X. Dictionnaire amoureux du "Journal" de Hans Urs von Balthasar

 

 

LA VIE ET L’ŒUVRE D’ADRIENNE VON SPEYR (1902-1967)

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Balthasar&Speyr

X

 

Dictionnaire amoureux

du Journal de Hans Urs von Balthasar


 

Dictionnaire amoureux de la France, Dictionnaire amoureux de la Bible, peut-être aussi un jour Dictionnaire amoureux des fromages ou des chimpanzés. Ici, ce sera simplement Dictionnaire amoureux.

Les éléments en seront puisés dans le Journal de Hans Urs von Balthasar, qui figure parmi les Œuvres d’Adrienne von Speyr (trois volumes, 1.305 pages) et qui n’existe pas encore en traduction française.

Chaque pièce ici notée est traduite de l’allemand ; elle sera suivie de son numéro d’ordre selon l’original, numérotation qui est continue sur les trois volumes.

Patrick Catry


 

A

 

Action et contemplation

Je commençai à dire un Suscipe, la prière de saint Ignace; je lui demandai de lui donner forme, d’y mettre quelque chose de bien. Auparavant il était là comme notre frère, qui est cependant au ciel, et ainsi nous disons aujourd’hui sur terre une prière que les habitants du ciel nous ont laissée: avec leurs mots, sur leur trace et à leur suite. Ils ont compris ces mots d’une manière plus grande que nous; mais nous, les pauvres, nous avons le droit de les dire complétés par la puissance que les saints leur ont donnée. – Nous vénérons saint Ignace, nous adorons Dieu; la vénération est telle qu’elle débouche sur l’adoration, disparaît en elle; la vénération donne sa plénitude à l’adoration, elle m’emporte au sens de Nicolas de Flüe, parce que Ignace aussi s’est effacé lui-même dans le Seigneur. Et il nous donne la légèreté et la plénitude de la prière, et la joie et la persévérance, parce que tout cela, il l’a obtenu en partie de haute lutte, en partie souffert; il s’en est réjoui en partie simplement lui-même. – Ce cadeau ne perd pas sa force, il nous rapproche toujours plus de Dieu Trinité; dans l’esprit de saint Ignace, qui lui a été donné par l’Esprit Saint, nous nous tournons vers l’Esprit divin, nous sommes rendus plus proches de lui dans une chaîne d’expérience; l’Esprit se donne à saint Ignace, celui-ci se donne à nous; il y a là une force de résurrection, de reviviscence, de croissance et d’action. Nous comprenons que, lorsque nous voulons agir, nous n’en sommes capables qu’à partir de la source de la contemplation et que, d’avoir reçu une parole de l’Esprit dans saint Ignace, c’est un lien qui est noué dans le ciel, une source qui ne tarit jamais pour qu’elle se répande sur la terre. Nous sommes plongés en elle, nous avons le droit d’y puiser pour faire quelque chose. Un peu comme pour éteindre un incendie des chaînes sont formées et de l’eau ne cesse d’être puisée à la source. S’il n’y avait ni incendie ni eau, ce serait des mouvements vides de sens; mais ainsi la transmission a un sens (2254).

L’actif, dans l’Eglise, doit savoir que ses souffrances ne suffisent pas, mais qu’elles doivent être complétées par les souffrances des contemplatifs. Il doit savoir que certaines choses en lui sont à purifier non par lui-même, mais qu’elles doivent être expiées par d’autres. Il doit savoir que ceux qui lui sont confiés, il ne peut pas les conduire et les purifier par sa propre faculté de souffrance, mais que les forces d’autrui sont requises pour cela. Il devrait être conduit par un contemplatif et avoir part à sa souffrance intérieurement et pas seulement d’une manière théorique (2112).

 

Adam et Eve

Le Fils se tient auprès du berceau de sa Mère de la même manière que le Père se tenait devant Adam … Marie : elle est un tout petit enfant, née depuis peu. Le Seigneur (le Fils) est là, invisible pour Anne, peut-être aussi pour Marie, mais en tout cas sensible pour elle. Elle est consciente d’une présence réelle. Il lui est beaucoup plus proche que sa mère. C’est une explication anticipée mais aussi réelle à sa manière que plus tard la conception du Seigneur sera réelle. Pour l’enfant, c’est une expérience comme entre ciel et terre pendant qu’elle est dans les bras d’Anne. Au commencement de sa vie, se produit une communion qui annonce la conception. Quand le Fils deviendra chair en elle, elle aura en elle la certitude de sa présence. Ce n’est pas pour elle comme pour les autres femmes qui doivent attendre pour savoir si elles sont enceintes. Elle le sait quand elle donne son oui (1588).

La conversation de l’ange avec Marie est comme une reprise de la conversation de Dieu avec Eve . Et bien que la conversation du Père avec Marie (par l’intermédiaire de l’ange) concerne le second Adam, celui-ci semble d’abord laissé de côté. La Parole dont il s’agit ne se présente pas pour le moment et l’on voit par là que le silence en Dieu peut avoir le même sens que l’échange de paroles avec lui. Et que finalement chaque rencontre avec Dieu – en paroles ou en silence – est prière. – Mais cette prière est toujours aussi quelque chose de commun. Marie n’est jamais séparée de son oui; elle possède une aisance infinie pour accompagner. Cela lui est tout à fait naturel d’être parmi nous comme l’une d’entre nous, ce qui ne diminue pas notre vénération pour elle. Et en étant parmi nous, elle crée l’espace pour ce qui est le plus essentiel: l’adoration de Dieu. Elle ne se fait pas petite pour qu’on remarque combien elle est humble, mais elle se fait toute proche de nous pour que tous ensemble, avec elle, nous adorions le Fils, le Père, l’Esprit (2109).

 

Adoration

Dans le ciel : les saints, groupés autour de la Mère de Dieu, sont prêts à adorer avec elle le Fils et l’Esprit et le Père. Tout d’un coup c’est comme si une secousse les traversait tous: étonnement, amour, admiration, et alors ils adorent. La prière est déclenchée. Mais comment doit-on décrire le Fils quand il est ainsi adoré? On devrait avoir des mots qui me font défaut. C’est comme si sa divinité rayonnait tant de sublime humanité qu’il ne subsiste pas le moindre doute : ici on ne peut qu’adorer. Et l’atmosphère d’adoration va parfaitement de soi. Dans une conversation entre amis, qui sont très heureux d’être ensemble et très animés, toute la conversation, tout le jeu des questions et des réponses sont déterminés par l’amitié réciproque. De même ici tout est déterminé par l’attitude réciproque juste entre Dieu et l’homme. Il est juste que le Seigneur aime tant les hommes et qu’ils l’adorent tellement que cela va et vient dans cette parfaite transparence. L’atmosphère d’amour éclaire tout, elle est jaillissement et étincelle entre le ciel et la terre (2295).

 

Adrienne

Elle me charge avec insistance, lors de ses funérailles (car naturellement elle mourra avant moi), de dire à ceux qui seront là « quelque chose de juste ». Car il y aura certainement beaucoup de monde et on devrait saisir l’occasion; il y a beaucoup de gens qu’on ne pourra plus atteindre plus tard. Il est d’usage de louer les défunts; je ne devrais pas faire cela. Je devrais louer la bonté de Dieu, célébrer sa miséricorde qui avait agi ainsi envers elle. Les gens devraient sentir ce à quoi il leur est permis d’avoir part (15).

Elle aime beaucoup qu’on lui parle des mystères de la foi. Une femme à l’hôpital lui disait que c’était pourtant un mot stupide. Alors elle fut toute remplie de zèle et elle essaya de lui expliquer que plus on réfléchit, plus on avance; tout devient toujours plus mystérieux. Ce qui ne veut pas dire incompréhensible. Mais exactement: plein de mystères (243).

(Les trois fausses couches d’Adrienne lors de son premier mariage). La première fois, elle aurait dû se ménager; mais malgré cela, elle avait donné son sang à une femme gravement malade sur le point d’accoucher, et elle l’avait sauvée au moins extérieurement au prix de sa propre grossesse. La deuxième fois, elle dut faire une longue marche en montagne pour rendre visite à un paysan; elle sentait que c’était trop et elle l’avait quand même fait. La troisième fois, en 1931, cela se produisit lors d’une pneumonie; elle l’avait attrapée en veillant toute une nuit auprès d’un homme qui s’étouffait et qui n’était tranquille et ne respirait que tant qu’elle était auprès de lui. Elle ne sait plus rien des deux dernières affaires. Mais de la première elle sait encore très bien que c’était un sacrifice: ou bien son propre enfant ou celui de l’autre; que tout cela soit arrivé se trouvait déjà alors dans un plan de la Providence. Elle devait apprendre à offrir. Cela aurait été deux garçons et une fille (1650).

31 mars. Il y a quelques jours, Adrienne était invitée pour le soixantième anniversaire de son amie, Pauline Müller; elle devait y prononcer un toast… Il y avait là beaucoup d’invités; son voisin de table était le Professeur Heinrich Barth… Elle prononça son toast qui déclencha une hilarité générale parce qu’il était très original et plein d’humour. Elle se livra à une amusante mystique des nombres avec les dates de la vie de Pauline. Barth lui dit ensuite que vraiment elle devrait faire l’exégèse de l’Apocalypse… Quand Adrienne fut partie, on parla beaucoup d’elle. Quelqu’un dit que c’était quand même dommage qu’une femme si intelligente soit devenue catholique. Barth répliqua: “C’est peut-être justement pour cela qu’elle est devenue catholique” (1780).

La prière vocale. « Quand je devins catholique, je me fis d’abord un certain programme: quelques Notre Père et quelques Je vous salue Marie et un Suscipe et l’angélus et un Veni Sancte Spiritus. Nous en avons parlé autrefois et vous avez été étonné de la rigidité de ce programme. Je dis: je me connais; c’est pour le temps où je n’aurai plus envie de prier. Il resterait au moins un petit quelque chose. C’était la prière du soir, et d’ordinaire je la répétais plusieurs fois. C’était des vivres de réserve. Je ne sais plus quand je l’ai laissé tomber. Pendant tout un temps, je l’ai aussi augmentée et vous m’avez alors interdit de le faire. Maintenant il peut arriver qu’en allant en voiture à la consultation je dise le premier Ave de la journée » (2059).

 

Âme

L’une des premières visions intérieures d’Adrienne, spirituelles pour ainsi dire, avait le contenu suivant: elle avait reçu une vue intérieure profonde, qu’elle ne peut préciser davantage, sur l’état incertain des âmes humaines; elle avait vu comment les unes s’efforcent de monter, les autres de descendre, tandis que d’autres sont dans l’incertitude. Cela avait été une expérience effrayante qui s’était répétée plusieurs fois et qui avait allumé en elle le désir brûlant d’aider les âmes dans leur combat et de les faire aboutir vers le haut. Déjà dans l’enseignement que je lui donnais lors de sa conversion, j’avais expressément souligné que la marque distinctive du catholicisme était la solidarité: le Christ s’est substitué à tous et ses membres suppléent les uns pour les autres. Maintenant elle recevait une expérience directe, vécue, de cette solidarité. Et d’abord comme une solidarité dans la faute (11).

Pentecôte. A l’église, vers onze heures et demie, Adrienne vit comment devant elle sur un banc un garçon fut touché par un rayon de soleil oblique comme il y en a souvent à cette heure dans l’église Sainte-Marie. C’était un phénomène purement naturel. Pourtant elle vit ensuite tout à coup comme se rattachant à cette lumière, une immense flamme qui remplit toute la partie supérieure de l’église, s’inclina vers le bas et se dispersa là en de nombreuses petites flammes. Celles-ci descendaient sur les têtes des personnes présentes. Mais le feu ne fut « reçu » et absorbé que par un petit nombre. La plus grande part des flammes se retiraient en haut « déçues » (comme elle disait), parce qu’elles étaient éconduites. Cela remplit Adrienne d’un double sentiment étrange. D’un côté certainement une grande joie. Elle ne réfléchit pas pour savoir si elle-même était parmi les élus. Elle ne remarqua personne en particulier qui ait reçu la flamme, tout au plus que dans une partie de l’église elle fut davantage reçue que dans une autre. Ce n’est qu’en sortant après la messe, qu’elle sut qu’elle aussi avait reçu quelque chose. Sous le porche de l’église, elle vit une jeune fille qui avait reçu le feu, puis aussi un jeune couple. Le revers du bonheur était une grande douleur à cause des nombreux rejets… Les jours suivants… elle s’effraie de la possibilité qu’elle a pleinement reçue maintenant de lire dans les âmes de ceux qui l’entourent jusqu’au plus intime d’eux-mêmes; il se trouve dévoilé devant elle (90).

L’amour ne cesse d’être le thème de la conversation d’Adrienne; c’est inépuisable. Elle décrit comment l’amour a grandi en elle. Comment elle pensait autrefois qu’on ne pouvait aimer de toute son âme qu’une seule personne, ou quelques-unes seulement. Et maintenant il se fait qu’on peut se dévouer de toute son âme à d’innombrables personnes et à chacune de manière différente si bien qu’il n’y a aucune infidélité à se donner totalement à beaucoup. Autrefois elle ne savait pas que cela était possible (406).

Elle a une singulière conversation avec un protestant… qui ne cesse de lui dire que dans cette pièce (le bureau d’Adrienne) il y a un air tout particulier, un fluide, quelque chose qui touche l’âme et conduit à Dieu (992).

Il y a une communion aussi en dehors du sacrement. Très souvent la communion sacramentelle s’effectue par habitude et avec tiédeur, sans qu’elle soit coupable à proprement parler; tandis que la communion de désir, qui arrive le plus souvent quand on aurait aimé communier et qu’on en a été empêché, ouvre toujours l’ âme tout entière au Seigneur. “Le Seigneur est plus riche que l’hostie, il la dépasse”, dit Adrienne (995).

Mercredi dernier, Adrienne avait fait un exposé à l’Association de mères de Saint-Antoine sur des questions d’éducation sexuelle pour les jeunes filles. Son exposé semblait, dit-elle, avoir trouvé un écho. Cependant, à la fin, elle eut tout d’un coup une vue précise de l’état de l’ âme d’un ecclésiastique qui était présent; elle en fut plongée dans une grande inquiétude: elle reçut cela comme une tâche (1016).

 

Amour

Aujourd’hui elle m’a dit qu’elle comprend maintenant que l’ amour est vraiment toujours inquiet. Même l’ amour brûlant entre deux personnes est toujours inquiet. On pense que cette inquiétude pourra cesser plus tard, que viendra un temps où l’ amour sera grand et paisible et que le feu deviendra lumière. Cela existe certes. Mais seulement avec une sorte d’accoutumance dans le charnel comme dans l’érotique spirituel. Mais dans l’ amour de Dieu et dans l’ amour du prochain qui vient de Dieu il n’y a jamais une telle accoutumance. C’est pourquoi il reste toujours inquiet et brûlant (376).

C’est quand même une belle disposition, dit-elle, que les femmes puissent aimer tellement plus que les hommes!” (618).

Suivirent quelques jours d’un bonheur extraordinaire. Adrienne expérimente l’ amour de Dieu dans une mesure telle qu’elle ne sait plus guère comment le supporter. Sa vie tout entière n’est plus qu’ amour , elle le rayonne presque visiblement. Durant ce temps, elle est particulièrement clairvoyante, elle aide de nombreuses personnes (1184).

Celui qui aime se réjouit si l’être aimé se sent à l’aise chez lui, ouvre ses tiroirs, ses timbres: c’est un signe qu’est abolie la distance du domaine privé (2062).

En tout amour il faut une distance. On ne peut pas toujours être ensemble. Il doit aussi y avoir la joie des retrouvailles. Et il faut la distance de la solitude pour découvrir, également pour pouvoir garder le juste milieu… Pour qui veut aimer parfaitement un être humain, ou Dieu également, il y a dans la distance une sorte de feu purificateur (2287).

 

Anges

Depuis longtemps elle se réveille chaque matin vers huit heures moins vingt, c’est-à-dire au moment de la communion de ma messe, et elle voit les deux anges derrière moi. Je lui demande le sens qu’auraient ces deux anges . Elle dit qu’ils sont sans doute chargés de tout accomplir avec le prêtre et de compléter ce qu’il fait liturgiquement. – Aujourd’hui, 27 mars, elle se réveille quatre minutes plus tard que d’habitude. De fait la messe de carême aujourd’hui a duré plus longtemps d’autant de minutes (22).

La veille au soir, fortes crises cardiaques. Elle souffre beaucoup alors qu’elle est au lit. Elle dit alors à mi-voix pour elle-même, dans un certain sentiment d’abandon: « Voyons, on est bien seule ici…  » Alors un ange se tient auprès de son lit, il lui prend la main et dit à peu près ceci: « Que penses-tu donc… » Les douleurs ne s’en vont pas mais elles sont transformées (34).

Par ailleurs cette nuit, la Mère de Dieu et un ange furent là, sans rien demander, uniquement pour apporter la bonté de leur présence. C’était tout à fait merveilleux, presque comme une main fraîche sur un front brûlant. J’ai eu tellement peu de sommeil cette nuit que je suis un peu plus fatiguée que d’habitude, mais c’était si bon (57).

L’après-midi, elle a une conversation assez longue avec Werner, son mari. Dans la fièvre, mais cependant tout à fait consciente, elle lui raconte qu’elle voit parfois des anges. Elle a tout à coup le sentiment qu’il doit quand même aussi savoir quelque chose, « en avoir quelque chose ». C’est la première fois qu’elle parle à un tiers des apparitions. Elle ne dit rien des saints et de Marie. Werner est étonné, songeur. Il pose des questions sur les anges . Est-ce qu’elle ne les voit que depuis qu’elle est catholique? Est-ce qu’elle croit que lui aussi les verrait s’il devenait catholique? Etc. (157).

Elle se réveille vers 7 H 30. Il est trop tard pour aller à la messe. Cette pensée la poursuit, bien que depuis longtemps déjà elle ne puisse plus aller à la messe les jours ouvrables. C’est irréparable. Elle devrait y être et elle ne le peut pas. Elle essaie de se lever. Cela ne va pas. Elle se recouche désespérée… Mais vers midi un ange lui apporte la communion, une véritable hostie (470).

 

Angoisse

Hier et aujourd’hui Marie est encore apparue… Marie lui explique l’importance de l’ angoisse . Oui, on devrait la goûter jusqu’à la lie pour qu’on sache exactement à quoi s’en tenir quand on veut réconforter et consoler les autres. Autrement on ne peut pas assumer cette tâche (115).

Toute la journée sans cesse des cyclones d’ angoisse qui la balaient environ tous les quarts d’heure (845).

Adrienne dit à nouveau que ces états d’ angoisse sont ce qui lui sont naturellement le plus étrangers. Jusqu’à il y a trois ans, jusqu’à sa conversion, elle avait le tempérament le plus équilibré du monde, elle était toujours pleine de vie et d’activité, elle n’avait jamais eu peur de rien; elle ne se reconnaît plus (853).

(Dans une vision) Tout d’un coup on voit que sur la rive où on se trouve, à quelque distance, cinquante mètres environ, l’eau ondule un peu. « Il doit y avoir quelque chose dans cette eau! » On court le long de la rive jusque-là. On sait que l’homme se trouve là (il n’est plus au milieu). Il suffit d’y aller et de le retirer; ça va lentement. Il suffit qu’on ait de l’ angoisse de ce que quelqu’un se damne pour que le Seigneur le sauve. Naturellement on ne peut pas déduire cela d’une manière aussi simple; la phrase ne résiste pas à un examen approfondi. Et pourtant c’est comme ça. Quand, du côté du repentir, on a vraiment de l’ angoisse pour quelqu’un, le Seigneur nous donne quelque chose de son angoisse mortelle sur la croix, quelque chose de l’ angoisse de la rédemption; il ne nous en fait le don en quelque sorte que comme dans un passage qui mène à celui qu’il veut sauver par cette angoisse (2138).

 

Annonciation

« Vu Marie à l’ Annonciation . Mais elle était deux choses en même temps: la jeune fille qui voit un ange pour la première fois et lui donne son oui, et la femme mûre qui continue à vivre son oui. L’inquiétude du premier acquiescement qui se faisait jour malgré toute sa confiance en Dieu et toute sa foi est remplacée ensuite par une fécondité pleine de joie comme si, aujourd’hui, le jour de sa fête, l’attention de Marie devait être attirée sur le fait que son oui dans l’obéissance a certes requis d’elle un sacrifice, mais que sa récompense – elle a pu porter le Fils, l’élever, l’accompagner, elle demeure pour l’éternité sa mère et son épouse – est si immensément grande et réjouissante et féconde que cette inquiétude première a entièrement disparu » (2049).

 

Apostolat

Tout d’un coup elle vit dans une vision une scène de la vie de saint Ignace qui s’était vraiment passée: Ignace lutte dans la tentation, le démon cherche à le lier avec une corde, c’était dans les années avant la fondation de la Compagnie. Le démon lui souffle à l’oreille: “Renonce donc à cet apostolat , je te promets alors que tu pourras prier toute ta vie durant”. “C’était la tentation de la contemplation”, explique Adrienne ; et elle ajoute: “Il est bien possible que suite à une trahison de ce genre il aurait reçu réellement la paix et la grâce d’une sainte vie contemplative. Je ne le sais pas exactement, mais c’est possible. Il se peut aussi en tout cas que le démon prenne la main tout entière si on lui donne le petit doigt” (755).

 

Apôtres

Mardi 21 septembre. Le soir Adrienne, pendant deux heures, parle des apôtres avec beaucoup d’animation et elle dit tant de choses belles et profondes que, de mémoire, je ne puis les rendre que d’une manière fragmentaire. J’essaie de m’en tenir autant que possible à ses propres termes… Dans les relations avec les hommes, les apôtres n’ont pas du tout le besoin de se “donner”, car ils vivent totalement à l’intérieur de la Révélation. De manières certes très différentes. Elle vit d’abord Matthieu : une âme très simple, sans beaucoup de réflexions. “L’évangile selon saint Matthieu est excellemment une dictée, le scribe est avant tout un auditeur. Il est totalement d’un seul jet. Par rapport à lui, Luc est plus sensible, plus différencié, on voudrait presque dire plus nerveux; mais chez lui aussi règne une simplicité d’esprit surprenante. Ils n’apparaissent pas comme des personnalités”. Je l’interroge sur Marc. Elle dit: “Marc est le collégien. De lui on peut tout avoir si on sait s’y prendre avec lui”… Chez Pierre, c’est presque de la primitivité. Au fond, il n’arrive pas jusqu’à la réflexion. Il a été simplement enrôlé et il marche. Il n’a aucune vue d’ensemble de l’aventure où il s’est trouvé pris. Il a la bonne foi des esprits simples. Si on lui présente son reniement comme un grand péché, on lui fait presque trop d’honneur. Il n’a pas vraiment réfléchi alors à ce qu’il faisait, il a simplement sauvé sa peau. Comme les autres disciples, il avait été pris dans une affaire qui le dépassait totalement. Chez les apôtres , dans leurs relations avec le Seigneur, il ne s’agit pas non plus de décision spirituelle. Il n’y a pas eu en eux de combat pour ou contre la grâce, pour ou contre le Seigneur. Ils ont été requis, ils sont sa compagnie… (806)

 

Art

Après cela, le Seigneur lui montra une grande foule de peintures, des paysages d’une beauté et d’une perfection incroyablement artistiques. Mais ils étaient tous peints sur du carton bon marché. Adrienne ne pouvait pas se souvenir avoir vu quelque chose d’aussi magnifique, mais le carton la gênait. Le Seigneur lui expliqua: “Il y a beaucoup de belles œuvres qui sont faites par des incroyants. Je suis présent aussi dans ces œuvres, et ils ne pourraient pas les faire si je n’y étais pas. Je suis en tout ce qui est beau, vrai et bon. Tout cela ne peut être saisi qu’en moi. C’est pour cela aussi que beaucoup d’hommes sont conduits à moi par des œuvres de ce genre sans que ce soit l’intention de ces artistes et de ces auteurs. Tout vrai chrétien sait cela” (950).

 

Ascension

Puis quelque chose comme une cérémonie dans le ciel : la fête de l’accueil du Fils. Le Père et l’Esprit, on ne les voit pas, mais on sait très bien leur présence en ce lieu qui est … le lieu du Père éternel dans l’infini. Et la joie de Dieu Trinité apparaît une fois encore comme une couronne qui appartient au Fils. Il n’est certes pas le fils perdu, mais il est quand même le Fils qu’on attend; c’est lui, l’unique, et il est Dieu. Et Dieu trouve le chemin pour rentrer à la maison, chez Dieu. Ce qu’il y a là comme joie ne peut pas s’exprimer, mais elle est partout, elle nous appartient aussi, à nous les créatures du Père auxquelles il communique sa joie. Les croyants la reçoivent au milieu de leurs soucis, de leur vie harcelée et éphémère, mais ils ne sont jamais à même de détourner du ciel cette joie et de se l’approprier comme une petite joie passagère, elle reste divine. Ils peuvent se détourner, mais la joie reste ce qu’elle est, une joie qui est déversée du ciel sur le monde. Et elle est vivante et elle brûle et elle pousse à la décision… Aussi problématique que soit le monde, il n’est pourtant pas quelque chose qui a échoué, parce que le Fils le porte au ciel. Il est l’œuvre tout à fait bonne du Père, que le Rédempteur ramène au Père. Et c’est comme si chaque coeur qui a jamais battu en ce monde devait ramener au ciel de la joie. Le mal, qui est venu entre-temps, est aujourd’hui couvert, oublié, passé, par les retrouvailles du Fils et du Père (2296).

 

Ascèse

Revient sans cesse la question de savoir ce qu’est l’ ascèse , ce qu’on pourrait vraiment faire pour Dieu . J’ai tendance à lui interdire tout ce qui serait extravagant, par exemple : dormir par terre. (Elle l’a pourtant fait il y a quelques nuits, au moins pour quelques heures). Elle : On devrait pourtant faire quelque chose, cela elle le sait. Moi : Oui mais pas pour forcer Dieu en quelque sorte, pour compenser la grâce en quelque sorte. Elle : Naturellement, pas dans ce sens! Mais on ne peut pourtant pas demander sans arrêt à Dieu des choses aussi extraordinaires que par exemple l’affaire avec X sans montrer aussi qu’on est sérieux, qu’on est prêt à s’engager. Elle a un besoin très fort de s’offrir à Dieu de cette manière, et elle a souvent le sentiment qu’on doit être des paratonnerres de la grâce comme de la colère de Dieu. Du moins ce serait d’une certaine manière son ministère particulier. Non que ces choses aient en elles-mêmes quelque valeur; le plus pénible justement est qu’elles sont si insignifiantes. Mais elle doit faire quelque chose pour montrer ses sentiments et l’insistance de sa prière. Naturellement on ne peut pas faire quelque chose comme ça pour soi, mais toujours quand il s’agit d’obtenir quelque chose pour les autres, surtout pour les grandes causes de l’Église (59).

 

Assomption

Quand Marie est accueillie dans le ciel, … c’est comme si, à cause de sa pureté et de sa sainteté, à cause de son amour pour Dieu et pour les hommes, et de l’amour de Dieu pour elle, il n’y avait pas de transition tranchée (entre la terre et le ciel). Tout se développe seulement à partir du point d’où elle vient jusqu’à la parfaite vision du ciel. Au ciel, elle est tout de suite chez elle: elle se trouve auprès du Fils qu’elle connaît, elle se trouve dans tout un monde qu’elle connaît par principe depuis toujours par le Fils et par le oui qu’elle a donné. C’est un monde dans lequel elle reconnaît également aussitôt les promesses de l’ancienne Alliance et la voix prophétique de Dieu. Elle se sent là comme en son lieu de destination, comme si elle en était originaire, avec un étonnement, une admiration, une gratitude et un amour qui sont ses qualités particulières. Tout est simplement dilaté. Rien ne doit être changé, déplacé, rien ne doit être expié ou annulé, tout est confirmé tel que c’était. Malgré cela, il n’y a pas de confusion possible entre le ciel et la terre; le ciel n’est pas la terre sur laquelle elle a vécu, il est le monde divin, mais elle est capable de le saisir tout de suite. Rien au ciel ne lui est étranger, tout ce qui s’y trouve confirme ce qu’elle était depuis toujours et la comble. Il n’y a pas de choses nouvelles qui lui sont présentées à voir. Elle vient simplement chez elle, dans sa patrie au sens le plus strict, au lieu où elle est pleinement reconnue, où l’on sait et comprend qui elle est, ce qu’elle a fait, et où elle peut se reposer, comprise par Dieu définitivement (2286).

 

Auréole

Jeudi 11 novembre. Le soir, Werner (le mari d’Adrienne) lui dit qu’il y a des gens qui soutiennent qu’elle est une sainte. Porte-t-elle aussi une auréole ? Adrienne : “Naturellement”. Elle la garde dans le tiroir du bas de l’armoire à linge parce qu’elle est très grande. Werner rit, demande si c’est vrai. Adrienne : “Si tu me poses de sottes questions, j’ai bien le droit de répondre des sottises. Mais tu peux vérifier si elle est là ou non”. Werner : “On doit bien la voir briller à travers la fente quand on éteint la lumière?” Adrienne : “Le mieux est que tu ailles vérifier toi-même”. Werner va jusqu’à l’armoire et reste debout devant le tiroir. Il pense que c’est trop risqué de l’ouvrir (888).

