XIV. Homélies d'un curé de campagne

 

LA VIE ET LŒUVRE D’ADRIENNE VON SPEYR (1902-1967)

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de l'Institut Saint-Jean :

Balthasar&Speyr
 

XIV

 

Homélies d’un curé de campagne

avec Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar

et quelques autres

 

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2009 Année B

Avent Année C

 

11 janvier 2009 - Fête du baptême du Seigneur -Année A

Évangile selon saint Marc 1,7-11

     Lors du baptême de Jésus, une voix s'est fait entendre qui disait à Jésus : "Tu es mon Fils bien-aimé; en toi j'ai mis tout mon amour". Personne n'a jamais vu Dieu, nous dit saint Jean dans son évangile. On ne peut pas saisir Dieu directement. Mais Dieu peut se faire connaître à travers des signes. Le jour de son baptême, Jésus a entendu une voix et il a vu un signe, le signe de la colombe.

     Dieu a beaucoup de manières de faire. Mère Teresa a connu très concrètement quelque chose de Dieu, comme Marthe Robin d'une autre manière. Mère Teresa et Marthe Robin ou Bernadette de Lourdes sont des témoins privilégiés du monde d'en haut. Personne n'a jamais vu Dieu, nous dit saint Jean. Mais on peut saisir quelque chose de Dieu à travers des témoins privilégiés : Mère Teresa, Marthe Robin, Bernadette et beaucoup d'autres. Il y a des sources où on peut aller s'abreuver. On ne doit pas se plaindre que Dieu se tait si on ne va pas là où il a manifesté sa présence, là où il a parlé.

     Olivier Clément qui fut longtemps professeur d'histoire dans un grand lycée parisien, grand croyant aujourd'hui, mais qui n'a découvert la foi chrétienne qu'à l'âge de trente ans, écrit quelque part que les gens ne savent plus grand-chose de l'histoire de l’Église; ils ne savent plus grand-chose de la véritable histoire, dit-il, qui est l'histoire de la sainteté.

     Si aujourd'hui on veut entendre la voix de Dieu, on ne peut pas se dispenser d'aller écouter les saints et les saintes de Dieu, ceux d'aujourd'hui, mais ceux aussi des temps passés. Les gens ne savent plus grand-chose de l'histoire de l’Église, de l'histoire de la sainteté, dit Olivier Clément : "Mais il y a des points d'histoire dont les gens vont se rappeler, ajoute-t-il, des taches sombres de l'histoire de l’Église : l'Inquisition et les guerres de religion; les gens vont se rappeler aussi les prises de position répétées de l’Église sur la morale sexuelle, les gens vont dire que Dieu se tait. C'est qu'ils ne vont pas là où Dieu parle.

     Jésus est venu d'en haut pour donner ici-bas une réponse aux questions que tous se posent. Tout au long des âges Dieu a établi des relais pour transmettre ce qu'il a à nous dire. Dieu peut toujours communiquer à tous quelque chose du poids de son éternité. Les hommes peuvent se lamenter du silence de Dieu et de son absence, se lamenter sur la brièveté de la vie et son absurdité. Mais ils peuvent aussi se réjouir de la lumière de Dieu. (Avec Mère Teresa, Olivier Clément, H.U. von Balthasar).

 

18 janvier 2009 - Deuxième dimanche - Année B

Évangile selon saint Jean 1,25-32

     Dieu appelle Samuel d'une manière. Il appelle les premiers disciples d'une autre manière. On constate simplement les choses : Dieu a beaucoup de manières de faire. Ce que le jeune Samuel comprend, ce que les premiers disciples comprennent, c'est que c'est important. Tout d'un coup ils savent : Dieu est là. Et si Dieu est là, c'est ce qu'il y a de plus important dans leur vie. Tout d'un coup Dieu est là dans leur vie terrestre. Dieu est venu frapper à leur porte. Alors c'est évident pour ceux que Dieu appelle : ils veulent se tenir à la disposition de Dieu, ils veulent faire tout de suite ce qu'ils ont compris. Tout de suite, ils veulent bâtir sur le roc de leur évidence.

     Dans la lettre de saint Jacques, il est dit ceci : "Quand nous mettons aux chevaux un mors dans leur bouche pour nous en faire obéir, nous dirigeons tout leur corps". De même la Parole de Dieu est comme un mors pour les chevaux, pour nous faire accomplir le service que Dieu nous demande. "Parle, Seigneur, ton serviteur écoute". C'est valable pour les disciples de Jésus, c'est-à-dire pour tous les baptisés, et un jour ou l'autre c'est valable pour tous les hommes.

     Il y a des incroyants qui s'étonnent ou qui s'indignent qu'un incroyant comme eux, à l'approche de la mort, commence à s'occuper de la religion, fasse appeler un prêtre. Un professeur de philosophie de notre temps, chrétien motivé, essaie d'expliquer alors ce qui se passe. Et il dit : "Il ne faut pas s'étonner ni s'indigner si Isidore Duru, clerc de notaire à Toulon, qui pensa si peu à Dieu avant de mourir, soupire vers Lui sur son lit d'hôpital". Et notre philosophe essaie d'expliquer aux incroyants qui pourraient s'indigner ou ridiculiser cette découverte tardive de Dieu que "ce n'est pas tant la peur qui lui ferait vite fabriquer une petite idole en guise refuge pitoyable". C'est tout le contraire qui se passe. "C'est l'approche de la mort qui lui fait briser toutes les idoles de ce monde, toutes les idoles qui remplissaient sa vie jusque-là. C'est la mort maintenant qui lui impose un face-à-face avec le mystère", c'est-à-dire avec Dieu. Et notre philosophe conclut : "Le clerc de notaire agnostique ( qui ne croyait à rien) se trouve d'accord avec la carmélite qui, sans le connaître, à cent lieues de là, priait déjà pour lui".

     Ici, c'est un autre genre d'appel de Dieu; ce n'est pas l'appel à Samuel, ce n'est pas l'appel des premiers disciples de Jésus. C'est autre chose. Chacun de nous a son appel, et ses appels. Nous pouvons nous imposer chaque soir, porte fermée, téléphone décroché, quelques minutes de silence... Nous avons beaucoup plus de temps que nous ne le pensons... La prière ouvre l'homme à Dieu.

     Ne vaudrait-il pas mieux, en fin de compte, renoncer à réfléchir sur Dieu et à parler de lui, s'il est l'Inconnu, même et surtout lorsqu'il se révèle? Nous n'en avons pas le droit puisqu'il est venu à nous à travers des événements qui ont atteint leur point culminant en Jésus Christ. Le Seigneur Jésus nous apprend à nous adresser à Dieu comme à une personne à qui nous pouvons et devons nous livrer sans conditions; c'est ce qu'exige de nous toute la Bible; et cette exigence de Dieu est légitime à cause de la preuve que Dieu nous a donné de son amour pour le monde. "Il m'a aimé et s'est livré pour moi". (Avec Fabrice Hadjadj, Olivier Clément, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

 

25 janvier 2009 - 3e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 1,14-20

     Voilà six hommes que Dieu a été chercher pour leur confier une mission : Jonas, Pierre et André, Jacques et Jean, Paul. En les appelant, Dieu leur a fait don de la foi. Ils ont été connectés à Dieu. Croire, c'est être connecté à Dieu. Et cela, on ne peut pas le faire par soi-même. Dieu est tel qu'il ne peut être atteint que par la foi. Il n'y a que Dieu qui peut nous connecter à lui, comme il a fait pour Paul et pour les autres.

     Alors les incroyants utilisent la formule pour s'excuser de ne pas avoir la foi. Si la foi est un don de Dieu et qu'ils ne sont pas croyants, c'est que Dieu ne leur a pas donné la foi. Plus ou moins consciemment, ils accusent Dieu de ne pas leur avoir donné la foi. Cela est fait pour leur donner bonne conscience et ils peuvent en être soulagés. "Ouf! Ils ont échappé à la foi !"

     Par la foi, nous acceptons de nous brancher sur Dieu, de nous laisser brancher sur Dieu. Les six hommes d'aujourd'hui ont accepté de répondre à l'invitation qui leur était faite. Mais sur les six, il y en a au moins un qui a commencé par dire : "Non, je ne veux pas", c'est Jonas.

     On pourrait dire : Dieu ne nous demande rien. Il attend de nous que nous acceptions ce qu'il veut nous donner. Et qu'est-ce qu'il veut nous donner, Dieu ? Ce qu'il veut nous donner? C'est la vie éternelle. C'est ça la Bonne Nouvelle.

     Un jour, une future sainte de notre temps entre dans une église, l'église du Saint-Esprit, comme il y a des églises du Sacré-Coeur ou de l'Immaculée Conception. Elle a dix-neuf ans et elle explique à son petit frère que, si cette église s'appelle l'église du Saint-Esprit, c'est que l'Esprit Saint doit y vivre. Il vit dans l'église, il vit dans la foi, il vit en chaque croyant...Il y a peut-être cinquante personnes dans cette église, il y en a qui prient vraiment, en qui l'Esprit Saint vit réellement. Et il y en a beaucoup d'autres pour qui l'Esprit n'est qu'un souvenir.

     Et alors elle se met à prier : "Mon Dieu, je t'en prie, aie pitié de nous tous... Tu vois que nous avons tant de mal à te comprendre. Quand j'étais petite, tu étais tout proche, mais maintenant tu es souvent si loin. C'est peut-être de ma faute. Je t'en prie, mon Dieu, enlève de moi tout ce qui n'est pas à toi, arrache-le et mets à la place tout ce que tu veux. Je ne sais pas bien ce que je dois faire de ma vie. Et s'il y a encore autre chose qui n'est pas juste en moi, je te prie de me le montrer et d'enlever tout ce qui ne te plaît pas et de me pardonner.

     Et enfin donne-moi ton Esprit Saint. Donne m'en beaucoup, beaucoup, donne m'en tellement que je puisse le donner à tous ceux qui en ont besoin... Mon Dieu, je t'aime beaucoup et je te le demande : aime-moi, et aime aussi toute ma famille, ma mère et mon petit frère qui m'a accompagné, mon école, tous ceux qu'un jour je rencontrerai. Et puis je voudrais que tu me montres le véritable chemin, dès aujourd'hui. Donne à tous la vérité de ton Esprit Saint".

     Et à cette grande prière, elle avait encore ajouté des petites prières comme celles-ci : "Allume ton amour dans cette ville"... "Fais qu'en chaque église il y ait quelqu'un qui te prie vraiment"... "Permets qu'en chaque maison il y ait une flamme qui fait penser à toi"... "Sois tous les jours avec ceux qui prient". Amen. (Avec Rémi Brague, Adrienne von Speyr).

 

1er février 2009 - 4e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 1,21-28

     Jésus prend la parole pour commenter les Écritures. Jésus délivre un homme possédé par un esprit mauvais. Le démon sait beaucoup de choses, il est plus perspicace que les hommes qui sont là. Tout de suite, en face de Jésus, le démon sait à qui il a affaire. Le démon se démène et gesticule et il dit à Jésus : "Je sais qui tu es! Tu es le Saint de Dieu". Qu'est-ce que ça veut dire? Le démon sent tout de suite que Jésus est le grand prophète consacré par Dieu pour accomplir sa mission. Si Jésus est le Saint de Dieu, l'emprise du démon sur les hommes est menacée. Le démon a peur. Jésus alors dit seulement deux mots au démon : "Tais-toi, sors de cet homme".

     Jésus n'a pas commencé son ministère de prédicateur ambulant en disant : "Je suis Dieu, je suis le Fils de Dieu, écoutez-moi bien!". Personne n'aurait pu le comprendre, personne n'aurait pu le croire. Dieu est trop grand. Dans le monde juif, personne n'a jamais eu l'idée que Dieu pouvait être un homme, pouvait devenir un homme. Et alors on peut relire tous les évangiles pour voir comment Jésus s'y est pris pour faire deviner petit à petit aux hommes qu'il y avait en lui un mystère.

     Il y a deux choses qui ont frappé d'abord les auditeurs de Jésus et les témoins de sa vie. D'abord sa manière de parler des choses de Dieu. Un jour les gens diront de lui :"Jamais homme n'a parlé comme cet homme". Et beaucoup de gens s'approcheront de lui pour écouter ses enseignements. Et puis, deuxième chose qui a frappé tout de suite, ce sont les miracles de Jésus et la manière qu'il avait de les accomplir. Aujourd'hui ce n'est pas un miracle physique qui se produit, c'est un miracle spirituel : Jésus est en face d'un démon qui a pris possession d'un homme. Jésus ne fait pas de grandes prières pour demander à Dieu de chasser ce démon. Il donne lui-même un ordre au démon. Et le démon lui obéit. Et tout le monde est stupéfait : comment se fait-il que Jésus peut faire ça aussi simplement?

     En face de Dieu, il est impossible que l'homme reste neutre. S'il entend parler de Dieu, il est obligé de dire oui ou non. Pour le démon de l'évangile d'aujourd'hui, c'est clair comme le jour : devant Jésus, c'est "non". En face de Jésus, en face de Dieu, il est impossible que l'homme reste neutre.

     Et tous les chrétiens peuvent aider à s'approcher de Dieu les gens qui ignorent tout de lui. C'est quelque chose de très simple et de très modeste : la manière de vivre des chrétiens, leur manière de se comporter, leur manière de parler peut préparer le terrain pour que Dieu donne à ces gens accès à la grâce de la foi, parce que Dieu seul fait don de la grâce de la foi. Les œuvres justes et bonnes des chrétiens peuvent faciliter aux non-croyants l'accès à la foi.

     Et là, nous avons tous en mémoire sans doute des réflexions que nous avons entendues un jour ou l'autre : des gens qui ne veulent plus entendre parler de religion parce qu'ils connaissent des gens qui vont à la messe tous les dimanches et qui, dans la vie de tous les jours, sont des gens impossibles, si pas malhonnêtes. On peut aider les gens à s'approcher de Dieu par sa manière de vivre et sa manière d'être, on peut aussi détourner les gens de Dieu, même en allant à la messe tous les dimanches.

     Qu'est-ce que ça veut dire : "Aimer son prochain pour l'amour de Dieu"? Cela veut dire : aimer son prochain parce que Dieu l'aime et parce que Dieu me rend aussi capable de l'aimer. Et l'une des manières de l'aimer, c'est au moins de ne pas être un obstacle pour lui dans sa marche vers Dieu, dans sa reconnaissance de Dieu, dans sa découverte de Dieu. Le démon, lui, fait tout ce qui est en son pouvoir pour détourner les hommes de Dieu. Mais le démon n'agit pas toujours, le démon n'agit pas souvent à visage découvert, comme dans l'évangile d'aujourd'hui.

     Le cardinal Barbarin raconte que, pour le dixième anniversaire de la mosquée de Lyon, le Préfet avait tenu un discours où il disait que l’État français reconnaît, à côté des dimensions corporelles et intellectuelles des jeunes Français, leur formation spirituelle comme essentielle. Le cardinal Barbarin était présent et quelle a été sa réaction, intérieure du moins, à ce discours du Préfet ? C'est un beau principe que l’État reconnaisse comme essentielle pour les jeunes Français leur formation spirituelle, c'est-à-dire religieuse. Le principe est juste et bon, mais la réalité ne suit pas. Et le cardinal note : "Parfois je vois que des jeunes doivent faire preuve d'héroïsme et qu'ils sont l'objet de critiques ou de quolibets tout simplement parce que l'on sait qu'ils sont chrétiens, qu'ils vont à la messe ou préparent leur confirmation". Et le cardinal conclut : "Ce n'est pas si facile d'obtenir ce minimum qui devrait être évident, à savoir que la foi et la vie religieuse soient respectées".

     Tout homme qui veut vivre chrétiennement doit d'abord être mort avec le Christ dans une relation immédiate avec Dieu. Les envoyés de Dieu viennent toujours du désert, d'une manière ou d'une autre. Le Seigneur Jésus a commencé par trente ans de vie cachée et quarante jours de combat au désert contre Satan dans la relation immédiate avec Dieu. Saint Jean-Baptiste vient du désert. L'apôtre saint Paul a commencé par trois années en Arabie. Le prophète Élie, découragé, est parti au désert et c'est là qu'il a eu le droit de rencontrer Dieu directement pour être envoyé vers ses frères avec une nouvelle mission... Tout homme qui veut vivre chrétiennement doit d'abord être mort avec le Christ et vivre une relation immédiate et personnelle avec Dieu. (Avec Rémi Brague, Cardinal Barbarin, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

 

8 février 2009 - 5e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 1,29-39

     Première scène : la belle-mère de Pierre. Deuxième scène : les malades et les esprits mauvais. Jésus chasse des esprits mauvais et il les empêche de parler parce que les démons savent qui il est. Pour Jésus, il est trop tôt pour en parler, et il ne veut pas que les démons fassent pour lui de la publicité. Les démons ne veulent que du mal, même quand ils disent des choses qui sont vraies. De nos jours encore des voyantes ou des tireuses de cartes peuvent dire des choses vraies, qu'elles ne peuvent pas savoir d'une manière naturelle. Les choses qu'on ne peut pas savoir d'une manière naturelle, ou bien ça vient de Dieu ou bien ça vient du diable. Des prophètes et des saints connaissent des choses qu'ils ne peuvent pas savoir d'une manière naturelle : c'est Dieu qui les inspire. Les voyantes et les tireuses de cartes peuvent aussi connaître des choses qu'elles ne peuvent pas savoir d'une manière naturelle : c'est le diable qui les inspire. Et alors quand on fréquente le diable, il y a toujours des dégâts, un jour ou l'autre. Et des dégâts de toutes sortes : dans la santé, dans la maison, dans les relations, dans les affaires. On va voir une voyante ou on tire les cartes ou on manipule le pendule pour savoir l'avenir... On "joue" avec le pendule ou les cartes. Mais le diable, lui, ne joue pas. Si vous touchez le pendule ou les cartes, si vous allez voir une voyante, vous avez déjà le petit doigt dans son piège. Jésus ne dit qu'une chose au démon : "Tais-toi et va-t-en".

     Troisième scène de l'évangile d'aujourd'hui : au petit matin, Jésus n'est plus dans la maison où on a passé la nuit. Mais Simon-Pierre et les premiers disciples savent où retrouver Jésus : il est parti tout seul au petit matin, quand tout le monde dormait encore, il est parti au bord du lac peut-être, c'est si beau. Il est parti prendre le frais et prier. Cette page de l'évangile nous révèle quelque chose de Dieu. C'est pour cela que Jésus est sorti, comme il est dit ; il est sorti d'auprès de Dieu pour révéler au monde quelque chose de Dieu, quelques petites choses au sujet de Dieu. Et comment fait-il aujourd'hui pour révéler quelque chose de Dieu? Il prend la belle-mère de Simon par la main et elle est guérie. Il chasse des démons et il les empêche de parler. Et il va prier tout seul le Père invisible qui l'a envoyé dans le monde. C'est tout simple, si on peut dire : guérir quelqu'un, chasser des démons et prier. Et derrière tout cela, il y a Dieu, et Dieu, c'est de l’éternellement inattendu. C'est tout simple l'évangile d'aujourd'hui, et Dieu est là. Toutes les prophéties de l'Ancien Testament, toutes les promesses d'autrefois, personne ne pouvait imaginer qu'elles allaient s'accomplir comme ça en une seule journée de Jésus. Dans l'eucharistie que nous célébrons, c'est tout simple aussi, Jésus nous prend par la main, et il veut nous introduire dans sa prière au Père invisible. On pense peut-être que ce n'est rien de prier le Père invisible, le Père de notre Seigneur Jésus Christ, comme dit saint Paul, mais l'islam, par exemple, ne veut pas donner à Dieu le nom de Père. L'islam attribue à Dieu 99 noms, les plus beaux noms de Dieu, mais parmi ces 99 noms, comme par hasard, il n'y a pas le nom de Père. Pourquoi? Pour Jésus, c'est quelque chose d'essentiel, le Père qui l'a envoyé, il fait toujours la volonté du Père. Et il nous dit aussi : mon Père est votre Père.

     L'évangile d'aujourd'hui parle aussi des malades. Le rabbin Gilles Bernheim raconte sa visite à un malade. C'est une règle religieuse chez les Juifs, dit-il, que si on fait une visite à un malade, on doit faire la même visite chaque semaine, et de la même durée. Le rabbin allait donc rendre visite régulièrement à un homme de vingt-huit ans, malade du sida, en phase terminale, qu'il accompagnait depuis de nombreux mois. A la fin le malade était si mal qu'il ne parlait plus. Et quand le rabbin allait le voir, il était recroquevillé contre le mur, comme absent. Et le rabbin y allait de semaine en semaine. Et le malade ne parlait pas, toujours tourné contre le mur, sans même que le rabbin puisse voir son visage. Et lui-même, le rabbin, restait silencieux. Cela a duré trois mois. Un jour, alors qu'il allait partir, le malade s'est retourné, s'est appuyé sur son coude et il a posé sa tête sur la main du rabbin et il lui a parlé, très distinctement. Puis il est mort sur la main du rabbin. C'était un homme marié, avec un enfant, qui avait eu une relation homosexuelle et qui avait été rejeté par sa famille, il n'arrivait pas à mourir. Et quelle est la conclusion du rabbin ? De quoi avons-nous besoin, de la naissance jusqu'à la mort et tout au long de la vie, si ce n'est de la parole d'un humain, parole prononcée ou silencieuse?... Un humain, un seul, qui nous donne le droit d'exister, quelles que soient nos fautes. Une parole de délivrance. De quel pain bénit avons-nous besoin si ce n'est de cet amour-là ? Ma présence renouvelée, bien que paraissant inutile, a peut-être été pour cet homme le signe qu'il attendait, cette reconnaissance sans laquelle il lui était impossible de s'abandonner pour pouvoir enfin mourir... Le rabbin porte en lui toutes les richesses de l'Ancien Testament et de toute la tradition juive qui a vécu depuis deux mille ans au contact de la tradition chrétienne. Il ne croit pas en Jésus Christ, Fils de Dieu, mais, comme disait Jésus un jour à un de ses coreligionnaires, il n'est sans doute pas loin du royaume de Dieu. (Avec Rémi Brague, Gilles Bernheim, Adrienne von Speyr).

 

15 février 2009 - 6e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 1,40-45

     Le lépreux : "Si tu le veux, tu peux me guérir". Jésus : "Je le veux, sois guéri". Ce bref dialogue est une image, un symbole de ce qui se passe en tout sacrement dans l’Église. "Ceci est mon corps", et Jésus est là, il se rend présent. Comment est-ce possible?... "Je le veux, sois purifié". Et l'homme est guéri. "Je te pardonne tous tes péchés". Comment est-ce possible?... "Je le veux, sois purifié". Et l'homme est guéri. Jésus est sorti vivant du tombeau le troisième jour. Comment est-ce possible?... "Je le veux, sois purifié", et l'homme est guéri.

     En décembre dernier, le bureau médical de Lourdes, qui est composé de médecins et de spécialistes internationaux, a reconnu comme remarquables, inexplicables, cinq guérisons. Les médecins ne disent pas comment ça s'est fait. Mais après avoir étudié les cas pendant des années à partir des dossiers médicaux et vu l'état des personnes aujourd'hui, ils disent : normalement, on ne guérit pas de ces maladies; et ces personnes ne sont plus malades. Voilà ce que nous constatons. Et leur guérison est liée à la grotte de Massabielle, c'est-à-dire à la Vierge Marie qui est passée par là il y a 150 ans. Alors les médecins de Lourdes nous disent : voilà ce que nous avons observé. Pensez-en ce que vous voulez! Mais demandez un peu aussi ce qu'en pensent les personnes qui ont été guéries.

     Il y a des gens, même des croyants, qui pensent que les miracles physiques, ça n'existe pas. Ou du moins, mieux vaut ne pas en parler! Qu'ils aillent demander aux cinq personnes qui ont été reconnues comme guéries de manière "remarquable" (curieux qualificatif!) par les médecins de Lourdes en décembre dernier ! Il y a même des croyants pour qui les miracles physiques ne sont pas possibles. Dieu ne peut pas faire de miracles.

     Cela rappelle cette histoire du XVIIIe siècle. Dans un cimetière parisien, des miracles se produisaient sur une tombe. Cela faisait beaucoup de bruit et beaucoup de foin : il y en a qui était pour, il y en a qui était contre, il y avait des scènes d'hystérie. Pour avoir la paix et remettre un peu d'ordre dans le cimetière, la police l'avait fait fermer. Et alors un plaisantin avait accroché à l'entrée du cimetière une pancarte où il avait écrit en grand : "De par le roi, défense à Dieu de faire miracle en ce lieu". Un jour, Jésus avait donné la vue à un aveugle de naissance. Et qu'ont dit certains adversaires de Jésus? Non, ce n'est pas possible. Ce n'est pas le même homme.

     Pour nous-mêmes et pour tous les croyants, et pour les non-croyants, nous devons toujours demander à Dieu de bien vouloir nous donner son Esprit pour que, par lui, nous apprenions à croire, et aussi pour que notre foi devienne capable de bouger les choses que Dieu veut changer.

     Même s'il y a des raisons de croire, il y a toujours dans la foi quelque chose qui nous dépasse. Même si la beauté de la foi peut se découvrir, il y a toujours dans la foi quelque chose qui nous dépasse. On peut dire que la foi est certaine, mais pas évidente. La foi est certitude, et en même temps elle est recherche, elle est désir. Parce que la foi n'est pas évidente, celui qui est sans Dieu pense que la foi est incertaine. L'homme sans Dieu, l'athée, refuse d'approfondir le mystère de la foi et il en reste à l'idée que la foi n'est pas évidente. Mais ce qu'on doit dire aussi, c'est que, même si je suis certain d'être dans le pays de Dieu, je n'ai pas encore exploré tous les recoins de ce pays.

     Ce qui est beau ne prétend jamais forcer des résistances, ce qui est beau captive gracieusement ceux qui se laissent convaincre. Dieu ne prétend jamais forcer des résistances, il captive gracieusement des libertés qui se laissent convaincre. Le lépreux de l'évangile, Jésus lui dit : "Je le veux, sois guéri". Des guérisons à Lourdes... Dieu ne prétend jamais forcer des résistances, il captive gracieusement des libertés qui se laissent convaincre. (Avec Bertrand Souchard, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

 

22 février 2009 - 7e dimanche - Année  B

Évangile selon saint Marc 2,1-12

     On descend le paralysé par la terrasse. C'est spectaculaire, mais le plus intéressant est ailleurs. Le plus intéressant, c'est la manière dont Jésus s'y prend aujourd'hui pour révéler quelque chose de son mystère. Très vite les gens ont reconnu en Jésus un homme de Dieu. Il parlait des choses de Dieu beaucoup mieux que tous les rabbins. Et puis il guérissait un tas de gens. Jésus devait être un ami de Dieu, un prophète, sinon il ne pourrait pas faire tous ces miracles. Mais aujourd'hui justement Jésus ne guérit pas, ou pas tout de suite du moins, l'homme paralysé qu'on lui amène.

     Jésus commence par dire une petite parole qui dérange : il dit au paralysé que ses péchés sont remis. Ce n'est pas ça que demandait le paralysé ni les hommes qui l'ont amené là. Et les chefs juifs qui sont là dans l'assistance reprochent à Jésus d'avoir parlé de rémission des péchés : il n'y a que Dieu qui peut remettre les péchés. Tout le monde est d'accord : il n'y a que Dieu qui peut remettre les péchés. Et alors Jésus va donner une preuve qu'il a ce pouvoir. Il ne dit pas directement qu'il est Dieu. Personne ne pourrait comprendre pour le moment. Mais il donne un signe fort qu'il a ce pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu. Qu'est-ce qui plus facile : dire à cet hommes : "Je te remets tes péchés " ou lui dire : "Lève-toi, prends ton brancard sur tes épaules et rentre chez toi"? Et aussitôt l'homme se lève devant tout le monde.

     Jésus ne dit pas directement qu'il est Dieu. Mais on peut relire tous les évangiles pour voir comment Jésus s'y prend pour révéler petit à petit, par petites touches, qu'il y a en lui un mystère, le mystère d'une relation privilégiée avec Dieu. Toute parole de Jésus a une ouverture sur l'infini. C'est bien le cas dans notre évangile d'aujourd'hui. Qu'est-ce qui est plus facile : remettre les péchés ou remettre sur pieds un paralysé ?

     Le Seigneur Jésus est toujours proche. S'il ne peut pas entrer par la porte, il passera par le toit ou la fenêtre. Il arrivera aussi toutes portes fermées. Parfois aussi il frappera avant d'entrer. "Je me tiens à la porte et je frappe, dit-il dans l'Apocalypse. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi". C'était une maison tout ordinaire et tout d'un coup on se rend compte que Dieu est là, qu'il y a un passage de Dieu : le paralysé s'en va debout avec son brancard. Il est la preuve ambulante d'un passage de Dieu. Ce jour-là Dieu est entré un peu plus dans le cœur des gens. Il a frappé à leur porte. Et les gens étaient stupéfaits, ils n'avaient jamais rien vu de pareil, ils n'avaient jamais senti Dieu aussi proche que dans ce miracle sous leurs yeux.

     L'animal, une fois rassasié, est content, il n'éprouve aucun manque. L'homme, quand il a bien mangé, éprouve encore un manque. "L'homme ne vit pas seulement de pain". Certes il faut manger et Jésus nous fait prier le Père pour le pain de chaque jour. Mais une fois la faim matérielle rassasiée, il reste une autre faim, une faim d'autre chose, une faim insatiable, un désir inassouvi.

     Jean-Claude Barreau avait tout pour rester toute sa vie un homme sans Dieu. Il avait été élevé à l'écart de toute religion par deux grands-pères athées. L'un de ces grands-pères était un anticlérical virulent. Il lui arrivait quand même d'entrer dans une église, mais il manifestait alors ostensiblement par toute son attitude qu'il était entré là comme on entre dans un musée pour s'arrêter devant des tableaux ou des sculptures ou des perspectives. L'autre grand-père était juif, mais un juif athée, sans Dieu. Et ce grand-père juif athée, quand il croisait un rabbin, changeait de trottoir. Alors pourquoi Jean-Claude Barreau a-t-il changé de trottoir? Pourquoi a-t-il quitté le trottoir de l'athéisme pour le trottoir de la foi chrétienne? Il raconte ça lui-même. (Affaire à suivre).

 

1er mars 2009 - 1er dimanche de carême - Année B

Évangile selon saint Marc 1,12-15

     Saint Marc raconte très sobrement ce temps de quarante jours que Jésus a passé au désert. Pourquoi l'Esprit pousse-t-il Jésus au désert? Et pendant quarante jours. Aujourd'hui encore, il existe dans l’Église des retraites de trente jours. Cela se passe souvent dans des maisons tenues par des jésuites. Et souvent des chrétiens se décident pour une retraite de trente jours quand ils ont à prendre une grande décision pour leur vie. Mais pas nécessairement avant de prendre une grande décision. C'est peut-être uniquement pour vivre avec Dieu seul pendant trente jours. Trente jours au désert pour écouter Dieu.

     Jésus, lui, avait quitté Nazareth et son travail de charpentier dans sa commune. Il savait sans doute que le temps était venu pour lui de commencer son ministère de prédicateur. Et l'Esprit lui inspire de se retirer dans un endroit désert. On ne sait rien de la relation de Jésus avec Dieu, le Père invisible, durant ces quarante jours. Saint Marc nous dit seulement que pendant ce temps Jésus fut tenté par Satan. Saint Marc n'en dit pas plus. Mais il est évident que Jésus a vécu ces quarante jours intensément en présence de Dieu, le Père invisible. Vraiment, pendant ces quarante jours, Dieu occupait tout son horizon. Il n'avait plus ses soucis de charpentier, il n'avait pas encore ses rapports quotidiens avec les gens, avec les foules, avec les malades, avec des gens bienveillants et des gens malveillants. Pendant quarante jours, Jésus s'est offert à Dieu seul.

     Mais le diable aussi était là, à l'affût. On voit ça aussi dans la vie de certains saints. Quand on remarque que Dieu est très proche de quelqu'un, on se pose la question : et le diable? Et plus d'une fois on nous apprend que le diable non plus n'était pas loin : c'est l'histoire du curé d'Ars, de Marthe Robin et de bien d'autres.

     Où est-ce qu'il est le diable pour nous? Le diable ne dit pas son nom. Il ne dit pas : "Attention! Je suis là!" Il est plus malin que ça. Pour un chrétien, tout ce qui ne se fait pas en direction de Dieu est déjà péché ; tout ce qui, dans ma vie, ne peut pas être mis en relation avec la volonté de Dieu est déjà péché.

     Il est toujours possible de se détourner du péché, de se détourner d'une vie sans Dieu, même si pendant des années on a vécu comme si Dieu n'existait pas, comme si Dieu ne nous appelait pas. Il est toujours possible de se retourner vers Dieu, de se convertir, ou de se tourner un peu plus vers lui. La possibilité de la conversion d'un homme pécheur n'est jamais aussi désespérée que la conversion du démon.

     Jésus a passé quarante jours au désert. Et nous, nous pouvons toujours demander à Dieu de nous apprendre à nous tenir sur nos gardes aux heures du danger et de la tentation. Qu'il nous donne toujours sa lumière et sa force, sa lumière pour voir où est le danger, et sa force. Il est toujours possible de changer de vie, de se retourner vers Dieu.

     Oscar Wilde, un Irlandais, raconte l'histoire d'un assassin repenti. Cet homme qui se repent va trouver un pasteur presbytérien, puis un évêque anglican. Les deux le mettent à la porte en lui faisant remarquer qu'ils sont bien bons de ne pas le dénoncer à la police. Puis notre homme entre dans une église catholique, il repère un confessionnal, il s'agenouille et il frappe. Un volet s'ouvre et l'assassin devine dans l'ombre le visage d'un vieux prêtre. Et il dit alors : "Mon Père, j'ai tué". Et au lieu de réagir comme le presbytérien ou l'anglican, le vieux prêtre catholique lui répond seulement : "Combien de fois, mon fils?" Et Jean-Claude Barreau, qui reprend cette vieille anecdote, conclut en disant : "Quelle belle histoire évangélique que celle-là! La confession est un formidable instrument de recommencement".

     Aucune relation humaine, même l'amour et l'amitié, ne dure sans le pardon. Les êtres humains se cherchent à tâtons, se rencontrent et se blessent. Le pardon est nécessaire à tous les niveaux. L’Écriture nous le dit : "Nulle créature n'échappe aux regards de Dieu. Tout est à nu et à découvert aux yeux de celui à qui nous devons rendre compte".

     Jésus passe quarante jours au désert pour être seul avec Dieu. On peut toujours se créer un petit désert de cinq minutes ou d'un quart d'heure ou plus pour être avec Dieu seul. L'existence du Seigneur Jésus a pour but d'aider l'homme à aller jusqu'à Dieu. Et l'existence de l’Église n'a pas d'autre sens que de représenter le Seigneur Jésus au milieu de ceux qu'il appelle "les siens". (Avec Jean-Claude Barreau, Adrienne von Speyr  Hans Urs von Balthasar).

 

8 mars 2009 - 2e dimanche de carême - Année B

Évangile selon saint Marc 9,2-10

     Dans la montagne, tout d'un coup, Jésus fut transfiguré et il fut entouré d'une grande lumière. Saint Luc ici vient à notre aide avec un petit détail que saint Marc ne signale pas : à un certain moment dans la montagne, Jésus et les trois disciples ont fait une pause, et Jésus s'est mis à prier. Et c'est quand il priait que tout d'un coup il fut rempli de lumière.

     Et voilà que deux hommes qui étaient morts des siècles et des siècles auparavant sont là qui parlent avec Jésus comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Ces deux hommes sont deux prophètes des temps anciens : Moïse, douze siècles avant le Christ, Élie, huit siècles avant le Christ. Qu'est-ce que ça veut dire? Cela veut dire que Moïse et Élie sont vivants quelque part dans le monde invisible de Dieu et, si Dieu le veut, ils peuvent se rendre présents quelque part sur la terre et parler avec Jésus.

     En 1858, la Vierge Marie apparaît à Bernadette dans les Pyrénées, et elle s'entretient avec Bernadette. Qu'est-ce que ça veut dire ? Marie, la mère de Jésus, vivait au Ier siècle, et elle est morte, on ne sait pas quand, au cours de ce premier siècle. Qu'est-ce que ça veut dire qu'elle vient parler à Bernadette en 1858 ? Cela veut dire que Marie est vivante quelque part dans le monde invisible de Dieu et, si Dieu le veut, elle peut se rendre présente dans les Pyrénées en 1858 et s'entretenir avec Bernadette...

     Et Jésus descend de la montagne avec Pierre, Jacques et Jean. De quoi parlaient-ils en descendant de la montagne? On voudrait bien savoir. Il y a une chose au moins que saint Marc nous dit, c'est que Jésus a demandé à ses trois disciples de ne dire à personne ce qui s'était passé sur la montagne. Ils ne pourront en parler que lorsque Jésus sera ressuscité d'entre les morts. Et saint Marc nous dit que les trois disciples se demandaient ce que ça voulait dire : "ressusciter d'entre les morts". On n'a jamais vu ça. Quand on est mort, on est mort. Et c'est pour toujours.

     Sur la montagne, les trois disciples ont bénéficié d'une révélation sans précédent. Et pendant des jours et des jours, sans rien dire à personne ils ont ruminé dans leur cœur et dans leur tête ce qui s'était passé sur la montagne. On peut penser que leur cœur, à eux aussi, était tout brûlant. Ils avaient été enveloppés d'une grande lumière, c'est-à-dire qu'ils avaient été saisis par l'Esprit Saint. Mais pour le moment c'était un grand secret pour eux trois seulement.

     En leur révélant un secret, Jésus leur confie une mission. Ils devront parler de ce secret quand le temps sera venu. Qu'est-ce que ça veut dire : ressusciter d'entre les morts? Jésus ne leur a pas expliqué ce que ça veut dire. Mais après sa mort, trois jours après sa mort, et pendant quarante jours, il leur a imposé sa présence vivante par-delà la mort. Et alors les trois disciples ont tout compris. Et leur langue a pu se dénouer. Et ils ont pu dire que ce n'est pas étonnant que Jésus est vivant par-delà la mort puisque, sur la montagne déjà, ils avaient vu aussi que Moïse et Élie étaient toujours vivants dans le monde invisible de Dieu, et que Moïse et Élie étaient venus leur rendre visite pour leur faire deviner déjà qu'il y avait une vie par-delà la mort.

     La première vérité chrétienne, c'est la croyance en la résurrection de Jésus. L’Église est née de l'événement de la résurrection. La Bonne Nouvelle, ce ne sont pas les béatitudes, ce ne sont pas quelques règles de conduite ou quelques jolies paraboles, la Bonne Nouvelle, c'est la résurrection. Le christianisme, c'est l'affirmation tranquille et incroyable d'une expérience soudaine et historiquement datée : des hommes ont constaté que Jésus était revenu du royaume des morts : Jésus est ressuscité.

     Une poignée d'hommes ont été les partenaires de Jésus dans ses entretiens sur la terre et nous pourrions les envier pour ce bonheur. Mais, dans ce entretiens, ils se sont comportés aussi lourdement et aussi maladroitement que nous l'aurions fait si nous avions été à leur place. Les disciples d'autrefois ont vu la manifestation terrestre et extérieure de Jésus, et ce côté extérieur leur cachait dans une large mesure le côté intérieur et divin de Jésus. C'est pour cela qu'avant de partir Jésus a dit à ses disciples : "Il vaut mieux pour vous que je m'en aille. Sinon l'Esprit Saint ne viendra pas. Et quand l'Esprit de vérité viendra, il vous introduira dans la vérité tout entière". Les véritables dimensions de Jésus sont confiées au seul Esprit de Dieu. C'est pourquoi on ne peut jamais accorder assez d'importance à l'Esprit Saint. (Avec Jean-Claude Barreau, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar)

 

15 mars 2009 - 3e dimanche de carême - Année  B

Évangile selon saint Jean 2,13-25

     On peut imaginer que Jésus invite d'abord fort poliment les vendeurs à aller s'installer ailleurs. Aujourd'hui il est descendu de la montagne de la Transfiguration, il entre dans la maison du Père, sa maison terrestre, le temple, et il chasse à coups de fouet tous ceux qui ne doivent pas s'y trouver.

     Un peu comme pendant le carême : il faut chasser de nos vies tout ce qui ne doit pas s'y trouver, tout ce qui n'est pas selon Dieu. Dans tout l'évangile, c'est sans doute le seul acte de violence de Jésus : "Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic". Saint Paul nous dit : "Le temple de Dieu, c'est vous". Ne profanez pas le temple de Dieu. "Tu n'auras pas d'autre Dieu que moi" : c'était notre première lecture.

     On peut remarquer comment Jésus parle de Dieu : le temple, pour lui, ce n'est pas la maison de Dieu, c'est "la maison de mon Père". Autrement dit, Jésus manifeste ici qu'il a conscience d'avoir une relation privilégiée avec Dieu : mon Père. Et les Juifs un jour lui reprocheront énergiquement d'avoir émis cette prétention, d'appeler Dieu son Père.

     Dans un enseignement sur la manière de prier, Jésus dira à ses disciples que, pour prier, il vaut mieux le faire dans le secret. Bien sûr on peut aller au temple pour prier, on peut aller à l'église. Mais on doit aussi prier dans le secret, dans ta chambre, par exemple. Et que dit Jésus à ce moment-là ? Il dit : "Ton Père (tiens, c'est curieux! pour parler de Dieu)... ton Père qui est là dans le secret te le rendra". Qu'est-ce qu'il va te rendre, le Père? La récompense, c'est que ton Père voit ce qui se passe dans le secret, le Père est la récompense de celui qui s'est mis à l'écart pour prier. Celui qui prie est comme nu devant Dieu, après avoir congédié le monde qui l'entourait. Celui qui prie n'a pas de secret pour Dieu. Il est là, ouvert, et Dieu voit tout. Et il laisse Dieu faire dans le secret tout ce qu'il veut. "Mon Dieu, montre-moi mon chemin. Montre-moi tes chemins. Qu'est-ce que tu attends de moi aujourd'hui? Parle, Seigneur, ton serviteur écoute".

