Fiche 08 Matthieu 15-16

La section des pains "Donnez-leur vous-mêmes à manger!

La section des pains ch.14, 13 à 16,12

Mosaïque du 4-5ème siècle Tabga  
Mosaïque du 4-5ème siècle
Mosaïque du 4-5ème siècle
  Avant de commencer cette deuxième année avec Matthieu, il est utile de se rappeler les questions posées dans la fiche 00. Elles invitent à dépasser nos habitudes de lecture basées sur les idées :

  • Lecture d’ensemble : l’échange se fait à partir des questions suivantes : Ce qui me plaît ou m’étonne ? Ce que j’ai remarqué ou découvert, en écoutant ce texte ? Quelles questions ai-je envie de poser ? Un court temps de silence est utile pour que chacun puisse commencer une réponse personnelle, écrire quelques mots s’il le souhaite.
  • Le zoom : Quels personnages et détails descriptifs ? En quels lieux, en quelle circonstance (notion de temps) ? Puis se redire les rapports entre les personnes, ce qu’elles font, disent.

Rappel de l’an dernier
La lecture a permis de voir que Matthieu intègre dans un même ensemble (nos sections), des paroles et des actes de Jésus ayant même tonalité : sur la Loi, sur les rencontres et guérisons, sur la mission, sur les refus et incrédulités, les paraboles. La section 7 se terminait par deux récits, l’un sur le rejet de Jésus à Nazareth, l’autre sur la mort de Jean-Baptiste. Ce rapprochement Jésus/Jean-Baptiste est une astuce de Matthieu pour faire entendre que le destin de Jésus sera le même que celui de Jean : condamné et exécuté pour avoir dérangé les puissants. Bientôt, nous lirons plusieurs annonces de la passion. Ne nous laissons pas impressionner par la dimension “folklorique” de la scène avec Hérode et Hérodiade. A plusieurs reprises, nous avions pu percevoir la polémique entre Jésus et les Juifs. Elle va se poursuivre et se durcir, avec un maximum au ch. 23, puis lors de la condamnation au tribunal.

 

Vue d’ensemble de la section 8
La section qui s’ouvre maintenant, en 14,13 est aussi appelée la “section des pains”, en raison des multiples fois où le mot apparaît. Raison de plus pour faire attention à ce mot et à la dimension symbolique des récits qui l’utilisent : deux multiplications des pains, un débat avec les pharisiens sur la tradition, sur le pur et l’impur, suivi de la rencontre avec la Cananéenne ; Jésus qui marche sur la mer ; le signe demandé et la réponse de Jésus… Ce sont Lac de Capharnaüm Lac de Capharnaüm  autant de récits que nous connaissons, plus ou moins. Par rapport aux récits de Marc et Luc, Matthieu nous fait découvrir l’opposition à Jésus et, plus encore, les paroles dures de Jésus à l’égard de ses adversaires. Essayons de comprendre les enjeux du conflit : nous sommes loin du Jésus “doux rêveur” décrit par Ernest Renan. Jésus vient signifier que Dieu se rend proche des foules pour leur donner le pain qui fait vivre, tout comme Dieu donnait la manne au temps de Moïse ; la rencontre de Jésus avec une étrangère vient signifier que les païens, eux aussi, accèdent à la vie. Tel est l’objet du combat de Jésus contre les responsables de la religion. En conclusion : “Méfiez-vous du levain (de l’enseignement) des pharisiens”. N’oublions pas que Matthieu, tout comme Marc et Luc, reprend des documents qui lui sont antérieurs, mais il serait compliqué, en maison d’Evangile, de faire une étude comparative des ressemblances et des différences.

Jésus nourrit cinq mille hommes Mt 14, 13-21
Jésus, les disciples, les foules. Les foules courent après Jésus et Jésus est pris de pitié à nouveau pour elles. Le dialogue qui s’instaure avec les disciples montre qu’ils ne sont pas sur la même longueur d’onde que lui : “L’endroit est désert, l’heure tardive, renvoie-les…” Ils sont alors interpellés par Jésus : “Donnez-leur vous-mêmes à manger”. Cet appel de Jésus ne devrait-il retentir jusqu’à nos oreilles, même si nous n’avons pas grand-chose ? La parole de Jésus est alors une parole de bénédiction, avec des gestes que nous retrouverons le Jeudi saint. La distribution se fait par les disciples, et il y eut assez de restes pour le peuple à venir tout entier (douze corbeilles). Matthieu signale la présence des femmes et des enfants… manière de signifier que l’eucharistie n’est pas qu’une affaire d’hommes ; elle est familiale, les femmes et les enfants y sont participants... et il y a surabondance du don de Dieu.
Il faut aussi penser aux premières communautés qui ont rapporté ce récit. Pour elles, ce Jésus est le nouveau Moïse, comme au temps du désert, avec la manne et les cailles. Le nouveau peuple de l’Alliance se sait nourri par Jésus. Ce récit préfigure aussi l’eucharistie à laquelle toutes les nations sont conviées. Cela sera développé dans la suite de la section : la Cananéenne, le pur et l’impur, sans oublier les chiffres symboliques: 5.000, 4.000, 12, 7.
Un deuxième récit du partage du pain sera donné en 15, 32-39. On pense qu’il est une catéchèse destinée aux chrétiens d’origine païenne pour qui les références à l’Ancien Testament sont plus difficiles à comprendre. Ces deux récits sur le pain encadrent la dispute sur le pur et l’impur et l’accueil d’une païenne.