 

Avent

Le Christ dans le sein de sa mère. La prière du Fils dans le sein de sa mère ressemble à sa prière sur la croix: ici il rend au Père son Esprit, là son corps. Ce corps qu’il vient seulement à peine de prendre, qui signifie pour lui une expérience nouvelle, il l’offre au Père avec la joie qu’il en éprouve. Et parce qu’à présent il est un être humain et un enfant – bien qu’il soit Dieu – et qu’il n’a encore aucune expérience du monde, et qu’il se trouve au tout début de son expérience humaine, il porte au Père ce corps comme un petit enfant vient montrer son nouvel habit. Il tient ce corps en très grande estime parce qu’il sera pour lui son accès à la terre, c’est par lui qu’il regagnera les hommes pour le Père. Comme les hommes ont besoin de leur corps pour pouvoir atteindre le ciel, il a besoin maintenant de son corps pour gagner les hommes au ciel. Et il ne trouve pas que ce corps ne soit pas adapté aux mesures de son Esprit. Au contraire, il donnera à ce corps humain la mesure de son Esprit (2358).


 

B

 

Beauté

« Quand on se trouve comme moi devant de si belles roses, on pense sans cesse à celui qui les a données. Et là, au mur, le tableau de la mer est si vivant avec son eau, qu’on pense à la Bretagne; on voit devant soi la mer et la création de Dieu tout entière, et il n’est pas difficile de trouver et de chercher Dieu en toutes choses. On n’a pas besoin de se donner du mal pour cette recherche, on est porté vers Dieu, et quand on a trouvé, cela se transforme tout de suite en amour – pour Dieu et pour les hommes – et en prière. La beauté des choses a forcément pour le croyant l’effet de le diriger vers Dieu, de faire sourdre la prière… C’est pour Dieu une joie de savoir qu’il y aura dans son monde une fleur comme cette rose devant moi. Qu’elle répandra ce parfum. Comment Dieu ne serait-il pas déjà ivre de joie à l’avance en y pensant? Et que pourrait-il faire d’autre que de créer l’homme pour que lui aussi ait part à cette joie en ce monde? On comprend, à partir d’une fleur, que c’était la volonté de Dieu que l’homme aussi soit beau, l’être le plus beau du monde, en son corps et en son âme » (2152).

 

Béguin

Le mardi soir, elle donne un grand souper avec le Recteur Henschen, Muschg, Albert Béguin et moi. Elle est totalement muette dans sa souffrance. Quand je lui demande comment ça va, elle dit: “N’attirez pas l’attention sur moi, personne ne remarque que je ne suis pas bien”. De fait elle n’a rien mangé pendant ce grand souper, ce que personne n’a remarqué sauf moi (954).

 

Bénédiction

Et cet amour qui était et qui est en moi grandit toujours, il me remplit plus que jamais; c’est comme si c’était un nouveau-né; jusqu’à présent je vous en ai fait part tant soit peu selon des principes; et quand je priais, je disais souvent: Bénis tous ceux que j’aime et bénis ceux que je ne peux pas supporter. Où sont ces derniers? A certains moments je ne sais plus. Et l’amour est si grand que je voudrais le partager sans faire de choix; il est suffisamment grand, tous peuvent en avoir leur part… Au cours des consultations, il y avait toujours ceux que j’aimais et ceux que je supportais : les maniérés, les compliqués qui font tout un drame de leurs bobos; et maintenant je remarque que ce sont justement ceux-ci qui ne connaissent pas assez l’amour, qui sont privés de la grâce, et elle leur manque, et il faut leur donner de l’amour pour remplacer la grâce que Dieu ne leur a pas encore accordée. Et je commence à comprendre, presque encore comme un balbutiement, que l’amour de Dieu, transformé en nous en amour humain, peut aider à attirer Sa grâce. Et cela fait partie du plus grand don que Dieu nous a fait à vous et à moi (…) Combien est beau le peu de vie qui se trouve devant nous si nous pouvons transmettre vraiment l’amour de Dieu jusqu’à la fin. C’est le même amour qui doit chasser en quelque sorte de nous l’ultime lâcheté pour que nous puissions être à la hauteur de ses exigences. Et je prie: Donne-moi plus à souffrir et plus à porter si par là tu me donnes davantage de ton amour à transmettre (56)

Des tableaux et des promesses d’autrefois refont aussi surface, d’après lesquels dès sa mort elle pourra être une sorte d’ange gardien maternel auprès des personnes qu’elle aime. Une sorte de douce consolatrice qui, la nuit, peut s’approcher de leur lit et leur imposer la main pour les bénir . Et puis cette affirmation que dans la prière elle peut bénir comme « à la manière d’un prêtre » – elle prononce le mot avec hésitation, parce que naturellement il y a une grande différence entre un prêtre et elle. Et elle voit dès maintenant les effets de ce genre d’activité. Deux vieilles femmes à l’hôpital Sainte-Claire, toutes deux atteintes d’une grave maladie de coeur, agitées et angoissées; chaque fois qu’elle leur a rendu visite, elles ont ressenti un apaisement et ont passé une nuit tout à fait calme. Une troisième patiente dans la même chambre, qui n’est pas traitée par Adrienne, a très bien remarqué la chose et elle lui demande si elle ne pourrait pas être traitée aussi par elle. Comme Adrienne refuse parce que cette femme a son propre médecin, la malade lui demande de passer au moins auprès de son lit et de lui tenir un instant la main. La bénédiction opère, cette malade se sent aussi soulagée et pour la première fois se remet à bien dormir. Je demande si elle a prié pour la guérison de ces deux vieilles femmes. Elle dit que non, et qu’il serait mieux pour ces vieilles si elles pouvaient mourir. Elle ne peut faire usage de « ces moyens » que lorsqu’elle voit un cas d’absolue nécessité, que tout le lui indique clairement, la situation extérieure et la voix intérieure (99).

En nous séparant, je lui donne une bénédiction . D’habitude elle ne ressent rien de spécial à ce moment-là. Mais cette fois-ci elle dit en se relevant que ce fut comme si un jet de feu l’avait traversée. J’avais aussi pensé particulièrement à l’Esprit-Saint (395).

 

Bernadette

Et il est cependant bien sûr que Bernadette n’aurait pu être forcée par aucun pouvoir ecclésiastique de dire avec une bonne conscience qu’elle n’avait pas vu la Mère de Dieu. Si on voulait contester cela, on enlèverait à Dieu toute possibilité de se faire entendre clairement de quelqu’un sans devoir passer par la voie de l’autorité ecclésiastique (1922).

 

Blasphème

Pendant tout un temps, la nuit, chaque battement du coeur formait devant ses yeux comme un cercle dans lequel trois diables se poursuivaient réciproquement. Souvent il n’y en a qu’un seul qui se tient en face d’elle. Quand je lui demande à quoi il ressemble, elle dit: “Moitié singe, moitié homme, moitié âne, moitié gnome. Il a une peau grise”. Il essaie constamment de la forcer à blasphémer . Non à un péché précis, par exemple à la sensualité ou à quelque chose de ce genre, mais à l’incroyance à l’égard de Dieu. Il lui est proposé la sentence: “Dieu est amour”. Puis des variations sont faites sur ce thème. Par exemple d’abord: “Dieu est amour, mais tu es exclue de cet amour”. Puis: “Dieu est amour, mais par tes péchés tu exclus aussi de cet amour les autres qui te sont chers”. Puis: “Dieu est amour, mais par amour il laisse les hommes pécher contre son amour et ils se précipitent ainsi à leur perte”. “Dieu est amour, donc on a la possibilité et le droit de pécher car il ne peut se protéger contre cela”. “Dieu est amour, c’est pourquoi Dieu sait exactement que les hommes ont besoin du péché et il les laisse pécher contre lui” (555).


 

C

 

Calculer

La Parole de Dieu existe aussi quand elle se fait discrète. Il y a des semences qui lèvent tout d’un coup, d’autres très lentement. Et les semailles de H.U. (= P. Balthasar) lèveront bien, belles et riches, mais il ne doit pas vouloir calculer le temps des semailles; la loi de la croissance est cachée en Dieu, elle est remplacée par l’amour et c’est sur lui qu’il doit compter. Le Seigneur prend soin de tout (2161).

 

Cardiognosie (connaissance des cœurs et autres connaissances insolites)

La semaine dernière, il s’est encore passé ceci : elle était à pied dans une rue animée. Parmi beaucoup d’autres gens, elle croisa aussi une diaconesse devant laquelle elle resta brusquement interdite – elle souligna ce « brusquement »; cette fois-là et aussi plus tard en d’autres occasions, il lui vient à l’esprit comme un éclair: « Est-ce que cette personne n’est pas nue? » Et cependant au même instant elle se disait qu’elle portait des vêtements. Ce n’est pas qu’elle ait vu son corps à travers ses vêtements ou comme si la femme n’avait pas eu de dessous. D’abord il lui fut impossible de préciser ce qui l’avait frappée à proprement parler. C’était comme si un grand alpha privatif – c’est sa propre expression – s’était trouvé devant la personne tout entière. Alors elle comprit tout à coup que cette femme n’était pas dans la grâce. Tout en elle était comme mort, sans vie, sans sens, sans expression. En continuant à marcher, elle remarqua qu’elle pouvait distinguer maintenant parmi les autres personnes celles qui étaient en état de grâce et celles qui ne l’étaient pas. Cela avait été une expérience très désagréable. Cependant cette capacité de discernement cessa aussitôt qu’elle rencontra des connaissances, et chez elle non plus, avec les siens, elle ne vit plus rien. Cela continua ainsi deux ou trois jours. Puis le caractère importun de l’expérience disparut ; seule resta la capacité de ce discernement dès que son attention était dirigée expressément sur ce point (74).

Aujourd’hui elle a vu un prêtre en ville. Tous les prêtres qu’elle rencontre, elle connaît toujours leur état intérieur . Celui-ci était un petit bourgeois, grossier et sans coeur. Elle fut très bouleversée. Que faire pour avoir de bons prêtres? On en voit si rarement un qui est comme il devrait être (322).

En ville, elle voit des personnes qui pataugent dans le péché jusqu’aux oreilles. Il leur colle partout : aux vêtements, aux cheveux, à la peau… Elle en perd presque connaissance. Arrive alors l’appel pressant : A l’aide! C’est elle justement qui doit tendre la main. Elle sent là sa vocation. Mais que faire pour une telle mer de péché? Elle pose la question presque avec défi (334).

Elle passe en voiture Freiestrasse et elle voit les gens divisés en quatre catégories : ceux qui s’occupent d’eux-mêmes, ceux qui s’occupent de Dieu, ceux qui s’occupent des autres : profession, famille, quelque chose dans leur milieu, et ceux qui ne s’occupent de rien, qui sont vides et n’ont pas encore fait de choix. Elle a peut-être vu ainsi soixante personnes, l’espace d’un éclair, mais très distinctement. Sur ce nombre, trois peut-être étaient avec Dieu, six peut-être étaient vides, des jeunes pour la plupart, qui sont encore des feuilles blanches. Certains d’entre eux étaient proches de la grâce sans le savoir. Pour les autres, la plupart s’occupaient de leur milieu, etc. C’est la catégorie pour laquelle Dieu a le plus de difficultés. C’est plus facile encore pour ceux qui s’occupent d’eux-mêmes. Ceux-ci peuvent finir par en avoir assez d’eux-mêmes. Les autres sont égoïstes sans le savoir, des hommes de “bonne volonté”, difficiles à déraciner. De tous ces gens, Adrienne n’a pas vu cette fois-ci ceux qui avaient la grâce et ceux qui ne l’avaient pas (434).

Aujourd’hui X. m’a rendu visite. Il logeait chez Adrienne pour deux jours. Il s’agissait de sa vocation au sacerdoce qu’Adrienne tient pour indubitable. Elle put me dire encore beaucoup de choses sur son état intérieur et elle me donna des indications sur la manière de traiter avec lui. Au reste elle le fait souvent maintenant et je le lui demande également souvent. A chaque fois elle ne veut pas s’exprimer tout de suite mais elle demande une nuit de prière ou quelques heures pour réfléchir à la chose en Dieu (1066).

L’Abbé (d’un monastère suisse), qui lit “Jean” (c’est-à-dire le commentaire d’Adrienne sur l’évangile de Jean) depuis longtemps, souhaite voir Adrienne. Elle monte là-haut le dimanche 18 août. La conversation est bonne. Elle lui dit des choses qu’elle ne peut pas savoir, sur sa mission à lui et la gestion de sa charge. Il est étonné et ne cesse de répéter que l’affaire est manifestement authentique. Ensuite il commence aussi à parler de choses personnelles, ce qui ne plaît pas à Adrienne; cependant elle lui donne là aussi une réponse et l’Abbé en semble très satisfait. Elle dit qu’après cela elle avait été totalement épuisée et qu’elle avait compris le passage où le Seigneur dit qu’il avait senti une force sortir de lui. Il en est toujours ainsi à vrai dire quand on fait quelque chose vraiment dans sa mission (1575).

« Vous m’avez souvent demandé de bien vouloir ‘examiner’ une personne, de juger une vocation. A chaque fois alors je ne connaissais pas la manière dont je pourrais en savoir quelque chose. Parfois j’ai vu tout d’un coup une personne par l’ intérieur sans l’avoir rencontrée; d’autres personnes, je les connaissais vaguement et, dans une inspiration soudaine, d’une grande certitude, j’en savais un peu plus sur elles, et cela souvent en dehors de toute attente. Il est arrivé aussi que j’aie vu le tableau d’une personne et que je devais chercher seulement à qui ce tableau correspondait. Il a pu se faire que je savais à quoi m’en tenir sur une personne avant que vous ne commenciez à vous occuper d’elle; et quand vous veniez alors me voir avec elle, il y avait quelque chose en moi qui était déjà prêt. Mais je n’ai jamais réfléchi à ces choses. Je sais qu’il y a la possibilité de déployer devant Dieu les choses qu’on connaît sur une personne comme celles qu’on ne connaît pas et qu’on voudrait apprendre. ‘Frappez et l’on vous ouvrira’. On ne fait pas cela de manière indiscrète; au contraire, on reçoit de Dieu une certitude ponctuelle qu’on est autorisé à interroger. Vouloir parler avec Dieu est déjà une réponse à la volonté qu’il a de parler avec nous. Il montre au moment même ce qu’il est utile de savoir. Ce n’est pas moi qui rassemble un savoir qui est ensuite complété par Dieu d’une manière surnaturelle en quelque sorte. C’est Dieu qui montre ce qu’il veut, des choses qui se trouvent peut-être tout à fait ailleurs qu’à l’endroit où je les aurais attendues. Parfois aussi j’ai la possibilité d’interroger Dieu sur une personne et sa vocation et sa mission, et Dieu me répond avec une autre » (2119).

 

Catherine de Sienne

Dans les débuts du christianisme, les missions avaient un caractère ample et grand. Elles convenaient au format de la réalité du Christ. Jean représentait l’amour, Paul le zèle, Luc peut-être la fidélité. Ils transmettaient tous la vie du Seigneur, ils gardaient ses paroles; certains, comme les évangélistes, le faisaient sur mission d’inspiration pour établir ce qui s’était passé historiquement, chacun à sa manière personnelle. Ils montraient par là aux charismes ultérieurs ce que veut dire avoir une mission et combien celle-ci accable l’homme et le réclame et le rend responsable. Quand Paul parle du Seigneur – déjà à une certaine distance des évangélistes, étant donné qu’il n’avait pas fait l’expérience de la vie terrestre du Seigneur -, il le fait pourtant à partir de l’expérience quotidienne qui est la sienne de porter en lui la parole, à partir d’un zèle qui se déploie totalement selon la parole. Cela ne lui fait rien de ne pas saisir et de ne pas transmettre la parole en relation avec la chronologie terrestre de la vie de Jésus; il le fait selon les besoins de sa mission. Commence déjà alors peut-être une transformation du signe précurseur : jusqu’alors la mission comme fonction de la parole, maintenant plus ou moins la parole comme fonction de la mission. – Chez tous les envoyés, il y a un silence et un laisser-faire; un don de soi sans qu’on ait tout de suite en main le mot correspondant. Laisser faire ce qui est discret, ce qui n’est pas mentionné. Cela se trouve même au début des missions chrétiennes comme on le voit pour Marie. Puis viennent toujours davantage de missions spécifiées qui certes ne négligent pas le tout, mais qui sont fixées sur un épisode ou une période de la vie du Seigneur, sur l’une de ses paroles, sur l’un de ses actes ou sur l’un des événements de sa vie, sur un aspect de la vérité chrétienne. – Catherine de Sienne a reçu en cadeau avant tout la mystique d’être touchée, qui se rattache étroitement à la plaie du côté du Seigneur. Elle doit donner tout de suite toute une part de son être; la question de ce qui est personnel se trouve bientôt derrière elle. Dans une rencontre de la croix, elle est déjà morte à elle-même sur le modèle de la mort du Seigneur; elle laisse derrière elle une quantité d’expériences pour vivre dans la plus stricte obéissance de mort. Il existe une ligne d’obéissance de mort de ce genre qui va de la résurrection de Lazare à celle du Seigneur; cette obéissance de mort a certes devant elle la résurrection, mais elle doit aussi l’oublier pour ne demeurer que dans la mort, dans un ‘laisser-faire’ qui ne se défend pas, qui ne prévoit pas le coup, bien qu’il soit promis et qu’il arrive infailliblement. Une obéissance qui laisse s’accomplir la promesse pas à pas sans voir l’ensemble. Ainsi Catherine n’a pas besoin de réfléchir à la succession de ses actes ni à l’image qu’elle offre en obéissant. Elle ne fait qu’agir, elle se laisse ouvrir. Et le sang et l’eau qui s’écoulent sont le résultat de son obéissance. Ils proviennent d’elle (parce que le Seigneur les lui a donnés), mais ils ne lui appartiennent pas. Qu’elle donne des exhortations, qu’elle fasse des visites ou qu’elle soigne des pauvres et des malades, qu’elle prie ou qu’elle souffre, elle est toujours dans la même mission, étroite et nettement délimitée. Elle ne voit pas le fruit, comme Marie qui a dit son fiat et qui a reçu l’enfant. Son expérience de la vie chrétienne n’est pas subjectivement très différente de celle de Lazare qui reste dans son tombeau. Il fut envoyé là, il dut tout abandonner et simplement rester là. – Les paroles et les actes et les prières de Catherine sont aussitôt pris par le Seigneur. Elle est comme un arbre dont on fait aussitôt tomber les fruits. Comme une mère à qui les enfants seraient retirés aussitôt après leur naissance pour qu’elle puisse utiliser toutes ses forces pour concevoir et mettre au monde un nouvel enfant. Catherine est comme un chasseur, mais le tableau de chasse ne lui appartient pas. Il ne lui est pas permis d’y jeter un coup d’œil. Son fusil fait mouche, mais elle n’a pas la preuve qu’elle a touché (2242).

 

Chasteté

Adrienne voit Marie avec Jean, François d’Assise et Ignace; différentes formes de chasteté sont expliquées à partir de ces trois saints. – Jean est toujours totalement pur, tellement pur que, d’une certaine manière, à côté de la chasteté il ne comprend pas le péché. Il serait impensable pour lui qu’on puisse vénérer la Mère, adorer le Fils et en même temps se chercher soi-même dans un autre être. Il a compris l’amour comme une orientation définitive vers le Seigneur et vers la Mère, et il a toujours vu aussi dans le Fils la Mère et toujours aussi dans la Mère le Fils. Quand il a quitté la croix avec Marie, il y avait toujours aussi, dans sa vénération pour la Mère, sa vénération pour le Fils. Il était élevé dans une sphère de virginité dans laquelle il n’entrait pas du tout en contact avec la nature de l’impureté. – François connaissait bien le péché d’impureté et, quand il s’en est détourné, il savait toujours aussi combien l’homme est faible, combien il a besoin du Fils et de Marie pour ne pas tomber. Cela augmentait encore son amour pour les hommes de les savoir si pauvres et de voir que, malgré la foi et l’amour qu’ils pensent avoir ou qu’ils prétendent avoir, ils tombent dans ce péché. Dans sa compassion, il voudrait les protéger. Il les aide à ne plus tomber, il le peut parce qu’il connaît leur faiblesse. Les deux, Jean et François, se trouvent également près de la Mère. – Ignace, celui qui n’est pas vierge, qui devient vierge en faisant pénitence, qui a à mener de durs combats de renoncement et de détachement, qui dépose aux pieds de la Mère ses bons résultats, mais comme une bagatelle dont il ne vaut pas la peine de parler. Il se tient devant elle d’une manière virile et chevaleresque. Dans ses relations avec ses prêtres, il donnera toujours relativement peu d’importance à leur passé. Ce n’est pas sa “spécialité”. Lui-même sur ce point s’est dépersonnalisé, chez les autres également il prend les choses de manière impersonnelle et il leur conseille d’en faire autant. La pureté est simplement quelque chose entre lui et la Mère, qui est décidé une fois pour toutes et qui donc est réglé. – Les trois saints se trouvent ainsi pour finir au même endroit, mais leurs chemins sont différents. Jean dit : nous devrions rester comme le Seigneur et la Mère. François : nous sommes faibles, mais nous sommes heureux que la force du Seigneur se tient à notre disposition. Ignace dit à chacun : veille à ce que tu en aies fini le plus vite possible avec cela (1410).

 

Chercher Dieu

« Nous ne chercherions pas Dieu s’il ne nous avait pas trouvés », s’il n’avait pas mis en nous les conditions voulues pour le trouver. Ses inspirations sont pour nous compréhensibles. Il peut suivre plusieurs chemins : nous éclairer soudainement comme frappe la foudre, transformer et réorienter notre vie tout entière. Il peut, avec la même soudaineté, nous montrer quelque chose qui nous était déjà connu mais, à présent, cela nous apparaît irrévocable et urgent, et cela a des conséquences beaucoup plus profondes que nous ne le pensions. Mais il peut aussi procéder tout autrement : nous donner, dans un clair-obscur, les unes après les autres, des intuitions, des considérations, des suppositions auxquelles on ne donne pas suite. Mais une fois qu’un nombre suffisant de foyers est allumé, il y a un embrasement soudain de l’ensemble. Pendant longtemps il n’y eut que de la fumée, l’esprit humain ne percevait pas l’Esprit Saint, il demeurait imbu de ses propres pensées, qui ne paraissaient pas particulièrement éclairantes ni alléchantes. Mais tout d’un coup jaillit la flamme parce qu’il ne manquait plus que très peu de chose pour la libérer (2148).

« Les heures de la nuit durant lesquelles les choses sont présentes mais invisibles, et elles redeviennent visibles le matin, offrent une image d’une sorte particulière de prière et de vision. Si sérieusement on veut prier, chercher la proximité de Dieu, percevoir ce qu’il a à nous dire, on doit créer en soi un vide, placer les choses dans l’invisible, ce qui ne veut pas dire les détruire mais leur assigner une autre place dans notre monde intérieur. La fin de la prière peut alors être un lever du jour : les choses réapparaissent mais elles ont devenues autres, elles sont purifiées par la prière, elles sont peut-être aussi rendues utilisables d’une manière nouvelle, inconnue jusque-là. – C’est pourquoi le temps de la nuit aide à chercher Dieu d’une manière simple; l’âme est convaincue que sa présence est remplie de grâce, convaincue de la nécessité d’implorer sa venue, d’en faire l’expérience de manière renouvelée, de se livrer à elle sans vouloir entrer de force dans quoi que ce soit que Dieu ne veut pas donner lui-même. Comme les choses ont disparu, Dieu peut aussi prendre la place de ces choses qui sont présentes mais qui sont devenues invisibles. Cela ne signifie pas que l’âme aurait la liberté de faire apparaître soit Dieu soit les choses, cela signifie seulement que, pour elle, le temps et l’espace, et par là aussi son passé, sont déplacés en Dieu. Elle ne jette pas un coup d’œil par avance sur l’irruption du jour; sa prière se trouve dans la suspension de la nuit, où on renonce à tout calcul et où on ne veut pas connaître de mesure, ni celle de sa propre capacité de prier ni celle de son propre espace, ni des autres espaces qui l’entourent. – Ce que Dieu veut mettre alors à la place des choses, la forme qu’il choisit pour sa proximité, sa manière de se communiquer demeurent confiés à ses soins. L’âme alors ne peut être touchée par lui que si elle s’en remet de tout à lui. Ce n’est pas une affaire qui demanderait d’une manière ou d’une autre une concentration ou un exercice préparatoire ou une transformation de toute son attitude vis-à-vis de Dieu; tout se passe comme allant de soi; c’est arrivé tout d’un coup sans que l’orant se soit fait une image par avance de ce qui allait venir, sans qu’il ait attendu quelque chose de particulier, d’unique, ou la répétition de quelque chose d’antérieur. On se réjouit seulement d’être seul avec Dieu, comme par exemple celui qui est fatigué se réjouit du sommeil sans vouloir connaître ses rêves d’avance et sans penser déjà à son réveil » (2176).

 

Chrétiens et vie chrétienne

Saint Irénée montre sept attitudes fondamentales de l’homme pour correspondre à l’Esprit Saint : 1. Le vœu au sens le plus large est au fond toute parole qui est adressée à Dieu par l’homme. En toute demande adressée à Dieu, il est inclus qu’on est prêt à correspondre à Dieu de son côté. De même aussi la pensée de Dieu en moi, tout entretien avec Dieu, signifie toujours une ouverture, jamais une fin, et donc signifie par là un acte qui va vers l’avenir, qui promet, qui espère: un vœu. Et aussi quand on n’a fait que laisser parler Dieu. Le vœu est un début auquel on ne veut pas par soi-même mettre un terme. – 2. L’obéissance (ici encore au sens le plus large, pas encore l’obéissance formée, ecclésiale) est toute croissance dans la connaissance de Dieu : elle inclut une obligation. Il y a maintenant comme un certain cercle d’exigence et de compréhension, qu’il n’est plus permis à l’homme de ne pas atteindre. Il n’a pas le droit de retourner à une certaine naïveté. Il doit s’exposer aux regards de Dieu, se reconnaître comme lié. Extérieurement tout peut encore être tout à fait vague; mais ce qui est tout à fait déterminé, c’est que l’homme doit avancer, que l’engagement grandit en lui. – 3. La chasteté, pas encore dans le sens de la virginité, comme l’usage des sens sous certaines lois définies en l’homme par Dieu. Comme ordre non seulement du domaine sexuel mais tout autant des autres sens. Une certaine manière de mettre la vie des sens en harmonie avec les exigences de Dieu sur moi, que je pressens. Une manière de ne pas sortir de ces limites. – 4. La modération, également dans un sens indéterminé : Dieu m’a créé, toi aussi; tu as donc les mêmes droits que moi dans la vie. Et nous deux, nous tous, nous devons vivre les uns avec les autres dans une certaine bonne intelligence. Il y a une limitation des prétentions les uns vis-à-vis des autres. La moindre des choses que je puisse faire pour toi est de t’attribuer devant la face de Dieu la même chose qu’à moi-même. – 5. La fidélité-discipline. Je ne veux pas arranger ma vie autrement tous les jours. Ne pas faire un pas aujourd’hui vers Dieu pour m’en éloigner à nouveau demain; ne pas contracter envers les personnes des obligations que je renierai demain. Une certaine persévérance dans la ligne perçue comme juste, et cette fidélité, ouverte à Dieu. Une manière de se tenir à la disposition de Dieu, ne pas se raidir contre sa volonté. Le tout encore comme un vestibule, sans mission différenciée. – 6. La tradition. Comme conséquence de la fidélité. Une certaine forme dans l’ordre du service de Dieu, une règle et une adaptation au cadre du culte de Dieu, reconnu comme juste et transmis par le milieu. Dans ma recherche de Dieu, à mes débuts, je ne m’arroge pas le droit d’établir moi-même des lois. – 7. La foi. Comme quelque chose que Dieu a mis en moi et contre quoi je n’ai pas le droit de me rebeller. C’est l’aspect formel de la foi : c’est une possession de Dieu en moi, la conscience d’une grâce en moi; finalement c’est lui, s’il grandit en moi, c’est son amour, son Fils en moi que je dois laisser grandir. La foi est un bien étranger qui m’est concédé pour mon propre bien (1401).

 

Christ

Un soir, nous causons ensemble longuement. Habituellement, pour terminer ces conversations, je lui donnais une bénédiction avant de quitter la maison. Cette fois-là elle est particulièrement de bonne humeur et elle dit à la fin: « Bon! Et maintenant je reçois encore une bénédiction! ». Je la lui donne et rentre chez moi. Après cela, une fois couchée, elle se reproche d’avoir encore une fois été sans gêne (elle trouve toujours qu’elle a un toupet affreusement insolent). Elle répète à mi-voix pour elle-même: « Bon! Et maintenant je reçois encore une bénédiction! » A ces mots, il y a tout à coup dans sa chambre une troupe innombrable d’anges et de saints. Et parmi eux, pour la première fois, elle Le voit. Un peu derrière lui se tient la Mère de Dieu. Alors il lui donne lui-même la bénédiction en disant: « Benedictio Dei omnipotentis Patris descendat super te et maneat semper » (« Que la bénédiction de Dieu le Père tout-puissant descende sur toi et y demeure toujours »). Manquent les mots: « Et Filii et Spiritus sancti » (« Et du Fils et du Saint-Esprit »). Puis il pose sa main sur son avant-bras, comme la Mère l’avait fait auparavant, et elle s’endort aussitôt (10).

Aux environs de la Pentecôte, elle a vu un jour le Christ dans son bureau de travail, comme en un tableau, comme une statue. Mais quand même sa réalité. Elle voulut aller vers lui pour se prosterner devant lui, mais quelques grands diables la saisirent par le bras. Elle sentit leurs doigts s’enfoncer dans son bras. Puis le Seigneur fit un pas. Les diables disparurent et elle put prier (313).

