Intelligence de la raison - intelligence du cœur

Conférence à deux voix : Mgr Jaeger et M.Coutel

 

Intelligence, raison et foi Intelligence, raison et foi  Le service diocésain de Formation Permanente avait demandé à Mgr Jaeger et M.Charles Coutel, de l’université d’Artois, d’intervenir dans un échange à deux voix sur le thème de la formation indispensable à tout chrétien. Mr Charles Coutel a choisi d’évoquer l’itinéraire spirituel de Charles Péguy. Il y a juste cent ans, le 5 septembre 1914, à Villeroy, à 15 km de Paris, tombait le lieutenant Péguy, à la tête de sa section. Il avait 41 ans. Son œuvre est immense et variée.

 

(Charles Coutel)

 

Pas évident, de croire…

Toute neuve, toute sincère dans l’enfance, dans la simplicité familiale d’Orléans, la foi de Péguy se cherchera, et se tracera son chemin dans les méandres de sa vie. Cette foi de son enfance, il la vivra, il la rejettera, il la retrouvera. Pas étonnant, dès lors, qu’il puisse dire que pour lui, Noël, c’est l’horizon de Pâques, c’est l’horizon des commencements, l’horizon de la nouveauté. Il a tant célébré l’enfance !

 

Sa foi - comme d’ailleurs ses divers engagements - il ne la laisse pas s’imposer à lui comme une évidence ! Sa vie sera marquée de décisions d’apparence parfois contradictoire, mais elles se laissent guider par l’exigence d’une fidélité sans faille. La foi de Péguy n’a pas résisté à l’air du temps, lors du Lycée, à l’âge de 16 ans. Il ne se marie pas à l’église, et ne fait pas baptiser ses enfants. Au rythme des événements, on le verra devenir socialiste, à Normale Sup., rue d’Ulm, mais rompre avec Jaurès en 1898. On en fera un belliciste revanchard (il y a eu la guerre de 70), proche de Barrès, mais il fustige les va-t-en-guerre. On le dit nationaliste, mais il sera un ardent défenseur de Dreyfus. Il fonde Les Cahiers de la Quinzaine, mais rompra avec ses amis et collaborateurs et avec leur positivisme.

 

L’intelligence et la liberté

Il n’y a pas de République sans vie intellectuelle, il n’y a pas de christianisme sans vie intellectuelle. Donc du débat, de la critique, de la remise en cause. Dans la société, la trinité d’idoles qui se nomment argent, orgueil, pouvoir - qui font facilement bon ménage ensemble ! - est porteuse de mort, et alors, la mystique, créatrice du bonheur du vivre-ensemble, se dégrade facilement en politique (au sens rapetissé du mot). De même, un christianisme ‘habitué’, sans questionnement et sans climat de liberté, s’asphyxie et meurt : c’est en cela que la ‘controverse’ (avec d’autres, et surtout avec soi-même) fait partie de la foi. Avec quelle sincérité, en 1910, il écrira : « J’ai retrouvé la foi, je suis catholique ! »

 

Incarnation

Un mot-clé de Péguy. Les réalités et les événements de notre 21ème siècle (les religions, le politique, l’œcuménisme, les richesses, la paix…) invitent ainsi, avec Vatican 2 et le pape François, à ne pas déserter la terre des hommes.

 

(Jean-Paul Jaeger)

 

La Vérité : quelle vérité ?

Accéder à la vérité, saisir la vérité, embrasser la vérité, vivre dans la vérité…

Il ne s’agit pas du même type de démarche dans tous les domaines : chacun d’eux a ‘son’ critère de vérité :

- quand ‘ça’ fonctionne bien, dans un système, avec des données objectives (une machine, les mathématiques), qui se constatent,

- quand quelqu’un est en accord avec soi, qu’il fait preuve d’authenticité,

- quand la vie personnelle et la vie sociale peuvent se lire et s’expliquer par des systèmes ouverts, qui les dépassent et leur donnent sens (≠ relativisme),

- quand la fidélité à une mémoire conduit vers un avenir et vers des engagements avec d’autres.

 

La vérité de la science

La science risque toujours d’enfermer dans ses outils, ses lois et ses principes, par une suffisance qui prétend définir tout l’humain et éclairer le tout de l’histoire humaine. Inversement la foi est assez sereine et assez libre pour apprécier la richesse de la science et de ses découvertes… Elle est d’un autre ordre. Sans mépris pour la raison et ses capacités, capable au contraire de dialoguer avec la raison.

 

Intelligence du cœur

Intelligence, raison et foi 3 Intelligence, raison et foi 3  Pour le croyant, il y a tout un travail d’intelligence à opérer, travail de recherche de sens, de confrontation avec d’autres, d’exigence de clarté…

… et alors il y aura place pour l’adhésion du ‘cœur’ (au sens existentiel du mot) à une vérité qui ne s’impose pas. Le cœur, c’est à la fois cette intériorité intime et cette ouverture à ce qui dépasse l’intelligence abstraite, qui est amour en même temps que vérité. Le cœur, alors, adhère, librement,  à une parole qui éclaire, à un appel qui ouvre, à un avenir qui donne sens, à une espérance qui donne force. Et Celui que le cœur nomme Dieu parle dans l’humanité, par l’amour qui y est vécu. La vérité a besoin de l’amour (qui est Quelqu’un) pour devenir message-pour-moi, et l’amour a besoin de la vérité (qui est Quelqu’un) pour devenir appel-vers-moi. C’est ainsi que l’espérance (la petite Espérance, entre la foi et la charité), riche d’ouverture et de liberté, sans cesse célébrée dans l’œuvre de Péguy, est capable, malgré sa ‘petitesse’ de petite fille, de changer la vie et le monde. A un siècle de distance, Péguy peut éclairer nos routes et tonifier nos engagements.

Pierre Nevejans

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 5252 visites