Fiche 09 Matthieu 16-17

La communauté des disciples

Section 9, ch. 16, 13 à 17, 27


Confession de foi et remise en place de Pierre ; suivre Jésus.

 

La précédente section situait le rapport de Jésus aux autorités religieuses d’une part, aux foules et aux étrangers d’autre part. Jésus ne fait pas de cadeau dans ses dialogues avec les autorités, mais il se montre accueillant aux foules (partage des pains) et à l’étrangère (la Cananéenne) La description des attitudes de Jésus devait orienter les premières communautés chrétiennes dans l’ouverture et l’accueil de l’exclu. Il devrait en être de même pour les communautés d’aujourd’hui. 

Vue d’ensemble
 

Les premiers versets 16, 13 à 28 sont comme une charnière dans l’Evangile. Désormais, Jésus se consacre davantage à l’éducation des Douze et de la communauté, avec comme précision “suivre Jésus”. Mais où et comment ? La section 9 ne fait qu’un avec la suivante qui nous mènera aux portes de Jérusalem, à Jéricho, (20, 17-19 et 29). Le signe refusé aux pharisiens (12, 38) sera accordé aux disciples : la Transfiguration. Elle vient confirmer que Jésus est bien l’envoyé du Père, celui qui est de plain pied avec les Ecritures (Moïse et Elie). Les disciples, à commencer par Pierre, sont amenés à prendre position sur Jésus : qui est-il ? Sont-ils prêts à le suivre ? Ont-ils bien compris ce que cela signifie ? Plusieurs annonces de la passion parcourent les sections 9 et 10. Le ch. 18, appelé aussi “Le discours communautaire” précisera ce que peut être la vie de la communauté (la brebis égarée, le pardon du frère).

 

Pierre reconnaît en Jésus le Fils de Dieu.
Matthieu situe le récit à Césarée de Philippe, à l’extrême nord de la Galilée. Les habitants de cette ville nouvelle pouvaient ressembler à ceux que fréquentaient les communautés chrétiennes de Matthieu, un peu plus au Nord, en Syro-Phénicie. Ces communautés chrétiennes étaient appelées à témoigner de qui est Jésus au milieu de gens, Juifs et Syro-Phéniciens, qui proclament bien des choses différentes. La question : “Pour vous, qui suis-je ?” s’adresse aux disciples, mais Pierre, l’homme du commencement, répond en premier : “Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant”. Pierre aurait-il la primeur de la bonne réponse ? La question, posée hier aux premiers chrétiens, retentit aussi pour nous aujourd’hui : “Pour vous qui suis-je ?”

 

Dans son récit, Matthieu accorde une place plus importante à Pierre pour le service de l’Eglise que ne le font Marc et Luc :“Sur cette pierre je bâtirai mon Eglise”. La raison est simple : quand Matthieu écrit, Pierre est mort depuis bientôt vingt ans, et il y avait bien des tirages au sein des communautés des années 70-80. Il était important pour Matthieu de rappeler les origines de ce qu’il écrit : sous-entendu “Mon Evangile se réclame de l’autorité de Pierre, la seule autorité qui puisse donner cohésion et solidité à l’Eglise à laquelle je m’adresse.” Plus loin, Matthieu affirmera que la responsabilité de lier et délier, accordée ici à Pierre, est partagée par toute l’Eglise (ch. 18, 17-18). L’Eglise du XIXème siècle donnera beaucoup d’ampleur à la tradition sur Pierre, au point de séparer Pierre des autres apôtres, oubliant que les apôtres et, à leur suite les évêques, sont collégialement responsables de l’Evangile à annoncer.


Quel Evangile ? N’oublions pas que de nombreux prédicateurs chrétiens sont passés par la Syrie-Phénicie : Etienne et Paul, assez critiques sur le judaïsme palestinien, Philippe, Jacques et Pierre, bien différents et plus conservateurs ou consensuels. A cause des déchirures de l’Eglise avec les Juifs ou des déchirures internes au cours des années 70-80, Matthieu rappelle les fondements sur lesquels s’appuie la Tradition de Jésus. Tel est le sens des dialogues Jésus/Pierre dans cette section.

 

Zoom : la Transfiguration 17, 1-9.


Nous avons sans doute en tête l’une ou l’autre représentation artistique du récit de Transfiguration. Oublions-les quelques instants pour nous intéresser au texte de l’Evangile, aux lieux, aux personnages, aux évènements rapportés.