Mercredi 20 octobre. Adrienne vient me voir tout angoissée et avec les plus grandes douleurs. Elle reste une heure, me parle beaucoup de la Mère de Dieu et de Jésus enfant. Elle décrit comment en tout il a été humain, pas un enfant prodige. Marie a dû certainement aussi l’éduquer comme le sont les autres enfants. Elle lui a appris à parler, à marcher, elle a lavé ses couches. Il est faux sans doute aussi de penser que, tout enfant, il a eu déjà la pleine conscience de sa divinité et de sa mission. Ceci ne lui est venu que lorsqu’il en a eu besoin, peut-être à douze ans dans le temple, et puis sans doute toujours plus fréquemment quand il eut dix-huit ou vingt ans. Il était aussi très éveillé, autant qu’un homme peut l’être. Sa jeunesse consista à être purement un enfant. Marie par contre, en tant que Mère, était au courant dès le début du sacrifice, même si elle n’en savait ni le comment ni le quand (843).

Noël. Le premier homme fut placé dans l’existence comme cela correspondait au plan de Dieu, avec la faculté de se développer en direction de Dieu ou en s’éloignant de lui; il ne lui a pas été demandé s’il voulait être créé. Il est simplement placé là et il est requis de son humilité de le reconnaître. Le Fils de Dieu s’humilie encore plus profondément par le fait qu’il n’apparaît pas à l’état d’adulte mais qu’il est conçu, porté, mis au monde : il offre ce temps de sa minorité au Père qui doit voir en lui que l’enfance et la croissance d’un être humain correspondent parfaitement aussi à la volonté du Créateur. Il grandit entre sa mère et son père nourricier, mais il grandit aussi d’emblée en direction du Père divin pour le louer dès son plus jeune âge, pour tendre vers lui ses bras dès son premier mouvement (2155).

Peu importe quand on fait commencer la mission du Fils : dans la prescience de Dieu concernant le monde et son péché, ou à l’instant où Adam mange la pomme. Ce qui est impensable seulement c’est que le monde ait jamais pu vivre détourné du Père sans que le Fils se soit offert pour la rédemption (2167).

Sur la croix, le Fils porte tous les péchés.; il les révèle et il s’offre pour eux en sacrifice. C’est une confession inouïe de toute l’humanité; il fait sa confession à sa place. Mais ce qu’il dit – même si c’est une confession muette parce qu’il ne l’exprime pas en mots; il la manifeste par son corps – est ressenti par lui autrement que par le Père. Il souffre pour tout ce qui s’appelle péché, physiquement et en même temps personnellement, dans le sens où, d’une manière donnée, il porte aussi le pécheur avec son péché, il voit à travers le péché commis la personnalité du pécheur. C’est une confession par la souffrance; le terme de contrition n’a de place ici que pour autant que cela lui fait mal que ce péché offense le Père. Il voudrait tout faire pour qu’il n’ait pas été commis; il fait tout aussi de fait en accomplissant son sacrifice (2195).

Quand nous méditons la vie du Seigneur, il est frappant de voir combien il a peu parlé. Et de ce qu’il a dit, le peu qui a été mis par écrit. Lui qui possède la vision du Père, il ne parle pas beaucoup de la prière. Il ne donne pas beaucoup de directives, il montre seulement « l’unique nécessaire ». Dans la clarté de ses paroles, deux choses s’expriment: sa parole et son silence. Dans ce silence, il y a certainement sa vision du Père, sa joie et son angoisse, mais sans doute aussi pourtant très fortement sa faculté de garder les choses – tout comme sa Mère gardait dans son coeur ce qu’elle avait vécu – comme un trésor auquel il peut revenir à tout moment s’il en a besoin pour remplir sa mission. Ce trésor aussi a subi ses changements parce que le Fils a changé : en lui-même et dans ses relations avec sa Mère. (2222).

La joie de Dieu à la création se répandait dans les choses créées. La joie de la résurrection est la joie que Dieu éprouve en ce qui revient à Dieu à partir de la création, elle est la joie de l’homme à qui tout a été pardonné et qui s’exprime dans le Fils. Le Fils apporte avec lui toute l’humanité sauvée, et la joie du Fils retourne au Père qui lui a permis l’œuvre tout entière » (2283).

Christ-Roi. Mais pouvons-nous encore fêter un roi aujourd’hui? Nous devons poser une autre question: Pouvons-nous imaginer le Fils de Dieu autrement que comme roi? De même qu’il est indiciblement élevé au-dessus de nous de par sa nature divine, de même aussi son infinie perfection en tant qu’homme nous dépasse infiniment: son amour, son obéissance. Et justement par cet amour et par cette obéissance jusqu’à la mort il nous est si proche qu’il nous apprend à être soumis. Sa souveraineté comme son obéissance sont pour lui le service de son Père et en même temps sa plus haute joie festive. De même notre service à son endroit à lui, le roi, devrait être un service royal libre rendu joyeusement, non une lourde corvée accomplie de mauvaise humeur; un service de fête qui nous honore nous-mêmes en honorant le roi. Plus nous connaissons et reconnaissons sa nature royale, plus nous devrions être dignes de sa royauté et si le roi est Dieu avec nous, qui nous offre en nourriture sa chair et son sang, notre service devrait être un service digne de Dieu. Dieu est inconcevable. S’il accepte pour nous le titre de roi, c’est pour nous être plus concevable et donner à notre service davantage de dignité et de joie. Nous avons le droit de nous rappeler qu’il est devenu roi à cause de nous, que son titre de roi inclut non seulement son incarnation mais surtout toute sa Passion et sa mort, que sa souveraineté ne l’a pas empêché de porter nos péchés et que, dans sa dignité royale, il condescend non seulement à accepter nos services, mais à en avoir vraiment besoin pour développer l’éclat de sa royauté dans son royaume tout entier (2277).

 

Ciel

Le même soir lui apparurent en même temps la Mère de Dieu et saint Ignace. Ils étaient en quelque sorte en conversation et ne s’occupaient pas d’elle directement. C’était « comme s’ils se disputaient, excusez le mot ». La Mère de Dieu lui reprochait son excessive sévérité. Elle-même n’était que douceur et amour. Saint Ignace répliquait que pour l’amour il serait encore temps plus tard, mais que l’homme devait d’abord être mûri pour l’amour. Par ce petit dialogue, elle vit aussi, entre autres, qu’au ciel ne règnent pas la monotonie et l’ennui, qu’on ne doit pas boire là tout le jour de l’eau sucrée (comme elle dit). Que, bien plus, les individus gardent là leur personnalité et qu’il y a donc, sinon des tensions, du moins une intéressante diversité. Elle a de plus en plus le désir du ciel, plus il lui est donné d’en voir et d’en comprendre quelque chose. Elle comprend tout à fait le mot de saint Paul: « Il serait meilleur de disparaître et d’être avec le Christ ». Mais quand je lui dis qu’elle doit être heureuse de pouvoir encore souffrir quelque chose, qu’elle ne pourra plus le faire dans l’éternité, elle est à nouveau tout à fait d’accord: naturellement elle est pleine de reconnaissance pour tout, et sa vie tout entière doit devenir chaque jour davantage une prière d’action de grâce (102).

Ensuite je l’interrogeai encore sur la musique (céleste) qu’elle avait entendue. Elle dit qu’elle n’avait encore jamais entendu une musique céleste d’une manière aussi réaliste. Cela faisait comme un piano et deux violons, mais d’une musique beaucoup plus pleine et plus comblante qu’une musique terrestre. Mozart a quelque chose de comparable en certains endroits. Immédiatement avant qu’il ne commence à s’exprimer tout à fait dans le chant. Puis le piano s’arrêta et il n’y eut plus que les cordes. Tout un orchestre. Adrienne dit, au cours de la conversation, qu’elle pense qu’au ciel on joue aussi de la musique inventée par les hommes. Seulement elle a là-haut un tout autre son qu’ici. Beaucoup plus plein. Je dis que je n’aimerais plus entendre là-haut les symphonies pathétiques de Beethoven. Elle répliqua en souriant: “Je ne pense pas qu’on enlèvera sa musique au vieux maître” (723).

Au ciel…, chacun sait qu’il est là pour chacun et on voit cela aussi en chacun. Certes on ne peut pas parler au ciel d’embarras, d’indigence, auxquels il serait remédié par l’amour des autres, et cependant on demande tout de suite l’aide de chacun parce que chacun, a priori, a le souhait dominant d’aimer tous les autres. Ainsi l’aide réciproque est-elle là ce qui va le plus de soi, et elle est fondée très fortement sur la singulière humilité céleste : si, au ciel, je veux t’aider, ce n’est pas avec le sentiment que tu pourrais avoir besoin justement de mon aide; au contraire, j’ai le sentiment d’avoir besoin de ton aide et, en la demandant, je t’offre tout ce que j’ai. Chacun veut seulement faire valoir l’autre. Et il n’y a là rien de faux ni d’ennuyeux, c’est au contraire très amusant. Et on ne fait pas non plus quelque chose « tout seul de préférence », car on vit dans la communion des saints. La personnalité de chacun et ses actes ne sont pas estompés pour autant. La petite Thérèse peut demander quelque chose à Dieu, mais le faire peut-être à mon intention : mon intention ne correspond pas purement et simplement à la sienne. C’est justement une forme de l’amour que de se mettre à la disposition de l’intention d’un autre. Les autres ne vont pas contrarier mes intentions ni m’accabler de leurs conseils, ni s’imposer d’une autre manière dans mon travail. Tout est fait en commun mais de telle manière que l’originalité de chacun demeure reconnaissable (1912).

« Nous ne devrions entrer dans le ciel qu’à reculons; les nuages alors se sépareront dans notre dos. Nous devrions porter nos regards vers le Seigneur non sur nous-mêmes. Si on le voit tel qu’il tient son discours sur la montagne, comment il parle de son Père du ciel, comment à douze ans il fait connaître sa relation au Père, comment sur la croix il est abandonné du Père, alors sans doute c’est bien toujours le ciel auquel il renvoie qui apparaît, mais c’est lui qui se tient au premier plan, lui qui se donne de la peine et vit parmi nous dans l’abaissement. Les mystères célestes qu’il nous révèle sont ses mystères apostoliques, ceux sur lesquels nous devons, nous aussi, façonner notre apostolat. Et par la foi nous avons certainement part à ces mystères. Mais même si le Fils voit constamment le Père, il parle cependant rarement de cette vision dans le sens où elle serait pour lui la seule chose digne d’être poursuivie et où il ne pourrait pas tenir sur terre s’il n’avait pas continuellement… la béatitude éternelle. Certes tous ses efforts visent à rendre accessible aux autres cette béatitude éternelle. Et ses apôtres auront à leur tour à la communiquer à d’autres. De sorte que nous suivons le Seigneur si nous regardons toujours les autres pour leur communiquer le ciel sans regarder notre propre ciel, pour prodiguer en quelque sorte généreusement quelque chose de notre mystère personnel comme des miettes qui tombent de notre table abondante » (2130).

 

Coïncidence

Hier je ne me suis pas réveillé à l’heure voulue et je dis la messe une demi-heure plus tard. Adrienne, qui participe toujours à cette messe de son lit, surtout à la communion, s’éveille également une demi-heure plus tard, s’en étonne et se prend pour “folle” jusqu’au moment où elle apprend l’affaire. Elle dut en rire (304).

 

Communion des saints

Elle sent toujours très fort un « énorme devoir » à l’égard des hommes qui s’accrochent à elle en bandes, surtout depuis sa conversion. Et elle se sent en même temps disposée à tout entreprendre et à tout porter de ce qui pourrait lui être imposé. Qu’elle soit devenue quelque chose à utiliser, que d’une manière générale on puisse accomplir quelque chose de foncièrement utile, ne fût-ce qu’en supportant et en souffrant, c’est ce qu’il y a d’inouï et de gratifiant dans le catholicisme. Elle ne peut assez me remercier de lui avoir ouvert une voie où l’on « peut quelque chose » (13).

La souffrance de substitution, pensée qui la remplit totalement et autour de laquelle tout est centré après comme avant, est tout son bonheur. Ce qui donne le plus de joie en ce monde est de savoir que la souffrance peut être pleine de sens pour les autres, et qu’on peut prendre sur soi ou abréger la souffrance des autres. Elle dit qu’en certains cas on doit diriger sur soi la foudre de Dieu (77).

Ces jours-ci, j’ai à nouveau une grippe, avec fièvre, etc. Quand Adrienne l’apprend, elle prie à nouveau pour pouvoir la prendre sur elle; c’est exactement l’heure où la grippe me quitte soudainement, entre 9 H et 10H : Adrienne ne se sent pas bien et commence à avoir de la fièvre. C’est bien la cinquième ou la sixième fois que cela arrive (1325).

Collaborer à porter les péchés des autres dans la confession. Ce qui se passe dans la confession de manière voilée a sa pleine réalité sur la croix. En se confessant, on peut savoir qu’on était et qu’on est capable de davantage de péchés que de ceux qu’on a à confesser dans l’immédiat. De péchés par exemple dont on a été protégé par une grâce particulière. Pour l’amour de cette grâce particulière, on doit être prêt à s’engager pour les autres, qui n’en ont peut-être pas reçu autant. C’est ainsi qu’on commence vraiment à collaborer à porter le péché. Le Seigneur ne peut confesser aucun péché comme étant le sien, mais il est solidaire des pécheurs. « L’un de vous va me trahir » – et il lui donne la communion. Nous qui avons péché, nous devons être si solidaires de ceux qui nous trahissent que nous savons qu’ils ne l’auraient peut-être pas fait si nous les avions aimés davantage. Je leur ai en quelque sorte donné une possibilité de pécher. La conscience de ce fait peut et doit entrer dans la confession, elle doit, en ce qui nous concerne, nous entraîner à souffrir pour les autres (2351).

 

Communion eucharistique

Au sujet des communions le matin. « Parce qu’on ne sait jamais d’avance le moment, on ne peut rien calculer. Parfois c’est très tôt le matin, d’autres fois je communie à votre messe, souvent aussi je suis présente durant toute votre messe. Je prie avec vous pendant que vous entrez à la chapelle sans que pour autant je quitte tout à fait ma chambre, mon lit. Ce genre de prière peut durer toute la messe jusqu’à l’instant de la communion; à ce moment-là, il n’y a plus qu’une chose qui est actuelle : la réception du pain présenté par le Seigneur et cela, dans … une présence de votre chapelle ou de l’église comme un tout. Souvent je peux voir les autres personnes qui sont à votre messe ainsi que leurs manières… Ceci est l’une des possibilités. D’autres fois, je dis entièrement avec vous les prières de la messe. C’est alors à ce qui est liturgique que je participe. D’autres fois encore, je ne fais que communier à votre messe sans que je fasse attention au lieu, sans savoir si c’est telle ou telle église; cela arrive presque par hasard juste à l’instant même. D’autres fois encore, comme je vous l’ai déjà dit, des anges viennent très tôt le matin et m’apportent la communion… D’autres fois encore, je communie dans toute une assemblée de gens que je ne connais pas, dans une église étrangère, dans un milieu étranger, en un lieu dont on n’a qu’une vague idée ou bien même pas du tout, ou bien aussi en un lieu qui m’est tout à fait familier. Parfois la communion a lieu de telle sorte que l’hostie est présentée visiblement et on la reçoit de manière sensible »… (2174)

« Qui reçoit le corps du Seigneur reçoit en même temps beaucoup d’autres choses qui, dans le Seigneur, sont inséparables de son corps : sa nature, sa présence, sans doute aussi quelque chose de sa prière, de sa vision du Père ou d’une traduction de cette vision pour notre usage. Des choses que le Seigneur apporte avec lui, qui nous transforment, qui nous procurent une joie, une intelligence, une manière de sentir » (2185).

Marie a donné à son Fils de sa substance humaine. Quand elle communie, elle reçoit de lui en retour quelque chose de sa substance à lui, quelque chose qui a des conséquences dans son activité quotidienne, dans sa tâche quotidienne, comme le Fils veut que ce soit fait. Jamais un être humain n’a été plus proche de Dieu que Marie et pourtant cette proximité reçoit aussi par une communion une nouvelle stimulation, une réponse justement pour aujourd’hui. De son oui (d’autrefois) jusqu’à la communion passe une ligne droite, on peut à peine parler d’un développement, mais le chemin est quand même nouveau chaque jour et elle s’en tient strictement, dans sa réponse, à l’appel qui s’adresse à elle justement aujourd’hui. Que Marie mette le Fils au monde et qu’elle le reçoive dans le sacrement, les deux choses sont des exigences de l’Incarnation et les deux ensemble conduisent à son Assomption corporelle dans le ciel et à la formation du ciel chrétien d’une manière générale. Et entre l’Incarnation et l’Assomption au ciel, il n’existe aucune opposition (2189).

 

Conférence

Le mercredi 29, elle donne une conférence sur des questions de morale à des étudiantes non catholiques. Celles-ci ont beaucoup attendu cette conférence et elles ont invité beaucoup de monde. Adrienne dit que cela s’est très bien passé; la discussion en tout cas en a secoué beaucoup (1212).

 

Confession

Je viens de lire dans la feuille paroissiale : l’humiliation de la confession est sans aucun doute un sacrifice. C’est le doyen qui écrit cela et cela m’est incompréhensible. Ce sont mes péchés qui sont humiliants et non la confession (53).

Dans ses consultations viennent peu à peu des patients d’un tout autre genre. Il n’y a pas à chercher pourquoi. Il semble qu’il y ait quelqu’un à la paroisse Saint-Joseph qui fait de la propagande pour elle. Et ce sont pour la plupart des cas de conscience, des occasions de confession. Pour la plupart, ce sont des jeunes filles avec des problèmes intimes (60).

Dans la contrition lors de la confession, il fut montré qu’on ne devait pas seulement regretter le négatif qu’on avait fait, mais aussi l’écart – qu’on ne peut jamais mesurer réellement – qui me sépare de l’image positive que Dieu a de moi. Dire quelque chose à ce sujet n’est guère possible. Le meilleur chrétien ne peut pas décrire à partir d’un point précis ce qui lui arrive dans la confession, non seulement parce que la honte de ses péchés doit être si grande qu’il ne l’étale que devant Dieu, mais aussi parce que l’étonnement devant la perfection que Dieu rend possible devrait le faire frémir. Comme si un grand malade voyait apparaître tout d’un coup devant lui l’image de sa pleine santé. Mais si le malade essaie de décrire à quelqu’un de bien portant l’idée qu’il se fait de la santé, celui-ci va se mettre à rire parce que le malade n’est à même de lui décrire que quelques détails, jamais l’état d’ensemble. Personne non plus ne peut mesurer sa propre santé à celle d’un autre. Mais quand, devant le pécheur, apparaît l’image de sa pleine sainteté en Dieu, c’est quelque chose qui le dépasse de toutes parts et il ne peut rien en dire (2065).

Dieu le Fils brûle de me donner l’absolution à moi aussi, il brûle de me faire participer à l’absolution que le Père accorde au monde. Dieu désire qu’on se confesse parce qu’il désire pardonner. Parce que le Fils veut nous présenter au Père, parce que cela fait la joie de son humanité d’apporter au Père un être humain de plus. Confession et communion des saints. Pour instituer le mystère de la confession, le Fils s’est humilié jusqu’à se faire homme, jusqu’à se faire clouer sur la croix, dans une attitude de confession, d’aveu, d’ouverture devant Dieu; ce n’est pas pour rien qu’il est nu sur la croix quand il porte les péchés du monde. Dieu ne s’intéresse pas à ce que les siens se confessent trois fois par jour, mais il voudrait les garder dans une humilité et une obéissance qui réagissent toujours avec le réflexe de la ‘confession’, c’est-à-dire avec le contraire de l’auto-justification (2165).

 

Conscience

Toute prière est comme une ascension, comme une marche avec le Fils vers le Père. Peut-être qu’à cause du Fils tout simplement le Père est souvent négligé. Mais le Fils renvoie toujours au Père. Et si, dans la contemplation, nous ne sommes pas à nous-mêmes un obstacle, le Fils nous prend avec lui vers le Père, il nous donne des ailes pour voler aussi loin que la foi le permet. Il nous ouvre le jardin de Dieu et là tout est beau. On peut s’arrêter aux premières roses autant qu’on veut, puis aller au parterre suivant, toujours plus loin dans le jardin. Il n’est rien dit par là de la qualité de la contemplation; il n’est question que de son objet. Nous avons la liberté de nous arrêter à loisir auprès des mystères de Dieu. Il n’est pas plus parfait d’avoir atteint le dernier parterre que de rester auprès du premier. Car tout dans le jardin appartient au Fils. Le seul danger est que l’homme se prenne avec lui, se fasse lui-même l’objet de sa contemplation. Il a le droit de scruter sa conscience, mais seulement pour être libre et ne plus devoir penser à lui. Etre libre pour monter avec le Fils vers le Père. Il y a des gens qui vont au théâtre et qui, pendant toute la pièce, pensent à leur robe et à la figure qu’ils font dans leur loge; ils vont saisir peu de chose de ce qui se passe sur la scène (2116).

 

Conseils évangéliques

Les trois conseils évangéliques ne veulent dire que l’amour… Et si l’on devient malade ou sans force et qu’on se trouve rempli de crainte sur la table d’opération et qu’on ressemble sur ce point à un martyr, on sait quand même qu’on a donné son oui à Dieu dans l’amour et que, tant qu’on ne reprend pas ce oui, tout est en ordre. Ce qu’il y a de simple, de serein, dans le don de soi n’est pas mis en question par tous les soupirs et les gémissements provoqués par la situation concrète. Le religieux qui garde sa Règle est en même temps gardé par elle. Elle lui ouvre un espace de vie vers l’extérieur comme vers l’intérieur (2260).

En suivant les conseils du Seigneur et en se vouant à Dieu, l’homme inverse son temps et lui donne les caractéristiques de l’éternel. Par la pauvreté, la virginité et l’obéissance, il appartient au Christ. La pauvreté, la virginité et l’obéissance sont les armes que le Christ lui met en mains pour surmonter le temps et le péché. C’est ce que le Seigneur a apporté sur terre de l’éternité et à quoi il a donné, dans le vœu, une forme accessible à l’homme; c’est ce par quoi il a rendu sa vie vraisemblable comme accomplissement de la volonté du Père et il a montré par là que notre temps peut recevoir la marque du temps qui ne passe pas et devenir l’expression de la volonté trinitaire éternelle. Dans la vie suivant les conseils, l’homme sait que son lendemain comme son surlendemain sera un jour de pauvreté et un jour de virginité et un jour d’obéissance. Ce n’est pas pour lui présomption de dire cela parce qu’il ne fait que s’appuyer sur le don divin, sur le fait qu’il suit le Christ comme le Fils le lui a donné de le faire dans l’immortalité de son être propre (2357).

 

Constance

La constance dans le don de soi est sans doute ce qu’il y a de plus difficile à atteindre. Au début, il y a presque toujours une certaine passion pour le Bon Dieu, pour la nouvelle vocation; on promet légèrement plus que ce qu’on peut tenir, on déforme aussi un peu ce qui est demandé. Et peut-être aussi l’avenir. On voudrait faire toutes choses à la perfection, il y a des instants où l’on pense que c’est possible, et que cela restera toujours lumineux. Et cela doit aussi rester lumineux, même dans l’obscurité, non de notre fait mais par la grâce. Mais alors on doit faire connaissance avec la grâce de manière toute nouvelle. Au moment de l’appel, la grâce est une lumière qui inonde tout, une force qui se donne si fort à nous qu’on pense qu’elle nous appartient. On est plein d’assurance, on se sent porté par l’amour. Telle est la forme de la grâce pour le début : elle est « premier secours », « ceinture de natation », pour les premiers parcours, une grâce qui ensuite se détache peu à peu et qui s’évanouit. Si un appelé restait dans cette grâce du début, il garderait trop de choses pour lui. Car cette première grâce lui est réellement destinée même si on attend naturellement qu’il en rayonne quelque chose. Mais c’est une grâce ad hominem pour qu’il ose les premiers pas. Arrive ensuite un jour ou l’autre la souffrance qui détache; l’homme n’a plus le droit de rien garder pour lui, il doit accomplir réellement aussi le renoncement qu’il a promis. Le premier renoncement fondamental n’est pas tellement difficile parce que celui qui renonce reçoit tellement malgré les fautes qui lui restent. Puis le Seigneur lui offre un jour ou l’autre la grâce du renoncement authentique, la grâce du vide véritable, peut-être aussi de la souffrance et de la nuit; et, par toutes ces grâces, il doit arriver à une constance dans le don de lui-même, qui est voulue par Dieu. Non seulement aspirer à cette constance, mais en vivre. Sur ce point, il doit devenir toujours davantage quelqu’un qui donne, qui se laisse dépouiller de tout ce qui lui appartient, il doit manifester toujours davantage sur ce point un état d’âme qui, du point de vue naturel, se trouve opposé à ce dépouillement : serein, paisible, content, rempli d’espérance et peuplé de patience (2263).

 

Consultations

Dans ses consultations, elle acquiert une relation tout à fait particulière avec ses patients catholiques. Elle se sent en quelque sorte comme leur mère, ils sont plus proches d’elle. Un jour en auscultant une patiente, elle remarque un scapulaire. Elle demande ce que c’est; elle apprend qu’il a été en contact avec le corps de la petite Thérèse. Cela la touche d’une étrange façon (28).

Au cours des consultations, il y avait toujours ceux que j’aimais et ceux que je supportais : les maniérés, les compliqués qui font tout un drame de leurs bobos; et maintenant je remarque que ce sont justement ceux-ci qui ne connaissent pas assez l’amour, qui sont privés de la grâce, et elle leur manque, et il faut leur donner de l’amour pour remplacer la grâce que Dieu ne leur a pas encore accordée. Et je commence à comprendre, presque encore comme un balbutiement, que l’amour de Dieu, transformé en nous en amour humain, peut aider à attirer Sa grâce. Et cela fait partie du plus grand don que Dieu nous a fait à vous et à moi (56).

Franz von O. s’entretient avec un collègue des consultations d’Adrienne. Elle a chaque jour entre trente et cinquante personnes. Cela lui prend une heure. Et les gens ont le sentiment qu’ils ont largement le temps de vider tout leur coeur. Franz von O. dit qu’il ne comprend pas comment cela se fait. S’il travaillait de deux à sept heures, il recevrait à peu près autant de gens. Adrienne sourit et me dit que naturellement elle ne sait pas non plus comment cela se passe. Mais cela ne l’intéresse pas non plus (502).

A l’hôpital et à la consultation, toute une série de guérisons : je ne les pas toutes notées. La mère de Mlle Sp., guérie d’un érésipèle facial, une autre femme d’un saignement d’utérus, etc. (615).

Le 30 avril, elle a quatre-vingt personnes à sa consultation de l’après-midi (1103).

 

Contemplation

Puis Adrienne parla de la contemplation : elle n’est entrée que peu à peu dans l’Eglise comme exercice particulier. Tant que le Christ est là, on ne peut pas contempler dans ce sens. “Si le Christ était maintenant dans cette pièce, il ne me viendrait pas à l’esprit de fermer les yeux pour contempler ses paroles ou même pour lui adresser des prières. Je parlerais simplement avec lui et je l’écouterais. Mais une fois qu’il est parti, survient le sentiment d’un éloignement et commence alors le droit de la contemplation. Pas encore dans la première communauté. Celle-ci était encore toute hors d’haleine, encore toute sous la première impression. Elle n’avait pas du tout une vue d’ensemble de ce qui s’était passé, c’est pourquoi il y avait là des choses aussi éruptives que les charismes de Corinthe. Ce n’est que peu à peu que tout commença à se tasser et commença alors la contemplation” (807).

Les trois rois qui suivent l’étoile sont remplis de joie : ils savent et pourtant ils ne savent pas; ils sont donnés, mais ils n’ont aucune idée de la manière dont le don d’eux-mêmes sera reçu. Une certaine peur – enfantine au fond – les possède, une sorte d’essoufflement spirituel. Naturellement il est beau d’être introduit dans un mystère, mais on se sent un peu bousculé, attiré dans une aventure dont on ne voit pas le terme. On est emballé, mais on perçoit un avertissement du vieux moi installé. – Ils se laissent conduire jusqu’au lieu où ils voient et adorent. Ils sont conduits au fond dans la contemplation. Il fallait chez eux une piété naïve pour qu’ils se soient ainsi mis à suivre l’étoile. Si aujourd’hui un chrétien est naïvement pieux, il dit les simples prières des enfants et de l’Eglise qu’on lui a enseignées; elles ont quelque chose de clair, de rassurant. Et voilà qu’il doit apprendre la contemplation. On lui dit : Ouvre-toi totalement à Dieu; fais-toi silencieux pour qu’il puisse te parler. Il ressentira alors aussi de la peur : y a-t-il vraiment ici un chemin? Peut-on faire l’expérience de Dieu de cette manière? Ne rencontrera-t-on pas que soi-même, ne s’induira-t-on pas soi-même en erreur? Est-ce que l’étoile n’est pas quand même une étoile ordinaire? Ou bien son message ne s’adresse-t-il pas en tout cas à quelqu’un d’autre? C’est aussi la peur des rois pendant qu’ils sont en chemin. – Puis ils voient l’enfant. Ils reçoivent une plénitude inouïe. Ils reçoivent tout ce que l’enfant a à donner. Ils sont insérés dans son mystère. L’accomplissement qui leur est donné en partage a un double visage. Il est d’une part la promesse accomplie, il ne leur reste aucun souhait, aucune désillusion n’est possible, aucun sentiment de défaillance personnelle ne se fait jour. D’autre part s’ouvre une nouvelle responsabilité, ils doivent repartir, ils sont mis en mouvement. La nouvelle responsabilité provient tout entière de la rencontre qui a eu lieu. – Quand il s’agissait d’être guidé vers la contemplation, le principal était la docilité; dorénavant, c’est la coopération qui est décisive. En étant guidé, on s’est laissé donner une forme qui doit désormais s’avérer juste et montrer sa force (2090).

