Fiche 5 Abraham

Abraham fiche 5

18-19 Rencontre sous la tente. Intercession pour Sodome

Zoom : 18, 22-33 La prière d’intercession d’Abraham

 

Section précédente. Le titre habituellement donné au ch. 17 renvoie à l’alliance et à la circoncision. Dieu donne à Abram et Saraï un nom nouveau. La lecture de la fiche 4 a provoqué plus d’un lecteur à s’interroger sur la chronologie d’Abraham et le contexte dans lequel il évolue : cela est diffèrent de ce que nous avons pu apprendre autrefois. Aujourd’hui, les exégètes pensent que les textes de la Genèse sont le fruit d’écritures rédigées à différentes époques. Des compilateurs ont organisé les documents à leur disposition ; parfois même, ils ont inventé pour éduquer les mentalités de leur temps. La réflexion religieuse ne peut être la même selon que les auteurs vivent au Xème siècle, début de la royauté avec Saül et David, ou au 6ème siècle, au moment où tout s’écroule avec les invasions venues de Mésopotamie. Que devient alors le sens de Dieu, quand ceux qui l’adorent sont anéantis et deviennent des dominés ? Dieu s’intéresse-t-il encore à un peuple humilié et vaincu ? Les traditions théologiques des autres religions avaient habitué les croyants à voir le dieu comme celui qui est du côté des vainqueurs. Or Israël est vaincu et en partie déporté en Mésopotamie. C’est une autre réflexion que mènent les Juifs. Ils se considèrent comme des séparés (par la circoncision) et affirment que leur Dieu leur reste fidèle, même si eux ne l’ont pas été. Désormais, la fidélité à l’alliance conditionne la foi juive pour les siècles à venir.

 

Lecture de l’ensemble

Les ch. 18-19 sont construits autour des personnages d’Abraham et de Lot, et des villes de Sodome et Gomorrhe : la rencontre sous la tente au désert, la réaffirmation d’une prochaine naissance pour Sara ; le dialogue entre le Seigneur et Abraham au sujet de Sodome ; la rencontre de deux personnages avec Lot ; la méchanceté de la ville. Les interlocuteurs pressent Lot de s’enfuir. Un paragraphe supplémentaire a été ajouté, concernant les filles de Lot. Ce paragraphe (19, 30-38), est l’occasion d’expliquer l’origine des Moabites et des Ammonites. Fréquemment, des textes anciens comportent des notes explicatives, comme l’explication de la statue de sel, ou l’origine de certains noms de peuples, ou à propos de Caïn, Abel, Cham, Set ou Japhet, etc. La science qui étudie ces manières de faire s’appelle l’éthologie.

 

Abraham visité à Mamré 2 Abraham visité à Mamré 2  L’hospitalité. Les deux chapitres 18-19 ont en commun la mise en valeur de l’hospitalité d’Abraham et de Lot. Alors que les écrits des prophètes dénoncent souvent les injustices de leur temps, alors que les textes législatifs interpellent sur le souci du pauvre, de la veuve et de l’orphelin, voici une autre attention. Cela commence par la rencontre d’Abraham avec trois visiteurs et l’hospitalité d’Abraham y est valorisée. Au chapitre suivant, Lot est visité par deux envoyés du Seigneur. Son hospitalité, elle aussi, est valorisée. On imagine aisément qu’à l’époque où Israël est détruit, l’hospitalité ne soit pas la première des valeurs. Le rédacteur vient de décrire l’alliance de la circoncision. Il développe l’attitude qui plaît à Dieu : Abraham partenaire de Dieu et Lot que l’on a un peu oublié au cours des chapitres 14-17 sont reconnus pour leur hospitalité.

 

Principaux personnages. Dans les deux récits, ch. 18 et 19, le Seigneur demeure l’acteur principal. La rencontre avec Abraham sous la tente nous est familière à cause de l’icône de Roublev, improprement appelée la Trinité. Roublev a réduit les personnages à trois, négligeant Abraham et Sara.