 

Jésus, Moïse et Elie Mont Thabor Transfiguration  
Jésus, Moïse et Elie
Jésus, Moïse et Elie
Ce récit nous semble bizarre : est-ce du réel ou du merveilleux ? Comment s’en expliquer ? Ici, comme pour la section précédente, il nous faut faire une double lecture, car les dimensions symboliques des expressions ont une grande importance. Le lieu “sur la montagne” sans autre précision est, dans les récits bibliques, le lieu privilégié de la rencontre avec Dieu : le lieu de la révélation/apparition de Dieu (pour Moïse et Elie) ; le lieu de la prière de Jésus avec son Père. Les personnages : Pierre, Jacques et Jean, sont aussi les trois disciples que l’on retrouvera à Gethsémani. Moïse, Elie et Jésus forment un trio plein de symboles.
 

Pour les héritiers de l’Ecriture, Moïse est avant tout le “fondateur de la Loi”, celui qui a écrit le Pentateuque (les cinq premiers livres de la Bible), celui qui a guidé le peuple hébreu au désert. Elie est considéré comme le premier des prophètes ; celui qui a rencontré Dieu à l’Horeb et a manifesté comment être fidèle à Yahvé. On dit indistinctement : “Moïse et Elie” ou “la Loi et les prophètes”. Matthieu présente Jésus à égalité avec Moïse et Elie dans le dialogue avec eux : ils représentent les Ecritures. Ce faisant, Matthieu inscrit Jésus dans la Tradition juive et non comme extérieur à elle, alors que les adversaires de Jésus, scribes et pharisiens, le traitent de blasphémateur, de hors-la-Loi et bientôt, l’excluront lors du Jugement au Sanhédrin.

 

Plusieurs expressions, outre Moïse et la montagne, renvoient aux récits de l’Exode (ch. 24) : après six jours ; visage transfiguré ; nuée ; des tentes comme au désert. Le récit comporte une dimension symbolique importante, c’est-à-dire qu’il renvoie à autre chose… Ces détails ne nous sautent pas aux yeux, à la différence des chrétiens d’origine juive qui, eux, étaient connaisseurs de l’Ancien Testament.

 

La présence de Moïse et Elie signifie enfin, aux yeux de Matthieu, que Jésus continue le chemin inauguré bien plus tôt dans l’Ancien Testament : suivre Moïse comme l’a fait le peuple hébreu ; suivre Elie au temps des Rois. Faut-il préciser que lors de la Transfiguration, ni les représentants du courant sacerdotal (grand-prêtre), ni ceux du courant royal (David ou Salomon) ne sont présents auprès de Jésus ! Matthieu situe Jésus dans le courant prophétique. Cela devrait orienter notre manière de suivre Jésus… à la manière des prophètes.


Dernier détail : Moïse et Elie sont aussi les derniers personnages cités dans le dernier livre de l’Ancien Testament en Malachie 3, 22-24 : “Rappelez-vous la Loi de Moïse, mon serviteur à qui j'ai prescrit, à l'Horeb, pour tout Israël, des lois et des coutumes. Voici que je vais vous envoyer Elie le prophète, avant que n'arrive le Jour de Yahvé, grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils et le cœur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d'anathème”. Ce rappel est une manière de relier Jésus au reste de la Bible.


La Parole rapportée par Matthieu “celui-ci est mon fils bien-aimé” rappelle celle du baptême de Jésus et sa relation à Dieu. La question à se poser n’est donc pas : “Que s’est-il réellement passé ?” mais bien plutôt : “Pourquoi Matthieu raconte-t-il ainsi cette histoire au sujet de Jésus ? Que veut-il faire comprendre ?”


Lecteurs en Maison d’Evangile, aujourd’hui, en quoi ce récit nous aide-t-il à comprendre Jésus, son rapport à Dieu et aux Ecritures. Qu’est-ce qui justifie aujourd’hui que nous l’écoutions et marchions à sa suite ?

 

Pour aller plus loin


Pierre remis en place : savoir et suivre. 16, 21-28. Les paroles de Pierre expriment un savoir. Elles sont suivies d’une interpellation vigoureuse de Jésus à Pierre. Peut-être sommes-nous choqués que Jésus lui ait dit : “Passe derrière moi, Satan !”. Or ce n’est pas un simple coup de colère de Jésus. L’enjeu de ce dialogue est de faire percevoir que la foi n’est pas d’abord affaire de connaissances, de mots justes pour dire qui est Jésus, mais qu’elle est d’abord un “suivre Jésus”. Jésus vient juste de signifier que son chemin est chemin de renoncement et non chemin de gloire…, et voici que Pierre veut dicter le chemin à suivre : voilà qui peut étonner. Peut-être est-ce l’expression d’un refus de la croix : Pierre refuse cette hypothèse. Or la croix est le lieu de la révélation ; le Messie se dévoile dans la fragilité, sur la croix. Pour Pierre ce n’est pas possible, pour l’instant. Au-delà de Pierre, il nous faut penser à toutes les générations de croyants qui espèrent un messie glorieux, un Christ glorieux, une Eglise triomphale… Les vies de saints sont remplies de ces retournements. Il nous faut donc méditer, pour nous et pour l’Eglise Enlèvement d'Elie Enlèvement d'Elie  d’aujourd’hui, ce dialogue entre Jésus et Pierre.