     Il ne faut pas commencer par dire à Dieu : "Écoute, Seigneur, je te parle. Écoute-moi bien". Il est vrai que dans les psaumes on dit plus d'une fois : "Écoute ma prière, Seigneur". Mais il faut peut-être commencer par dire : "Parle d'abord, Seigneur, ton serviteur écoute". Marthe Robin dit ici une chose étonnante et en même temps rassurante et consolante. Marthe Robin le dit, mais cela fait quand même partie du trésor de l’Église. Marthe Robin pense que le temps gratuit donné à Dieu seul dans le silence d'une prière personnelle peut être plus fructueux que de communier à la messe. Il faut se souvenir de cela quand, pour une raison ou pour une autre, on ne communie pas à la messe. Et puis il faut ajouter aussi que communier à la messe implique qu'on accompagne cette communion d'une prière personnelle, dans le secret.

     Mère Teresa peut ici nous apprendre quelque chose, elle qui savait ce que c'était qu'être proche de Dieu et être proche des hommes. Elle enseignait à ses sœurs comment faire pour être proche de Dieu et être proche des hommes. Elle disait : Essayez d'accroître votre connaissance du mystère de Jésus, du mystère de la rédemption. Cette connaissance vous fera prendre part à la Passion du Christ, à la souffrance du Christ. Sans notre souffrance, notre œuvre ne serait qu'une action sociale, très bonne et très utile, mais elle ne serait pas l’œuvre de Jésus Christ, ni une participation à la rédemption. Jésus a voulu nous aider en partageant notre vie, notre solitude, notre agonie et notre mort. Tout cela, il l'a pris sur lui et il l'a porté dans la nuit la plus noire. Ce n'est qu'en étant un avec nous qu'il nous a rachetés. Nous avons la possibilité de faire de même : toute la désolation des pauvres, non seulement leur pauvreté matérielle, mais leur misère spirituelle doit être rachetée et nous devons y prendre notre part.

     Et Mère Teresa suggère à ses sœurs une manière de penser quand elles trouvent que leur vie est difficile : se dire : je souhaite vivre au milieu de tous ces gens qui sont si éloignés de Dieu, qui se sont tant détournés de la lumière de Jésus, pour les aider, prendre sur moi quelque chose de leur souffrance. Et Mère Teresa ajoute : Oui, partageons les souffrances de nos pauvres, car ce n'est qu'en étant une avec eux que nous pouvons les racheter, c'est-à-dire amener Dieu dans leur vie, et les amener à Dieu.

     On peut noter ici comment Mère Teresa définit la rédemption. C'est quoi la rédemption ? C'est quoi racheter le monde ? Racheter les hommes ? C'est amener Dieu dans leur vie, les amener à Dieu. C'est ce que Jésus voulait faire en chassant les vendeurs du temple : il voulait les amener à Dieu en les chassant du temple.

     L'évangile d'aujourd'hui parle d'une colère de Jésus. Dans l'Apocalypse, il est question aussi d'une colère de l'Agneau. Et cette colère de l'Agneau est aussi grande que la colère du Père. Mais pour réconcilier le monde avec Dieu (pour le racheter), l'Agneau boit au mont des oliviers la coupe de la colère du Père, jusqu'à la lie, il souffre de la peur de la mort, il souffre de l'absence de Dieu qu'éprouvent les pécheurs, il se charge de toutes les fautes de ses frères, et ainsi il met fin à la colère de Dieu. (Avec Marthe Robin, Bertrand Souchard, Mère Teresa, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar.

 

22 mars 2009 - 4e dimanche de carême - Année   B

Évangile selon saint Jean 3,14-21

     Cet évangile que je viens de lire, ce sont des paroles attribuées à Jésus à la suite d'un entretien qu'il a eu avec Nicodème. On ne lit jamais le dimanche à la messe cet entretien de Jésus avec Nicodème. Cet entretien commence comme ceci : "Il y avait parmi les pharisiens un homme du nom de Nicodème, un notable des juifs". Voilà l'homme qui va venir trouver jésus : un notable, un pharisien.

     Mais il ne vient pas trouver Jésus dans la journée, il vient la nuit : il ne souhaite pas que ses collègues, les pharisiens, sachent qu'il a été rendre visite à Jésus. Et en présence de Jésus le pharisien commence par quelques mots aimables et flatteurs pour s'attirer la bienveillance de son interlocuteur. Il dit à Jésus : "Maître, nous le savons, tu viens de la part de Dieu, car personne ne peut faire les miracles que tu fais si Dieu n'est pas avec lui". Voilà donc ce que pensent les pharisiens, du moins certains : Jésus vient bien de la part de Dieu. La preuve : tous les miracles qu'il fait.

     Et on n'a pas le temps de savoir pourquoi Nicodème est venu trouver Jésus. Nicodème n'a pas le temps de parler. Jésus lui dit tout de suite quelques mots étranges qui semblent n'avoir aucun rapport avec ce que Nicodème vient de lui dire. Jésus répond à Nicodème : "A moins de naître de nouveau, personne ne peut voir le royaume de Dieu". C'est-à-dire personne ne peut avoir la vie éternelle.

     Nicodème a bien entendu. Et il pose une bonne question, parce qu'on ne voit pas bien ce que Jésus veut dire. Jésus a parlé de naître de nouveau. Peut-on une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ? Alors Jésus explique : pour entrer dans le royaume de Dieu, pour entrer dans la vie éternelle de Dieu, il faut naître de l'eau et de l'Esprit. On n'est pas beaucoup plus avancé. Qu'est-ce que ça veut dire : naître de l'Esprit? Alors Jésus continue : l'Esprit de Dieu, c'est comme le vent : le vent souffle où il veut, tu entends le vent siffler dans les arbres, mais tu ne sais pas d'où il vient, ni où il va. C'est comme ça pour quiconque est né de l'Esprit.

     Ce n'est pas encore très clair tout ça et Nicodème pose donc la question : "Comment cela peut-il se faire?" Et que fait Jésus alors? Il répond par une question : "Tu es un maître en Israël, un pharisien, et tu ignores ces choses ?" On arrive alors à notre évangile d'aujourd'hui. On a oublié Nicodème et on ne sait pas ce qu'il va faire dans l'immédiat cette nuit-là.

     Jésus continue à parler. Mais il se peut très bien aussi que l'évangile que je viens de lire, ce sont au fond des réflexions de l'évangéliste lui-même, longtemps après les événements, longtemps après la résurrection de Jésus. Et que dit saint Jean ? Il dit l'essentiel de la foi des premiers disciples : Celui qui croit en Jésus a déjà en lui la vie éternelle. Il a en lui une vie nouvelle, pas une vie purement terrestre. Il a en lui la vie de Dieu. Il est né à une autre vie, il est né à la vie de Dieu. Parce que Dieu aime le monde, il a envoyé son Fils Jésus pour que tous ceux qui croient en lui aient la vie éternelle.

     Jésus est la lumière du monde, la lumière envoyée par Dieu. Mais beaucoup d'hommes préfèrent rester dans les ténèbres. Pourquoi ? Parce que, quand on fait le mal, on n'aime pas la lumière. C'est en cachette qu'on fait le mal, c'est dans la nuit. Celui qui fait le bien est déjà dans la lumière, la lumière de Jésus et la lumière de Dieu.

     Nicodème est venu la nuit pour rencontrer Jésus. Pourquoi voulait-il voir Jésus ? Parce qu'il cherchait la vérité. Et en cherchant la vérité, il était déjà dans la lumière. Mais on peut grandir aussi dans la lumière. Comme on peut aussi s'enfoncer dans les ténèbres et rester dans le mal. Le péché, ce n'est pas seulement les dix commandements : tu ne tueras, pas, tu ne voleras pas, tu ne mentiras pas, etc. La plupart du temps, le péché n'est pas là où on le cherche. Souvent un acte de refus de Dieu, tout intérieur et tout caché, est beaucoup plus terrible et plus blessant que tout le reste.

     Notre évangile dit aujourd'hui :"Dieu a tant amé le monde qu'il a donné son Fils unique". Et nous disons dans notre credo : "Je crois en Dieu le Père tout-puissant". Si vraiment Dieu est amour, il ne peut pas être tout-puissant comme peuvent l'imaginer les païens. Devant le refus, Dieu ne peut rien. La toute-puissance dont parle notre credo n'est acceptable que si elle est la toute-puissance de l'amour. Et la toute-puissance de l'amour, justement, c'est qu'en certains cas elle est réduite à l'impuissance. Et alors, ce qui se passe dans la toute-puissance, c'est une souffrance rentrée, une souffrance secrète, une souffrance qui en fin de compte "expie", si l'on peut dire, le refus qui est essuyé.

     Les deux images les plus fortes de la foi chrétienne ne sont pas des images de puissance, ce sont des images de faiblesse : un enfant dans un berceau, un supplicié sur un gibet. Et même le nouveau-né n'est pas un fils de prince... Dieu le Père tout-puissant a tant aimé le monde qu'il a livré son Fils unique : c'est notre évangile d'aujourd'hui.

     Nicodème vient trouver Jésus. L'Esprit de Dieu poussait Nicodème à aller trouver Jésus. Et Nicodème ne le savait pas. La foi est toujours obéissance même lorsqu'elle cherche à comprendre. Et ce n'est que par la foi que nous comprenons... L'Esprit souffle où il veut. Ce n'est que par l'Esprit de Dieu que nous comprenons les choses de Dieu. (Avec Jean-Claude Barreau, Karl Barth, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

 

29 mars 2009 - 5e dimanche de carême - Année  B

Évangile selon saint Jean 12,20-33

     Nous approchons des jours saints. Voilà que des Grecs sont arrivés à Jérusalem pour célébrer la Pâque des Juifs avec les Juifs : des Grecs sympathisant de la foi des Juifs. Et ces Grecs disent à un disciple de Jésus : "Nous voudrions voir jésus". Il faut comprendre : "Nous voudrions avoir un entretien avec Jésus". Jésus est mis au courant de ces désirs des Grecs d'avoir un entretien avec lui ; et alors l'évangéliste met dans la bouche de Jésus tout un discours qui semble n'avoir rien à faire avec les Grecs qui voulaient le voir.

     L'évangile de Jean est toujours lumineux et complexe. Lui, saint Jean, il sait beaucoup de choses. Mais comment les faire comprendre à ceux qui n'ont pas encore compris? Lui, saint Jean, il a touché Jésus, il a tout vu de ce que Jésus a fait, il a entendu tout ce que Jésus a dit pendant deux ou trois ans ; mais il en sait encore beaucoup plus que ce que tout le monde a pu voir et entendre. Ce n'est pas de sa faute, pourrait-on dire : c'est un don de Dieu, un don de Jésus et de l'Esprit Saint.

     "Nous voudrions voir Jésus". Alors Jésus va se montrer. Il va montrer deux choses, et il va les montrer sans les montrer. Il va les faire deviner, parce qu'il y a des choses qu'on ne peut pas montrer comme ça tout de suite à tout le monde. Il dit d'abord qu'il va être glorifié : il sera rempli d'honneur et de gloire. Cela, tout le monde comprend, désire et approuve : il sera glorieux, et nous avec lui, bien sûr.

     Et aussitôt Jésus explique comment ça va se passer. Cela va se passer comme pour un grain de blé qu'on jette en terre pour en espérer plus tard une moisson. Et le grain de blé commence par pourrir en quelque sorte, par mourir. Sinon, s'il reste un beau grain de blé, rien ne va se passer et il n'y aura pas de moisson. Le grain de blé, c'est Jésus, bien sûr. Et Jésus est bouleversé : c'est terrible de devoir mourir, de devoir être jeté en terre et de disparaître. Il a envie de crier : "Père, délivre-moi de cette heure de ténèbres et de mort". A sa manière, l'évangéliste saint Jean résume le combat intérieur de Jésus au jardin des oliviers la veille de sa mort.

     Il y a alors là dans l'évangile de saint Jean un petit épisode qu'il est seul à rapporter : "Du ciel vint une voix qui disait : J'ai glorifié mon nom et je le glorifierai encore". Qu'est-ce que ça veut dire ? Dans le Notre Père, Jésus nous a appris à prier comme ceci : "Que ton nom soit sanctifié, que ton nom soit glorifié par tous les hommes. Que tous les hommes te reconnaissent comme Dieu, le Dieu unique t véritable, Créateur du ciel et de la terre", qui a tellement aimé le monde qu'il lui a envoyé son Fils unique pour ramener tous les hommes dans l'amitié avec Dieu comme lui-même, Jésus, vit dans l'amitié de Dieu depuis toujours, et avant même la création du monde.

     Le Fils de Dieu va mourir sur la croix à la place de tous les pécheurs du monde qui auraient mérité ce sort parce qu'ils ont refusé Dieu, parce qu'ils ont oublié Dieu, parce qu'ils se sont détournés de Dieu. Jésus se fait volontairement solidaire du péché de tous les hommes. Et par un grand mystère de Dieu, qu'on ne comprendra jamais, ce sacrifice de Jésus pour tous les autres doit ramener un jour tous les hommes dans l'amitié de Dieu.

     Sur la croix, Jésus s'est fait solidaire de tous les pécheurs que nous sommes. Et dans la vie chrétienne, dans la foi chrétienne, quelque chose de ce mystère de la substitution continue. Tous les hommes, tous les croyants, sont solidaires les uns des autres. Et même ceux qui n'ont pas connu (beaucoup) le péché sont solidaires de tous ceux qui se sont éloignés de Dieu ou n'ont jamais voulu le reconnaître comme Dieu. Et ces chrétiens, solidaires du péché de tous, participent d'une certaine manière à la croix de Jésus pour le salut de tous.

     Au IIe siècle de notre ère, les intellectuels païens, grecs et romains, étaient pour la plupart imperméables à l'évangile. Ils avaient du mal à accepter que Dieu se modifie et se transforme. Ils se scandalisaient de l'existence obscure que les évangélistes attribuaient au Fils de Dieu : la pauvreté de ses parents, son enfance modeste, ses humbles compagnons, ces odeurs de poussière, de charpente, de poisson, et enfin la prison et la mort. Aux yeux de ces intellectuels, un dieu ne pouvait pas finir de façon ignoble ; en un mot, tout cela leur semblait peu convenable. "Folie pour les païens", écrit saint Paul.

     Et au pied de la croix, il y avait la Mère de Jésus. Le plus terrible pour une mère, c'est de voir son fils mourir. Marie souffre à présent les douleurs de tous les enfantements de tous les hommes à la grâce. Voilà comment Marie est la mère de la vie : en consentant à la croix de son enfant.

     Les grecs disaient : "Nous voudrions voir Jésus". Et Jésus leur parle du grain de blé. Et la moisson viendra et la gloire. "Dieu veut me faire participer à sa béatitude éternelle". Mais si l'homme refuse Dieu, le bon pasteur, se trouve dans une impasse, car les brebis sont toujours libres de le suivre ou non. Et toute existence chrétienne suit quelque chose du parcours de Jésus. On peut le dire avec saint Paul, qui avait compris beaucoup de choses des mystères de Dieu : l'existence chrétienne n'est digne de foi que si nous sommes comme des gens qui vont mourir et nous voilà vivants, comme des gens qui n'ont rien nous qui possédons tout, comme des pauvres nous qui faisons tant de riches. (Avec Jean-Claude Barreau, Fabrice Hadjadj, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar)

 

5 avril 2009 - Dimanche des Rameaux - Année  B

Évangile selon saint Marc 14,1-15,47

     Les derniers mots du récit de la Passion qui vient d'être lu, ce sont les mots de l'officier romain qui était de service ce jour-là pour la crucifixion des trois hommes. Et ce païen, en voyant la mort de Jésus, s'exclame : "Vraiment cet homme était le Fils de Dieu". On pourrait dire que l'évangile est maintenant bouclé. Vous vous souvenez que saint Marc commence son évangile comme ceci : "Commencement de l'évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu". Et voilà maintenant que l'officier romain lui répond en écho : "Vraiment cet homme était le Fils de Dieu".

     On vient de lire à quatre voix la lecture brève de la Passion de Jésus selon saint Marc. Il faudrait quand même se rappeler un peu tout ce qui n'a pas été lu aujourd'hui. Le récit commence au premier verset du chapitre 14 de saint Marc : "La fête de la Pâque allait avoir lieu dans deux jours". Alors tout le monde se prépare. Les chefs religieux juifs se demandent comment faire pour arrêter Jésus et le faire mourir. De son côté une femme, dont saint Marc ne dit pas le nom, dépense une forte somme d'argent pour acheter un parfum qu'elle répand sur la tête de Jésus au cours d'un repas. Puis Jésus envoie deux disciples pour préparer la salle où il va prendre le repas pascal avec ses amis.  Pendant ce temps, Judas va trouver les chefs des prêtres pour leur livrer Jésus.

     Puis c'est le repas de la Pâque où le corps et le sang de Jésus remplacent l'agneau pascal. Jésus prend du pain et il dit : "Ceci est mon corps". Puis Jésus prend une coupe de vin et il dit : "Ceci est mon sang répandu pour la multitude". Et tout le monde part pour le mont des oliviers pour y passer la nuit. Et là, Jésus se met à prier. Tout seul. Parce que ses disciples s'endorment tout de suite. Et quelle est la prière de Jésus? "Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe, cette Passion, cette souffrance, cette mort. Cependant pas ce que je veux, mais ce que tu veux". Et toute une troupe arrive avec Judas ; et Judas embrasse Jésus. C'était le signe convenu. Les gardes ne connaissaient pas Jésus. Alors Judas leur avait dit : "Celui que j'embrasserai, c'est lui, arrêtez-le".

     On emmène alors Jésus pour le procès religieux devant les chefs des prêtres. A un certain moment, le grand-prêtre pose une dernière question à Jésus : "Es-tu le Messie, le Fils du Dieu béni?" Jésus répond : "Je le suis". Alors le grand-prêtre : "Vous avez entendu le blasphème? Il mérite la mort, c'est écrit dans la Loi de Moïse".

     Pendant ce temps, Pierre est en bas, dans la cour. Une servante le dévisage et elle lui dit : "Mais toi aussi, tu étais avec ce Jésus". Et vous connaissez la réponse. Peu après la servante revient à la charge et elle dit à tous ceux qui sont là : "En voilà un qui est des leurs". Après ça, ce sont les gens qui sont là qui disent à Pierre : "Tu dois certainement en être, on te reconnaît à ton accent, tu es Galiléen comme ce Jésus". Et Pierre jure ses grands dieux qu'il ne connaît pas cet homme. Et le coq chante. Et Pierre s'enfuit en pleurant.

     On arrive alors à l'évangile qu'on vient de lire : le procès devant Pilate, la question : Barabbas ou Jésus, Jésus couronné d'épines comme un roi il est couronné. On cloue Jésus sur une croix. Et les chefs se moquent de lui : "Montre-nous maintenant ce que tu es capable de faire !" De neuf heures du matin à trois heures de l'après-midi : sur une croix, c'est long. "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?" Puis on dépose le corps de Jésus dans un sépulcre qui était creusé dans le roc. Il y avait là Marie-Madeleine et la mère de José, qui s'appelait Marie aussi.

     Il faut lire et relire la Passion de Jésus. Saint Marc, qui est si bref d'habitude, prend le temps de deux chapitres pour raconter la mort de Jésus... "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?" Dieu peut sembler se retirer tout en étant là. Il semble ne pas réagir à ma prière, à mon amour. Il semble absent tout simplement.

     A Gethsémani, Jésus emmène trois disciples avec lui pour prier. Et les trois s'endorment. Pour les trois, il est plus facile de se lever et de suivre Jésus que de prier. Jésus leur demande de prier avec lui et ils s'endorment. Deux fois.

     La mère de Jésus était là à la croix. Pour elle aussi, tout s'écroule, tout a été vain. Elle est désemparée, elle ne comprend plus rien. Elle comprend seulement que le péché est plus fort qu'elle ne le pensait. Elle sent combien les plans de Dieu sont incompréhensibles : la mission de son Fils est brisée.

     Il ne faut pas aller trop vite à Pâques et à la résurrection. Il y aura deux nuits à passer, celle du vendredi au samedi, et celle du samedi au dimanche. L'un de nos Père dans la foi, saint Grégoire de Nazianze, disait : "Le Christ a voulu dormir pour bénir notre sommeil, il a voulu être fatigué pour consacrer nos fatigues, il a voulu pleurer pour donner valeur à nos larmes". Il a voulu mourir. Pourquoi?

     Jésus a été exécuté parce qu'il avait osé critiquer les autorités religieuses de son temps. La croix de Jésus, il ne faut pas la quitter trop vite. L'un de nos contemporains écrit avec un certain sourire, un sourire triste : "Il y a des gens qui portent la terrible croix d'ignorer la croix". Qui est Jésus Christ? Il est l'amour de Dieu venu en ce monde, et son action essentielle est de se pencher sur l'humanité blessée, laissée à demi-morte au bord du chemin. La croix de Jésus, c'est aussi l'amour de Dieu qui se penche sur l'humanité blessée.

     Quelque part dans l'évangile, Jésus réclame de ceux qui le suivent de porter la croix chaque jour. Alors il est impensable qu'il ait pu exiger des autres ce qu'il n'était pas disposé à porter lui-même. Marie a accompagné le Dieu incarné du berceau à la tombe et au-delà, à la vie glorifiée. Quand on ne comprend plus, il faut encore tenir la main de Marie. (Avec saint Grégoire de Nazianze, saint Irénée, Fabrice Hadjadj, Cardinal Barbarin, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

 

12 avril 2009 - Dimanche de Pâques  - Année B

Évangile selon saint Jean 20, 1-9

     Les versets qui suivent cet évangile que je viens de lire, on ne les lit jamais le dimanche. Alors je commence par vous en dire un mot. Pierre et Jean sont donc allés au tombeau le matin de Pâques ; c'est Marie-Madeleine qui les avait avertis que la pierre du tombeau avait été enlevée. Pierre et Jean courent au tombeau, ils y entrent, ils constatent de fait que le corps de Jésus n'est plus là et ils retournent chez eux.

     La suite de l'évangile, c'est que Marie-Madeleine reste là, près du tombeau, elle pleure. Elle se penche vers l'intérieur du tombeau et elle voit deux anges. Et les anges lui demandent : Pourquoi pleures-tu ? (Comme s'ils ne le savaient pas!) Marie-Madeleine : Parce qu'on enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où on l'a mis. Là-dessus, les anges ne disent rien. Marie-Madeleine se retourne et il y a là un homme qu'elle prend pour le jardinier et elle lui demande : Si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis. Alors Jésus lui dit : Marie. Aussitôt Marie sait que c'est Jésus. Elle se jette à ses pieds pour les embrasser. Et alors Jésus lui dit : Ne me touche pas, ne me retiens pas comme ça, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. Et aussitôt Marie-Madeleine court annoncer aux disciples : J'ai vu le Seigneur, et voilà ce qu'il m'a dit. Dans l'évangile de saint Jean, la suite de ce récit de l'apparition de Jésus à Marie-Madeleine le matin de Pâques, c'est le récit de l'apparition de Jésus à tous ses disciples le soir de Pâques.

     Donc le matin de Pâques, la pierre du tombeau a été enlevée; Marie-Madeleine qui est debout la première constate le fait et elle court l'annoncer aux disciples. Aussitôt Pierre et Jean courent au tombeau , ils y entrent et ils constatent que si le corps de Jésus n'est pas là, tous les linges qui entouraient le corps sont bien rangés, et pas en tas, n'importe comment, en désordre. Et saint Jean alors devine quelque chose : il vit et il crut. Il y a une lumière qui s'allume dans son cœur. Mais c'est tout. Jésus ne se fait pas voir à lui tout de suite. Pourquoi ?

     Quelques instants après, quand Pierre et Jean sont repartis, la première à qui Jésus se fait voir, c'est Marie-Madeleine justement. Mais Jésus ne s'était pas non plus fait voir à elle tout de suite. Pourquoi ? Marie-Madeleine est là au tombeau de Jésus. Elle est ouverte à la grâce. Elle cherche Jésus à travers ses larmes. Elle pense toujours que Jésus est mort pour toujours. Et voilà que Jésus l'appelle par son nom : Marie. Elle ne cherche pas à comprendre. Mais il est là vivant, celui qu'elle croyait mort pour toujours. Jésus se fait voir à elle, Jésus lui ouvre les yeux et elle voit l'invisible. La foi qui ouvre les yeux est toujours un don de Dieu. Et Marie-Madeleine sait tout de suite, elle sait déjà, que le plus important dans la vie, c'est Jésus qui est là, même quand on ne le voit pas, il est là quand on lui parle, quand on le prie, même si on ne le voit pas.

     Personne ne savait que Marie était là dans le creux du rocher de Massabielle à Lourdes. Et le ciel a ouvert les yeux de Bernadette, uniquement les yeux de Bernadette, et elle a vu et elle a su que Marie était là. Bernadette l'a vue et elle a su que Marie était là, pas pour elle Bernadette seulement, mais pour que beaucoup se réjouissent avec elle à Lourdes de la présence de Marie.

     Marie-Madeleine a été touchée, ses yeux se sont ouverts quand Jésus l'a appelée par son nom : "Marie". Il était là avant même de parler, mais Marie ne le savait pas. C'est comme ça dans toutes nos vies : il est là et nous vivons dans la foi qu'il est toujours capable de nous appeler et de nous ouvrir les yeux au moment choisi par lui.

     Mais si Marie-Madeleine avait fait la grasse matinée le matin de Pâques, que se serait-il passé ? Rien peut-être. Le matin de Pâques, ce n'est sans doute pas un hasard que Jésus se soit fait voir à la première qui était à son tombeau, la première, parce qu'elle aimait beaucoup.

     Il y a parfois des gens qui disent : La mort, personne n'en est jamais revenu. C'est vrai. Les premiers disciples et Marie-Madeleine pensaient la même chose, personne n'est revenu de la mort. Et voilà que Jésus leur impose sa présence vivante. Il n'y a rien à dire, il n'y a plus qu'à le toucher pour s'assurer qu'il est bien vivant, qu'on ne se fait pas illusion, et puis il n'y a plus qu'à pleurer de joie comme Marie-Madeleine. Jésus ressuscité n'est pas un fantôme, il demande à manger, il montre ses plaies et il propose qu'on vienne le toucher (Thomas). Mais en même temps, il passe à travers les portes fermées.

     La résurrection, c'est la réponse de Dieu à toutes nos questions, ou plutôt à l'unique question qui habite le cœur des hommes : D'où viennent l'affliction et les larmes ? En dernier ressort, l'affliction et les larmes viennent de la mort. La réponse de Dieu, c'est la résurrection de Jésus. "Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés".

     L'homme a été créé et équipé par la nature, en tant que créature, pour rencontrer et trouver Dieu en toutes choses, et donc aussi pour pouvoir trouver Dieu. C'est cela la nature véritable de l'homme. L'homme est capable de percevoir le Dieu qui le rencontre et qui se révèle à lui. Et Dieu a beaucoup de manières de faire pour se faire reconnaître. Marie-Madeleine a vu Jésus et l'a entendu, Bernadette a vu Marie et l'a entendue. Mais la foi de tout chrétien véritable a aussi des yeux et des oreilles, et Dieu est capable de les ouvrir sur l'invisible, d'ouvrir les yeux du cœur sur l'invisible : dans le recueillement, la prière et la lecture des choses saintes. (Avec Cardinal Barbarin, Fabrice Hadjadj, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

 

19 avril 2009 - 2e dimanche de Pâques - Année B

Évangile selon saint Jean 20, 19-31

     "C'était après la mort de Jésus, le soir du premier jour de la semaine". Le premier jour de la semaine, c'est notre dimanche d'aujourd'hui. Jésus vient. Il nous dit : La paix soit avec vous. Et les disciples sont remplis de joie. Mais il y en a un qui n'est pas là. C'est Thomas. Les absents ont toujours tort. Alors Thomas n'est pas rempli de joie. Pour lui, Jésus est toujours mort et bien mort. Il veut des preuves, Thomas, et ses collègues ont beau dire : lui, il ne croit que ce qu’il voit. Et lui, Thomas, il n'a pas vu, et donc il ne veut pas croire. Faut pas qu'on me raconte des histoires. C'est impossible.

     Et huit jours plus tard, Jésus revient. Les portes sont toujours verrouillées. Et Thomas est là avec les autres. Il a dû attendre huit jours, Thomas. Et les autres aussi ont dû attendre huit jours. Jésus ne leur avait pas dit qu'il reviendrait dans huit jours. Personne ne savait s'il reviendrait. Jésus ne dit jamais tout, tout de suite. Et quand Jésus est là, il s'adresse à Thomas tout seul : "Mets ton doigt dans mes mains percées, mets ta main dans mon côté percé". Thomas s'effondre, il ne sait plus où se mettre. Mais il n'a pas perdu sa langue, et il dit quand même : "Mon Seigneur et mon Dieu".

     L'évangile ne parle pas de la réaction des autres disciples. Mais pour eux, cette seconde visite de Jésus est une grande consolation et un grand soulagement : c'est la confirmation de ce qu'ils ont vécu huit jours auparavant et qu'ils n'arrivent pas encore à s'expliquer. Et pendant ces huit jours, les disciples ont beaucoup parlé entre eux, ils ont beaucoup échangé sur tout ce qu'ils avaient connu et entendu de Jésus pendant deux ou trois ans, et toutes ces paroles énigmatiques sur le Père qui l'a envoyé, et qu'il va retourner auprès du Père. Où était Jésus pendant ces huit jours, entre le dimanche de Pâques et le huitième jour ? Cela devient évident pour les disciples : il était auprès de Dieu, auprès du Père. Et puis ce soir-là, huit jours après Pâques, Jésus quitte les siens une nouvelle fois. L'évangile ne dit pas comment cela s'est fait. Mais dès ce moment-là, les disciples ont été remplis déjà de l'Esprit Saint pour comprendre les choses de Dieu.

     Si la foi de l'homme est faible, il voit avant tout en Dieu un appui, et il prie Dieu pour tous ses petits besoins personnels, ses petits soucis et ses grands soucis. Et il trouvera pénible de laisser à Dieu le droit de comprendre les choses mieux que lui. Les premiers disciples sont passés par là. Mais maintenant ils sont un plus ancrés dans la confiance et dans la foi. Ils savent un peu mieux que, si Jésus est parti, il ne les a pas abandonnés. Ce ne sont pas les disciples qui décident de faire revenir Jésus. Les disciples apprennent maintenant un peu plus à vivre dans la dépendance de la volonté de Dieu et de Jésus. Et alors ils apprennent à faire leur un peu plus la prière que Jésus leur a apprise. Si les disciples prient maintenant, c'est pour supplier Dieu que sa volonté se fasse, sa volonté et celle de Jésus. C'est pour demander à Dieu et à Jésus qu'ils aient pitié du monde et de l’Église naissante ; ils supplient Dieu et Jésus qu'eux, les disciples, se plient à la volonté de Dieu et qu'ils se mettent, eux les disciples, au service de tout ce que Jésus et le Père leur demanderont.

     Cela viendra. Mais pour le moment ils sont dans leur maison, toutes portes fermées. Et un jour, très bientôt, cette poignée de disciples portera témoignage de la résurrection du Seigneur Jésus, avec une grande force (notre deuxième lecture d'aujourd'hui). Avec une grande force et une grande pauvreté parce qu'il n'est pas en leur pouvoir de montrer Jésus ressuscité. Ils doivent donner ce qu'ils n'ont pas. Ils sont simplement des instruments, des tuyaux. Et qu'est-ce qu'on demande à un tuyau? C'est qu'il soit propre et étanche.

     Le premier soir, le dimanche de Pâques, les disciples ne s'attendaient pas à une venue de Jésus. Huit jours plus tard, ils ne s'attendaient pas à une venue de Jésus. Et Jésus a dit quand même qu'il reviendrait à la fin des temps, au dernier jour. Ce sera quand le dernier jour ? Le dernier jour, le retour du Christ peut avoir lieu dans 50 ans ou dans 50.000 ans. Ce qui est important, c'est de vivre de telle sorte qu'on soit prêt à l'accueillir dans le quart d'heure qui vient. Il nous demande de vivre simplement en sachant que chacune de nos journées est comme "frôlée" par le dernier jour. Et dans les sacrements, dans l'eucharistie, "le dernier jour frôle chacune de nos journées".

     Le Christ ressuscité n'est pas apparu à ses adversaires qui l'ont fait crucifier, il n'est pas allé les narguer comme eux-mêmes s'étaient moqué de lui sur la croix. L'un de nos contemporains, fort croyant, dit ceci : "Ce qui fascine en Dieu, c'est son humble présence. Il ne blesse jamais la dignité humaine. Tout geste autoritaire défigurerait sa face. L'impression que Dieu vient punir est l'un des plus grands obstacles à la foi". Jésus n'a pas accablé Thomas de reproches. Mais Thomas s'est retrouvé tout confus de n'avoir pas cru tout de suite ce que lui disaient les autres disciples.

     Où pouvons-nous faire l'expérience de Dieu? Il faut à l'homme un minimum d'expérience comme tremplin pour risquer le saut dans la foi. Les apôtres ont fait l'expérience de la présence de Jésus. Saint Paul a subi à Damas l'emprise du Christ glorifié. Quand Jésus apparaît aux siens, il leur manifeste toujours aussi la distance qui sépare le ciel et la terre. Plus d'une fois, dans les apparitions du Christ ressuscité, Jésus n'est pas reconnu tout de suite. Et quand enfin on l'a reconnu il disparaît, souvent en laissant derrière lui une mission : "Va trouver mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père". Jésus ne manifeste sa présence que pour mettre en route l’Église croyante sur un chemin indéfiniment long à travers tous les temps. (Avec Jean de Menasce, Cardinal Barbarin, Newman, Frère Roger, AvS, HUvB).

 

26 avril 2009 - 3e dimanche de Pâques - Année B

Évangile selon saint Luc 24, 35-48

     Saint Luc nous raconte à sa manière ce qui s'est passé le soir de Pâques pour les disciples de Jésus. Saint Luc a d'abord raconté ce qui s'était passé dans l'après-midi pour deux disciples qui faisaient route à pied de Jérusalem à Emmaüs. Et comment ces deux disciples avaient été rejoints par un troisième homme. Et tout à fait à la fin, au cours du repas du soir dans une auberge, le troisième homme s'était fait reconnaître : c'était Jésus. Aussitôt les deux disciples retournent à Jérusalem en courant plus qu'en marchant pour raconter aux autres ce qui leur était arrivé.

     Ils n'avaient pas fini de parler que Jésus était là au milieu d'eux. Ils croyaient voir un esprit. Alors Jésus les fait redescendre sur terre : "Regardez mes mains et mes pieds avec les traces des clous. Regardez-moi, touchez-moi. Vous n'avez pas quelque chose à manger?" Cela ne veut pas dire que Jésus avait besoin de manger là où il était, mais c'était pour montrer qu'il était vraiment là tout entier avec un corps.

     Mais ce n'est pas tout. Jésus va maintenant nourrir l'esprit de ses disciples. Il va leur ouvrir l'intelligence. Il va essayer de leur faire comprendre ce qui s'est passé : essentiellement sa passion, sa mort et sa résurrection. Plus d'une fois dans les récits concernant la résurrection de Jésus, on entend l'expression : "Il fallait que les choses se passent comme ça". "Il fallait" : parce que les Écritures, la Bible des juifs, annonçaient tout cela. Mais personne n'avait pu deviner que cela concernait Jésus, ni non plus deviner comment ça allait se passer, ni non plus qu'à la fin Jésus ressusciterait d'entre les morts. Les Écritures n'étaient pas aussi explicites que ça. Toutes les allusions des Écritures, on n'a pu les comprendre vraiment qu'après coup. Donc "il fallait que le Fils de l'homme soit livré aux mains des pécheurs" : c'est ce que disent les anges aux femmes le matin de Pâques, les femmes qui étaient les premières au tombeau de Jésus. Mais où trouve-t-on dans les Écritures qu'il fallait que le Fils de l'homme soit livré aux mains des pécheurs ?? Il faut chercher. Et en cherchant, on trouve.

     Aux deux disciples en route vers Emmaüs, c'est Jésus lui-même qui explique qu'il fallait que le Messie souffre beaucoup pour entrer dans sa gloire. Qu'est-ce que ça veut dire "sa gloire"? Il fallait que le Messie souffre beaucoup pour retourner auprès du Père. Et le soir de Pâques - notre évangile d'aujourd'hui - Jésus redit la même chose à tous les disciples réunis : "Il fallait que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les prophètes et les psaumes", c'est-à-dire tout ce qui a été écrit de moi dans les Écritures.

     Pourquoi toujours "il fallait" que les choses se passent comme ça ? Pourquoi ? Parce que Dieu a un plan, Dieu a un projet. Ce plan de Dieu doit se réaliser. Mais les hommes ne le connaissent pas. Le plan de Dieu dépasse l'intelligence des hommes. Les hommes ne comprendront un peu ce plan de Dieu qu'en relisant les Écritures, une fois que Jésus leur aura donné la clef pour comprendre. Et la clef, c'est que c'est bien lui, le Messie ; la clef, c'est qu'il a bien été mis à mort par les pécheurs, par les hommes ; la clef, c'est qu'il est mort justement pour les pécheurs, pour les hommes qui l'ont mis à mort; la clef, c'est qu'il est le Fils de Dieu, et que Dieu ne pouvait pas laisser son Fils dans la mort ; la clef, c'est qu'il appelle maintenant tous les humains à le rejoindre un jour dans le monde infini du Père où il est entré le premier par la résurrection d'entre les morts.

     Pourquoi encore et toujours toutes les misères du monde et les souffrances et la mort ? La réponse de la foi chrétienne qui a été donnée aux disciples par la résurrection du Seigneur Jésus, la réponse, c'est que, grâce au miracle suprême de la résurrection des morts, même le royaume de la mort est inclus dans le royaume d'amour du Fils de Dieu. Tout le mal qu'il y a dans le monde et dans nos vies, on pourrait dire que c'est une formidable erreur de destin et de parcours... Et le mal est si grand qu'il nécessite un "déplacement" de Dieu. Il faut que Dieu se déplace, se dérange. Le mal est si grand qu'il faut une descente de Dieu sur la terre et même dans les enfers. Il faut une rédemption parce que l'homme est fait pour la divinisation, c'est-à-dire pour vivre, à visage découvert, dans la compagnie de Dieu.

     Le soir de Pâques, le Seigneur Jésus a appris à l’Église, pour toute la suite des temps, comment lire l’Écriture. Comment ? En pesant chaque mot de l’Écriture à la lumière de la totalité de l’Écriture, c'est-à-dire à la lumière de la résurrection de Jésus et, au-delà, à la lumière de la révélation de l'Apocalypse de saint Jean, et à la lumière des révélations dont l'apôtre saint Paul a été le bénéficiaire, et à la lumière des intelligences des mystères de Dieu parsemées dans les évangiles et les autres écrits du Nouveau Testament. Si on ne lit pas les Écritures à la lumière de la totalité des Écritures, on peut devenir témoin de Jéhovah ou adhérer à n'importe quelle autre secte.

     Les évangiles nous disent une fois de plus que, dans le plan de Dieu, il y avait les souffrances du Messie et sa résurrection. A l'époque de Jésus, des milliers d'hommes ont connu comme lui les tortures de la mort sur une croix. Mais Jésus a connu quelque chose de plus profond encore : il s'est senti délaissé par Dieu. Lui, il savait par expérience qui était Dieu et il a perdu ce Dieu, apparemment pour toujours. "Pourquoi m'as-tu abandonné ?" Un seul expie pour les fautes des multitudes. Jésus boit la coupe jusqu'à la lie... pour nous ; non pas pour que nous n'ayons plus à souffrir, mais pour que cette souffrance reçoive en lui un sens suprême. Et quel est ce sens suprême ? C'est celui d'aider à expier pour le monde. La souffrance qui est portée à la suite du Christ peut, elle aussi, avoir part à la fécondité de la souffrance du Christ. Il y a là quelque chose qui fait partie du caractère absolument unique de l'enseignement chrétien. Ceux qui souffrent en la compagnie du Seigneur Jésus apportent probablement bien plus à l'humanité que les actifs et les affairés. Le chrétien a la possibilité de faire bénéficier les autres du prix lié à la souffrance. Et si le chrétien offre sa souffrance à la suite du Seigneur Jésus et en communion avec lui, on peut être sûr que Dieu ne sera pas regardant. (Avec Adolphe Gesché, Pierre Chaunu, AvS, HUvB).

 

3 mai 2009 - 4e dimanche de Pâques - Année B

Évangile selon saint Jean 10, 11-18

     Chaque année, le quatrième dimanche de Pâques, nous lisons des extraits du chapitre dixième de saint Jean sur le bon pasteur. Et l’Église a fait de ce quatrième dimanche une journée mondiale de prière pour les vocations.

     Aujourd'hui, à la fin de l'évangile, Jésus parle de donner sa vie pour ses brebis."J'ai le pouvoir de donner ma vie et le pouvoir de la reprendre : voilà le commandement que j'ai reçu de mon Père". Notre évangile d'aujourd'hui se termine comme ça. Ce qu'on ne lit jamais le dimanche, ce sont les deux petits versets qui suivent et qui disent ceci : Il y eut de nouveau parmi les juifs une scission à cause de ces paroles de Jésus. Beaucoup d'entre eux disaient : Il a un démon, il délire. Pourquoi l'écoutez-vous ? D'autres disaient : Ces paroles ne sont pas d'un démoniaque. Est-ce qu'un démon peut ouvrir les yeux d'un aveugle ?... Parce que, au chapitre neuvième de saint Jean, Jésus avait donné la vue à un aveugle de naissance.

     C'est toujours comme ça en présence de jésus : il y en a qui sont pour et il y en a qui sont contre. Il y a des brebis, il y a des bergers, mais il y a aussi des voleurs et des brigands. Il y a de bons bergers, mais il y a aussi des bergers qui ne s'intéressent pas beaucoup aux brebis ; ce sont les mercenaires, ils touchent un salaire pour garder les brebis, mais il ne faut leur en demander trop ; s'il y a danger, si le loup arrive, ils sont les premiers à s'enfuir.

     Jésus n'est pas un berger mercenaire, ce n'est pas un salarié. Il est prêt à donner sa vie pour les brebis du Père, et il va la donner d'ailleurs. Et les brebis du Père, c'est toute l'humanité. Le but de Jésus, c'est de conduire tous les hommes vers le Père. Tous les hommes, c'est-à-dire les juifs aussi bien que les païens, les protestants aussi bien que les catholiques, les pratiquants de la messe du dimanche aussi bien que ceux qui ne vont pas à la messe du dimanche, les justes aussi bien que les pécheurs : tous les hommes.

     Mais les hommes justement ne sont pas tous des petits moutons bien mignons. Il y a des moutons qui vont se rebeller contre le berger et qui vont devenir des loups, et qui vont tout faire pour saccager la bergerie, pour attirer les brebis dans le bercail des loups et en faire des loups à leur tour. Il y a des brebis qui deviennent des loups.

