Fiche 11 Matthieu 21-23

Derniers jours à Jérusalem. Controverses et pièges tendus à Jésus

Lecture courte, passer 21, 33-46.

 

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 Maquette à Jérusalem. Le Temple, parvis des païens, parvis des juifs, ,(non visible: le saint des saints). Temple de Jérusalem  
Maquette à Jérusalem. Le Temple, parvis des païens, parvis des juifs, ,(non visible: le saint des saints).
Maquette à Jérusalem. Le Temple, parvis des païens, parvis des juifs, ,(non visible: le saint des saints).
Aux chapitres précédents, nous avions vu les enseignements ou recommandations adressés aux proches de Jésus, à la communauté c’est-à-dire, pour Matthieu, à l’Eglise naissante. Nous avons lu la reconnaissance de Jésus : qui est-il, la Transfiguration, le pardon, le service et la place du petit, les questions sur le Royaume : mariage et célibat, accueil des ouvriers de la dernière heure et rétribution, les paroles des malades en forme de prières pour les chrétiens. Nous voici aux portes de Jérusalem.

 Etudiants israéliens Etudiants israéliens  

Vue d’ensemble


Jusqu’à présent, la vie de Jésus se situait en Galilée ou Judée, dans les villages au bord du lac ou du Jourdain. Désormais, tout se passe dans la ville de Jérusalem. Aux ch. 21 et 22 nous trouvons des épisodes bien connus, à quelques détails près, en raison de leur proximité avec les récits de Marc et Luc : entrée à Jérusalem, vendeurs chassés du Temple, le figuier, la vigne et l’attitude des vignerons, les controverses et pièges tendus par les Hérodiens, Sadducéens ou pharisiens. Mais le ch. 23 nous semblera étrange, le plus antijuif de tous les textes du Nouveau Testament. Il faut s’en expliquer. Que cherche Matthieu auprès de ses auditeurs ? Matthieu vise les autorités et pas l’ensemble du peuple juif. Notre lecture est marquée par nos blocages, nos incompréhensions. Il nous faut donc lire ce texte dans toute sa rudesse et, ensuite, vouloir comprendre.

 

Notre lecture ne doit pas oublier que Matthieu rédige au moment où, après la destruction de Jérusalem, les scribes et pharisiens ont décidé d’exclure les chrétiens de la Synagogue, (assemblée de Jamnia). Quiconque reconnaissait en Jésus le Messie envoyé de Dieu ne pouvait plus être considéré comme Juif. Que devient alors l’identité du groupe des Juifs-chrétiens quand on leur dénie leurs origines juives ? La souffrance du rejet provoque Matthieu à relire les invectives de Jésus des années 30, en y rajoutant les invectives et contestations élevées par les chrétiens des années 70-80. Ainsi au ch. 23, le mot hypocrite revient sept fois avec sept chefs d’accusation. Sans doute y a-t-il une volonté de noircir l’adversaire au moment où chrétiens et Juifs s’affrontent dans un combat de frères devenus ennemis.


Trois paraboles de jugement font le procès du judaïsme : les deux fils, 21, 28-32, les vignerons homicides, 21, 33-46 ; le festin refusé par les invités, 22, 2-14. Les paraboles s’adressent ici aux scribes, contrairement aux autres paraboles destinées aux foules et aux disciples. (Comme le temps de nos rencontres est limité, réservons du temps pour ces paraboles et pour le ch. 23).

 

Entrée à Jérusalem. 21, 1-11. Les gens qui accompagnent Jésus ne sont pas les gens de Jérusalem mais des pèlerins qui ont entendu parler de Jésus et qui arrivent avec lui. L’acclamation ‘Hosanna’ signifie ‘sauve-nous’, c’est une citation du psaume 118 avec deux ajouts : “au fils de David” et “au plus haut des cieux” (participation des êtres célestes à la louange terrestre). Les gens de la ville entendent l’agitation, ils sont secoués et interrogent. Les gens du cortège leur répondent : “C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée”. L’accueil est mitigé, les citadins sceptiques se disant : “encore un prophète !” Lors de la visite des mages à Jérusalem (ch.2, fiche 1), on ne les a pas vu s’émerveiller ni accourir !

