Le chant grégorien

Un des trésors de l'Eglise

 

Le chant grégorien

Présentation par sœur Adeline, maîtresse de Choeur
 
 « Il faut rendre aux hommes une signification spirituelle, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien » (Saint-Exupéry).
 

1. Motifs de notre attachement au chant grégorien

 

1. Chant propre de la liturgie romaine

 

Quand le Concile Vatican II a parlé du chant dans la liturgie, il a pour ainsi dire « canonisé » le chant grégorien : La tradition de l’Église universelle a créé un trésor d’une inestimable valeur…L’Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d’ailleurs, doit occuper la première place[2]. Les moniales sont appelées à « prêter leur voix à l’Église »[3]. Le premier motif de notre attachement au grégorien c’est notre attachement à l’Église dans sa catholicité, son universalité, qui rassemble les hommes de tous les lieux et de tous les temps. Je voudrais citer ici le Cal Joseph Ratzinger : La langue latine est et demeure la langue officielle de l’Église, même si aujourd’hui celle-ci emploie diverses langues pour […] sa liturgie. Précisément, dans cette multiplicité de langues et de cultures, le latin, qui fut pendant tant de siècles le véhicule et l’instrument de la culture chrétienne, garantit non seulement la continuité avec nos racines, mais demeure plus que jamais important pour resserrer les liens de l’unité de la foi dans la communion de l’Église[4].
 

2. Richesse du répertoire

 

La vie bénédictine est ordonnée à la célébration solennelle de la liturgie. Or, le répertoire du chant grégorien est un trésor si complet, si riche, qu’il offre des pièces à chanter pour toute l’année liturgique, à toutes les heures du jour. On ne s’en lasse jamais !
 

3. La « Bible chantée »

 

Le troisième motif est encore plus intrinsèque au chant grégorien. À la base de la liturgie, il y a la Parole de Dieu. Elle a été traduite en latin, et ce sont ces mots latins qui ont exprimé leur musique dans le chant[5]. Le chant jaillit du texte qui a été choisi dans les Psaumes surtout, et dans le Nouveau Testament, c’est la Parole de Dieu méditée et chantée : le chant grégorien, c’est « la Bible chantée » (abbé Jeanneteau), « il fait resplendir la Parole de Dieu dans le sanctuaire » (Dom Saulnier). Cette fois citons Benoît XVI, dans son discours aux Bernardins en septembre dernier : « Les moines, par leurs prières et leurs chants, doivent correspondre à la grandeur de la Parole qui leur est confiée, à son impératif de réelle beauté. De cette exigence capitale de parler avec Dieu et de Le chanter avec les mots qu’Il a Lui-même donnés est née la grande musique occidentale. Ce n’était pas là l’œuvre d’une ‘créativité’ personnelle… Il s’agissait plutôt de reconnaître attentivement avec les ‘oreilles du cœur’ les lois constitutives de l’harmonie musicale de la création, les formes essentielles de la musique émise par le Créateur dans le monde et en l’homme, et d’inventer une musique digne de Dieu qui soit, en même temps, authentiquement digne de l’homme et qui proclame hautement cette dignité. »
 