     Mais il y a aussi des brebis qui deviennent des bergers. A ceux-là, Jésus dit : "Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie. Recevez l'Esprit Saint". Et Jésus les envoie en mission en leur donnant surtout son amour pour le Père. Et quand un chrétien accomplit la mission que Dieu attend de lui, il devient libre pour une mission plus grande. Il y a les bergers et il y a les brebis. Mais finalement, tous sont enfants de Dieu. Et il peut arriver que les brebis prennent soin du berger. Dans la communion de l’Église, chacun devient en un certain sens l'enfant de l'autre. Personne ne doit pouvoir se glorifier.

     Personne ne doit pouvoir se glorifier, et pourtant tout le monde sait bien qu'il y a en chaque être humain une volonté de puissance qui n'attend qu'une chose, c'est de pouvoir dominer, dominer les autres bien sûr... Jésus est le bon berger, il n'y a pas que des brebis dans son troupeau. Son troupeau, c'est aussi une meute de loups. Et que dit le bon berger à ses brebis et à ses loups ?

"Même dans les moments où tu en viens à douter de ta capacité d'aimer, sache que moi, le Christ, je continue à croire en toi (loup ou brebis). Ta beauté intérieure, que les autres ne soupçonnent souvent pas, celle que tu ne soupçonnes parfois pas toi-même, moi je la connais. Elle dépasse tout ce que tu peux imaginer, car tu es une merveille de conscience et d'amour créée à l'image de Dieu afin de mener une réciprocité d'amour avec lui. Et tu as donc en toi tout ce qu'il faut pour la vivre. Ose croire non seulement à l'amour que Dieu te portes dès maintenant, mais ose croire aussi aux trésors d'amour et de tendresse qui sommeillent au plus profond de ton cœur. Ils te rendent capables de répondre à l'ardent désir de Dieu d'être aimé de toi".

     Il y a un dialogue célèbre de Dostoïevski, le romancier russe, dans l'un de ses romans. L'un des interlocuteurs parle des hommes qui sont méchants et il dit : "Ils ne sont pas bons parce qu'ils ne savent pas qu'ils sont bons... On devrait leur apprendre qu'ils sont bons, et aussitôt tous deviendraient bons, tous, jusqu'au dernier. Et celui qui va enseigner que tous les hommes sont bons, celui-là, il va parachever le monde". Et quelqu'un répond en souriant : "Il y en a un qui a enseigné tout ça, mais on l'a crucifié... Si on vous apprenait que vous croyez en Dieu, vous croiriez en lui. Mais vous ne savez pas encore que vous croyez en Dieu, vous n'y croyez pas".

     L'évangile nous parle de brebis, de loups, de berger et de bergerie. C'est l'occasion de rappeler ce vieil axiome de l’Église : "Hors de l’Église (hors de la bergerie), pas de salut". Qu'est-ce que ça veut dire ? Il y a très longtemps déjà, l'un de nos Pères dans la foi (saint Augustin), disait : "Il y a beaucoup d'hommes qui paraissent être au dehors et qui sont en réalité dedans, et inversement, ce qui est beaucoup plus grave". Beaucoup de gens semblent hors de l’Église, en marge de l’Église, même opposés à l’Église parfois : beaucoup de ces gens peuvent être bien plus chrétiens que les fidèles de la messe du dimanche. Finalement, c'est la tête de l’Église qui décide, c'est le bon pasteur qui décide, dans ses jugements insondables... C'est lui qui décide qui, sur terre, au-dedans et au-dehors de l’Église visible a répondu à l'amour de Dieu et à ses exigences. Donc il existe réellement une frontière, et l’Église n'a pas le droit de la supprimer ou de la déclarer sans importance ; et en même temps, il n'existe pas de frontière parce que le Seigneur de l’Église n'est pas lié par les frontières visibles de l’Église. (Avec Frère Emmanuel de Taizé, Dostoïevski, saint Augustin, AvS, HUvB).

 

10 mai 2009 - 5e dimanche de Pâques - Année B

Évangile selon saint Jean 15, 1-8

     Nous sommes dans le discours de Jésus après la Cène, le discours d'adieu de Jésus, juste avant sa Passion, qui occupe les chapitres 13 à 17 de l'évangile de saint Jean. Il est fort possible que saint Jean ait regroupé là un certain nombre de paroles de Jésus qui auraient été dites en différentes circonstances. Et l'une de ces circonstances est peut-être à chercher dans les entretiens que Jésus a eus avec ses disciples après sa résurrection. Au début du livre des Actes des apôtres, saint Luc nous dit qu'après sa Passion, Jésus s'est montré vivant à ses disciples avec de nombreuses preuves et saint Luc ajoute : "Pendant quarante jours, il leur était apparu et il les avait entretenus du royaume de Dieu". Mais saint Luc, là, n'en dit pas plus. Et on voudrait bien savoir ce que Jésus a dit à ses disciples alors. L'une des hypothèses, c'est qu'on trouverait des traces de ce que Jésus a dit à ce moment-là dans le discours après la Cène de l'évangile de saint Jean.

     "Demeurez en moi, comme moi en vous". Trois, quatre, cinq fois dans l'évangile d'aujourd'hui, Jésus reprend l'expression : "Demeurez en moi". La première fois, c'est comme un ordre, un conseil. Et puis il ajoute : "Si vous ne demeurez pas en moi, vous ne pourrez pas porter de fruit". Et puis il redit la même chose de manière positive : "Celui qui demeure en moi, celui-là portera du fruit". Et puis, nouvelle sentence négative : "Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est comme du bois mort, bon à être jeté au feu". Et puis, en contrepartie, nouvelle sentence positive : "Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voulez et vous l'aurez". Et après l'évangile que je viens de lire, Jésus ajoute encore : "Demeurez dans mon amour". Et comment faire pour demeurer dans son amour ? "Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour". Est-ce que Jésus a pu dire tout cela à ses disciples avant sa mort et sa résurrection ? "Demeurez en moi comme moi je demeure en vous... Demeurez en mon amour".

     Mais qu'est-ce que ça veut dire : "Demeurez en moi" ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Écoutons le poète croyant, le croyant qui essaie d'imaginer : "Demeurez en moi, comme moi en vous. Comment vous étonner qu'une goutte du sang de mon cœur se soit insinuée dans tous vos sens et dans toutes vos énergies ?... Et que délicatement les pensées de mon cœur s'infiltrent dans votre cœur tout occupé du monde?"... "Demeurez en moi, comme moi en vous... Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce vous voudrez et vous l'obtiendrez".

     Saint Paul qui, dans la première partie de sa vie, ne croyait pas du tout au Seigneur Jésus, a un jour été touché par lui, près de Damas. En un instant, Paul a tout compris, en un instant il a tout su de Jésus en quelque sorte. Et longtemps après, saint Paul a pu un jour dire et écrire : "Je peux tout en celui qui me rend fort". Saint Paul est au bord d'une source inépuisable qui est à sa disposition, une source à laquelle il peut sans cesse puiser pour rencontrer ce que le Seigneur lui envoie. C'est une autre manière de dire qu'il demeure dans l'amour du Seigneur Jésus.

     "Demeurez en moi... Demeurez dans mon amour". Jésus reprend à sa manière le premier commandement de Dieu. Le premier commandement, c'est : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit" (Mt 22, 37). Le premier commandement est au fond une révélation étonnante sur Dieu. La première demande adressée par Dieu à sa créature, ce n'est pas d'accomplir telle ou telle œuvre particulière, ce n'est pas de suivre tel ou tel précepte étroit ou encore d'adopter telle ou telle attitude pieuse. Le premier commandement, c'est de l'aimer : demeurez dans mon amour. Et l'aimer de tout son être. Qu'est-ce que ça veut dire ? Dans le premier commandement, on pourrait dire que le cœur de Dieu se révèle, Dieu qui désire ardemment être aimé, et être aimé non d'un amour banal ou partiel, mais d'un amour total et passionné. Toute demande sincère d'être aimé a quelque chose de bouleversant. Et c'est ce que Dieu demande à tous les humains.

     On peut penser que saint Jean demeurait vraiment en Dieu. Et c'est pour cela qu'il a pu écrire ce que nous avons entendu tout à l'heure dans la deuxième lecture : "Dieu est plus grand que notre cœur et il connaît tout. Et notre cœur aurait beau nous condamner, Dieu est plus grand que notre cœur". Dieu connaît toutes les blessures de chacun, y compris les blessures jadis refoulées, qui ne sont pas encore remontées à la conscience ou celles qui ne remonteront pas à la conscience en cette vie... Mais il y a une autre blessure en tout homme, une blessure qui fait dire à l'auteur de l’Épître aux Hébreux que l'être humain est comme un étranger sur cette terre. C'est une blessure qui est une attente, une blessure qui fait dire à saint Augustin que le cœur humain est sans repos tant qu'il ne se repose pas en Dieu.

     Dans la Bible, un croyant s'est un jour exclamé dans sa prière : "Vraiment, tu es un Dieu caché". C'est vrai qu'il est caché, mais en même temps il est visible dans sa création. Lui qui dépasse infiniment le monde n'est loin d'aucun homme et, de plus, il veut être cherché avec un grand désir, constamment et à travers tout. Et en s'abandonnant à Dieu dans la foi, l'homme ne se perd pas lui-même, au contraire il devient vraiment lui-même pour la première fois. C'est l'expérience de tous les grands convertis de l'histoire. (Avec Frère Emmanuel de Taizé, AvS, HUvB).

 

17 mai 2009 - 6e dimanche de Pâques - Année B

Évangile selon saint Jean 15, 9-17

     Quand on arrive à la fin de cet évangile d'aujourd'hui, on se demande : de quoi Jésus a-t-il parlé ? Et puis, est-ce que ça me touche ? Est-ce que ça me concerne ? "Comme le Père m'a aimé et qu'il m'aime toujours, moi aussi je vous ai aimés et je vous aime toujours". Devant une parole comme celle-là, on a envie de dire avec un croyant de notre temps, dont la profession était d'être philosophe, on a envie de dire : "Je demande la grâce de lire l'amour de Dieu en tout et d'en être transformé". Pourquoi faudrait-il demander cette grâce ? Peut-être tout simplement pour que ces paroles de Jésus nous touchent au moins un peu et ne restent pas pour nous des paroles étrangères qui n'ont aucune importance pour nous... "Demander la grâce de lire l'amour de Dieu en tout".

     Et notre croyant continuait - parce qu’un philosophe ça réfléchit, c'est sa profession de réfléchir, comme c'est la profession de tout être humain d'ailleurs -, notre philosophe croyant continuait en disant : "Nous ne savons jamais le tout d'un être, même du plus aimé, surtout du plus aimé"... Nous ne savons jamais le tout d'un être. "Il y a un mystère au cœur de tout amour comme de tout rapport humain". Et Jésus voudrait nous faire entrevoir, nous faire sentir le mystère de Dieu et son propre mystère et notre propre mystère. Les relations entre les humains, c'est toujours une question d'aimer ou de ne pas aimer. Et je continue toujours avec notre philosophe croyant, notre croyant philosophe: "Le véritable amour..." Pourquoi dit-il 'le véritable amour'? Sans doute parce qu'il y a aussi un amour qui est faux, un amour qui fait semblant d'être amour, mais qui au fond n'est pas de l'amour... "Le véritable amour se vit comme un mystère silencieux auquel on participe par un approfondissement de sa propre vie, par une confiance que l'on mérite".

     Jésus parle de demeurer dans l'amour. Ici on apprend qu'un amour, ça se mérite ; pour mériter un amour, il faut qu'on puisse avoir confiance en nous. Et puis notre philosophe dit aussi qu'il faut approfondir sa propre vie pour connaître un amour véritable. Qu'est-ce qu'il veut dire par là : approfondir sa propre vie ?

     Jésus a choisi douze disciples. Ce n'était pas les hommes les plus connus, ni les plus riches, ni les plus doués. Mais après le départ de Jésus, et sa résurrection, et le don de l'Esprit Saint, ces quelques hommes savaient, dans la foi, qu'ils avaient une mission. Et ils savaient aussi que si Jésus leur avait donné une mission, que si Dieu leur avait donné une mission, ils seraient capables aussi de la remplir. Ni le cœur, ni l'intelligence ne seront un empêchement. Ces quelques hommes chargés d'une mission iront leur chemin avec la bénédiction de Dieu. Leur courage vient d'un amour. Ils ont appris cela de Jésus. Lui, Jésus, il était aimé par le Père et ça ne l'a pas empêché de perdre sa vie, de donner sa vie. Pour l'amour de celui qui les a envoyés, les disciples oublient tout ce qui n'est pas Dieu, pour que Dieu porte du fruit dans leur vie.

     Qu'est-ce que les disciples de Jésus ont appris de lui ? Ils ont appris que Dieu aime les hommes. Ils ont appris que ce Dieu qui aime les hommes pose à chacun d'eux une question : "M'aimes-tu ?" Et chacun répond comme il peut. Et la foi, qu'est-ce que c'est ? La foi, c'est : "Dieu aime les hommes". Et la foi, c'est quand l'homme reconnaît pour vraie cette existence de Dieu et de son amour.

     Un cardinal de notre temps, qui veut rester anonyme, réfléchit lui aussi comme un philosophe, sur l'état actuel du monde et en particulier sur nos sociétés occidentales qui, pour une large part, n'ont plus qu'une vague mémoire de leurs origines chrétiennes. C'est le monde où nous vivons. Et qu'est-ce qu'il pense, notre cardinal philosophe ? Il dit : "Nous devons cesser de donner à tout bout de champ des leçons au monde. Il faut que nous arrêtions d'apparaître comme les rabat-joie et les pères fouettards du monde". Que dire alors ? Ce qu'il faut dire ? C'est que Dieu est Dieu et qu'il aime le monde, et qu'il l'a tant aimé qu'il a envoyé son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais qu'il ait la vie éternelle (Jn 3, 16).

     Et après ces quelques mots tirés de l'évangile de saint Jean, le cardinal reprend : "Ce ne sont pas des leçons adressées au monde qui l'amèneront à croire en la vérité, en la réalité et en la validité de ce message. Aucune leçon de morale, aucune leçon de catéchisme, aucune leçon de théologie ne le permettra". C'est bien. Mais concrètement, qu'est-ce qu'il faut faire ? Le cardinal a plus de quatre-vingts ans aujourd'hui. Il est parti dans l'Asie du Sud-Est et il vit là dans un centre qui accueille des enfants dont les parents sont morts du sida, un centre aussi qui accueille des malades du sida en fin de vie. Le cardinal ne peut pas faire grand-chose. Mais il est là, pendant des heures parfois, à côté d'un malade, sans rien dire parce qu'il ne connaît pas la langue, il est là simplement pour faire comprendre à ce mourant qu'il a du prix à ses yeux.

     Et le cardinal revient à nos sociétés occidentales, autrefois plus ou moins chrétiennes, nos sociétés occidentales qui ne sont pas très éloignées des pays qui n'ont jamais été chrétiens. Et il dit : "Ces sociétés ont besoin qu'on leur réapprenne le B, A, BA". Et quel est ce B, A, BA? Elles ont besoin, ces sociétés, que leur soient redonnées des preuves de la tendresse de Dieu avant même qu'on puisse les enseigner ou qu'on puisse les ré-enseigner"... Donc, il faudrait qu'il y ait volonté des chrétiens de rendre sensible autour d'eux la tendresse de Dieu. Et beaucoup le font d'ailleurs".

     Il faut que celui qui aime soit un puits profond pour qu'il puisse puiser en lui-même... Et le puits le plus profond, le plus inépuisable, c'est le Seigneur Jésus. Chaque homme est un petit rouage dans la gigantesque machine du monde et du travail. Mais ce qu'il peut apprendre de Dieu, c'est que tout être humain est unique en son genre et que l'amour qu'il a dans le cœur est irremplaçable. (Avec René Habachi, Olivier Le Gendre, AvS, HUvB).

 

21 mai 2009 - Ascension - Année B

Évangile selon saint Marc 16, 15-20

     Cet évangile que je viens de lire, ce sont les toutes dernières lignes de l'évangile selon saint Marc. Et tous les commentaires nous signalent que cette finale de saint Marc n'a sans doute pas été rédigée par saint Marc lui-même. Néanmoins cette finale fait bien partie des Écritures inspirées.

     Entre le jour de Pâques et le jour de l'Ascension, il y a exactement quarante jours. Et saint Luc comme l'évangile de saint Marc nous disent que Jésus a parlé longuement à ses apôtres pendant ce temps-là. Et puis le quarantième jour, "le Seigneur Jésus fut enlevé au ciel et il s'est assis à la droite de Dieu". "Il fut enlevé" : c'est une manière de nous faire comprendre que quelqu'un l'a enlevé, Dieu bien sûr, c'est-à-dire le Père invisible. Les apôtres ont pu voir Jésus partir. Mais ils n'ont pas vu qu'il s'est assis à la droite de Dieu, c'est-à-dire à la droite du Père. Qu'est-ce que ça veut dire : "Assis à la droite de Dieu" Cela ne veut pas dire qu'il y a un trône pour deux ou qu'il y a deux trônes l'un à côté de l'autre. "Assis à la droite du Père" : c'est une manière symbolique de parler, c'est une manière imagée de parler, pour dire que Jésus a finalement le même rang que Dieu, le Père invisible, le même rang, la même dignité, la même puissance. Dans la deuxième lecture, tout à l'heure, saint Paul disait la même chose en d'autres termes; il disait de Jésus : "Il est monté au plus haut des cieux".

     Au cours de sa vie terrestre, Jésus a parfois menacé de l'enfer : "Quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal. Mais s'il dit à son frère : 'Crétin', il en répondra au Sanhédrin ; et s'il lui dit : 'Renégat', il en répondra dans la géhenne de feu" (Mt 5, 22). C'est une menace. Mais Jésus n'est pas venu pour élargir les entrées de l'enfer et en rendre l'accès plus facile. Il est venu pour élargir les entrées du ciel. C'est quoi le ciel ? C'est quoi la vie éternelle ? La vie éternelle, c'est de connaître le Père. On trouve ça dans une grande prière de Jésus qu'il adresse au Père justement; Jésus prie pour les siens, pour ses disciples tout proches, mais aussi pour tous les hommes, et il demande au Père dans sa prière de donner à tous les hommes la vie éternelle. Et il ajoute : "La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu" (Jn 17, 3).

     A quelles conditions notre connaissance de Dieu est véritable ? A quelles conditions notre relation à la vie éternelle est vraie ? L'une des conditions, c'est que les croyants recevoivent l'Esprit Saint. Et aujourd'hui l’Écriture nous dit que l'Esprit Saint est une force. L'Esprit Saint va donner aux disciples de Jésus la force d'être les témoins de Jésus dans le monde entier. Et comment va faire l'Esprit Saint ? L'Esprit Saint peut faire que du jour au lendemain ce qui nous était incompréhensible devient compréhensible. Cela ne veut pas dire qu'on sera capable de l'expliquer ; mais cela veut dire que telle ou telle réalité spirituelle deviendra pour nous une évidence.

     Jésus est monté au plus haut des cieux, il s'est assis à la droite du Père. Et en même temps, il est toujours avec nous, au milieu de nous. Et il ne cesse d'appeler tous les hommes à le rejoindre un jour auprès du Père, dans le monde invisible du Père, dans le monde éternel du Père. Mais que se passe-t-il si un être humain refuse d'ouvrir son cœur et d'accueillir cet amour qui lui est offert ? On a posé un jour la question à une espèce de saint de notre temps. Et cet espèce de saint avait répondu : "Soyez sûr que, tant qu'il y aura quelqu'un en enfer, le Christ y sera avec lui. Dieu reste à la porte de chaque cœur, même des cœurs qui restent fermés et, s'il le faut, il attendra toute l'éternité que ces cœurs s'ouvrent à lui".

     Jésus est monté au ciel, il s'est assis à la droite de Dieu, auprès du Père. Jésus nous a appris comment il fallait prier : "Notre Père qui es aux cieux". Le premier mot que l'Esprit Saint nous apprend à balbutier comme enfants de Dieu, c'est le mot "Père". C'est saint Paul aussi qui nous dit cela : Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils pour que nous lui disions : "Père", Abba, c'est-à-dire papa (Ga 4, 6). L'Esprit Saint qui nous est donné est donc en premier lieu un esprit de dialogue avec Dieu, un esprit de prière. Et après cela, un esprit de dialogue avec les hommes, un esprit de mission. Et le "Je vous salue Marie", c'est aussi une prière de l'Esprit Saint, car l'ange a salué Marie dans l'Esprit Saint en lui disant : Je te salue, Marie, comblée de grâce. Réjouis-toi, Marie, comblée de grâce. Et quand Élisabeth a rencontré Marie, Élisabeth a été remplie de l'Esprit Saint et elle a dit : Tu es bénie entre toutes les femmes, plus que toutes les femmes, et ton enfant aussi est béni.

     Aucun croyant ne reçoit l'Esprit à titre privé, il reçoit toujours l'Esprit pour le bien du Corps entier, c'est-à-dire pour l’Église, c'est-à-dire finalement pour le monde entier. "Recevez l'Esprit Saint. De toutes les nations, faites des disciples". (Avec Père Sophrony, Olivier Clément, AvS, HUvB).

 

24 mai 2009 - 7e dimanche de Pâques - Année B

Évangile selon saint Jean 17, 11-19

     Chaque année, le 7e dimanche de Pâques, nous lisons un passage de la grande prière de Jésus la veille de sa mort, cette grande prière qui occupe tout le chapitre 17e de saint Jean.

     C'est une prière de Jésus avant de quitter les siens. Jésus demande au Père de garder ses disciples fidèles à la Parole qu'il leur a transmise, qu'ils soient fidèles à la Révélation qu'il leur a faite des mystères de Dieu. Cette Révélation dit la vérité sur Dieu et sur le monde. Et cette Révélation est faite pour la joie des disciples, pour la joie de tous les hommes. C'est Dieu qui a créé le monde et tout ce qui existe et toute l'humanité. Et au soir de la création, Dieu a comme regardé toute son œuvre, et " Dieu vit que cela était bon", comme le dit le récit de la Genèse.

     Mais dans ce monde qui était bon, il s'est introduit un poison de mal, un poison de mort. Dieu aime toujours le monde qu'il a créé ; Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique pour que le monde soit sauvé par lui (Jn 3, 16-17). Mais dans ce monde que Dieu aime, il y a un poison, un poison de mort, il y a le monde du mal, le monde du Mauvais, le monde de l'adversaire de Dieu, le monde des forces hostiles à Dieu. Ces forces du mal, ce sont ceux qui s'opposent à Jésus, ce sont ceux qui sont sous l'emprise du Mauvais. Et Jésus prie pour que ses disciples ne soient pas contaminés par eux, pour que ses disciples restent fidèles à Dieu et témoins de la Révélation que Jésus leur a apportée, cette Révélation qui est faite pour la joie de tous les hommes.

     "Nul ne peut venir à moi, dit Jésus, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire" (Jn 6, 64). Et parmi ceux qui sont venus à Jésus, il y avait Judas. Saint Jean dit plus d'une fois dans son évangile que Jésus savait qui allait le livrer. Jésus ne reçoit pas seulement ceux qui, à vue humaine, se développeront bien, mais aussi ceux qui, dès le début, paraissent difficiles et même sans espérance.

     Jésus est venu dans le monde pour donner aux hommes sa joie. Ce n'est pas toujours très clair qu'il y ait de la joie pour le monde ou pour les disciples de Jésus. Ce n'est pas toujours très clair. Mais pour beaucoup de chrétiens, même dans les temps obscurs, même dans les passages difficiles, la Mère de Jésus, Marie, reste comme une lumière et un réconfort. Il n'est pas dit que la Mère de Jésus nous conduira toujours sur le chemin le plus facile et le plus agréable. Elle ne peut pas le faire et elle ne doit pas le faire, parce qu'elle doit conduire les hommes à son Fils qui a suivi le chemin de la croix, son Fils qui l'a emmenée avec lui sur ce chemin. Et Marie ne s'oppose pas aux desseins de son Fils. Elle ne veut pas donner l'impression qu'elle sait mieux que lui comment il faut conduire les hommes. Elle sait combien il a raison de demander à chacun un certain renoncement. Tout chemin que nous ménage Marie est un chemin de renoncement. Mais du fait qu'on la rencontre sur ce chemin, il perd quelque chose de son caractère triste et inhumain. Marie nous rend doucement attentifs à la nécessité de la croix.

     Dieu a créé un monde qui était bon. Et aujourd'hui il y a du mal dans le monde et dans le cœur des hommes. Ce que vient nous dire la Révélation de Dieu venue par le Seigneur Jésus, c'est que le mal n'est pas aussi profond que la bonté. Et si les religions ont un sens, c'est de libérer le fond de bonté qui se trouve dans le fond du cœur des hommes, c'est d'aller le chercher là où il est complètement enfoui.

     Ceci est une forme de l'amour des autres, et ce n'est pas le tout de la religion. Jésus demande d'abord au Père de garder ses disciples fidèles à son nom. C'est de cette manière que les disciples de Jésus connaîtront quelque chose de sa joie. Dieu n'est pas là d'abord pour répondre aux demandes et aux angoisses des hommes. Dieu n'est pas là d'abord pour satisfaire nos demandes humaines. Jésus veut éveiller dans le cœur des humains un amour authentique de Dieu, c'est-à-dire que Jésus veut amener les humains à être attentifs à Dieu lui-même et non pas d'abord à être attentifs à lui pour en obtenir quelque chose. Pourquoi ? Cela veut dire que Jésus veut amener les humains à reconnaître en Dieu même un désir d'être aimé par les hommes. Le but de Dieu dans la création était de créer un être conscient - au terme d'une longue évolution peut-être -, capable un jour de mener avec lui, Dieu, une réciprocité d'amour qui n'aura pas de fin.

     Entre l'Ascension et la Pentecôte, nous vivons une neuvaine de préparation au don de l'Esprit Saint. On ne peut jamais accorder assez de place à l'Esprit Saint. Dans l'histoire du monde, les quelque trente ans de la vie de Jésus sont comme un bref moment à peine perceptible : quelques paroles, quelques actes, et tout est déjà fini. Et Jésus dit en s'en allant : "Il vaut mieux pour vous que je m'en aille. Quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous conduira vers la vérité tout entière" (Jn 16,7.13). La maigre révélation en paroles et en actes des quelque trente ans de la vie de Jésus s'ouvre sur des dimensions qui sont confiées au seul Esprit de Dieu. (Avec Fiches dominicales, Paul Ricoeur, Frère Emmanuel de Taizé, AvS, HUvB).

 

31 mai 2009 - Pentecôte - Année B   (Professions de foi)

Évangile selon saint Jean 15, 26-27; 16, 12-15

     Un petit mot d'abord à l'adresse de ceux qui font profession de foi aujourd'hui. C'est quelque chose que je raconte souvent pour la célébration d'un baptême. Mais c'est tout à fait aussi de circonstance un jour de profession de foi.

     Quand tu es né et qu'on t'a baptisé, ce sont tes parents qui ont choisi pour toi. Tu n'étais donc pas libre. Mais le baptême nous fait entrer dans la vie de Dieu. Pourquoi attendre l'âge de quinze ans pour donner à l'enfant la grâce d'être citoyen du ciel ? Tu es Français à ta naissance sans que tu aies jamais choisi la France. On t'a fait apprendre la langue française sans que tu l'aies voulu. On n'attend pas ta quinzième année pour te donner une patrie et une langue. La France est ta patrie terrestre; de même l’Église chrétienne est ta patrie céleste. Quant à la profession de foi que tes parents ont faite à ta place le jour de ton baptême alors que tu ne pouvais pas comprendre et que tu n'étais pas libre, lorsque tu arrives à l'âge raisonnable, tu peux la renouveler.

     Eh bien, ce jour est arrivé de renouveler la profession de foi du baptême. Mais ce qu'il faut ajouter maintenant, c'est une question. Qu'est-ce qu'on sait de la foi chrétienne à douze ans ? Qu'est-ce qu'on sait de la vie ? On n'arrête pas d'aller à l'école à douze ans. On va à l'école aujourd'hui jusqu'à seize ans au moins, souvent jusqu'à vingt ans et au-delà pour acquérir une formation, une profession, un métier, avec l'espérance de trouver ensuite un travail. Ce qu'on sait de la foi chrétienne à douze ans, ce n'est pas faux, mais c'est un tout petit début. Pour qu'une foi chrétienne puisse tenir, il est nécessaire que l'approfondissement de la foi chrétienne se poursuive tout au long des études : collège, lycée, écoles techniques et professionnelles, université, pour que le niveau des connaissances chrétiennes et de la vie chrétienne vécue demeure toujours à peu près au niveau intellectuel des connaissances qu'on acquiert dans les études profanes. Sinon, encore une fois, la foi chrétienne ne peut pas tenir debout. Dieu a créé l'homme intelligent et il veut que l'homme aille vers lui avec toute son intelligence.

     Je rencontrais un jour un couple pour préparer un baptême. La maman se disait croyante, le papa se disait incroyant. Et il avait éprouvé le besoin de justifier son incroyance : "Vous savez, moi, je suis plutôt scientifique !" En fait pour tout bagage scientifique, il avait un bac S. Et il avait arrêté là ses études pour devenir préparateur de commandes ! Qu'est-ce qu'il faut dire à cela? Je n'ai pas répondu tout de suite. Dans un premier temps, ce qu'on peut dire, c'est qu'il y a beaucoup de scientifiques authentiques qui sont chrétiens, et des chrétiens motivés, et leurs connaissances scientifiques ne les empêchent pas du tout d'être chrétiens. Mais il est évident qu'un adulte qui n'a gardé vaguement que quelques vagues connaissances de la foi chrétienne de son enfance, cet adulte ne peut pas tenir la foi chrétienne pour quelque chose de valable et de sérieux.

     On pourrait appliquer un mot de l'évangile d'aujourd'hui à l'adresse de ceux qui font profession de foi aujourd'hui. C'est Jésus qui disait : "J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l'instant vous n'avez pas la force de les porter". A douze ans, il y a encore beaucoup de choses concernant la foi chrétienne qu'on n'a pas la force de porter, de comprendre. Qu'est-ce qu'on sait de la foi chrétienne à douze ans ? Ce qu'on sait ? L'essentiel peut-être, si on est sérieux et fidèle et honnête. Je connais un certain nombre de prêtres et d'évêques qui, à douze ans, savaient déjà qu'ils voulaient devenir prêtres. Cela ne veut pas dire que tous les garçons qui à douze ans pensent à devenir prêtres deviendront prêtres un jour. A douze ans, on a encore un long chemin à parcourir avant de devenir prêtre, et il se peut qu'en cours de route on nous dise qu'au fond ce n'est pas notre voie, que Dieu nous veut ailleurs. Mais à douze ans, un certain nombre de prêtres savaient déjà qu'ils désiraient devenir prêtres.

     A douze ans comme à quatre-vingts ans, il y a une prière essentielle qu'il faut faire tous les jours : "Mon Dieu, qu'est-ce que tu attends de moi aujourd'hui? Mon Dieu, toute ma vie est devant toi, cinquante ans de vie ou vingt ans de vie : qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Montre-moi mon chemin. Que tout se passe comme tu le veux". C'est ce qu'a fait la Mère de Jésus, Marie, elle a tout mis au service de Dieu : son âme et son corps, quand elle a dit à l'ange : "Je suis la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi selon ta parole". Qu'est-ce que c'est qu'une foi vivante? C'est quelque chose comme la foi de Marie, la Mère de Jésus. La foi, c'est quand on s'adresse à Dieu comme à quelqu'un, comme à un suprême quelqu'un. En d'autres termes, plus compliqués : une foi vivante, c'est avant tout une relation interpersonnelle à vivre intensément avec Dieu.

     Qu'est-ce que Dieu va me demander aujourd'hui ? Un cardinal, qui ne dit pas son nom, raconte comment le cardinal Ratzinger est devenu le pape Benoît XVI. Le cardinal Ratzinger avait plus de soixante-quinze ans et il avait demandé déjà plusieurs fois à Jean-Paul II de le décharger de ses fonctions à Rome pour qu'il puisse vivre une retraite paisible et qu'il ne soit plus constamment bousculé par tous les soucis de sa charge. Et le cardinal qui ne dit pas son nom dit ceci : "Je sais que le cardinal Ratzinger a souffert de devenir Benoît XVI. Je le sais parce que cela se lisait dans ses yeux quand il a vu venir l'inéluctable pendant la vacance du siège, et il en a tremblé. Cela veut dire qu'après la mort de Jean-Paul II il y a eu beaucoup d'échanges entre tous les cardinaux qui devaient élire le nouveau pape. Et le cardinal Ratzinger a bien compris à ce moment-là que beaucoup de cardinaux avaient l'intention de voter pour lui. Et alors notre cardinal anonyme nous dit que le cardinal Ratzinger a souffert de devenir Benoît XVI. Cela se lisait dans ses yeux. Il en a tremblé.

     "Mon Dieu, qu'est-ce que tu attends de moi aujourd'hui?" Pour le cardinal Ratzinger, ce sont les autres cardinaux qui lui ont demandé un service, celui de devenir pape. Et le cardinal Ratzinger en a tremblé, mais il a dit oui à ce que Dieu lui demandait. A douze ans comme à quatre-vingts ans, la foi vivante, c'est dire oui à Dieu chaque jour. Mais :"Viens à mon aide. Guide-moi sur le chemin que je dois prendre". (Avec Jean Guitton, Olivier Le Gendre, AvS).

 

7 juin 2009 - Fête de la sainte Trinité - Année B

Évangile selon saint Matthieu 28, 16-20

     Cet évangile, ce sont les toutes dernières lignes de l'évangile de saint Matthieu. Jésus ressuscité se présente ici comme le Roi Messie qui dispose du pouvoir divin : "Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre". Jésus n'est pas seulement le Messie d'Israël, sa royauté est universelle, elle s'étend à toutes les nations : "De toutes les nations faites des disciples".

     Mais Jésus ne s'impose pas de lui-même à toutes les nations. C'est à ses disciples qu'il confie la mission de le faire connaître. C'est une tâche gigantesque qui dépasse de beaucoup les possibilités humaines de ces quelques hommes. Alors Jésus ajoute (c'est son dernier mot) : "Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde".

     Ce qu'on retient surtout de cet évangile en cette fête de la Sainte Trinité, c'est la mission confiée aux apôtres de baptiser tous les hommes au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Pourquoi au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ? Saint Paul nous le dit : c'est parce que nous sommes invités à entrer dans la vie même de Dieu ; tous les hommes sont invités à vivre en communion avec Dieu. Et l'amour des croyants pour Dieu, l'amour des chrétiens pour Dieu Trinité les pousse à porter sa vérité aux non-croyants.

     Si quelqu'un se trouve à la place où Dieu veut qu'il soit, alors il est sûr de lui... Sûr d'une certitude que Dieu lui donne, une certitude qui n'est pas concevable humainement. C'est une certitude qui porte en elle le mouvement de la réponse : le oui à la volonté de Dieu et l'engagement sur le chemin préparé par Dieu. Douze hommes pour évangéliser le monde entier, ce n'est pas raisonnable, ça dépasse les forces humaines. C'est pour cela que Jésus ajoute : "Je serai avec vous tous les jours". Et les disciples de Jésus doivent aussi être avec lui tous les jours... Être avec lui tous les jours aussi pendant un certain temps dans la prière. Sinon ils ne vont plus entendre la voix et les désirs de Dieu, ils ne feront plus que ce qu'ils désirent eux-mêmes.

     Mère Teresa disait : "Si le Seigneur veut que nous réalisions quelque chose, il ne manquera pas de nous donner les moyens de l'accomplir. S'il ne nous les donne pas, cela indique que notre projet n'est pas conforme à sa volonté. En ce cas, nous y renonçons". En disant cela, Mère Teresa nous apprend beaucoup de choses. Si quelque chose vient de Dieu, cela se fera. Si Dieu ne nous donne pas les moyens de réaliser quelque chose, cela veut dire que notre projet n'est pas conforme à sa volonté. Mère Teresa (avec toute la tradition d'ailleurs) nous fait comprendre ici en profondeur l'évangile et le dessein de Dieu sur le monde et sur chacune de nos vies.

     Pourquoi baptiser tous les hommes au nom de Dieu Trinité ? Parce que Jésus est venu nous dire le chemin, le chemin vers Dieu. Et en nous disant le chemin vers Dieu, Jésus a révélé aussi au monde le mystère de l'homme. Mais il y a toujours deux grandes familles d'esprit qui s'affrontent. Il y a ceux qui pensent que l'homme n'est vraiment lui-même que par la foi en Dieu, que dans la reconnaissance de Dieu. Et d'autre part ceux qui pensent qu'on ne peut être homme en vérité que si on refuse l'idée de Dieu. Le fond même de l'athéisme est d'affirmer que l'homme ne devient adulte que le jour où il assume tout seul son avenir et le jour où il ne se tourne plus désormais vers un autre, vers Dieu, pour en attendre secours et aide. Cet argument des sans-Dieu est corrosif : pour être adulte, il faut se passer de Dieu.

     Pour nous, chrétiens, c'est le contraire qui est vrai : on ne peut pas comprendre le mystère de l'homme en dehors du mystère de Dieu. Comme le disent tous les vrais théologiens et les vrais croyants de notre temps : "Nous respectons les athées, nous respectons les sans-Dieu, mais pour nous l'athéisme nous apparaît comme une mutilation de l'homme". Tout le problème alors est sans cesse pour nous chrétiens de nous assurer de la solidité de nos bases.

     La révélation que Dieu a faite de lui-même est infiniment complexe, ce qui est compréhensible si Dieu, c'est l'Infini. C'est infiniment complexe, mais les plus petits y ont accès, et les plus grands aussi peuvent s'y sentir à l'aise. Dieu veut être aussi bien un Dieu proche qu'un Dieu lointain. Il est proche : "Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde". Il est lointain pour ceux que l'orgueil ou le scepticisme tiennent loin de lui. Il est proche pour les humbles, pour ceux qui sont prêts à l'entendre.

     Dieu nous a créés de telle sorte que pour être nous-mêmes nous devons entendre la Parole de Dieu. Il nous en a donné le pouvoir et aussi le devoir. Avec la foi, Dieu nous a donné le pouvoir d'entendre, et toutes nos petites excuses n'y changent rien. La table de la foi demeure toujours garnie, que l'invité se présente ou se dérobe sous mille prétextes et excuses. (Avec Mère Teresa, Jean Daniélou, AvS, HUvB).

 

14 juin 2009 - Fête du Corps et du sang du Christ - Année B

Évangile selon saint Marc 14, 12...26

     La scène se passe le jour où l'on immole l'agneau pascal, une fois par an. On immole l'agneau pascal et on le mange tous ensemble. On offre à Dieu l'agneau pascal et on le mange tous ensemble pour être en communion avec Dieu. C'est un repas sacré, un vrai repas.

Au cours du dernier repas de Jésus avec ses disciples, où l'on mangeait l'agneau pascal, Jésus essaie de faire comprendre à ses disciples que l'agneau pascal, c'est lui. C'est lui qui va être immolé, sacrifié à Dieu, une fois pour toutes. Et il faudra que les siens se nourrissent de son corps et de son sang, comme ils se nourrissent de l'agneau pascal ce soir-là.

     Mais l'agneau pascal que les disciples de Jésus devront manger, ce sera du pain et du vin consacrés. On se demande ce que les disciples ont bien pu comprendre le soir du dernier repas quand Jésus a dit sur le pain : "Ceci est mon corps". Et quand il a dit sur le vin : "Ceci est mon sang". On se demande comment s'est fait le passage entre ce dernier repas de Jésus avec les siens et la première eucharistie des disciples après le départ de Jésus.

      Toujours est-il que très vite les premiers chrétiens ont su ce que nous a transmis saint Paul : "Le pain que nous rompons n'est-il pas communion au corps du Christ? La coupe de vin que nous bénissons, n'est-elle pas communion au sang du Christ ?" (1 Co 10, 16). Nous prenons le pain et le vin consacrés pour entrer en communion avec le Seigneur Jésus. Et saint Paul ajoute : il y en a qui entrent en communion avec les démons parce qu'ils mangent de la viande sacrifiée aux idoles. Nous, avec le pain et le vin consacrés, nous entrons en communion avec le Seigneur Jésus.

     Les saints nous disent que la plus grande audace d'amour du Seigneur Jésus a peut-être été la fondation de l’Église. On peut ajouter que l'eucharistie du pain et du vin consacrés est une autre grande audace de l'amour du Seigneur Jésus. Dieu fait sa demeure en l'homme : nous lui demandons qu'il prenne possession de nous et de toutes nos activités. C'est vrai de toute prière d'ailleurs. L'essentiel de la prière consiste toujours d'abord à s'offrir à Dieu, à se laisser conduire par lui et remplir par lui. Qu'il prenne possession de nous et qu'il se serve de nous comme il l'entend.

     C'est tout simple apparemment de recevoir la communion, mais les saints nous disent : "Rien ne demande plus d'effort que de prier". Et le temps de la communion est un temps de prière plus intense que les autres. Rien ne demande plus d'effort que de prier... parce que prier, c'est d'abord s'offrir à Dieu. On peut dire d'une manière légère que l'eucharistie est un mystère et donc qu'on ne doit pas chercher à comprendre. Mais c'est tout le contraire qui est vrai : dans les choses de Dieu, le mystère, ce n'est pas quelque chose qu'on ne peut pas comprendre, c'est quelque chose qu'on n'a jamais fini de comprendre. Ces choses se disent et s'écrivent fréquemment aujourd'hui.

     C'est quoi le royaume de Dieu, c'est quoi le paradis? Le royaume de Dieu, ce n'est pas un lieu. Le paradis, ce n'est pas un lieu. Le royaume de Dieu, c'est Jésus lui-même. Le paradis vivant, c'est Jésus lui-même. On pourrait dire que le ciel dont parlent les chrétiens est absorbé en Dieu. Le paradis de Dieu s'efface devant le Dieu du paradis.

     Et communier, c'est recevoir Dieu en soi, dans sa maison. Mais pour recevoir Dieu comme il faut, pour nous présenter devant Dieu comme il faut, personne ne peut faire l'économie d'une purification. Et les saints nous disent ici, avec toute la tradition, que nous sommes incapables de voir nos propres taches et de nous en débarrasser. Il faut que le Créateur vienne achever son œuvre en nous. Et un saint Jean de la croix, par exemple, nous avertit que, pendant cette purification, nous endurons mille morts. Et alors pour la première fois peut-être nous crierons vers Dieu de toutes forces en toute vérité : "Des profondeurs, je crie vers toi, Seigneur".

