser la crise », le service diocésain de formation permanente proposait une réflexion bien ancrée dans le concret de nos existences. Il ne se passe pas de jour sans que l’on parle de crise, de dette, de taxation, d’évaluation et de bénéfices par-ci, de chômage et de précarisation par là.


Vouloir clarifier (un peu) et comprendre (si possible) l’actualité économique, vouloir entendre les discours de l’Eglise et des croyants au sujet de l’économie en vue de préciser des repères était le souhait des organisateurs. Au moment où l’Eglise prépare l’anniversaire de Vatican II, il est tout à l’honneur des participants d’avoir mis en pratique l’espérance manifestée dans Gaudium et Spes : “Mû par la foi, se sachant conduit par l'Esprit du Seigneur qui remplit l'univers, le peuple de Dieu s'efforce de discerner dans les événements, les exigences et les requêtes de notre temps, auxquels il participe avec les autres hommes, quels sont les signes véritables de la présence ou du dessein de Dieu.” § 11

 

Trois témoins ouvraient la matinée pour présenter, de leur point de vue, comment ils étaient partie prenante du monde économique, eux et leur entourage. Une interrogation orientait leur parole : comment les politiques peuvent-ils avoir prise sur l’économique ? L’implication politique : au concret par où cela passe, comment cela se vit-il?

 

Au sein des organisations locales et régionales

 

M. Bergerat, président du Conseil de développement durable de l’agglomération boulonnaise (entre autres responsabilités) a rappelé les interdépendances du Boulonnais avec les territoires qui l’entourent : l’agglomération à l’intérieur de l’aire métropolitaine du littoral (Dunkerque, Boulogne, Calais, Saint-Omer et jusqu’à la Flandres). La proximité immédiate de l’aire métropolitaine de Lille à laquelle se rattache Arras… Au niveau des choix et des enjeux, il signale la place du Conseil général et du Conseil régional. Ainsi pour M. Percheron, l’économie résidentielle (habitat, tourisme, activités locales) c'est une chance à courir, ce qui entraine un certain type de mise en œuvre des politiques économiques.


M. Bergerat est fort inséré dans la vie associative pour les questions de logement, dans les initiatives pour l’emploi des jeunes, autour des questions pour l’environnement durable. Il centre sa perspective et son action sur la région (sans ignorer l’existence des questions à résoudre au niveau planétaire !). A l’occasion des vœux, les rencontres avec les maires, les syndicats et organisations patronales aident à entendre quels sont leurs soucis et leurs actions “politiques” dans l’organisation de la société et la gestion du social. Les politiques agissent beaucoup, mais le sait-on suffisamment ? En connaître les résultats est une autre question.
Par son témoignage, M. Bergerat ouvre notre regard sur ce que signifie travailler au développement d’une agglomération, mettre en œuvre des actions sociales d’où le monde politique n’est pas absent. Par exemple, être présent localement là où se joue l’organisation de l’aire métropolitaine : ainsi, puisqu’il est décidé que Boulogne restera port de pêche, nous nous posons la question de l’organisation de la zone littorale pour le tourisme et l’économie résidentielle (production locale, aides sociales, activités administratives. Par exemple, vouloir favoriser la production pour pouvoir en même temps aider ce qui existe autour : formation et qualification des jeunes, leur apporter les connaissances nécessaires, développer le goût d’entreprendre, de créer des entreprises et donc des emplois…

 

La crise vécue par les gens, localement


Jean-Marie Delplanque, professeur des écoles, syndiqué, responsable diocésain de l’ACO, trésorier de la banque alimentaire du Boulonnais. Il nous partage ses réflexions à partir des relations qu’il a avec les gens engagés au service de la vie et des hommes en Boulonnais. Il rappelle la campagne du Secours catholique : vivre ensemble, oui, mais pas à huit dans un deux pièces. L’accueil d’urgence signale l’augmentation du nombre de femmes avec enfants, accueillies, personnes qui ont été lâchées, ne supportent plus de vivre la promiscuité du logement. Le taux de chômage en Boulonnais, 13,4 %, est supérieur à la moyenne en France ; les budgets des personnes qui passent à Pôle emploi font apparaître une hausse des déséquilibres budgétaires, le renoncement à certains les soins médiaux (oculiste, soins dentaires, prothèses auditives, examens médicaux).

Les équipes ACO dans le diocèse évoquent leur souci devant l’augmentation des travailleurs précaires, (augmentation du nombre d’intérimaires dans les entreprises, impossibilité pour eux d’être caution pour le logement de leur enfant. Beaucoup de jeunes s’estiment faire partie de la génération sacrifiée : pas la peine d’aller à Pole emploi, ils sont débordés, ils n’ont rien à nous proposer ! La baisse du pouvoir d’achat entraine la quasi-disparition du revenu arbitral (argent disponible quand toutes les dépenses fixes sont réglées). Le déremboursement des médicaments et la hausse des mutuelles grève aussi le budget santé. Le rapport annuel d’Emmaüs signale la difficulté d’accès au logement et l’augmentation de logements insolubles. La tentation, entretenue par le système, du crédit renouvelable “facile”, qui mène au surendettement. La difficile intégration des personnes à handicap le peu de structures d’accueil ; la réussite scolaire affectée par la pauvreté de la famille. Le déclassement d’un collège (de la 76ème à la 101ème place en quelques mois), par le simple fait de l’augmentation du nombre de scolarisés issus de la précarité.