Il est rare qu’un texte biblique donne autant de détails des comportements et des gestes d’accueil. La succession des gestes est interrompue par la question : Où est Sara ta femme ? Le dialogue avec le Seigneur se poursuit avec l’annonce de la naissance d’un enfant pour Sara qui entend derrière le rideau. C’est en elle-même qu’elle rit. Elle émet l’objection de l’âge pour elle, et plus encore pour Abraham. Le Seigneur interroge Abraham sur le rire de Sara et confirme le renouveau par une naissance. Peut-on faire entendre une telle nouvelle à un peuple exterminé ? C’est à nous de lire “à deux niveaux” : l’histoire d’Abraham et l’histoire d’Israël humilié par Nabuchodonosor. Israël peut-il naître de nouveau ?

 

C’est ici qu’est insérée la longue prière d’intercession d’Abraham (zoom). Le contenu du dialogue expose une question de tous les temps : pourquoi la mort de l’innocent ? Quelle est la justice de Dieu ? Parler de miséricorde suppose la question solutionnée, ce qui n’est pas réalisé lors de l’écriture de ces récits. Le récit d’intercession témoigne d’une évolution dans l’idée qu’Israël se fait de Dieu.

 

Zoom 18, 22-33 La prière d’intercession d’Abraham

 

La question est exprimée par Abraham : “vas-tu supprimer le juste avec le coupable ?”.Cela ne concerne pas le sauvetage de Lot, mais celui de tous les justes : détruire la ville lorsqu’il y a des innocents n’est pas une chose à faire. L’écriture de cette intercession correspond à une époque où la mentalité interroge ce qu’on appelle la justice de Dieu…  Cette question devait hanter les Juifs au moment de la destruction de Jérusalem et du Temple en -587, lorsque les armées de Nabuchodonosor ont tué indistinctement les gens de Judée ou les ont déportés.

 

La mise en scène de la prière d’Abraham signifie que les rédacteurs ne supportaient plus que Dieu soit l’auteur d’une justice expéditive (à la différence du déluge, Gn 6-9). On peut même voir, de la part d’Abraham et de ceux qui ont rédigé le texte, une invitation au pardon, v.24 et 26 : supprimeras-tu donc et ne pardonneras-tu pas en raison des 50 innocents ?... Si je trouve 50 innocents,… je pardonnerai à toute la ville.

 

Cette réaction peut être transposée à toute époque de l’humanité : que ce soit la destruction de Jérusalem par les romains en + 70, que ce soit le sac de Constantinople par les croisés en 1204, le massacre de la saint Barthélémy en 1572, les guerres du XXème siècle, Hiroshima ou Nagasaki, les guerres de G. Bush ou de Daesh, Mossoul et Raqqa : “Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le coupable ?”. Mais Dieu est-il responsable de tous ces crimes ?

 

Il y a quelque chose de moderne dans l’expression d’Abraham, sa familiarité, son insistance devant le Seigneur. Le dialogue ne fait pas appel à des intermédiaires, anges ou envoyés. C’est un dialogue d’égal à égal. Le dialogue manifeste qu’Abraham, à cause de l’alliance du ch.17, est devenu partenaire de Dieu dans les œuvres qu’il entreprend. Abraham avait reçu du Seigneur le don de devenir bénédiction pour toutes les générations de la terre au ch. 12, rappelé en 18,18. La prière d’intercession exprime le début de mise en œuvre de ce don. Mais la prière d’Abraham n’obtiendra pas le salut de la ville.

 

Lecture suite, ch19

Pendant que le Seigneur parle avec Abraham, deux hommes rejoignent Lot. Lot était persuadé d’avoir fait le bon choix en préférant le pays de Sodome, considéré comme le jardin de Dieu, un vrai paradis (cf. 13, 10). Or, le voici concerné par la méchanceté de la ville et sa prochaine destruction. Deux envoyés viennent à son secours. Le récit décrit l’hospitalité de Lot au risque de sa vie, lui qui n’est qu’un immigré (v.9). Les deux hommes prennent sa défense et l’invitent à fuir les lieux avec sa famille.

