Fiche 8 Jean ch.9

L'aveugle-né

Jean chapitre 9,

L’aveugle-né (6ème signe) ; discussions avec les autorités

 

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Les ch. 7 et 8 ont présenté de manière très structurée le conflit entre Jésus et les Juifs, conflit qui s’est envenimé au point que les Juifs étaient prêts à lapider Jésus, mais son heure n’était pas encore venue. Jésus affirmait de plus en plus clairement sa relation avec Dieu son Père et que ses adversaires n’étaient en accord ni avec Moïse, ni avec Abraham. Cela se passait à Jérusalem, lors de la fête des Tentes.

Cet épisode et d’autres auparavant nous ont amenés à faire des rapprochements avec la liturgie au Temple (fête des Tentes), à mesurer combien la méditation de l’Exode sous-tend l’écriture de l’Evangile de Jean. Dans les chapitres 5 à 8, Jésus est très présent dans les discussions, affronté directement aux autorités juives. Dans la guérison de l’aveugle-né que nous allons lire, Jésus est absent de la controverse (v.8-35). L’aveugle porte témoignage face aux diverses contestations. Même sa famille se défausse. Regardons les rapports des personnages entre eux et avec Jésus. Comment expliquer cette absence ?

 

Lecture d’ensemble.pélé Israel 2013 pélé Israel 2013  
Bar Mitzva, Mur des lamentations
Bar Mitzva, Mur des lamentations

Deux expressions, Jésus “lumière du monde” et “piscine de Siloé” manifestent que nous sommes en continuité avec le chapitre précédent. Le ch.9 commence comme un récit classique de guérison ; il continue par la confrontation avec divers contradicteurs entre l’aveugle guéri ou sa famille. C’est dans un troisième temps (35-41), que Jésus se donne à nouveau à voir et à croire, mais à l’aveugle uniquement. Jésus conclut en signifiant que l’aveuglement n’est pas où l’on pense.

 

Une première lecture consiste à prendre connaissance du texte, tel qu’il présente les évènements. Dans une seconde lecture il faut interroger le texte, vérifier comment il est organisé, ce avec quoi il résonne, prendre le temps de s’étonner. Pourquoi la boue, pourquoi toutes ces discussions et l’absence de Jésus, pourquoi cette rencontre personnelle avec le guéri, d’où a-t-il été exclu ? Que signifie le renversement d’aveuglement ? (La fiche 7 avait signalé que Jean superpose plusieurs temps. C’est encore vrai ici.)

 

Les étapes du récit.

Une rencontre fortuite ouvre le récit de guérison d’un aveugle qui ne demandait rien. S’ensuit une succession d’interpellations et de conflits d’interprétations : par les gens, puis par les pharisiens ; avec les parents ; et encore entre l’aveugle guéri et les pharisiens. Faut-il parler ici de discussions ou d’interrogatoires ? La conclusion commence au v. 35 avec la rencontre entre Jésus et l’aveugle guéri, dialogue qui provoque la foi du guéri. C’est un récit “tout naturel” ! On peut même dire que désormais cet homme dont on ne connaît rien fait partie du troupeau et suit le berger (ch.10).

 

Quelques détails troublants.

>>L’origine du mal/malheur (v. 1 à 5) : Jésus n’entre pas dans le questionnement des disciples. Il ne répond pas au lien de cause à effet entre péché et malheur. Jérémie 31, 29 avait déjà remis en cause ce principe ; de même le livre de Job. Jésus invite à voir comment, à partir de la situation concrète, il est possible de révéler la grandeur de Dieu. Jésus déplace donc la question : non pas d’où le mal vient-il, mais qu’est-ce qu’il possible de faire ?

Qui de nous n’a pas entendu cette question : “Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour que… ?”

Pour Jésus ce n’est pas un débat philosophique mais un projet de révélation. Jean-Luc Blaquart, théologien, reprend la réponse de Jésus dans “Le mal injuste” pour orienter notre réflexion philosophique et évangélique, quand nous posons la question de l’origine du mal. Les explications en “parce que” ne peuvent suffire si elles ne débouchent pas aussi sur un agir concret. La réponse de Jésus “pour que les œuvres de Dieu soient manifestées” sollicite nos propres pratiques devant la souffrance et le mal : devant ce mal qui est là, qu’est-ce que je fais ?