     Un Père du désert nous dit : "Rien ne demande plus d'effort que de prier". Mais prier, c'est parfois aussi se reposer en Dieu. Un dominicain de notre temps, le P. Garrigues, raconte qu'à l'âge de cinq ans il avait vu se mère assise dans un fauteuil, les yeux fermés. Et le petit garçon avait cru qu'elle était morte. Elle priait. Et le garçon lui avait dit : "Non, tu ne pries pas". Car, pour lui, prier, c'était dire une prière comme il le faisait le soir avec elle avant de se coucher. Sa mère priait, les yeux fermés, et il croyait qu'elle était morte. Prier, c'est aussi se reposer en Dieu, et justement, pourquoi pas, quand on vient de communier.

     On peut dire qu'à chaque messe il se passe quelque chose non seulement pour l’Église, non seulement pour le chrétien qui y participe, mais aussi, en toute vérité, pour le Seigneur Jésus. La meilleure comparaison qu'on peut utiliser pour dire ce qui se passe dans la communion, c'est de la comparer aux rencontres du Ressuscité avec Marie-Madeleine au tombeau le matin de Pâques, avec les disciples d'Emmaüs, avec Thomas, avec tous les apôtres. Par l'eucharistie, le Seigneur Jésus éternel devient le contemporain de son Église et de chaque chrétien, sans être pour autant soumis au temps terrestre. (Avec Jean de la croix, un Père du désert, François Varillon, Henri de Lubac, Jean-Miguel Garrigues, AvS, HUvB).

 

21 juin 2009 - 12e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 4, 35-41

     Au soir d'une journée où Jésus a beaucoup parlé, il souhaite trouver un peu de calme. Jésus se trouvait peut-être dans une barque et c'est de là qu'il avait parlé à la foule restée sur la rive. Pour trouver la paix, il ne faut pas descendre à terre. Allons plutôt de l'autre côté du lac. C'est ce que font les apôtres et Jésus s'endort tout de suite.

     Et voilà que le temps change brusquement : grand vent et tempête. C'est sérieux, c'est grave, ça devient dangereux pour la barque et surtout pour les hommes qui y sont. On réveille Jésus en catastrophe : on coule ! Et Jésus ordonne à la mer de se calmer : Silence, tais-toi ! Et il dit à ses disciples : Pourquoi avoir peur? Et les disciples sont stupéfaits : comment se fait-il que Jésus puisse apaiser une tempête en disant deux mots. On n'a jamais vu ça ! Personne ne peut faire cesser une tempête, ni d'ailleurs en provoquer une. C'est quelque chose qui va marquer pour toujours l'esprit des disciples. Pourquoi Jésus a-t-il ce pouvoir d'apaiser une tempête ?

     Mais pourquoi aussi s'endort-il justement avant la tempête? Et il dort si fort que même la tempête ne le réveille pas. On trouve la question dans un psaume de l'Ancien Testament. C'est une prière à Dieu, une question angoissée : "Pourquoi dors-tu, Seigneur? Réveille-toi". C'est dans le psaume 43 :"Pourquoi dors-tu, Seigneur?" C'est sûr pour les disciples dans la barque : on va couler, on ne peut rien faire, on ne peut rien faire contre les éléments déchaînés.

     Un jour, les disciples auront l'impression de couler tout à fait. C'est le jour où Jésus est mort. Jésus s'est endormi d'un sommeil pour toujours. Sa barque a coulé. Il n'y a que lui qui est mort. Les disciples sont restés sur la rive, ils sont toujours vivants. Mais lui, Jésus, il est mort, crucifié par les Romains à la demande des chefs juifs. Et ça a duré trois jours. Les disciples n'étaient pas morts comme Jésus et avec Jésus. Mais en eux il y avait quelque chose qui était mort, leur cœur était mort. Ils n'y comprenaient plus rien. Pour eux, il était évident que Dieu était avec Jésus, que Jésus avait un immense pouvoir sur Dieu. Et voilà que Dieu l'avait abandonné. Vraiment tout s'était écroulé dans leur tête.

     Et trois jours après la mort de Jésus, Dieu va leur prouver aux disciples, qu'il est toujours capable de calmer les tempêtes, et même plus encore qu'il est capable de ressusciter les morts. Comment est-ce possible ? On ne sait pas le comment, mais on constate le résultat : la mer subitement devient calme; Jésus était mort et, subitement, il se présente à ses disciples comme vivant. Jésus nous invite à aimer l'invisible de Dieu. Et c'est en voyant tout ce qui est visible dans le monde que nous sommes amenés à aimer l'invisible de Dieu. Le visible qu'il y a dans le monde, c'est aussi le prochain, les autres. Et dans les autres, dans le prochain, l'essentiel, ce sont ses souhaits et ses désirs, ses efforts vers Dieu.

     Le soir du vendredi saint, le soir de la mort de Jésus, les disciples avaient tout perdu ; ils avaient perdu aussi leurs illusions. On ne sait même pas s'ils avaient encore la force de prier avec le psaume : "Du fond de l'abîme, je crie vers toi, Seigneur". Le soir de la mort de Jésus, les apôtres avaient perdu ce qui faisait la richesse de leur vie, ce qui était le sens de leur vie : la présence de Dieu en Jésus. Et c'est dans leur infinie pauvreté que Dieu a été les chercher. C'est dans leur infinie pauvreté que Dieu les a ouverts à l'imprévisible de la grâce, à l'imprévisible de la résurrection de Jésus.

     L'eucharistie aussi, c'est l'imprévisible de la grâce. Jésus donne au pain et au vin consacrés la puissance d'une présence divine qu'aucune religion ne donne à ses symboles cultuels. En mangeant le pain eucharistique, le croyant a part à la vie divine de Jésus, à la vie divine du Ressuscité. Comment est-ce possible? C'est tout aussi impossible qu'une tempête apaisée et une résurrection d'entre les morts. Et les disciples ont constaté qu'une tempête pouvait s'apaiser en un instant et que Jésus mort était toujours vivant... en Dieu.

     La prière, c'est l'apprentissage de l'espérance. "Si personne ne m'écoute plus, Dieu m'écoute encore. Si je ne peux plus parler à personne, je peux toujours parler à Dieu. S'il n'y a personne qui peut m'aider, Lui peut m'aider. Si je suis tombé dans une extrême solitude, celui qui prie n'est jamais seul". C'est le pape Benoît XVI qui nous dit ces choses. "Si personne ne m'écoute plus, Dieu m'écoute encore". Etc.

     Par le fait de la résurrection de Jésus, une énergie a été définitivement enfouie dans le monde. Et cette énergie tend vers l'avant. Car par la résurrection des morts, le Seigneur Jésus dépasse toutes les plus grandes utopies du monde. Quelle utopie terrestre serait capable de nous ramener le passé, la mort, les milliards de morts qui nous ont précédés et, pire encore, leurs affreuses souffrances ? Et cette expérience la plus utopique est enracinée dans le cœur des croyants par la résurrection de Jésus. "Pourquoi avoir peur?", nous dit Jésus aujourd'hui. J'ai vaincu et la tempête et le monde et Satan et la mort. (Avec Antoine Vergote, Benoît XVI, AvS, HUvB).

 

28 juin 2009 - 13e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 5, 21-43

     Voilà un homme qui vient trouver Jésus parce que sa fille est vraiment très malade. Et Jésus suit cet homme malgré toute la foule qui l'entoure. Et cette foule, c'est vraiment une cohue. Ce qui fait qu'une femme, anonyme, arrive à toucher le vêtement de Jésus sans rien dire et sans se faire remarquer. Et aussitôt, c'est le miracle silencieux : cette femme sait qu'elle est guérie.

     Plus d'une fois, quand Jésus a guéri quelqu'un, il lui recommande de n'en rien dire à personne. Ici, c'est le contraire qui se passe. Cette femme ne demande pas de publicité. Elle sait qu'elle est guérie, c'est l'essentiel. Et elle voudrait bien s'éclipser comme elle est venue, anonyme, dans la foule. Mais ce jour-là, c'est Jésus qui veut parler du miracle. Le miracle s'est produit comme à l'insu de Jésus. A son insu ou de son plein gré, c'est le moment de se poser la question. On ne lui a rien demandé explicitement, on a simplement touché son vêtement. Mais c'est la cohue autour de Jésus, et tout près de Jésus, et tout contre Jésus. Alors, il y a un tas de gens qui sont en contact avec son vêtement. Et Jésus demande : "Qui m'a touché?" Pour les apôtres, c'est une question qui n'a pas de sens : tout le monde frôle les vêtements de Jésus.

     C'est vrai, il y a un tas de gens qui frôlent les vêtements de Jésus comme ça arrive dans les cohues. C'est vrai, mais il y en a une qui s'est approchée avec une intention particulière. Et Jésus a senti qu'une force était sortie de lui. Il y a en lui quelque chose qui a entendu la prière secrète de cette femme. Pourquoi Jésus veut-il que cette femme raconte ce qui lui est arrivé ? Pourquoi ? Jésus ne fait pas de grands discours ici avec cette femme, mais ce qu'il nous apprend avec force et sans paroles, c'est que la plus petite prière, même la prière la plus cachée et la plus secrète, Dieu l'entend. Cela ne veut pas dire que toute prière fervente qu'on fait sera exaucée dans le sens où nous l'entendons. Mais ce que Jésus nous dit, c'est que toute prière vraie, faite du fond du cœur, Dieu l'entend. Et Dieu y répond à sa manière : dans le sens de notre demande ou autrement, c'est son mystère à lui.

     Puis Jésus va rendre la vie à la fille de douze ans, la fille de Jaïre. Jaïre n'avait pas demandé à Jésus de ressusciter sa fille, il lui avait demandé d'aller la guérir. Et Jésus lui montre ici qu'il peut faire plus que guérir. On ne sait pas ce qu'est devenu Jaïre, on ne sait pas ce qu'est devenue la femme anonyme qui a été guérie. En tout cas, pour eux deux, et pour beaucoup d'autres sans doute, le ciel s'est un peu ouvert ce jour-là. Dieu est capable de ces choses. Il tient vraiment toutes choses en sa main. Dieu est bon. Dieu, c'est la patrie définitive de l'homme et de la femme. Ce jour-là, cet homme et cette femme ont vraiment touché Dieu, ils l'ont touché avec toute leur foi. Dieu s'est laisser toucher par eux.

     Comment est-ce possible que cette femme soit guérie ? Comment est-ce possible que cette fille de douze ans reprenne vie ? Une fois de plus, on constate le fait. Personne ne peut dire le comment. Le comment, le mystère, c'est ce qui est réservé à Dieu, ce que Dieu se réserve. "Car aucun homme, aussi sage soit-il, ne peut tout comprendre". La femme anonyme dans la foule fait un geste banal et il en sort un miracle. Ce geste banal déclenche en Jésus une force, déclenche la force de Dieu. L'une des leçons qu'on peut tirer de l'événement, c'est qu'il ne faut pas prononcer à la légère le nom de Dieu, il ne faut pas le prononcer en vain, même dans des expressions et des interjections devenues banales. Nous sommes invités au respect des choses sacrées et des paroles sacrées.

     Ce que nous apprend la femme anonyme dans la foule, ce sont les trois éléments de la prière vraie. D'abord une attention forte à Jésus, à Dieu : un seul but pour la femme : toucher le vêtement de Jésus. Ensuite une parole, même une parole tout intérieure et toute secrète, un désir fort. Enfin : un temps réservé pour cette prière ; cette femme a dû quitter sa maison et sa famille et son ménage, et se faufiler dans la foule, et s'approcher de Jésus. Un temps pour Dieu.

     Cette femme anonyme dans la foule était tout orientée vers Dieu. Personne dans la foule ne pouvait s'en douter. Elle était un pur désir. Et ce désir était connu de Dieu. Jésus n'a rien demandé à cette femme après sa guérison, ni avant; il aurait pu lui demander de faire de grandes neuvaines et de grands pèlerinages. Et il est sûr que cette femme aurait accepté n'importe quoi si c'était Jésus qui le lui demandait. Elle était prête à tout. Il arrive que le ciel demande de grandes prières et de grands pèlerinages. La prière, c'est cela aussi : cette femme était prête à se remettre entre les mains de Dieu ; elle a fait tout ce qui était en son pouvoir, et elle a franchi l'abîme. Et son désir et son soupir étaient eux-mêmes une réponse à une inspiration de l'Esprit Saint. (Avec Théodule Rey-Mermet, Jean-Yves Calvez, AvS, HUvB).

 

5 juillet 2009 - 14e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 6, 1-6

     "Jésus est parti pour son pays". Son "pays", c'est Nazareth, la ville ou le village où il a vécu toute son enfance et sa jeunesse. Tout le monde connaît Jésus à Nazareth. On le connaît depuis toujours. Il est charpentier.

     Comme tout juif pieux et instruit, Jésus peut commenter l’Écriture lors de l'office du sabbat à la synagogue. C'est la première fois peut-être qu'il le fait après avoir été absent pendant un certain temps. Et les gens de Nazareth sont étonnés de la manière de parler de Jésus. Ils ne savaient pas que ce charpentier était capable de parler comme ça des choses de Dieu, de commenter comme ça l’Écriture. Où est-ce qu'il a appris tout ça ? D'où lui vient cette sagesse ?

     Et puis on sait aussi que Jésus a fait des miracles dans la région. Il y en a qui pensent et qui disent que ça vient du diable. Jésus est étonné de leur manque de foi. Et Jésus en tire la leçon : "Un prophète n'est méprisé que dans son pays, sa famille et sa propre maison". Six siècles avant le Christ, le prophète Ézéchiel avait fait la même expérience. Et Dieu lui-même avait averti Ézéchiel que tout le monde ne lui ferait pas bon accueil, même s'il parlait aux gens de la part de Dieu. Il y en a qui écouteront et d'autres qui refuseront d'écouter.

     Saint Paul a fait la même expérience : il est conscient de la force du message qu'il a reçu de Dieu, des révélations qu'il a reçues. Mais cela ne veut pas dire que tout le monde est prêt à l'entendre. Et le Seigneur Jésus fait comprendre à saint Paul que la puissance de Dieu se déploie dans la faiblesse.

Ézéchiel, Jésus, Paul : il y a une constante dans la révélation de Dieu : d'un côté, il y a la puissance de Dieu ; de l'autre, il y a la faiblesse des messagers, et même de Jésus. Même Jésus ne peut pas forcer les gens à croire. Il y a une puissance de Dieu et il y a une humilité de Dieu. En Dieu même il y a aussi puissance et humilité.

     Saint Pierre, dans sa deuxième Lettre, commence par une salutation à l'adresse de ses destinataires et il leur dit : "Que la grâce et la paix vous viennent en abondance par la connaissance de Dieu et de Jésus, notre Seigneur". Saint Pierre n'a pas besoin ici de parler de l'Esprit Saint. C'est l'Esprit Saint qui inspire cette deuxième Lettre. Et de lui-même, l'Esprit Saint se tient comme en retrait pour diriger toute l'attention sur le Père et sur le Fils. On peut être rempli de l'Esprit Saint sans parler de l'Esprit. Saint Pierre s'efforce de transmettre ce que l'Esprit lui inspire. Là où l’Église remplit son ministère dans la prière et l'humilité, elle est unie à l'Esprit.

     Parmi tous les gens qui écoutent le Seigneur Jésus à Nazareth, qui écoutent le prophète Ézéchiel, qui écoutent saint Paul, qui écoutent l’Église, il y a des gens dont l'Esprit Saint a ouvert le cœur et l'intelligence pour entendre et comprendre les paroles de Dieu, et il y a des gens dont le cœur et l'intelligence retent bouchés. Pourquoi ?

     Qu'est-ce que c'est que la foi ? La foi, c'est laisser Dieu être Dieu. La foi, c'est se laisser entraîner dans le monde de Dieu, au-delà de ce monde-ci. La foi, c'est faire ce que faisait Jésus : être tourné constamment vers le Père invisible. Jésus a toujours conscience qu'il est venu au nom du Père ; Jésus ne compte pas sur lui-même mais sur cet Autre qui est invisible. Sa doctrine à lui, Jésus, n'est pas de lui, elle est du Père. Il attend tout du Père. Il ne vit que tourné vers le Père. "Père, entre tes mains, je remets mon esprit". Jésus nous montre ce que c'est que croire : vivre par un Autre, être par un Autre. Croire, c'est admettre qu'il y a en l'homme une dimension qui dépasse l'expérience quotidienne. Croire, c'est croire en quelqu'un qui est esprit, quelqu'un qu'on adore en esprit et vérité, au-delà de l'expérience ordinaire. Croire, c'est laisser Dieu être Dieu... Il y en a qui acceptent, il y en a qui refusent... Mais Dieu ne capitule pas devant l'homme qui ne veut pas le laisser être Dieu. Dieu ne capitule pas, il attend son heure.

     Le christianisme, c'est d'abord un don de Dieu aux hommes. Et parce que Dieu n'est pas un donateur mesquin, c'est le don le plus merveilleux qu'on puisse imaginer : "Voici que je vous annonce une grande joie". La seule attitude critique valable de celui à qui on offre ce don, c'est l'attitude d'un cœur comblé qui s'empresse de dire merci. Le don de Dieu, c'est Dieu lui-même et, pour recevoir ce don, on doit se faire soi-même tout entier oui, merci et accueil. (Avec Fiches dominicales, Aimé Becker, Jean-Yves Calvez, AvS, HUvB).

 

12 juillet 2009 - 15e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 6, 7-13

     Pour la première fois, Jésus se sépare de ses disciples. Jusqu'à présent, ils ont toujours été avec lui. Ils ont entendu Jésus parler aux foules de Galilée. Ils ont vu comment il guérissait des malades et exorcisait des possédés. Maintenant Jésus va associer ses disciples à sa mission. Et il les envoie deux par deux. Ils ne doivent pas simplement dire ce que Jésus a dit et fait. Jésus leur donne un pouvoir sur les forces du mal. Les disciples ne doivent pas s'encombrer de choses inutiles. Ils ne doivent garder que l'essentiel : la Parole de Dieu.

     Sept ou huit siècles avant le Christ, le prophète Amos avait aussi une Parole de Dieu pour les habitants de son pays. Mais ça ne plaisait pas à tout le monde. Alors il y a un prêtre de ce pays qui a dit à Amos : on t'a assez entendu, va faire le prophète ailleurs, mais ici, laisse-nous tranquilles. Amos était un vrai prophète de Dieu et il a répondu simplement ce qui s'était passé dans sa vie. "Je n'étais pas prophète du tout. Je gardais les vaches et je cultivais des figuiers. J'avais un bon métier. Mais Dieu m'a pris quand j'étais derrière mon troupeau. Il m'a dit : Je veux que désormais tu sois mon prophète; je veux que tu dises au peuple ce que je veux leur faire connaître. Je vais mettre mes paroles dans ta bouche". C'est aussi simple que ça. Aussi simple et aussi grandiose. Dieu est toujours capable de prendre un homme à son service ; un homme ou une femme.

     Jean-Marie Vianney, le curé d'Ars, c'est le dernier de tous les curés de France ; il n'était pas très doué pour les études, pour apprendre du latin, et de la philosophie, et du dogme, et de la morale, et tout ça en latin. Mais lui aussi, Dieu a été le chercher derrière ses vaches. Et il en a fait une espèce de prophète. Il est resté dans sa paroisse, mais ce sont les gens qui ont couru vers lui pour entendre une parole de Dieu, et pour se faire guérir par lui, pour que leur âme soit guérie.

     Saint Jacques nous dit dans sa Lettre : "Heureux l'homme qui supporte l'épreuve. Sa valeur une fois reconnue, il recevra la couronne de vie que le Seigneur a promise à ceux qui l'aiment" (Jc 1, 12). Que ce soit les apôtres ou Jean-Marie Vianney, Dieu demande à tous le don de soi à Dieu dans la foi, le don de soi à Dieu dans la vie quotidienne, le don de soi à Dieu dans la patience, dans la patience et dans l'épreuve. Patience pour soi, patience pour la communauté dans laquelle on vit, patience pour l’Église, l’Église qui n'est peut-être plus l’Église qui vient de naître des mains du Seigneur Jésus. Patience pour notre Église telle qu'elle est : divisée en tendances et en sectes, et pourtant avec sa prétention à avoir une valeur universelle absolue.

     L’Église telle qu'elle est aujourd'hui ne correspond peut-être pas à ce qu'on aurait attendu d'elle. Le chrétien se situe entre la patience et l'impatience. On ne peut pas se reposer sur une patience qui nous serait donnée une fois pour toutes. On ne peut pas se reposer sur une foi qui nous serait donnée une fois pour toutes. On ne peut pas se reposer sur un amour qui nous serait donné une fois pour toutes.

     Aujourd'hui dans l'évangile, Jésus envoie ses douze apôtres pour une première mission. Et ça a marché : ils ont chassé beaucoup de démons et ils ont guéri des malades et ils sont tout heureux. Et dans les douze apôtres, il y avait Judas, et ça marchait très bien. Les apôtres avaient la foi. Ils l'avaient reçue. Mais maintenant ils avaient encore et toujours à s'approprier personnellement cette foi, ils devaient apprendre, comme nous tous, à agir de telle sorte que cette foi imprègne lentement leur existence tout entière. Ils avaient encore un long chemin à faire dans la patience, et ce n'était pas gagné d'avance, ni pour Pierre, ni pour Judas.

     C'est quoi la foi pour nous aujourd'hui ? C'est quoi la foi pour tous les hommes aujourd'hui ? C'est consentir personnellement à une invitation, c'est consentir à l'invitation à nous unir à Dieu, pour la vie et pour la mort, à nous unir à Dieu tel qu'il s'est révélé par Jésus Christ. Celui qui s'engage sur ce chemin s'y engage avec toute son existence, et alors toute son existence ne peut que s'en trouver transformée, mais progressivement.

     Beaucoup de saints ont montré de manière convaincante qu'il est possible au chrétien d'exercer une profession et d'avoir des obligations mondaines sans relâcher sa vie de foi et la prière, mais au contraire en les renforçant. Il y a un certain temps, je rencontrais un homme qui habite assez loin d'ici. Il est maintenant jeune retraité, marié, des enfants, des petits-enfants. Je ne vais pas vous dire sa profession, mais il était toujours sur les routes. Et il me disait : "Je voudrais bien être toujours avec Dieu, mais je n'y arrive pas". C'est un homme qui prie beaucoup, qui est toujours à l'affût de lectures qui peuvent nourrir sa foi. Il rend des services aussi dans sa paroisse. "Je voudrais être toujours avec Dieu mais j'y arrive pas"... Cela arrivera bien un jour. Je ne dis pas quand. (Avec Antoine Vergote, AvS, HUvB).

 

19 juillet 2009 - 16e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 6, 30-34

     Dimanche dernier, Jésus avait envoyé ses disciples en mission pour la première fois. Les disciples sont maintenant de retour et ils rendent compte à Jésus de tout ce qu'ils ont fait. Alors Jésus les invite à souffler un peu avant de se remettre en chemin. Il y a une telle foule encore une fois qui se bouscule autour de Jésus qu'on n'a même pas le temps de manger. On est au bord du lac ; la solution : on monte dans une barque et on va dans un lieu désert. Mais quand on arrive au lieu désert, il y a déjà là un comité d'accueil parce que les gens ont fait à pied le tour du lac et ils sont arrivés au lieu désert avant Jésus et ses disciples.

     Et en voyant toute cette foule de gens, Jésus eut pitié d'eux. Qu'est-ce que ces gens attendent de Jésus ? Aujourd'hui, il semble qu'ils n'attendent de Jésus qu'une seule chose : c'est que Jésus leur parle. Alors "Jésus se mit à les instruire longuement". C'est que tous ces gens devaient avoir une certaine faim des paroles de Jésus, de la Parole de Dieu.

     Jésus ne s'appartient pas, Jésus ne s'impatiente pas devant tous ces gens qui sont encore une fois là. Jésus ne se plaint pas. "Un signe habituel de la richesse est d'être, ou de paraître, très occupé". Jésus n'éprouve pas le besoin de jouer la comédie de l'homme très occupé. Il est là pour tous ceux qui ont besoin de lui. Jésus n'est jamais pris au dépourvu par l'événement : il s'adapte. Il ne veut jamais faire autre chose que ce que le Père lui demande dans l'instant présent.

     Nous aussi, nous sommes capables de faire à chaque instant ce que Dieu nous demande. On peut avoir des projets, mais il arrive aussi que ces projets soient bouleversés. Qu'est-ce que Dieu attend de nous alors ? Dieu est toujours disposé à nous donner de son Esprit. Il ne nous donne pas tout son Esprit. Il nous donne de son Esprit. Nous ne recevons pas l'Esprit Saint une fois pour toutes, mais cela dépend de notre situation et des circonstances. On reçoit l'Esprit Saint d'une manière différente à chaque époque de la vie. Dieu nous communique de son Esprit autant que cela lui semble juste. Mais il tient compte aussi de notre accueil. Rarement Dieu nous donne à l'improviste sans tenir compte de notre réponse. La plupart du temps, c'est comme si Dieu attendait notre réponse pour donner à nouveau. Et jamais il ne cessera de donner si nous restons disponibles.

     Pourquoi y a-t-il tant de monde autour de Jésus ? On dirait que tous ces gens sont là surtout pour l'écouter. Pourquoi ? Comme disait un romancier philosophe de notre temps, un philosophe romancier : "L'homme est un être à qui quelque chose est arrivé". Qu'est-ce que ces gens attendaient de Jésus ? Ils attendaient peut-être surtout que Jésus leur explique ce qui leur était arrivé. "L'homme est un être à qui quelque chose est arrivé"... à qui un malheur est arrivé. Le mal, le malheur, est la chose la plus redoutable au monde. Le mal, c'est ce qu'on ne peut pas justifier, quelque chose qui est irrationnel, qui n'est pas raisonnable. Le mal, c'est ce qui n'a pas été prévu, ce qui n'a pas de sens. Dans le plan de la création de Dieu, le mal n'a pas sa place. Et pourtant le mal est là. Il vient de quelque part, il vient d'un inconnu, le démon peut-être. Le mal nous prend par surprise. Le mal, c'est l'adversaire. Le mal désoriente l'homme. Et il essaie d'orienter l'homme par surprise dans une direction qui n'est pas le destin divin auquel l'homme est appelé.

     En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il eut pitié de tous ces gens, et il se mit à leur parler. Comment guérir du mal ? Jésus sait une chose et il le dit de temps en temps, c'est son credo : "Je ne suis pas seul; il y a moi et celui qui m'a envoyé", c'est-à-dire le Père invisible (Jn 8, 10). Et Jésus nous invite à faire comme lui : faire confiance au Père invisible, s'en remettre de tout à lui, au-delà même de la fin de la vie, au-delà de la mort... "Je ne suis pas seul ; il y a moi et celui qui m'a envoyé", le Père invisible. L'un de nos Pères dans la foi, il y a très longtemps avait une toute petite prière qui disait à Dieu : "Que mon sommeil soit habité de ta présence".

     Le philosophe sans Dieu tout à l'heure disait : "L'homme est un être à qui quelque chose est arrivé". Le philosophe croyant dit de son côté : "L'homme est pour lui-même une énigme qui a besoin de Dieu pour être résolue". C'est peut-être pour cette raison que les foules se pressaient autour de Jésus pour l'écouter. Parce que Jésus avait une manière de parler de Dieu qui répondait à toutes les énigmes du monde et de toutes les existences. (Avec JacquesGuillet, Jean-Paul Sartre, Adolphe Gesché, Jean-Yves Calvez, Grégoire de Nazianze, AvS, HUvB).

 

26 juillet 2009 - 17e dimanche - Année B

Évangile selon saint Jean 6, 1-15

     Aujourd'hui c'est le miracle de la multiplication des pains. Il y a là cinq mille hommes qui ont suivi Jésus dans un endroit assez désert, loin des villes et des villages. Et Jésus pose la question à ses disciples : Où est-ce qu'on pourrait acheter du pain pour tous ces gens ? On pourrait penser que chacun n'a qu'à se débrouiller : on n'est quand même pas obligé de nourrir tous ces gens, ils n'avaient qu'à apporter leur pique-nique.

     Il y a vraiment beaucoup de monde : où est-ce qu'on pourrait trouver du pain pour cinq mille hommes ? Jésus pose la question à ses disciples, mais l'évangéliste nous avertit que Jésus pose la question tout en sachant lui-même ce qui va se passer : "Il savait bien ce qu'il allait faire". Et l'évangéliste raconte le miracle très sobrement. Jésus prend les pains (il y avait quand même les cinq pains d’un jeune garçon, et deux poissons), il prie sur ces pains en rendant grâce à Dieu et il les distribue. Et il y en a pour tout le monde. Et il y a même des restes : douze corbeilles. Presque plus de pain au début qu'à la fin.

     Les gens ne sont pas fous et le bouche-à-oreille fait tout de suite savoir à tout le monde qu'au départ il y avait cinq pains et que ça a suffi pour cinq mille hommes. Ce n'est pas possible : ces gens touchent du doigt une fois encore que Jésus a beaucoup de pouvoir sur Dieu pour faire une chose pareille : cinq pains pour cinq mille hommes. Et comment appeler un homme qui a un grand pouvoir sur Dieu ? Dans toute la tradition du peuple juif, on appelle cet homme un prophète.

     Mais dans les Écritures saintes des juifs, les prophètes des temps anciens avaient annoncé de la part de Dieu qu'un jour viendrait un très grand prophète, plus grand que tous les autres. Et le Messie, on ne savait pas trop si ce serait un roi, un prêtre ou un prophète. Mais le soir de la multiplication des pains, les gens se posent la question : est-ce que Jésus ne serait pas ce grand prophète annoncé depuis longtemps ? Et Jésus devine ce soir-là que tous ces gens feraient vite de lui leur roi s'il se laissait faire. Alors Jésus va se cacher dans la montagne. On se demande comment il a fait pour ne pas être suivi.

     Cinq pains, cinq mille hommes. L'un de nos Pères dans la foi disait : "Jésus nous entraîne dans une région d'abondance inépuisable". Aucune nourriture humaine ne pourra jamais combler la faim de l'homme. Le Seigneur Jésus nous invite tous à sa table, dès la vie présente et au-delà de la vie présente. La grâce, c'est le don de Dieu à l'homme. Et Dieu qui a créé l'homme connaît les besoins de l'homme mieux que l'homme lui-même. La grâce aussi est une nourriture de l'homme, elle pénètre à l'intérieur, et elle le remplit au plus profond. La grâce est ouverte à tous, il y en a pour tout le monde. Et le souhait de Dieu, c'est que tous se servent de ses trésors et en jouissent. On peut dire que l'ouverture des trésors de Dieu, c'est cela l'essentiel de la révélation de Dieu qui nous est venue par toute l'histoire du peuple d'Israël et finalement, en plénitude, par la venue du Seigneur Jésus.

     Les cinq mille hommes qui avaient été nourris avec cinq pains avaient deviné que Jésus était un grand prophète. Mais Jésus était encore plus que cela : Jésus a révélé Dieu comme aucun prophète ne l'avait fait. Et les douze apôtres eux-mêmes n'ont compris que plus tard en vérité que si personne n'a jamais vu Dieu, lui, Jésus, qui est dans le sein du Père, qui est tout près de lui, lui, il nous l'a fait connaître (Jn 1, 18).

     Et Jésus a quitté ce monde en confiant sa révélation à ses disciples; ... ses disciples qui sont devenus l’Église répandue dans le monde entier. Et c'est quoi l’Église concrètement ? Une croyante de notre temps, qui était philosophe, disait un peu légèrement et en même temps avec tendresse : "L’Église... un gros animal à prétention divine". Mais la même philosophe ajoutait qu'il y a toujours dans l’Église "un noyau incorruptible de vérité"".

     Cinq pains et cinq mille hommes. Jésus fait travailler ses disciples. Au début, Jésus leur fait distribuer le pain et, à la fin, il leur demande de ramasser les morceaux. Les disciples, c'est l’Église déjà, ce gros animal qui porte un noyau incorruptible de vérité. L’Église n'existe et n'a de sens que par rapport au centre qui est le Seigneur Jésus, Jésus le grand prophète qui est aussi le Fils unique du Père. Nos Pères dans la foi comparaient le Seigneur Jésus au soleil qui illumine tout. Et la lune aussi nous donne parfois de sa lumière. Mais la lumière de la lune ne vient pas d'elle-même, la lumière de la lune vient du soleil. L’Église, c'est comme la lune : si elle nous donne un peu de lumière quand même, la lumière qu'elle nous donne vient du soleil, le Seigneur Jésus, le Fils unique du Père, le Seigneur Jésus qui est capable de nourrir cinq mille hommes avec cinq pains et qui est capable aussi de transformer les hosties de nos eucharisties en sa présence vivante que nous recevons dans la foi. (Avec Fiches dominicales, saint Augustin, Antoine Vergote, Simone Weil, Gustave Thibon, AvS, HUvB).

 

2 août 2009 - 18e dimanche - Année B

Évangile selon saint Jean 6, 24-35

     Nous sommes dans l'évangile de saint Jean. Avec cinq pains et deux poissons, Jésus a nourri une foule importante. Jésus commence maintenant un grand discours sur le pain de vie. La foule a mangé du pain, elle a été rassasiée. Jésus va parler d'un autre pain : le pain de Dieu, le pain de vie.

     Jésus commence par rappeler l'histoire de la manne : c'était notre première lecture tout à l'heure. Qu'est-ce que c'est que cette manne qui tombait pour ainsi dire du ciel dans le désert plus de mille ans avant le Christ ? Des spécialistes des Écritures nous signalent ici que ce qu'on a appelé la manne est dû à la sécrétion d'insectes vivant sur certains tamaris dans la région centrale du Sinaï. Et ce produit se récolte en mai-juin. Pour les Israélites qui mouraient de faim dans le désert, cette nourriture inespérée leur est apparue comme un don de Dieu. Et c'est vrai que ce que la nature produit est aussi un don de Dieu. Mais les Israélites ignoraient au départ qu'ils allaient trouver ce genre de nourriture dans le désert ; c’était une nourriture de misère quand même. C'est après coup, et longtemps après, qu'on va enjoliver les choses et qu'on va trouver à la manne un goût merveilleux, et tout et tout.

     Dieu a pour ainsi dire fait pleuvoir la manne au désert. C'était mieux que rien. Jésus a nourri toute une foule avec deux fois rien : cinq pains et deux poissons. On peut dire aussi que cette foule a été nourrie avec du pain tombé du ciel, comme la manne autrefois semblait aussi tomber du ciel.

     Alors Jésus passe à une autre dimension du pain. Il commence par dire que c'est vrai : c'est Dieu qui donne le pain : la manne au désert autrefois, ou cinq pains pour cinq mille hommes. Mais Dieu - le Père - veut encore donner aux hommes un autre pain. Il le donne déjà : le vrai pain de Dieu, c'est le Seigneur Jésus. "Le pain de Dieu, c'est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde". Moi, je suis le vrai pain de la vie, dit Jésus. Je descends vraiment du ciel. Celui qui vient à moi n'aura plus jamais faim. Jésus apporte une nourriture éternelle, une nourriture spirituelle, une nourriture pour une vie éternelle, pour une vie spirituelle. "Celui qui vient à moi n'aura plus jamais faim", c'est-à-dire : "Celui qui croit en moi n'aura plus jamais faim" parce que je donne une nourriture spirituelle pour une vie éternelle. Jésus a comblé la faim terrestre des cinq mille hommes. Mais il est venu surtout pour combler les attentes les plus profondes des hommes, au-delà des nourritures terrestres.

     Le royaume des cieux, c'est le royaume du Père, du Fils et de l'Esprit Saint. C'est un royaume qui est ouvert au monde parce que Dieu a créé le monde dans le but unique que le monde ait part à la splendeur de son royaume. Il invite les hommes à vivre en communion avec lui, à partager avec lui sa vie éternelle. Jésus est le pain de Dieu qui est descendu dans le monde pour habituer les hommes à vivre avec Dieu.

     Dans l'Apocalypse, il nous est dit que Dieu veut nous donner une manne cachée, et aussi un caillou blanc, un caillou qui porte gravé un nom nouveau que personne ne connaît sinon celui qui le reçoit (Ap 2, 17). Il y a toujours quelque chose de caché dans les paroles de Dieu. Il y a une manne cachée. On ne comprend pas tout, on n'en comprend que peu, parce que ces paroles ont un sens divin. Jésus parle de pain qui descend du ciel : c'est tout le mystère de Dieu qui descend du ciel pour nous ouvrir à l'infini de Dieu.

     En Russie autrefois, il n'y a pas si longtemps, le but avoué du communisme était d'extirper totalement la dimension religieuse de l'homme. On voulait inculquer à l'homme qu'il était un être entièrement et purement social, sans aucune transcendance, puisque Dieu n'existe pas, Dieu est une illusion. Aujourd'hui, dans nos pays, il existe une autre manière d'extirper la dimension religieuse de l'homme : c'est la morale de la jouissance. La morale de la jouissance n'est pas d'aujourd'hui. Elle habite en tout homme, en tout lieu et en tout temps. Ce qui est nouveau peut-être, c'est de présenter la civilisation de la jouissance, la morale de la jouissance comme une morale de vie.

     Jésus a passé toute sa vie de prédication - deux ou trois ans - à dire aux hommes la nécessité de croire en lui. Cela pourrait passer pour un manque de modestie, mais cet homme est en même temps tout à fait extraordinaire : il est imbibé de Dieu, il dit même qu'il est son Fils. "Celui qui croit au Fils a la vie éternelle. Celui qui refuse de croire au Fils ne verra pas la vie" (Jn 3, 36). "Je suis le pain de la vie. Qui vient à moi n'aura jamais faim" (Jn 6, 35). "Je suis la résurrection. Qui croit en moi, fût-il mort, vivra. Celui qui croit en moi ne mourra jamais" (Jn 11, 25-26). "Celui qui croit en moi, ce n'est pas en moi qu'il croit, mais en celui qui m'a envoyé" (Jn 12, 44).

     L'athéisme n'est pas la réponse au problème de l'homme. Que ce soit l'athéisme de la Russie soviétique autrefois, que ce soit l'athéisme caché ou ouvert de la civilisation de la jouissance. L'athéisme n'est pas la réponse au problème de l'homme et de l'histoire. A longue échéance, l'athéisme, c'est la mort de l'homme, l'athéisme est rempli de non-sens. Seul celui qui connaît Dieu connaît l'homme. "Celui qui vient à moi n'aura plus jamais faim, je lui fais le don de la vie éternelle". (Avec Émile Rideau, Dominique Laplane, Jean-Yves Calvez, Parole orthodoxe, AvS, HUvB).

 

9 août 2009 - 19e dimanche - Année B

Évangile selon saint Jean 6, 41-51

     Nous sommes toujours dans le discours de Jésus sur le pain de vie qu'on trouve au chapitre sixième de saint Jean. Il y a comme trois nourritures qui descendent du ciel : la manne dans le désert au temps de Moïse, douze siècles avant le Christ ; ensuite il y a les cinq pains qui nourrissent cinq mille hommes : il a bien fallu que le ciel donne un coup de pouce pour nourrir cinq mille hommes avec cinq pains ; enfin Jésus ajoute que lui-même est aussi descendu du ciel, comme la manne dans le désert et comme les cinq pains qui suffisent à nourrir cinq mille hommes.

     Jésus lui-même est un miracle de Dieu. Mais quand il dit qu'il est descendu du ciel, les responsables juifs haussent les épaules : personne n'a vu Jésus descendre du ciel. Jésus, on le connaît bien, on connaît son père et sa mère. Qu'est-ce qu'il vient nous raconter là qu'il est descendu du ciel ? Cette réflexion des responsables juifs, elle est toujours, aujourd'hui encore, la réflexion de tous les gens qui ne peuvent pas croire en Jésus descendu du ciel et remonté au ciel, Jésus Fils de Marie bien sûr, mais aussi Fils unique du Père, né du Père avant tous les siècles.

     Que peut bien répondre Jésus à ceux qui ne croient pas qu'il est descendu du ciel ? On ne peut pas y croire puisqu'il a un père e tune mère qu'on connaît bien. Comment Jésus peut-il répondre à une objection pareille ? C'est vrai, personne ne l'a vu descendre du ciel, comme plus tard personne ne le verra en train de sortir du tombeau pour ressusciter d'entre les morts. Comment répond Jésus à cette interrogation des responsables juifs et des incroyants de tous les temps ? Comment peut-on croire que Jésus dit la vérité quand il affirme qu'il est descendu du ciel ?

     Il y a des choses qui se passent dans l'invisible. Personne ne peut venir à Jésus, personne ne peut croire qu'il est venu d'en haut si le Père invisible ne l'attire à Jésus par son Esprit Saint. Et Jésus s'en réfère alors une pensée qu'on trouve dans les prophètes de l'Ancien Testament : "Ils seront tous instruits par Dieu lui-même". Pour reconnaître que Jésus est vraiment descendu du ciel, pour admettre que Jésus est descendu du ciel, il faut que le ciel nous ouvre les yeux, le cœur et l'intelligence.

     Mais quel avantage y a-t-il à croire que Jésus est descendu du ciel ? Quel intérêt ? L'intérêt ? C'est que celui qui croit en lui a la vie éternelle. L'intérêt ? C'est que celui qui croit en lui, il vivra éternellement. Ailleurs, dans l'évangile de saint Jean toujours, il est dit que Celui qui vient du ciel témoigne de ce qu'il a vu et entendu, mais que son témoignage, personne ne l'accueille (Jn 3, 32). Pourquoi ? Parce que, pour le monde, Dieu apparaît comme la mort, comme la limite de la vie des hommes. Le monde vit si peu dans l'Esprit Saint de Dieu qu'il nie tout ce qui est Esprit, qu'il refuse tout ce qui est Esprit, qu'il dit inexistant tout ce qui est Esprit.

     La différence entre la foi et ce que saint Jean appelle le monde, c'est que, dans la pensée du monde, tout va vers la mort, tandis que, dans l'Esprit de Dieu, tout va vers la vie, justement parce que Jésus est descendu du ciel pour emmener tous les humains avec lui en haut, vers le Père, invisible et infini. Comment faire pour être instruit par Dieu lui-même ? La grâce n'est pas quelque chose qu'on prend. Il s'agit de se laisser prendre par la grâce. La vérité de Dieu, la vérité du Seigneur Jésus, ce n'est pas nous qui pouvons la prendre de force. Ce que Dieu veut nous donner est à la mesure de son immensité; ce que nous recevons n'est toujours qu'à la mesure de nos petites mains, si l'on peut dire.