Ascension. Il y eut d’abord une contemplation de la fête. Toute prière comme ascension, comme marche avec le Fils vers le Père. Peut-être qu’à cause du Fils tout simplement le Père est souvent négligé. Mais le Fils renvoie toujours au Père. Et si, dans la contemplation, nous ne sommes pas à nous-mêmes un obstacle, le Fils nous prend avec lui vers le Père, il nous donne des ailes pour voler aussi loin que la foi le permet. Il nous ouvre le jardin de Dieu et là tout est beau. On peut s’arrêter aux premières roses autant qu’on veut, puis aller au parterre suivant, toujours plus loin dans le jardin. Il n’est rien dit par là de la qualité de la contemplation; il n’est question que de son objet. Nous avons la liberté de nous arrêter à loisir auprès des mystères de Dieu. Il n’est pas plus parfait d’avoir atteint le dernier parterre que de rester auprès du premier. Car tout dans le jardin appartient au Fils. Le seul danger est que l’homme se prenne avec lui, se fasse lui-même l’objet de sa contemplation. Il a le droit de scruter sa conscience, mais seulement pour être libre et ne plus devoir penser à lui. Etre libre pour monter avec le Fils vers le Père. Il y a des gens qui vont au théâtre et qui, pendant toute la pièce, pensent à leur robe et à la figure qu’ils font dans leur loge; ils vont saisir peu de chose de ce qui se passe sur la scène (2116).

 

Corps

Marie-Madeleine s’est livrée à l’amour charnel. Par le Seigneur, la pureté lui a été rendue gracieusement et elle doit maintenant apprendre une manière tout à fait nouvelle de se donner elle-même, car le Seigneur ne renonce pas au don de soi. C’est tout d’abord très difficile pour elle de comprendre comment elle a à se donner. La ligne précédente est interrompue et ce qui est nouveau doit quand même se faire à partir du présent. Elle n’est pas tout d’un coup celle qui n’a pas d’expérience, qui ne sait pas; telle qu’elle est, elle doit devenir celle que le Seigneur veut. Avec son corps purifié qui est pourtant resté le même. Ce corps aussi doit être prêt à se donner. Le chemin va du corps impur à l’esprit pur et de l’esprit renouvelé au corps pur. Dieu nous a donné un corps qui est capable de joie et de don de soi… Nous devons ainsi trouver un accès au ciel par le corps également. Si nous n’étions qu’esprit, tout se jouerait à l’intérieur de l’esprit, il n’y aurait en nous qu’à peine quelque chose qui pourrait servir à une longue initiation et à une longue épreuve. Le corps sert essentiellement à réaliser dans le temps des choses que l’esprit découvre et veut. C’est pour ainsi dire en se frottant au corps que notre esprit s’use, s’affine, s’éprouve, gagne sa forme. C’est par le corps que nous recevons la possibilité pratique de laisser notre esprit être éprouvé par Dieu et aussi de nous éprouver nous-mêmes. Nous accumulons sur terre des expériences qui nous aident à mieux comprendre le ciel et à nous approcher de lui. Il y a beaucoup de choses au ciel – de même que sur terre – que nous ne comprendrions pas si nous n’en avions pas une expérience corporelle. Nous comprendrions beaucoup moins bien le caractère concret des exigences de Dieu et la manière d’y répondre ou de n’y pas répondre. Le corps, qui est ouvert aussi bien à Dieu qu’aux penchants de notre moi qui s’opposent à Dieu, fait connaître la direction où tend notre esprit. Les sens sont le prolongement de l’esprit comme les lèvres le sont de la pensée. Beaucoup d’aspects de l’amour de Dieu sont expérimentés par le corps. Cela aussi absolument pour les vierges qui expriment leur virginité spirituelle par tout leur comportement corporel… Nous devons certes « mortifier » en nous les tendances mauvaises; mais l’expression serait unilatérale pour notre comportement général si on ne l’appliquait qu’au corps. Tout ce qui est corporel en nous, nous devons toujours aussi le faire devenir fécond pour le Seigneur. Avec tous nos sens apprendre à toujours mieux comprendre le Seigneur et finalement être saint de corps et d’esprit (2353).

 

Couronne d’épines

Dans la nuit du jeudi au vendredi, grosse angoisse et maux de tête. Marie apparaît et avec elle un ange qu’Adrienne n’avait encore jamais vu et qui porte la couronne d’épines. Adrienne voudrait s’en saisir et la demander. Mais Marie lui fait comprendre qu’on ne doit pas vouloir d’en saisir soi-même. Elle sera donnée au moment et de la manière qui conviendront. Si on la désire soi-même, on se blesse d’une manière qui est fausse. Puis la couronne lui fut mise. Elle ne sait pas combien de temps ni comment elle lui fut retirée. Là-dessus la Mère et l’ange disparurent. Adrienne fut saisie d’une grande angoisse : ils pourraient être venus à moi et m’avoir mis la couronne. Elle pria de toutes ses forces pour que cela ne se fasse pas. Alors la couronne lui fut offerte une deuxième fois. La petite Thérèse lui montra alors comment cette couronne se déplace à travers le temps, comment des gens ne cessent de devoir la porter afin qu’elle reste pour ainsi dire fraîche et efficace. Nous aussi, nous devons veiller à la transmettre (374).

Les douleurs à la main, très particulièrement à la main gauche, sont insupportables. C’est comme si on lui perçait la main, comme si le clou n’arrivait pas à passer tout simplement. Cela va infiniment lentement, comme au ralenti. Comme si quelqu’un voulait passer son doigt à travers sa main en appuyant et en perçant. Cela s’accompagne d’une souffrance toute “morale”, pleine d’angoisse. La couronne également la fait souffrir la plupart du temps, toujours au même endroit (381).

 

Création

Quand un mystère du Seigneur est célébré, il est aussi communiqué; qui le médite verra certes avant tout le Roi qui est fêté (pour la fête du Christ-Roi), mais la fête a quelque chose d’indivis : c’est une fête de l’Epoux avec son épouse qu’il mène à la rencontre du Père; et, avec l’Eglise, c’est le monde entier qui est attiré dans le royaume du Christ. Son mystère est ainsi un pendant du mystère de la création où tous les êtres ont été créés secrètement pour le Fils; maintenant le Fils achève ce qui a été commencé en conduisant par lui tous les êtres au Père. Afin que la création comme un tout devienne une fête. La somme qui est tirée de la vie du Seigneur rencontre la somme du monde créé : création et rédemption, terre et ciel, se rencontrent dans l’unité définitive. Le royaume de ce monde et le royaume des cieux doivent se trouver l’un l’autre; tout ce que Dieu Trinité a produit à l’extérieur est intégré dans le cercle interne de la vie trinitaire éternelle. C’est le Fils qui a été chercher le monde et qui lui indique la place où il recevra tout l’amour du Père (2175).

 

Croix

Le Seigneur porte son unique croix comme Dieu seul peut la porter même s’il l’a portée en tant qu’homme. Il va de soi qu’on ne peut pas la porter mieux. C’est pourquoi chaque chrétien doit porter sa croix dans l’esprit du Seigneur. Cela ne veut pas dire dans une absence de formes comme le chrétien moyen le fait pour ses actes, mais comme Dieu l’a prévu pour chaque être qu’il a créé et à qui il a donné un caractère unique. La plupart trouvent que c’est déjà bien beau de la porter selon quelque norme abstraite. Mais… le Christ a porté en réalité sa croix comme un charpentier même si, durant ses dernières années, il n’a plus exercé sa profession. Le bois était pour lui le matériau familier, son corps y était habitué. Les clous également étaient pour lui des objets dont il savait se servir (2328).

Dans la rue, elle voit les personnes comme portant toutes au plus intime d’elles-mêmes un morceau de la croix, et plus précisément de la croix divisée. Ce n’est pas ou ce n’est presque jamais pourtant la croix qu’elles croient porter sciemment. La leçon d’hier continue : voir partout la croix à l’intérieur même là où elle n’est pas visible extérieurement (474).

Elle dit aussi qu’elle sait aujourd’hui un peu de ce que Jésus a vu et senti sur la croix. Il n’était plus du tout question de lui-même. Son fiasco avait été comme allant de soi. Il ne savait plus qui il était. Peut-être sous forme d’éclair la conscience lui était-elle encore venue qu’il était Fils de Dieu. Il n’y avait plus devant ses yeux que la perte du monde, l’inutilité absolue et le caractère inéluctable du péché et de l’enfer (570).


 

D

 

Damnation

Puis de nouveau elle me dit plusieurs fois ce soir-là qu’elle serait volontiers damnée si elle savait que cela pouvait en sauver d’autres ( 658).

 

Dégoût

La grande tentation serait aujourd’hui de tout faire simplement d’une manière mécanique, de considérer les patients comme des numéros et des cas sans âme. Au fond les hommes ne méritent pas mieux. C’est simplement ridicule qu’un Dieu meure pour cette racaille. “Qu’on nous fourre donc en enfer et qu’on n’en parle plus” (en français), dit-elle. Elle éprouve un dégoût pour les âmes. “Comme quand on a avalé trop de sucreries et qu’on ne peut plus les voir”, elle s’est gavée de l’amour des âmes. A la consultation elle voudrait ne plus rien mettre de son âme dans ce qu’elle fait. Ce serait comme cela beaucoup plus facile; justement pour son coeur qui va souvent si mal en raison de sa participation intérieure! Mais elle n’a pas le droit de faire cela et elle ne le fait pas non plus (543).

 

Degrés

Adrienne : Je voudrais souligner une fois encore qu’il n’y a pas de « degrés » sur le chemin qui mène à Dieu. S’il y en avait, on ne cesserait de chercher à savoir où l’on se trouve. On pourrait même aussi calculer combien il reste de degrés à franchir pour arriver tout en haut et on pourrait organiser son travail. Ce qu’il y a réellement, c’est qu’on est attiré par Dieu par la pensée, la prière et l’action, avec pour effet que certains domaines sont abandonnés. Je ne pense pas tellement maintenant au fait qu’on cesse de pécher, que le mal cesse d’exercer sur nous une attraction, que nous laissons derrière nous la zone de la tiédeur. Mais je pense à un mouvement à l’intérieur du bien. On est en sécurité en Dieu et on est conduit par lui à travers différentes régions si bien que le paysage change constamment. De la manière la plus inattendue, c’est comme si on allait avec lui dans un pré des Alpes et qu’on ressentait le désir de la mer : mais Dieu n’a aucune peine à faire déferler les vagues de la mer sur les sommets. Nous ne connaissons pas la géographie des contrées de Dieu. Les sommets et les ravins peuvent aussi alterner sans ordre apparent (2135).

 

Démons

Un jour elle est chagrine et de mauvaise humeur. Cela lui arrive rarement ; depuis sa jeunesse, elle est toujours joyeuse et d’humeur enjouée. Des pensées se glissent dans sa tête : le Bon Dieu est sans doute aussi catholique? (Ou bien toutes les différences ne reposent-elles que sur des apparences humaines?) Elle est à ce moment-là dans le couloir de sa maison. Elle repousse la pensée tentatrice et, au même moment, elle voit un petit diable fuir le long du couloir. Ce n’était pas un diable effrayant, il était plutôt comique et grotesque (14).

Aux environs de la Pentecôte, elle a vu un jour le Christ dans son bureau de travail, comme en un tableau, comme une statue. Mais quand même sa réalité. Elle voulut aller vers lui pour se prosterner devant lui, mais quelques grands diables la saisirent par le bras. Elle sentit leurs doigts s’enfoncer dans son bras. Puis le Seigneur fit un pas. Les diables disparurent et elle put prier (313).

Vers cinq heures elle se réveilla avec le sentiment d’être écrasée et d’étouffer, et cela corps et âme. Il lui sembla que le diable était assis sur elle de tout son poids. D’abord avec toute sa méchanceté, puis avec tout son mensonge et sa fausseté contre lesquels on ne peut pas se défendre. Puis avec sa sottise insondable. A cette dernière transformation, lui apparut devant les yeux le tableau de Rome : le pouvoir de Satan à Rome (562).

Nuit de dimanche à lundi. Violents combats contre le diable. Elle m’explique plusieurs choses au sujet de ces combats. Il y a des diables tout à fait différents les uns des autres. Il y a les petit diables (elle m’en a souvent décrit : de petits êtres comme des animaux ou de petits enfants). Ceux-ci peuvent harceler et pincer mais non troubler sérieusement. Puis il y a le diable qui a pour ainsi dire la même taille que nous, avec qui on peut lutter comme d’égal à égal. Il s’en prend aux parties faibles de l’homme… Je lui demande comment elle lutte contre cela. Elle dit: “Avec la prière. Souvent la prière suffit pour souffler tout cela. Mais il peut aussi se faire que, par fair play pour ainsi dire, on doive lui laisser présenter la chose. Souvent c’est un va-et-vient. Ce n’est que lorsque cela commence à lui paraître trop stupide qu’elle prie pour que “maintenant ils l’enlèvent”. Puis il y a aussi le grand diable, qui nous maîtrise, auquel on est en quelque sorte livré. Contre lui on ne peut pas lutter. On doit y succomber tant qu’il plaît à Dieu. Adrienne me demande si je pense que les diables doivent rester diables éternellement. Je lui demande comment la question lui est venue. Elle dit: “Parce que les démons ont souvent des traits si humains”. Je lui demande si elle est sûre que tous ces démons sont aussi des êtres personnels particuliers. Elle réfléchit et dit: “Non, cela je ne le sais pas sûrement à vrai dire. Il pourrait se faire qu’ils ne sont que des personnifications, comme des bras suceurs d’un grand polype”. Aujourd’hui une fois de plus les bras d’Adrienne sont parsemés de taches bleues (727).

Samedi 6 novembre. L’après-midi, Adrienne me téléphone de sa consultation. Elle est inquiète. Elle a écrit plusieurs pages d’un livre du médecin au sujet des relations entre médecin et patient. Elle me demande si elle peut me remettre les feuilles. Elle voudrait ne plus les avoir chez elle. Elle pourrait aussi beaucoup mieux continuer à travailler si elle les avait mis en dépôt chez moi. Je ne comprends pas bien ce que tout cela veut dire et finalement je lui dis oui avec un peu d’impatience. Elle doit me les remettre à l’occasion. Une heure plus tard, Adrienne apparaît en grande angoisse et très excitée. Peu après son appel téléphonique, comme elle était assise devant ses feuilles, le démon se présenta tout d’un coup à côté d’elle, il prit les papiers de la table, lui arracha des doigts la feuille qu’elle tenait en main et déchira le tout en petits morceaux (882).

« Les taches que j’ai à nouveau au bras proviennent d’une lutte avec quelqu’un. Je ne suis pas en mesure de nommer ce quelqu’un; on peut dire : le péché du monde incarné, avec qui, contre qui, j’ai à combattre quand il est question de confession. Est-ce le diable ou le péché des hommes? Je ne le sais simplement pas. Je suis tout à fait sûre que je ne me suis pas fait à moi-même ces taches, je ne me les suis pas faites non plus quand j’étais ‘partie’. Après une nuit de ce genre, dont on sort ‘bleue’, le matin on est complètement épuisé. On a perdu ses forces dans un combat contre le mal. L’épuisement est une chose si élastique! Quelque part on est sans cesse en mesure de se défendre, d’en sortir, si cela s’avère nécessaire. Mais alors c’est un semblant de force qui nous est donné et qui suffit pour une tâche donnée » (2248).

 

Dieu

Elle se sent malheureuse de ce qu’elle ait si peu à offrir à Dieu pour ses grâces surabondantes. Comme l’être humain est capable de peu de choses! Il ne peut même pas jeûner trois jours! Un soir, au lit, cette pensée l’a vaguement effleurée. Le lendemain, par hasard, elle arrive trop tard pour le dîner, elle n’a pas faim et donc ne mange pas. Le soir non plus elle ne mange pas. Ce n’est que le deuxième jour qu’elle saisit le rapport entre cette absence d’appétit et ce désir. Elle ne mange pas jusqu’au soir du troisième jour sans qu’elle soit touchée par un sentiment de faim ou une faiblesse. Comme elle arrive souvent trop tard à table et qu’elle mange peu à l’ordinaire, son jeûne n’est pas remarqué. Ce n’est que le soir du troisième jour que son mari lui demande accessoirement si vraiment elle ne mange plus rien. Elle répond qu’aujourd’hui justement elle n’avait pas vraiment faim. Le matin du quatrième jour, le sentiment normal de la faim lui revient, mais sans rien d’excessif (5).

En recevant cette perception de la solidarité du péché, elle comprit aussi que le vrai péché ne se trouve pas, la plupart du temps, là où on le cherche. Il ne se trouve certainement pas dans les dix commandements. Ce qu’on appelle des crimes, souvent ne sont pas des crimes; par contre un refus de Dieu, intérieur et tout à fait caché, est beaucoup plus terrible et plus nuisible que tout le reste (12).

8 juin, dimanche de la Trinité. Le samedi soir tard, elle entre dans sa chambre à coucher. Comme une fois déjà auparavant, elle a le sentiment d’une présence innombrable et dense, elle doit pour ainsi dire à nouveau se frayer un passage à travers cette grande présence. Malgré cela, comme il est tard et qu’elle est fatiguée, elle se met aussitôt au lit. Mais elle sent ensuite que c’est quand même « irrévérencieux » (en français) de se coucher sans façons avec une telle présence. Elle s’agenouille au pied de son lit et est remplie de cette présence. Cela lui enlève les mots et les pensées… Tout à coup apparaît Marie et elle commence à lui expliquer la nature du feu la nuit de la Pentecôte. Elle dit avec fermeté et grande bonté qu’il ne suffit pas de se trouver simplement dans le feu et d’en jouir un peu, c’est tout l’intérieur qui doit se changer en ce feu. De là découle une grande obligation et une grande responsabilité… La comparaison lui a montré la totale incommensurabilité des efforts humains par rapport à la grâce. On devrait se donner un mal fou pour que finalement il en sorte quelque chose. Il n’est pas du tout question de répondre adéquatement à ce qui est exigé. On pourrait dire : nous n’entrons pas en ligne de compte, mais nous sommes pris en considération. C’est comme si un génial professeur de mathématiques, dans son cours, traçait au tableau un calcul énorme; tout est rempli de chiffres, des choses incroyablement compliquées auxquelles les élèves ne comprennent plus rien depuis longtemps; ils sont là simplement et ils regardent. Ils se donnent un mal prodigieux pour happer un soupçon de quelque chose, mais ils ne suivent plus l’ensemble depuis longtemps. Survient alors au beau milieu d’une énorme dérivée : deux fois deux. Un élève particulièrement zélé, emballé d’avoir compris quelque chose, crie de derrière : ça fait quatre! Et le professeur le remercie d’un sourire de le lui avoir rappelé si aimablement. Et il continue ses calculs. Telle est notre coopération aux calculs de Dieu. Nous ne faisons rien que ce que Dieu pourrait aussi faire lui-même et plus simplement. Et cependant nous sommes associés… « Quand vous aurez tout fait, dites : nous sommes des serviteurs inutiles »… Elle comprit aussi que ce que nous saisissons de la Trinité de Dieu et, d’une manière générale, tout ce qui est caché en Dieu, ne ressemble qu’à une petite poussière… comparé à ce qu’on ne comprend pas. Nous avons certes part à l’Esprit Saint. Et Jésus peut nous apparaître. Mais si magnifique que ce soit, ce n’est finalement pas commensurable avec ce que Dieu est en lui-même… Mais tout cela n’est pas inquiétant ni triste comme on pourrait le penser. Seulement sérieux. C’est comme si, devant ce qui est absolument sans espoir, on se voyait saisir ou faire quelque chose de réel, ou aboutir à quelque chose. Et plus on perçoit quelque chose de la grandeur de Dieu, plus on voit aussi qu’on est soi-même néant. Il y a une comparaison incessante. Mais justement avec le désespoir de ne jamais pouvoir (être à la hauteur), on apprend également la grande nécessité de se donner un mal maximum et d’être totalement disponible… (94).

Progrès dans le sens d’une marche humaine en ligne droite : cela n’existe pas. Il se passe ceci d’une certaine manière : à certains moments, Dieu touche l’âme, alors elle est sans voiles et totalement pure par la présence de Dieu. Dans cet état, si elle mourait, elle irait aussitôt au ciel. Puis quand le Christ s’est de nouveau « éloigné », les coquilles se referment à nouveau sur elle. Elles repoussent. Il n’y a sans doute aucun état en ce monde où l’on supporte d’être nu durablement devant Dieu. Nous ne cessons de mettre quelque chose. On peut avoir des écrans plus ou moins épais, plus serrés ou plus lâches. Mais il y a aussi de fins écrans qui sont très serrés et de très grossiers qui sont très lâches. Ainsi les prostituées précèdent les pharisiens dans le royaume des cieux (128).

C’est l’époque où les patients apportent des fleurs de leurs jardins, de toutes sortes, de toutes couleurs; j’en ai des quantités, et hier j’ai passé un long moment à les arranger; la pièce est magnifique; j’ai retiré la plupart des tableaux pour n’avoir que les fleurs; également des roses magnifiques dans un vase en cuivre; souvent il me semble que les fleurs parlent si clairement de Dieu, davantage peut-être encore de la Mère de Dieu (179).

Le jour des trépassés est pour Adrienne une expérience singulière. Elle a une vision pénétrante et détaillée du purgatoire… A l’intérieur des âmes, cela travaille et bouillonne énormément. Elles sont entièrement occupées à se purifier. Elles ont un grand désir de Dieu, un élan vers le haut, mais elles ne veulent jamais quitter le feu avant d’être totalement pures… Adrienne pense que les âmes du purgatoire n’ont pas de contact avec nous; mais nous, nous seuls, pouvons avoir contact avec elles quand nous les aidons. Elle comprend aussi très bien la doctrine de l’Eglise dont je lui parle et selon laquelle au purgatoire on ne peut plus acquérir de mérite (223).

Elle passe en voiture Freiestrasse et elle voit les gens divisés en quatre catégories : ceux qui s’occupent d’eux-mêmes, ceux qui s’occupent de Dieu, ceux qui s’occupent des autres : profession, famille, quelque chose dans leur milieu, et ceux qui ne s’occupent de rien, qui sont vides et n’ont pas encore fait de choix. Elle a peut-être vu ainsi soixante personnes, l’espace d’un éclair, mais très distinctement. Sur ce nombre, trois peut-être étaient avec Dieu, six peut-être étaient vides, des jeunes pour la plupart, qui sont encore des feuilles blanches. Certains d’entre eux étaient proches de la grâce sans le savoir. Pour les autres, la plupart s’occupaient de leur milieu, etc. C’est la catégorie pour laquelle Dieu a le plus de difficultés. C’est plus facile encore pour ceux qui s’occupent d’eux-mêmes. Ceux-ci peuvent finir par en avoir assez d’eux-mêmes. Les autres sont égoïstes sans le savoir, des hommes de “bonne volonté”, difficiles à déraciner. De tous ces gens, Adrienne n’a pas vu cette fois-ci ceux qui avaient la grâce et ceux qui ne l’avaient pas (434).

A la consultation, une conversation avec une femme au sujet du progrès. Adrienne lui expliqua que le progrès et l’effort actif vers la perfection étaient absolument exigés mais que, plus nous nous corrigeons de nos défauts, plus large se fait notre vue sur Dieu et plus élémentaires l’exigence et la perception de ce qui reste à faire, de ce qui n’a pas encore été fait, si bien qu’on n’arrive jamais à une mise à jour (809).

Le premier mot du nourrisson, son premier balbutiement, est pur, pour ainsi dire en Dieu et dans le Verbe de Dieu… Ensuite, avec la convoitise qui s’éveille, le péché trouble et fausse cette parole… Enfin la dernière parole de l’homme, son dernier soupir, revient à la pureté du commencement, quand l’homme, dans la faiblesse de la mort, se rend de nouveau à Dieu (1102).

Ascension : comme d’habitude, au ciel. Adrienne décrit à nouveau une grande fête. Elle dit qu’il est si singulier que, dans ces fêtes, on ne voit pas Dieu du tout mais que cependant tout se sait rempli de lui. Et on a le sentiment qu’on ne devrait faire que deux pas ou un pas en direction de Dieu pour percer le voile très fin qui nous sépare encore de lui (1130).

Quelques jours plus tard, Adrienne parla des saints dans le ciel dont on demande l’intercession. Au fond, on ne leur fait pas par là spécialement un cadeau. On les astreint à une obligation, on dirige leur attention vers la terre et ses souffrances. On pourrait presque dire que, par là, les saints sont en quelque sorte détournés de la joie céleste. Mais Dieu, pour le côté de leur esprit qui reste tourné vers le ciel, leur fait don pour ainsi dire d’un surcroît de lumière et de bonheur (1235).

Ces jours-ci, Adrienne voit (en Europe) une quantité de discussions, de conférences, surtout sur des questions religieuses. Mais partout on se cherche beaucoup plus soi-même plutôt que le Seigneur. On est très amical les uns avec les autres, et on a tous les égards possibles, mais l’ultime arrière-pensée ce n’est pas Dieu, c’est d’imposer sa propre tendance (1380).

Celui qui a reçu l’Esprit commence à l’adorer. Avant que l’Esprit ait commencé à agir en nous, il nous est étranger et nous ne le cherchons pas, ni en nous ni en dehors de nous. Mais parce que l’Esprit est l’amour, sa caractéristique est de transformer notre adoration de l’Esprit en adoration du Père et du Fils; il sort de son hypostase. Un signe en est qu’il ne reçoit jamais un symbole digne de lui : il apparaît comme flamme, langue, vent, colombe, dans des symboles qui, en disparaissant, montrent peu de choses en comparaison de sa nature. Tout autre chose que lorsque le Fils paraît. Le Fils est l’enfant du Père et sa visibilité. L’Esprit est, dans sa manière d’apparaître, comme l’humilité de Dieu : il nous mène, au-delà de lui-même, au Père et au Fils (1566).

Dieu se sert de tout pour se révéler (2135).

La nuit n’est jamais le dernier mot de Dieu (2208).

 

Disponibilité

Après des heures de soirée pénibles avec des entretiens franchement pénibles, elle voudrait un peu se reposer pour se recueillir. Elle perçoit alors, très clairement audible, une voix (mais elle ne voit rien) : est-elle prête à renoncer à tout? La voix et son exigence se font d’abord toutes simples, comme n’engageant à rien. Puis la même exigence se répète et se fait de plus en plus pressante. Et la question se précise et présente différentes choses : est-elle prête à perdre ses fils (qu’elle aime avec beaucoup de tendresse), son mari, finalement sa profession, ses meilleurs amis, son honneur?… Elle dit toujours oui, mais elle en arrive à une telle extrémité qu’elle commence (comme elle le dira plus tard) « à pleurer comme une madeleine ». Finalement une dernière question la harcèle, incessamment répétée : Est-ce qu’elle est réellement et sérieusement d’accord avec tout cela? En tremblant, mais avec fermeté, elle répond oui. Alors finalement une grande consolation la saisit. Quand elle raconte ce qui s’est passé, elle ajoute qu’elle s’était crue à un examen. Toutes les matières étaient passées bien qu’on ne l’ait pas interrogée sur tout. Finalement on ne fera usage dans la vie que d’une matière et il est probable que ne lui sera demandé qu’un seul des sacrifices qu’on lui a présentés ou quelque chose de tout autre qui n’a pas été abordé. Mais elle a compris en même temps que l’examen sur l’ensemble est nécessaire et qu’on doit dire oui partout (36).

 

Don de soi

Épiphanie. Que les rois viennent pour adorer réjouit Dieu et réjouit la Mère. Les présents qu’ils apportent font partie, à leurs yeux, de ce qu’ils possèdent de plus précieux. Pour l’enfant, ils n’ont apparemment aucune valeur. Cependant leur offrande est reçue, car elle symbolise leur don d’eux-mêmes. C’est un signe pour tous ceux qui viendront après eux. Nous avons à donner ce que nous possédons même si cela nous paraît souvent si inutile et si peu important que nous ne pouvons pas imaginer ce que le Seigneur pourra en faire. Et pourtant c’est justement cela qui est demandé; car ce qui est important n’est pas que notre don nous paraisse utile, mais que le Seigneur puisse en disposer. C’est pourquoi nous ne pouvons pas donner des choses qui n’ont rien à faire avec nous, mais seulement des choses avec lesquelles nous donnons quelque chose de nous-mêmes, quelque chose à quoi nous sommes attachés et par quoi nous sommes liés, quelque chose qu’il nous coûte de donner, quelque chose que le Seigneur se réjouit de recevoir malgré son apparente inutilité (2269).

 

Doutes

Une nuit, elle est entourée de démons. Elle reconnaît toujours leur présence à un certain froid spirituel, surtout à des doutes. Elle est tracassée extérieurement bien que, comme elle dit, cela n’a pas été grave. Elle est traitée durement, serrée au bras gauche. Le matin, son bras est parsemé de taches noires et bleues qui ressemblent à des empreintes de doigts. J’ai vu son avant-bras, et elle assure que le haut du bras est encore pire. Elle espère, dit-elle en riant, que cela aura disparu avant le temps des manches courtes. Elle ne ressent pas de douleur à ces endroits (89).


