Fiche 7 Abraham

Ch. 22 et 23, Le non-sacrifice d’Isaac.

Zoom : 22, 1-18 Isaac

Section précédente.

Au chapitre précédent et pour la seconde fois, Abraham a fait passer Sara pour sa sœur. Les différences entre le récit avec Pharaon et celui avec Abimélek sont scrutés par les exégètes. On peut se contenter de dire que les rédacteurs ont recopié des documents qui leur sont antérieurs ; on peut aussi supposer qu’ils ont apporté des développements qui précisent l’évolution d’Abraham et ce que son Dieu souhaite pour lui, en particulier sur sa manière “d’utiliser” sa femme selon les nécessités du moment. On peut supposer aussi que les rédacteurs entendent les questions de leur temps et cherchent à y répondre. Parmi ces questions au 6ème siècle : quelle fréquentation est tolérée avec les clans étrangers (par ex. le mariage entre clans différents ; l’alliance avec Abimélek, etc.) ?

Confrontation ou cohabitation ? Lot ; les rois ; Abimélek. Si Abraham et sa descendance sont appelés à porter la bénédiction pour toutes les nations, comment cela se fera-t-il alors qu’Israël a été détruit par ces nations ? Le fait que Dieu prend la défense d’Agar et d’Ismaël quand ils sont rejetés hors du clan d’Abraham, manifeste que Dieu n’agit pas comme les humains, qu’il n’a pas le même regard. A la mort d’Abraham, on verra les deux fils Ismaël et Isaac enterrer ensemble leur père (fin ch. 25) et le rédacteur n’oublie pas de signaler la descendance d’Ismaël. (Une descendance de 12, fréquente dans la Bible, est un signe de bénédiction. Ainsi pour Nahor, père de Rebecca, pour Jacob 35, 22-26, Ismaël 17,20 et 25, 12-16, Esaü 36, 10-14).

 

Lecture d’ensemble.

Voici quelques questions pour commencer la lecture de Genèse 22 :

·         Quelle lecture faisons-nous habituellement de ce chapitre ?

·         Quelles sont les étapes du récit ?

·         Quels sont les rôles des différents personnages (dans leurs actes, leurs paroles) ?

·         Que vient faire cet épisode dans l’ensemble de l’histoire d’Abraham ?

 

Abraham avait gardé son fils, son unique, et voici maintenant que le Seigneur lui demande d’offrir ce fils, ultime dépouillement. Bien sûr nous connaissons la fin de l’histoire, ce qui empêche notre esprit de mesurer ce que signifie le dépouillement d’Abraham. La dimension “sacrifice humain“ heurte notre sensibilité et nous égare ailleurs, nous empêche de penser à l’épreuve du dépouillement. Abraham ne garde pas la mainmise sur ce fils que Dieu lui a donné… Mais comment Dieu peut-il demander de l’offrir en sacrifice ?

 

La tradition a tant insisté sur le titre “sacrifice d’Isaac”, que nous en oublions de lire la première ligne, 22,1, qui décrit le sens de cet épisode : “Dieu mit Abraham à l’épreuve” ; et Abraham répondit : “Me voici !” Il nous faut donc lire ce récit comme un test, une épreuve posée par Dieu à Abraham. Or, nous utilisons le titre “le sacrifice d’Isaac”. Certaines traditions religieuses préfèrent parler de ligature d’Isaac, insistant sur Isaac ligoté sur l’autel, v.9. Nous pourrions aussi dire, avec le père Christophe Raimbault, lors de la journée de catéchèse à la Malassise : “le non-sacrifice d’Isaac”. On comprend le refus d’une image de ce Dieu qui promet, qui donne, puis reprend. Mais ce récit est peut-être à lire comme la dernière étape du chemin de dépouillement vécu par Abraham. Les acteurs principaux sont Dieu et Abraham. Que disent-ils, que font-ils ?

 

A la première étape de la saga, au ch.12, Dieu demande : “Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père…”. C’est déjà un dépouillement, une déchirure. L’étape suivante, en Egypte, manifeste que c’est Abraham qui gère, y compris ce que doit faire Sara. On peut même dire que la relation avec Sara est une possession de Sara où Abraham peut l’utiliser selon ses propres intérêts. A ce moment-là, Abraham n’est pas bénédiction pour Pharaon. Ensuite, en laissant Lot choisir le meilleur du pays, Abraham vit une autre forme de dépouillement. Lors de la rencontre avec Abimélek, lors du serment, une évolution se manifeste quand Abimélek demande à Abraham d’avoir une attitude de bienveillance, sans trahison ni tromperie (21, 23-24) ; les deux clans vivent ensemble sur le même lieu. Le renvoi d’Agar puis la séparation d’avec Agar et Ismaël étaient aussi une épreuve pour Abraham. Le rédacteur montre en ces occasions que le Seigneur a pris soin des expulsés. Une manière de signifier que Dieu ne les abandonne pas, que le regard de Dieu n’est pas le même que celui d’Abraham.