Le démantèlement des services publics affecte aussi les plus démunis ; de même les fermetures de postes et de réseaux d’aide. L'augmentation du coût d’accès aux études supérieures pèse davantage sur les familles à bas salaires. Pour les personnes en dépendance, on évite l'hospitalisation, on économise sur le manger. La banque alimentaire a vu augmenter les menaces sur l’aide alimentaire (participation du budget européen), au moment où les allocataires augmentent. Avec nos proches, associations, organisations et collectifs, il nous faut résister, espérer, ensemble choisir la vie.

 

Du côté des salariés de banque

 

Christian Sauvage retraité.
Salarié d’une banque, affecté ces dernières années au crédit pour les entreprises et particuliers. Son témoignage porte sur la manière dont est vécue la crise dans ce contexte particulier, pour le personnel des banques et leur rapport aux clients. Jusqu’à présent, le personnel des banques restait malgré tout confiant pour son avenir. Ils sont passés d’un statut nationalisé à un statut privé en quelques années. Comme toute entreprise ils ont comme premier objectif la rentabilité de leur entreprise (retour vers les actionnaires et création de produits sophistiqués au service d’une économie mondialisée. La première crise de 2008, dite des subprimes a moins marqué le système français que d’autres pays. La crise de confiance a été plus facilement surmontée. La crise de 2011, dite crise de la dette a davantage impliqué les banques, les banques des états étant amenés à emprunter auprès des banques privées ce qui a déséquilibré le système privé. Le personnel a fortement craint la faillite du système. Les conséquences au niveau du crédit : hausse des taux, critères de risques renforcés et donc accès plus difficile au crédit pour les particuliers comme les entreprises, avec comme conséquence perte de débouchés et donc perte d’emplois. Les grandes banques (Paribas, BNP, SG) ont fait savoir en interne que la situation était due aux manœuvres internationales et non à leurs activités, ce qui a rassuré leur personnel, tout en demandant une meilleure productivité. La sécurité de l’emploi a semblé donc mieux assurée. Les acteurs principaux de la crise de la dette se situent au-delà des frontières, et au-dessus des têtes des grandes banques. Le personnel ressent la crise au niveau des clients rencontrés quotidiennement et reste très attentif à ce qui se passe.

Intervention de Mr Duez


 Philippe Duez, professeur en économie, Doyen de l’UFR A.E.S. à l’Université d’Artois, intervenait au cours de cette journée. Diacre du diocèse de Cambrai depuis 2003. En responsabilité d’une université de 1100 étudiants, de 300 étudiants en master… Cette intervention ne peut être un cours magistral. Tout au plus M. Duez souhait-t-il ouvrir des pistes de compréhension.

 

Crise et chance pour les jeunes, pour construire un monde différent.


L’idéogramme chinois pour dire la crise, signifie tout à la fois difficulté et opportunité. Dans le contexte de crise économique actuel, rarement les collègues économistes n’ont jamais été aussi affirmatifs sur la nécessité de recadrer. Edgar Morin parle de crise du mythe de la croissance industrielle. (La région a perdu 250.000 emplois pendant les 40 douloureuses 1973-2012). Pour les économistes, il y a une crise de la régulation du système économique, avec affaiblissement (perte) du pouvoir politique sur le pourvoir économique (financier).
Si nous avons du mal à comprendre la crise, c’est qu’il nous est difficile d’avoir une vision globale (macro ou méso-économique). Notre approche reste micro-éco par exemple les régions, les zone métropolitaines, les nanotechnologies).

 

La mondialisation

Trois visions à tenir ensemble (économique, politique, sociologique)

 • interpénétration des systèmes de production, ouverture des économies (par exemple rapidité de circulation des produits, des finances, des informations) ; Les autos américaines, fabriquées au Japon tirent la plus grande partie de leur coût des pièces importées des USA. On pourrait e dire autant de produits japonais, mais à 80% français.


• La désindustrialisation, est une baisse des empois industriels, phénomène global (cf. l’expression société postindustrielle) ; à ne pas confondre avec la délocalisation, qui correspond à 10% à peine des pertes d’emplois.


La financiarisation des économies
Le développement des marchés, y compris financiers ; la titrisation, dont l’objectif est de transférer ailleurs, sous forme de titre, des prêts devenus “trop à risque”. Les principaux responsables des rachats de titre sont les fonds de pension. Les banques recapitalisent, c’est-à-dire remettent de l’argent pour faire face à d’éventuels débours. La globalisation et la crise de 2011 : les états se sont trop endettés et courent à la faillite. Le two number (les actionnaires demandent une rentabilité à 2 chiffres, tant pis pour les conséquences -entre autres- sur l’emploi. Ce n’est donc pas seulement une crise financière, c’est un changement dans la responsabilité des financiers vis-à-vis de l’économique. La Suisse fait 70% de son PNB grâce aux tractations financières et non pas grâce aux activités économiques.