 

E

 

Eau bénite

Après-midi, téléphone. J’avais commandé à Adrienne dans l’obéissance d’écrire les choses que combat le diable. Il y a maintenant une bataille grotesque. Adrienne n’est pas dans le “trou” à proprement parler, mais elle désespère à cause des tracasseries du diable. Toute une troupe l’empêche maintenant de travailler. Ils s’assoient sur son bras quand elle veut écrire. Ils s’assoient sur le papier. Elle peut les faire fuir comme des mouches avec de l’eau bénite et un signe de croix. Mais quand elle essaie d’écrire, ils sont là à nouveau… (903)

 

Écrits d’Adrienne

Ces dernières nuits, elle a beaucoup écrit. Presque chaque matin elle m’apporte une ou deux pages qui sont bonnes. – Un jour que j’avais besoin de quelques citations, le lendemain elle m’apporta dix pages qu’elle avait cherchées la nuit dans sa bibliothèque avec une rapidité incroyable, ce qui ne l’empêchait pas encore à côté de cela de prier et de contempler (863).

 

Écriture

Philippe demande au Seigneur : « Montre-nous le Père! » A chaque mot de l’Ecriture Sainte, nous pourrions nous écrier : « Montre-nous le Père! » Il vaut mieux exprimer ce cri et recevoir ensuite la réprimande du Fils que de ne rien dire du tout. Beaucoup se sont tellement habitués à la lecture de l’Ecriture qu’ils n’y voient plus ni le Père, ni le Fils, ni l’Esprit. Et pourtant l’Ecriture tout entière est un témoignage dans un double sens : en elle est consigné ce qui est; mais ce qui est, est attesté, confirmé par l’attitude intérieure du lecteur. Si nous essayions de lire l’Ecriture en la confirmant par notre attitude intérieure, nous verrions constamment le Père, le Fils et l’Esprit ainsi qu’ils se révèlent toujours dans la Parole de Dieu. « Qui me voit voit le Père ». Nous nous contenterions certes d’écouter le Fils et de le voir, mais nous nous ouvririons à sa Parole de telle sorte qu’elle soit compréhensible pour ce qu’elle est en vérité : la Parole du Père qui le révèle dans l’Esprit Saint. Quand nous pensons avoir compris quelque chose dans l’Ecriture et que cela ne débouche pas sur la Trinité de Dieu, nous pouvons être sûrs que nous ne l’avons pas saisie de manière vivante. Nous ne comprendrons peut-être jamais à quel point l’Ecriture est vivante; le fait que nous « soyons morts » nous empêche de voir qu’elle est suprêmement vivante (2319).

 

Eglise

Méditation au temps de Noël Vu sans cesse l’Enfant Jésus , tantôt seul, tantôt dans les bras de sa Mère. C’est si étrange d’adorer un enfant. Mais il est Dieu justement. On voit en lui ce que serait une parfaite ouverture, comment on pourrait être totalement ouvert à Dieu si on voulait. Et que c’est cela l’Église : le lieu où l’on se rassemble pour s’ouvrir. Et quiconque fait partie de l’Eglise devrait faire ce que l’Eglise fait vis-à-vis du Seigneur. Il l’a fondée comme le lieu de l’ouverture (2290).

Selon le récit de l’Ecriture, Dieu le Père a créé le monde en sept jours : le récit montre son activité créatrice et comment, jour après jour, le monde se développe par son action et lui doit sa réalisation; en dernier lieu, il place l’homme au-dessus de tout le créé comme souverain, mais de telle sorte qu’il demeure subordonné à Dieu dans l’obéissance. D’autre part nous apprenons que Dieu a créé toutes choses, y compris l’homme, en vue du Fils; les deux dispositions ne se gênent pas mutuellement, elles s’adaptent l’une à l’autre. En devenant homme, le Fils réalise cette unité de manière nouvelle parce que l’homme est devenu désobéissant et qu’il a détruit l’unité première. Le Fils crée l’unité en lui-même; en son corps, en sa mort et en sa résurrection, il va rechercher fondamentalement le monde pour le ramener à Dieu. Et pour expliquer aux hommes l’unité créée, il crée l’Eglise avec son organisation terrestre visible mais aussi avec son unité tournée vers le Fils: elle est l’épouse, elle vit du contact vivant permanent avec lui, dans le fait que sans cesse le Seigneur et son épouse se trouvent mutuellement. Il est ainsi impossible d’établir une exacte distinction entre l’amour divin et ecclésial qui les unit. Et tout ce qui, dans l’Eglise, est unité visible a pour but cette unité. Mais l’Eglise elle-même, comme il a été dit, est l’expression de l’unité globale du monde avec Dieu retrouvée par le Fils. Non plus dans la phase de la création, mais dans la phase de la rédemption (2292).

 

Églises et chapelles

Coup d’œil rétrospectif sur Florence. « Cette fois-ci, ce qui m’a le plus touché à Florence, c’est la perspective qu’on a du palais des Offices : la vue sur la ville et le ciel, le sentiment que, dans cette ville, tant de choses ont été construites par amour de Dieu parce que dans un échange d’amour entre ciel et terre. Les hommes construisent pour Dieu des demeures où il doit se sentir bien, et il leur donne la grâce de la beauté, si bien que s’élève vraiment quelque chose qui rend attentif à lui. A lui qui montre ce ciel au-dessus de Florence et qui fait mûrir sur terre le fruit de cet effort humain, les deux pour sa plus grande gloire » (2230).

 

Emile Dürr (premier mari d’Adrienne)

Adrienne réfléchit souvent au sort de son premier mari qu’elle avait aimé d’une profonde amitié. Il était cependant mort apparemment incroyant après avoir quitté la paroisse évangélique. Et cependant, dit-elle, elle n’a sans doute jamais vu un homme aussi pur que lui. Cette nuit, avant de s’endormir, elle a vu deux mains étendues vers le bas, qui la bénissaient : la main du Christ et en dessous la main d’Emile. Cela l’a comblée de bonheur. Depuis lors, le sort de son premier mari ne l’inquiète plus jamais (86).

 

Enfer

C’est au Fils que l’enfer a été offert en raison de son Incarnation et de sa Passion. C’est le plus grand cadeau que le Père pouvait lui faire. Il ne sent pas le Père là et il n’envoie pas l’Esprit. Il suffit qu’il se soit montré là (2183).

 

Engelberg

L’Abbé d’Engelberg, qui lit depuis longtemps le commentaire d’Adrienne sur l’évangile de Jean, souhaite voir Adrienne. Elle monte là-haut le dimanche 18 août. La conversation est bonne. Elle lui dit des choses qu’elle ne peut pas savoir, sur sa mission à lui et la gestion de sa charge. Il est étonné et ne cesse de répéter que l’affaire est manifestement authentique. Ensuite il commence aussi à parler de choses personnelles, ce qui ne plaît pas à Adrienne… (1575)

 

Entourage et parenté d’Adrienne

Sa sœur lui a dit qu’en ville le bruit court qu’elle est une sainte. Sa mère le confirme. Cela la plonge dans toutes les angoisses. Elle est angoissée parce que c’est une si terrible illusion des gens, une telle offense de Dieu et de l’Eglise de la confondre avec les saints. Nous parlons longuement sur le sujet. J’avance toutes sortes de choses sur la sainteté par la grâce, sur la sainteté comme effort vers Dieu, comme commandement, comme ministère et comme don de soi. Elle ne veut rien entendre: “Vous ne voulez pas me comprendre”. Est-ce que je ne sais pas qu’une rumeur de ce genre augmente au plus haut point sa solitude? (347)

 

Épiphanie

L’incarnation est un mouvement du ciel vers la terre; Marie est le lieu où ce mouvement s’arrête un instant, l’auberge accueillante où le Fils passe ses années cachées. Les rois qui viennent l’adorer sont le début d’un mouvement opposé, du monde vers le Seigneur et, par lui, vers le Père, qui ne cesse de s’étendre. Les rois sont ainsi, pour le Fils, la preuve que ça a réussi pour Dieu de se rendre visible dans un homme. C’est une première reconnaissance, autre que celle de la Mère : celle-ci avait été interrogée par l’ange et avait laissé faire; à partir de là, sa foi n’a cessé de devenir plus parfaite. Les rois par contre sont actifs dans le sens où ils se mettent en route vers le Seigneur pour un moment de contemplation adorante, après quoi ils reprennent leur route mais désormais conscients de la présence divine sur la terre. Ils adorent selon ce qu’ils ont compris, mais éclairés par le mystère de l’étoile et celui de la présence du Seigneur. Les éléments de leur prière leur sont donnés de l’extérieur et ils sont guidés par eux. Ils ont prêté attention au signe venant du ciel, ils se sont confiés à sa direction, ils ont fait le voyage, atteint le but (2159).

 

Esprit blasé

Au ciel, il n’y a pas d’état d’esprit blasé et saturé… Car la vision de Dieu au ciel n’est jamais quelque chose de terminé, comme si l’accomplissement de mon existence terrestre ne réservait plus rien pour l’éternité. Il y a la plénitude dont on est rendu digne par la vie terrestre et le purgatoire et la rédemption; mais cette plénitude qui est atteinte n’est pas un point final; elle est un point de départ de la vie céleste. Seulement, au ciel, le désir ne va plus jamais dans le vide; il va toujours vers une nouvelle plénitude (1562).

 

Esprit Saint

Après avoir couvert Marie de son ombre, l’Esprit Saint vit en elle : dans l’enfant vivant comme tâche naissante et en même temps dans son propre esprit… Il est l’Esprit en elle, qui a pris possession de son esprit et le conduit, qui marque sa prière, son aspect, son être tout entier… Quand elle adore l’enfant, elle prie l’Esprit Saint dans l’Esprit Saint. Quand elle élève l’enfant, ce n’est pas seulement son esprit à elle qui se penche vers l’esprit de l’enfant, mais c’est l’Esprit Saint en elle qui rencontre l’Esprit Saint dans l’enfant… Il en est de même au fond en chaque mission : l’Esprit agit de deux manières. D’une part dans l’envoyé pour lui montrer sa vocation, son élection et ses obligations; il anime la prière, la méditation, l’action. Mais aussi dans les tâches concrètes… L’Esprit est surtout dans l’homme un Esprit de prière. C’est de là qu’il jaillit, qu’il crée l’échange et l’équilibre, qu’il offre la certitude sereine, le oui constant; cela prend naissance dans la paix de la prière, dans l’isolement et la solitude. Mais il peut aussi se faire reconnaître à l’extérieur si bien que d’autres sont attirés parce qu’ils comprennent qu’ici souffle l’Esprit. Elisabeth reconnaît la mission de Marie, nous reconnaissons les missions des saints, beaucoup de pécheurs reconnurent la vocation de Vianney; l’Esprit Saint est reconnu aux charismes… La foi, l’amour et l’espérance vivent en lui et se nourrissent de lui pour s’accomplir au fond; leur vie propre n’est pas à séparer de la vie de l’Esprit en Dieu. Une espérance qui ne serait pas animée par l’Esprit ne serait pas chrétienne. Elle serait une confiance simplement humaine qui serait comblée ou non selon le hasard. L’Esprit intègre en lui tous les points de départ humains, il les utilise comme des pierres pour sa construction, il les tire à lui, il leur donne une forme définitive; en tout cela il engendre et il crée, il donne au passé une vraie présence, une existence dans l’aujourd’hui, qui a ses racines aussi bien dans le passé que dans l’avenir, mais constamment il donne aussi la vue de ce qui est en devenir afin que nous ne restions pas paralysés dans l’aujourd’hui mais que nous restions ouverts et créateurs, et que nous expérimentions, aussi bien dans l’être que dans le devenir, la présence de l’éternité vivante de Dieu Trinité. L’Esprit donne son témoignage pour la constance de notre âme, pour l’éternité à laquelle nous appartenons. Il nous dit que nous sommes aimés et que nous avons le droit de rester dans l’amour, et l’amour, c’est Dieu (2219).

 

Éternité

Amour, foi, espérance dans l’éternité. Dans le temps, l’amour est une partie de la vie, il n’est pas toute la vie. Dans l’éternité, il est tout parce que nous n’avons plus rien en propre : ni opinions, ni justifications, ni jugements, qui nous mettent dans une relation théorique avec les choses. Dans l’éternité, on remercie d’emblée pour tout, on ne connaît pas la prudence, comme si une chose pouvait être punition et une autre chose amour; on est convaincu que tout est amour et doit être compris comme amour. – La foi subsiste dans l’éternité comme la confiance absolue qu’il ne peut rien y avoir qui ne soit pas amour. Parce que Dieu nous tient, nous n’avons pas besoin de nous attarder à calculer quoi que ce soit anxieusement, nous pouvons nous confier à l’infini. – L’espérance, dans la vie éternelle, est ce qui est toujours accompli. Parce qu’elle est un don perpétuel, une espérance et une attente perpétuelles sont éveillées. Dans le monde, notre espérance, c’est l’éternité; dans l’éternité, elle est toujours ce que Dieu donne. Dans l’éternité, foi, amour, espérance coïncident. – L’éternité elle-même surgit comme un cadeau, elle est ce qui est constamment offert en cadeau. Il n’y a donc pas de fin à prévoir. Le cadeau de Dieu naît dans le don, le don et l’acte de donner ne font qu’un (2113).

 

Eucharistie

Vendredi 4 juillet. Mauvaise nuit; c’est le premier vendredi du mois. Hier matin… (à la messe) quand je lève l’hostie et dit le « Domine non sum dignus »… le Seigneur apparaît à Adrienne à la place de l’hostie. On ne peut pas décrire comment cela s’est passé. Quand je m’approchai d’elle avec l’hostie, elle ne comprit qu’au dernier instant qu’elle devait ouvrir la bouche, tellement elle ne voyait que le Christ dans la pièce. Après la communion, elle le reçut en elle et cependant en même temps il était hors d’elle dans la pièce. Ce n’était pas seulement une « présence » (en français) mais quelque chose comme une présence physique palpable. Elle dit : une sorte de toucher avec la peau, mais nulle part localisable (110).

Il y a la transsubstantiation du Fils dans l’eucharistie : il nous est offert pour qu’il vive en nous. L’Esprit opère cette transsubstantiation comme autrefois il porta le Fils dans le sein de la Mère. Mais le Fils porte l’Esprit dans sa vie terrestre depuis son baptême. Les deux choses sont une expression de la relation en Dieu Trinité : le Fils est porté par l’Esprit, l’Esprit est porté par le Fils. Et le oui de la Mère va à l’Esprit par l’ange et il ouvre pour nous tous la possibilité de dire oui à l’Esprit afin que l’Esprit porte en nous le Fils et le Fils l’Esprit. Le oui est l’acquiescement à ce mystère en Dieu qui les fait se porter l’un l’autre; l’acquiescement le plus profond se trouve naturellement en Dieu lui-même mais, par Marie, l’homme reçoit dans la grâce la possibilité d’y avoir part (2054).

 

Événements insolites

Adrienne participe à la célébration du mariage de son frère à la cathédrale et, lors du repas, elle prononce un discours qui touche jusqu’aux larmes nombre de personnes présentes, et dégage pour l’ensemble de la famille, momentanément du moins, l’atmosphère qui s’était troublée à cause de sa conversion. Elle avait tenu son discours en dialecte bâlois. Deux jours plus tard sa mère, qui avait été particulièrement charmée par le discours, dit à son autre fille: « Comme Adrienne a bien parlé et comme sa diction française est distinguée! » Sa mère ne comprend pas le dialecte bâlois. Sa fille essaie de lui faire comprendre qu’elle se trompe, elles se disputent un moment pour savoir en quelle langue le discours a été prononcé; finalement elles appellent Adrienne pour en avoir le coeur net. « Naturellement c’était en dialecte bâlois! » Sa mère en reste baba, mais elle semble avoir ensuite oublié l’incident (23).

(C’est la guerre 1939-1945). L’essence est toujours plus rare. Elle se trouve au nombre des quelques médecins qui reçoivent encore une petite ration. Elle ne peut pas aller à pieds et elle est donc à la merci de sa voiture. Je m’étonne qu’avec ses vingt-cinq litres elle puisse toujours être en route, et d’autres gens aussi lui demandent comment elle fait. L’aiguille de son réservoir d’essence marque imperturbablement « à moitié plein ». Quand moi aussi je lui demande comment elle se débrouille avec son essence, elle rit et dit que désormais elle ne dira plus jamais où elle se fournit en essence. J’insiste et elle dit seulement qu’elle n’en reçoit plus. Elle cherche à minimiser le tout et à le prendre comme la joyeuse aventure d’un conte de fées. Mais un autre bref entretien laisse cependant percevoir qu’elle comprend sans doute de quoi il s’agit en vérité. Mais elle a une répulsion absolue à prononcer le mot miracle (32).

 

Expériences diverses

Elle dit que beaucoup de choses qui paraissent tenir du miracle sont à expliquer de manière naturelle. Par exemple elle a possédé autrefois certains dons de savoir des choses qu’habituellement on ne peut pas savoir. Ainsi un jour on lui a volé une bicyclette. Quand le policier qui faisait l’enquête lui demanda si elle savait qui l’avait dérobé, elle répondit qu’elle le savait, c’était un tel, il ressemble à ceci et à cela , et le vélo se trouvait à tel endroit. Elle n’avait jamais vu l’homme et ne savait pas du tout qui c’était. Mais ses indications s’avérèrent exactes. Je lui explique que naturellement certaines dispositions peuvent exister comme base. Il en est ainsi dans la plupart des cas; surtout pour la stigmatisation, l’inédie, la bilocation, etc. Mais il est encore plus évident que tout cela n’est encore justement qu’une base et que la grâce qui s’y rattache n’est elle-même aucunement « nature ». Elle acquiesce totalement; on sait même très bien où l’un cesse et où l’autre commence (33).

 

Extases

5 mai. Une semaine d’extases continuelles. Dès qu’elle est seule, elle est prise là où elle se trouve ou en marchant. Elle ne veut pas parler du contenu parce que tout est si « bouillonnant » (en français), encore tellement en désordre. Le plus difficile est encore toujours le clivage entre les deux vies : l’intérieur et l’extérieur. Comme je lui explique que cela aboutira à une compénétration toujours plus grande des deux existences, elle comprend très bien, car elle voit déjà le début de cette compénétration. Le présent est un stade intermédiaire (67).

Un soir, pendant une dictée sur Apocalypse 1,5, Adrienne s’enfonce tout à coup dans l’extase… Ce n’est que peu à peu que je remarquai que, par elle, trois femmes parlent : la petite Thérèse, la grande Thérèse et Catherine de Sienne. Chacune raconte son entrée dans l’Ordre et son sens. A la fin, quand Adrienne reprend conscience, elle ne sait pas ce qu’elle a dit. Elle a seulement le vague sentiment que trois femmes ont été là et qu’elle leur a servi pour ainsi dire de porte-parole … (1453)


 

F
 

Fatigue

« Chez ceux qui ne croient pas, la fatigue se referme sur elle-même, elle ne peut pas attendre, elle a besoin tout de suite de repos et de sommeil. Si le croyant est ouvert, elle peut durer, car elle a le droit d’avoir part à la fatigue du Seigneur sur la croix, et celle-ci était si grande que, même tout à fait indépendamment des douleurs et de l’abandon, elle était capable de remplir un chrétien intégralement. Il sait alors que le Christ est près de lui et il peut faire prier à sa place les anges et les saints et peut-être le Seigneur lui-même. En Dieu Trinité, prier le Père qui non seulement conduit tout mais participe à tout ce qui occupe le Fils. Et le Fils reconnaît cette fatigue si bien que le Père lui-même la prend dans ses mains et la bénit et perçoit en elle le signe du Fils… » (2170)

 

Fécondité

Tout d’un coup, au ciel, Adrienne voit combien les notions terrestres de fécondité sont étroites. “Au ciel, tout est fécond, chacun a part à la fécondité des autres et s’en réjouit. Et le Seigneur est comme entouré d’anges qui lui apportent constamment la fécondité des siens. Il l’offre au Père et celui-ci la rend aussi bien au monde créé par lui qu’au Fils pour qu’il la distribue à nouveau. La fécondité a comme un « circuit éternel » : quand un chrétien est fécond, le Père lui rendra, par le Fils, sa fécondité reçue par le Fils, mais il la distribuera en même temps au monde” (1911).

 

Femmes

Puis elle vit toute une foule de femmes avec des enfants morts : des nouveau-nés, des tout-petits et aussi des plus grands. Elle vit combien peu de ces mères seulement offraient le sacrifice de tout leur coeur. Mais elle vit aussi que Marie avait une relation particulière avec ces mères. C’est elle qui donne les enfants au Seigneur et qui réconcilie les mères. Adrienne vit aussi quelle source de bénédictions ces sacrifices des mères sont toujours ou peuvent être : bénédiction pour la mère elle-même, pour les familles, très souvent pour les autres, pour les enfants à venir qui sont offerts plus sincèrement à Dieu par les mères; elle vit aussi comment, le plus souvent, le sacrifice d’une mère se trouve à l’arrière-plan de la vocation des enfants au sacerdoce, à l’état religieux ou à tout autre engagement particulier à la suite du Christ (697).

 

Feu

Dans la relation entre Dieu et l’homme, existe le danger énorme que l’homme puisse être infidèle à Dieu. Face à ce danger, Dieu prend aussi pour ainsi dire des mesures, non pas extérieurement, mais au plus intime de sa Trinité. Celles-ci sont comme un feu à l’intérieur de l’amour trinitaire. Ce feu doit être parce qu’il y a nous, les hommes. A ce feu appartient la disposition prise en Dieu que le Fils aille dans la souffrance et l’abandon. Tout ce que nous, en tant que pécheurs, nous faisons à Dieu Trinité tombe sur ce feu qui est comme la mesure de Dieu, la disposition prise par Dieu pour compenser tout ce qui peut être fait contre l’amour. Et cela non après coup seulement, quand le mal est déjà fait et qu’on est forcé d’entreprendre quelque chose contre ce mal, mais dès le début : il est comme éteint avant de brûler. On reconnaît le danger en cherchant à le prévenir (2287).

 

Fils du premier mari d’Adrienne (Emil Dürr) élevés par Adrienne

Le 11 septembre, fête de la maternité de Marie, elle voit une grande fête dans le ciel… Tout tournait autour de la Mère de Dieu qui cependant donnait pour ainsi dire elle-même la fête. Adrienne raconte que ses fils, lorsqu’ils étaient encore petits, quand fut introduite la fête des mères, un jour, pour lui faire une “surprise”, avaient ouvert toutes les boîtes de conserve et tous les hors d’œuvre de prix à la cuisine et à la cave, et ils lui avaient apporté le tout au lit le matin : elle dut faire contre mauvaise fortune bon coeur. Elle comprit alors que c’est la mère aussi qui doit être la véritable organisatrice de la fête quand c’est elle qui est fêtée. Aujourd’hui la Mère de Dieu faisait quelque chose de ce genre (205).

 

Fleuve des péchés

Puis elle voit le fleuve de l’enfer du samedi saint et, sur la rive, un étroit sentier qui est très dangereux et précaire, comme une perche sur un torrent. Ce sentier était aspergé du sang du Christ et en conséquence il était encore beaucoup plus difficile à emprunter , beaucoup plus dangereux … (525) C’est comme un fleuve de feu rempli d’immondices et d’horreurs… (988) Car le fleuve du péché ne peut être arrêté que par la grâce du Seigneur crucifié… (1778) C’est le samedi saint. Je sens le fleuve des péchés, ce qui est vicié, stagnant, marécageux… (2197) Et il y a le fleuve effrayant et l’air étouffant parce que c’est l’air d’un fleuve trop chargé. Il charrie trop d’immondices… (2211) Les poutres calcinées sur le fleuve de l’enfer. Adrienne les vit plusieurs fois le samedi saint et aussi en d’autres temps; et elle voyait les anges (comme avec des brouettes) décharger les péchés dans le fleuve sur des poutres de ce genre… (2329)

 

Foi

Les mages (de l’Épiphanie) se contentent de ce que l’étoile leur a montré. Les premiers disciples qui suivront le Seigneur devront se contenter également de ce qui sera visible de Dieu dans le Fils de l’homme. Leur foi est solidement enracinée dans la vision que le Fils possède du Père et ils seront heureux de faire, en croyant, la volonté du Père. L’Esprit, dans lequel les mages risquent leur voyage, est déjà l’Esprit de l’apostolat futur. Il est premier semis, qui deviendra un jour une grande moisson : signe toujours nouveau que Dieu donne une étoile à ceux qui croient en lui, réponse toujours nouvelle à un appel mystérieux de Dieu. Sans cesse un savoir et un non-savoir confiant sont étroitement associés, et ceci non dans un demi-oui hésitant, mais dans un vrai départ qui emporte avec lui dans le voyage vers le Seigneur toutes les questions pendantes pour seulement adorer (2159).

 

G

Grâce

Elle a beaucoup de soucis parce que, en raison des grâces qu’elle reçues, je pourrais en quelque sorte avoir d’elle une trop bonne opinion. Je ne dois pas croire qu’elle est devenue quelque chose de particulier. Elle est angoissée à l’idée que de l’extérieur on pourrait la comparer à des saintes dans la vie desquelles on trouve des choses semblables. A ces mots, elle me fixe, pleine d’angoisse. Je dis que Dieu n’a pas toujours besoin de mettre sur la table des roses de Schira, il peut aussi cueillir à l’occasion une pâquerette le long du chemin et la garder en main un bout de temps si cela lui fait plaisir. Elle rit, soulagée : on appelle pâquerettes les filles qui au bal ne trouvent pas de partenaires et font tapisserie toutes seules le long des murs (30).

Elle a passé presque toute la nuit en conversation avec Marie; elle a reçu alors de nouvelles intuitions profondes sur l’être de Marie et elle a reçu d’elle de grandes grâces; elle a aussi obtenu une grande grâce pour moi, non pour moi-même, mais pour mon apostolat. Elle n’exige jamais, elle ne fait que donner et transmettre. Le Père et le Fils exigent toujours quand ils donnent car c’est eux qui forment les destins, les chemins de vie et les tâches des hommes. Et même si la grâce se trouve toujours dans une proportion totalement débordante par rapport à ce que l’homme fait, il y a cependant toujours un certain rapport entre la grâce et la vie, celle qui est passée ou celle qui est encore attendue. Marie par contre n’a qu’un rôle de mère : en tant que telle, elle n’a pas à exiger. Elle ne le fait jamais, “par principe” pour ainsi dire; elle ne fait qu’aider les destinées à s’accomplir par son assistance. Elle possède une sorte d’omniprésence secourable. Adrienne comprend que ce n’est pas un hasard que Marie lui soit apparue la première. Auparavant, alors qu’elle avait déjà décidé de se faire catholique, elle ne pensait pas à la Mère de Dieu. Marie lui montra qu’autrefois déjà elle avait toujours été présente (197).

Adrienne : « Il ne manque rien bien sûr à la grâce de Dieu, ce n’est qu’en moi qu’il manque quelque chose, moi qui ne la laisse pas entrer!” Moi: “L’accueil de la grâce aussi doit se faire avec la grâce de Dieu… C’est la disproportion entre la grâce de Dieu et votre défaillance humaine qui vous afflige et vous fait honte de la sorte” (260)… Puis nous parlons de la grâce qui nous purifie, du feu de la purification (321).

 

Guérisons et soins insolites

A l’église Sainte-Marie pour la messe… Tout à coup elle perçoit, claire et distincte, une voix, sans voir personne : « Il se feront des miracles aussi par tes mains » (sic en français; sic également pour l’orthographe). Sa première réaction fut un violent: « Non! Pas cela! » exprimé de tout son être ou pour mieux dire : crié. Elle se hérissait contre cela de toutes les fibres de son être. Elle aurait presque crié tout haut, raconta-t-elle après. Elle resta dans un état de totale hébétude, comme « effarée » (c’est son mot); cependant aussitôt, toujours dans cette hébétude, elle dit le Fiat, pria le Suscipe. Mais ce n’est qu’à la communion, au moment de la recevoir, que se dénoua le combat intérieur et elle s’enfonça dans une mer de bonheur (72).

Dimanche 17 mai. Le soir, longue conversation. Elle ne raconte ce qui suit qu’avec beaucoup d’hésitation et avec beaucoup d’arrêts. L’événement du dimanche précédent, qui avait promis les miracles, avait été précédé de deux autres. Un jour, une voix lui était parvenue qui avait dit: « Il se feront des guérisons par tes mains » (sic littéralement pour ce passage en français; sic aussi pour l’orthographe). Elle avait considéré cela à vrai dire comme assez naturel, avait pensé à de quelconques « forces » qu’elle pourrait recevoir, pas différentes essentiellement de certaines facultés qui lui avaient déjà été données. Elle était déjà habituée à toutes sortes d’affaires. De la sorte, elle ne tenait pas pour quelque chose de « particulier » la guérison du garçon par exemple qui a été racontée plus haut; des choses de ce genre étaient déjà arrivées assez souvent (75).

Après une guérison ou quelque autre prodige, elle ressent toujours une angoisse inexplicable et un sentiment de honte comme si elle devait se cacher. Chaque fois elle voudrait courir chez moi pour y chercher refuge. Elle sait et elle dit que ces guérisons, qui sont encore peu connues, sont des entraînements, des exercices pour plus tard (393).


 

H

 

Hans Urs (von Balthasar)

Le jour de mon anniversaire, dernier jour des Exercices, je demandai le matin à saint Ignace de me choisir un beau texte de l’Ecriture. Quand j’ouvris le missel, mes yeux tombèrent sur l’évangile : Heureux les yeux qui voient ceux que vous voyez. Adrienne me dit par la suite que saint Ignace avait été avec elle le matin et lui avait donné, pour ainsi dire comme points de méditation, une petite explication du texte : Toutes les générations me diront bienheureuse (1351).