 

 

Pour aller plus loin

L’attention aux personnages du récit. Les personnages principaux sont Abraham et le Seigneur pour le ch.18, Lot et deux hommes (ou envoyés) pour le ch. 19. Si la première phrase parle du Seigneur qui apparait à Abraham, la suite est quelque peu confuse. Le récit parle de trois hommes à l’entrée de la tente auxquels Abraham répond par un ‘Mon Seigneur’ au singulier…  Le v.16 parle de deux hommes qui se lèvent pour aller à Sodome. Mais ce sont deux anges (ou envoyés) qui se montrent à Lot. L’imprécision des sujets de verbes dans le récit (le Seigneur, anges, hommes) est la trace de plusieurs rédacteurs qui sont intervenus successivement dans la mise en scène de Dieu-Le Seigneur. Ce sont les signes d’une composition du récit actuel à partir de plusieurs documents. Le rédacteur final n’a pas voulu lisser son texte. Peut-être est-ce aussi le signe de la difficulté à parler de la rencontre de l’homme avec Dieu ? Multiples images, multiples théologies ! Nous voudrions que ce soit précis… eh bien, non ! Pourtant, il s’est passé quelque chose entre Abraham et son Dieu. Abraham rencontre Dieu, alors que Lot rencontre deux personnages. C’est encore une manière de signifier une différence entre Abraham et Lot.

 

Les lieux : Chêne de Mambré, puis Sodome ou Soar : tout comme Hébron, ou Qadesh, ce sont des localités du sud du pays. Le chêne est un arbre imposant et rare, très repérable au milieu d’un paysage de steppe. Mambré était un sanctuaire à 3 km au nord de Hébron. Dans la saga, la figure d’Abraham est avant tout porteuse des traditions du sud de la Palestine.

 

La statue de sel. Il avait été demandé de fuir sans se retourner, ce que ne fait pas la femme de Lot. S‘arrêter et regarder en arrière signifierait qu’on se détourne de Dieu, qu’on ne marche pas dans la direction proposée par Dieu. La statue de sel est une explication légendaire de phénomènes de la nature.

 

L’évolution de l’image de Dieu, du visage de Dieu. En parcourant les débuts de la Bible, nous pouvons découvrir une évolution des croyants sur l’image qu’ils se font de Dieu. Dieu peut-il être un tout-puissant qui punit, tout comme l’aurait fait un roi souverain à l’égard de ses vassaux ? Après le Déluge, la Genèse montre une alliance avec Noé. Il n’y aura plus de destruction massive (cf. ch.11, tour de Babel : dispersion et non destruction). Cette alliance se concrétise avec Abraham qui devient partenaire de la prise de décision, dans la prière à propos de Sodome. C’est même un Dieu en vis-à-vis auquel Abraham s’adresse. Ainsi, chaque époque dresse des visages différents de Dieu. Pour les chrétiens, Jésus est visage de Dieu. Pour nous, Dieu a quel visage ?

 

En post-scriptum, les versets 30-36 concernant les filles de Lot. Les filles de Lot sont confrontées à la question de la descendance. Ces versets viennent signifier les liens de parenté d’Israël avec certaines nations voisines. Plusieurs fois, dans la Genèse apparait une volonté de relier des clans ou tribus différentes (par exemple pour Caïn, Gn 4, 17-22, ou pour Noé, Gn 9, 18-19. Dans la généalogie de Jésus selon Matthieu, 1,5, on retrouve Rahab, fille de Booz, dite ‘la Moabite’, une étrangère.

 

Prier la Parole

Abraham, tu oses parler à Dieu ;

tu prends la défense de la ville

accusée de grands crimes :

Dieu ne peut pas punir ensemble

les innocents et les coupables !

 

Abraham, ta grande prière

me fait penser à Jésus.

Il a prié pour tous les hommes et toutes les villes.

“Père, pardonne-leur,

ils ne savent pas ce qu’ils font !”

Abraham, tu peux te réjouir à cause de Jésus !

Un seul innocent

sauve la foule innombrable des coupables.

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 101 visites