De l’intolérance à la liberté religieuse

Introduction à la déclaration sur la liberté religieuse

Dans le prolongement de l’anniversaire de Vatican II, notre évêque a souhaité que puisse être continuée la réflexion pour mieux connaître et mettre en œuvre les intuitions et orientations de Vatican II. La lecture à plusieurs du livret de Loïc Figoureux peut être une bonne chose, de même la reprise du DVD remis aux délégués du diocèse à Lourdes, en mars 2012. La formation permanente proposera plusieurs fiches. Voici une introduction à la lecture de la Déclaration Dignitatis humanae, (la dignité de la personne humaine) de Vatican II. Aujourd’hui encore, Dignatatis humanae continue à soulever bien des oppositions dans certains milieux d’Eglise. De fait, c’est un parcours long et tortueux au cours des siècles que celui qui mène à la reconnaissance de la liberté religieuse. Ni les outrances des guerres de religions hier, ni l’existence de sociétés multiculturelles aujourd’hui, n’ont abouti au consensus où l’on reconnait à l’autre le droit de penser et vivre différemment.


La question de la liberté religieuse, est posée aujourd’hui encore, en particulier lorsqu’un groupe religieux veut imposer à d’autres, par la violence, ses us et coutumes, parfois même ses dogmes. Quand, dans la société, un groupe veut imposer à un autre groupe, même s’il est minoritaire ses propres choix de vie, on peut se demander s’il n’y a pas atteinte au principe de la liberté religieuse.

 

Le document ci-après se contente d’évoquer l’évolution de la notion de liberté religieuse dans l’histoire des Eglises. Puissent ces quelques lignes aider à mesurer le long chemin qui a mené l’humanité – tout au moins l’Eglise catholique- à prendre en considération la “liberté de la personne humaine” comme une exigence de la liberté dans la société. 

La conversion de Constantin.


Les rapports de l‘Église à la société du 4ème siècle sont profondément modifiés avec Constantin. En 313, le christianisme devient religion officielle de l’empire romain. Les persécutions qui ont ébranlé les chrétiens dans l’empire à certaines périodes étaient l’expression d’un refus d’existence pour une autre religion. Si l’on veut retrouver une période semblable dans l’Ancien Testament, il faut rappeler ce qu’ont subi les croyants Juifs, à cause de leur foi, sous Antiochus Epiphane, suite aux exigences du pouvoir païen, (relire le livre des Maccabées). Plus lointain dans l’histoire du peuple juif, le premier livre des Rois évoque la figure d’Elie qui sacrifie les prêtres des cultes païens au mont Carmel. L’imposition de la religion de Yahvé par les armes, au temps d’Achab et Jézabel n’est pas signe de liberté religieuse.

 

Le christianisme naissant s’était peu à peu dissocié du judaïsme, dès les années 50-70. Tantôt religion tolérée, tantôt religion bannie par les princes au gré de leurs intérêts, de leurs partisans, voire de leur humeur, le christianisme reconnu par l’empire marque une ère nouvelle. La “conversion” de Constantin est autant politique que religieuse. Il espère rétablir l’unité de l’empire et place le Dieu des chrétiens au-dessus du culte de l’empereur. L’édit de Milan en 313 est d’abord un édit de tolérance qui met fin aux persécutions. (Avec Théodose, à partir de 381 mais surtout 391 le culte âïen est de moins en moins toléré.)

Au temps des Pères de l’Eglise


Tertullien (155-225). Un siècle avant Constantin, à Carthage, Tertullien défendait la liberté religieuse comme de droit naturel. Dans son apologétique, il critique la haine envers les chrétiens qu’ont les magistrats et l’empire romain : “au nom de quel droit les romains veulent-ils imposer leur religion ?”


Cyprien (200-258). A la même époque, Cyprien, évêque de Carthage, est confronté à la persécution de l’empereur Dèce, puis de Valérien. Il est un témoin privilégié de ce combat contre ceux qui veulent détruire sa religion et imposer la leur par la force. Avocat, il refuse aux avocats le droit d’utiliser des lois injustes, de condamner et d’exécuter selon leur bon plaisir, sans rechercher de quel mal les chrétiens persécutés sont responsables.