 

Zoom : Jésus marche sur la mer 14, 22-33.


Invitation à une double lecture (lecture littérale puis symbolique).
Si vous avez porté attention aux personnages et à leurs attitudes, vous aurez perçu la séparation de Jésus d’avec ses disciples qu’il a envoyés dans la barque sur l’autre rive. Jésus est en prière dans la montagne. Rien que de très normal pour une première lecture littérale. Pourtant, un sens symbolique traverse cette présentation. La barque avec les disciples est le symbole de l’Eglise envoyée aux païens (l’autre rive). L’absence de Jésus, en prière avec le Père, symbolise le temps de séparation après la résurrection. S’il y a tempête, n’est-ce pas l’évocation symbolique des tensions dans l’Eglise sur la direction à prendre “vers les païens”, que tous n’acceptent pas. La mer sur laquelle Jésus avance représente les forces de mort (comme dans la plupart des civilisations anciennes). Jésus, vainqueur des eaux de la mort, vient et enlève le doute des disciples. Comme après la résurrection, ils croyaient voir un fantôme. La parole de Pierre confirme le doute : “Si c’est bien toi…” puis “Seigneur, sauve-moi !”


Ce court récit se déroule en quatre étapes : la séparation d’avec Jésus, l’apparition de Jésus, l’aventure de Pierre, la reconnaissance du Fils de Dieu. Les premiers chrétiens ont utilisé ce récit pour inviter l’Eglise d’après la résurrection à reconnaître Jésus qui les accompagne sur les nouveaux chemins de la mission. Ils sont faibles et fragiles tout comme Pierre et, comme lui, ils sont invités à prier : “Seigneur, sauve-moi !”. Les chrétiens que nous sommes vivent cette même expérience, et lorsque, tout comme Pierre, nous avons l’impression d’enfoncer, nous pouvons dire : “Seigneur, sauve-moi !”

 

Pour aller plus loin :


Le ch. 15. Controverses puis rencontre avec la Cananéenne
Le début de la polémique est un reproche des pharisiens et des scribes aux disciples parce qu’ils ne se lavent pas les mains quand ils prennent leur repas. Rien à voir avec l’hygiène ! C’était un geste par lequel les vrais Juifs effacent la souillure, au cas où ils auraient rencontré un étranger. Cette pratique qui rend sensible la différence Juifs/païens s’est développée depuis la présence d’étrangers, Grecs et Romains en terre de Judée. A la pureté rituelle, Jésus oppose la pureté morale. Ce débat éclaire l’épisode de la Cananéenne qui suit : est-elle pure pour manger “le pain des enfants” ? Sous-entendu : les païens (non-juifs) proches de la communauté de Matthieu sont-ils assez purs pour participer à l’Eucharistie ? Jésus ne serait-il envoyé qu’aux seules brebis perdues de la maison d’Israël ?

Personne n’imagine que Jésus puisse faire bon accueil à la prière d'une la Cananéenne. Matthieu signale deux attitudes successives attribuées à Jésus : l’une restrictive, l’autre ouverte. C’est sans doute une manière d’interpeller les communautés chrétiennes. Quand Matthieu raconte cette rencontre, dans les années 70-80, les communautés chrétiennes se posent encore et toujours la question d’accueillir en elles des étrangers. L’allusion aux miettes de pain rappelle l’eucharistie : est-elle pour tous, ou est-elle réservée aux purs ? L’attitude de Jésus oriente la réponse.

 

Canaan. Au temps de Jésus, les habitants de la région de Tyr et Sidon s’appellent les Syro-Phéniciens. Matthieu emploie volontairement un vieux mot de la Bible qui désignait le pays avant l’arrivée des Hébreux. Il était alors demandé de ne pas fréquenter les habitants. Les disciples sont donc “logiques” avec les pratiques anciennes quand Ils demandent de renvoyer l’étrangère, tout comme ils voulaient le faire avec les foules dans le récit précédent.