 

Dans le Temple. 21, 12-17. Jésus renverse les comptoirs des changeurs et les sièges des marchands de colombes, c’est une manière de signifier qu’il s’en prend au commerce établi autour du culte dans le Temple. C’est le risque de tout lieu de culte de se voir entouré d’une kyrielle de commerces, oubliant que l’essentiel est l’accueil des exclus y compris dans cette maison de prière. Jésus n’oppose pas le prophétisme au culte : “C’est ceci qu’il fallait faire, sans négliger cela” (23, 23). On constate surtout l’indignation des autorités : en effet, faire entrer aveugles et boiteux dans l’enceinte du Temple était interdit par le rituel juif, de même pour les enfants (v.14). Jésus confirme leur présence à l’aide d’une citation du psaume 8,3. Enfants et infirmes sont peut-être le peuple nouveau derrière Jésus ?
“Maison de prière” et “caverne de bandits” sont deux citations d’Isaïe 56, 7 et de Jérémie 7, 11. Souvent nous comprenons le geste de Jésus comme geste de purification. Ce geste semble aussi prophétiser la fin du culte dans le Temple : plus de vendeurs, plus d’animaux pour les sacrifices ! Le Temple sera détruit en 70.


Le figuier sans fruits 21,18-22. Le figuier comme la vigne sont des figures d’Israël. Or Jésus ne trouve pas à Jérusalem les fruits attendus par Dieu. On retrouvera cette accusation clairement exprimée avec la parabole des vignerons homicides. Pourtant la foi reste offerte et les disciples peuvent porter du fruit.
Trois paraboles accusatrices 21, 28 à 22,14


Après le prologue de “Jésus dans Jérusalem”, voici trois paraboles de jugement contre les opposants à Jésus à qui ils dénient toute autorité. Première parabole : l’enfant qui dit non et celui qui dit oui… N’en faisons pas une question de morale. Cette représentation où l’enfant refuse puis accepte, appelle à penser aux publicains et, à leur suite, aux païens qui n’ont pas suivi la Loi de Moïse mais qui ont fini par accueillir Jésus, tandis que l’enfant qui dit oui mais ne fait rien représente Israël, l’élu de Dieu qui, en définitive, ne répond pas à sa vocation. Deuxième parabole : les vignerons homicides, dont la lecture symbolique fait découvrir, dans ces vignerons, Israël qui a rejeté les prophètes. Troisième parabole, 22, 1-14 : le festin de noces, c’est-à-dire les noces de Dieu avec son peuple. Le refus des premiers invités signifie le refus d’Israël. A la fin Matthieu ajoute un personnage exclu du banquet pour n’avoir pas porté la robe. C’est un avertissement aux chrétiens qui se croiraient arrivés : l’invitation de Dieu est gratuite, mais elle est exigeante !

 

Controverses et questions-pièges, ch. 22, 15-46. Invitation à relire les fiches 5 de Marc et 7 de Luc. Les quatre controverses situées dans l’enceinte du Temple auraient pu ouvrir les yeux et les oreilles des opposants. Hélas, ils n’ont rien perçu ! Les controverses nous font comprendre que le conflit Jésus/autorités religieuses est arrivé à son paroxysme : Jésus fait taire ses contradicteurs, mais ils n’en pensent pas moins. Matthieu ajoutera au ch.23 un résumé des reproches et des paroles “dures” que Jésus a pu prononcer au long de son parcours en Galilée puis à Jérusalem.

 

Zoom : Jésus et Matthieu démasquent scribes et pharisiens 23, 1-12.

 

Dans le chapitre 23, il est difficile de distinguer ce qui vient de Jésus de ce qui vient de Matthieu. Les versets 1 à 12 précèdent des apostrophes introduites par “malheureux…, hypocrites” (v. 13 à 29). Pour lire ces versets, restez fidèles aux questions posées dans la fiche 00 : qui sont les personnages désignés dans cet ensemble : Jésus, la foule et les disciples d’une part, les scribes et pharisiens d’autre part.

 

Les paroles prononcées sont lourdes : Jésus dénonce les déviations et incohérences des maîtres en Israël : “ils disent et ne font pas ; ils agissent pour être remarqués” (pensez au ch.6) ; ils aiment les premières places et les titres ronflants ; ils ont ajouté à la Loi des règlementations insupportables. (Précision de vocabulaire : les phylactères se portent sur le front pour la prière ; ce sont de petites boîtes avec lanières contenant des paroles de la Loi. C’était un signe de grande observance et de piété. Aujourd’hui encore les jeunes garçons les revêtent lors de leur passage à l’âge adulte, fête appelée “Bar mitzva”. Les pèlerins en Terre sainte peuvent voir cette cérémonie familiale au Mur du Temple).

 

En contraste, quelques paroles sont adressées aux disciples, ceux des années 30 et ceux des années 80 : “pour vous…”. Le refus de se donner des titres devait faire réfléchir les chrétiens d’hier… et ceux d’aujourd’hui. Ces textes sont clairs sur l’attitude de serviteur à la suite de Jésus.