     Jésus n'a pas convaincu tout le monde : "Les juifs récriminaient contre lui". Si on annonce à d’autres une vérité dont on est convaincu, on ne doit le faire que dans un amour divin du prochain. Non pas pour avoir raison, mais pour être avec lui. Il s'agit moins de donner une leçon que d'accueillir un frère. Sinon, s'il n'y a pas cet élan de communion, notre parole provient de quelque chose d'impur, elle a quelque chose de démoniaque. Il peut y avoir quelque chose de démoniaque dans le croyant qui voudrait imposer sa foi à tout le monde, comme il y a quelque chose de démoniaque dans celui qui se ferme absolument à Dieu. Mais le démoniaque ne s'aperçoit pas tout de suite nécessairement. A travers l'indifférence religieuse, le diable retire Dieu du champ des désirs et des préoccupations de l'homme. Et voilà, le tour est joué : le diable a donné aux hommes des jouets pour qu'ils oublient Dieu.

     Deux mots pour finir. 1. Dieu s'est révélé au peuple juif, on ne sait pas pourquoi. Et les prophètes d'Israël s'en étonnaient déjà : "Ce n'est pas parce que vous étiez un grand peuple que Dieu vous a choisis. Au contraire, vous étiez petits, insignifiants". 2. Dieu et nous. Non seulement nous tendons de la terre au ciel, mais, en tant que chrétiens, aimants et croyants, nous sommes essentiellement déjà auprès de Dieu. (Avec Fabrice Hadjadj, AvS, HUvB).

 

15 août 2009 - Assomption de la Vierge Marie

Évangile selon saint Luc 1, 39-56

     L’Écriture ne parle pas de l'entrée au ciel de la Vierge Marie, de son Assomption dans le ciel. Pour célébrer l'entrée au ciel de la Vierge Marie, la liturgie a retenu cet évangile de la visite de Marie à sa cousine Élisabeth. Marie porte en elle le Fils de Dieu, le Fils du Père éternel. Même pour Marie, à ce moment-là, les choses ne sont peut-être pas aussi claires. Elle porte en elle l'enfant du miracle, le pur don de Dieu. Mais que deviendra cet enfant ?

     Toujours est-il qu'en entrant chez Élisabeth, sa cousine, elle apporte une lumière, la lumière de Dieu. Et Jean-Baptiste, qui est encore dans le sein de sa mère, réagit à cette lumière. Et par contrecoup, sa mère elle-même comprend quelque chose du mystère. Sa cousine, Marie, est remplie de Dieu.

     Personne n'a vu Marie monter au ciel, de même que personne n'a vu Jésus sortir vivant du tombeau. Sur la croix, Jésus a pu dire à l'un des deux brigands, à l'un des deux malfaiteurs, crucifié à côté de lui : "Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis". Alors il est évident pour la foi des chrétiens, pour la foi de l’Église, depuis longtemps, depuis toujours, que Marie a été reçue tout de suite au paradis au terme de sa vie terrestre. Elle a été emportée au ciel, prise au ciel, assumée au ciel. Et là, dans le ciel, elle fait toujours, par la grâce de Dieu, ce qu'elle a fait dans sa rencontre avec sa cousine Élisabeth : elle porte Dieu, elle apporte Dieu à tous ceux qu'elle rencontre, elle apporte Dieu à tous ceux qui vont à sa rencontre : sur les chemins des pèlerinages, tout comme dans les maisons et sur les lits des hôpitaux.

     Pour les défunts, en général, on sait qu'ils sont en route, on ne sait pas s'ils sont déjà arrivés, on ne sait pas s'ils ont encore des efforts à faire ou s'ils peuvent déjà se reposer. C'est pourquoi on prie pour eux. Et on ne sait pas quand on peut commencer à leur demander de prier pour nous parce qu'ils sont déjà arrivés. Pour Marie, c'est différent, on sait qu'elle est arrivée. Et tout de suite avec elle, on peut lui demander qu'elle nous apporte la lumière qu'elle possède, la lumière dans laquelle elle baigne, la lumière de Dieu, comme elle avait apporté la lumière de Dieu dans la maison d’Élisabeth. Pourquoi la lumière de Dieu ? Parce que la lumière de Dieu résout tous nos problèmes. Ou bien nos problèmes sont dissous, sont dissipés, ils n'existent plus. Ou bien on comprend comment il faut les traiter. Dans la foi, évidemment, dans la lumière de Dieu justement.

     L'Apocalypse tout à l'heure, notre première lecture, nous parlait du combat des forces du mal contre Dieu ; les forces du mal qui étaient symbolisées par un énorme dragon rouge feu, une bête gigantesque et terrifiante, l'adversaire de Dieu, Satan aux mille têtes, aux mille tentacules. Et ce dragon en veut à l'enfant de la femme, à l'enfant de la Vierge Marie, au Seigneur Jésus. Saint Louis-Marie Grignion de Montfort pense que, d'une certaine manière, le démon craint davantage Marie que Dieu lui-même. C'est curieux qu'ils dise ça, Grignion de Montfort. Pourquoi dit-il cela ? Il explique : le démon craint davantage Marie que Dieu lui-même parce qu'il est plus humiliant pour lui d'être écrasé par une jeune fille que par le Tout-puissant lui-même.

     La prière officielle de l’Église a toujours quelque chose de marial, d'une manière ouverte ou d'une manière cachée, d'une manière consciente ou inconsciente. L'essentiel de la vie de Marie, c'est son oui à Dieu. Et comment s'est-elle préparée à dire oui à Dieu? Elle ne s'y est pas préparée autrement que par la prière. Et si Marie a toujours la mission de nous apporter la lumière, la lumière de Dieu, c'est pour nous aider à prononcer notre propre oui à Dieu. Nous ne pouvons pas dire vraiment ce oui à Dieu par nos propres forces ; c'est pourquoi nous devons rester attachés à elle, avec reconnaissance, elle qui a pu dire à Dieu un oui parfait.

     Terminer en vous redisant ces quelques mots de saint Bernard : "Marie, en la suivant, on ne dévie pas ; en la priant, on ne désespère pas ; en pensant à elle, on ne se trompe pas. Si elle te tient par la main, tu ne tomberas pas ; si elle te guide, tu ne connaîtras pas la fatigue ; si elle est avec toi, tu es sûr d'arriver au but". (Avec saint Louis-Marie Grignion de Montfort, saint Bernard, AvS, HUvB).

 

16 août 2009 - 20e dimanche - Année B

Évangile selon saint Jean 6, 51-58

     Cet évangile que je viens de lire, c'est la dernière partie du grand discours de Jésus sur le pain de vie, au chapitre sixième de saint Jean. Auparavant Jésus s'est présenté lui-même comme le pain descendu du ciel. Et les juifs se disaient : "Mais non, il n'est pas descendu du ciel, puisqu'on connaît son père et sa mère". Maintenant Jésus ajoute quelque chose qui est encore plus incompréhensible : "Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement". "Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle". "Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui". Si tout cela était une évidence pour tous les baptisés de nos pays, les églises seraient combles chaque dimanche. "Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger?"

     L'un de nos Pères dans la foi (saint Augustin, évêque en Afrique du Nord, mort en 430) disait à ses fidèles dans l'un de ses sermons : "Si vous qui êtes chrétiens, vous vous éloignez du corps du Seigneur, vous risquez de mourir de faim. En effet Jésus a dit : Qui ne mange pas ma chair et ne boit pas mon sang n'a pas la vie en lui. Si donc vous vous éloignez et si vous ne mangez pas le corps du Maître, vous risquez la mort. Mais si vous le recevez indignement, vous risquez de manger votre propre condamnation. N'escomptez pas avoir la vie si vous vivez mal. Alors priez et mangez. Alors il vous remplira quand vous agirez bien et quand vous vivrez bien. Que votre conscience fasse attention".

     Cette finale du discours de Jésus sur le pain de vie, c'est le sommet de ce discours. Ces paroles de Jésus restent pour nous un profond mystère. Par l'eucharistie nous sommes introduits au cœur du mystère de Dieu qui se donne. Jésus veut que notre corps et notre esprit et notre cœur soient imprégnés de sa présence. Jésus veut ensemencer nos vies de sa divinité. Ces paroles de Jésus sur sa chair qu'il faut manger pour être en communion avec lui sont toujours pour nous un profond mystère. Mais pour les auditeurs de Jésus - ses disciples aussi bien que ses adversaires - ces paroles étaient encore bien plus incompréhensibles que pour nous. Ces paroles ont commencé à s'éclairer un peu après la résurrection de Jésus, et donc aussi après sa mort sur la croix, et donc aussi après le dernier repas de Jésus, la dernière Cène, quand Jésus dit sur le pain : "Prenez et mangez, ceci est mon corps. Vous ferez cela en mémoire de moi".

     Parce que Dieu est le créateur de l'homme, parce qu'il est tellement proche de l'homme et qu'il le connaît si bien, Dieu sait exactement comment le prendre, comment se faire écouter par lui, quelle est la parole qui le fera réagir. Jésus veut nous donner du pain. Un jour, c'est lui qui a demandé à boire à une femme de Samarie qui avait eu jusque alors une vie conjugale assez mouvementée. Jésus lui a demandé : "Donne-moi à boire, s'il te plaît". Jésus lui demande ce qu'elle peut donner : un peu d'amour. Il y a quelque chose de semblable dans l'eucharistie. Nous recevons le corps du Christ et, comme à la Samaritaine, Jésus nous dit à nous aussi : "Donne-moi à boire, s'il te plaît". Il nous demande ce qu'on peut lui donner : un peu d'amour. Pourquoi la communion eucharistique ? On communie pour "être avec".

     Il y a une prière du curé d'Ars, saint Jean-Marie Vianney, qu'on verrait très bien comme une prière après la communion. Le curé d'Ars, c'est loin, c'est le XIXe siècle, mais on peut en prendre de la graine et dire les choses à notre manière si ça nous fait plaisir. Voici cette prière : "Je t'aime, ô mon Dieu, et mon unique désir est de t'aimer jusqu'au dernier souffle de ma vie. Je t'aime, ô Dieu infiniment aimable, et je préférerais mourir en t'aimant que vivre sans t'aimer. Je t'aime, Seigneur, et la seule grâce que je demande est celle de t'aimer pour l'éternité. Mon Dieu, si ma langue ne peut te dire à chaque instant que je t'aime, je veux que mon cœur te le répète aussi souvent que je respire". (Avec Fiches dominicales, saint Augustin, Fabrice Hadjadj, saint Jean-Marie Vianney, AvS).

 

23 août 2009 - 21e dimanche - Année B

Évangile selon saint Jean 6, 60-69

     L'évangile d'aujourd'hui se termine pas la profession de foi de saint Pierre qui dit à Jésus : "Nous croyons que tu es le Saint de Dieu, le Messie". La lecture liturgique se termine bien, et c'est sans doute volontairement qu'elle omet les deux petits versets qui suivent dans le texte intégral de l'évangile, deux petits versets qui disent ceci : "Jésus répondit à Pierre et aux disciples fidèles : N'est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les douze? Et l'un d'entre vous est un démon". Et l'évangéliste commente : "Il parlait de Judas, fils de Simon Iscariote; c'est lui en effet qui devait le livrer, lui, l'un des douze".

     On ne devrait jamais s'étonner que quelqu'un, que beaucoup aient du mal à croire à toute la Révélation qui nous est venue par le peuple juif - tout l'Ancien Testament - et finalement par le Seigneur Jésus. Que Jésus dise de lui-même qu'il est descendu du ciel, qu'il vient du ciel, alors qu'on connaît son père et sa mère : il ne faut pas nous raconter d'histoires ! Jésus est un homme comme un autre. Et Jésus n'a pas opéré tout de suite sous leurs yeux un grand prodige pour les convaincre, comme le diable un jour le lui avait suggéré : Jette-toi en bas du haut du temple devant toute une foule, alors au moins on pourra te croire.

     La Révélation de Dieu aurait pu se faire comme ça. Mais Dieu n'a pas choisi cette voie. Les évangiles synoptiques - Matthieu, Marc, Luc - nous ont gardé une prière de Jésus qui nous dit la manière de procéder de Dieu. Jésus prie le Père : "Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, tel a été ton bon plaisir. Tout m'a été remis par mon Père, et personne ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et personne ne connaît le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler". Et dans l'évangile d'aujourd'hui Jésus ajoute que personne ne le connaît, lui, Jésus, en vérité, que par un don de Dieu, par le don de l'Esprit Saint. C'était vrai du temps de Jésus, c'est toujours vrai aujourd'hui. Comment peut-on admettre que Jésus est Dieu, qu'il y a en lui toute la puissance de Dieu ? Saint Pierre ne savait pas encore tout ça, il ne connaissait pas encore tout le mystère de Jésus. Mais il était déjà convaincu qu'il pouvait faire confiance à Jésus, même quand Jésus disait des paroles étonnantes et qu'on ne pouvait pas contrôler.

     Pour saint Pierre, Jésus est le Saint de Dieu, le Messie de Dieu. Il vient vraiment de Dieu. Par où et comment ? Pierre n'a pas besoin de le savoir pour le moment, il n'a pas besoin de tout savoir. Mais il sait que Jésus vient de Dieu. Pour saint Pierre et les disciples qui restent fidèles à Jésus, il s'agit d'un choix de vie, c'est ce qui donne du sens à leur vie. Saint Pierre dit à Jésus qu'il croit de toutes ses forces qu'il est le Saint de Dieu. Qu'est-ce que c'est qu'un saint, aujourd'hui comme hier ? Nous sommes appelés à être saints, tous les baptisés sont sanctifiés par Dieu, ils sont saints et ils sont appelés à vivre comme des gens qui sont consacrés à Dieu. Le saint, c'est celui qui, sérieusement, n'est tendu que vers un seul but : Dieu. Le saint, c'est celui qui, en tout ce qu'il fait, cherche Dieu et s'efforce de se tenir devant lui. Il sait que par ses propres forces il ne peut rien ; c'est pourquoi il voudrait tout faire par la force de Dieu, et il ne demande, de la force de Dieu, ni plus ni moins que ce que Dieu veut lui donner. Son désir de vivre uniquement de la force de Dieu ne le conduit pas à revendiquer cette force plus qu'il ne faut et de manière indiscrète. Il a l'humilité de ne vouloir demander que ce que Dieu veut lui donner. Il cherche à comprendre Dieu autant que ce que Dieu veut lui montrer.

     Il y a ceux qui croient en Jésus et en Dieu, et il y a ceux qui n'y croient pas. L'humanité ne pouvait pas faire l'économie de la tentation de l'athéisme. La tentation de l'athéisme est inscrite, d'une certaine manière, dans la vocation de l'homme à la liberté. La tentation de l'athéisme, on peut dire que c'est la tentation par excellence de l'humanité adulte. C'est la tentation absolue qui pose la question de Dieu. Ou bien Dieu existe, et l'homme n'est plus libre fondamentalement. Ou bien l'homme existe, c'est-à-dire qu'il est capable de se faire lui-même, et alors Dieu n'existe pas, on n'a pas besoin de Dieu. Cet athéisme devient facilement alors un anti-théisme, un athéisme militant.

     L'évangile d'aujourd'hui nous le montre une fois de plus : Dieu respecte la liberté humaine qu'il a créée ; Dieu ne fait qu'offrir, il n'impose pas. Mais Dieu va quand même atteindre ses fins malgré le mauvais vouloir de l'homme. Dieu est capable de répandre son Esprit Saint dans le cœur des hommes, pour les délivrer de leur obstination à rester dans l'esclavage et la nuit, et les amener à la liberté du consentement et de la foi. (Avec Bernard Sesboüé, AvS, HUvB).

 

30 août 2009 - 22e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 7, 1...23

     Nous retrouvons aujourd'hui l'évangile de saint Marc après avoir lu cinq dimanches de suite le chapitre 6e de saint Jean sur le pain de vie. Des pharisiens et des scribes viennent de Jérusalem pour enquêter sur Jésus, voir ce qu'il fait et entendre ce qu'il dit. On a entendu parler de Jésus à Jérusalem. Est-ce que c'est sérieux ? Est-ce que ça vient bien de Dieu ?

     Première chose que les gens de Jérusalem remarquent, c'est que les disciples de Jésus ne se lavent pas les mains avant le repas ou au retour du marché. Pour les gens de l'époque, ce n'est pas une question d'hygiène, ils n'ont aucune idée qu'il faudrait éliminer des microbes avant de se mettre à table. Pour les juifs, bien pratiquants, on se lave les mains quand on a été en contact avec des païens ; on a pu se souiller au contact des mécréants, alors il faut se laver.

     Les enquêteurs de Jérusalem posent la question à Jésus : Pourquoi tolères-tu que tes disciples ne respectent pas les règles des anciens ? Et la réponse de Jésus n'est pas très complaisante ; il commence par appeler ses interlocuteurs des hypocrites. Ce n'est pas très agréable à entendre quand on est venu pour donner des leçons aux autres. "Hypocrites" : c'est dangereux de dire ça à des gens qui ont beaucoup de pouvoir.

     Qu'est-ce qui est important dans la loi de Dieu ? On n'a pas lu le texte intégral de ce chapitre 7e de saint Marc. La lecture liturgique d'aujourd'hui a omis, entre autres choses, un petit commentaire de Jésus sur le quatrième commandement : "Honore ton père et ta mère". C'est-à-dire, entre autres choses, "viens en aide à tes parents quand ils prennent de l'âge et qu'ils ont besoin d'être aidés". Mais dans une règle qui avait été ajoutée par la tradition juive, il était dit qu'on pouvait se dispenser de venir en aide à ses parents âgés si on promettait d'offrir quelque chose au temple. Alors Jésus contre-attaque : "Honore ton père et ta mère", ça, c'est un vrai commandement de Dieu. Mais vous, les hypocrites, vous vous arrangez pour vous dispenser de rendre service à vos parents dans le besoin sous le beau prétexte de servir Dieu et le temple. Rendre service à ses parents dans le besoin, c'est bien plus important que de se laver la mains avant de manger. Tous les préceptes n'ont pas la même importance. Et certains sont tout à fait secondaires.

     Saint Jacques, dans sa Lettre qu'on a entendue tout à l'heure dans la deuxième lecture, avait bien retenu la leçon. C'est quoi pratiquer la religion ? Pratiquer la religion, dit-il, c'est venir en aide aux orphelins et aux veuves dans leur malheur... Et Jésus ajoute encore dans l'évangile : ce qui est mauvais, c'est ce qui sort du cœur de l'homme, toutes les pensées mauvaises qui sortent du cœur de l'homme : vols, meurtres, adultères, méchancetés, débauches, calomnies, orgueil. C'est tout ça qui rend l'homme impur, ce n'est pas parce qu'on a rencontré des païens et des mécréants qu'on est impur.

     Le contact entre le croyant et l'incroyant est de tous les temps. Un chrétien peut ressentir une tension entre sa vie de croyant - sa vie de prière - et sa vie professionnelle au milieu de gens totalement incroyants. Et la nécessité d'être un honnête chrétien dans ce milieu l'oblige à une prière plus intense. Pour vivre et agir en chrétien dans ce milieu, il doit constamment se nourrir de la force de la prière. Il faut se retirer dans sa chambre pour prier, dit Jésus. Et là, dans le calme de sa chambre, le croyant est tout à fait à l'aise. Mais tout change quand il entre en conversation avec son milieu, un milieu où il ne trouve peut-être aucune trace de la grâce. Et alors il a besoin d'une double force pour porter là aussi les fruits de sa prière et les richesses de sa foi. La vie du Seigneur Jésus aussi a été un combat. Quel combat ? Il vient révéler au monde l'ouverture infinie du Père et il fait face aux logiques du monde qui refusent cette ouverture. La foi chrétienne au milieu du monde est aussi un combat. Mais la foi chrétienne porte en elle la capacité de comprendre le monde, les autres et soi-même dans la lumière de Dieu.

     En 1943, un jésuite, le Père Yves de Montcheuil, qui a été fusillé par les Allemands parce qu'il avait été pris dans le Vercors où il était aumônier du maquis (le Père de Montcheuil était aussi professeur à l'Institut Catholique de Paris), réfléchissait déjà à son époque sur la situation du chrétien dans un monde incroyant et il disait : "Il est à désirer que tout chrétien devienne un jour un chrétien adulte". Qu'est-ce que ça veut dire ? On n'a jamais fini de devenir chrétien. Cela veut dire aussi : regarder en face l'histoire et la situation de l’Église dans leur état actuel. Regarder aussi le monde qui nous entoure, un monde aussi qui est en crise. Une crise d'adolescence peut-être, qui rejette tout le passé, qui veut se construire lui-même... ou se déconstruire parce qu'il n'a plus de repères. Il ne suffit pas de rejeter le passé pour être libre.

     L'évangile d'aujourd'hui parle de se laver, de se purifier. Pour chaque homme, il y aura un jour un lieu de purification inexorable, c'est le purgatoire. A ce moment-là, l'homme se trouve mis à nu devant Dieu avec l’œuvre de sa vie. Un aveu n'est même pas nécessaire : tout est là devant Dieu à découvert. Et ce coup d’œil sur sa vie permettra alors de mesurer la distance entre ce qui a été et ce qui aurait dû être. Et alors l'homme reconnaîtra que Dieu l'a vu depuis toujours sans aucun masque. Mais l'homme aussi saura à ce moment-là que ce n'est pas un regard qui condamne. (Avec Mgr Dagens, Bernard Sesboüé, Yves de Montcheuil, AvS, HUvB).

 

6 septembre 2009 - 23e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 7, 31-37

     Jésus est parti - avec ses disciples sans doute - sur la côte méditerranéenne, du côté de Tyr et de Sidon. C'est un territoire païen. Il n'y a pas de juifs, ou du moins pas beaucoup. Mais dans ce pays-là aussi on sait que Jésus guérit des malades. C'est un juif, mais peu importe pour les païens, peu importe du moment qu'il guérit. Et donc on amène à Jésus un sourd-muet. Et qu'est-ce qu'on demande à Jésus ? On lui demande simplement de poser la main sur ce handicapé. C'est un geste qu'on retrouve aujourd'hui encore lors du baptême chrétien. A un certain moment, il est prévu que le prêtre, au nom du Seigneur Jésus, pose la main sur la tête de celui ou de celle qui doit être baptisé.

L'évangile ne nous dit pas que Jésus a posé la main sur la tête du sourd-muet ce jour-là. Jésus commence par emmener le sourd-muet à l'écart, loin de la foule. C'est donc que même dans ces territoires païens il y avait foule autour de Jésus. Il n'y a que l'évangéliste saint Marc qui raconte aussi concrètement ce qui s'est passé alors : Jésus met ses doigts dans les oreilles du sourd, Jésus met sur la langue du muet un peu de sa propre salive, Jésus lève les yeux au ciel dans une prière muette, Jésus donne un ordre curieux et merveilleux, Jésus dit au sourd-muet : "Ouvre-toi". Et aussitôt le sourd-muet se met à parler et il entend.

     Et il entend Jésus lui dire : "Ne parle à personne de ce qui s'est passé". Et Jésus dit la même chose aux gens qui l'entourent : ne pas parler. Mais le sourd-muet guéri ne l'entend pas de cette oreille et il ne garde pas sa langue toute neuve dans sa poche. Si Dieu est là, il faut quand même le dire. S'il y a miracle, il faut quand même en parler. Pour que beaucoup d'autres aussi puissent croire. Il n'est pas possible de se taire quand on a été témoin d'une chose pareille. Et les gens disaient de Jésus : "Tout ce qu'il fait est admirable : il fait entendre les sourds et parler les -muets".

     Dieu offre sa grâce à tout homme. Et il le fait souvent par son Église. Il a enlevé à son Église la possibilité de se cacher, de se taire. Vous possédez la lumière du monde, vous êtes la lumière du monde et vous avez la mission de répandre la lumière. L’Église est comme une ville en haut d'une montagne : elle est exposée à tous les regards, elle y est exposée pour le meilleur et pour le pire. Faut-il parler ? Faut-il se taire ? Le pape Benoît XVI disait un jour : " Le chrétien sait quand le temps est venu de parler de Dieu et quand il est juste de se taire et de ne laisser parler que l'amour". Le chrétien sait que Dieu se rend présent dans les moments où rien d'autre n'est fait si ce n'est aimer.

     Madeleine Delbrel, qui était assistante sociale dans la banlieue rouge parisienne après la guerre 1939-1945, savait ce que c'était que de vivre dans un monde sans Dieu. Elle disait : "Apprendre à vivre de Dieu et par Dieu au milieu de ceux qui refusent Dieu". Ses amis communistes auraient voulu qu'elle devienne communiste. Elle y a réfléchi pendant un certain temps, mais elle a vu que ce n'était pas compatible avec la foi chrétienne. Il y a un temps pour parler et un temps pour se taire; mais c'est toujours un temps pour aimer. C'est ce que faisait Madeleine Delbrel.

     Il y a les chrétiens qui vont à la messe le dimanche... et tous les autres. "Qui peut douter que Dieu agisse au-delà de nos groupes d'habitués ?" C'est Monseigneur Dagens qui dit cela dans l'une des nombreuses conférences qu'il a données en France et à l'étranger - Mgr Dagens qui est évêque d'Angoulême et membre aussi de l'Académie française. Mais je n'ai pas donné le texte entier de Mgr Dagens. Le voici maintenant : "Qui peut douter que Dieu agisse au-delà de nos groupes d'habitués, parfois trop habitués?" Qu'est-ce qu'il veut dire, Mgr Dagens ? Nous avons tous entendu un jour ou l'autre la réflexion de gens qui ne fréquentent pas les églises. Qu'est-ce qu'ils disent ces gens ? "Quand on voit comment se conduisent dans la vie de tous les jours les gens qui vont à la messe le dimanche, on n'a pas envie de leur ressembler, ils sont pires que les autres". Alors on peut toujours demander à Dieu qu'il nous ouvre les yeux, les yeux du cœur, pour que nous puissions voir ce qui peut scandaliser les autres dans notre vie de bons croyants et de bons pratiquants de la messe du dimanche. Le déficit est toujours du côté de l'amour désintéressé.

     Être chrétien, ce n'est pas nécessairement facile. Un chrétien ne peut pas imiter le Seigneur Jésus, qui est unique, il doit néanmoins le suivre. Et on peut se souvenir aussi de ce mot du romancier Georges Bernanos, qui était un chrétien motivé, qui savait très bien aussi ce que c'était qu'être chrétien dans un monde sans Dieu, il écrivait : "Il n'est aucune victoire surnaturelle qui ne se paie de souffrances particulières, avant ou après". (Avec Mgr Dagens, Georges Bernanos, AvS, HUvB).

 

13 septembre 2009 - 24e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 8, 27-35

     On peut distinguer trois parties dans cet évangile. 1. Qui suis-je ? demande Jésus. Le Messie. 2. Jésus explique que le Messie devra beaucoup souffrir. 3. Tous ceux qui suivent Jésus doivent aussi porter la croix.

     Les apôtres accompagnent Jésus depuis deux ans peut-être. Ils ont vu et entendu beaucoup de choses. Que pensez-vous de tout cela ? Que disent les gens de tout cela ? Et vous-mêmes qu'en pensez-vous ? A votre avis, qui suis-je ? Qui est Jésus ? Un homme de Dieu, c'est sûr. Un prophète, et un grand. Et saint Pierre va plus loin, au nom de tous les autres sans doute : "Tu es plus qu'un prophète, tu es le Messie". C'est quoi le Messie ? C'est un envoyé spécial de Dieu, que Dieu a promis depuis longtemps d'envoyer à son peuple. Un envoyé spécial chargé d'une mission spéciale. Plus grand que tous les prophètes anciens, un roi aussi, un prêtre peut-être. Et depuis des siècles, on attendait ce Messie. Et en Israël, toutes les femmes qui attendaient un enfant se disaient : c'est peut-être le Messie que je porte.

     Qui suis-je à vos yeux ? demande Jésus. Pierre répond pour tous : "Tu es le Messie". Jésus ne dit pas ici à Pierre qu'il a vu juste, mais il lui dit de ne le dire à personne pour le moment. Mais aussitôt Jésus prend les siens à rebrousse-poil. Tout le monde avait en tête que le Messie, ce serait quelqu'un de glorieux, marchant sans doute de victoire en victoire, pour la cause de Dieu, bien sûr. Mais Jésus annonce juste le contraire : le Messie devra beaucoup souffrir et, pour finir, il sera mis à mort. Jésus a beau dire que le Messie va aussi ressusciter, les apôtres ne retiennent qu'une chose : c'est le sort terrible qui attend le Messie d’après Jésus. Pour les apôtres, à ce moment-là ; ressusciter, ça n'a pas de sens, ça ne veut rien dire.

     Alors saint Pierre se croit obligé de remettre Jésus sur les bons rails : le Messie, ce n'est pas ça du tout. Le Messie, c'est quelqu'un de glorieux, qui va à la conquête du monde au nom de Dieu. Et nous, nous serons avec toi, glorieux, à la conquête du monde. C'est évident. Et c'est à ce moment-là que saint Pierre va se faire traiter de Satan par Jésus : "Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes, celles du diable". Jésus est vulnérable, on peut l'atteindre, on peut le blesser à mort. Mais il est plus que jamais lui-même quand il est prisonnier et agonisant. Jamais il n'est autant ouvert au monde entier que le jour où il meurt, rejeté par tous.

     Saint Pierre veut remettre Jésus sur le droit chemin, et il se fait traiter de Satan. Il y a tout un art de passer à côté de Dieu tout en pensant bien le servir. Ceux qui condamnent Jésus à mort pensaient bien, eux aussi, servir la cause de Dieu. Mais le Dieu que le Seigneur Jésus apporte au monde est tout différent. Les grands-prêtres exigent la mort de Jésus. Ce qu'ils ne comprennent pas doit disparaître. "Je ne reconnais que les mesures du Dieu que je porte en moi. Si Dieu avait envoyé le Messie, je l'aurais reconnu aussitôt. Je connais si bien mon Dieu que je le reconnais en toutes ses formes. Si celui qui est là était le Fils de Dieu, je l'aurais sûrement reconnu comme tel". La tentation ne nous invite pas directement au mal, ce serait trop grossier. C'est vrai pour saint Pierre qui veut remettre Jésus dans le droit chemin, c'est vrai pour les grands-prêtres qui condamnent Jésus à mort, c'est vrai aussi pour nous peut-être un jour ou l'autre.

     Pour Jésus donc, le Messie devra souffrir. Et Jésus ajoute que tous ceux qui le suivent devront aussi porter un peu de sa croix. Dans notre monde blessé, s'offrir implique de s'ouvrir et s'ouvrir implique de souffrir, c'est-à-dire de porter sa croix. Mais le sens de la Passion de Jésus n'est pas la souffrance pour elle-même. Celui qu'on appelle le bon larron, le bandit converti sur une croix in extremis, on ne lui promet pas la souffrance éternelle, on lui promet le paradis, pour ne pas dire la résurrection.

     Un membre de l'Académie française (encore un), qui ne sait plus très bien où il en est de la foi chrétienne de son enfance, a écrit un livre en dialogue avec un journaliste, et il l'a intitulé : "Libertin et chrétien". Et il est curieux de voir que ce libertin, qui n'est plus très chrétien, réfléchit au rôle de la foi chrétienne face à la souffrance du monde. Il dit ceci : "Qu'on le veuille ou non, la souffrance fait partie de la condition humaine. Et le christianisme est venu justement lui donner un sens... L’Église existe pour aider la communauté humaine à traverser cette vallée de larmes qui est trop souvent, hélas, le lot de notre vie : douleur de la naissance, angoisse existentielle, crainte de la mort. Nous souffrons d'abord pour nous-mêmes. Mais on peut souffrir aussi quand on voit le mal : J'ai mal chez les autres".

     Jésus parle du Messie qui doit souffrir. Pierre ne peut pas comprendre. Dieu ne lui demande pas son avis. Et nous, nous acceptons tranquillement, et peut-être sans amour, que Jésus porte nos péchés. C'est pourquoi Dieu ne demande pas aux pécheurs leur accord au sujet de l'événement du calvaire. (Avec Jacques Guillet, Fabrice Hadjadj, Jean-Marie Rouart, AvS, HUvB).

 

20 septembre 2009 - 25e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 9, 30-37

     Dans l'évangile de dimanche dernier, Jésus avait averti ses disciples que le Messie qu'il était devrait beaucoup souffrir et finalement être tué. Les apôtres ne comprenaient pas. C'était au chapitre 8e de saint Marc. Aujourd'hui, au chapitre 9e, Jésus annonce une deuxième fois à ses disciples qu'il devra subir la mort. Et la réaction des disciples est la même que la première fois : c'est l'incompréhension totale.

     Les disciples ont toujours en tête un Messie glorieux. La preuve, c'est qu'ils discutent entre eux pour savoir qui était le plus grand parmi eux ; et puis aussi, ensuite, lesquels d'entre eux auraient les meilleures places dans le royaume à venir. Jésus pose à ses disciples la question embarrassante : "De quoi discutiez-vous en chemin ?" Même saint Pierre se tait cette fois-là, lui qui est toujours le premier à parler. Jésus fait asseoir tout le monde. Il ne donne pas à ses disciples une longue leçon de morale. Il prend un enfant par la main, le place tout près de lui, il l'embrasse et il dit à tous ceux qui sont là : "En vérité, je vous le dis, si vous ne redevenez pas comme des enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux... Le plus grand dans le royaume des cieux, c'est celui qui se fait petit comme cet enfant". Saint Marc ne dit pas tout cela, il faut chercher les compléments dans saint Luc et dans saint Matthieu.

     Dans mon royaume, dit Jésus, le plus grand, le premier, doit être le serviteur de tous. C'est valable pour les douze apôtres, c'est valable pour la suite des siècles, c'est valable pour tout croyant. Le Seigneur Jésus n'est pas venu nous faire le don d'une vie et le don d'une foi qui ne comporteraient rien de difficile et de douloureux. Ce ne serait pas une vie à la suite du Seigneur Jésus. Pourquoi c'est comme ça ? Saint Paul nous le dit quelque part : Personne ne doit pouvoir se glorifier devant Dieu. Pourquoi c'est comme ça ? Parce que Dieu, l'infiniment grand s'est rendu infiniment petit. Le christianisme, c'est la religion d'un Dieu qui s'est fait enfant. Aucune religion n'a jamais osé dire cela. Si le christianisme a osé le dire, c'est parce que ça s'est fait.

     Les apôtres discutent entre eux pour savoir qui est le plus grand. Pour leur expliquer les choses, Jésus prend un enfant par la main. Il se saisit de tout ce qui fait notre vie humaine pour nous ouvrir au mystère de Dieu. Dieu se révèle à nous non comme un dominateur absolu, mais comme un enfant, comme un don. Saint Jean nous dit cela à sa manière : "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique afin que tout être humain qui croit en lui ne soit pas perdu, mais qu'il ait la vie éternelle" (Jn 3, 16). Jésus ne présente pas non plus un Dieu grand-père, un peu gaga, qui laisserait tout faire à ses petits-enfants. On ne peut pas réduire non plus le message de Jésus à une espèce d'idéal altruiste. Le message de l'évangile est simple. Mais il n'est pas facile, il est engageant, exigeant, compromettant peut-être parfois.

     Lundi dernier, 14 septembre, on a célébré dans toute l’Église la fête de la croix glorieuse. On n'a jamais assez conscience que la croix du Seigneur Jésus n'est pas signe de mort et de défaite ; la croix du Seigneur Jésus est signe de mort vaincue, elle est signe de vie donnée, elle est signe d'amour désarmé et fidèle. Dieu a été jusqu'à mourir pour nous, pour moi. Et il est ressuscité, bien sûr.

     Dans un discours au Sénat le 11 septembre 2007, dans le cadre des Journées juridiques du patrimoine, Mgr Dagens a évoqué le souvenir d'un petit événement qui s'était passé dans sa cathédrale d'Angoulême le 18 septembre 2001, une semaine après les attentats de New York. Mgr Dagens présidait une messe pour ce qu'il appelait "cet acte horrible de terrorisme". La cathédrale était remplie, toutes les autorités publiques aussi étaient là. Et voilà qu'à la fin de la messe, Mgr Dagens voit s'avancer, du fond de la cathédrale, un homme qu'il reconnaît assez vite, un membre de la communauté musulmane. Et voilà les mots de Mgr Dagens : "Il vint dans le chœur et il me dit à voix basse : J'ai un message pour vous. Quel message ? Il me répondit : Nous demandons pardon pour ces gens-là". C'est beau!

     Il n'existe pas, entre l'homme et Dieu un équilibre obtenu une fois pour toutes. Sans cesse l'être humain doit se laisser surprendre, désarmer, vaincre, par Dieu. Et plus l'être humain comprend que l'amour de Dieu est sans mesure, plus aussi il découvrira que les exigences de Dieu dans sa vie sont grandes. Et Dieu tient l'être humain par la main pour lui ménager des degrés vers lui et l'habituer à vivre dans le monde divin. Les apôtres qui discutaient du plus grand étaient en route, et nous aussi sans doute qui discutions d'autre chose. (Avec Philippe Maxence, Mgr Dagens, AvS, HUvB).

 

27 septembre 2009 - 26e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 9, 38...48

     Notre évangile d'aujourd'hui met d'abord en scène l'apôtre Jean, le frère de Jacques. Jacques et Jean, au début tout au moins de leur vie de disciples de Jésus, n'étaient pas des modèles de tolérance. Jésus lui-même, selon l'évangile de Marc, leur avait donné le surnom de "fils du tonnerre", ce n'était pas sans raison.

     L'apôtre Jean intervient ici auprès de Jésus. Jean n'est pas content parce qu'un homme qui ne fait pas partie des disciples de Jésus a chassé des démons au nom de Jésus. Il n'a pas le droit de faire ça, pense saint Jean, il n'est pas des nôtres. Jésus n'a pas réfléchi longtemps pour donner une réponse à saint Jean. Il n'a pas demandé qu'on lui amène le coupable présumé qui avait chassé des démons sans être de ses disciples attitrés. Jésus énonce un principe général : si quelqu'un fait des miracles ou chasse des démons, il ne peut pas être un ennemi de Dieu et de Jésus.

     Saint Jean était scandalisé parce qu'il avait vu quelqu'un qui n'était pas des disciples chasser des démons au nom de Jésus. Jésus saisit l'occasion de parler du scandale. On peut scandaliser les autres et, dans ce cas, on est responsable de ce qu'on fait, des dégâts que l'on cause. Mais on peut aussi porter en soi, si on peut dire, des causes de scandale. Alors là, Jésus trouve des formules percutantes qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre, au premier degré : si ta main t'entraîne au péché (si ta main vole), coupe-la ; si ton pied t'entraîne au péché (s'il va dans des endroits où il ne doit pas aller), coupe-le ; si ton œil t'entraîne au péché (pour regarder ce qu'il ne doit pas voir), arrache-le.

     Si quelqu'un fait un miracle ou chasse les démons, Dieu n'est pas loin. Là où il y a de l'amour, Dieu n'est pas loin. Et donc le vrai prophète devrait se réjouir chaque fois qu'il voit de la charité en action. Dans l’Église et dans le monde, il y a beaucoup de manières de faire le bien. Et personne n'a le droit de revendiquer pour soi la grâce de Dieu. Beaucoup d'incroyants qui font le bien peuvent être très proches de Dieu sans le savoir. Ils le sauront un jour. Pour le moment, ils ont les œuvres, sans la foi. Mais les croyants, eux, n'ont pas le droit d'être sans les œuvres. La foi véritable est impossible sans les œuvres. Quelles œuvres ? Celles que Dieu attend de moi, tout ce qu'il veut de moi, que ça me plaise ou non, que ce soit ce que j'ai toujours fait ou quelque chose que je ne comprends pas aujourd'hui. La foi, c'est donner à Dieu tout ce qu'on a. La foi, c'est avoir les yeux fixés sur Dieu, non sur soi-même, et sur tout ce qui peut nous sembler impossible aujourd'hui et que Dieu nous demande.

     Beaucoup d'incroyants peuvent faire le bien autour d'eux et être très proches de Dieu sans le savoir. Le christianisme n'est pas un système qui s'imposerait de l'extérieur. C'est un appel adressé à la conscience et à la liberté de chaque être humain. Il y a des gens qui ne sont pas croyants, qui ne sont plus croyants, et qui peuvent être très proches de Dieu. Mais ce serait beaucoup mieux pour eux qu'ils puissent donner à Dieu son vrai nom.

     L'évangélisation, c'est cela : aider tous les humains à s'approcher de Dieu et à lui donner son vrai nom. Et l'évangélisation, ça concerne tous les croyants. Ce n'est pas nous qui l'avons inventée. C'est Dieu qui veut travailler à travers les croyants, à travers nous. Le Seigneur Jésus veut passer par nous pour se dire au monde. Et toute forme de catéchèse est une participation au travail de Dieu. Mais nous tous qui sommes déjà croyants, nous avons besoin nous-mêmes d'apprendre, nous devons toujours nous-mêmes être en état d'initiation au mystère de Dieu. L’Église, c'est ça : un lieu d'initiation au mystère de Dieu.

     Une femme voilée avait participé à un débat télévisé. Réflexion d'un journaliste : "Dès qu'il y a un livre révélé, il y a de l'obscurantisme". Réaction de Mgr Dagens : "Quelle idiotie et quelle ignorance!". Mgr Dagens ne fait pas de complexe. On peut être incroyant et dire des sottises concernant les choses de la religion. On peut être incroyant, faire beaucoup de bien autour de soi et être proche de Dieu. Il est croyant, Mgr Dagens. Dans le même style, il ajoute encore : "Au milieu de tout ce qui handicape et parfois paralyse l’Église, sommes-nous prêts à reconnaître que Dieu travaille ?"

     Dans l'évangile d'aujourd'hui, saint Jean proteste parce que des gens chassent les démons sans être les disciples tout proches de Jésus. Saint Jean était dans l'état d'initiation au mystère de Dieu. Ce jour-là, Jésus ouvre un peu ses horizons. Dieu est plus grand que le petit horizon de Jean à ce moment-là. On ne peut jamais prévoir comment l'Éternel va se présenter dans notre vie temporelle. On ne peut jamais prévoir ce qu'on va mieux comprendre aujourd'hui de son mystère et ce qui va encore rester dans une demie obscurité. (Avec Fiches dominicales, Mgr Dagens, AvS, HUvB).