4. Un chant consacré[6]

Un nouveau motif découle du précédent : né de la méditation de la Parole de Dieu, né de la prière, le chant grégorien est prière. Il est maître de prière. Il est aussi maître de vie consacrée, car c’est un chant vraiment consacré à Dieu, il a une âme de moine. Il y a beaucoup de musiques sacrées, mais le chant grégorien a poussé la consécration à Dieu jusqu’à l’absolu des vœux de religion : c’est un chant pauvre, chaste et obéissant.
C’est un chant pauvre. À côté de la richesse de la polyphonie, il n’a à offrir qu’une ligne, une seule. Il n’emploie que des intervalles modestes, tout au plus la quinte. Son rythme ignore les mesures : il est limité au rythme des mots eux-mêmes. Mais sa pauvreté est vraiment évangélique, ce n’est pas de l’indigence. Il ne manque rien au chant grégorien, il est riche des vraies richesses. La ligne grégorienne est simple, souple, alerte, libre d’allure, allant droit à l’essentiel, dégagée du superflu même dans la luxuriance des ornements ; belle, en un mot, de toute la beauté d’un art en pleine maîtrise de soi.
C’est un chant chaste. Il ne veut plaire qu’à Dieu seul, il évite toute coquetterie qui attirerait l’attention sur lui-même, toute sensualité si atténuée soit-elle, toute sentimentalité, toute sensiblerie. Il lui arrive souvent d’exprimer les passions humaines (amour, crainte, espoir, tristesse, joie…), mais il leur enlève comme par enchantement leur caractère passionnel, anarchique, pour les présenter dominées par l’immense paix divine. Il a visé et réussi à obtenir la transparence maximum au message spirituel dont il est porteur : il arrive à révéler au dehors la présence intime de Dieu. Voir Dieu et le faire voir aux autres est promis à la béatitude des cœurs purs. Discipline exigeante, mais libératrice : la mélodie grégorienne s’élance légère, spontanée, plus musicale que jamais. Là encore, liberté et spiritualité vont de pair.
C’est un chant obéissant. Pauvreté des moyens et pudeur de l’expression n’étaient que des préparations. Dans la voie du renoncement, l’essentiel restait à faire. Il fallait renoncer à n’être que musique et accepter le rôle second de serviteur du texte liturgique. La mélodie se fait obéissante à la Parole de Dieu. C’est cette obéissance qui, en arrachant définitivement la mélodie à elle-même, la consacre, la rend sacrée. Le chant grégorien réalise à la lettre ce mot de l’Évangile : Celui qui veut devenir mon disciple, qu’il se renonce et qu’il me suive.
 

5. Chant de l’unité

     Bien sûr, le chant grégorien n’est rien sans ceux qui le chantent. Pour eux, il est une école de l’écoute : écoute de la Parole de Dieu ; écoute de la mélodie qui la traduit : il faut que les exécutants se soient assez assimilés la technique et le style du chant grégorien pour en goûter et en restituer les nuances ; écoute des chanteurs entre eux. Car le chant grégorien est fait pour être chanté à plusieurs. C’est sa manière à lui d’être « polyphonique ». Chaque voix y a sa place, aucune ne domine, leurs timbres s’enrichissent les uns les autres. Par l’écoute mutuelle, les voix se simplifient, s’harmonisent tout en devenant plus personnelles. Le chant grégorien est le chant de l’Unité, il réalise la fusion des âmes comme des voix. Cette loi de l’unité, dans la ferveur et l’intimité de l’adhésion personnelle au Mystère, est la loi même de l’Église.[7] C’est aussi l’idéal monastique, cette école du service divin, où l’on cherche à être un seul cœur et une seule âme dans la louange de Dieu.