 

Pour aller plus loin

 
Ce ch.23 comporte les paroles les plus dures de Jésus. Ecrites au cours d’un conflit fratricide, elles sont aujourd’hui relues hors de ce contexte. Au ch. 5 déjà (fiche 3), Jésus provoquait à aller au-delà des règles éthiques de la Loi de Moïse pour prendre comme repère la règle de l’amour. Aimer Dieu et son prochain, devient le critère pour vivre selon l’esprit de l’Evangile (ch.6). Certaines paroles ont pu être complétées par Matthieu. La référence à la crucifixion ou la sentence du v.36, proviennent des premiers chrétiens. Leur accumulation donne l’impression d’un réquisitoire sans concession.

 

Les sept apostrophes du ch. 23 : v.13, 15, 16-22, 23-24, 25-26, 27-28, 29-32.
Chaque apostrophe commence par “Malheureux êtes-vous…”, c’est l’opposé de bienheureux au ch.5 ; c’est l’expression d’une indignation, un cri de souffrance (hélas pour vous !), peut-être une menace contre les déviations dont font preuve les responsables d’Israël. Ce ne sont pas des condamnations. En lisant ces lignes, on ne peut oublier l’accusation faite aux mauvais bergers d’avoir abandonné le troupeau, le peuple que Dieu leur avait confié (9, 35-36).
 

 

Hypocrites : Ce qualificatif est à prendre au sens de “vous êtes en contradiction” plutôt qu’au sens de “vous êtes des simulateurs”. Ce mot avait déjà été employé lors du discours sur la Loi, aux ch. 6-7. En lisant les reproches, on n’oubliera pas non plus que Matthieu s’adresse à des communautés chrétiennes marquées par de fortes divisions internes. Les uns reprochent aux autres de ne pas respecter scrupuleusement chaque précepte de l’ancienne Loi, tandis que d’autres essaient de rendre compréhensible l’Evangile auprès de ceux qui viennent de loin. Ce type de conflit interne a resurgi après Vatican II, quand on a oublié quel était le souci de Jean XXIII et des pères conciliaires : s’adresser à tous, dans une mise à jour pour annoncer l’Evangile à un monde qui semblait s’en désintéresser. Leur but n’était pas de revenir au ritualisme ancien.

 

La dîme de la menthe, du fenouil, du cumin, 23, 23. Imposer l’impôt même sur ces plantes aromatiques révèle à quel point les prêtres et les scribes étaient devenus pointilleux sur de très petites choses. Chez les Esséniens, c’était encore pire !


Arrêter au filtre le moucheron 23,24. L’expression fait allusion au filtrage du vin avant de le boire. Par cette parole, Jésus révèle l’intérêt porté sur les détails alors qu’on ne se soucie guère de la famille humaine qui va à sa perdition !

 

Dieu/César. 22, 15-22


Le message de Jésus dépasse l'idée d'une séparation entre le politique et le religieux. Le règne de Dieu est incarné par le geste de Jésus qui s'assied, mange et boit au milieu d'individus avec lesquels on ne doit pas s'asseoir, ni manger, ni boire. Son message annonce la présence du royaume de “Dieu-avec-nous”. Jésus vit la présence réelle de Dieu sans distinction entre élus et païens, entre purs et impurs, entre sacré et profane. Jésus abolit ces frontières parce qu'il vit la présence d'un Dieu au milieu des hommes. Ce sera la raison pour laquelle il va être mis à mort : il dérange. Aujourd’hui nous dirions : il change la religion ! En fait, il rend la religion à la responsabilité humaine et à sa capacité d’aimer le prochain, même son ennemi. Dieu n’est pas extérieur au monde et à nous-mêmes, il est au cœur de chacun.

 

Prier la Parole. L'audace de l'Esprit

 

Seigneur Jésus-Christ,
envoie ton Esprit sur le monde :
qu'il souffle en tempête sur notre terre,
qu'il chasse la haine
incrustée au cœur des peuples comme un ver.


Qu'il détruise les indifférences mortelles,
qu'il enseigne la vanité de la puissance dominatrice,
qu'il donne à tout homme le désir
et le courage d'une fraternité véritable.


Qu'il relève les bras fatigués
de tant d'efforts sans résultat,
qu'il ranime l'espérance en un avenir meilleur.

Seigneur Jésus-Christ, envoie ton Esprit sur l'Eglise.


Donne-lui ton Esprit pour que cessent de l'habiter
les silences honteux, les bavardages inutiles,
les certitudes sectaires, les actions démagogiques,
pour qu'elle se mette avec une vigueur renouvelée
au service des hommes.

 

Donne-lui la passion de la vérité, la soif de l'amour,
le goût de la bonté. Rends-la audacieuse
dans l'annonce de la Bonne Nouvelle.
 

 

Jean-Yves Quellec

 

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Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 2307 visites