 

4 octobre 2009 - 27e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 10, 2-16

     Les adversaires de Jésus viennent le mettre à épreuve, ils viennent lui poser une colle, autrement dit une question qui est destinée à mettre Jésus dans l'embarras. Les adversaires de Jésus s'appuient sur les coutumes de leur époque. On trouvait alors tout à fait normal qu'un mari puisse renvoyer sa femme, à peu près sous n'importe quel prétexte. Il suffisait d'y mettre les formes en donnant à la femme un billet de répudiation. Tous les pharisiens partageaient cet avis. Les femmes avaient peut-être un autre avis, mais on ne le leur demandait pas.

     Comme souvent, comme toujours, Jésus répond à une question par une autre question. Que dit la Bible ? Les pharisiens aussi s'appuyaient sur la Bible, sur une parole de Moïse. Mais on ne doit jamais isoler une parole de la Bible de toutes les autres paroles de la Bible, sinon on peut faire dire à la Bible n'importe quoi et son contraire. Quand Dieu a créé l'homme et la femme, dit Jésus, il en a fait un couple inséparable. Renvoyer sa femme n'est pas conforme au projet de Dieu. La femme n'est pas un objet qui peut passer de l'un à l'autre. Elle est un être humain à égalité de droits et de devoirs avec son mari. "Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas". Ce que Dieu a uni, Dieu lui-même le bénira et le soutiendra. Ce que Dieu veut, il est sans doute capable de l'accomplir.

     Nous ne savons jamais le tout d'un être, même du plus aimé. Surtout le premier jour. Il y a un mystère au cœur de tout amour comme de tout rapport humain. La rencontre de l'autre, c'est toujours comme un rendez-vous dans la nuit. Ce que nous apprenons de la foi chrétienne, c'est qu'en Dieu, entre le Père et le Fils, il y a des relations d'obéissance réciproque : chacun accomplit la volonté de l'autre. Quand Jésus était parmi nous, il disait qu'il faisait toujours la volonté du Père. Et au ciel, avant l'incarnation, le Père aurait peut-être préféré que le Fils n'aille pas sur la terre. Le monde aurait pu être racheté autrement, à moindres frais. Et le Père s'est comme incliné devant la volonté du Fils de devenir homme parmi les hommes, avec tout ce qui s'ensuit, et la Passion et la mort, il a voulu partager en tout notre expérience de terrestres. Ce n'était pas nécessaire, ce n'est pas le Père qui l'a voulu. C'est plutôt le Fils. Entre le Père et le Fils, il y a des relations d'obéissance réciproque. L'obéissance réciproque aussi, c'est de l'amour. Et s'il n'y a pas ça dans le couple, à l'image de Dieu, est-ce que ça peut marcher ?

     Un garçon de 8-9 ans parle avec son évêque, Mgr Dagens ; il lui dit que ses parents sont divorcés. Mgr Dagens : "Je lui demande si je peux prier pour sa maman". Le garçon répond fermement : Oui. Et l'évêque ajoute : "Est-ce que je peux prier aussi pour ton papa?" Avec une force inouïe, il a répondu : Non. Alors l'évêque a insisté et le garçon a dit : "Il faudrait qu'il change, qu'il change beaucoup".

     Toujours Mgr Dagens. Une fille de 8-9 ans vient de recevoir le sacrement du pardon. Elle demande au prêtre : "Mes parents sont divorcés. Tu pourrais me dire pourquoi ?" Et puis, autre question : " Je voudrais savoir si mes parents m'aimaient quand ils m'ont faite".

     Qu'est-ce que c'est qu'aimer? Réponse d'un homme qui se présente comme libertin et chrétien et dont je vous ai déjà parlé il y a quelque temps. Qu'est-ce que c'est qu'aimer ? Il disait : "C'est vouloir être heureux". On peut penser que ça n'a rien à voir avec l'amour : c'est de l'égoïsme pur et simple : "Aimer, c'est vouloir être heureux". Il suffirait d'un petit mot en plus pour approcher de la vérité : "Aimer, c'est vouloir être heureux ensemble", et devant Dieu et devant les hommes, et essayer de répandre autour de nous comme nous le pouvons le bonheur qui nous habite. "Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas". Il faut ajouter ceci, c'est que le christianisme de rigueur n'est pas incompatible avec le christianisme du cœur qui prend en compte les situations les plus concrètes.

     "Dieu est amour". Qu'est-ce que ça veut dire? Ce qui est aimé apparaît toujours comme merveilleux. La gloire de Dieu, c'est sa beauté. La gloire d'une femme, c'est sa beauté. La gloire d'un enfant... Le Verbe s'est fait chair pour révéler la gloire de Dieu (Jn 1n 14), pour révéler sa beauté qui nous subjuguera. La beauté de Dieu, c'est qu'il est la grâce de l'amour. L'homme ne peut rien exiger ni attendre. L'adoration, c'est la distance. (Avec Fiches dominicales, René Habachi, Mgr Dagens, Jean-Marie Rouart, AvS, HUvB).

 

11 octobre 2009 - 28e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 10, 17-30

     Voilà un homme qui accourt vers Jésus, un homme d'un certain âge. Et il pose une bonne question à Jésus : Qu'est-ce qu'il faut faire pour avoir la vie éternelle ? Qu'est-ce qu'il faut faire pour plaire à Dieu ? Et la réponse est toute simple, c'est celle du catéchisme : Tu connais les commandements ? Essentiellement commencer par ne faire de tort à personne et puis honorer son père et sa mère. Et l'homme qui a posé la question à Jésus est tout heureux, il a tout bon. Il fait tout ça depuis le berceau. Et Jésus aussi est tout heureux d'avoir devant lui un homme fidèle. Et puis nous aussi, nous sommes tout heureux, nous avons tout compris.

     La suite, c'est plus difficile. Pourquoi Jésus ajoute alors quelque chose qui n'est pas dans le programme, dans le programme des commandements ? Jésus estime beaucoup l'homme qu'il a en face de lui, et alors il lui dit : Tu as tout fait bien jusqu'à présent. Mais il y a une chose qui te manque : Vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, puis viens et suis-moi. Et l'homme s'en va tout triste. Tout mais pas ça ! Est-ce qu'il faut vraiment vendre tous ses biens pour entrer dans le royaume de Dieu ? Jésus avait devant lui un homme bien disposé. S'il est bien disposé, il est peut-être disposé aussi à mettre toute sa vie au service de Dieu. "Viens et suis-moi". Pour le moment, c'est trop pour cet homme. Il est dans la force de l'âge, il est riche et en bonne santé. Il fait tout bien, Jésus lui-même le lui a dit.

     Quand Dieu envoie la maladie à quelqu'un, il intervient dans sa vie personnelle, il rappelle à ce malade qu'il est créé et mortel. Et quand le malade doit renoncer à ses activités, il ne peut pas ne pas penser au royaume de Dieu ou à la vie éternelle, c'est la même chose. Dieu ne demande pas si on veut bien être malade. Mais quand on est malade, c'est le temps du renoncement. L'homme riche d'aujourd'hui n'était pas pressé de renoncer à tous ses biens, volontairement. Un jour, comme tout le monde, il faudra bien qu'il renonce à tous ses biens.

     En présence de cet homme bien disposé, Jésus voyait sans doute plus loin que la fidélité aux commandements de Dieu : ne faire de tort à personne, et faire plutôt du bien. Jésus voyait sans doute plus loin. Toute impureté de l'âme fait obstacle à la foi. La foi de cet homme bien disposé pourrait grandir encore. Il faudrait qu'il y mette le paquet, le paquet de tous ses biens. Cela lui permettrait de s'approcher encore plus de Dieu; il serait plus léger pour marcher vers lui.

     La vie de tout croyant est normalement marquée par un certain vide. Nous sommes incomplets comme est incomplet celui qui attend le retour de la personne aimée, qui tend l'oreille pour entendre le bruit des pas sur le gravier, ou le bruit de la clef dans la serrure. Celui qui serait totalement comblé, celui dont le bonheur et l'épanouissement seraient complets n'aurait pas de place pour Dieu. Les saints ne sont pas pleins d'eux-mêmes. Pour s'approcher de Dieu, il faut être vide, il faut être pauvre d'une certaine manière.

     Et curieusement, il y a beaucoup de gens aujourd'hui - et autrefois aussi sans doute - dont la vie est vide et, parce que leur vie est vide, elle est remplie de désespoir. Et peut-être que le vide le plus cuisant est de ne pas maîtriser le sens de sa propre vie. Nous devons tous découvrir notre propre pauvreté. Nous sommes tous, à notre manière, des mendiants, des mendiants qui reçoivent des dons et qui en donnent. On peut renoncer à toute forme de pouvoir qui diminue autrui. On peut renoncer à une richesse stérile qui ne porte aucun fruit. On peut donner son temps à ceux qui ont besoin... d'une oreille.

     Dans la Bible, la première réaction des hommes et des femmes que Dieu appelle est souvent de dire : "S'il te plaît, Seigneur, laisse-moi tranquille. Je n'ai pas envie de parler avec toi". Ou bien : "Je n'en suis pas digne". Ou bien : "Je ne peux pas. Essaie quelqu'un d'autre". Et pourtant, finalement, ils répondent et Dieu leur donne de la force en leur disant qu'il sera toujours avec eux.

     Et voilà quelqu'un qui n'a pas fait comme l'homme riche de l'évangile d'aujourd'hui. Voilà quelqu'un qui a laissé tout ce qu'il faisait dans la vie et qui s'est consacré à Dieu. Et tout n'est pas rose, et tout n'est pas facile quand on suit le chemin de Dieu. Et Dieu lui pose la question : Es-tu devenu prêtre ou es-tu entré dans la vie religieuse, ou es-tu devenu chrétien pour que je réalise tes désirs, ou bien pour que tu t'efforces de réaliser les miens ? (Avec Fiches dominicales, Timothy Radcliffe, AvS, HUvB).

 

18 octobre 2009 - 29e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 10, 35-45

     Les fils de Zébédée, Jacques et Jean, intriguent pour avoir les meilleures places dans le royaume à venir, parce que les disciples imaginent toujours un royaume terrestre, le royaume messianique qui, pour les disciples, à ce moment-là, était nécessairement un royaume terrestre. Jacques et Jean voudraient bien être aux places d'honneur dans le royaume.

     La réponse de Jésus à cette demande est assez énigmatique, du moins pour les disciples, à ce moment-là. "Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ?" Pour les disciples, pas de problème : boire une coupe, boire un coup, ce n'est pas gênant. Au contraire. "Pouvez-vous recevoir le baptême dans le quel je vais être plongé ?" Un baptême, pour les disciples, ce n'est pas méchant non plus. Il n'y a pas de problème. Et alors Jésus annonce aux deux qu'ils vont bien boire la coupe, qu'ils vont bien être baptisés comme Jésus. Ce n'est qu'après Pâques que les disciples comprendront ces paroles. La coupe, c'est la Passion de Jésus. Le baptême, c'est la Passion de Jésus. Jacques sera décapité par le roi Hérode Antipas (Ac 12, 2) : il boira la coupe du martyre. Quant à Jean, il subira l'exil à Patmos, selon la tradition.

     Et puis Jésus propose à tous ceux qui le suivent, à ses disciples de tous les temps, d'assumer la fonction de serviteurs. Lui, Jésus, il a servi ; jusqu'à donner sa vie en rançon pour la multitude. Quelques siècles avant le Christ, les poèmes du Serviteur souffrant affirmaient déjà, d'une manière mystérieuse, la valeur rédemptrice de la souffrance du Serviteur de Dieu (c'était notre première lecture tout à l'heure) : "Parce que mon Serviteur, le juste, a connu la souffrance, il justifiera des multitudes, il se chargera de leurs péchés, il portera leurs péchés à leur place". Comment est-il possible qu'un homme broyé par la souffrance plaise à Dieu et puisse être utile aux autres ? Comment expliquer que la souffrance puisse avoir un sens, que le sacrifice puisse avoir une valeur, que l'offrande de la souffrance puisse être féconde ? La plus grande souffrance du Seigneur Jésus a été la souffrance de se sentir comme délaissé par le Père. C'est le prix qu'il doit payer pour le péché des hommes.

     Chaque fois que Jésus s'est présenté à ses disciples de manière inattendue, ses disciples ont connu l'angoisse. Les disciples imaginent une bonne place dans le royaume, et Jésus leur parle d'être serviteurs, de se mettre au service de tous. C'est le monde à l'envers. C'est angoissant. C'est peu à peu que les disciples comprendront les choses après la Passion et la résurrection de Jésus. Ils comprendront alors que le Seigneur Jésus, le Fils, avait renoncé à posséder la gloire. Il a déposé cette gloire auprès du Père et il s'est intégré à l'humanité pécheresse. Il s'est si bien intégré à l'humanité pécheresse qu'il s'est rangé du côté des hommes qui étaient devenus étrangers à Dieu.

     Jésus n'est pas venu pour distribuer les bonnes places dans son royaume. Il est venu prendre la dernière place ; on l'accuse injustement et on le tue dans les tortures de la crucifixion. Jésus n'est pas venu pour promouvoir des valeurs, il n'est pas venu pour mettre les gens en valeur, il n'est pas venu pour mettre Jacques et Jean en valeur. Dieu est parmi nous comme quelqu'un que l'on rejette. Jésus, les hommes l'ont rejeté ; les chefs du peuples l'ont rejeté. Et aujourd'hui encore beaucoup le rejettent. La Passion n'est pas finie.

     Le vendredi saint, Jésus se trouve face à la mort. Sa vie a tout l'air d'être un échec et une défaite. Il était venu prêcher le royaume de l'amour de Dieu et, au bout du compte, il meurt sur une croix. Quelle justification donner à sa vie? C'est l'impasse. Alors il offre l'échec de sa vie à celui qu'il appelait son Père. La plus grande des prières, c'est la croix où Jésus a tout remis entre les mains de Dieu.

     Le christianisme commence par un tombeau vide, c'est-à-dire par la mort vaincue, par la promesse d'une vie plus forte que la mort. Comment est-ce possible ? Il y a des miracles à Lourdes et ailleurs dans le monde. Et aujourd'hui encore. Comment est-ce possible ? Comme disait Chesterton, l'humoriste anglais, "ce qu'il y a de plus incroyable dans un miracle, c'est qu'il arrive".

     A la fin de l'évangile d'aujourd'hui, Jésus affirme : "Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude". C'est l'un des passages de l'évangile où l'on voit que Jésus a eu conscience du sens universel de sa mission, sa mission qui était de réconcilier le monde avec Dieu. (Fiches dominicales, Vincent Holzer, Timothy Radcliffe, Michel Serres, AvS, HUvB).

 

25 octobre 2009 - 30e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 10, 46-52

     Qu'est-ce qu'on peut faire quand on est aveugle? On est assis au bord de la route et on mendie. Cela se passait à Jéricho. C'est loin de Nazareth : cent kilomètres à vol d'oiseau. Et pourtant l'aveugle avait entendu parler de Jésus de Nazareth. L'aveugle est là au bord de la route, comme tous les jours, et il tend la main. Jésus, avec ses disciples et une foule nombreuse, passe par là. Qu'est-ce que c'est ? Quand l'aveugle apprend que Jésus passe par là, il se met à crier de toutes ses forces pour appeler Jésus. Ce n'est pas convenable de crier comme ça. "Mais tais-toi donc !"

     Jésus a entendu le cri de l'aveugle. Il s'arrête. "Faites-le venir". Le dialogue entre Jésus et l'aveugle est bref. - Que veux-tu que je fasse pour toi? - Que je voie! - Va, ta foi t'a sauvé... Et tout de suite, l'homme voit. Qu'est-ce qui a déclenché ce miracle de Jésus ? La prière de cet homme. Et quelle était sa prière ? "Jésus, aie pitié de moi". C'est sans doute une bonne prière, puisque Jésus l'a entendue et qu'il a opéré un miracle pour faire comprendre qu'il l'avait bien entendue. "Jésus, aie pitié de moi". C'est une prière qu'on peut utiliser en toute circonstance.

     Quand les apôtres ont un jour demandé à Jésus comment il fallait prier, il leur a dit comment prier le Père : "Notre Père qui es aux cieux". Jésus ne pouvait pas dire à ses disciples à ce moment-là qu'ils pouvaient s'adresser à Jésus lui-même comme à Dieu. L'aveugle, lui, a compris que Jésus était un homme de Dieu. Et il lui a simplement dit : "Aie pitié de moi" : il le disait à un homme de Dieu. Maintenant nous pouvons toujours dire les mots de l'aveugle, mais nous savons que Jésus est Dieu, l'égal du Père : "Seigneur Jésus, aie pitié de moi".

     L'aveugle a reçu une grâce énorme. Qu'est-ce qu'il doit faire ? Il s'est mis à suivre Jésus. Quelques kilomètres peut-être, ou plus longtemps, ou bien il est retourné chez lui, on ne sait pas. Mais il avait le cœur en fête, on ne peut pas imaginer. Et il ne s'est pas privé de dire à tous ceux qu'il rencontrait ce que Jésus avait fait pour lui. Quand on reçoit une grâce de Dieu, ce n'est jamais pour soi tout seul. Mais il faut demander aussi à Dieu qu'il nous fasse comprendre ce que nous devons en faire. Jésus aurait pu demander n'importe quoi à cet homme. Et cet homme l'aurait fait. Il savait qu'il était entre les mains de Dieu. Il n'avait pas besoin de tout comprendre. Mais il savait qu'il pouvait faire confiance à ce Jésus.

     Un jour, Jésus a crié dans sa prière : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Et Dieu n'a pas répondu, il n'a pas répondu tout de suite. La réponse de Dieu, ce fut la résurrection de Jésus. La résurrection de Jésus, c'est le signe éclatant par lequel Dieu confirme qu'il était bien depuis toujours du côté de Jésus. La résurrection de Jésus, c'est le signe éclatant qui exauce la prière de Jésus. La résurrection de Jésus, c'est la signature de la vérité de la vie de Jésus depuis son origine. Elle confirme que Jésus était bien celui qu'il prétendait être.

     L'aveugle sur le chemin portait sa croix. Je n'ai pas à rechercher la croix, chacun de nous peut le dire. Mais quand je regarde ma vie avec réalisme - chacun de nous peut le dire - je vois qu'elle est marquée d'innombrables croix. Elles m'ouvrent à Dieu... Elles peuvent m'ouvrir à Dieu... Dieu qui se trouve précisément là où il paraît être le plus éloigné du monde : dans la croix, l'abandon, l'échec, l'effondrement.

     L'aveugle avait tout compris de Jésus, si on peut dire : "Aie pitié de moi". Mais il y a dans la foi chrétienne une incessante recherche de savoir qui a été ce Jésus, ce qu'il est pour nous aujourd'hui, ce qu'il a enseigné, comment il a vécu et enfin comment il a compris Dieu et proclamé Dieu. Les apôtres n'ont cessé de réfléchir sur tout ce qu'ils avaient vécu avec Jésus. Ils ont réfléchi sur le fait si difficilement compréhensible de la mort violente de Jésus sur la croix, sur le fait ensuite de sa résurrection. Ils ont vu dans tous ces événements la clé d'une nouvelle compréhension de la vie et la clé d'une nouvelle image de Dieu, d'une nouvelle idée de Dieu.

     L'aveugle sur le chemin, les apôtres dans l'entourage de Jésus ont fait une certaine expérience du divin. Il n'y a pas de religion sans expérience. Quand quelqu'un étudie la Parole de Dieu, c'est comme si la présence de Dieu demeurait sur lui. Quand quelqu'un dit les mots de la prière, il est uni à Dieu.

     L'aveugle au bord du chemin : Dieu a prévu pour l'homme tout bien. Et l'homme doit recevoir ce bien quand Dieu le lui donne. On ne peut pas anticiper. L'aveugle sur le chemin nous apprend la patience. L'aveugle apprend à attendre l'heure de Jésus. L'aveugle nous apprend avec Jésus à attendre ce qui vient du Père. La perfection du Fils, la perfection de Jésus, c'est son obéissance, c'est qu'il n'anticipe pas l'heure du Père. (Avec Bernard Sesboüé, Anselm Grün, Moshé Idel, AvS, HUvB).

 

1er novembre 2009 - Toussaint - Année B

Évangile selon saint Matthieu 5, 1-12

     Qu'est-ce que ça veut dire cet évangile ? Jésus nous invite à un bonheur. Neuf fois dans cet évangile, on trouve le mot "heureux". Un bonheur. Quel bonheur ? Le bonheur de réussir sa vie sous la conduite de Dieu. Le bonheur de vivre sa vie sous le regard de Dieu. Neuf fois, Jésus emploie le mot "heureux". Ce sont les béatitudes selon Jésus. Des béatitudes qui sont difficiles à comprendre.

     Heureux les pauvres : non pas parce qu'ils sont pauvres, mais parce que leur cri a été entendu par Dieu. Qu'est-ce que ça veut dire " être pauvre" ? Il y a une pauvreté matérielle : on n'a vraiment rien dans les poches. Mais il y a aussi des pauvretés spirituelles qui peuvent être tout aussi pénibles : un célibat qui n'a pas été choisi, une solitude, une détresse, un désespoir. Heureux les pauvres ! Pourquoi ? Seul Jésus peut prononcer de telles paroles. Dans l'une des paraboles de Jésus, le roi fait entrer les plus pauvres dans la salle du festin : les humiliés, les solitaires, les estropiés de la vie, tous ceux qu'on va chercher au coin des rues. Pourquoi tous ceux-là justement ?

     Le malheur - la pauvreté - n'est pas un préalable nécessaire pour connaître la vraie béatitude, le vrai bonheur selon Jésus. Il y a un désir fondamental de bonheur qui habite le cœur de tous les hommes, un désir tenace. Jésus veut nous dire où se trouve le vrai bonheur selon le cœur de Dieu. Et il nous dit que le vrai bonheur n'est pas facile, il n'est pas facile à gagner si l'on peut dire. Jésus veut nous dire que notre appétit de bonheur a besoin d'être évangélisé.

     "Heureux les pauvres, le royaume des cieux est à eux". C'est quoi le royaume des cieux ? C'est Jésus lui-même, c'est Dieu. Le pauvre, c'est Jésus devant sa mort. Il pressent qu'elle arrive. Et alors il dit à ses disciples : "Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul. Mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit"... Comme un mourant qui sourit dans le froid de la mort pour consoler ceux qui l'entourent, ainsi le Seigneur Jésus, dans sa solitude, console le Père et tous les hommes : "Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit".

     C'est quoi la pauvreté ? C'est ne plus avoir de temps pour soi depuis que le Seigneur Jésus vit en nous. Dès que le Seigneur Jésus vit en nous, nous n'avons plus de temps pour nous... Toute notre vie est utilisée, toute notre vie devrait être utilisée pour Dieu. Chaque minute de notre vie est appelée à coopérer à l’œuvre de Dieu. Tous les jours, nous devrions demander à Dieu ce qu'il attend de nous aujourd'hui. Quels sont ses plans pour nous aujourd'hui ? Et qu'il nous les montre tout au long de la journée. Être pauvre pour Dieu, c'est cela aussi : lui demander qu'il dirige vraiment notre vie. Il faut bien qu'on organise sa vie, il faut bien qu'on ait des projets. Mais il se peut que Dieu va nous demander autre chose aujourd'hui même... La grâce de Dieu peut faire de chacun de nous une source de grâces pour les autres. Dieu nous appelle sans cesse à exister pour lui. Dieu nous inspire de l'aimer. Notre vie a une destination éternelle. C'est pour cela que la pauvreté est importante selon Jésus : il veut nous ouvrir à Dieu, nous ouvrir plus.

     Nous avons le droit d'être joyeux, et nous ne devons pas avoir honte d'être tristes aussi... parfois. La joie chrétienne est capable d'intégrer aussi le chagrin. Pourquoi ? Parce que ce que vit le chrétien, c'est l'histoire de Jésus : une histoire qui va du baptême à la résurrection en embrassant aussi le vendredi saint... le vendredi saint comme un moment essentiel du voyage.

     C'est quoi la pauvreté selon Jésus ? L'une de nos contemporaines, qui était philosophe, disait ceci : "Ne souhaiter la disparition d'aucune de nos misères, mais la grâce qui les transfigure". C'est une autre manière de dire la pauvreté devant Dieu.

     C'est quoi être pauvre devant Dieu ? "Les pécheurs veulent toujours ce qui leur manque. Et les âmes pleines de l'amour de Dieu ne veulent rien que ce qu'elles ont". C'est un ancien archevêque de Cambrai qui disait cela, il y a très longtemps, Fénelon. C'est la sagesse de l'évangile de Jésus, c'est la philosophie de Jésus. Mais Fénelon ajoutait ceci : "C'est avoir Dieu que de l'attendre". On peut se sentir pauvre de Dieu parce qu'il semble très lointain. Et Fénelon nous dit ici, avec la longue tradition du christianisme : "C'est avoir Dieu que de l'attendre". Tous les habitants du ciel que nous fêtons aujourd'hui n'attendent plus Dieu, ils le possèdent, ils sont possédés par lui. (Avec Fiches dominicales, Jean Daniélou, Benoît XVI, Timothy Radcliffe, Jean-Louis Souletié, Simone Weil, Fénelon, AvS).

 

8 novembre 2009 - 32e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 12, 38-44

     Deux petites scènes dans cet évangile d'aujourd'hui. Jésus est là avec ses disciples sur l'esplanade du temple, à Jérusalem. Et il regarde ce qui se passe autour de lui. Il y a des scribes, c'est-à-dire des spécialistes des Écritures. Ils sont fiers de leur savoir, ce sont des gens importants dans la société juive de l'époque, et cela se remarque peut-être à leur manière de s'habiller, il y a peut-être une sorte d'uniforme des scribes, comme les évêques et les cardinaux et les prêtres et les chanoines ont, ou avaient, leurs vêtements distinctifs. Les scribes, on les trouve partout dans l'évangile comme des adversaires de Jésus. Jésus n'est pas tendre pour eux : ils disent et ne font pas. Et quand Jésus sera sur la croix, les scribes vont encore aller le narguer, se moquer de lui.

     Et puis deuxième scène de notre évangile d'aujourd'hui : les fidèles qui mettent leurs offrandes dans le tronc du temple. Les riches y mettent beaucoup, les pauvres y mettent moins. Jésus ne blâme pas les riches d'y mettre beaucoup. Il n'a rien à dire à ce sujet. Ce que Jésus tient à faire remarquer à ses disciples, ce sont les deux petites pièces de la veuve, les quatre sous de la veuve. Les scribes ont belle apparence, les riches aussi. Les quatre sous de la veuve, que voulez-vous qu'on en fasse ? Ce n'est pas avec ça qu'on peut construire un temple ou l'entretenir.

     Jésus rappelle ici à ses disciples - et à nous-mêmes - à sa manière, quelque chose qu'on retrouve plus d'une fois dans l'Écriture : les hommes voient l'extérieur, Dieu regarde le cœur. On ne peut pas jeter de la poudre aux yeux de Dieu : ça ne prend pas. On ne peut pas jouer la comédie avec lui. Les riches ont raison de donner beaucoup. Mais Jésus dit ailleurs : "Quand vous aurez fait tout ce que vous devez faire, dites : nous sommes de simples serviteurs". Serviteurs : pas plus et pas moins. Serviteurs de Dieu et des hommes.

     Les scribes, les spécialistes des Écritures, ont une très belle mission, la mission d'approfondir la Parole de Dieu. La veuve a une très belle mission : celle de mettre quatre sous dans le tronc. Chacun a sa mission. C'est Dieu qui en décide. Les uns, il veut qu'ils soient une lumière pour le monde. Les autres, il veut qu'ils soient une lampe dans une chambre de leur maison. On ne s'attribue pas sa mission à soi-même. Mais quand Dieu allume une lampe, c'est pour s'en servir. Ce qui peut empêcher d'accomplir la mission que Dieu nous donne, c'est de faire la sourde oreille, c'est de lui désobéir. Dieu invite tous les hommes à rester à sa disposition.

     Tous les saints et les saintes de Dieu éclairent la maison de Dieu, éclairent l’Église à travers tous les temps. Les saints et les saintes de Dieu sont des lumières pour le monde mais, de leur vivant, ils peuvent être plongés par Dieu dans l'humilité. Ils n'ont pas de droits sur eux-mêmes. Ils n'ont plus le droit d'avoir des préférences personnelles. Ils doivent toujours adopter les préférences de Dieu. Dieu les prend avec leurs limites et leurs fautes. Personne ne peut attendre de se sentir parfait pour faire quelque chose pour Dieu, pour accomplir sa mission.

     Saint Jean-Marie Vianney, curé d'Ars au XIXe siècle, ne se prenait pas pour une lumière. Et il a été une lumière pour beaucoup de gens. Marthe Robin, au XXe siècle, ne se prenait pas pour une lumière, elle qui a vécu pendant cinquante ans dans une chambre maintenue dans l'obscurité parce que ses yeux ne supportait pas la lumière ; et beaucoup de gens ont été chercher la lumière de Dieu dans cette chambre obscure. Thérèse de Lisieux n'était pas une lumière, cachée qu'elle était au fin fond de son carmel. Mais aujourd'hui encore elle éclaire toute l’Église. Jésus lui-même, qui est le Messie et la lumière du monde, a été, durant sa vie, un messie caché. Il interdisait souvent aux gens qu'il avait guéris de parler de leur guérison de peur qu'on projette sur lui des fantasmes de toute-puissance d'un messie glorieux.

     Joseph Ratzinger, devenu le pape Benoît XVI, était professeur de théologie, une sorte de scribe, spécialiste des Écritures et des choses de Dieu. Je ne sais pas s'il circulait en longue robe sur l'esplanade du temple, mais il écrivait ceci : "Certitude que je n'ai jamais totalement en main la vérité sur Dieu, que devant elle je suis toujours comme un apprenti et que, marchant vers elle, je suis toujours un pèlerin dont le chemin ne prendra jamais fin".

     Je termine avec Newman, au XIXe siècle. Newman est un anglican qui est devenu catholique ; il a été ensuite été choisi comme cardinal par le pape de l'époque, et le pape Jean-Paul II l'a déclaré "vénérable", c'est-à-dire que Newman pourrait bien un jour être canonisé, c'est-à-dire reconnu comme saint par l’Église. Newman a écrit une très belle prière, Newman qui était aussi un scribe dans l’Église, ce qui prouve que tous les scribes ne sont pas mauvais :

"Conduis-moi, douce lumière. Dans l'obscurité qui m'environne, conduis-moi. La nuit est noire et je suis loin de la maison. Montre-moi le chemin, éclaire mes pas. Je ne demande pas à voir au loin, un seul pas est assez pour moi. Je n'ai pas toujours été comme ça, et je ne te demandais pas de me conduire. J'aimais choisir et voir mon chemin. Mais maintenant, conduis-moi". (Avec Noël Quesson, Joseph Ratzinger, Newman, AvS).

 

15 novembre 2009 - 33e dimanche - Année B

Évangile selon saint Marc 13, 24-32

     Voilà un évangile qui est bien mystérieux pour nous. Dans le texte intégral de l'évangile, juste avant ce passage que je viens de lire, il est question de la grande tribulation de Jérusalem, des épreuves, au fond, qui vont secouer l’Église, qui secouent l’Église. Et notre évangile d'aujourd'hui nous dit maintenant que ces épreuves ne vont pas durer éternellement. Le Fils de l'homme viendra y mettre un terme. Quand ? Cela, on ne le sait pas. Quand le Fils de l'homme reviendra-t-il ? Jésus ne répond pas à la question. Et même Jésus affirme que lui-même ignore la réponse. "Quant au jour et à l'heure, personne ne les connaît. Pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père".

     Et notre évangile d'aujourd'hui s'arrête là. Mais aussitôt après, Jésus tire la conclusion de ce qu'il vient de dire : Personne ne sait quand le Fils de l'homme viendra pour mettre fin à la grande épreuve, alors soyez sur vos gardes. Le Fils de l’homme peut arriver à toute heure du jour et de la nuit. Donc, soyez toujours prêts à l'accueillir quand il viendra. On ne doit pas voir une menace dans ces paroles de Jésus. Tout l'évangile nous invite plutôt à une confiance aimante vis-à-vis de la volonté du Père. Des crises et des détresses, il y en aura toujours : crises et détresses du monde, crises et détresses de nos vies. Elles aussi arrivent parfois sans crier gare. Nous sommes des voyageurs, des pèlerins.

     Avec cet évangile, nous terminons la lecture de saint Marc que nous avons commencée il y a un an à peu près. Saint Marc tourne nos regards vers l'achèvement de l'histoire avec le retour en gloire du Christ qui rassemblera toute l'humanité définitivement sauvée du mal... l'achèvement de l'histoire et l'achèvement aussi de notre propre vie. Quel que soit le travail que nous faisons, nous pouvons le faire pour Dieu. Quelles que soient nos occupations - pas seulement le travail - nous pouvons les faire pour Dieu. Et nous pouvons être sûrs que Dieu reçoit ce que nous faisons quand nous le dirigeons vers lui. Tout travail dirigé vers Dieu a un sens d'éternité, toute occupation dirigée vers Dieu a un sens d'éternité.

     Dans la vie de Jésus avec ses disciples, à un moment un peu critique, beaucoup de disciples de Jésus se retirèrent, ils cessèrent de le suivre. Alors Jésus avait posé la question aux douze, les douze apôtres, ses disciples les plus proches : "Voulez-vous partir vous aussi ?" Et saint Pierre avait répondu : "A qui irions-nous ?" Pour saint Pierre, sa patrie, c'est Jésus. Pour saint Pierre, Jésus est l'unique qui peut conduire à Dieu. "Tu as les paroles de la vie éternelle". Dans les paroles de Jésus, Pierre pressent la vie éternelle. Il ne comprend pas tout, saint Pierre, mais il y a une chose qu'il sait, c'est que ce que dit Jésus lui fait pressentir la vie éternelle.

     Notre destinée, la destinée de tous les hommes, c'est de se frayer un chemin vers notre destination, et notre destination, c'est la vie avec Dieu, notre bonheur. Un académicien de notre temps, dont je vous ai déjà parlé - un académicien qui se définit lui-même comme libertin et chrétien - malgré sa vie peu morale, a gardé une très haute idée de la foi chrétienne. Et il jette un regard sur le monde, sur la société d'aujourd'hui, ei voici ce qu'il dit : "La culture mondialiste axée sur l'argent, le sexe et la surconsommation... comment ce magma culturel uniquement tourné vers la consommation peut-il satisfaire l'attente spirituelle des peuples ?" Lui, l'académicien libertin, est plongé lui-même jusqu'au cou dans ce monde mais, en même temps, il sait toujours qu'il y a autre chose.

     Un autre académicien, très chrétien sans doute, lui, Mgr Dagens, jette aussi un regard sur notre monde d'aujourd'hui et notre société et, dans son analyse, il rejoint un peu le libertin, son collègue de l'Académie. Mgr Dagens qui dit ceci : "Il y a probablement plus de gens qui cherchent Dieu et qui le prient secrètement que ne le disent les sondages et les statistiques"... Autrement dit, ils peuvent être libertins et ne pas fréquenter les églises, mais il y en a qui cherchent Dieu et le prient dans le secret.

     Quand Dieu s'est révélé, il s'est fait connaître comme Dieu pour le bonheur des hommes. Nous sommes en route. Je dois comprendre que chacune de mes décisions a une structure pascale, c'est-à-dire qu'elle comporte un passage par la mort pour aller vers la vie. C'est vrai pour tout le monde et c'est vrai aussi pour les enfants. Pour eux, ce sera la décision de partager leur chocolat de quatre heures avec un camarade qui n'en a pas. Notre vie est un tissu de décisions. Toute décision devrait être un passage qui nous fait quitter l'esclavage de l'égoïsme pour nous faire passer à l'amour.

     Le monde entier, avec toute sa solidité (apparente), et toutes ses sécurités, vogue comme un bateau sur une mer sans fond, sur la profondeur insondable, sur l'amour inexplorable du Père. (Avec Fiches dominicales, Timothy Radcliffe, Jean-Marie Rouart, Antoine Vergote, François Varillon, AvS, HUvB).

 

22 novembre 2009 - Fête du Christ, roi de l'univers - Année B

Évangile selon saint Jean 18, 33-37

     Pilate interroge Jésus sur sa royauté. Pilate, c'est le haut fonctionnaire romain. Il ne peut pas tolérer un pouvoir politique, un roi, qui échapperait à Rome. Alors Pilate pose à Jésus la question directe : "Es-tu le roi des juifs ?" Jésus ne refuse pas le titre de roi. Mais il précise tout de suite comment il est roi. Il n'a pas conquis le pouvoir par la force des armes, il ne cherche pas à se défendre en s'appuyant sur ses partisans. "Ma royauté n'est pas de ce monde", dit-il. Elle vient d'ailleurs. C'est bien mystérieux tout ça pour Pilate. "Alors, tu es roi ? Oui ou non ?" Et Jésus lui dit alors qu'il est venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Pilate n'est pas beaucoup plus avancé. "Qu'est-ce que c'est que la vérité ?"

     Qu'est-ce que c'est que cette vérité que le Seigneur Jésus est venu apporter au monde ? Il est venu apporter la vérité de Dieu. Pour comprendre la vérité, il faut être accordé intérieurement à la vérité. Si la vérité que le Seigneur Jésus est venu apporter dans le monde, c'est Dieu lui-même, il faut être accordé intérieurement à Dieu pour la recevoir, pour la comprendre. Il n'y a pas besoin de discours pour ça. Par exemple, celui qui croit au vrai Dieu sait que sa prière est toujours exaucée d'une manière ou d'une autre. Celui qui croit au vrai Dieu sait que sa prière atteint Dieu, et on ne sait pas comment.

     A l'âge de douze ans, Jésus était allé en pèlerinage à Jérusalem avec ses parents. Et sur le chemin du retour, un beau soir, on ne retrouve plus Jésus dans la petite caravane qui remonte vers le nord. Finalement, au bout de trois jours, les parents de Jésus le retrouvent dans le temple, comme si c'était tout naturel pour lui qu'il soit dans le temple. Et sa mère lui pose quand même la question : "Pourquoi n'as-tu rien dit ? Cela fait trois jours qu'on te cherche". Et Jésus répond : "Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ?" Ne saviez-vous pas que ma royauté n'est pas de ce monde ? Ne saviez-vous pas que mon vrai Père, c'est Dieu. Marie doit apprendre, dans la souffrance, la distance qui sépare les hommes de Dieu. Marie ne comprend pas. Et Jésus provoque cette non-compréhension en y mettant le doigt par sa question : "Ne saviez-vous pas...?" Et non, elle ne sait pas. Jésus ne donne pas d'explication, il indique la direction, il souligne la distance. Marie doit en tirer un enseignement, elle doit apprendre à ne pas comprendre.

     C'est la même chose dans le dialogue de Jésus et de Pilate. Pilate ne peut pas comprendre. "Qu'est-ce que c'est que la vérité ?" Il y a Pilate, il y a Marie, et il y a nous, et il y a tous les humains d'aujourd'hui. Toute vie humaine doit apprendre ce dépouillement radical qui consiste à se remettre dans les mains de Dieu. C'est vrai dans le mariage, c'est vrai pour ceux qui se consacrent à Dieu.

     Jésus se trouvait devant Pilate comme un accusé. Il n'a pas menacé Pilate des foudres du ciel s'il ne le relâchait pas. Dans le passé, beaucoup de gens allaient à l'église par peur d'être punis par Dieu s'ils n'y allaient pas. Cette menace ne risque pas beaucoup au XXIe siècle de remplir les églises. Qui pourrait croire que notre Dieu est un Dieu d'amour s'il faut une menace de damnation pour nous forcer à venir l'adorer ? Jésus n'a pas contraint Pilate à croire en lui. Jésus a exprimé devant Pilate ce qu'il croyait. Il a annoncé la vérité; il n'a pas essayé de contraindre Pilate. Annoncer la foi, dire sa foi, ce n'est pas donner la foi. Nous sommes responsables de parler ou bien de nous taire, nous ne sommes pas responsables de l'efficacité de nos paroles. La foi, c'est Dieu qui la donne (si l'homme veut bien la recevoir). Annoncer la foi, dire sa foi, c'est tout simplement d'abord être un informateur. Mais l'informateur de l'Évangile devrait toujours être quelqu'un qui, sur d'autres plans que l'Évangile, est reconnu pour véridique, quelqu'un en qui on peut avoir confiance.

     Tout au long de l'histoire, l’Église reste une Enlise de pécheurs, et les saints et les saintes de l’Église sont les premiers à se reconnaître pécheurs. C'est pourquoi, c'est une nécessité pour l’Église, pour chacun de nous, de redire tous les jours : "Pardonne-nous nos offenses". Jamais l’Église, jamais les chrétiens ne sont parfaitement à la hauteur de leur mission. Dieu nous a donné deux sacs à porter : un par devant pour voir les fautes des autres et un par derrière pour ne pas voir les nôtres. (Avec Fiches dominicales, Louis Bouyer, Timothy Radcliffe, Madeleine Delbrel, AvS, HUvB).

 

29 novembre 2009 - 1er dimanche de l'Avent - Année C

Évangile selon saint Luc 21, 25-28. 34-36

     Saint Luc nous parle de la venue du Christ. Cela n'a pas l'air très joyeux au départ puisqu'il est question de catastrophes et d'affolements. Mais tout s'apaise quand apparaît le Fils de l'homme : "Redressez-vous, relevez la tête, votre salut est tout proche". Qu'est-ce que ça veut dire ? Cela veut dire que l'histoire a un sens, que la marche du temps a un sens, parce que Dieu en est le Maître... La marche de l'histoire et le sens de chacune de nos vies... On est en marche vers un royaume où il n'y a plus ni guerre, ni souffrance, ni mort. Mais cela ne se fera pas sans mal. Comme pour une naissance... avant l'invention de la péridurale.

     Il y a la fin des temps et il y a la fin de notre temps. Alors Jésus nous dit : Restez éveillés, priez en tout temps. Pensez souvent à Dieu. Penser à Dieu, c'est aussi une prière. Nous ne connaissons pas l'heure de Dieu, nous ne savons ce qu'il nous demandera dans l'heure qui vient. Il nous est demandé de rester disponibles pour ce qu'il nous demandera. Il nous est demandé avant tout d'attendre Dieu. La sainteté, c'est cela aussi : c'est une attente de Dieu, donnée par Dieu. La sainteté vient de Dieu et retourne à lui. Il nous est demandé de ne pas opposer de résistance à l’œuvre de Dieu en nous, il nous est demandé de lui permettre de nous donner ce qui lui semble bon.

