Fiche 12 Matthieu 24-25

Les derniers jours à Jérusalem (II) ch. 24 et 25.

 Discours sur la fin des temps et le retour de Jésus.

 

 

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Depuis le ch. 21, Jésus est dans Jérusalem, aux prises avec les opposants. Plus que Marc et Luc, Matthieu a insisté sur le conflit qui oppose Jésus aux autorités juives, et médité en parallèle les conflits des chrétiens avec le judaïsme d’après 70. Nous avons dû faire effort pour lire “du point de vue de Jésus dans les années 30” et “du point de vue des chrétiens dans les années 70-80”. Les commentateurs d’il y a cinquante ans ne faisaient pas cette distinction des points de vue. Elle est pourtant essentielle si l’on veut comprendre que les Evangiles ne se contentent pas de raconter le passé, mais aussi d’aider les chrétiens à vivre leur vie présente à la suite de Jésus.

 

Vue d’ensemble.


Avec les ch. 24-25, voici un cinquième “discours de Jésus”. Mathieu rassemble différentes paroles et paraboles dont le sujet principal est la fin des temps (plus précisément, le signe de l’avènement de Jésus et de la fin du monde) : après les deux fils, les vignerons révoltés, le festin nuptial des ch.21-22, voici les dix vierges, les talents, le jugement. Les chrétiens à qui s’adresse Matthieu savent ce qui s’est passé avec le siège puis la destruction de Jérusalem par les Romains entre 66 et 70. Cela explique que l’évangéliste soit aussi précis concernant la catastrophe : massacres, abomination et désolation dans le Temple, destruction pierre par pierre. Matthieu n’ignore pas les différentes persécutions subies par les premiers chrétiens (penser à St Paul, à Néron…). Pour lui, ce n’est pas la fin, peut-être est-ce une répétition avant l’heure, mais c’est surtout une invitation à vivre l’aujourd’hui avec la fin des temps comme horizon, sans savoir ni le jour ni l’heure. C’est un appel à la vigilance active, et non à vivre dans l’insouciance “comme au temps de Noé”.


C’est au fil des siècles (surtout aux 14-19èmes siècles) que certains prédicateurs enseigneront la peur du jugement. Ce n’est pas dans cet esprit qu’a écrit Matthieu. Il invite à comprendre : Heureux celui qui produit du fruit, celui qui travaille pour le champ du père (ou du maître), celui qui vit l’aujourd’hui comme le lieu où Dieu l’a planté et qui pourra présenter le fruit de son travail. Alors le maître lui dira : “C’est bien, bon et fidèle serviteur… viens te réjouir avec ton maître” 25,21.


Les paraboles ne sont pas une description de la fin, mais une image, une manière de parler pour donner à penser. Notre méditation doit passer du “Quand cela arrivera-t-il ?” (24,3) à “Comment se préparer présentement ?” Qu’apporterons-nous de nos mains lorsque reviendra le Seigneur Jésus ? Plusieurs paraboles manifestent clairement que “se mettre en tenue de service” est la manière de vivre à la suite de Jésus.

 

 

 

Catastrophes ou révélations ?


Le chapitre24 est tout entier écrit en langage apocalyptique, comme Marc 13 qui se termine par “Veillez !”. C’est une littérature habituelle au premier siècle, en monde juif. Les périodes de crises et de catastrophes sont aussi des périodes où l’homme désarçonné est à la recherche de sens pour vivre. On risque d’entendre et de croire n’importe quoi, ainsi l’annonce de faux messies, les rumeurs…

 

Le ch.24 de Matthieu n’est pas intemporel : l’invitation “Prenez garde que personne ne vous égare” fait allusion aux troubles contemporains au sein du judaïsme et de la communauté chrétienne. Haine, faux prophètes et faux messies, charité refroidie (24, 9-12), furent le lot de la communauté pour laquelle Matthieu a écrit, au point que certains se sont demandé si le Royaume arriverait un jour ! Et voici que les chrétiens sont aussi exclus de la synagogue par les responsables pharisiens (fiche 11). Pour eux, ce serait donc bien la fin…, pas pour Matthieu qui leur propose des raisons de vivre et de servir à la suite de Jésus (ch.25).