 

Le récit se termine à nouveau par la promesse d’une descendance nombreuse, et elle aussi portera la bénédiction à toutes les nations de la terre, v.17-18. Ces dernières paroles reprennent celles du début de l’histoire d’Abraham (12, 2-3 et 18, 17-19). Pour cela, il faut qu’Abraham apprenne à dire non à la convoitise, qu’il vive des relations apaisées avec le voisin, qu’il accepte la dépossession, jusqu’à ne pas épargner son fils unique. C’est un des fils conducteurs pour lire toute la saga, où Abraham est appelé à avoir des relations plus justes avec sa femme, avec les autres, avec les autres clans de la terre.

 

Zoom : 22, 1-18 Isaac

L’initiative vient de Dieu. “Me voici”, répond Abraham, tout comme le fera Moïse, en Exode ch.3. Rien dans le texte n’exprime les sentiments que pourrait avoir Abraham : ce n’est pas l’objet du récit. (Il est très rare que des récits bibliques entrent dans la dimension psychologique des personnages, comme le font les auteurs modernes). Le titre ‘Isaac’ donné au zoom, devrait plutôt être ‘Abraham’ car, du début à la fin, c’est Abraham qui se trouve sur le devant de la scène. Cette scène accumule les détails aux v.3-10, (se leva, sangla, prit avec lui, fendit, leva les yeux…), un peu comme s’il fallait rendre compte du temps qui s’écoule jusqu’au geste ultime que l’ange du Seigneur va arrêter. “Me voici !” redit la disponibilité d’Abraham à une nouvelle situation. Une parole confirme le sens du récit : “Je sais maintenant que tu crains Dieu, toi qui n’as pas épargné ton fils unique pour moi”.

 

La conclusion du récit reprend ensuite la promesse faite au ch.12 : “En toi seront bénies toutes les familles de la terre”, ce qui est l’objet de cette saga d’Abraham. Les Juifs du temps de l’Exil pouvaient se demander si cette histoire avait du sens pour eux. Leurs descendants reliront cette histoire comme une certitude que Dieu ne les abandonne pas et qu’ils doivent porter cette bénédiction.

 

Beaucoup de choses ont été écrites concernant les sacrifices humains et leur rapport avec Isaac. Les représentations iconographiques présentent souvent le moment où l’ange intervient. Ces représentations sont commentées pour dire que Dieu ne veut pas du sacrifice humain. Cette interprétation sera amplifiée par l’esthétisme dramatique de la Renaissance, alors qu’au Moyen-âge, on parlait d’Isaac comme préfiguration du Christ. On insistait davantage sur la dimension symbolique et dogmatique. Au Saint Sépulcre à Jérusalem, côté orthodoxe, deux mosaïques représentent côte à côte Isaac sur l’autel et le Christ en croix. Tout ceci est intéressant mais ne doit pas faire oublier l’hypothèse première où Abraham doit se dépouiller de tout pour devenir bénédiction pour toutes les nations : “parce que tu n’as pas épargné ton fils unique…”.

 

Par sa forme, le ch. 22 est un récit qui se veut universel. Il n’y a aucune précision de temps, excepté ‘par la suite’ et ‘le troisième jour’. Aucun lieu n’est déterminé (sur une des montagnes, sans aucune précision ; Moriyya est inconnu). Cette manière de faire laisse entendre que ce récit n’est pas une affaire personnelle entre Dieu et Abraham mais représente une situation qui concerne tout croyant à l’égard de Dieu : jusqu’où va notre fidélité à Dieu ? A quel dépouillement sommes-nous appelés ? Et Lui ne nous abandonnera-t-il pas ?

 

Les acteurs de second rang : les serviteurs, c’est-à-dire le personnel attaché à Abraham ; Isaac n’intervient que pour poser des questions. L’ange du Seigneur : c’est une manière de dire Dieu.