En faisant bon accueil à la Cananéenne, Jésus montre le chemin à prendre. C’est le même chemin de foi pour Pierre quand il rencontre le centurion romain à Césarée (Actes 10 et 11) : “Ce que Dieu a déclaré pur, toi, ne va pas le déclarer immonde !” (Remarque : dans la généalogie de Jésus, Rahab est une Cananéenne.)

 

Les paroles dures de Jésus. Le début du chapitre 15 comporte plusieurs dures accusations de Jésus contre les pharisiens et scribes : transgression, hypocrites, aveugles qui conduisent des aveugles, méfiez-vous des pharisiens, etc. La parole de Jésus est tranchante quand il fustige la religion “du bout des lèvres” pour inviter à la religion “au fond du cœur”.
On découvre ici la liberté de Jésus par rapport à certaines traditions secondaires (le pur et l’impur) qui risquent de faire perdre le sens de l’essentiel. C’est vrai à toute époque.

 

Expressions à sens multiples

  • “Vers la fin de la nuit” 14, 25-27. Bien sûr, nous pensons au petit matin… mais n’est-ce pas à cette heure-là, matinale, que les femmes découvrent le tombeau vide et le Christ ressuscité ? Jésus marche en vainqueur sur les eaux… les eaux de la mort. Comme à Pâques, les disciples croient voir un fantôme ; comme à Pâques, Jésus répond : “C’est bien moi” (cf. Luc 24, 37-39).
  • Le levain des pharisiens. Dans les paraboles, Jésus avait comparé le Royaume au levain dans la pâte. Ici, il s’agit d’un autre enseignement. Le levain dont il faut se méfier est l’enseignement des pharisiens.
  • Les chiens et les miettes. Ne laisser que les miettes à quelqu’un n’est pas très généreux ; traiter quelqu’un de chien fait partie d’un langage de mépris. C’est ainsi que l’étrangère se sent accueillie par les Juifs.
  • Sauve-moi, sauve-nous, ayez confiance, prononcer la bénédiction. Ce sont autant d’expressions qui ont pu être prononcées dans la scène à l’origine du récit évangélique. Pour Matthieu, ce sont autant de paroles que les chrétiens peuvent reprendre comme prière. Prononcer la bénédiction ou rendre grâce, renvoie à la célébration de l’eucharistie.

Le signe demandé


jonas-refus de répondre à la mission jonas-refus de répondre à la mission   En fin de section, 16, 1-12, sont évoquées, une fois encore, les tensions entre Jésus et les pharisiens. Une fois de plus, ils demandent un signe, c’est-à-dire quelque chose qui vienne de Dieu pour confirmer Jésus comme l’envoyé de Dieu. Ils ont déjà affirmé que Jésus était l’envoyé du diable (Belzébul), il est peu probable qu’ils changeront d’avis, quoi qu’il arrive. “Jésus les planta là et partit”. Tout cela se termine par une mise en garde à l’adresse des disciples. Mais le rédacteur de l’Evangile s’adresse aussi aux Juifs devenus chrétiens qui, en fin de siècle, seraient trop attirés par l’enseignement ancien oubliant l’enseignement de Jésus qu’ils avaient reçu (souvenez-vous du conseil adressé au scribe devenu chrétien de savoir tirer du neuf et du vieux, Mt 13, 52).


L’expression française : “je ne mange pas de ce pain-là !” illustre parfaitement l’attitude des maîtres en Israël qui refusent d’accueillir les païens au nom de leurs traditions.

 

Prier la Parole :


      L'audace de l'Esprit
Seigneur Jésus-Christ,
envoie ton Esprit sur le monde:
qu'il souffle en tempête sur notre Terre,
qu'il chasse la haine
incrustée au cœur des peuples comme un ver,
qu'il détruise les indifférences mortelles,
qu'il enseigne la vanité de la puissance dominatrice,
qu'il donne à tout homme le désir
et le courage d'une fraternité véritable,
qu'il relève les bras fatigués
de tant d'efforts sans résultat,
qu'il ranime l'espérance en un avenir meilleur.

 

Seigneur Jésus-Christ, envoie ton Esprit sur l'Eglise.
Donne-lui ton Esprit pour que cessent de l'habiter
les silences honteux, les bavardages inutiles,
les certitudes sectaires, les actions démagogiques,
pour qu'elle se mette avec une vigueur renouvelée
au service des hommes.
Donne-lui la passion de la vérité,
la soif de l'amour, le goût de la bonté.
Rends-la audacieuse
dans l'annonce de la Bonne Nouvelle.
Jean-Yves Quellec
Dieu nous prend en chemin, Le Centurion

 

Pour toute question ou renseignement:

Lire l’Évangile, Maison diocésaine BP1016 – 62008 Arras cedex
Ou par mail à hennart-eh@orange.fr
Le dossier des évangiles : http://arras.catholique.fr/matthieu  
 

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 2198 visites