A ceux qui cherchent le refuge dans l’attente, Matthieu propose des paraboles comme : les talents, les jeunes filles prévoyantes, le serviteur fidèle ou les bénis du Père lors du jugement. Attendre la venue du Royaume, l’avènement de Jésus, ce n’est pas attendre passivement, mais se retrousser les manches (cf. le serviteur fidèle 24, 46).


La parabole des jeunes filles prévoyantes est aussi une invitation à prendre ses dispositions pour gérer sa vie de croyant dans la durée, en attendant l’époux. En effet, cette parabole reprend le thème des épousailles de Dieu avec son peuple (cf. Isaïe 54, ou Osée) que saint Jean appellera les noces de l’Agneau. Les chrétiens attendaient le retour de Jésus, mais il tarde à venir, d’où l’invitation à “tenir jusqu’à la fin”. (Cf. les Thessaloniciens qui, étonnés du retard pris par le Seigneur pour son retour, interrogeront Paul au sujet du devenir de leurs défunts, décédés avant que le Seigneur ne soit revenu, Thess 4, 13-18).

 

Jugement Tympan de Bourges Jugement Tympan de Bourges  

 

Zoom : Le jugement. 25, 31 à 46


La fresque sur le Jugement achève le discours sur la fin des temps ; elle clôt le temps de la mission publique de Jésus, et précède le livret de la Passion. La parabole du jugement est sans doute la plus connue des paraboles, en raison des innombrables représentations des portes de l’enfer où des démons fourchus enfournent les humains maudits (cf. les portails ouest des cathédrales). Aurions-nous oublié l’immense foule des élus (144.000, dit l’Apocalypse), suivie “d’une foule que nul ne peut dénombrer !”


Pour lire cette parabole, il nous faut objectiver notre lecture et dépasser les impressions ancrées dans notre mémoire. De qui parle Matthieu ? Qui sont ces hommes ? Qu’ont-ils fait ? Que leur dit Jésus ? Que disent-ils à Jésus ? La construction du récit en deux parties opposées doit aider à comprendre la dimension d’enseignement de la parabole, bien au-delà de la simple description. Elle est facile à retenir, et la conclusion de la première comme de la seconde partie relie notre activité humaine à la présence de Jésus reconnu ou non reconnu.


Si jugement il y a, il ne porte pas sur la foi, mais sur l’amour donné, sur le service rendu en faveur des défavorisés. L’étonnement des uns et des autres, en forme de question, ne recouvre aucune culpabilité ; le véritable étonnement c’est de découvrir que Jésus était présent dans le pauvre qu’ils ont rencontré. Ainsi, il n’est pas juste de dire : “Je l’ai fait pour Jésus”, il serait plus juste de dire : “Je l’ai fait, parce que j’ai rencontré quelqu’un dans le besoin et que je me suis arrêté” et c’est alors seulement que Jésus se fait reconnaître.

 

Universalisme du récit. Dans la plupart des apocalypses juives, le jugement ne rassemble que les membres du peuple élu. Ici, c’est le rassemblement de “toutes les nations”. Cela correspond à une des convictions de Matthieu : le salut est destiné à toutes les nations (cf. finale en Mt 28, 16-20). Le verdict prononcé par Jésus est justifié par le service du déshérité. Il constitue une remise en cause radicale d’une religion qui privilégierait les actes religieux par rapport aux pratiques humaines, pour obtenir le salut. Benoît XVI ne dit rien d’autre, quand il écrit : “La Parole de Dieu elle-même nous rappelle la nécessité de notre engagement dans le monde et notre responsabilité face au Christ, Seigneur de l’Histoire”. Verbum Domini p.179.
 

 

Le verdict est en même temps une révélation, un dévoilement (apocalypse = révélation) sur Jésus et sur le frère : “Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait”.
Certain contesteront peut-être l’idée du “salut pour tous” que Jésus offre à tous. Il suffit de relire la parabole du bon berger qui sort de l’enclos à la recherche des brebis dispersées (Jean 10, 16 : “j’ai encore d'autres brebis qui ne sont pas de cet enclos”).