 

 Le retour d’Elie. 17, 10-13. Dans la tradition juive, Elie est supposé revenir en avant du Messie. Comme il avait été emporté au ciel sur un char de feu au lieu de mourir (2 Rois 2, 11), on attendait son retour comme précurseur du Messie (relire Malachie, ci-dessus). Aussi crut-on le reconnaître en Jean-Baptiste ou en Jésus.

 

L’enfant épileptique Mt 17, 14-21.
a) Dans les ch. 16 à 20, il y a deux récits de guérisons, ici et aux portes de Jéricho. Ici, le père de l’enfant et là-bas les deux aveugles s’écrient : “ kyrie eleison ”, qui se traduit “Seigneur, aie pitié”. Une fois de plus, nous découvrons des résonnances entre l’Evangile et la prière liturgique chrétienne. Les paroles adressées à Jésus par le père, les aveugles, le lépreux ou le centurion (au ch.8) sont, pour Matthieu, une invitation aux chrétiens pour qu’ils s’adressent à Jésus avec les mêmes expressions. C’est vrai aussi pour nous aujourd’hui, au début de l’eucharistie ou avant la communion. (Pourquoi ne pas relire l’Evangile de Matthieu, y repérer des paroles/prières adressées à Jésus et voir comment elles peuvent orienter notre prière ?)

 

b) Le dialogue entre Jésus et les disciples porte sur la foi. A la fragilité du charisme de guérison évoqué par les disciples, Jésus renvoie à une autre image. La foi comparée à une la graine de moutarde jusqu’à pouvoir soulever une montagne. Trop souvent, nous lions foi et capacité de faire des miracles. Or, la foi est d’abord la réponse de l’homme à l’initiative de Dieu et non quelque façon magique de contraindre Dieu à réaliser des prodiges.

c) Nous pouvons imaginer les premières communautés demandant aux disciples d’exercer les mêmes pouvoirs de guérison que Jésus, mais est-ce bien cela le Royaume que Jésus vient inaugurer ? Il nous faut donc recevoir l’Evangile comme un appel à suivre Jésus qui se fait annonce de “Dieu au milieu de nous”, Emmanuel, et non comme faiseur de prodiges. Ce n’est pas sur le pouvoir de guérison qu’il faut attendre le disciple, mais sur l’aptitude à suivre Jésus venant à la rencontre du plus petit des hommes. Jésus n’invite pas ici l’Eglise à produire de brillants miracles, mais à surmonter la faiblesse de sa foi.

 

L’impôt du Temple, le poisson et la leçon ! 24-27 Tout Juif, même habitant loin de la Judée, se faisait un honneur de payer l’impôt pour le Temple. Jésus se soumettait aussi à cet impôt. Pourquoi donc cette anecdote rapportée par Matthieu ? Sinon par souci éducatif. Matthieu s’adresse à la communauté après la destruction du Temple et l’exclusion des chrétiens du judaïsme. Ces chrétiens devaient-ils encore payer l’impôt religieux, comme les autres Juifs ? La première réponse de Jésus est “de principe” : comme fils (Jésus et les disciples comme fils de Dieu), il n’y a pas à payer pour le Temple de Dieu. La deuxième réponse est pratico-pratique : “Pour éviter de faire du scandale auprès de ces gens-là, paie la part réclamée !” (Remarque : chute et scandale sont le même mot en grec. Ces gens-là : ceux du temps de Jésus, ou ceux des années 80, devenus exigeants contre les chrétiens ?).

 

 

Prier la Parole: L'urgent et l'essentiel

 

Seigneur,
ce soir, je n'ai pas beaucoup de temps à te consacrer,
tant je suis pressé par l'urgence.

 

J'ai tant de choses à faire : courriers, messages électroniques,
dossiers, réunions, rendez-vous, etc.

Comprends-moi Seigneur,
dans la vie moderne, tout est devenu urgent.


Mais, voici que toi, tu m'apprends à distinguer l’urgent de l'essentiel.
Aujourd’hui, tu mets à part Pierre, Jacques et Jean…

Et si l'essentiel, demain, consistait à rester disponible
pour tel appel imprévu, pour telle rencontre inopinée?
Et si l'essentiel se cachait dans les interstices de l'agenda trop rempli?

 

Seigneur, apprends-moi à rester disponible pour l'imprévu,
car c'est peut-être en acceptant de perdre son temps

que, finalement on le gagne.


Qu'importe les choses urgentes à faire :
l'essentiel, ce soir, c'est de guetter ta présence.
Seigneur, apprends-moi chaque jour
à faire passer l'essentiel avant l'urgent.
D’après Jean-Marie Petitclerc

 

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Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 1787 visites