La loi du déversement
Hier, c’était le déplacement des emplois de l’agriculture vers l’industrie ;  on assiste aujourd'hui à la tertiarisation de l'économie, transfert vers les services, vers le Hi-Tech, etc. On voit un déplacement des emplois vers les grandes métropoles (Paris concentre à lui seul 75% des cadres), et vers les zones plus ensoleillées (héliotropisation du marché du travail).
Parmi les conséquences : la remise en cause du contrat social des années 70. Pour le salarié, c’est la mobilité exigée, l’ouverture des économies et la dépendance de la demande interne.
L’Etat-providence fait de moins en moins de social ; l’impératif de gestion prime sur tout autre impératif (démocratie, l’état qui fixe de moins en moins les règles).


La soutenabilité : la label rouge, c’est la croissance, la création de richesse ; le soutien du social devient second. Croissance et hausse du bien-être ne vont pas ensemble automatiquement… Alors, que choisir, en particulier sur les politiques de soutien. Ce sont les questions actuelles comme le choix ou le rejet de création d’emploi par des services d'aide à la personne, ou la hausse des bas salaires. On peut créer des emplois par le soutien du social, mais tous ne l’acceptent pas. On appelle à regarder pour dépenser mieux, par exemple dépenser pour de la publicité ou dépenser pour la production nourriture.

 

Un système financier à réguler


Dans les débats à développer : la création d’une autorité prudentielle ;  le fait que certains pays remboursent plus en intérêt qu’en capital le lien productivité sociale et économique ; le rôle de la notation ; la taxation des mouvements de capitaux (1972 !) L’ouverture à des pratique et crédit et d’épargne solidaire ;
La régulation de création d’activités : soutien de l’innovation technologique et création de pôle d’activité. On parlera de rapport entre croissance et taux de rentabilité tout en relançant la notion de responsabilité sociale des entreprises. Un constat : le seul secteur à avoir créé des milliers d’emplois, depuis dix ans, c’est celui des services. Mais on préfère parler des nanotechnologies et autres innovations peu créatrices d’emploi.

 

Symptômes d’une crise civilisationnelle.

 

  • Métropolisation à outrance et montée d’un mode de vie unique.
  • Montée du matérialisme et d’une vie de plus en plus dictée par des activités qui ne sont pas des finalités en elles-mêmes ;
  • Dictature de la vie professionnelle sur les autres liens notamment familiaux, affectifs et engagements associatifs.
  • On s'exempte de la justice, et considère "le juste" comme une question inopportune; l’ablation du juste; voir ce que valorisent les média : vedette, foot etc.
  • Une crise de l’espèce humaine (la démographie en chiffres, le génome)
  • Une montée de la consommation tournée vers l’être (rôle de la publicité : l’argent dépenséepour elle seule équivaut à l’argent pour nourrir l’ensemble de la planète, l’éducation et la santé !)
  • La flexibilisation des normes sociales et ses conséquences (juridisme et judiciarisation, augmentation des risques psychosociaux ; montée en puissance de la violence ; Repères de la doctrine sociale de l'Eglise

 

Evoquons quelques pistes.

La croissance au service du développement intégral de l’homme (de tout homme et de tout l’homme, Populorum progressio). Le service du bien commun et la répartition des richesses

La croissance n’est pas que quantitative : la croissance du bien-être dans le calcul du PNB
La croissance ne crée pas nécessairement de l’emploi ; une société du plein emploi n’est pas nécessairement une société plus humaine : la croissance suppose des choix (personnel et de société). Par exemple, on dégage du temps, pour en faire quoi ? Même consommer du loisir ça pose question.

 

Deux principes pour le vivre, comme repères et critères de choix:

  • la fonction d'existence. ssumer et assurer les conditions de manger,logement, la santé, l'éducation.
  • la fonction symbolique: dépasser nos convictions et conditionnements, avoir des horizons plus large que la seule "condition d'exister"  

Quelle place à l’engagement de soi
En quels lieux ? En vie associative (par ex. combien cela change le regard des jeunes que de se trouver actif au sein d’une association


Rôle important des cours et enseignements éthiques. On pourra s’interroger hélas, sur le peu d’intérêt des jeunes qui s’orientent dans les domaines de ressources humaines, du commercial, du monde de la banque! Etique en économie; bioéthique etc.

 

Activer une pensée chrétienne, chez les étudiants en éco, en bioéthique. L’intervenant conclut en interrogeant le poids de l’Eglise face au poids de la société, mais aussi son rapport aux jeunes. D’une part elle ne passe pas, d’autre part peu de prêtres (jeunes) sont orientés vers les aumôneries de l’enseignement public. Pourquoi les enlever de ces lieux ?

  

A partir des notes de l'abbé Emile Hennart

 

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 3471 visites