     Quand saint Paul prie dans sa prison, il ne demande pas à Dieu quelque chose pour lui-même, il ne demande pas à Dieu d'être assez fort pour supporter ses souffrances. Il prie pour que ceux qui lui sont confiés deviennent forts. Saint Paul connaît la richesse de Dieu, et il demande à Dieu de les rendre forts selon la richesse de sa gloire, de les rendre forts avec la surabondance qui est la manière propre à Dieu de donner. "De Dieu jaillit la vie, et dans un seul dessein: la partager".

     Question des jeunes à leur évêque (Mgr Dagens) quand ils se préparent à la confirmation... (Question des jeunes et pourquoi pas aussi des vieux) : Pourquoi vivre ? Pourquoi ne pas se donner la mort ? Pourquoi aimer la vie même quand elle est difficile ? Comment faire confiance quand on désire aimé et être aimé ? Et comment prier ? Et comment aller à la rencontre de Dieu ? Et comment connaître Jésus ?

     Sainte Thérèse d'Avila, qui était une grande sainte rejoint, elle aussi ces questions d'une certaine manière. Elle disait : "Je supplie, moi aussi, le Seigneur, de me délivrer de tout mal à tout jamais. Car loin de m'acquitter de ce que je lui dois, je m'endette peut-être tous les jours davantage. Ce qui fait mon tourment, ô Seigneur, c'est que je ne puis savoir de manière certaine si je vous aime, ni si mes désirs vous sont agréables".

     Jésus, le premier, a vécu de la foi. On le perçoit le mieux dans sa prière vers la fin de sa vie. Et la foi de Jésus, à ce moment-là, c'est de s'en remettre à un Autre, le Père, comme il l'appelait. "Mon âme est triste à en mourir... Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne... Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?... Non pas ma volonté, mais ta volonté"... Et qu'est ce qui s'est passé alors ? Pas une parole, pas un geste de la part de Dieu en réponse à cette prière. Jésus ne peut s'appuyer que sur sa foi, une foi qui se livre, qui se confie, qui s'abandonne.

     Un homme qui croit en Dieu ne demande pas de miracles ni d'apparitions. Cependant il ne rejette pas les miracles, ni les apparitions qui se produisent. Du moins les vrais miracles et les vraies apparitions. Ce sont des encouragements de Dieu. "Restez éveillés et priez en tout temps", nous dit Jésus. Dans la vie du roi Baudouin, de Belgique évidemment, on nous raconte que chaque jour il assistait à la messe, à l'eucharistie. Et il avait entre les mains quelque chose comme un "Prions en Église" ou un " Magnificat" et il soulignait les passages qui l'interpellaient. Et l'auteur de cette biographie du roi Baudouin concluait : "Il mangeait véritablement la Parole de Dieu".

     C'est la foi qui constitue le lien entre le ciel et la terre. En vivant dans la foi, nous possédons la maîtrise sur notre mort, en ce sens que la mort n'est plus une rupture mais la refonte en Dieu de notre existence. "Restez éveillés et priez, ainsi vous serez jugés dignes d'échapper à tout ce qui doit arriver". (Fiches dominicales, Pierre Gervaise, Mgr Dagens, Thérèse d'Avila, Joseph Doré, Dimitri Doudko, Philippe Verhaeghen, AvS, HUvB).

 

6 décembre 2009 - 2e dimanche de l'Avent - Année C

Évangile selon saint Luc 3, 1-6

     En ce deuxième dimanche de l'Avent, saint Jean-Baptiste entre en scène. Saint Luc prend grand soin de situer saint Jean-Baptiste dans l'histoire de son temps : qui était empereur de Rome et qui était gouverneur de Judée et qui étaient les princes de Galilée et d'Iturée et de Trachonitide et d'Abilène. N'en jetez plus. On a compris. Et qu'est-ce qui va se passer alors ? La parole de Dieu fut adressée à Jean, Jean qui allait devenir Jean-Baptiste. On ne sait pas ce que Dieu a dit à Jean-Baptiste. Ce qu'on sait, c'est que Jean-Baptiste s'est mis à appeler les gens à se convertir, à se tourner vers Dieu, à faire le bien plutôt que le mal.

     Et pourquoi se convertir ? Pour que Dieu puisse venir, pour que Dieu puisse venir nous visiter. Pour que Dieu puisse venir nous visiter, il faut que la route soit praticable. Il faut aplanir la route, il faut combler les ornières, enlever les gros cailloux et les rochers, tout ce qui encombre la route. Cela permettra à Dieu de s'introduire dans nos vies, de s'y introduire un peu plus.

     Et pourquoi Dieu veut-il s'introduire dans nos vies ? Pour nous faire entrer dans sa propre vie. C'était dans la prière d'ouverture de cette messe. Dieu promet un héritage à ses enfants, et cet héritage, c'est que ses enfants puissent entrer dans sa propre vie. Cet héritage promis est d'abord caché en Dieu. Il est caché en Dieu, mais par l'Esprit Saint il est communiqué à ceux qui possèdent la foi, à ceux qui ouvrent leur cœur et leur intelligence à la foi. Non pas pour les bercer dans une fausse sécurité, qui les dispenserait de tout effort, mais pour qu'ils comprennent la grandeur de leur foi et la grandeur du don de la vie que Dieu leur offre.

     De même que Jean-Baptiste a annoncé la venue du Seigneur Jésus Christ, de même que Jean-Baptiste a été le précurseur de Jésus, de même on peut dire que le Seigneur Jésus a été le grand précurseur de l'Esprit Saint. Ce sont nos Pères dans la foi qui disent cela. Dieu s'est fait chair, Dieu s'est fait homme pour que l'homme puisse recevoir l'Esprit. Dieu a porté la chair pour que nous puissions être porteurs de l'Esprit. Et nos Pères dans la foi disaient : tout le but de l’œuvre du salut, tout le but du dessein de Dieu, c'est que les croyants reçoivent l'Esprit Saint... L'Esprit Saint consolateur. Pourquoi consolateur ? Parce qu'il nous "console" (si l'on peut dire) de l'absence visible du Seigneur Jésus.

     Il faut donc aplanir la route, nous dit Jean-Baptiste, pour livrer passage à Dieu dans nos vies : le Seigneur Jésus et l'Esprit Saint. C'est comme ça que Dieu nous fait entrer dans sa propre vie. Jean-Baptiste avait un message de Dieu pour son peuple à lui, une parole de Dieu pour le peuple juif. Et le peuple juif, à son tour, est porteur d'une révélation pour les païens, d'une parole de Dieu pour les païens.

     L'heure de Dieu dans la vie de quelqu'un, c'est l'heure de la rencontre. Dieu vient à notre rencontre dans nos vies. Et notre travail, c'est d'être là à l'heure de Dieu. Notre travail, c'est de consentir au travail que Dieu veut réaliser en nous aujourd'hui. On a le droit d'être parfois fatigué. Mais on n'a pas besoin d'être en forme pour s'offrir à Dieu, pour s'offrir à la prière. C'est quoi la prière ? Ce n'est pas nécessairement réciter des prières et beaucoup de prières. La prière, c'est avant tout une relation vivante et personnelle avec le Dieu vivant et vrai. Et une relation vivante, ça peut se faire avec des mots, mais parfois aussi sans beaucoup de paroles, sans aucune parole.

     La grande épreuve des croyants, c'est que Dieu est inaccessible en quelque sorte. Dieu est inaccessible à nos sens : personne n'a jamais vu Dieu. Et la prière, c'est le moyen naturel que nous avons d'entrer en relation avec lui. Dieu nous appelle à prier pour que nous entrions en relation avec lui. Et la prière du chrétien ne consiste pas à essayer de faire l'expérience du vide comme les bouddhistes essaient de le faire. Le chrétien, comme le bouddhiste, vise aussi, d'une certaine manière, à se libérer de l'éphémère et de l'illusoire. Mais ce n'est pas pour faire l'expérience du vide. Le bouddhisme est d'inspiration athée. Si le chrétien cherche à se libérer, d'une certaine manière, de l'éphémère et de l'illusoire, c'est pour répondre à un appel, l'appel du Dieu unique en trois personnes qui a été révélé par le Seigneur Jésus Christ.

     L'homme voudrait prier et il ne sait pas comment faire. Le modèle de la prière nous a été donné : le Notre Père, les psaumes, la liturgie de la messe et des heures, et tout le reste, toutes les prières des grands priants de tous les âges, de tous les siècles. L'acte fondamental de toute prière, c'est de dire oui à la volonté de Dieu. Une prière n'est vraie que si elle repose sur un oui, le plus total possible, à la Parole de Dieu. Partout où ce oui est présent - même inavoué, même secret, mais foncier - partout où ce oui est présent, la prière fondamentale est là. (Avec Bruno Régent, Isabelle Mourral, Paul Evdokimov, AvS, HUvB).

 

13 décembre 2009 - 3e dimanche de l'Avent - Année C

Évangile selon saint Luc 3, 10-18

     Jean-Baptiste est toujours là, comme dimanche dernier. Il annonce la venue prochaine du Messie. Il est donc normal qu'il soit là en ce temps de l'Avent. Trois fois, on pose la question à Jean-Baptiste : "Que devons-nous faire pour nous préparer à recevoir le Messie ?" Il y a des soldats qui lui posent la question, et des collecteurs d'impôts, et des bons pratiquants. Que devons-nous faire ? Pour les soldats : vous avez la force pour vous ; il ne faut pas abuser de votre pouvoir : pas de violence ! Les collecteurs d'impôts : vous aussi, vous avez beaucoup de pouvoir ; ne trichez pas, faites ce qui est juste. Et les bons pratiquants : vous ne manquez de rien ; alors n'oubliez pas ceux qui n'ont pas grand-chose ou même rien du tout : pour se vêtir et se nourrir.

     Jean-Baptiste ne fait pas de grands discours. On lui pose une question, il va droit au but. Mais il y a une question plus fondamentale qu'on voudrait bien poser à Jean-Baptiste, mais personne n'ose la lui poser clairement : "Est-ce que tu ne serais pas le Messie ?" Jean-Baptiste a deviné qu'on se posait la question. Alors sa réponse est claire et nette aussi : "Je ne suis pas le Messie". Le Messie est beaucoup plus grand que moi, beaucoup plus puissant que moi. Moi, je vous baptise dans l'eau du Jourdain. Lui, le Messie, il vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu. Qu'est-ce que ça veut dire ? Le Messie va vous juger, il va juger vos vies : le bien aura sa récompense, et le mal aussi aura ce qui lui revient : le feu.

     En ce temps de l'Avent, on rencontre de temps en temps une parole de l'Ancien Testament qui dit ceci : "Prépare-toi, Israël, à rencontrer ton Dieu". C'est ce que fait Jean-Baptiste ; il dit aux gens comment ils doivent se préparer à rencontrer leur Dieu ; il nous dit comment nous préparer à rencontrer notre Dieu. Au centre de la crèche, il y a un enfant. La foi suppose toujours l'enfance. Celui qui veut rester un croyant doit rester un enfant vis-à-vis de Dieu. Rester pur comme un enfant vis-à-vis de Dieu. C'est quoi être pur ? Est pur celui qui veut ce que Dieu veut. Saint Jean-Baptiste disait cela à sa manière, bien concrète. Vouloir ce que Dieu veut, c'est une manière de dire : vouloir obéir à Dieu. Et le premier lieu où l'on peut s'exercer à obéir à Dieu, c'est la prière. On prie pour essayer d'être obéissant à Dieu. Et dans cette prière, dans ce temps de prière, on essaie de se taire pour que Dieu puisse parler. Mais est-ce que Dieu peut parler ?

     Le théologien Joseph Ratzinger, avant de devenir Benoît XVI, a écrit un jour : "La foi chrétienne signifie être touché par Dieu et témoigner de lui". Est-ce possible ? Être touché par Dieu, c'est une parole de Dieu sans parole. Le cœur de la religion, c'est le lien entre Dieu et l'homme. Comment est-ce possible ? Nos Pères dans la foi disaient : Dieu a déposé dans le cœur humain le désir de Dieu. Cela ne vient pas de l'homme. L'homme est prédestiné à connaître Dieu. Tous les hommes sont prédestinés à connaître Dieu.

     Question que se posait un jour un croyant devenu prêtre : "Dans mon engagement au service des hommes, quelle différence entre mon voisin non chrétien et moi-même, sinon qu'il est parfois plus généreux que moi ?" L'homme est prédestiné à rencontrer Dieu. Même celui qui ne croit pas en lui aujourd'hui, même celui qui le nie de toutes ses forces et se plonge dans le mal sans vergogne. C'est encore le théologien Joseph Ratzinger qui nous dit ceci : "Espérons qu'il y a peu d'hommes dont la vie est devenue un non total et irrécupérable... La plupart du temps, malgré beaucoup de manquements, la nostalgie du bien est restée déterminante. Dieu peut ramasser les morceaux et en faire quelque chose... Mais nous avons besoin d'une ultime purification, en ce monde ou en l'autre, un purgatoire précisément".

     "Prépare-toi, Israël, à rencontrer ton Dieu". C'est ce qui se passe en chaque eucharistie. On s'avance, on reçoit le pain, le Corps du Christ, on le mange, on retourne à sa place et, cinq minutes après, on sort de l'église. Le chrétien ne sait pas ce qui se passe en lui, ni comment cela se fait. Il croit de son mieux. Mais il sait bien qu'il ne réalise pas totalement. Il se console en pensant qu'il passera toute sa vie sans comprendre totalement... Le seul moyen que j'ai pour me préparer consciemment à recevoir cette lumière, c'est la prière silencieuse qui essaie d'absorber et de digérer spirituellement ce qui a été avalé matériellement. (Avec Joseph Ratzinger, Alexandre Men, saint Maxime le Confesseur, Jacques Marin, AvS, HUvB).

 

20 décembre 2009 - 4e dimanche de l'Avent - Année C

Évangile selon saint Luc 1, 39-45

     Le dernier dimanche avant Noël, nous le passons avec Marie, la mère de Jésus. Pour elle aussi, c'est le temps de l'attente, le temps de sa grossesse. Mais ça ne l'empêche pas d'aller rendre visite, loin de chez elle, à une autre femme qui attend un enfant, sa cousine Élisabeth qui sera la mère de Jean-Baptiste.

     L'enfant qu’Élisabeth porte en elle tressaille à l'approche de Jésus. Et à ce moment-là, Élisabeth elle-même est portée par l'Esprit Saint et elle devine que le Messie est venu la visiter, que Dieu est venu la visiter. Élisabeth est comme le porte-parole de son enfant : "Comment ai-je ce bonheur que la Mère de mon Seigneur soit venue jusqu'à moi !" Les deux femmes qui sont là, Marie et Élisabeth, attendent l'enfant du miracle, un enfant qu'on n'attendait pas, un enfant qu'on ne pouvait plus espérer, ou qu’on ne pouvait pas espérer de cette manière-là. Alors, elles tombent dans les bras l'une de l'autre. Elles pleurent de joie et elles remercient Dieu de ces cadeaux venus du ciel.

     Dès que Marie a su par l'ange qu'elle deviendrait mère d'une manière incompréhensible, dès que Marie aussi a su par l'ange que sa cousine (sa vieille cousine, si on peut dire) attendait aussi un enfant qu'elle n'attendait plus, Marie s'est mise en route pour aller voir sa cousine, à plus de cent kilomètres de chez elle peut-être, à pied ou à dos d'âne. Marie possède la grâce de faire à chaque instant ce que la grâce lui montre et lui demande. Marie porte en elle un mystère, mais sans le connaître vraiment, sans le pénétrer vraiment. Mais pour ce qu'elle a à faire, il n'est pas nécessaire qu'elle comprenne tout. Il lui est demandé de laisser le mystère s'opérer en elle. Elle s'est mise à la disposition de Dieu quand elle a dit à l'ange : "Qu'il me soit fait selon ta parole". Elle s'est mise à la disposition de Dieu, et Dieu a disposé d'elle. Il lui suffit de comprendre et de faire ce que la grâce, à chaque instant, lui montre et lui demande. Et quelque chose de la grâce de Marie passe à tous les chrétiens s'ils disent vraiment oui à Dieu.

     L'homme peut dire non à Dieu. Dieu ne dit que oui et il l'a dit aussi sur la croix. Dieu a dit oui à l'homme puisqu'il l'a créé, quand il l'a créé. Il l'a créé pour le meilleur et pour le pire. Mais le pire, il l'a pris lui-même sur la croix. Vous vous souvenez de ce mot de Jean-Paul Sartre, un homme qui avait dit non à Dieu ouvertement et dans toute son œuvre (jusqu'au bout de sa vie, on ne sait pas), Sartre qui a écrit un jour : "Si Dieu existe, l'homme n'est pas libre". En fait, c'est exactement le contraire qui est vrai : depuis que l'homme existe, c'est Dieu qui n'est plus libre. Depuis qu'il a créé l'homme, Dieu n'est plus libre de ses mouvements, si on peut dire. Dieu a assumé de devenir homme lui-même ; et sur la croix, on a bien vu qu'il n'était plus libre de ses mouvements. L'amour de Dieu pour les hommes est un amour immolé. En tout amour vrai il y a quelque chose comme ça. Tout amour vrai est un amour immolé.

     Élisabeth et Marie savent juste ce qu'elles doivent savoir pour savoir ce qu'elle sont à faire et à dire. Une philosophe de notre temps, qui était arrivée aux portes de la foi chrétienne à la fin de sa vie, disait : "Le christianisme parle trop des choses saintes". Elle, la philosophe devenue croyante, craignait de souiller Dieu en le pensant mal. On ne peut pas souiller Dieu, mais on peut le souiller dans le cœur des hommes en donnant de lui une fausse image. Au concile Vatican II, il y a très longtemps déjà, c'était dans les années 1962-1965, tous les évêques du monde réunis ont signé un texte qui disait quelque chose de semblable : "Dans la genèse et la diffusion de l'athéisme, les croyants peuvent avoir une part qui n'est pas mince dans la mesure où, par la négligence dans l'éducation de la foi, par des représentations trompeuses de la doctrine, et aussi par des défaillances de leur vie religieuse, morale et sociale, on peut dire qu'ils voilent l'authentique visage de Dieu et de la religion plus qu'ils ne le révèlent". C'est un texte très dense : on a voulu dire beaucoup de choses en peu de mots; c'est un peu indigeste... Cela vaut la peine de le relire pour commencer à l'assimiler, à le digérer.

     Marie s'est offerte sans réserve à une parole de Dieu, elle s'est ouverte sans réserve au Verbe de Dieu. L'homme a été créé par Dieu pour être un auditeur de sa parole. Et l'homme alors devient vraiment ce qu'il doit être en répondant à cette parole. L'homme qui n'est pas dans l'obéissance à la parole libre de Dieu ne correspond pas à l'idée que Dieu se faisait de lui quand il l'a créé. Marie, elle, s'est ouverte sans réserve à une parole de Dieu. Que quelque chose de sa grâce se répande en nos cœurs et dans le cœur de tous les hommes. (Avec Paul Evdokimov, Simone Weil, Jean-Paul Sartre, Vatican II, AvS, HUvB).

 

25 décembre 2009 - Noël - Année C

Évangile selon saint Jean 1, 1-18

     Les évangiles de saint Matthieu et de saint Luc commencent par le récit de l'annonce et de la naissance de Jésus : c'est Bethléem et la crèche et les bergers et les anges. Saint Jean, qui a écrit son évangile longtemps après les autres, suppose que ses lecteurs connaissent tout ça : et la crèche et les bergers et les anges. Lui, saint Jean, avec les autres apôtres bien sûr et les premiers chrétiens, a eu le temps de réfléchir à tous ces événements à la lumière de toute la vie de Jésus et de sa mort et de sa résurrection.

     Qu'est-ce que c'est donc que cet enfant qui est né un jour à Bethléem dans une crèche ? Cet enfant vivait depuis toujours auprès du Père, il vit auprès du Père depuis les éternités. Sur terre, cet enfant a reçu, par ses parents, le nom de Jésus. Mais auprès du Père, quel nom lui donner ? Quel était son nom ? Son nom propre, c'est qu'il est le Fils. Mais de plus, c'est ce Fils qui a révélé le Père, c'est ce Fils qui a parlé au nom du Père ; ce Fils, c'est Dieu qui a parlé, il est la bouche du Père invisible, la voix du Père invisible, la Parole du Père. En latin, la parole, ça se dit verbum; alors on a décalqué le mot verbum et on l'a traduit par le mot français Verbe, avec un V majuscule. Le Fils unique du Père invisible, Dieu tout-puissant, s'est fait homme ; la Parole de Dieu, le Verbe, s'est fait homme.

     Pourquoi Dieu a-t-il eu l'idée de devenir homme ? Pour nous inonder de sa lumière. Pour nous donner accès à son monde lumineux. Pour nous donner une deuxième vie, plus grande et plus profonde que notre vie terrestre. Il nous fait la grâce de pouvoir devenir enfants de Dieu, la grâce d'avoir auprès de Dieu notre patrie définitive, notre chez-nous définitif, notre maison éternelle.

     Dieu, le Père invisible, personne ne l'a jamais vu. Le Fils unique, qui vit auprès du Père depuis toujours, a quitté le Père pour venir nous visiter et nous introduire avec lui auprès du Père. Nous sommes destinés à appartenir à Dieu totalement, nous sommes destinés à être possédés par lui. Comment fait-on quand on voudrait beaucoup aimer quelqu'un ? Il y a une sainte qui disait un jour : "J'espère que le Bon Dieu sent que je l'aime". Dieu, le Père invisible, nous a envoyé son Fils, par amour, à nous qui sommes innombrables. Dieu seul peut nous avoir tous pour ses enfants.

     Le dessein de Dieu, le dessein du Fils de Dieu, c'est que tous les humains soient sauvés : c'est infiniment mystérieux et impénétrable. C'est quoi être sauvé ? C'est le royaume de Dieu, c'est être auprès du Père. Pour nos Pères dans la foi, le royaume de Dieu, c'est la connaissance amoureuse de Dieu Trinité. Et la Trinité, c'est la communion.

     Dès la période de ses origines, le christianisme s'est présenté comme une révélation qui ouvre sur une compréhension nouvelle de Dieu et du monde. Et cette compréhension nouvelle, c'est qu'on peut parler avec Dieu en toute confiance. Newman, cet Anglican du XIXe siècle qui s'est converti au catholicisme, qui a été choisi comme cardinal par le pape de l'époque, qui sera peut-être un jour canonisé, Newman priait comme ceci : "Je ne veux rien, sinon parler avec toi, juste pour parler. Je souhaite entretenir avec toi une communion consciente".

     Et l’Église, la communauté des disciples de Jésus, l’Église qui a été voulue par le Seigneur Jésus, est le signe de Dieu planté dans notre société qui veut se passer de Dieu. L’Église et les chrétiens sont là comme des signes de Dieu pour livrer au monde le mystère du Christ, pour inscrire dans nos sociétés oublieuses le mystère de Dieu qui s'est fait homme.

     Qu'est-ce que c'est que Noël ? Noël : il y a ceci de nouveau parmi les hommes, c'est que l'un d'entre eux est Dieu. Pascal disait que Jésus Christ est venu dans l'obscurité, il est venu dans une obscurité telle que les historiens, qui n'écrivent que les choses importantes des États, l'ont à peine aperçu.

     La Parole du Dieu invisible qui nous est venue par Jésus Christ concerne tous les humains. Il fait partie de la révélation venue par Jésus Christ que tout homme est déjà foncièrement rejoint par sa grâce. Tout homme, même l'incroyant, est un homme aimé de Dieu, capable de répondre au "Dieu inconnu". Le croyant, le messager de la foi parmi les incroyants, doit prendre au sérieux ses partenaires en les considérant comme des frères dans le Christ. Tous se rencontrent sous le regard du Seigneur et Juge qui leur est commun. Et celui qui est croyant doit toujours se dire aussi qu'une parole de Dieu peut l'atteindre même par son frère non croyant. (Avec Paul Evdokimov, Mgr Dagens, Newman, François Varillon, AvS, HUvB).

 

27 décembre 2009 - Fête de la Sainte Famille - Année C

Évangile selon saint Luc 2, 41-52

     Cet évangile, c'est une belle histoire que nous connaissons bien : Jésus qui a douze ans est comme perdu par ses parents et il est retrouvé. Cela nous dit quelque chose des mystères de Dieu et aussi de chacune de nos vies. On retrouve Jésus dans le temple. Il a quand même douze ans, Jésus, déjà, l'âge de la profession de foi aujourd'hui. Je connais un certain nombre de prêtres et d'évêques qui, à douze ans, savaient déjà qu'ils voulaient devenir prêtres. A douze ans, on sait ce qu'on fait quand même.

     On retrouve Jésus dans le temple, occupé à parler avec les docteurs de la loi, les spécialistes de la religion ; ils étaient peut-être intéressés d'avoir devant eux un garçon si éveillé et un garçon qui s'intéressait déjà tellement aux choses de la religion, aux choses de Dieu. Jésus est comme chez lui dans le temple. Il est comme chez son Père. Mais il y a des choses qu'on ne comprend pas bien dans cet évangile : pourquoi Jésus n'a-t-il rien dit à ses parents ? Et Jésus s'étonne qu'on se soit fait du souci pour lui. "Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas que c'est chez mon Père que je dois être ?" Chez mon Père, c'est-à-dire dans le temple, le temple qui est la maison de Dieu. "Ne saviez-vous pas ?" Eh non ! Marie et Joseph ne savaient pas .

     Mais pourquoi Jésus n'a-t-il rien dit avant ? Toute la scène se termine dans la paix. Jésus repart avec ses parents et on nous dit qu'il leur était soumis. Alors pourquoi cet épisode où Jésus disparaît pendant trois jours ? Cela donne à réfléchir. Sa mère gardait tout cela dans son cœur. Non pas sur le cœur, mais dans son cœur. La naissance de Jésus, c'était pour elle un très grand mystère. Cette disparition de Jésus pendant trois jours : encore quelque chose qu'elle ne comprend pas. Mais elle devine, elle sait que Dieu est là. Cela ne veut pas dire que tout est facile. Encore et toujours, elle doit apprendre à faire confiance à Dieu. Cette disparition de Jésus pendant trois jours lui révèle au fond quelque chose de Dieu. Elle découvre un peu plus qu'elle doit toujours rester vigilante, à l'écoute de la voix de Dieu ; elle découvre que Dieu peut lui imposer une souffrance, comme celle de la perte de son enfant pendant trois jours. A l'horizon : souffrir avec son Fils sur la croix, pendant trois jours, avant le jour de Pâques. Mais cela, elle ne le sait pas encore.

     Jésus était resté au temple parce qu'il trouvait son bonheur en Dieu. C'est quoi un homme ? C'est quelqu'un qui est destiné à trouver son bonheur en Dieu. Marie pouvait comprendre ces choses. Notre ultime demeure est en Dieu. Comme disait le P. Radcliffe, "si nous nous arrachons à nos lits et à nos maisons le dimanche matin, c'est parce qu'ils ne sont pas notre demeure finale". Le P. Radcliffe est un Anglais. Notre ultime demeure est en Dieu. Dieu Trinité est la demeure finale de l'humanité.

     La disparition de Jésus pendant trois jours fait entrer Marie un peu plus dans le mystère de Dieu, elle ne sait pas tout de Dieu ni des chemins de Dieu. Il faut qu'elle apprenne. Nos Pères dans la foi disaient : "Nous ne pouvons pas connaître Dieu tel qu'il est , mais seulement ce qu'il n'est pas". Et nous, aujourd'hui, nous devons sans cesse nous libérer de nos fausses idées de Dieu. La foi, c'est un voyage dans l'obscurité où l'on détruit les idoles. Et en s'approchant du mystère de Dieu, on entrevoit aussi notre propre mystère. Dieu m'appelle par mon nom. Ce que je crois, c'est que je suis quelqu'un que Dieu appelle par son nom.

     "Jésus grandissait en sagesse, en taille et en grâce". Jésus, comme tout enfant authentiquement humain a eu besoin de l'appel d'une mère pour s'éveiller à la conscience de lui-même et pour entrer dans la vie en toute sécurité. L'éveil de l'enfant ne s'accomplit que par la sollicitation de quelqu'un qui, par ses soins, son amour, son sourire, démontre à l'enfant qu'il y a en dehors de lui un monde auquel il peut se fier. Jésus a eu besoin de tout cela de la part de Marie et de Joseph pour qu'il prenne conscience un jour de sa mission de Fils du Père. (Avec Timothy Radcliffe, AvS, HUvB).

 

 

2010 Année C

Avent Année A

 

3 janvier 2010 - Épiphanie du Seigneur - Année C

Matthieu 2, 1-12

     Saint Matthieu ne raconte pas ce qui s'est passé lors de la naissance de Jésus. Il signale simplement que Jésus est né à Bethléem en Judée et aussitôt il relate cet épisode des mages, des étrangers, des savants qui savent lire les étoiles. Ces mages viennent de l'Orient, ils viennent de l'est, c'est bien vague, on n'en sait pas plus. Ces étrangers arrivent à Jérusalem, ils viennent de loin pour rendre hommage au roi des juifs qui vient de naître. Quand Hérode apprend cela, il n'est pas très heureux. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Le roi des juifs, c'est moi. Et je ne suis pas né la veille. Mais quand même Hérode interroge les spécialistes des Écritures. Et d'après ces spécialistes, le Messie, le futur roi des juifs, doit naître à Bethléem. C'est marqué dans la Bible. Alors Hérode demande aux mages d'aller repérer les lieux. Hérode n'est peut-être pas très convaincu de cette histoire de la naissance récente d'un roi des juifs. Mais on ne sait jamais. Et si vraiment il y a quelque chose, les mages lui rendront service en lui disant exactement où on peut trouver ce roi au berceau. Les mages font ce qu'ils doivent faire, guidés par le ciel. Ils trouvent l'enfant, avec Marie sa mère, ils se prosternent devant lui, ils lui offrent leurs cadeaux. Et puis le ciel encore fait comprendre à ces mages qu'ils ne doivent pas aller rendre compte à Hérode de l'endroit où ils ont trouvé l'enfant. Et donc ils rentrent dans leur pays par un autre chemin.

     Que veut dire cette petite histoire des mages qui viennent adorer Jésus enfant ? Cela veut dire que des gens étrangers à la foi d'Israël, étrangers à la foi du peuple de Dieu, viennent les premiers reconnaître le Messie, le grand envoyé de Dieu promis depuis longtemps. Et c'est le ciel lui-même qui guide ces païens vers le Messie d'Israël, le Messie d'Israël qui est venu dans le monde pour toutes les nations du monde, pour tous les hommes. Cet épisode des mages d'Orient nous montre comment Dieu agit. Ces mages ont reconnu une présence de Dieu dans leur vie, ils ont reconnu un appel de Dieu dans un petit événement de leur quotidien, dans un petit événement dans leur vie de tous les jours : il y avait un astre pas comme les autres au bout de leur lunette. Et ils ont su que Dieu leur faisait signe, que Dieu les appelait. On ne doit voir partout des signes de Dieu. Mais Dieu peut nous faire signe par les choses les plus ordinaires. Les mages sont comme des enfants vis-à-vis de Dieu. Ils ne savent pas ce que c'est que désobéir. Ils sont ouverts à Dieu et ils le suivent en toute innocence, en toute naïveté. Et ils trouvent ce qu'ils cherchaient. Les mages ne faisaient pas partie du peuple élu. Et Dieu a été les chercher pour montrer à tous les hommes que tous les hommes sont invités dans son royaume, dans sa maison, à sa table. L’Église du Christ aussi s'adresse au monde entier.

     Si le mal est semé sur la terre - produisant des fruits affreux -, si le mal est semé sur la terre chez les croyants comme chez les incroyants, le bien lui aussi est semé, mais sans qu'on le remarque parfois ; et le bien accomplit son œuvre discrètement et avec persévérance. Le mal était semé dans le cœur d'Hérode qui ne pensait qu'à éliminer tout de suite ce soi-disant roi des juifs qui venait de naître. Et le bien était semé dans le cœur des mages, et ils ont fait tout de suite ce que le ciel leur suggérait.

     Il y a des gens, des philosophes, des techniciens et beaucoup d'autres qui refusent a priori la possibilité d'un Dieu personnel qui se révèle. Le Dieu incarné, crucifié et ressuscité ne peut agir comme une source de lumière et de paix que pour les cœurs qui s'ouvrent librement à lui. Le malheur par lui-même est quelque chose de négatif. Mais le malheur peut constituer un appel aux profondeurs du cœur, de la conscience, de l'esprit, de l'intelligence. Par contre la prospérité risque de maintenir l'être humain dans le superficiel. Les mages n'ont pas eu besoin de malheur pour se tourner vers Dieu et pour répondre à son appel. Mais il arrive que, devant la mort, devant une situation humainement sans issue, l'homme s'ouvre à Dieu pour recevoir de lui le sens définitif de son existence. Par la foi, l'homme s'en remet tout entier à Dieu.

     Le Fils de Dieu se manifeste là où personne ne l'attendait. Les mages n'attendaient rien. Hérode n'attendait rien, surtout pas un nouveau roi des juifs. Le Fils de Dieu se manifeste là où personne ne l'attendait et il projette sa lumière sur l'obscurité de l'homme : sur les mages dans la nuit remplie d'étoiles, et aussi certainement dans chacune de nos vies. (Avec Alexandre Men, Pierre Chaunu, Olivier Clément, Jean Daniélou, Karl Rahner, AvS, HUvB).

 

10 janvier 2010 - Fête du baptême du Seigneur - Année C

Luc 3, 15...22

     L'évangéliste saint Luc est le seul à nous signaler qu'après avoir été baptisé Jésus s'est mis en prière. Et c'est quand il était en prière que le ciel s'est ouvert. La prière, c'est comme une ouverture entre le ciel et la terre, entre les hommes et Dieu. Dimanche dernier, peu après la naissance de Jésus, des mages, des étrangers, sont venus adorer le Messie, le roi des juifs. Aujourd'hui, trente ans après la naissance de Jésus, c'est Dieu qui vient attester en quelque sorte l'identité de Jésus : "Tu es mon Fils; moi, aujourd'hui, je t'ai engendré".

     Pour la plupart d'entre nous, notre baptême s'est passé peu après notre naissance, et nous n'en avons pas le souvenir. Nous ne nous souvenons ni du jour de notre naissance, ni du jour de notre baptême. Mais nous ne doutons pas que nous sommes vivants. Et dans la foi, nous savons aussi que le jour de notre baptême une voix du ciel nous a dit : "Tu es mon fils, tu es mon enfant bien-aimé".

     A-t-on raison de baptiser les enfants ? Celui qui est convaincu de l'authenticité et de la valeur de la foi chrétienne sait que c'est le meilleur chemin possible, et donc qu'il a le devoir d'engager ses enfants sur ce chemin. A-t-on raison de baptiser les enfants ? On a le droit quand même de faire cadeau d'une grâce. Les parents et les amis de l'enfant n'ont pas seulement entre les mains l'existence biologique de l'enfant, ils ont aussi entre leurs mains son existence spirituelle. L'enfant n'est pas qu'un petit animal. La vie spirituelle de l'enfant se développe à partir de celle des parents et des maîtres.

     Peut-on assumer la responsabilité de donner la vie à un être humain alors que personne ne sait les souffrances qui pourront l'atteindre ? Il y aura toujours évidemment la souffrance de la mort. Peut-on assumer la responsabilité de donner la vie à un être humain ? Pour notre foi chrétienne, fondamentale, le don de la vie n'est défendable que si on peut donner plus que la vie, que si on est en mesure de donner un sens plus fort que les souffrances inconnues et la mort qui attendent l'être humain.

     A-t-on raison de baptiser les enfants ? On a le droit de faire un cadeau, le cadeau d'une grâce. Pour être baptisé, un adulte doit suivre une catéchèse, un enseignement qui lui explique tout le mystère chrétien et le sens du baptême. Pour l'enfant qui est baptisé tout petit, cette catéchèse doit suivre le baptême. La question essentielle qui est posée à la vie humaine, c'est la mort. Si on n'y répond pas, on n'a rien à répondre sur rien. Quand on est baptisé, on est baptisé au nom de Jésus, de Jésus crucifié et ressuscité, de Jésus qui a les clefs de la mort.

     Celui qui est baptisé est appelé à participer à la relation de Jésus avec Dieu. Jésus est Fils, surtout quand il prie. Mais Jésus est constamment ouvert au Dieu vivant : quoi qu'il fasse, il est ouvert au Dieu vivant ; qu'il travaille, qu'il parle ou qu'il se repose, il est toujours à l'écoute du Dieu vivant. Le Père est toujours la source de sa vie. Le Fils, Jésus, ne dirige pas sa propre existence, il la reçoit toujours du fond de son dialogue avec Dieu. Tous les jours, il entend la voix du Père : "Tu es mon Fils ; aujourd'hui je t'ai engendré". Nous pouvons remettre à la Providence de Dieu chaque instant de notre vie. Alors nous savons que ce qui n'a pas de sens n'existe pas. Tout a un sens dans la Providence de Dieu. "Tu es mon fils ; moi, aujourd'hui je t'ai engendré". Et beaucoup peuvent baigner dans la grâce, sans même le savoir : enfants de Dieu aux yeux fermés. Une sainte du Moyen Age disait : "On ne peut dire de personne qu'il est insignifiant puisqu'il est appelé à voir Dieu sans fin". Nos Pères dans la foi disaient : Voir, c'est posséder. Celui qui voit Dieu a obtenu tous les biens qu'on peut concevoir.

     La Parole de Dieu, l'Écriture, la Bible, n'a pas peur de l'angoisse ; elle n'a pas peur de la souffrance et de la mort ; elle n'a pas besoin de les recouvrir pudiquement de silence. La Parole de Dieu n'a pas pour but de préserver l'homme de la souffrance et de la mort. Elle n'est pas venue non plus pour ôter simplement l'angoisse de l'homme ou pour l'en dispenser. La Parole de Dieu s'empare de l'angoisse, de la souffrance et de la mort pour leur donner une valeur nouvelle. Quelle valeur ? Tout ce qui est humain est une argile dans la main du Créateur. "Tu es mon enfant bien-aimé". (Avec Fiches dominicales, Joseph Ratzinger, Marguerite Porete, Grégoire de Nysse, AvS, HUvB).

 

17 janvier 2010- 2e Dimanche - Année C

Jean 2, 1-11

     Nous sommes au chapitre deuxième de l'évangile de saint Jean, donc au début de la vie publique de Jésus, juste après l'appel des premiers disciples. Première chose que l'évangéliste signale : Jésus participe à des noces avec ses disciples. On invite largement en Orient. Comme si Jésus n'avait rien d'autre à faire que d'aller à un mariage. La mère de Jésus aussi était là. Et c'est elle qui, à un certain moment, sait qu'il n'y a plus de vin. On ne nous dit pas combien il y avait d'invités, on ne nous dit pas combien de jours dure la noce, on ne nous dit pas combien de litres déjà ont été engloutis.

     Ce qu'on nous dit, c'est que la mère de Jésus va trouver son fils pour lui dire au coin de l'oreille qu'il n'y a plus de vin. C'est un peu gênant quand même. Jésus aurait pu dire comme un rabat-joie : ils ont déjà assez bu comme ça ; ils n'ont qu'à boire de l'eau s'ils ont soif. A sa mère qui vient lui dire qu'il n'y a plus de vin, Jésus semble répondre : "Que veux-tu que j'y fasse? C'est pas mon problème". Mais sa mère, qui comprend tout, dit quand même à ceux qui font le service : "Faites tout ce qu'il vous dira. Je ne sais pas ce qu'il va vous dire, mais faites-le. Peut-être même qu'il ne vous dira rien". Mais finalement le vin coule à flots : six cents litres! Est-ce bien raisonnable ?

     Depuis les jours des noces de Cana, Marie murmure inlassablement à l'oreille de son Fils : "Ils n'ont plus de vin". C'est une prière qu'elle rabâche sans cesse à l'oreille de son Fils pour les hommes d'hier et pour ceux d'aujourd'hui. Marie ne cesse de dire à son Fils : "Ils n'ont plus de vin". Et Marie ne cesse de nous dire comme autrefois : "Faites tout ce qu'il vous dira". Autrement dit, si nous n'allons pas puiser nous-mêmes les six cents litres d'eau pour les amener dans la salle du festin, il n'y aura pas de vin. "Faites tout ce qu'il vous dira". Et les serviteurs font ce qu’ils doivent faire, et l'eau arrive, et le vin aussi. Ce n'était pas prévu, c'était imprévisible. Mais les disciples de Jésus ont tout vu : ils n'ont pas compris grand-chose, mais il y a une chose qu'ils ont comprise : ils peuvent faire confiance à Jésus. Jésus leur a donné un signe, un signe pour qu'ils sachent qu'avec lui, Jésus, ils sont sur le chemin de Dieu. Dieu est avec Jésus.

     C'est la mère de Jésus qui déclenche le miracle. Pour un enfant chrétien, ce que la prière a de concret commence dès qu'on lui présente la Mère de Dieu à vénérer. Une image de Marie, une statue, un chant, ce sont les premières choses qu'un enfant parvient à saisir de Dieu et du monde d'en haut. Dieu lui-même peut encore longtemps rester abstrait pour l'enfant, alors que la mère de Jésus est déjà pour lui si concrète. A elle, il peut se confier, il peut lui remettre tout ce qu'il ne comprend pas. L'enfant ne sait pas pourquoi certaines choses qu'il aimerait faire sont défendues, mais il comprend déjà que cela ferait de la peine à la mère de Jésus.

     Qu'est-ce que c'est qu'aimer ? Qu'est-ce que ça veut dire aimer ? Cela veut dire : se donner, se livrer en toute confiance. Et un enfant est capable de ça. C'est sa manière de croire : en Marie, en Dieu, en tout le monde d'en haut. L'enfant ne désire qu'une chose : aimer et être aimé. Et il n'y a pas que l'enfant qui est comme ça. Et que nous disent les saints ? Ils nous disent : Dieu ne peut qu'aimer. Il regarde tout être humain avec une infinie tendresse. C'est ce que fait Jésus aux noces de Cana. Il a pitié de la foule, déjà, comme dira plus tard de lui l'évangile. Il a pitié de la foule de tous ces gens qui ont soif, qui n'ont plus de vin. Tous les hommes recherchent le bonheur, tous les hommes cherchent à être heureux, et Pascal ajoute, même celui qui va se pendre.