 

Pour aller plus loin :


“Le voici, le voilà !” (24, 23-26). Plusieurs expressions du ch. 24 sont empruntées au livre de Daniel. Ecrit dans une persécution (époque des Maccabées vers – 167), ce livre cherchait à soutenir la foi des Juifs éprouvés dans leur chair et dans leur foi. Il annonce la venue d’un envoyé de Dieu, décrit de manière énigmatique : comme un fils d’homme venu dans la nuée. Les ennemis avaient érigé une statue du dieu Zeus dans le Temple : horreur et abomination ! Or, quelques années avant la révolte juive vers +40, l’empereur Caligula avait voulu installer dans le Temple de Jérusalem sa propre statue (l’abominable dévastateur). Les années qui suivirent furent des années troubles où de nombreux prédicateurs plus ou moins illuminés cherchaient à se faire entendre.

 

Durant ces années qui précédent l’encerclement de Jérusalem, beaucoup ont cherché à fuir dans un sauve-qui-peut général. Quand Matthieu rédige quelques années plus tard, il mêle des allusions à la ruine de Jérusalem avec l’annonce de la fin du monde (v. 4-31), mais il reprend l’enseignement de Jésus pour faire se déplacer la question du “quand” vers le “comment vivre ces temps ?”. “Vous aussi, tenez-vous prêts” (v. 44) introduit la parabole du serviteur fidèle et avisé qui reste attelé à sa tâche. Et nous aujourd’hui, même si nous ne vivons pas des situations aussi compliquées que la guerre juive, nous risquons cependant de nous laisser embobiner par bien des discours plus ou moins illuminés qui peuvent nous éloigner du service du frère. Ce souci de l’agir explique l’accumulation des paraboles où le faire l’emporte sur toute autre considération. Vient alors la scène du jugement où l’attention du Roi porte sur ce qui a été fait ou sur ce qui n’aura pas été fait.

 

Importance du faire. Nous connaissons l’importance que Matthieu accorde au faire, par exemple quand il écrit : “Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur, … il faut faire la volonté de mon Père” 7,21 ; ou, à propos de la famille de Jésus : “Ma mère, mon frère, ma sœur sont ceux qui font la volonté de mon Père”, 12, 50 ; ou encore le reproche : “Ils disent et ne font pas” (23,3). Nous retrouvons cette importance du faire dans les dernières paraboles. A propos des talents, nous nous étonnons de la dureté avec laquelle le troisième serviteur est balayé : il n’a rien fait de mal disons-nous…, certes, mais il n’a rien fait, il a attendu le retour de son maître.

 

L’attente du retour de Jésus, en grec “parousie”

“Quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde ?” A cette question il n’y a pas de réponse, mais un appel à la vigilance et à être actif durant ce temps. Cela diffère de l’attitude de bien des contemporains au premier siècle. Alors que certains se réfugiaient au désert, par exemple à Qumran, en attendant la venue, alors que d’autres en secret se préparaient à présenter leur propre messie sorti d’on ne sait où, les paraboles insistent sur une autre attitude, celle du serviteur fidèle que le maître trouvera à son ouvrage (24, 45-51).

 

Ainsi donc, bien loin de nous déconnecter du réel, l’Evangile de Matthieu invite le disciple à suivre Jésus en se faisant serviteur et en particulier serviteur du démuni : “Ce que vous avez fait au plus petit des miens, c’est à moi que vous l’avez fait”.

 

Prier la Parole


C’est à moi que vous l’avez fait
Seigneur,
ceux qui ont secouru tous les blessés de l'existence,
tous les meurtris, affamés, rejetés,
ceux-là, sans le savoir, c'est Toi-même qu'ils ont secouru.

 

C'est Toi-même qu’ils ont arraché à la solitude et à l’horreur,
Oui, Toi, dans ton universelle incarnation,
dans ton corps immense et crucifié,
ton corps qu’ils ont contribué à ressusciter.

 

Ainsi, sans qu'ils s’en doutent,
c'est tout homme de douleur
qui est pour eux l'homme des douleurs,
comme un sacrement de Dieu.

 

Quant à ceux qui ont ignoré les autres,
voire les ont enfoncés dans leur détresse,
n'ont-ils jamais ressenti un éclair de pitié ?
Ne les as-tu pas assumés, eux aussi ?

Olivier Clément, théologien orthodoxe

 

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Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 2078 visites

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