2. Histoire du chant grégorien

    Le chant grégorien est né dans le Nord-Est de la France. Et c’est toute une aventure !
   Quand les premiers chrétiens ont commencé à prêcher l’Évangile autour du bassin méditerranéen, ils ont aussi diffusé le culte naissant de l’Église. Les Apôtres étaient juifs, et ils ont conservé les usages liturgiques de leur milieu originel – lecture de la Bible, chant des psaumes – tout en mettant la Cène du Seigneur au centre de la liturgie. À cette époque, il n’y a pas encore un culte unique. Chaque région le célèbre à sa manière, et le chante dans sa propre langue.
    En 754, le Pape Etienne II vient séjourner avec sa cour à l’abbaye Saint-Denis et renouvelle le sacre du roi des Francs, Pépin le Bref. À cette occasion, Pépin découvre les usages liturgiques de Rome. Comprenant qu’une unité liturgique dans tous ses territoires permettrait de consolider leur unité politique, il décide l’adoption de la liturgie romaine dans son royaume, et demande à Rome d’envoyer des livres liturgiques, et des chantres pour enseigner les chants, car la musique ne s’écrit pas encore. Mais les chantres romains ne restent pas, et ceux de Gaule se voient devant la tâche de composer les mélodies pour pouvoir chanter les textes romains.
    C’est ainsi qu’à la fin du 8e siècle, entre Aix-la-Chapelle, Reims et Rouen, les chantres des cathédrales et des monastères vont composer ce chant que l’on appelle alors ‘romain’, mais que les savants appellent plutôt aujourd’hui ‘carolingien’ à cause de l’époque de sa composition, ou encore ‘romano-franc’ : romain par le texte, franc par la mélodie.
    Sous la pression du pouvoir politique, le chant carolingien va supplanter peu à peu les anciens chants liturgiques dans toute l’Europe. Remplacer en chaque région une tradition musicale par une autre était un tour de force. Comment y réussir ? En attribuant la composition du nouveau chant à un personnage illustre. On va l’attribuer à saint Grégoire le Grand, pape de 590 à 604. Et ainsi, ça deviendra ainsi le « chant grégorien ».
    Pourquoi saint Grégoire ? D’abord, parce ce chant est celui de la liturgie romaine, la liturgie du pape, donc de saint Grégoire. Et surtout, parce qu’avant d’être pape, Grégoire a été moine. Ayant vécu une génération après saint Benoît (+547), il a connu des disciples de saint Benoît. Il a recueilli leurs témoignages pour écrire la première biographie de saint Benoît (Dialogues). De plus, il a connu et recommandé la Règle de saint Benoît. Il a fondé des monastères. Et quand il a eu besoin de missionnaires pour évangéliser les Angles, ce sont des moines qu’il a choisis. Or, le clergé mérovingien et carolingien est encore très près du monachisme. Saint Grégoire reste pour les moines un chef de file sans égal.
Après le Moyen Âge, on ne parlera plus de chant grégorien, jusqu’au 19ème siècle. On parlera de « plain chant », (cantus planus = chant égal, à l’unisson, pour le distinguer de la polyphonie qui apparaît alors). À partir du Concile de Trente, au 16e siècle, il y a eu une nouvelle centralisation de la liturgie : elle a été très progressive, en fait, et elle a abouti en 1908, quand Pie X a promulgué un livre unique pour l’Église universelle. Après le Concile Vatican II, cette unité a volé en éclats.
Curieusement, c’est en France, berceau du chant grégorien[1], qu’il a été le plus abandonné. L’État s’en est inquiété : il a organisé des stages de chant grégorien dès les années 1980, pour éviter que ce patrimoine de la culture française disparaisse de son territoire. Allait-il devenir une pièce de musée ? Non. Il est encore vivant dans les monastères et même les paroisses de France. Paul VI, qui s’était alarmé bien avant l’État français de la disparition du chant grégorien en France, avait supplié Dom Jean Prou (Abbé de Solesmes, supérieur de notre Congrégation de 1959 à 1992) de garder vivant ce trésor dans sa congrégation. En quelque sorte, nous sommes envoyés en mission spéciale pour que le chant grégorien ne soit pas seulement un sujet scientifique passionnant, ni un produit du show-business, mais pour qu’il reste ce qu’il est essentiellement : une réalité spirituelle, le bien propre de l’Église. Car pour comprendre vraiment le chant grégorien, de l’intérieur, il faut avoir la foi et en vivre.


[1] En particulier chez nous ! L’abbaye Saint-Bertin a eu un grand rayonnement dans le domaine musical.
[2] Constitution liturgique Sacrosanctum concilium, n°112 et n°116.
[3] Déclarations sur la Règle, n°32.
[4] J. Ratzinger, Discours lors de la Conférence de presse, 9 septembre 1997.
[5] On ne peut donc ‘chanter en grégorien’ qu’en latin, car le chant grégorien a jailli de l’accentuation latine.
[6] D’après une conférence de Dom Jean Claire, ancien Maître de Chœur de Solesmes.
[7] Cf. Dom Jean Gaillard, Vox laudis, 1961.

 

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