(En 1945). Je demande à saint Ignace, qui avait dit deux fois que je devais fonder une revue, comment il se l’imagine. Je ne vois pas la possibilité de le faire maintenant. Il dit: “Pas maintenant! Mais déjà faire des plans et penser à des gens avec qui on écrira” (1439).

Le 2 février 1956, sur les instances de quelques amis laïcs de Zurich auprès de l’évêque, j’ai été reçu dans le diocèse de Coire dans le territoire duquel j’étais toléré depuis 1950. J’ai dû quand même signer une déclaration suivant laquelle je ne pouvais rien demander au diocèse au point de vue financier. J’ai quitté la chambre que j’avais à Zurich et accepté définitivement l’hospitalité du Professeur Werner Kaegi, place de la cathédrale à Bâle, où j’ai vécu jusqu’à la mort d’Adrienne (2235).

 

Homme

Noël. Le premier homme fut placé dans l’existence comme cela correspondait au plan de Dieu, avec la faculté de se développer en direction de Dieu ou en s’éloignant de lui; il ne lui a pas été demandé s’il voulait être créé. Il est simplement placé là et il est requis de son humilité de le reconnaître. Le Fils de Dieu s’humilie encore plus profondément par le fait qu’il n’apparaît pas à l’état d’adulte mais qu’il est conçu, porté, mis au monde : il offre ce temps de sa minorité au Père qui doit voir en lui que l’enfance et la croissance d’un être humain correspondent parfaitement aussi à la volonté du Créateur. Il grandit entre sa mère et son père nourricier, mais il grandit aussi d’emblée en direction du Père divin pour le louer dès son plus jeune âge, pour tendre vers lui ses bras dès son premier mouvement (2155).

 

Hôpital

Une fois encore à l’hôpital elle a suturé une femme sans injection. La femme n’a absolument rien senti. Pendant le temps de l’opération, la femme était follement irritée et elle jacassait comme une pie. Qu’est-ce que c’est que ça? Pourquoi ne sent-elle rien? La Sœur dit: “Cela arrive souvent avec Mme le Docteur”. La femme craint que cela lui fasse d’autant plus mal après coup. Adrienne la rassure: “Non, cela ira très bien”. En fait elle ne sentit rien non plus par la suite. Alors, comme elle le dit elle-même, elle raconte la chose partout (397).

 

Humiliations

Quand on a pu contempler un beau mystère du ciel, il est d’autant plus horrible de voir sur terre l’humiliation du Fils. Quand on a pu deviner la grandeur de Dieu, il est d’autant plus affreux de voir sur la croix à quoi il a été réduit. Il ne s’agit pas d’une procédure purement « objective » (comme chez le médecin on se met à nu pour montrer un membre malade et qu’on n’en fait pas une histoire); il est question justement que ce qui est subjectivement sensible, l’amour de Dieu comme tel, doive être déshonoré, humilié. C’est pourquoi les humiliations chrétiennes devraient aussi être des humiliations de l’amour bafoué et souffrant (2060).

 

Humilité

Puis Adrienne parla longtemps de l’amour et de l’humilité. Dans l’humilité il y a un mystère qu’elle ne pénètre pas. Avec l’amour il se passe ceci : il est aussi bien donné que pris; celui qui aime le donne et celui qui est aimé le prend, et assurément le fait de donner est un cadeau premièrement de la part de celui qui aime et secondairement pour celui qui le reçoit. Avec l’humilité par contre il se passe ceci : elle est donnée (Adrienne dit : elle est répandue) avec tout amour vrai et si elle n’est pas présente dans le don, l’amour n’est pas vrai. Mais bien qu’elle soit donnée avec l’amour, elle n’est pas reçue de la même façon. Celui qui est aimé ne reçoit que l’amour, il ne reçoit pas aussi l’humilité. C’est ce qu’Adrienne ne peut pas comprendre et à quoi elle réfléchit longuement. Je lui dis que l’humilité est justement le retrait de l’homme devant l’amour de Dieu, la simple perméabilité à Dieu, et le positif de cette attitude est donné dans l’amour de Dieu lui-même… (878)
 

I

Ignace de Loyola

« Je connais encore si mal les saints », me dit-elle un jour. « Indiquez-moi un saint à qui je pourrais m’adresser ». Je lui indiquai saint Ignace et la petite Thérèse. Quelques jours après – durant la nuit elle avait prié saint Ignace -, elle me raconte : saint Ignace lui était déjà apparu plusieurs fois. Elle ne l’avait pas vu assez nettement pour pouvoir le décrire en détail. Toujours est-il qu’elle l’avait aussitôt reconnu, il n’y avait pas de doute. Il portait un manteau brun foncé qui n’était pas très long. Il avait des yeux « noirs foncés » (elle rit du pléonasme, mais c’était comme ça). Et il était vraiment petit de taille. (Elle n’a jamais rien lu sur la personne du saint, ni entendu parler de lui). Elle l’a alors prié de l’aider et de la soutenir quand elle a des entretiens difficiles avec des personnes et quand souvent elle ne sait plus que dire. Ignace répondit que souvent il avait été présent et qu’il l’avait soutenue. Elle trouva ces mots très vrais et elle avait le sentiment qu’au fond elle avait toujours eu conscience de sa présence sans y apporter expressément attention (27).

Tout d’un coup elle vit dans une vision une scène de la vie de saint Ignace qui s’était vraiment passée : Ignace lutte dans la tentation, le démon cherche à le lier avec une corde, c’était dans les années avant la fondation de la Compagnie. Le démon lui souffle à l’oreille : “Renonce donc à cet apostolat, je te promets alors que tu pourras prier toute ta vie durant”. “C’était la tentation de la contemplation”, explique Adrienne; et elle ajoute : “Il est bien possible que suite à une trahison de ce genre il aurait reçu réellement la paix et la grâce d’une sainte vie contemplative. Je ne le sais pas exactement, mais c’est possible. Il se peut aussi en tojavascript:;ut cas que le démon prenne la main tout entière si on lui donne le petit doigt”. Adrienne reçut cette vision qui lui fut offerte par Ignace lui-même comme ce qu’il pouvait lui donner de plus grand aujourd’hui pour la fortifier (755).

 

Immaculée Conception

Marie est conçue de manière immaculée : nous reconnaissons là un privilège qui la rend digne de concevoir par l’Esprit Saint le Fils du Père. Mais plus nous cherchons à comprendre ce privilège, plus nous reconnaissons qu’il est un aspect partiel d’un mystère beaucoup plus grand : l’incarnation du Fils, le salut du monde, la réalisation sur terre de la volonté du Père, le fait que le Fils est sorti du Père et retourne à lui. Cela vaut pour chaque mystère : qu’on le médite comme on veut, il conduit au tout, il sert à comprendre Dieu et sa création. Le mystère de la conception immaculée est tellement lié à tous les autres mystères de Marie qu’il s’intègre indissolublement à son image d’ensemble telle qu’elle se présente aux yeux de l’Eglise, telle aussi qu’elle provient de l’unité indécomposable de Dieu et tend à y retourner. Quel que soit celui de ses mystères que nous abordons, chacun d’eux est une clef pour tous les autres. Si nous contemplons Marie dans sa vie terrestre, elle est certainement élue d’abord pour donner naissance au Fils éternel. Mais ensuite elle est aussitôt également la deuxième Eve, l’épouse du nouvel Adam, l’incarnation de son Eglise. Et comme celle-ci, elle est vierge, une simple vierge qui a vécu sur terre et qui était si transparente à Dieu que tout en elle était aussitôt utilisable pour l’accomplissement de ses desseins. Cette transparence était amour pur qui recevait tout l’amour de Dieu sans ombre aucune. Et elle était ainsi la manifestation visible de l’amour de Dieu pour sa créature comme de l’amour de la créature pour Dieu. Un foyer d’amour. Si nous la contemplons aussi dans sa foi aimante, nous nous sentons attirés et pressés de l’imiter pour apprendre par elle à suivre son Fils (2154).

 

Incarnation

Toutes ces nuits dernières, il s’agissait du mystère de l’Avent, du problème de l’incarnation. Le Père crée l’être humain, celui-ci pèche; le Fils devient un être humain qui, extérieurement, ne se distingue pas des pécheurs. Devant le Père, il se tient comme quelqu’un qui porte la faute de l’humanité entière. Naturellement, Adam avant la chute n’était pas Dieu (comme le Fils l’était avant l’incarnation), mais ce n’est que le péché qui a transformé la distance en aliénation, en la volonté d’être autrement. Dans le Fils, qui veut faire la volonté du Père, tout le non-vouloir des hommes devient visible; dans le Fils, le Père reconnaît en même temps la séparation et l’unité. Quand le Fils sauve le monde, c’est dans l’unité avec le Père, mais aussi dans une unité nouvelle avec les hommes; pendant la rédemption, c’est comme si le Fils portait en lui tous les hommes, comme s’il était un individu dans la foule innombrable (2289).

 

Indifférence (ignatienne)

Nous pouvons essayer d’attendre ce que Dieu veut sans savoir ce qu’il veut. Donc demeurer dans l’expectative. Et pourtant Dieu a besoin aussi d’une attente de l’homme bien précise pour la faire changer de direction, pour la faire voler en éclats. Dieu éveillera donc lui-même certaines attentes; mais la fin est différente de ce que l’homme prévoit, elle est transformée par Dieu. C’est vraiment la fin de cette séquence parce que Dieu a donné l’attente, mais la fin de la séquence se trouvait justement en Dieu” (1910).

 

Indignité

Elle pose à nouveau des questions sur la “mystique”. N’est-ce pas qu’elle n’est quand même pas une mystique? C’est quelque chose de tout à fait différent, ça n’a rien à voir avec elle. De par le protestantisme, elle a une telle horreur de la mystique! Bien qu’elle ne puisse rien se représenter d’exact sous ce terme. Seulement quelque chose comme une histoire malpropre. Je lui explique quelque chose de la vraie et de la fausse mystique et sur le mélange des deux. Que la pure forme de la mystique chrétienne est un don de Dieu qui envahit des gens tout à fait indignes. Et que les signes d’authenticité sont d’une part la participation aux souffrances du Christ, d’autre part l’obéissance ecclésiale. Uniquement des visions et d’autres états extraordinaires sans participation à la Passion sous une forme ou sous une autre, cela n’existe pas. Elle est étonnée de cette explication, elle en ignorait tout et elle dit pensivement: “Bon, bon, c’est donc toujours lié…” (195)

 

Inspiration

Nous ne chercherions pas Dieu s’il ne nous avait pas trouvés », s’il n’avait pas mis en nous les conditions voulues pour le trouver. Ses inspirations sont pour nous compréhensibles. Il peut suivre plusieurs chemins : nous éclairer soudainement comme frappe la foudre, transformer et réorienter notre vie tout entière. Il peut, avec la même soudaineté, nous montrer quelque chose qui nous était déjà connu mais, à présent, cela nous apparaît irrévocable et urgent, et cela a des conséquences beaucoup plus profondes que nous ne le pensions. Mais il peut aussi procéder tout autrement : nous donner, dans un clair-obscur, les unes après les autres, des intuitions, des considérations, des suppositions, auxquelles on ne donne pas suite. Mais une fois qu’un nombre suffisant de foyers est allumé, il y a un embrasement soudain de l’ensemble. Pendant longtemps il n’y eut que de la fumée, l’esprit humain ne percevait pas l’Esprit Saint, il demeurait imbu de ses propres pensées, qui ne paraissaient pas particulièrement éclairantes ni alléchantes. Mais tout d’un coup jaillit la flamme parce qu’il ne manquait plus que très peu de chose pour la libérer (2148).
 

J

Jean l’apôtre

Plus tard, Adrienne voit la Mère de Dieu avec son tablier bleu. Celui-ci devient d’un bleu toujours plus profond, un bleu comme sur de vieux vitraux; puis au milieu il se forma une clarté et dedans apparut à nouveau l’image de Jean. Adrienne comprit alors à quel point il était pris dans le mystère de Marie. La Mère se tient absolument derrière son évangile; Jean pense avec elle et en elle, même quand il ne la nomme pas. Puis l’image de Jean disparut et, à sa place, on vit une flamme qui s’élevait toute pure et toute bleue. Adrienne dit que cela avait été une vision tout à fait merveilleuse, rien que sous l’aspect visuel. Elle dit aussi qu’on prie sans doute Jean beaucoup trop peu car il peut beaucoup auprès du Seigneur (1101).

Quand Jean, lors de la Cène, pose la tête sur la poitrine du Seigneur, il l’aime du pur amour d’un saint et il se sait aimé d’un amour divin. Il n’éprouve aucune distance entre les deux formes de l’amour, mais son amour et lui-même, il les sent élevés jusque dans l’amour de Dieu. Pour tous les autres aussi, il est possible que l’amour les élève de la même manière : c’est une qualité d’affection qui fait éclater la relation personnelle, aussi obligatoire qu’elle soit, et organise pour tous une sorte de banquet de l’amour. Tous ceux qui refusent, tous les tièdes, tous ceux qui hésitent sont embarqués. Jean sent pour ainsi dire leur présence et il doit, par pur amour – un amour qui ne réfléchit pas, un amour élevé dans les hauteurs – les entraîner dans la confession qui doit être instituée. Il doit les servir avec quelque chose, il doit leur venir en aide avec quelque chose qui constituera l’essence de la confession parce que l’amour pour le Seigneur ne peut pas rester sans une ultime ouverture et une ultime transparence; et c’est pourquoi Jean sent qu’il doit emmener tous les autres avec lui dans sa transparence personnelle vis-à-vis du Seigneur. En appuyant sa tête sur la poitrine du Seigneur, il lui déclare sans paroles qu’il est prêt à aider tous les hommes, même les plus tièdes, les plus éloignés… (2321)

 

Jean-Baptiste

J’ai vu Jean l’évangéliste comme autrefois… Quand arriva l’endroit où il est question pour Jean-Baptiste d’aplanir la voie du Seigneur, il disparut et le Baptiste prit sa place. J’étais un peu perplexe. Mais alors le Baptiste expliqua l’aplanissement de la voie du Seigneur tel qu’il se réalise par les saints. Comment tous les saints au fond préparent les voies. Les uns pour les autres également. A lui aussi, le Baptiste, Jean l’évangéliste a préparé la voie, non seulement à l’inverse. Puis il montra cela par un grand nombre d’exemples de saints connus de nous, entre autres Ignace, la petite Thérèse et Brigitte (2297).

 

Jean-Marie Vianney

Vianney se rend à son confessionnal… Et lui, le curé sans consolation, il va devoir consoler les autres sans consolation. Comme moyen de consolation, il doit avoir sa désolation. La dernière chose qu’il peut s’imaginer, c’est la consolation, aussi bien sa propre consolation en Dieu que la consolation qu’il doit prodiguer. Très souvent quand il se rend à son confessionnal, il ne voit plus qu’une chose; il y aura encore une fois quelqu’un qui sera là. Et là, il est souvent dans la suspension. Il a consolé quelqu’un, il voit qu’il l’a rempli de consolation, il sait que l’autre le quitte consolé et, une fois qu’il sait cela, sa propre consolation se termine à nouveau. Il n’a pas le droit de se consoler lui-même avec la consolation qu’il a prodiguée. Comme un pécheur de perles : quand il en a trouvé une, il ne reçoit pas de récompense; il doit la donner et plonger tout de suite à nouveau dans un danger plus grand encore. Pour un maître étranger. Et plus Vianney sait – et il est obligé de le savoir pour les autres -, plus irréels lui deviennent ce savoir et toute son intelligence (2014).

 

Jeanne d’Arc

Le même jour, Adrienne avait vu Jeanne d’Arc pour la première fois. Un petit moment seulement, mais avec une telle insistance qu’elle pouvait décrire chaque trait de sa physionomie. Une fille de paysan dans une grossière robe brune, avec un tablier. Une peau typiquement paysanne, bronzée et couverte de taches de rousseur. Un large front, un nez un peu aplati. Le visage d’une bergère. On ne voyait pas les moutons, mais on devinait leur proximité à l’allure de la jeune fille. Elle était très jeune. A l’époque où elle entendit les premières voix. Elle ne voyait pas encore tout le chemin qu’elle aurait à parcourir. Elle savait seulement qu’elle entrait dans quelque chose de démesuré. Les commissures de ses lèvres étaient serrées; Adrienne chercha longtemps une expression pour son état d’âme; finalement elle dit : Maintenant je l’ai: “Elle était rebutée” (en français). Comme si une mouche avait effleuré son visage; la première fois elle pense qu’il suffit de l’écarter d’un mouvement de la main; la mouche revient, on recommence le mouvement; elle revient une troisième fois; on remarque alors une intention: “Qu’est-ce que cela veut dire?” Adrienne la vit à l’instant où elle n’avait pas encore vraiment dit oui. Elle comprit aussi que ce oui n’était pas donné une fois pour toutes, mais qu’il lui serait arraché successivement à chaque nouvelle phase de sa destinée. Elle voyait que cette destinée, en son centre le plus intime, était faite d’angoisse. Elle voyait combien la jeune fille serait exposée, et Jeanne elle-même le pressent vaguement. Avec cela une pudeur et une austérité presque repoussantes. Mais elle est remplie de zèle, ce mot la caractérise totalement… (192).

 

Jésuites

Elle raconte que ce matin elle s’est levée vers trois heures afin de prier pour les jésuites; pour les jésuites suisses en général et leurs supérieurs en particulier …(272)

 

Joie

Quand, après la souffrance de la croix, le Fils se tient devant le Père et que le Père tire au clair en quelque sorte cette souffrance (cette expression est naturellement fausse!), quand le Fils rend compte au Père de sa souffrance (dans l’échange d’omniscience du Père et du Fils, le lieu de ce qui a été souffert est difficile à préciser, car l’abandon du Fils a été le pire de ce qu’il pouvait souffrir et que le Père pouvait lui permettre), quand donc Dieu se tient devant Dieu, le sacrifice accompli, comparé à la joie de la réunion, est en quelque sorte mis de côté. Dans cette joie, le Fils n’est pas en mesure d’évaluer ce qu’il a souffert, il n’est pas capable de dire: « Je n’aurais pas pu en faire davantage ». Il y a quelque part quelque chose qui n’est pas réglé, mais qui ne compte pas, parce que maintenant ce n’est pas la croix qui est là, c’est le Père et le retour auprès de lui. Le Fils a payé le prix pour pouvoir maintenant rendre le monde au Père. Supposons que je t’achète quelque chose qui dépasse totalement mes moyens, me condamne à la pauvreté et que je voie la joie que tu en retires, il ne me vient pas à la pensée que j‘ai fait le pire, mais qu’il est beau que tu sois heureux. C’est ainsi qu’à présent le Fils voit la croix : comme la joie du Père (2142).

 

Joseph

Ces jours derniers, Adrienne a vu assez souvent l’apôtre Jean… Jean est l‘amour et la parfaite virginité. Adrienne en parle longuement. Elle compare sa pureté à celle de Joseph. Joseph est un homme qui a son combat pour la pureté et doit sans cesse renoncer. Non pas qu’il ait jamais regardé Marie avec convoitise, mais il doit combattre la tentation en lui-même. Il est pur parce qu’il n’est jamais vaincu… (1100).
 

L

 

La Chaux-de-Fonds

Le 5 décembre, Adrienne m’a montré à La Chaux-de-Fonds les lieux de son enfance et le lieu de sa rencontre avec saint Ignace (1642).

 

Laïc

Presque toujours il est plus facile de convertir un laïc qu’un religieux ou un prêtre (1789).

 

Lavaud

Visite du P. Benoît Lavaud (o.p.) qui retourne bientôt en France. Il est extrêmement amical et deviendra un bon ami. Il a commencé à traduire le commentaire sur saint Jean et il a l’intention de continuer ce travail en France si possible (1179).

 

Lectures

La nuit, Adrienne travaille assez souvent maintenant à son livre sur le mariage. C’est l’unique moment où elle n’est pas dérangée. Elle m’aide aussi beaucoup dans mon travail, elle corrige des épreuves d’imprimerie, lit des livres pour lesquels je demande son avis, qui est toujours pertinent (765).

 

Le Pouldu

Fin juillet : Paris. Début août : Le Pouldu (Bretagne). Adrienne se délecte de la plage merveilleuse (2171).

 

Lubac (P. de -)

30 mars. Je reçois ces jours-ci la visite du P. de Lubac qui loge chez Adrienne. Il est très aimable. Il a de longues conversations avec Adrienne et la quitte avec les meilleures impressions, convaincu de l’authenticité de sa mission. Adrienne s’occupe de lui de manière touchante; elle lui fournit ce qu’elle peut, veut lui envoyer des vêtements et du linge. A son départ, elle demande sa bénédiction pour elle-même et pour les enfants. De Lubac dit que, pour elle seule, il n’en aurait pas donnée; ce serait à lui à en demander une. Il donne la bénédiction pour elle et les enfants tous ensemble avec une réelle émotion (1517).

 

Lumière

Après avoir raconté cela, Adrienne commence avec hésitation : “Maintenant je dois encore vous dire quelque chose. Je voulais le faire depuis longtemps… J’y avais pensé depuis longtemps… Mais l’histoire avec ce stupide S. m’en a toujours empêché”. Elle raconte que, lorsqu’elle se lève la nuit pour faire quelque chose dans sa chambre ou pour aller dans la maison, elle n’a pas besoin de lumière. Elle voit comme ça. Je demande comment cela se fait. Adrienne dit que c’est comme une faible lumière, beaucoup moins forte que celle d’une bougie, mais juste ce qu’il faut pour qu’elle voie deux ou trois pas devant elle. Une sorte de lueur ou aussi une sorte de brume lumineuse, comme les nuages à la fin du crépuscule (dit Adrienne). La lueur est en haut de la tête (ici je ne l’interrogeai pas davantage pour ne pas toucher au terme si odieux d’auréole) et avance avec elle. Au début elle n’y avait pas fait particulièrement attention. Elle ne put pas dire non plus quand cela avait commencé vraiment. Peut-être en mars à peu près. Mais depuis ce temps-là la lueur était devenue plus forte. “Et voilà” (en français), c’est maintenant sorti. Cela l’avait toujours chagrinée et elle n’avait pas eu le courage de le dire (700).

 

M

 

Mariage

Lorsque l’épouse se livre pour la première fois à son époux, elle a le sentiment qu’au fond il prend beaucoup plus que ce qu’elle avait envisagé de lui donner ou qu’elle pensait pouvoir lui donner (2320).

 

Mariastein

Lundi 31 août. Par un temps magnifique nous faisons une sortie à Mariastein. Elle voulait prier là avec moi. Elle m’indiqua les points. Puis il y a encore une chose pour laquelle on doit prier; quelque chose qu’elle ne sait pas encore maintenant. Quand nous sortons, elle dit: “C’est en ordre” (en français). “Quoi?” Elle a maintenant renoncé à sa profession. Il faut dire qu’on a dû tirer très fort. C’est la dernière chose qui l’attachait encore vraiment au monde : le sentiment de pouvoir faire quelque chose de terrestre et de le faire. Mais maintenant elle y a renoncé, ou bien on lui a fait renoncer. Elle ne sait pas encore quand exactement (402).

 

Marie

Elle voit souvent la Mère de Dieu. Un jour, dans ma prédication, elle entend l’expression « Mère du Seigneur »; cela la saisit si profondément qu’elle fut plongée dans un abîme de joie. Marie se donne à elle maintenant d’une manière beaucoup plus intérieure que la première fois. Elle apparaît aussi accompagnée souvent de saints (4).

Vision de la Mère de Dieu sous la croix vide. Marie pleure. Une grande foule de gens tout autour, mais tous tournent le dos à la croix. “Nous aussi, nous pourrions en être!” C’est terrible de voir la Mère pleurer (409).

Samedi 28 juin. Dans la nuit, beaucoup de visions. Elle voit une mère avec son enfant mort… La mère se révoltait, ne voulait pas rendre l’enfant à Dieu. Elle en avait quatre autres, mais celui-ci lui était le plus cher. Comme les paroles de la garde-malade ne servaient à rien, Adrienne elle-même lui parla… et la tranquillisa. Au mur, elle vit Marie très faiblement, comme voilée, comme dans l’église d’Otwil. Puis elle vit toute une foule de femmes avec des enfants morts : des nouveau-nés, des tout-petits et aussi des plus grands. Elle vit combien peu de ces mères seulement offraient le sacrifice de tout leur cœur. Mais elle vit aussi que Marie avait une relation particulière avec ces mères. C’est elle qui donne les enfants au Seigneur et qui réconcilie les mères. Adrienne vit aussi quelle source de bénédictions ces sacrifices des mères sont toujours ou peuvent être : bénédiction pour la mère elle-même, pour les familles, très souvent pour les autres, pour les enfants à venir qui sont offerts plus sincèrement à Dieu par les mères; elle vit aussi comment, le plus souvent, le sacrifice d’une mère se trouve à l’arrière-plan de la vocation des enfants au sacerdoce, à l’état religieux ou à tout autre engagement particulier à la suite du Christ (697).

Mercredi 20 octobre. Adrienne vient me voir tout angoissée et avec les plus grandes douleurs. Elle reste une heure, me parle beaucoup de la Mère de Dieu et de Jésus enfant. Elle décrit comment en tout il a été humain, pas un enfant prodige. Marie a dû certainement aussi l’éduquer comme le sont les autres enfants. Elle lui a appris à parler, à marcher, elle a lavé ses couches. Il est faux sans doute aussi de penser que, tout enfant, il a eu déjà la pleine conscience de sa divinité et de sa mission. Ceci ne lui est venu que lorsqu’il en a eu besoin, peut-être à douze ans dans le temple, et puis sans doute toujours plus fréquemment quand il eut dix-huit ou vingt ans. Il était aussi très éveillé, autant qu’un homme peut l’être. Sa jeunesse consista à être purement un enfant. Marie par contre, en tant que Mère, était au courant dès le début du sacrifice, même si elle n’en savait ni le comment ni le quand (843).

De penser à sa Mère est pour le Fils un soutien dans la tentation (au désert). Non que sans cela il serait vaincu par la tentation, mais il fait partie de son humanité qu’il trouve de l’aide auprès de ses semblables. Sur la croix, il n’aura plus ce soutien; là, tout ce qui était aide devra disparaître. Mais au désert il est totalement homme, il a gardé un sens aigu de la pureté de sa Mère. Pour lui, elle est le prochain tout pur qui lui a été donné par grâce. Elle lui est très proche, il est sûr d’elle pendant qu’il lutte contre le diable et en triomphe. Bien que la Mère ne connaîtra pas des tentations de ce genre. Elle en est immunisée par l’Annonciation. Mais elle sert le Fils par le fait qu’elle se tient à sa disposition comme image de la pureté (2108).

Quand nous disons l’Ave Maria, nous établissons une relation personnelle avec la Mère et nous n’avons jamais le sentiment que son nom est usé, que sa grande fonction de médiatrice des grâces amène peu à peu la Mère à épuiser ses réserves. Nous n’avons jamais le sentiment non plus que nous sommes couverts par la foule des autres dans les files immenses des solliciteurs, que la relation personnelle avec elle disparaît. Nous pouvons prier de la manière la plus anonyme qui soit, dans le chœur d’un monastère par exemple pour les heures, dans une église archicomble pour un office ou simplement dans la communion des saints : le caractère personnel de notre relation à elle ne peut pas disparaître parce qu’elle s’est tellement dépersonnalisée dans son nom qu’ainsi justement elle a préparé pour chacun une place personnelle. Elle devient anonyme pour que nous recevions un nom, et son anonymat consiste dans le fait qu’elle s’appelle Marie et qu’elle offre ce nom à tous les chrétiens. Elle disparaît derrière ce nom comme derrière le Fils pour lui laisser tout l’espace. Comme beaucoup d’autres, elle aussi s’appelle Marie. Comme les Marie à la croix. Mais elle seule est la Mère. Et parce que, en tant que Mère, elle a eu la plus haute fécondité, elle abandonne aussi son nom avec sa fécondité à toute l’Eglise. Quelque chose de sa fécondité tombe sur chacun de ceux qui prient. Dans l’Ave Maria, il nous est permis de lui faire à nouveau le don de ce nom qu’elle nous a offert (2299).

 

Matthieu

Dans une vision, Adrienne voit l’évangile de saint Matthieu et celui de saint Jean. L’évangile de saint Matthieu est comme un champ accessible de tous côtés. Ses lisières sont humaines et se transforment en chemins qui conduisent au centre. Jean par contre est là comme un grand tissu blanc. L’humain à sa lisière est comme une sorte d’ourlet. Mais au centre, le mystère divin, et aucun chemin ne conduit de l’extérieur à l’intérieur. C’est d’une seule pièce, indivisible, on ne peut pas le connaître par degrés; mais une grande exigence en émane de saisir le mystère divin en son centre (895).

 

Médecin

Septembre 1941. Mardi après-midi arrive un train de quatre cents enfants belges; je suis requise “militairement” pour examiner les cas douteux; je m’en réjouis bien que je sache déjà qu’il y aura des choses pénibles (179) .