Voir, est vu. Certaines traductions parlent de Dieu qui pourvoit. Cela rend le texte plus facile à lire, mais ne rend pas compte du jeu de mot : Le Seigneur voit, le Seigneur est vu. La montagne où Dieu est vu est probablement Jérusalem. Abraham retourne à Béer-Shéva ou Bersabée ou Puits-du-serment, nom qui fait mémoire de l’alliance et du serment conclus entre Abraham et Abimélek.

 

Pour aller plus loin

La montagne. En bien des occasions, la montagne (sans précision de nom) est le lieu de la rencontre avec Dieu : Morrya, le mont des béatitudes, le mont de la Transfiguration, Jésus se retire pour prier dans la montagne, le festin sur la montagne… Ici : La montagne où Dieu est vu.

Bélier ou Agneau. Certains commentateurs disent qu’en sacrifiant un bélier et non un agneau, Abraham sacrifie son pourvoir, son autorité de père-patriarche, devenant ainsi celui qui a accepté la dépossession. Peut-être !

Le troisième jour. Cette formule sera reprise par les auteurs du Nouveau Testament pour inscrire la résurrection dans un temps hors du temps, le temps de l’intervention de Dieu. On trouve l’expression avec Osée, 6,2 ; ou encore avec Jonas, trois jours dans le poisson.

 

Ch. 12 et 22 à rapprocher. “Va vers le pays que je te montrerai”… “Va vers la montagne que je te montrerai…” : même arrachement en début et fin de la saga. Ceux qui lisaient ces récits ont vécu, eux aussi, des arrachements mortifères (exil, quitter le pays pour aller où ? est-ce nulle part ? Dieu sait où, pas moi ?).

22, 15-19 En reprenant la bénédiction des premiers versets du ch.12, l’écrivain sacré crée une inclusion pour l’ensemble de la saga, donnant le sens de la promesse divine.

Milka et Nahor, 22, 20-24. Personnages oubliés depuis le début de l’histoire d’Abraham, Milka et Nahor reviennent ici, avec une descendance et, parmi elle, Rebecca dont on parlera aux chapitres suivants. C’est un écrivain compétent qui assure les liens de continuité avec l’ensemble de la Genèse. La Genèse n’est pas une succession de pièces indépendantes, mais quelque chose de construit avec la perspective de découvrir Dieu dans cette histoire et dans notre propre histoire.

 

En racontant et relisant l’histoire d’Abraham dans un autre contexte d’histoire, marqué par les épreuves, les ruptures et les déchirures de l’Exil, les rédacteurs ont provoqué leurs auditeurs à découvrir des rapprochements qu’ils n’auraient pas perçus : le lien avec le Dieu d’Abraham se continue avec leur histoire à eux ; en ce sens ces récits sont symboliques, ils servent chaque génération à se relier avec les précédentes et à Dieu !

 

Prier la Parole

 

Dans le ciel d’Abraham. Hubert Bourel et Marie-Louise Valentin :

https://www.youtube.com/watch?v=DVMiLbpZjbA

 

R. Nous sommes les étoiles dans le ciel d'Abraham,

Des millions d'étincelles, enfants de la promesse.

Nous sommes les étoiles dans le ciel d'Abraham,

Des millions d'étincelles qui brillent au cœur de Dieu.

 

1- Le premier des croyants a quitté son pays

Quand Dieu l’a appelé à marcher avec lui.

Pèlerin d’avenir, il a conduit son peuple

Avec Moïse, avec David, nous chantons l’espérance.

 

2- Le premier des croyants a regardé la nuit

Les étoiles du ciel, promises à l’infini.

Il a vu ses enfants, sa grande descendance.

Avec Moïse, avec David, nous chantons l’espérance.

 

3- Le premier des croyants a donné à manger

Aux visiteurs de Dieu venus lui annoncer :

Sara aura un fils, car Dieu fait des merveilles.

Avec Moïse, avec David, nous chantons l’espérance.

 

4. Le premier des croyants a aussi accepté

De sacrifier son fils, mais Dieu l’a appelé :

Ne lui fais aucun mal, car tu m’as fait confiance.

Avec Moïse, avec David, nous chantons l’espérance.

 

Complément de bibliographie : en audio les cours de Thomas Römer sur Abraham à la catho de Paris, “La construction d'un ancêtre : la formation du cycle d'Abraham”

https://www.college-de-france.fr/site/thomas-romer/course-2009-02-11-14h00.htm

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 84 visites