Saint-Augustin.jpg Saint-Augustin.jpg   Augustin et l’idée de contrainte (354-430). Une centaine d’années plus tard, Augustin est confronté à la doctrine de Donat (donatisme). La controverse ne fut pas une simple querelle théologique. Elle devint politique tant la violence des extrémistes donatistes entrainait de l’insécurité. En 404, la décision avait été prise par les évêques catholiques de s’opposer aux Donatistes « avec douceur dans un esprit de paix » mais l’entente entre Catholiques et Donatistes s’avéra impossible et, du point de vue d’Augustin, se posa la question : « Fallait-il recourir à la force dans la controverse avec les Donatistes ? ». Augustin n’y était pas favorable. Il justifiait ainsi sa position : « On doit être libre de choisir sa religion ». Dans ses rapports avec les Juifs il n’avait pas eu recours à la force et il respecta envers eux la liberté de culte.


Avec les Donatistes, Augustin préférait le débat d’idées ; mais, le climat d’insécurité et de violence que faisaient régner les Donatistes amena Augustin à durcir sa position. Il la justifia par la fin que visait le recours à la contrainte. Il distingua la bonne et mauvaise contrainte. « Il ne faut pas considérer la contrainte en soi, mais considérer ce à quoi elle vise, si c’est un bien ou un mal (Lettre 105,2). Augustin fait alors une différence entre une persécution injuste, celle qui est faite à l’Eglise, et une persécution juste, celle que les Eglises du Christ font aux impies (Lettre 185,2) : « Pourquoi l’Eglise ne forcerait-elle pas ses fidèles perdus à [lui] revenir, si les fils perdus en ont forcé d’autres à se perdre ? ». (Lettre 185,2).


Tout en légitimant le recours à la contrainte, Augustin insiste toujours pour que celle-ci soit modérée. Mais au cours des siècles, ce que l’on retiendra le plus souvent, c’est qu’Augustin admet la contrainte en matière de liberté de religion et l’on fait de lui une caution théologique pour les conversions forcées, l’inquisition, la guerre sainte.

Le Moyen-âge et la Réforme protestante


Dès le haut Moyen-âge la société devient peu à peu “la chrétienté”. Les musulmans et les Juifs n’appartiennent pas à cette chrétienté. Quoique tolérante, on voit apparaître chez elle des rejets qualifiés aujourd’hui d’antisémitisme : la rouelle jaune sur la poitrine, inventée par saint Louis est à situer dans la continuité du 4ème concile du Latran en 1215. L’histoire, réinventée au cours XIXème siècle, utilise la victoire de Charles Martel sur les Arabes comme justificatif contre l’Islam…


Pour St Thomas (1224-1274). La chrétienté sera tolérante pour les infidèles, musulmans et juifs. Ceux-ci, ne doivent pas être forcés à croire pour qu’ils croient ; parce que croire, est affaire de volonté, demeurer dans la foi devient affaire de nécessité. Il s’ensuit que les Musulmans et les Juifs seront contraints à remplir ce qu’ils ont promis et à tenir ce qu’ils ont reçu. Dans la pratique, ces principes ne furent pas toujours respectés. Vexations et hostilités vis-à-vis des Juifs, des Musulmans se développeront en particulier au temps des croisades (1095-1291). L’attitude de l’autorité catholique à l’égard des chrétiens passés à l’hérésie fut totalement répressive. L’inquisition épiscopale créée en 1184 devient une organisation universelle où la peine de mort est instituée contre eux, même s’ils se sont repentis de leurs erreurs. C’est la période la plus sombre de l’histoire de l’Eglise.

Au temps de la Réforme protestante.


Selon les périodes, les États ou les souverains, on se pourchasse, ou on se « tolère » les uns les autres (papistes ou huguenots). Deux camps vont s’affronter selon les mêmes principes qui commandent les pratiques semblables : persécutions, violences, guerres de religion. C’est le refus de la La Saint Barthelemy La Saint Barthelemy   tolérance en matière religieuse qui entraîne les conflits. (Ainsi Théodore de Bèze, théologien protestant, de statu européenne ou Clément VIII, pape). Pour sauver la paix dans une région, apparait en Allemagne le principe “cujus regio, ejus religio” (à chaque région, la religion du prince) ; il est consacré lors de la paix d’Augsbourg en 1533. Cela signifie que les sujets d'un prince sont contraints d'embrasser la religion de celui-ci. Un tel principe reconnait la liberté religieuse aux princes luthériens et à leurs Etats, non aux individus. Chez les catholiques, les principes exigent que les souverains soient soumis au pape. Ces principes s'opposent au principe de liberté de conscience, qui se développeront à partir de la Révolution française et du siècle des Lumières.