 

Médiation

Dimanche 10 janvier. Longue conversation avec Adrienne sur les saints. Cela lui fait toujours des difficultés quand, sur ce point, elle ne sent peut-être pas tout à fait les choses comme l’Église. Elle est prête à s’adapter totalement à ce que veut l’Église; je dois lui montrer ce qui n’est pas juste chez elle, Adrienne. Mais il se passe ceci : quand elle est “là-haut”, chez “eux”, il n’est vraiment pas question d’une prière aux saints. Ce sont simplement des gens comme nous. Certes elle reçoit d’eux conseils et aide, et elle comprend très bien leur fonction médiatrice, leur souci pour le monde et pour nous. Mais ce n’est pas encore de la “vénération”. Quand elle se trouve au milieu des saints, c’est comme si elle se trouvait dans une compagnie animée dans laquelle on se parle et où l’on recueille ici ou là un mot qui est important pour soi… (511)

 

Mer

Au sujet de la mer. Les vagues vont et viennent, personne ne peut les saisir, on ne peut jamais les prévoir d’avance. Si on essaie de remonter à l’origine des vagues qui s’approchent, l’œil échoue très rapidement et il doit y renoncer. La mer comme image de l’infini, de l’éternel; la vague comme l’instant qui vient et qui passe et qui cependant ne cesse de revenir et d’exiger quelque chose. La mission vient du Dieu infini, imbibée d’éternité, et elle se fractionne en décisions et en réponses actuelles et rapides. Sur le rivage, on a l’impression d’être saisi par un événement éternel, et quand survient la peur d’avoir manqué une vague, une décision qui s’imposait, on se rassure : d’autres vagues arrivent, de nouvelles réponses seront exigées, et cela si rapidement que la nouvelle vague est déjà là avant que la dernière se soit étalée sur le sable et se soit retirée. La petite vague est comme l’action et la grande mer comme la contemplation. Les deux forment une unité, celle-ci se trouve en Dieu, mais elle est sans cesse présentée à l’homme dans la vague. Il doit agir, mais il ne peut le faire qu’à partir de la contemplation, il ne peut prendre ses petites décisions qu’à l’intérieur de la grande décision de Dieu, et cela lui donne aussi un sentiment de sécurité : la vague, en se retirant, retrouve l’abri de la mer, l’eau dans l’eau, sans qu’elle doive garder sa forme personnelle. De même les nombreuses actions de ceux qui appartiennent à Dieu sont abritées dans son activité englobante, elles ont là leur constance et leur demeure. Le mouvement recommence toujours : chaque vague reçoit ses propres contours, chacune les perd à nouveau, se perd dans le tout. Elle reste présente dans l’omniprésence, insérée dans la grande liberté des eaux, demeurant en ce lieu d’où elle est sortie et fut envoyée en mission (2229).

 

Mère d’Adrienne

Le vendredi… une sorte de conversion de la mère d’Adrienne. Le samedi matin, celle-ci est à l’église Sainte-Marie; l’après-midi, sa mère se présente en pleurs chez Adrienne : elle est la seule qui lui reste. Elle sait qu’elle s’est conduite d’une manière stupide. Elle voudrait apprendre à aimer à nouveau. Adrienne se montre affectueuse avec elle… Adrienne est très étonnée, elle n’a encore jamais vu sa mère ainsi. Mais elle comprend : c’est un aspect de la grâce du jour (1853).

 

Mission

Le soir – ce fut peut-être le 25 mars – un ange apparaît auprès de son lit tandis que tout à l’arrière-plan elle voit Marie. L’ange lui annonce – sans paroles mais avec une insistance qu’elle ne pouvait pas ne pas saisir – qu’après sa mort elle serait impuissante, comme elle le craignait, à aider les personnes qui lui tiennent à cœur, mais qu’elle pourrait avoir auprès d’eux une sorte de présence invisible. Cette présence lui est montrée sous l’image que la nuit elle pourrait pour ainsi dire mettre la main sur l’épaule de ses amis et dire: « Je suis encore là » (18).

 

Le « Moi »

Si on a perçu un jour comme venant de l’Esprit une parole intérieure, on essaiera d’adopter l’attitude qui correspond à l’Esprit. Mon moi devient secondaire, car il ne s’agit pas de moi mais de ce que veut l’Esprit. J’ai compris ce qu’il voulait dire, où il voulait intervenir; désormais j’orienterai mon esprit de telle sorte que la rencontre avec l’Esprit soit possible (2148).

 

Monde

Le monde n’est pas quelque chose qui est largué par le ciel comme quelque chose de complet, il est quelque chose qui doit se compléter pour le ciel. Et c’est l’Esprit qui fait que la tendance du monde à la convexité soit transformée par la grâce en concavité pour Dieu. Ainsi le monde demeure maintenant constamment dans l’acte, provenant du Père, d’être conçu et vivifié par l’Esprit et le Fils, parce que l’Esprit et le Fils ont attaché indissolublement le monde au ciel du Père. L’Esprit de la Pentecôte tombe toujours sur un monde tourné vers Dieu (2116).

 

Mort

On assure que, lorsqu’un homme en bonne santé meurt – par noyade par exemple -, il voit toute sa vie se dérouler dans son esprit à la vitesse de l’éclair. J’ai fait moi-même un jour l’expérience du passage de la mort; je me trouvais au lit avec une crise cardiaque et je savais : maintenant je meurs, et pourtant je ne meurs pas… Puis je vis … qu’il y avait dans la mort une grâce qui me montrait, justement dans le passage, comment j’étais. Comme dans une analyse. On voit côte à côte son indignité et les sources infinies de la grâce dans son existence. Et les deux choses sont miennes : les grâces ne me furent pas seulement prêtées, elles furent réellement offertes, ce qui ne diminue pas leur caractère de grâce, ne les met pas à mon service, mais ce qui montre seulement la qualité du don de Dieu. Et mienne aussi est mon indignité, mien est mon péché, tout ce qui ne correspondait pas à la grâce. Les deux choses qui m’appartenaient se trouvent devant mes yeux d’une manière totalement objective parce qu’elles sont vues ainsi objectivement par Dieu – ou disons: par le juge – qui utilise maintenant une mesure que je ne connaissais pas jusqu’alors mais dont je dois admettre que c’est la juste mesure et qu’elle n’est pas à relativiser. On voit qu’on est appelé à mourir tel qu’on est maintenant. Et on voudrait alors d’un côté se débarrasser de ce qui est indigne, non présentable, demander à Dieu de nous l’enlever… On a un besoin pressant de se tenir devant Dieu avec toute sa miséricorde… Ce n’est pas encore le jugement ni le purgatoire. C’est le passage. On ne se sent pas encore cadavre, mais on sait que c’est le dernier acte où l’on dispose de soi, c’est un testament en quelque sorte qu’on rédige en présence de Dieu. Peut-être que toute sa vie durant une femme a porté un bijou et qu’elle voulait être enterrée avec lui. Et au moment où elle meurt elle pense: « Ah! non. C’est de la bêtise. Les bijoux doivent parer les autres, les vivants » (2103).

 

Musique

Je vais à Lucerne et Zurich. Le dimanche de la Passion, nous écoutons ensemble à l’auditorium la messe en si bémol. Pendant le Kyrie, elle ne voit constamment dans la salle que les gens qui n’ont pas la grâce : dans le public et parmi les chanteurs. Cela la trouble, la captive. Elle le voit même si elle ferme les yeux. Mais pendant le “Laudamus te”, elle voit en haut autour des lustres une grande troupe d’anges. Avec cela disparaît tout ce qu’il y avait d’oppressant (621).

 

Mystère

On reproche aux catholiques de parler de « mystère » quand ils ne savent plus; on veut dire qu’ils refuseraient à l’esprit humain le souci des plus hautes exigences du dogme. Ils n’aimeraient pas y penser et préféreraient croire à ce qui n’a pas été pensé et rassembler dans un mystère général tout ce qui n’a pas été pensé. Mais si Dieu Trinité est seul témoin de la résurrection du Fils, et si Marie qui est pourtant si proche du Fils est placée devant le fait accompli et qu’auparavant elle n’en croyait et n’en savait quelque chose qu’en raison de la promesse, Dieu montre par là qu’il confie et demande à Marie comme à l’Eglise des mystères qui doivent rester tels. Elle doit croire comme cela lui a été offert; il y a des franchissements qui ne sont possibles que par le mystère. Mais mystère ne veut pas dire simplement obscurité; la raison reconnaît sans doute qu’il y a là un sens, mais elle doit en laisser la connaissance à Dieu en fin de compte; elle comprend qu’elle ne comprend pas ce qui pour Dieu est compréhensible et qu’elle doit se contenter de savoir la véracité du mystère. C’est pourquoi il n’est pas question non plus que l’homme puisse constamment repousser les limites de l’incompréhensible jusqu’à ce que cet incompréhensible soit tout à fait clair et que lui-même possède une foi libérée du mystère. Certes le domaine du mystère sera d’une certaine manière plus étendu pour des hommes tout simples que pour des croyants cultivés; leur intelligence porte moins loin. Mais celui qui comprend davantage ne comprend jamais tout. Il doit comprendre humblement ce qui lui est donné à comprendre, également en recherchant, en réfléchissant, en méditant, mais tout en sachant que les limites ne peuvent être supprimées (2281).

 

Mystique

La mystique n’a jamais le moi comme centre, un moi qui serait orné de grâces extraordinaires; dans la mystique, le chrétien est bien plutôt dépersonnalisé et transformé par l’amour en une chose de Dieu et un complément de son royaume dans la communion des saints. De plus, Adrienne est hostile à toute théorie qui favorise un entraînement quelconque à ce qu’on prétend être une prière plus haute. Elle voit tellement dans les grâces extraordinaires leur caractère d’instrument et leur pure dépendance de la structure sociale de l’Eglise qu’elle ne peut pas comprendre que quelqu’un puisse parler ici de “degrés”. Elle dit: “Si Dieu me donne une place de servante, il ne peut pas être plus parfait pour moi de vouloir être une reine. Je ne ferais alors au contraire que m’écarter de la volonté de Dieu et me rendre coupable de désobéissance. Quand Dieu a besoin de quelqu’un pour lui donner des visions, c’est un service comme un autre, et personne d’autre ne doit se permettre de vouloir s’introduire artificiellement dans ce service” (1289).
 

N

Naître de Dieu

A l’origine, Adam est né de Dieu. Dieu avait séparé le chaos, et quand Adam naquit de Dieu, cela se fit totalement dans la lumière. C’est Dieu seul qui le créa, Adam n’eut aucune part à cette naissance; il ne possédait aucun discernement et il fut placé dans le paradis. Après le péché, comme l’homme avait créé un second chaos, il s’est acquis aussi un discernement. Et maintenant il ne peut plus naître de Dieu sans sa collaboration; il doit y acquiescer lors du baptême. Depuis la chute, les hommes naissent dans les douleurs et quelque chose de cette souffrance est sensible aussi quand ils naissent de Dieu (2041).

 

Naturel d’Adrienne

Hier 21 décembre, elle a eu de nouveau une crise cardiaque à l’hôpital. Fort tremblement, syncope. Les Sœurs analysent sa glycémie. Elle n’a que trente une fois de plus. Elle me téléphone et se présente comme le “joyeux cadavre”. Le Bon Dieu saura bien pourquoi c’est bon, dit-elle (503).

 

Néant

L’angoisse d’aller dans le néant parce que aussi bien Dieu n’existe pas; et à partir de là, l’exigence de retirer un sens maximum aux quelques jours, aux quelques heures qui restent encore ici-bas. Mais quel sens si Dieu n’existe pas? Le néant ruine tout sens, il est plus horrible que l’enfer. Il n’y a pas de raison évidente pour laquelle je dois avoir été si par la suite je ne suis plus… J’étais donc ainsi sur terre le produit d’une goutte de sperme et d’une cellule, un pur produit de la nature, comme quelque autre fruit, en quelque sorte un pont vers la génération suivante, une pierre quelconque d’un édifice social. Et tout cet édifice, quel rapport a-t-il au néant? Y a-t-il un sens au néant ou y a-t-il pour lui le néant? Dans les quelques petites heures qui me séparent de la mort, je n’arriverai plus à trouver la solution… Mais si Dieu existe, il est sûr qu’il voulait quelque chose de moi; d’abord ce qu’il requiert de tout être humain : l’amour et l’obéissance… (2145).

 

Noël

(Méditation au temps de Noël). Durant la nuit, ce n’est pas précisément serein. Souvent je suis horriblement mal, avant même de me mettre au lit. Puis tout d’un coup : on a le droit de prier. Ces derniers temps, beaucoup plus des prières d’adoration que des demandes. Vu sans cesse le Christ enfant, tantôt seul, tantôt dans les bras de sa Mère. C’est si étrange d’adorer un enfant. Mais il est Dieu justement. On voit en lui ce que serait une parfaite ouverture, comment on pourrait être totalement ouvert à Dieu si on voulait. Et que c’est cela l’Église : le lieu où l’on se rassemble pour s’ouvrir. Et quiconque fait partie de l’Eglise devrait faire ce que l’Eglise fait vis-à-vis du Seigneur. Il l’a fondée comme le lieu de l’ouverture (2290).

 

Nuit

Ici se trouve un point d’origine de la nuit obscure. La nuit est amour : aider le Dieu crucifié dans sa détresse (2051)… Dieu peut avoir décidé de faire entrer quelqu’un dans la nuit complète, de se taire totalement et d’ôter au croyant toute possibilité de trouver une trace de chemin vers lui. Mais cette nuit n’est jamais le dernier mot de Dieu. Il ne cesse d’y avoir un matin, une joie, une résurrection (2208).

 

O

 

Obéissance

La meilleure obéissance est toujours l’amour parfait. Si j’aime Dieu, je fais ce qu’il veut (1685). (NdT. On comprendrait plus facilement : « Le meilleur amour, c’est l’obéissance parfaite. Si j’aime Dieu, je fais ce qu’il veut »).

 

Œuvres (Bonnes – )

(Il y a) des actions des hommes qui sont faites absolument par amour pour Dieu et (il y a) des actions qui paraissent bonnes extérieurement, mais qui sont accomplies par égoïsme ou par convoitise (495).

 

Origène

12 décembre. Au fond, c’est en compagnie des Pères de l’Eglise qu’Adrienne se sent le plus à l’aise. Elle dit que récemment elle en avait à nouveau rencontré quelques-uns, et combien leur façon de penser était proche de la sienne. Elle se sent particulièrement liée à Origène. Elle dit aussi qu’elle avait vu comment tout ce que les Pères savent de l’Ecriture provient de la prière (2086).

 

Oui

Il y a la transsubstantiation du Fils dans l’eucharistie : il nous est offert pour qu’il vive en nous. L’Esprit opère cette transsubstantiation comme autrefois il porta le Fils dans le sein de la Mère. Mais le Fils porte l’Esprit dans sa vie terrestre depuis son baptême. Les deux choses sont une expression de la relation en Dieu Trinité : le Fils est porté par l’Esprit, l’Esprit est porté par le Fils. Et le oui de Marie va à l’Esprit par l’ange et il ouvre pour nous tous la possibilité de dire oui à l’Esprit afin que l’Esprit porte en nous le Fils et le Fils l’Esprit. Le oui est l’acquiescement à ce mystère en Dieu qui les fait se porter l’un l’autre; l’acquiescement le plus profond se trouve naturellement en Dieu lui-même mais, par Marie, l’homme reçoit dans la grâce la possibilité d’y avoir part (2054).
 

P

Pardon

Elle dit tout à coup: “Savez-vous ce qu’est le pardon de Dieu?” Elle m’explique plus précisément ce qu’elle veut dire : du matin au soir, à proprement parler, Dieu ne fait rien d’autre que pardonner, globalement et en détail, des choses grandes, moyennes et petites, toujours et partout. La somme de pardon qui s’accumule peu à peu! Et l’aspect douloureux du pardon! C’est cela qu’Adrienne voit maintenant uniquement. Pourquoi ne voit-elle pas l’autre aspect? Moi: “Parce que c’est justement le secret de celui qui pardonne qu’il ne le montre pas à celui qui reçoit le pardon”. C’est à ce secret qu’Adrienne a part maintenant (278).

 

Parenté spirituelle

Quand on reconnaît des personnes à l’entrée du ciel, elles ne sont plus pour nous un époux ou un fils mais un frère, non plus une mère ou une fille mais une sœur. Les relations que les religieux ont entre eux sont un avant-goût du ciel. Marie quittant la croix en la compagnie virginale de Jean devient sa sœur. Le Fils lui-même, bien qu’il soit Dieu, adopte à notre égard la relation de frère. Lors de l’Incarnation, il a pris sur lui les relations naturelles mais pour finalement les écarter. Sa Mère, il la confie à Jean; mais eux aussi, ils doivent renoncer à la relation mère-fils à la suite du Fils. Le Seigneur est devenu notre frère : cela fait partie de son abaissement, comme il fait partie de notre élèvement que nous devenions ses frères. Le Christ est le Fils du Père, et il fait de nous les fils du Père en devenant notre frère. Au ciel, on est frère et sœur, d’autant plus naturellement que pour tel ou tel il en était déjà ainsi en ce monde (2125).

 

Parents

Il y a une croissance spirituelle qui est offerte aux parents par l’arrivée des enfants (2168).

 

Pascal

Récemment Adrienne a vu la nuit quelqu’un dans lequel finalement elle reconnut Pascal. Elle pensait à l’amour tout à fait incidemment et d’une manière assez vague, sans se représenter quelque chose de particulier. Ce fut alors comme si, de lui-même, l’amour s’accentuait et s’affirmait toujours davantage, occupait un espace toujours plus grand; il y eut un « éclatement » (en français) et, dedans, un feu énorme. Il nous prit dans sa chaleur, sa violence, toute sa nature. Il fut en même temps visible comme un brasier qui emporte tout avec lui. Et le tout sembla par là se condenser en pur amour. Cet amour était tout à la fois repos et vitalité qui se propage, et il s’empara totalement de nous. Quand ce feu fut le plus irrésistible, il devint tout à fait évident que Pascal avait rencontré ce feu; c’était son feu, son expérience . C’est en raison du feu que Pascal fut identifié (2307).

 

Passion du Christ

Adrienne parla longtemps de la Passion. Chaque instant de la Passion du Seigneur contenait toute la Passion. Chaque pas du chemin de croix, chaque clou, chaque épine est toute la souffrance. Elle n’est répartie ni dans le temps ni dans l’espace. Chaque instant est quelque chose comme une éternité. Elle compare aussi le Mont des oliviers et la croix, les deux piliers d’angle de la souffrance. Le Mont des oliviers est si terrible en tant que premier choc, en tant que première perception encore tout à fait inaccoutumée de quelque chose qu’on connaissait auparavant mais qu’on ne pouvait pas encore comprendre dans sa réalité vivante. Sur la croix, la solitude : si bien que Marie, la médiatrice de la souffrance pour le monde, et Jean, l’aimant, doivent être là et que Jésus, malgré cela, ne reçoit rien en partage, mais demeure tout à fait seul (855).

Aux jours de la Passion, quand l’amour du Père pour le Fils était voilé, son amour n’a certes subi par là aucun dommage. Mais il ne pouvait plus être saisi ni goûté en plénitude… Il ne serait donc pas juste de décrire les temps de l’angoisse du Fils comme des temps où ses relations avec le Père auraient été troublées. L’angoisse aussi était un acte d’amour, d’abnégation, de renoncement, aussi grand qu’un renoncement peut l’être (2284).

 

Paul

Paul. Il est conscience et esprit. Mais lui aussi est tout à fait sans développement et sans combat intérieur. Dès le début il est complet. Dès l’instant devant Damas, il est tel qu’il restera toujours. Il ne s’est pas décidé, mais on a décidé pour lui. Il est tellement plongé dans la mission du Christ qu’il n’y a pas d’alternative. Depuis toujours il a été fleur sans jamais avoir été bouton. Ici il se distingue de ceux qui viendront plus tard, qui ne se trouvent plus à l’intérieur de la Révélation, par exemple saint Ignace qui fut longtemps bouton avant de devenir fleur… Paul… a certes a une très grande opinion de lui-même, il se voit très bien lui-même, il joue dans l’apostolat avec sa propre personne comme sur instrument infiniment varié, mais il n’a pas besoin de la “présenter”. Il est toujours totalement tourné vers les hommes. Il se fraie un chemin des épaules à travers la foule : voie libre pour l’Evangile! Avant sa conversion, il était déjà “achevé”. Auparavant il était fleur de nuit, maintenant il est fleur de jour, sans autre passage que la rencontre avec le Seigneur. Son enseignement non plus ne se développera pas. Ce qui se développe, ce n’est que la compréhension de ses communautés et de ses lecteurs. Il parle d’abord à des commençants, puis à des progressants, c’est pourquoi il semble être allé plus loin à la fin qu’au début. Quand de Damas il est allé dans la solitude, ce n’est pas pour y mener une vie contemplative, mais pour y traduire en mots et concepts compréhensibles pour les hommes la plénitude de sa vision et de sa clarté intérieures. C’est pourquoi ces années sont le début de son apostolat… Romains 7 n’est donc pas Paul à proprement parler mais la situation des chrétiens ordinaires, qui ne s’applique pas à Paul justement. Il souffre mais il ne lutte pas. Il est comme en tout un événement, une “catastrophe de la nature” (806).

 

Pauvreté

Tout à fait en passant, parce que le sujet était venu sur le tapis à propos de la pauvreté du P. de Lubac, Adrienne dit qu’elle ne veut plus rien posséder elle-même. C’est étrange la rapidité avec laquelle fond un trousseau si on ne fait rien pour cela. Il y a quelques années, elle avait encore vingt chemises, et maintenant elle n’en a plus que deux. Elle voudrait quand même expérimenter ce que cela veut dire être tout à fait pauvre, savoir comment se sentent ceux qui le sont. La plupart du temps, elle n’a pas d’argent. Et s’il lui arrive d’en avoir un peu, elle le donne sans scrupule à l’une ou l’autre bonne cause, par exemple pour ma communauté de formation. Souvent cet hiver, je l’ai vue avoir froid mais uniquement parce que sous ses vêtements usagés elle ne portait rien de chaud, seulement une chemise légère; de la laine ou de la soie, qui pourrait la réchauffer, elle n’en possède pas. Elle ne veut rien avoir (1518).

 

Péché

En recevant cette perception de la solidarité du péché, Adrienne comprit aussi que le vrai péché ne se trouve pas, la plupart du temps, là où on le cherche. Il ne se trouve certainement pas dans les dix commandements. Ce qu’on appelle des crimes, souvent ne sont pas des crimes; par contre un refus de Dieu, intérieur et tout à fait caché, est beaucoup plus terrible et plus nuisible que tout le reste (12).

Le jour suivant, elle peut à nouveau prier, mais elle reste plongée dans la honte du péché. Cela lui soulève plus d’une fois le coeur de voir les plus petites impuretés qu’elle regarde d’habitude sans répugnance comme médecin : c’est au fond le péché qui cause la nausée. En ville, elle voit des personnes qui pataugent dans le péché jusqu’aux oreilles. Il leur colle partout : aux vêtements, aux cheveux, à la peau… Elle en perd presque connaissance. Arrive alors l’appel pressant : A l’aide! C’est elle justement qui doit tendre la main. Elle sent là sa vocation. Mais que faire pour une telle mer de péché? Elle pose la question presque avec défi (334).

Un grand pécheur… qui connaît le vrai repentir est beaucoup plus agréable à Dieu que la vase indéfinissable de petits péchés minuscules qui recouvre l’âme d’une peau qui la rend insensible à Dieu (801).

 

Pénitence

Revient sans cesse la question de savoir ce qu’est l’ascèse, ce qu’on pourrait vraiment faire pour Dieu . J’ai tendance à lui interdire tout ce qui serait extravagant, par exemple : dormir par terre. (Elle l’a pourtant fait il y a quelques nuits, au moins pour quelques heures). Elle : On devrait pourtant faire quelque chose, cela elle le sait. Moi : Oui mais pas pour forcer Dieu en quelque sorte, pour compenser la grâce d’une certaine manière. Elle : Naturellement, pas dans ce sens! Mais on ne peut pourtant pas demander sans arrêt à Dieu des choses aussi extraordinaires que par exemple l’affaire avec X sans montrer aussi qu’on est sérieux, qu’on est prêt à s’engager. Elle a un besoin si fort de s’offrir à Dieu de cette manière, et elle a souvent le sentiment qu’on doit être des paratonnerres de la grâce comme de la colère de Dieu. Du moins ce serait d’une certaine manière son ministère particulier. Non que ces choses aient en elles-mêmes quelque valeur; le plus pénible justement est qu’elles sont si insignifiantes. Mais elle doit faire quelque chose pour montrer ses sentiments et l’insistance de sa prière. Naturellement on ne peut pas faire quelque chose comme ça pour soi, mais toujours quand il s’agit d’obtenir quelque chose pour les autres, surtout pour les grandes causes de l’Église (59).

 

Le Père

L’Ascension. Adrienne voit d’abord la montée du Seigneur quittant la terre et c’est comme s’il prenait avec lui notre foi terrestre et plus il monte, plus s’éloigne la foi, plus aussi nous voyons avec ses yeux. Puis cela s’arrête et on voit le Seigneur marcher au ciel à travers une grande foule. La Mère est là et tous les anges et tous les saints. Et le Père est présent. On ne le voit pas, mais on sait qu’il est là. Et de le savoir vous remplit totalement. On sait aussi que le Fils le voit. Un enfant devant l’arbre de Noël regarde les lumières avec beaucoup d’admiration et il fait l’expérience de la plénitude de l’arbre. Les adultes regardent l’enfant et non l’arbre. Ainsi nous nous réjouissons de la vue du Seigneur que nous regardons. Au ciel, il y a une participation qui nous dépasse. On est emporté par la joie des autres. Ainsi Adrienne voit comment les saints voient le Père avec le Seigneur. Et sûrement il y a encore au ciel une différence dans la vision de Dieu entre les saints et les autres rachetés (1799).

Toute prière est comme une Ascension, une marche avec le Fils vers le Père. Peut-être qu’à cause du Fils tout simplement le Père est souvent négligé. Mais le Fils renvoie toujours au Père. Et si, dans la contemplation, nous ne sommes pas à nous-mêmes un obstacle, le Fils nous prend avec lui vers le Père, il nous donne des ailes pour voler aussi loin que la foi le permet. Il nous ouvre le jardin de Dieu et là tout est beau (2116).

Ascension… Et tout d’un coup je vis le Seigneur montant au ciel, et beaucoup avec lui… Puis quelque chose comme une cérémonie dans le ciel : la fête de son accueil. Le Père et l’Esprit, on ne les voit pas, mais on sait très bien leur présence en ce lieu qui est … le lieu du Père éternel dans l’infini. Et la joie de Dieu Trinité apparaît une fois encore comme une couronne qui appartient au Fils. Il n’est certes pas le fils perdu, mais il est quand même le Fils qu’on attend; c’est lui, il est l’unique, et il est Dieu. Et Dieu trouve le chemin pour rentrer à la maison, chez Dieu. Ce qu’il y a là comme joie ne peut pas s’exprimer, mais elle est partout, elle nous appartient aussi, à nous les créatures du Père auxquelles il communique sa joie. Les croyants la reçoivent au milieu de leurs soucis, de leur vie harcelée et éphémère, mais ils ne sont jamais à même de détourner du ciel cette joie et de se l’approprier comme une petite joie passagère, elle reste divine. Ils peuvent se détourner, mais la joie reste ce qu’elle est, une joie qui est déversée du ciel sur le monde. Et elle est vivante et elle brûle et elle pousse à la décision (2296).

 

Pierre

Adrienne vit également Pierre… Chez lui, c’est presque de la primitivité. Au fond, il n’arrive pas jusqu’à la réflexion. Il a été simplement enrôlé et il marche. Il n’a aucune vue d’ensemble de l’aventure où il s’est trouvé pris. Il a la bonne foi des esprits simples. Si on lui présente son reniement comme un grand péché, on lui fait presque trop d’honneur. Il n’a pas vraiment réfléchi alors à ce qu’il faisait, il a simplement sauvé sa peau. Comme les autres disciples, il avait été pris dans une affaire qui le dépassait totalement. Chez les apôtres, dans leurs relations avec le Seigneur, il ne s’agit pas non plus de décision spirituelle. Il n’y a pas eu en eux de combat pour ou contre la grâce, pour ou contre le Seigneur. Ils ont été requis, ils sont sa compagnie (806).

 

Plénitude

Le 16.IV.41, 9 heures du soir. Il y a des instants, très fugitifs seulement, indescriptibles, où je saisis tout à coup presque totalement ce que cela veut dire appartenir totalement à Dieu, être possédée par lui; la plénitude est alors si grande que la respiration en devient difficile; je suis alors tellement mal que je n’en peux plus et en même temps aucune action ne me paraît assez audacieuse; il y a alors une libération totale qui est en même temps engagement le plus intime; le bonheur fait alors tellement mal que la douleur est inévitable. Vous ne pouvez pas vous en faire une idée avec ce que je viens de dire, et pourtant combien je voudrais vous le dire; mais il est vraisemblable que ces jours-ci vous vivez quelque chose de semblable et vous trouverez alors les mots pour présenter le paradoxe sous une forme ou sous une autre (56).

Quand de Damas Paul est allé dans la solitude, ce n’est pas pour y mener une vie contemplative, mais pour y traduire en mots et concepts compréhensibles pour les hommes la plénitude de sa vision et de la clarté intérieures (806).