 

>>Les parents ont peur des autorités (v.22). Cela peut se comprendre, mais l’allusion à l’exclusion de la synagogue est anachronique. Il n’y a rien eu de ce genre dans les années 30. Jean fait allusion à l’exclusion décidée par les autorités dans les années 80, à l’encontre de ceux qui reconnaissaient Jésus envoyé de Dieu. Autre allusion à l’exclusion au v.34 : “ils le jetèrent dehors”. Il y a interférence entre le temps de Jésus et celui de la rédaction. Nous pouvons aussi nous demander si l’exclusion ne ferait pas partie de la destinée de tout croyant en Jésus. Le passage de Jésus dans la vie de cet homme, aveugle guéri, commence à diviser. Les parents n’osent pas s’exprimer. Plus tard, certains chrétiens seront croyants, mais sans s’engager ; d’autres, comme l’aveugle, seront des croyants explicites.

>>Nous savons… Les deux verbes voir et savoir sont beaucoup utilisés ici par Jean. Il semble s’amuser du double-sens qu’il leur donne ; par exemple à la fin, v.41 où Jésus traite les autorités d’aveugles au moment où elles affirment “nous voyons”. De même “nous savons” est exprimé plusieurs fois par ces mêmes autorités pour contrer l’aveugle (24-25 ; 30-31), ou ses parents. Jusqu’à la fin du récit, l’aveugle est celui qui ne sait pas qui est Jésus, jusqu’au moment de sa profession de foi, au moment même où Jésus affirme : “Ceux qui ne voyaient pas voient et ceux qui voyaient deviennent aveugles”.

 

>>L’absence de Jésus. A la différence du récit de la guérison du paralysé (ch.5), ou des discussions après la multiplication des pains (ch.6), ou des discussions lors de la fête des Tentes (ch. 7-8), Jésus ne prend pas part aux discussions. Peut-être cela s’est-il passé ainsi, ou plutôt, Jean fait de l’aveugle un modèle de croyant, quelqu’un qui a fait l’expérience de Jésus dans sa vie et ose en témoigner.

 

>>Aveugle-né : C’est le seul exemple d’aveugle de naissance dans le Nouveau Testament. Cela amène certains commentateurs à faire de lui le prototype (le modèle) de celui qui accède à la foi, qui entre dans la lumière. Cet homme ne sait pas tout sur Jésus et on le voit grandir dans la foi au fil du récit. Le fait qu’il soit amené à affronter les oppositions des Juifs, en l’absence de Jésus, laisse entendre que Jean en fait le modèle de la toute jeune Eglise, en conflit avec la synagogue des Juifs au sujet de Jésus et de son identité divine.

 

>>L’ironie de certaines réponses. Qu’elles viennent des parents ou de l’aveugle, certaines réponses manifestent de l’ironie envers les autorités juives : “voudriez-vous devenir ses disciples, vous aussi ?” v.27. Autre passage teinté d’ironie : la sentence finale où ceux qui voient deviennent aveugles (v.39-41). Là encore, les Pharisiens sont piqués au vif.44

 

>>Moïse ou Jésus. Les autorités essaient d’opposer Jésus à Moïse (à propos du sabbat). Ce n’est pas la première fois ! Pour eux, Jésus est un pécheur, quand bien même il aurait guéri un aveugle de naissance. Leur savoir ne les aide pas à résoudre le dilemme ainsi posé : en guérissant le sabbat, Jésus est pécheur, mais en guérissant l’aveugle, il se révèle homme de Dieu. Ils demandent l’avis de l’aveugle qui ne se laisse pas prendre au piège.

Fallait-il opposer Jésus à Moïse ou plutôt, découvrir que l’écoute de l’Ecriture ouvre le cœur pour découvrir l’agir de Dieu, ce qu’a fait l’aveugle, ce qu’ont refusé les autorités. L’aveugle, se sachant ignorant et racontant sobrement son histoire est en posture d’écoute pour discerner l’œuvre de Dieu, tandis que les pharisiens avec leur savoir refusent l’ouverture. Après la résurrection, les chrétiens auront à manifester que Jésus est fidèle à Moïse et aux Ecritures (voir les nombreuses citations de l’Ancien Testament). En finale, Jésus accuse les Juifs de demeurer dans le péché, parce qu’ils sont restés dans leurs certitudes, et ont refusé de voir en Jésus l’envoyé, celui qui accomplit les œuvres de Dieu.

 

Zoom : 9, 35-41.

Profession de foi de l’aveugle et aveuglement des pharisiens

Jésus n’est pas intervenu dans les discussions. Il rejoint l’aveugle guéri, lui qu’on vient d’exclure pour avoir essayé d’ouvrir les yeux aux pharisiens. Le dialogue entre Jésus et l’aveugle est très court : “Crois-tu au Fils de l’homme ? Qui est-il ? Celui qui te parle. Je crois !”.

 

Faut-il s’étonner que l’aveugle ne devienne croyant et n’exprime sa foi qu’à la fin du récit ? N’y a-t-il pas dans la vie de cet homme un chemin de foi qui se dessine ? Il devient croyant, peu à peu. Il a pris position pour Jésus, sous forme de raisonnements de bon sens, raisonnements qui lui ont valu l’inimitié des autorités puis son rejet. Si Jésus parle de jugement (v.39), c’est au sens de renversement des positions acquises.