Il faut noter que les humanistes du 16ème siècle se rangent parmi les défenseurs de la liberté religieuse (Erasme). Henri IV, soucieux de l’unité du royaume, cherche à mettre fin aux guerres de religion. L’édit de Nantes (1598), édit de tolérance, favorise la pacification dans le pays : le roi admet l’existence de deux Eglises dans son royaume. Pour lui, la paix civile doit exister avant la concorde religieuse. C’est l’Etat qui rappelle aux deux religions le respect mutuel. Le roi exerce de fait, sur elles, une forme de tutelle qui déplaît à Rome. La révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV en 1685 réactive l’hostilité des catholiques envers les protestants.

Les débats au XIXème siècle


Mgr Dupanloup Mgr Dupanloup  Le principe de la liberté religieuse, développé au siècle des Lumières, est  condamné par Grégoire XVI (Encyclique Mirari Vos 1832) puis par Pie IX (Syllabus 1864, catalogue des erreurs condamnées par Pie IX). Sont aussi condamnés les présupposés sur lesquels s’appuyait la pensée de Monseigneur Dupanloup et de ses disciples : l’erreur n’a aucun droit, seule la vérité de Dieu a des droits. Dans ce contexte et pour dépasser le blocage, Monseigneur Dupanloup reprend l’ancienne distinction de la thèse et de l’hypothèse.


Selon la thèse, des principes universels du vrai et du droit sont affirmés sans tenir compte des circonstances, des situations dans lesquelles ces principes sont appliqués, tandis que dans « l’hypothèse » on tient compte des situations et circonstances. A la lumière de cette distinction « thèse – hypothèse » Monseigneur Dupanloup interprète de manière ouverte le Syllabus et ses condamnations. Pie IX félicite Monseigneur Dupanloup pour cette interprétation. Elle deviendra la principale référence du magistère romain concernant la liberté religieuse jusqu’au Concile de Vatican II.

 

Vatican II, déclaration sur la liberté religieuse.


Vatican II estime qu’il faut aller au-delà et dire autre chose. Cette nouvelle attitude est préparée par les enseignements de Léon XIII, Pie XII, Jean XXIII, lesquels ont affirmé nettement les droits de la conscience et de la liberté religieuse, mais ils raisonnent toujours à partir de la théorie de la thèse et de l’hypothèse.


Dignitatis humanae est appelée “Declaration” en ce que, dans ce type de document, l’Eglise fait connaître officiellement sa pensée sur une réalité qui est le bien de tous les hommes. Elle ne crée pas un droit nouveau.
L’élaboration du texte sur la liberté religieuse fut l’objet de longs et difficiles débats. Dans la 3ème session, les historiens parlent de la semaine noire en novembre 1964, pour exprimer les oppositions entre les pères. Il fallait d’abord définir la notion de liberté religieuse ; il fallait ensuite lui trouver son fondement : la dignité de la personne humaine. La liberté religieuse est “de droit naturel” : “tous les hommes sont dotés de raison et de volonté libre, pourvus de responsabilité personnelle et donc tenus à chercher la vérité et tout d’abord en ce qui concerne la religion. Ils sont tenus à adhérer à la vérité dès qu’ils la connaissent et à régler toute leur vie selon les exigences de cette vérité. Les hommes ne peuvent satisfaire à cette obligation, que s’ils jouissent, outre de la liberté psychologique, de l’exemption de toute contrainte extérieure. C’est donc faire injure à la personne humaine (et à l’ordre même établi par Dieu pour les êtres humains) que de refuser à l’homme le libre exercice de la religion dans la société, dès lors que l’ordre public juste est sauvegardé”. Le document étudie les rapports à la société civile, rappelle que l’exercice de la liberté religieuse ne peut être entravé, dès lors que demeure sauf un ordre public juste.


“Saluant avec joie les signes favorables qu’offre notre temps, mais dénonçant avec tristesse des faits déplorables, le saint Concile demande aux catholiques, mais prie aussi instamment tous les hommes d’examiner avec le plus grand soin à quel point la liberté religieuse est nécessaire, surtout dans la condition présente de la famille humaine” Déclaration, §15.


Il serait utile de relire la déclaration dans son ensemble et de manière dépassionnée, y déceler la manière dont elle précise les relations à Dieu, mais aussi les relations des hommes entre eux, de différentes conditions et dans des régimes politiques divers. Dans un monde en tension, l’Eglise reconnait la nécessité de ce chemin vers la paix et l’entente entre les hommes.
 

M.Delval et E.Hennart

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 3771 visites

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