 

Pleurs

Je lui demande si elle n’a jamais eu une vision de la Passion. Elle dit que la semaine dernière elle a vu pour la première fois le visage du Christ dans la souffrance. Durant la journée, elle était particulièrement fatiguée et sans force. Alors elle a vu tout d’un coup la tête du Sauveur. D’une manière sinistre, presque comme une tête coupée, sans cou. La couleur du visage n’était pas naturelle, mais gris-verdâtre, le Seigneur pleurait à grosses larmes. Non des larmes contenues mais de grosses larmes coulant à flots, comme dans un épuisement extrême. Il portait la couronne d’épines… (203)

Elle voulut se lever mais elle en fut incapable. Alors Marie s’assit au bord de son lit et se mit à pleurer. Deux larmes de la Mère tombèrent sur ses mains. Elles brûlaient comme du feu, presque insupportables. A cet instant les plaies des mains se rouvrirent. Adrienne me décrivit alors les larmes de la Mère de Dieu. Elle-même a horreur que les gens pleurent devant elle. Elle fait tout alors pour les consoler par quelques paroles amusantes et elle les pousse souvent avec cela jusqu’à la porte du cabinet de consultation. Mais quand Marie pleure, c’est tout différent. On ne peut pas la repousser. De toute urgence il faut faire quelque chose. On ne peut pas la laisser comme cela. Il y avait deux larmes de Marie qui n’avaient plus de place dans son coeur trop plein et qui avaient simplement débordé, “qui se cherchaient quelque part une place et un nid, et par hasard il y avait là ces deux pauvres mains” (461).

 

Porter

(Dans l’Église) il y a une communion des saints, et aussi des souffrants, dans laquelle on a le droit de porter et de souffrir les uns pour les autres même si c’est de manière maladroite (2244).

 

Prédication

Adrienne parle de mon sermon d’aujourd’hui. Quand elle est entrée dans l’église, elle vit sur beaucoup de gens de petites flammes, des “veilleuses” (en français). Certains, peut-être deux ou trois, avaient de grandes flammes. Quand la messe commença, plusieurs petites flammes devinrent de véritables lumières. Pendant la prédication, il y en eut toujours plus. Mais après la prédication un certain nombre s’éteignirent à nouveau aussitôt. Cela l’attrista. Elle dit que si au début trois sur cent brûlaient, puis pendant la prédication soixante ou soixante-dix, à la sortie de l’église il y en avait encore quarante environ. Adrienne dit qu’elle avait compris pour la première fois ce qu’était une prédication et ce qu’elle opérait. Mais combien il était triste que les gens qui, en écoutant prennent courage un instant, le laisse ensuite partir aussitôt (634).

 

Présence

Le jour de son baptême, le 1er novembre 1940, à la consécration de la messe, Adrienne a pour la première fois un fort sentiment de la présence du Christ. La communion, la première de sa vie, est belle, mais elle ne laisse encore presque rien pressentir de ce que les suivantes devaient lui apprendre (1).

 

Prêtres

8 septembre. A Einsiedeln… Lors de la distribution de la communion, elle saisit le rôle du prêtre : tandis qu’à la consécration, le Christ seul agit et qu’un mauvais prêtre ne peut pas troubler son action, lors de la communion le prêtre donne aussi quelque chose de lui-même au croyant dans l’hostie (789).

 

Prière

Quand je priais, je disais souvent : Bénis tous ceux que j’aime et bénis ceux que je ne peux pas supporter. Où sont ces derniers? A certains moments je ne sais plus. Et l’amour est si grand que je voudrais le partager sans faire de choix; il est suffisamment grand, tous peuvent en avoir leur part. (Ceci ne doit pas être pris pour de l’orgueil, c’est certainement vrai, senti et vécu en même temps). Au cours des consultations, il y avait toujours ceux que j’aimais et ceux que je supportais: les maniérés, les compliqués qui font tout un drame de leurs bobos; et maintenant je remarque que ce sont justement ceux-ci qui ne connaissent pas assez l’amour, « qui sont privés de la grâce, et elle leur manque, et il faut leur donner de l’amour pour remplacer la grâce que Dieu ne leur a pas encore accordée. Et je commence à comprendre, presque encore comme un balbutiement, que l’amour de Dieu, transformé en nous en amour humain, peut aider à attirer Sa grâce »… Et cela fait partie du plus grand don que Dieu nous a fait à vous et à moi (…) Combien est beau le peu de vie qui se trouve devant nous si nous pouvons transmettre vraiment l’amour de Dieu jusqu’à la fin. C’est le même amour qui doit chasser en quelque sorte de nous l’ultime lâcheté pour que nous puissions être à la hauteur de ses exigences. Et je prie : Donne-moi plus à souffrir et plus à porter si par là tu me donnes davantage de ton amour à transmettre. – Comment pourrais-je jamais vous remercier de m’avoir conduit sur ce chemin (56).

 

Progrès

« Progrès » : dans la vie des chrétiens, on ne peut en parler que dans un sens impropre. Adrienne utilise la formule: « Depuis que j’ai connu le Christ, j’ai beaucoup appris. Je me suis beaucoup rapproché de lui. Mais en me rapprochant de lui, je sais mieux que Dieu est toujours dans le même lointain ». Il n’y a aucun « rapprochement », même si on apprend toujours à mieux aimer et à mieux louer (130).

 

Purgatoire

Le jour des trépassés est pour Adrienne une expérience singulière. Elle a une vision pénétrante et détaillée du purgatoire. Elle voit les pauvres âmes en forme de bulles ou de ballons lumineux, très légèrement colorés et fragiles. Leur couche extérieure est faite pour les séparer des autres. Toutes sont occupées d’elles-mêmes et n’ont pas de rapport avec le monde extérieur, ni non plus avec les humains qui sont sur la terre. Elles sont plongées dans deux atmosphères ou milieux différents. En haut se trouve le milieu céleste, en bas le milieu de feu, un air épais mais qui ne semble pas être un feu sensible. Les unes sont presque tout entières dans le milieu inférieur et n’émergent dans la partie supérieure que par une petite partie. Elles ont en quelque sorte la forme d’une poire dressée sur une table. D’autres sont à moitié dans le milieu supérieur et à moitié dans le milieu inférieur, elles ressemblent alors comme à un ovale cerclé en son centre; d’autres sont déjà presque entièrement dans le milieu céleste et ne sont plus attachées au feu que par un petit bout. A l’intérieur des âmes, cela travaille et bouillonne énormément. Elles sont entièrement occupées à se purifier. Elles ont un grand désir de Dieu, un élan vers le haut, mais elles ne veulent jamais quitter le feu avant d’être totalement pures. Au début elle sont comme poussées dans le feu, passivement. Dedans, elles ne peuvent aucunement agir ou s’activer; quand elles sont absolument pures, elles se libèrent du milieu inférieur (comme un ballon qui commence à voler), elles montent verticalement, et l’enveloppe qui les entoure crève; elles sont libres alors de se joindre aux autres au ciel et sur la terre. Adrienne vit aussi l’état intérieur des âmes. Celles qui sont encore totalement dans le feu sont sans doute en grande détresse car elles ne savent pas encore que cela les mène vers le haut; quand la partie purifiée s’agrandit peu à peu, alors seulement l’élan vers Dieu se fait plus fort, et par là la paix intérieure, malgré leur grand désir. Adrienne pense que les âmes du purgatoire n’ont pas de contact avec nous; mais nous, nous seuls, pouvons avoir contact avec elles quand nous les aidons. Elle comprend aussi très bien la doctrine de l’Eglise dont je lui parle et selon laquelle au purgatoire on ne peut plus acquérir de mérite (223).
 

Q

Quotidien

Pour le reste, tous les jours sont à peu près semblables : la nuit souvent elle souffre tellement qu’elle ne dort pas du tout. En moyenne elle dort à peu près de une à trois heures. Le matin elle se sent mal, le plus souvent elle a mal au coeur. Elle se lève vers 11 heures, elle doit souvent s’y reprendre à plusieurs fois et se remettre au lit parce qu’elle ne peut pas tenir debout. Une fois debout, commence aussitôt la course; la plupart du temps elle va d’abord à l’hôpital en voiture, elle voit beaucoup de gens, fait des visites de malades en ville, va à sa consultation, a des parties de bridge et de thé, des invitations le soir, arrive rarement avant minuit dans sa chambre à coucher où commence une prière jusque vers le matin. Ou bien elle se couche plus tôt pour se relever bientôt et prier à l’une ou l’autre intention (247).
 

R

Réceptions

Le mardi soir, elle donne un grand souper avec le Recteur Henschen, Muschg, Béguin et moi. Elle est totalement muette dans sa souffrance. Quand je lui demande comment ça va, elle dit: “N’attirez pas l’attention sur moi, personne ne remarque que je ne suis pas bien”. De fait elle n’a rien mangé pendant ce grand souper, ce que personne n’a remarqué sauf moi (954).

 

Rédemption

Quand, après la souffrance de la croix, le Fils se tient devant le Père et que le Père tire au clair en quelque sorte cette souffrance (cette expression est naturellement fausse!), quand le Fils rend compte au Père de sa souffrance (dans l’échange d’omniscience du Père et du Fils, le lieu de ce qui a été souffert est difficile à préciser, car l’abandon du Fils a été le pire de ce qu’il pouvait souffrir et que le Père pouvait lui permettre), quand donc Dieu se tient devant Dieu, le sacrifice accompli, comparé à la joie de la réunion, est en quelque sorte mis de côté. Dans cette joie, le Fils n’est pas en mesure d’évaluer ce qu’il a souffert, il n’est pas capable de dire : « Je n’aurais pas pu en faire davantage ». Il y a quelque part quelque chose qui n’est pas réglé, mais qui ne compte pas, parce que maintenant ce n’est pas la croix qui est là, c’est le Père et le retour auprès de lui. Le Fils a payé le prix pour pouvoir maintenant rendre le monde au Père (2142).

 

Relations d’Adrienne avec le Père Balthasar

Auparavant elle ne s’est jamais intéressée à la mystique et maintenant non plus au fond. Elle n’avait jamais non plus fait attention à la stigmatisation, elle connaissait à peine l’existence de choses de ce genre. Si bien que dans les premiers jours jusqu’au moment où elle me rapporta les événements, elle n’avait vu aucun rapport entre la plaie et son sens profond. Surtout aucun rapport entre sa plaie et la blessure du côté du Christ. Mais quand je lui expliquai le rapport, elle le comprit aussitôt et, pour elle, ce fut comme si la chose ne pouvait pas avoir d’autre sens que celui-là. C’était une simple évidence. La douleur de la nouvelle plaie s’ajoute aux douleurs cardiaques habituelles comme quelque chose de tout nouveau qu’on ne peut pas comparer aux autres. Comment la décrire? Si ce n’était pas un peu sentimental, dit-elle, je dirais que c’est une douleur d’amour, une douleur suave. Elle a du mal à intégrer les nouvelles choses dans son univers de pensée très sobrement médical. Deux mondes totalement différents se trouvent l’un à côté de l’autre dans sa conscience. D’où le besoin impérieux d’en parler pour comprendre d’une certaine manière ce qui se passe vraiment. Et l’apaisement, quand ce qui lui était totalement inconnu lui est montré comme quelque chose qui se comprend dans l’Eglise catholique et qui s’est souvent produit. Elle se sent alors comme « intégrée » dans un monde qu’elle ne connaissait pas auparavant et dont elle fait maintenant partie (26).

Il m’est impossible de noter la quantité de points de vue et d’intuitions qu’elle me communique. Elle n’en parle d’ailleurs que par fragments, comme cela lui vient. Elle ne cesse de répéter: « J’aurais tant à vous dire… » (115)

 

Renoncement

La souffrance du dépouillement et du renoncement se mesure pour une large part à l’abondance de ce qu’on a possédé auparavant. C’est pourquoi Job se compare quelque part aux veuves. Celles-ci ont perdu ce qu’elles avaient de meilleur, le sens de leur vie. Job est un objet très approprié pour la colère de Dieu parce qu’il a beaucoup possédé. C’est dans la quantité de ce qu’il possédait que se trouve cachée la profondeur de son dépouillement. (Naturellement il y a aussi des veuves qui sont contentes que leur mari soit parti; elles ont alors accompli leur renoncement auparavant). Souvent le renoncement d’une veuve peut être plus difficile que celui d’une vierge (2322).

 

Résurrection

Quand, durant ses quarante jours, le Seigneur apparaît aux siens ici et là, à chaque fois il apporte la joie, toute une gamme de joies : les joies évidentes du fait qu’il soit réellement ressuscité, et les joies plus contenues qui ne sont tout à fait accessibles qu’à lui seul : joie qu’il soit réuni au Père, joie au sujet de l’œuvre, de la collaboration à cette œuvre, le repos dans la main du Père… Et peut-être que ce sont quand même ces joies contenues qu’il offre avant tout aux siens. De même qu’il repose dans la main du Père, nous nous reposons dans les siennes. Et « Qui me voit, voit le Père ». Pour ceux qui entendent cela, c’est une joie complète et une aide totale. Et quand, dans l’action de grâces, on s’offre à nouveau pour la croix, la croix disparaît toujours parce que c’est maintenant le temps pascal. Il y a dans la joie quelque chose qui est attribué. Nous devons être heureux, et le Seigneur lui-même décide de l’apparence que doit avoir notre joie »(2294).

 

Révélation

Paul a certes l’avantage d’être apôtre et ses révélations sont d’un autre genre que celles qui viendront plus tard dans l’Eglise. Cependant le mystère qui lui est montré n’est pas épuisé par ce que Paul en dit; plus tard Dieu peut à nouveau en rendre visibles d’autres parties, non plus certes avec l’autorité de l’apôtre, si bien que l’Eglise aura compétence pour contrôler des révélations de ce genre, ce qu’elle n’a pas le droit de faire pour l’apôtre (2087).

 

Rumeurs

A l’hôpital, agitation. Mlle G. dit que cela va beaucoup mieux depuis la nuit où Adrienne a prié pour elle. Il est parlé de la “sainteté” d’Adrienne (quand elle prononce le mot, elle fait avec son doigt un cercle au-dessus de sa tête et lève les yeux vers le haut en riant et en se moquant) (887).
 

S

Sacrements

Comment le Fils et l’Esprit coopèrent dans les sacrements. « En tes mains, Père ». Le Fils sur la croix renvoie l’Esprit non seulement parce que, par obéissance, il veut l’abandon total, mais aussi parce qu’il doit être seul pour sauver et pardonner. Il doit s’exposer lui-même complètement au péché. Mais l’Esprit qu’il renvoie est en même temps l’Esprit de l’absolution qui vient chaque fois dans la confession pour effacer le péché. Il y a donc un chemin de l’Esprit par le haut : il est déposé entre les mains du Père pour revenir et accomplir en vérité les paroles du prêtre dans la confession. Et il y a un chemin du Fils par le bas quand il porte tout le fardeau du monde et qu’il en meurt et qu’il ouvre par là aux pécheurs le chemin de la confession. C’est là qu’a lieu alors à chaque fois la rencontre du péché du pécheur porté par le Fils et l’absolution réalisée par l’Esprit (2315).

 

Sacrifices

Que sont les sacrifices à y regarder de plus près? Des bagatelles, des futilités. Que je ne m’emporte pas tout de suite, que je mange la soupe insipide. Des riens. On parle de sacrifices qu’on offre à Dieu. Mais quand survient la souffrance réelle, démesurée, vient aussi le moment où je ne puis plus offrir le sacrifice. On n’a qu’une seule pensée : que cela puisse cesser. Et ici justement où je n’en puis vraiment plus, où on ne fait plus que me prendre, je devrais comprendre que le vrai sacrifice s’accomplit quand le pouvoir d’en disposer m’est retiré. Le Bon Dieu se comporte alors tout à fait comme un voleur. Il me montre de loin ce qu’il m’a dérobé et dont je ne peux plus disposer; moins parce que je ne voulais pas le lui donner que parce qu’il me l’a soustrait de son propre chef (2343).

 

Sainteté

Le Seigneur appelle quelqu’un, Jean par exemple ou la petite Thérèse; mais c’est la descente de l’Esprit Saint qui le rend apte au service, qui le rend saint. Il lui laisse sa personnalité qu’il a de par la création, mais il l’élève pour en faire une personnalité sainte. Si on cherche à déterminer et à vénérer chez un saint l’une ou l’autre qualité humaine particulière, on le rabaisse, car sa sainteté se trouve avant tout dans le fait qu’il a été rempli par l’Esprit Saint et qu’il lui appartient. C’est l’Esprit qui s’empare des forces du saint. Par l’Esprit Saint, elles dirigent elles-mêmes quelque chose sur une voie déterminée; le fait qu’il « souffle où il veut » s’exprime dans le caractère d’ensemble, mais elles ont la possibilité de le diriger sur un point précis. Qu’un saint soit possédé par l’Esprit, on le remarque particulièrement à sa patience; mais cette qualité ne sort pas de l’unité qu’elle forme avec les autres qualités conditionnées par l’Esprit. Si le culte spirituel d’un saint régresse et se conjugue avec de la superstition (comme pour Antoine), c’est notre péché qui en est responsable : notre foi perd la faculté de sentir l’Esprit dans le tableau d’ensemble du saint. Si je sélectionne la qualité qui me manque pour la retrouver et la vénérer dans le saint, c’est moi que je prends pour mesure et non plus l’Esprit (2117).

 

Saints

Les saints : ils ont planté sur terre l’amour céleste; pour eux, ici-bas, le céleste est plus essentiel que le terrestre. Ils ont mené une existence prophétique en proclamant, avec leur amour, le ciel sur terre, l’éternité dans le temps (2125).

 

Silence

La conversation de l’ange avec Marie est aussi comme une reprise de la conversation de Dieu avec Eve. Et bien que la conversation du Père avec Marie (par l’intermédiaire de l’ange) concerne le second Adam, celui-ci semble d’abord laissé de côté. La Parole dont il s’agit ne se présente pas pour le moment et l’on voit par là que le silence en Dieu peut avoir le même sens que l’échange de paroles avec lui. Et que finalement chaque rencontre avec Dieu – en paroles ou en silence – est prière (2109).

 

Solitude

Adrienne parla longtemps de la Passion. Chaque instant de la Passion du Seigneur contenait toute la Passion. Chaque pas du chemin de croix, chaque clou, chaque épine est toute la souffrance. Elle n’est répartie ni dans le temps ni dans l’espace. Chaque instant est quelque chose comme une éternité. Elle compare aussi le Mont des oliviers et la croix, les deux piliers d’angle de la souffrance. Le Mont des oliviers est si terrible en tant que premier choc, en tant que première perception encore tout à fait inaccoutumée de quelque chose qu’on connaissait auparavant mais qu’on ne pouvait pas encore comprendre dans sa réalité vivante. Sur la croix, la solitude : si bien que Marie, la médiatrice de la souffrance pour le monde, et Jean, l’aimant, doivent être là et que Jésus, malgré cela, ne reçoit rien en partage, mais demeure tout à fait seul (855).

 

Sommeil

Dans le sommeil, on est davantage sans défense, plus exposé : aussi bien à Dieu qu’au diable (2271).

 

Souffrance

Tant qu’il y a du péché, il doit y avoir de la souffrance comme contrepoids. Celui qui pèche installe nécessairement la souffrance. Celui qui est ici initié plus à fond comprend qu’il y a là un mystère important de l’amour. Également dans la mesure où le Seigneur ne fait pas de manières pour chercher en moi ce dont il a besoin. L’amoureux se réjouit si l’aimé se sent à l’aise chez lui, ouvre ses tiroirs, « vole » ses timbres : c’est un signe qu’est abolie la distance du domaine privé. C’est ainsi que le Seigneur va chercher la souffrance là où il suppose que la distance n’existe pas. C’est pour la personne concernée quelque chose qui la comble de bonheur, car c’est un signe de son amour. Si quelqu’un est au moins honnêtement croyant, il se tiendra pour le moins plein de respect devant le mystère de la souffrance et il ne se plaindra pas. La mesure se trouve uniquement dans le Seigneur qui a tant souffert. Nous n’avons pas la mesure; nous ne pouvons jamais dire : « Maintenant j’ai souffert suffisamment pour faire passer une âme du péché à la grâce ». Qui sait ce qu’opère une souffrance précise et combien il en faut pour obtenir un tel résultat? Dieu nous cache totalement tout cela. Il ne veut pas que nous calculions et marchandions avec lui, et nous devons aussi savoir que c’est lui qui fait tout. Ce n’est que dans son activité à lui que nous pouvons parfois coopérer, mais les deux activités ne peuvent jamais se comparer (2062).

 

Stigmates

La douleur, surtout à la main gauche, est insupportable; elle va et vient et ne cesse de se faire tout à coup poignante. Elle peut décrire exactement le clou, le genre d’arêtes qu’il a, etc. Où il passe entre les os. Il perce violemment; la toute petite plaie qui est visible n’est aucunement comparable à la douleur. Les pieds également font mal. Mais elle peut quand même marcher. Elle a les deux mains dans un grand pansement par peur qu’elles ne se mettent à saigner en présence d’invités. De temps en temps elle oublie, puis elle voit soudainement ses mains en faisant un mouvement, s’effraie et les cache derrière son dos. A la gare, elle veut faire signe de la main à l’ami dont le train démarre, elle lève la main et s’effraie à nouveau : c’est chaque fois faire à nouveau l’expérience qu’elle est proscrite. “La lèpre”, dit-elle (359).

 

« Suscipe « (la prière de saint Ignace)

8 juin 1941. Le « Suscipe » est depuis longtemps sa prière préférée (94).
 

T

Temps

Franz von O. s’entretient avec un collègue des consultations d’Adrienne. Elle a chaque jour entre trente et cinquante personnes. Cela lui prend une heure. Et les gens ont le sentiment qu’ils ont largement le temps de vider tout leur cœur. Franz von O. dit qu’il ne comprend pas comment cela se fait. S’il travaillait de deux à sept heures, il recevrait à peu près autant de gens. Adrienne sourit et me dit que naturellement elle ne sait pas non plus comment cela se passe. Mais cela ne l’intéresse pas non plus (502).

 

Tentation

Quand Jésus est dans la tentation, c’est pour lui un soutien de penser à sa Mère. Non que sans cela il serait vaincu par la tentation, mais il fait partie de son humanité qu’il trouve de l’aide auprès de ses semblables. Sur la croix, il n’aura plus ce soutien; là, tout ce qui était aide devra disparaître. Mais au désert il est totalement homme, il a gardé un sens aigu de la pureté de sa Mère. Pour lui, elle est le prochain tout pur qui lui a été donné par grâce. Elle lui est très proche, il est sûr d’elle pendant qu’il lutte contre le diable et en triomphe. Bien que la Mère ne connaîtra pas des tentations de ce genre. Elle en est immunisée par l’Annonciation. Mais elle sert le Fils par le fait qu’elle se tient à sa disposition comme image de la pureté (2108).

 

Théologie

Du théologien, on attend que l’effet de sa théologie puisse être lu en lui. Là où la théologie est réduite à un passe-temps ou à un domaine du savoir parmi d’autres, elle servira bientôt à rehausser le prestige du prédicateur et à l’éloigner de Dieu. Il n’est pas plus possible de faire de la théologie comme une distraction que comme une source de revenus. L’influence de la Parole sur le théologien est indispensable (2214).

 

Tradition

En chaque siècle est requise une explication avec l’Ecriture et par cette explication surgit toujours quelque chose qui correspond à chaque époque et à sa justesse. Et c’est de cette justesse que se forme de nouveau pour l’époque suivante et pour celle qui suivra encore la condition de la justesse. L’Ecriture a en elle une telle richesse de vie que, lorsqu’elle fut mise par écrit, elle ne fut achevée que dans ses bases non dans ses possibilités de déploiement. Dans sa première année d’école, un enfant apprend à calculer. Pour un enfant, calculer veut dire compter; il peut maintenant compter jusqu’à dix. Mais il sait qu’un autre enfant peut compter jusqu’à cent. Au bout de quelque temps, il peut exécuter les quatre opérations, avec n’importe quel chiffre. Et il sait aussi, par le programme de l’école, qu’il y a au-delà encore d’autres choses que pour le moment il ne peut pas imaginer, mais qui se déploieront avec le temps. Les chiffres sont là depuis le début. La base est immuable. Après, il peut y avoir des extensions de la base, des modifications qui ne se trouvent pas directement dans la série des nombres; mais les opérations résultent les unes des autres de manière ingénieuse. Tout ce que dit la Tradition, on peut le ramener à sa base qui est la Bible. Mais le point de développement n’a pas besoin de pouvoir être démontré selon la lettre. Si étaient visibles tous les documents qui ont été composés légitimement au cours des siècles à partir du texte, il serait clair que tout remonte à l’Ecriture. Il n’y a ici aucune différence entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Dans l’Ancien Testament aussi il y a de la Tradition qu’on ne peut ramener à un texte unique; mais, à l’intérieur de sa Tradition elle-même, existe la même suite d’un développement légitime. Et dans la Tradition du Nouveau Testament également il y a un jeu semblable à celui qui existe entre l’Ancien et le Nouveau Testament. La Tradition principale est certes l’interprétation du Nouveau Testament; mais sa relation à l’Ancien Testament ne peut jamais en être oubliée pour autant, dans la mesure où le Nouveau Testament était déjà autrefois l’interprétation de l’Ancien (on comprit par exemple les prophètes à la lumière de la révélation du Christ); et la Tradition ultérieure doit revenir sans cesse à cette interprétation et, par là au fond, à la relation du Nouveau Testament à l’Ancien (2310).

 

Trinité

Octobre 1948. Depuis quelque temps il m’est impossible de penser, d’agir, d’être, sans avoir sous les yeux le mystère de la Trinité. Les choses les plus banales comme se lever, se mettre au lit, également penser aux gens, la prière, la réflexion, ont maintenant un rapport à ce mystère. En toute circonstance, je cherche la place qu’elle a dans ce mystère… Rencontrer des gens dans la rue est maintenant douloureux : ils ne connaissent pas Dieu. Comment Dieu Trinité décide-t-il de se faire connaître à ces gens? Cette façon de penser s’enracine si fort qu’il semble impossible de penser à nouveau autrement un jour (2026).

 

Trou

Le « trou » est l’expression formée et conservée par Adrienne pour l’état d’abandon par Dieu… Cet état peut prendre des formes et des degrés d’intensité divers, mais il est toujours davantage qu’une habituelle absence de consolation (127, n. 12, de H. U. von Balthasar).

 

V

Vie spirituelle

La nuit, dans une vison, il lui est montré des gens de tous les pays : ce qui leur est commun est qu’ils n’ont aucune idée du don de soi. Ils veulent tous arranger eux-mêmes leur vie. En tant que bons chrétiens, ils pensent que prendre soin de leur famille, dans le temps libre se donner du bon temps avec ce qu’on a épargné, c’est le sens principal de la vie; personne ne comprend que davantage pourrait être exigé (1393).

 

Visions

2 juillet. Visitation. Il ne m'est plus possible de noter toutes les apparitions (à Adrienne). Il y en a trop. La plupart du temps j'apprends tout à fait par hasard que saint Ignace ou la Mère de Dieu ont de nouveau "été là", souvent plusieurs fois par jour (108).

 

Vocations

Puis Adrienne vit toute une foule de femmes avec des enfants morts : des nouveau-nés, des tout-petits et aussi des plus grands. Elle vit combien peu de ces mères seulement offraient le sacrifice de tout leur coeur. Mais elle vit aussi que Marie avait une relation particulière avec ces mères. C’est elle qui donne les enfants au Seigneur et qui réconcilie les mères. Adrienne vit aussi quelle source de bénédictions ces sacrifices des mères sont toujours ou peuvent être : bénédiction pour la mère elle-même, pour les familles, très souvent pour les autres, pour les enfants à venir qui sont offerts plus sincèrement à Dieu par les mères; elle vit aussi comment, le plus souvent, le sacrifice d'une mère se trouve à l'arrière-plan de la vocation des enfants au sacerdoce, à l’état religieux ou à tout autre engagement particulier à la suite du Christ (697).

 

Voix

Après des heures de soirée pénibles avec des entretiens franchement pénibles, elle voudrait un peu se reposer pour se recueillir. Elle perçoit alors, très clairement audible, une voix (mais elle ne voit rien) : est-elle prête à renoncer à tout? La voix et son exigence se font d'abord toutes simples, comme n'engageant à rien. Puis la même exigence se répète et se fait de plus en plus pressante. Et la question se précise et présente différentes choses : est-ce qu'elle est prête à perdre ses fils (qu'elle aime avec beaucoup de tendresse), son mari, finalement sa profession, ses meilleurs amis, son honneur...? Elle dit toujours oui, mais elle en arrive à une telle extrémité qu'elle commence (comme elle le dira plus tard) "à pleurer comme une madeleine". Finalement une dernière question la harcèle, incessamment répétée : Est-ce qu'elle est réellement et sérieusement d'accord avec tout cela? En tremblant, mais avec fermeté, elle répond oui. Alors finalement une grande consolation la saisit. Quand elle raconte ce qui s'est passé, elle ajoute qu'elle s'était crue à un examen. Toutes les matières étaient passées bien qu'on ne l'ait pas interrogée sur tout. Finalement on ne fera usage dans la vie que d'une matière et il est probable que ne lui sera demandé qu'un seul des sacrifices qu'on lui a présentés ou quelque chose de tout autre qui n'a pas été abordé. Mais elle a compris en même temps que l'examen sur l'ensemble est nécessaire et qu'on doit dire oui partout (36).
 

W

Werner (le mari d'Adrienne)

Werner a un très gros et douloureux abcès qui le gêne dans son travail. Il n'est pas encore mûr et il ne s'ouvrira que dans quelques jours. Adrienne le touche et, au moment même où Werner quitte la pièce, tout s'épanche soudainement avec du sang et du pus; c'est totalement guéri sur-le-champ. Werner est surpris; il ne savait pas qu'il suffisait à Adrienne de toucher des endroits malades pour les guérir. Instantanément (396).


 

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Mise à jour 17/01/2021