 

L’expression “Fils de l’homme”, déjà rencontrée, révèle à l’aveugle la relation particulière entre Dieu et Jésus. Nous pourrions penser aujourd’hui aux catéchumènes et à leur chemin vers Jésus, jusqu’au moment où ils expriment : “Je crois, Seigneur”.

 

Pour aller plus loin

 

Jésus, lumière, fait de la boue, v.6. Pour certains, simple geste de guérisseur ; pour d’autres, invitation à penser à Dieu créateur qui fait l’homme à partir de la glaise (Genèse 2). Quand Jésus dit : “Je suis la Lumière du monde”, nous pouvons penser au tout début de la Genèse : “Que la Lumière soit !”. Vatican II reprend l’expression “ Jésus, lumière des peuples” (Lumen Gentium), à partir de l’Ecriture (Luc 2,32).

 

L’Eglise au défi de témoigner.

L’absence de Jésus entre 7 et 35 surprend. Peut-être que l’aveugle guéri et témoin de Jésus devient, en quelque sorte, la figure de la première communauté : c’est à elle de prendre le relais de Jésus, à elle d’en témoigner, de répondre aux objecteurs et aux adversaires. Dans le quotidien de son existence, ce n’est plus le Christ qui parle. Il a dit tout ce qui le concernait en particulier sa relation au Père. Désormais, après la résurrection, c’est aux chrétiens et donc à nous de porter témoignage et de défendre cette conviction que Dieu, en Jésus, est venu dans notre monde (Jean ch.1). L’objet du débat est bien la personne de Jésus, son identité, sa relation au Père… tout comme aux chapitres précédents. Mais c’est le témoin, l’homme guéri qui affronte maintenant les objections et cherche à y répondre avec le peu de connaissances qu’il a.

 

Remarque 1.

Le thème de l’absence de Jésus se trouve traité d’une autre manière dans les évangiles synoptiques, en particulier les récits de tempête sur le Lac, où Jésus est absent ou bien semble dormir… manière de représenter la barque de Pierre (Eglise) affrontée aux tempêtes de la persécution, ou du doute, ou du refus de passer de l’autre côté, chez les païens. L’œuvre de Dieu est-ce seulement la guérison, n’est-ce pas aussi l’aveugle qui devient témoin ?

 

Remarque 2.

Jésus est très présent et actif au début et à la fin. Les disciples ne sont guère présents, sauf pour introduire une question, et ensuite dans la phrase “Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé”. Cette phrase donne à penser davantage à l’après-résurrection. Ce “nous” associe les disciples puis les chrétiens à la mission de répandre la lumière pour les hommes qui sont dans les ténèbres.

 

Remarque 3

Les miracles et la place du corps. Les miracles sont l’occasion de signifier la place du corps. C’est vrai pour les synoptiques. Pour Jean aussi, la guérison du corps et la relation à Dieu, c’est tout un. Pour Jésus, la maladie ou l’infirmité ne sont pas des signes de malédiction ou de punition suite à un quelconque péché. En refusant d’associer maladie et péché, Jésus met en garde contre l’idée d’une justice divine distributive (qui récompense ou punit selon ses mérites et péchés). On le voit toucher le corps du lépreux en Matthieu, de l’aveugle de naissance ici ; ailleurs il se laisse toucher par la femme qui verse des aromates. Jésus ne sépare pas l’être humain en deux composantes, corps et esprit, comme le font les philosophes grecs.

 

Prier la Parole

Lumière pour l’homme aujourd’hui (E 61-3)

 

Lumière pour l’homme aujourd’hui Qui viens depuis que sur la terre

Il est un pauvre qui t’espère, Atteins jusqu’à l’aveugle en moi :

Touche mes yeux afin qu’ils voient De quel amour tu me poursuis

Comment savoir d’où vient le jour Si je ne reconnais pas ma nuit ?

 

Parole de Dieu dans ma chair Qui dis le monde et son histoire

Afin que l’homme puisse croire, Suscite une réponse en moi :

Ouvre ma bouche à cette voix Qui retentit dans le désert.

Comment savoir quel mot tu dis Si je ne tiens mon cœur ouvert ?

 

Semence éternelle en mon Corps Vivante en moi plus que moi-même.

Depuis le temps de mon baptême, Féconde mes terrains nouveaux :

Germe dans l’ombre de mes os Car je ne suis que cendre encor.

Comment savoir quelle est ta vie Si je n’accepte pas ma mort ?

Didier Rimaud

 

 

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Dossier des évangiles : http://arras.catholique.fr/jean

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 1393 visites