     Un mariage, un jour de noces, c'est une promesse de bonheur. Et Jésus assiste aux noces. Une histoire juive raconte qu'après avoir créé le monde Dieu a travaillé à organiser les mariages, il a travaillé à diriger un tel vers une telle, qui est sa moitié, au sens fort du terme. Qu'en est-il alors de ceux qui ne se marient pas ? De ceux qui n'ont pas trouvé leur moitié ? La moitié qui leur manque pour être complet. Dans le christianisme, celui qui ne se marie pas est appelé à vivre une relation nuptiale avec son Dieu. C'est Dieu qui doit devenir son tout, bien plus que sa moitié. Ce n'est pas facile, mais le mariage non plus n'est pas facile. C'est pour cela que Jésus était au mariage de Cana, pour aider.

     La présence de Jésus aux noces de Cana est comme un symbole de toute son existence. Jésus va à des noces. Dieu est venu dans le monde pour montrer comment il aimait vraiment l'humanité. Il l'aime comme un époux peut aimer son épouse. Et il a montré comment il aimait son épouse, en donnant sa vie pour elle. (Fiches dominicales, Frère Roger, Pascal, Joseph Ratzinger, AvS, HUvB).

 

24 janvier 2010 - 3e Dimanche - Année C

Luc 1, 1-4; 4, 14-21

     Cet évangile est composé de deux parties, évidemment : il y a d'abord le prologue de l'évangile de saint Luc, au chapitre premier ; de là on passe au chapitre quatrième, le récit des débuts du ministère public de Jésus, dans la synagogue de Nazareth.

     Dans le prologue de son évangile, saint Luc nous dit qu'il sait que d'autres récits de la vie de Jésus circulent déjà. Mais lui, saint Luc, il estime qu'il y a encore d'autres choses à dire. Saint Marc et saint Matthieu et leurs sources n'ont pas tout dit. Lui, saint Luc, il a eu accès à d'autres sources, à d'autres recueils de paroles de Jésus, à d'autres recueils aussi peut-être de petits événements de la vie de Jésus. Et il estime de son devoir de faire un exposé suivi avec tous les matériaux dont il dispose. Il faut qu'on puisse se rendre compte de la solidité des bases de la foi en Jésus Christ.

     Ce qui se passe ensuite dans la synagogue de Nazareth, c'est un film au ralenti : Jésus entre dans la synagogue, il s'assied sans doute puisqu'on nous dit ensuite qu'il se lève pour faire la lecture. On lui présente le livre à lire, Jésus ouvre le livre, il trouve le passage qu'il faut, et enfin il se met à lire. Puis Jésus referme le livre, il le rend au servant et il s'assied. Maintenant il va parler. Tout le monde a les yeux fixés sur lui. Et de tout ce que Jésus a pu dire ce jour-là, saint Luc n'a retenu qu'une petite phrase : "Cette parole de l'Écriture que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit". Et que disait cette parole de l'Écriture, cette parole de Dieu qu'on trouve dans le prophète Isaïe exactement ? "L'Esprit du Seigneur est sur moi. Il m'a envoyé porter la Bonne Nouvelle".

     Qu'est-ce que Jésus a dit de plus ce jour-là ? Saint Luc ne nous le dit pas. Jésus a au moins dit : "Cette parole de l'Écriture que je viens de lire, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit". Jésus dit : "L'Esprit du Seigneur est sur moi aujourd'hui". Tout chrétien, tout baptisé peut en dire autant : "L'Esprit du Seigneur est sur moi. L'Esprit du Seigneur est en moi". Alors tout chrétien peut savoir que chacune de ses prières, que chacune de ses conversations avec Dieu est une rencontre. En chaque prière, il sait qu'il peut confier son âme à Dieu. En chaque prière, il sait qu'il est attendu par Dieu. Il sait que tout a un sens, rien n'est hasard. Tout sert immédiatement le grand dessein de Dieu, le grand plan de Dieu, sur la vie de chacun et sur l'immensité de l'humanité. "L'Esprit du Seigneur est sur moi", dit Jésus.

     Aux noces de Cana, Jésus a distribué le vin à profusion. Il nous dit : "Croyez et vous recevrez le vin savoureux de la présence de l'Esprit Saint dans votre vie". L'Esprit Saint agit toujours dans l’Église, il agit à travers les hommes, mais cela ne veut pas dire qu'il les libère nécessairement de toutes leurs faiblesses. L'Esprit Saint agit toujours dans l’Église comme il peut toujours aussi agir en chaque chrétien. Mais chaque chrétien et chaque homme d’Église peut se rendre imperméable à l'Esprit de Dieu. L’Église est là et l'Esprit Saint est là pour permettre à chacun d'entre nous d'avoir accès à la vie éternelle. Et là, je vous cite un homme qui est devenu pape, le cardinal Ratzinger, il écrivait ceci : "Il se peut qu'une personne exerce à longueur de temps des activités dans des associations ecclésiales, sans que cette personne soit en fait chrétienne. A l'inverse, il peut se faire qu'une autre personne vive simplement de la Parole de Dieu et de l'eucharistie et pratique la charité qui naît de la foi, sans avoir jamais figuré dans un comité d’Église, sans avoir fait partie des synodes, et il peut se faire que cette personne soit vraiment chrétienne". "L'Esprit du Seigneur est sur moi", dit Jésus. Comment pouvons-nous savoir si nous nous laissons vraiment guider par l'Esprit de Dieu?

     L'un des saints de l’Église d'Orient disait : "Chercher le royaume de Dieu, cela veut dire : chercher l'Esprit Saint". Et il ajoutait : "Le but de la vie chrétienne, c'est l'acquisition de l'Esprit Saint". Lors de la célébration du sacrement de confirmation, un évêque demande à un garçon s'il est prêt à aller à l'église tous les dimanches. Le garçon : "Est-ce que vous irez voir le même film toutes les semaines ?" Qu'est-ce qu'il faut dire à cela ? Aller communier, c'est une chose ; aller voir un film, c'est autre chose. "L'Esprit du Seigneur est sur moi", dit Jésus. On ne peut rien comprendre aux choses de Dieu sans le don de son Esprit Saint, sans s’ouvrir à l’Esprit Saint.

     Est-ce que nous connaissons ce que nous espérons ? Ce n'est ni une connaissance totale, ni une ignorance totale. Un être humain, c'est librement qu'il peut nous introduire dans son intimité. Dieu, qui est un suprême quelqu'un, c'est librement aussi qu'il peut nous introduire dans son intimité, dans sa connaissance. Saint Paul nous dit : "Nous chrétiens, nous avons reçu l'Esprit qui vient de Dieu afin de connaître les dons que Dieu nous a faits". Tout ne s'arrête pas à une Parole de Dieu. Dieu va jusqu'à déposer son Esprit dans notre esprit. Alors, qu'il nous donne à tous beaucoup, beaucoup, beaucoup de son Esprit. (Avec Joseph Ratzinger, Séraphim de Sarov, Timothy Radcliffe, AvS, HUvB).

 

31 janvier 2010 - 4e Dimanche – Année C

Luc 4, 21-30

     Cet évangile est la suite de l'évangile de dimanche dernier. Nous sommes dans la synagogue de Nazareth. Nazareth, c'est la ville, le village, la commune où Jésus a grandi et travaillé. Pendant longtemps. On le connaît bien et on connaît sa famille. Tout le monde commence par admirer le message de grâce qui sort de la bouche de Jésus. Au début, tous admirent Jésus. A la fin, tous deviennent furieux. Pourquoi ? Jésus a lu le prophète Isaïe et ensuite il l'a commenté. Jusque là, pas de problème. Les choses se gâtent ensuite. Jésus annonce que le message de grâce qu'il apporte ne sera pas reçu par le peuple élu, par le peuple d'Israël. Mais les païens, eux, vont le recevoir. C'est comme ça depuis toujours : la Parole de Dieu est tantôt accueillie, tantôt rejetée. C'est comme ça depuis Adam et Ève jusqu'à aujourd'hui : il y a des gens qui accueillent Dieu et il y en a qui le refusent. Si Dieu n'est pas reçu dans son peuple, il ira ailleurs. Et finalement il se proposera à tous les hommes.

     Mais le refus des hommes peut être violent. Bien des prophètes des temps anciens, comme Jérémie, ont été maltraités par les hommes : on va les traiter de prophètes de malheurs ; on dira à Jérémie : arrête tes jérémiades. On essaiera de les faire taire. Et la meilleure manière de les faire taire, c'est de les mettre à mort. C'est ce qui est arrivé à Jean-Baptiste. C'est ce qu'on voulait faire à Jésus, à Nazareth d'abord ; c'est ce qu'on lui fera à Jérusalem plus tard. A Nazareth, son heure n'était pas encore venue.

     Il y a une continuité de l'Ancien Testament au Nouveau Testament. Aujourd'hui Jésus lui-même parle des prophètes anciens : Élie et Élisée, huit siècles avant le Christ. Dieu est toujours le même. Huit siècles avant le Christ, Dieu avait déjà son peuple élu. Mais cela ne l'empêchait pas de s'occuper aussi des païens : la veuve de Sarepta ou Naaman, un Syrien. Six siècles avant le Christ, quand Dieu appelle Jérémie pour qu'il devienne son porte-parole, il l'avertit que ce ne sera pas une partie de plaisir : on va te combattre, on va te harceler pour que tu te taises. Ne tremble pas. Je suis avec toi.

     Il n'y a en Dieu aucune tiédeur : il punit ou il récompense, il y a la colère de Dieu et son amour infini. Jésus a porté le péché des hommes jusqu'à la mort. Et il l'a fait pour que nous soyons rendus aptes au royaume des cieux : les hommes sont faits pour vivre en communion avec celui qui les a créés. On dit parfois : "Dieu peut tout". Mais ce n'est pas vrai, Dieu ne peut pas tout. Dieu ne peut que ce que peut l'amour. Et toutes les fois que nous sortons de la sphère de l'amour, nous nous trompons sur Dieu et nous sommes en train de fabriquer un Jupiter qui tonne dans les cieux. Jésus est venu dans le monde pour nous montrer que Dieu est le premier à porter la souffrance. Et la souffrance de Dieu, c'est essentiellement que les hommes ne veulent pas de lui, le refusent. L'Ancien Testament déjà nous le montre et Jésus nous le redit. Dieu annonce toujours à ses envoyés qu'ils devront porter avec lui une part de ses souffrances... pour le péché des hommes, pour le refus des hommes. Newman, le cardinal Newman, cet anglican du XIXe siècle converti au catholicisme, priait comme ceci : "Seigneur Jésus, je crois... que rien de grand ne s'accomplit sans souffrances et sans humiliations". Pourquoi Newman dit-il cela ?

     Je termine avec l'histoire d'Antoine, saint Antoine le grand, le père des moines, qui vivait en Égypte au IVe siècle. Un jour saint Antoine demande au Christ de lui confirmer s'il était bien sur la bonne voie en vivant comme ça au désert et en ne vivant que pour Dieu. Oui, lui dit le Christ, c'est très bien. Mais à Alexandrie, la grande ville, il y a un cordonnier qui te précède. Alors Antoine va trouver le cordonnier. Et le cordonnier n'a rien à lui dire. Sa vie est banale. Il répare les chaussures et il en fabrique des neuves. Alors Antoine se présente. Tout le monde a entendu parler d'Antoine, tout le monde disait que c'était un saint. Alors quand le cordonnier apprend qu'il a devant lui le saint du désert, il se jette à ses pieds et il commence à lui dire ce qu'il fait et qu'Antoine voulait savoir. Le cordonnier raconte : "De tout ce que je gagne, je fais trois parts égales : une pour les plus pauvres que moi, une autre pour l’Église, la troisième pour ma famille". Alors Antoine n'est pas convaincu que c'est de cette manière que le cordonnier le précède devant Dieu. Lui-même, Antoine, il a vendu tous ses biens, il a distribué l'argent aux pauvres, comme Jésus l'avait dit un jour au jeune homme riche : "Une seule chose te manque. Va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, puis viens, suis-moi". Un jour Antoine avait entendu cet évangile à l'église et il avait vendu tous ses biens. Antoine révèle alors au cordonnier ce que le Christ lui-même lui a dit : que le cordonnier le précède devant Dieu. Le cordonnier réfléchit et il dit : C'est peut-être ceci. Tout le jour, pendant que je travaille, je vois passer beaucoup de gens. Cette ville d'Alexandrie est si grande. Alors je prie : "Que tous soient sauvés, moi seul mérite d'être perdu". Et alors Antoine a compris que c'était pour cette prière, sans cesse redite au long des jours, que le cordonnier le précédait. (Fiches dominicales, Michel Dubost, Newman, Olivier Clément, saint Antoine le grand, AvS).

 

7 février 2010 - 5e Dimanche - Année C

Luc 5, 1-11

     Voilà un évangile que nous connaissons bien : une pêche miraculeuse et l'appel par Jésus de ses quatre premiers disciples. Première scène : Jésus qui parle aux gens, qui parle à la foule. "Il enseignait la foule", dit saint Luc. Mais saint Luc ne nous dit pas ici ce que Jésus disait : on voudrait bien savoir. On se pressait autour de Jésus "pour écouter la parole", "pour écouter la parole de Dieu", c'est ce que dit saint Luc. Mais saint Luc ne nous dit pas quelle était cette parole de Dieu.

     Et puis Jésus demande à Simon, à Simon-Pierre, d'aller au large pour une partie de pêche. Le matin de bonne heure, Simon-Pierre était revenu bredouille de la pêche de nuit. Il n'a pas beaucoup dormi. Il n'est pas très enchanté de recommencer. Mais Simon-Pierre connaît déjà un peu Jésus. Il n'ose pas lui dire non. "Puisque tu le demandes, on va y aller... Si ça peut te faire plaisir". Et puis il arrive ce qui ne devait pas arriver : une quantité invraisemblable de poissons. Simon-Pierre ne crie pas au miracle, mais c'est tout comme. Pour Simon-Pierre, cette pêche incroyable, c'est impossible. Il y a là le doigt de Dieu. Et sa manière à lui de s'exprimer, c'est de dire à Jésus : "Éloigne-toi de moi, je suis un pécheur". Pas un pêcheur de poissons, mais un pécheur plein de péchés devant la grandeur de Dieu. Je ne suis pas digne. Dieu était là et je ne le savais pas. Et il m'a fait ce cadeau incroyable.

     Et Jésus tire la leçon de ce qui s'est passé. Simon, tu a pris beaucoup de poissons. Viens avec moi maintenant. Désormais, ce sont des hommes que tu devras prendre dans les filets de Dieu... C'est une manière de parler... Les hommes ne sont pas des poissons, et ils ne se laisseront pas tous prendre par Dieu aussi facilement. Jésus a donné à Simon-Pierre un signe fort. Pierre a été touché. Dieu est là. Pour lui, c'est une évidence. Il faut qu'il aille avec Jésus. Où ? On ne sait pas. Mais on y va. Pierre a été empoigné par Dieu, par Jésus.

     Saint Paul, lui, n'avait pas le métier de pêcheur du lac de Génésareth. Mais le Seigneur Jésus l'a pêché autrement que saint Pierre pour en faire un disciple et un apôtre. Pierre et Paul ont été empoignés par Dieu pour toujours. Il est vrai que saint Pierre a connu un instant de faiblesse au moment de la Passion, quand Jésus a été arrêté et qu'il est passé en jugement. Mais cet instant n'a duré qu'un instant justement et saint Pierre a repris le dessus. Jésus a été le pêcher une deuxième fois. Et comment Jésus a-t-il fait pour pêcher Pierre une deuxième fois ? Il lui a posé la question : "Pierre, m'aimes-tu?" Trois fois que Jésus lui a posé la question. Et alors Pierre, tout comme Paul, va essayer de transmettre ce qu'il a reçu à un maximum d'hommes et de femmes. C'est le service qu'il a à rendre à Jésus. C'est évident. Il ne peut pas faire autrement.

     Un évêque pose trois questions (un évêque de quelque part en France) : 1/ Lorsque quelqu'un vous demande pourquoi vous croyez en Dieu, que répondez-vous? Saint Pierre, qu'est-ce qu'il dirait? Saint Paul, qu'est-ce qu'il dirait? - 2/ Deuxième question de l'évêque : Est-ce que l'histoire d'Israël a une place dans votre manière de croire en Dieu? Quelle est votre familiarité avec le premier Testament? Pensez-vous que cela est important?

     Aujourd'hui la première lecture nous disait comment Isaïe avait été touché par Dieu : c'était sept ou huit siècles avant le Christ. Bernadette, à Lourdes, a été touchée par Dieu quand la Vierge Marie lui est apparue. D'une manière cavalière, on pourrait dire : Dieu a de la suite dans les idées : il touche Isaïe, il touche Pierre et Paul, il touche Bernadette. 3/ Troisième question de l'évêque : Au cours de votre vie, avez-vous évolué dans la manière dont vous pensez à Dieu?

     Et l'évêque commentait lui-même un peu ses questions : chacun de nous devrait régulièrement faire le récit de la découverte de sa foi. Et du chemin qu'il a parcouru depuis. Chacun doit trouver une explication adéquate. Mais la foi du chrétien n'est pas simplement le produit de ce que chacun pense par lui même. Il y a la base qui est la Parole de Dieu, résumée en quelque sorte dans l'Écriture, et il y a toute l'expérience des hommes et des femmes qui ont été touchés par Dieu tout au long des siècles, depuis l'Ancien Testament jusqu'à aujourd'hui. La foi chrétienne n'est pas le produit de ce que chacun pense par lui-même.

     L'homme doit compter avec une parole éventuelle de Dieu. Autrement dit : il se peut que Dieu va parler. Pour Isaïe, c'est d'une manière ; pour saint Pierre, c'est d'une autre manière; pour saint Paul, c'est autrement ; pour Bernadette, c'est autre chose encore. L'homme doit compter avec une parole éventuelle de Dieu. Dieu est toujours capable de rompre son silence et d'ouvrir ses profondeurs. (Avec Mgr Dubost, Karl Rahner, AvS, HUvB).

 

14 février 2010 - 6e Dimanche – Année C

Luc 6, 17. 20-26

     Dimanche dernier, Jésus était monté dans une barque et, de là, il avait parlé à la foule qui était sur le rivage. A ce moment-là, saint Luc ne nous dit pas le contenu de l'enseignement de Jésus. Il nous le dit aujourd'hui. Jésus commence en annonçant le bonheur que Dieu souhaite à l'homme. On connaîtra ce bonheur si on est son disciple. Heureux, vous, les pauvres. Heureux, vous qui avez faim. Heureux, vous qui pleurez maintenant. Pourquoi ? Parce que le royaume de Dieu est à vous.

     Ce que Jésus nous dit de la vie : c'est qu'elle est un vide suivi d'une joie. Dans quelle vie n'y a-t-il pas des vides, des passages à vide ? Alors on se raccroche à ce qu'on peut. Il y a très longtemps, l'un de nos Pères dans la foi disait : "Les bonheurs passagers sont comme des planches jetées sur une mer agitée. Il ne faut ni les rejeter comme inutiles, ni s'y cramponner comme si elles étaient le port du salut. Il faut s'en servir adroitement pour les dépasser".

     Nous sommes remplis de désirs. Et nous connaissons aussi des déceptions. Ce que Jésus nous dit aujourd'hui, c'est qu'il faut essayer de voir plus loin. Peut-être que les déceptions sont là pour nous apprendre à purifier nos désirs, à élever le niveau de nos désirs. Heureux les pauvres, dit Jésus. le royaume des cieux est à eux. On pourrait traduire : Heureux ceux qui visent le royaume de Dieu. Il serait malheureux de rater le chemin de l'essentiel. Heureux ceux qui connaissent les joies de l'existence et qui savent les mettre au service de l'essentiel. Heureux qui sont privés de beaucoup des joies de l'existence : ça, c'est plus difficile à comprendre. A Gethsémani, les disciples sont fatigués. Jésus aussi est fatigué, mais il prolonge sa prière. Et trois fois, il trouve ses disciples endormis. Et lui, il continue à prier malgré sa fatigue. Il offre au Père tout ce qu'il a. Est-ce que Jésus était heureux à Gethsémani ? Que fait Jésus à Gethsémani ? Il nous prend pour ainsi dire par la main pour nous conduire sur le chemin de Dieu.

     Un historien de notre temps essaie de dire ce que veut dire pour lui le purgatoire. Il dit les choses d'une manière assez lourde, pour essayer de se faire comprendre. Il dit : "Je ne vais pas entrer au paradis (je ne vais pas entrer dans le royaume de Dieu) du Seigneur sans avoir pris une douche, mis une chemise neuve et un complet propre". Une certaine pauvreté dès maintenant, certaines larmes, cela peut être déjà comme une manière d'être purifié en vue du royaume de Dieu.

     Heureux les pauvres ! Pendant longtemps, les chrétiens furent les premiers, au milieu des peuples, à développer les institutions de soutien aux malades et aux abandonnés, et à organiser pour les milieux populaires des écoles gratuites. Peu à peu la société civile a pris le relais des ordres religieux et des communautés chrétiennes. C'était normal. Le domaine à assurer en premier lieu par l’Église, ce n'est pas le domaine des problèmes de société. C'est le problème de l'homme, le problème de la vocation première de l'être humain, le problème de la profondeur de l'être humain. Dieu est vraiment autre chose qu'une roue de secours pour la bonne marche de la société.

     La dernière béatitude de l'évangile d'aujourd'hui est la plus étonnante : "Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïront à cause de moi". Un homme de Dieu de notre temps disait : "Il faudra que ce soit un secret entre le Christ et moi quand je serai traité injustement".

     Jésus est le premier à vivre les béatitudes dont il parle : être pauvre, avoir faim, pleurer, être l'objet de la haine des hommes. Qui peut mesurer ce que Dieu a risqué quand il a créé des êtres libres, capables de le contredire en pleine face ? Devait-il les damner ? Mais alors il serait perdant au grand jeu cosmique qu'il avait engagé. Devait-il simplement leur faire grâce ? Alors il n'aurait pas pris leur liberté au sérieux, il l'aurait court-circuitée. Comment Dieu pouvait-il prendre le risque de créer des êtres libres capables de le contredire en pleine face ? A une seule condition : c'est que, depuis l'origine, le Fils éternel se porte garant des pécheurs, par une solidarité absolue avec eux, jusqu'à l'abandon par Dieu. C'est à ce prix que Dieu a pu déclarer "très bon" ce monde atroce et lui donner l'existence. (Avec Fiches dominicales, saint Augustin, Jean-Pierre Torrell, Jean Delumeau, Mgr Elchinger, François Varillon, AvS, HUvB).

 

21 février 2010 - 1er Dimanche de carême - Année C

Luc 4, 1-13

     Chaque année, le premier dimanche de carême, nous retrouvons ce récit de la tentation. Les trois évangiles synoptiques, saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, nous donnent chacun une version de ce récit. C'est aussitôt après le baptême de Jésus. Jésus est rempli de l'Esprit Saint, nous dit saint Luc, et il fut conduit par l'Esprit au désert. Là, il fut tenté par le démon. Cette tentation est présentée comme un dialogue entre Jésus et le démon. C'est le démon qui a l'initiative, c'est le démon qui attaque. Le démon pose trois questions à Jésus. Trois questions qui concernent le pouvoir et les pouvoirs. 1. Tu as faim. Tu as le pouvoir de changer des pierres en pain. Fais-le. Puisque tu as faim et que tu en es capable ! 2. Puis le démon affirme que lui-même a tous les pouvoirs. Et qu'il peut les transmettre à Jésus. Il suffit que Jésus se prosterne devant lui. Le démon est menteur, il n'a pas tous les pouvoirs. Mais il fait miroiter devant Jésus un pouvoir universel. Tout de suite. 3. Et puis troisième suggestion du démon : il propose à Jésus un coup d'éclat : se jeter en bas du haut du temple, du haut de la tour Eiffel. Il n'y a pas de danger : Dieu est avec toi.

     Comment les évangélistes savent-ils que Jésus a été tenté par le démon ? Et qu'il a été tenté de cette manière-là ? Est-ce que Jésus en a parlé un jour à ses disciples ? Sans doute. Mais pas tout de suite. Qu'est-ce que ça veut dire ces tentations pour Jésus lui-même ? La tentation d'utiliser des prodiges pour convaincre les gens ? Peut-être. Sans doute. Il y a les tentations de Jésus. Pourquoi ? Est-ce que les évangélistes n'auraient pas mieux fait de ne pas en parler ? S'ils en ont parlé, c'est que c'est important pour nous. La tentation, ça existe. Le démon existe. Le mal est attrayant. L'attrait du mal existe. Et c'est comme ça d'ailleurs que le démon s'y prend avec Jésus. Le démon met sous les yeux de Jésus l'intérêt qu'il aurait à suivre ses conseils.

     Et nous, comment le démon s'y prend-il avec nous ? Il y a des choses qui semblent innocentes, et le démon est là, bien caché. On participe à une séance de spiritisme, pour s'amuser, pour ne pas déplaire à des amis. Et on ne sait pas que le démon est toujours là dans le spiritisme. Même si les réponses obtenues sont cohérentes. Le démon est là, tapi dans son coin. Vous l'avez taquiné. Il viendra vous rendre visite d'une manière ou d'une autre. Et ce ne sera pas agréable du tout. Et les gens s'étonnent : ils ont fait du spiritisme pour s'amuser, par curiosité. Et les ennuis qu’ils ont par la suite, ils ne savent pas que c’est une suite de leur séance de spiritisme. Le démon, lui, ne s'amuse pas. Il vous a pris dans ses filets. Le démon est capable de nous toucher. Mais Dieu aussi est capable de nous toucher. Il faut souvent lui demander de nous toucher pour qu'il nous ouvre les yeux, pour qu'il nous rende capables d'exécuter ce qu'il nous demande de faire concrètement dans notre vie.

     Le démon suggère à Jésus de s'imposer aux yeux du monde par des prodiges. Dans le royaume de Dieu, l'orgueil n'a pas sa place ; tout orgueil, toute vanité sont absolument bannis du royaume de Dieu. Pourquoi ? Parce que personne ne peut se glorifier devant Dieu. Quand Jésus meurt sur une croix, la mort de Jésus confirme ses adversaires dans la certitude qu'il ne peut être Fils de Dieu puisque Dieu le laisse périr. La croix, ce n'est pas la gloire promise à Jésus par le démon. La croix révèle jusqu'où Dieu peut aller pour chercher l'homme. La croix n'est pas seulement une exécution ignominieuse. La croix, c'est l'accomplissement d'un amour inouï. L'envers de la tentation de Jésus par le démon, c'est la croix.

     Le démon fait miroiter des merveilles aux yeux de Jésus. Le démon fait miroiter aux yeux du monde les merveilles de l'amour humain et de la sexualité. Et voilà que l'amour humain de l'homme et de la femme, qui est le lieu par excellence de l'amour et qui est un cadeau merveilleux de Dieu, est sans cesse menacé de devenir un lieu de conflit, d'affrontement et de servitude. Il est malin, le démon. Il se sert du meilleur pour faire le pire. Avec Jésus, il s'y est pris d'une manière, mais sans succès. Avec nous, il a bien d'autres tours dans son sac.

     Jésus a conscience d'avoir une mission de Dieu. Cette mission de Dieu est absolue et exigeante. Et il sait qu'il n'a pas le droit d'agir avec des moyens et des pouvoirs surhumains qui se trouveraient peut-être magiquement à sa disposition. Il ne peut agir qu'avec les forces que Dieu lui accorde, et donc avec les moyens humains que sont la pauvreté, la prière, l'obéissance et l'abandon. (Avec Maxime Egger, Jacques Guillet, Bernard Sesboüé, AvS, HUvB).

 

28 février 2010 - 2e Dimanche de carême - Année C

Luc 9, 28-36

     Dimanche dernier, nous avons lu le récit des tentations de Jésus : Jésus face au démon. Aujourd'hui, c'est le récit de la transfiguration de Jésus : Jésus devant Dieu. Jésus va dans la montagne pour prier tranquillement. Il prend quand même avec lui trois disciples : Pierre, Jacques et Jean. Pourquoi prendre avec lui trois disciples s'il veut prier ? Les trois disciples doivent apprendre quelque chose du mystère de Jésus. Dieu va leur révéler quelque chose du mystère de Jésus.

     Les trois disciples voient Jésus en prière. Et à un certain moment, Jésus est tout rempli de lumière, et aussi son visage et ses vêtements. Ce sont des phénomènes qu'on retrouve dans les vies des saints et des saintes de Dieu tout au long de l'histoire de l’Église. On ne peut pas voir Dieu. Mais Dieu peut manifester sa présence en telle ou telle personne en la remplissant de lumière. Et les gens qui sont là voient cette lumière. Et puis voilà que deux hommes qui sont morts depuis longtemps, Moïse et Élie, des prophètes des temps anciens - douze siècles avant le Christ pour Moïse et huit siècles avant le Christ pour Élie - sont là tout d'un coup et ils parlent avec Jésus comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Et de quoi parlent-ils avec Jésus ? Ils parlent de sa mort. Mais ce n'est pas le terme "mort" qui est utilisé, c'est le terme "départ". "Ils parlaient de son départ". De plus les disciples entendent une voix : "Celui-ci est mon Fils, celui que j'ai choisi. Écoutez-le". Après cela, Jésus se retrouve dans son état habituel, Jésus se retrouve seul avec ses trois disciples. On descend de la montagne. Et l'évangéliste conclut la scène en nous disant que les trois disciples ne dirent rien à personne de ce qui s'était passé dans la montagne.

     Mais ce qu'on peut deviner, c'est qu'après la mort et la résurrection de Jésus la langue des disciples a pu se délier. Et ils ont fait le lien entre ce Jésus rempli de lumière sur la montagne et le Jésus qui entrait chez eux toutes portes closes après sa mort. Sur la montagne, Dieu avait donné aux trois disciples un certain pressentiment de la véritable personnalité de Jésus : Jésus faisait partie du monde de Dieu, il était en dialogue comme de plain-pied avec le monde de Dieu, et Moïse et Élie, et tous les autres aussi sans doute. Et dans la montagne, les trois disciples avaient été comme intégrés, eux aussi, à la vie de Dieu, à la vie éternelle. Ils étaient baignés dans l'Esprit Saint, dans la nuée lumineuse. Les trois disciples comprennent et ils ne comprennent pas. Mais ils ont été touchés par Dieu, c'est évident. Dieu ne dit jamais tout, tout de suite. Peut-être que les disciples ont compris un peu mieux alors qu'en toute parole de Jésus il y avait une profondeur éternelle. Sur la montagne, Jésus a introduit un peu plus les trois disciples dans le mystère de l'au-delà, dans le mystère de sa relation avec le Père.

     L'homme ne dispose pas de Dieu. Comme le disent les théologiens : de Dieu, nous ne pouvons pas savoir ce qu'il est, mais seulement ce qu'il n'est pas. Dieu est toujours connu comme inconnu. Et si les théologiens disent quand même quelque chose de Dieu, ce sera toujours comme en bégayant. C'est saint Grégoire le Grand qui disait cela vers l'an 600. Dieu ne vient pas seulement à la rencontre de l'homme, il lui donne aussi la possibilité de le rencontrer.

     Malgré cette expérience des trois disciples dans la montagne, Pierre, un jour, va renier Jésus. Et il faudra la résurrection de Jésus pour que Pierre se reprenne totalement, pour que Jésus le reprenne totalement. Et saint Pierre et les autres disciples attesteront à tous les hommes qu'ils peuvent atteindre l'expérience qu'ils ont faite de Jésus vivant par-delà la mort, et ils témoigneront aussi de cette expérience qu'ils avaient faite sur la montagne. Mais le témoin ne possède pas la capacité automatique de convaincre : le témoin est désarmé et vulnérable. Si on ne veut pas croire ce qu'il dit, il ne peut pas contraindre à croire. Personne ne comprend la vérité révélée par Dieu s'il n'en a pas la grâce, sans la présence de l'Esprit Saint. Cette grâce est offerte à tous, mais elle ne peut pas être donnée à ceux qui ne veulent pas l'accueillir. La foi est essentiellement libre. Elle est liée à la bonne volonté. Il n'y a pas de connaissance de Dieu sans conversion du cœur. Un Dieu qui se présenterait à l'intelligence de l'homme de telle manière qu'il suffirait de raisonner correctement pour adhérer à lui ne serait pas le Dieu vivant. On ne peut pas démontrer Dieu. Mais Dieu peut montrer quelque chose de lui, manifester sa présence comme aux trois disciples avec Jésus dans la montagne, comme dans chacune de nos vies sans doute, d’une autre manière, un jour ou l'autre.

     Le Seigneur Jésus n'est rien d'autre, si l'on peut dire, que le sommet de l'histoire de Dieu avec sa création. Et l'image du Crucifié, l'image de la Passion montre l'obscurité de Dieu et elle nous invite à la conversion. (Avec Jean-Pierre Torrell, saint Thomas d'Aquin, saint Grégoire le Grand, André Manaranche, AvS, HUvB).

 

7 mars 2010 - 3e Dimanche de carême - Année C

Luc 13, 1-9

     Un évangile en trois temps aujourd'hui : 1/ Un massacre par Pilate. On ne sait pas pourquoi. 2/ L'effondrement d'une tour : 18 victimes. On ne sait pas pourquoi. 3/ La petite histoire de l'arbre qui ne donne pas de fruits : on ne sait pas pourquoi. - De nos jours, on pourrait ajouter bien d'autres catastrophes, en France et ailleurs, qui ont fait bien plus de victimes. On ne sait pas toujours pourquoi. Parfois on sait. Saint Paul, tout à l'heure, dans la deuxième lecture, en tire la leçon : "Tout cela est arrivé pour nous servir d'exemple. Celui qui se croit solide, qu'il fasse attention à ne pas tomber". Jésus ne fait pas de grandes théories. Il dit quelques mots, il raconte une petite histoire, une parabole. Il nous invite à réfléchir. Réfléchir à quoi ? Il faut se préparer, il faut être prêt, il faut que nos vies portent du fruit. On n'a pas le droit d'avoir une vie stérile.

     Quand Moïse veut s'approcher du buisson ardent, du buisson en feu, quand Moïse veut s'approcher de Dieu, il doit quitter ses chaussures. On lui dit : "Enlève tes sandales, car le lieu que foulent tes pieds est une terre sainte". On ne s'approche pas de Dieu n'importe comment. Le théologien Joseph Ratzinger, aujourd'hui le pape Benoît XVI, raconte quelque part que les moines de l'abbaye de Cluny, vers l'an mille, quand ils s'approchaient pour recevoir la communion, enlevaient leurs chaussures, comme Moïse devant le buisson ardent.

     Dans l'Ancien Testament, le Christ était déjà présent. Toute l'histoire du peuple de Dieu dans l'Ancien Testament est une prophétie, est comme une préparation de la venue en ce monde du Fils de Dieu. Jésus nous invite à être attentifs à Dieu, à ne pas oublier Dieu. Et si on l'a oublié pour un peu de temps ou pour un très long temps, il est toujours temps de s'y mettre, d'enlever ses chaussures et de s'approcher de Dieu. Il est toujours temps d'appeler Dieu, il est toujours temps de lui dire : "Seigneur, comme tu vois et comme tu sais, prends pitié". Mais Dieu voit si celui qui l'appelle comme ça se donne vraiment en l'appelant. Qu'est-ce que ça peut vouloir dire : "Se donner à Dieu"? Cela veut dire essayer de dire en vérité les paroles du Notre Père : "Que ta volonté soit faite". Ce n'est pas une petite affaire et on est obligé d'y mettre toute sa foi pour dire ces quelques mots : "Que ta volonté soit faite".

     Ce que Jésus nous dit dans l'évangile d'aujourd'hui, c'est que le temps, le temps présent est un don de Dieu, un don de Dieu au service de l'éternité. Aux yeux de Dieu chaque instant a une valeur précise du point de vue de l'éternité. Et le chrétien doit en quelque sorte lutter pour donner à tout ce qu'il fait dans le temps le poids de l'éternité, le poids du monde de Dieu. Et c'est quoi l'éternité ? Saint Jean nous le dit dans l'Apocalypse ; c'est le Seigneur Jésus qui parle : "Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi".

     Le Père Alexandre Men, un prêtre russe orthodoxe qui, à la fin du régime communiste, s'est fait massacrer pour sa foi communicative, a écrit entre autres choses un petit commentaire de l'Apocalypse. Et quelque part il écrit ceci : "Nous devons absolument rejeter comme étranger au christianisme le sentiment de peur de la fin du monde". Et il ajoutait quelques pages plus loin : "Il faut vivre comme si le jugement dernier allait advenir demain et œuvrer comme si nous avions l'éternité devant nous". L'évangile nous enseigne : "Veillez et priez". Et le Père Men concluait : "Faire la volonté de Dieu avec joie et patience". Un autre chrétien d'Orient, l'un de nos Pères dans la foi, il y a très longtemps disait : "Une poignée de sable dans la mer immense, voilà ce qu'est le péché de tout homme en comparaison de la miséricorde de Dieu". L'un de nos contemporains, décédé maintenant, un grand romancier, écrivait un jour dans son journal : "Le paradis n'est pas autre chose qu'aimer Dieu, et il n'y a pas d'autre enfer que de n'être pas avec Dieu".

     Je termine avec un autre grand romancier contemporain, vrai croyant lui aussi : "Le pécheur, c'est celui qui a renoncé à chercher la vraie réalité, c'est celui qui connaît le morne ennui d'une vie sans Dieu". L'acte de foi réclame du croyant le don de tout son être. La foi, c'est l'adaptation de toute son existence à Dieu. (Avec Joseph Ratzinger, Alexandre Men, Isaac le syrien, Julien Green, Georges Bernanos, AvS, HUvB).

 

14 mars 2010 - 4e Dimanche de carême - Année C

Luc 15, 11-32

     Trois personnages dans cette petite histoire que Jésus raconte : un père et ses deux fils. Et Jésus raconte cette parabole à l'intention des pharisiens et des scribes qui ne comprenaient pas que Jésus fasse bon accueil aux pécheurs. Jésus raconte cette parabole pour notre instruction à nous, à nous qui sommes comme le fils cadet ou comme le fils aîné, ou comme les deux à la fois. Mais on ne connaît pas la fin de l'histoire, le fin mot de l'histoire. Qu'est-ce qu'il a fait finalement le fils aîné de la parabole ? Il est resté dehors ? Ou bien il a été faire la fête avec tout le monde ?

     C'est dur d'être le fils aîné. Le père doit simplement pardonner à l'un de ses fils, au plus jeune. Le fils aîné doit pardonner deux fois : une fois à son père et une fois à son frère plus jeune. La pilule est dure à avaler. Il faut se mettre à sa place. Son frère cadet a été faire la fête avec des prostituées et son père efface tout comme si de rien n'était. Faut pas pousser ! C'est dur d'être le fils aîné, c'est dur d'être le bien-pensant, c'est dur d'être celui qui fait tout bien quand on voit que celui qui a tout fait de travers, on le reçoit comme un prince.

     Et le père dans l'histoire, que voulez-vous qu’il fasse ? Le père comprend tout. Il aurait pu rester de marbre avec son fils cadet et le renvoyer d'où il était venu. "Tu es parti de ton plein gré avec ton magot, je ne veux plus te revoir". Il aurait pu dire ça, le père.

     Et le fils aîné ? Le père comprend bien que c'est difficile d'être gentil avec un frère qui n'a pas été correct du tout. Le fils aîné reproche à son père de n'être pas juste, il lui reproche de mieux traiter son fils cadet qui a été pitoyable que lui-même, le fils aîné, qui a toujours fait son devoir.

     Et Jésus nous laisse avec ces trois personnages. Jésus veut nous dire quelque chose de Dieu avec cette petite histoire. Il veut nous indiquer un chemin. Jésus ne dit pas tout. Il nous donne matière à réflexion. Quelle réflexion ? Celle du psaume : "Bénis le Seigneur, ô mon âme, n'oublie aucun de ses bienfaits. Comme est loin l'Orient de l'Occident, il éloigne de nous nos péchés". C'est dur de porter le péché des autres, c'est ce que fait le père de la parabole, c'est ce que doit faire aussi le frère aîné. Nos péchés, Dieu les a mis loin de nous, il les a pris avec lui, il a pris nos péchés sur lui dans sa Passion. Quand il ressuscite à Pâques, on ne peut plus voir une trace de péché. La joie de Pâques n'est pas troublée par le péché. Personne plus que le Père ne se réjouit de ce que son Fils soit ressuscité de la mort vers l'éternelle vie.

     La parabole d'aujourd'hui, c'est la parabole du pardon. Jésus nous invite tous à vivre du pardon, du pardon reçu et du pardon donné. Frère Roger, de Taizé, disait : "Qui aspire à vivre du pardon cherche plus à écouter qu'à convaincre, cherche plus à comprendre qu'à s'imposer"... Convaincre par exemple que c'est l'autre qui a tort. Saint Thomas d'Aquin disait : "La nature de Dieu, c'est la bonté. Tout ce qui existe est bon du seul fait que cela existe, puisque c'est la volonté de Dieu qui est la cause de toute chose. Aimer quelqu'un, ce n'est rien d'autre que de lui vouloir du bien". Le père de la parabole aime toujours ses deux fils : le fidèle et l'infidèle.

     Et pourtant on ne peut pas dire que le mal, c'est bien. Le mal, c'est le mal. Peut-on dire du mal qui est vrai? Peut-on dévoiler de quelqu'un le mal qu'il a fait? On appelle ça la médisance. Est-ce qu'on peut ? Le plus facile pour ne pas dire du mal vrai des autres, ce serait qu'on ne voie pas le mal qu'ils font. Comment faire ? Saint François de Sales, qui était un malin, disait : "Quand mon voisin est borgne, je le regarde de profil". Autrement dit, quand je le regarde de profil, je ne sais pas qu'il est borgne.

     Personne ne se tient isolé devant Dieu. Tout le monde sait bien que le mystère des autres nous est caché, mais que ce mystère est découvert aux yeux de Dieu. Si on veut connaître quelqu'un d'autre en vérité, il faut chercher à le voir avec les yeux de Dieu, il faut regarder ses déficiences comme Dieu les voit, c'est-à-dire avec un amour très pur. Et les saints nous disent que pour y arriver, cela ne peut se faire qu'en étroite relation avec Dieu, dans la prière et le renoncement. Dieu nous a faits intelligents, et le bien, c'est le bien, et le mal, c'est le mal. Mais la capacité de juger que nous avons implique qu'on remette finalement le jugement entre les mains de Dieu. (Avec Frère Roger, saint Thomas d'Aquin, saint François de Sales, AvS, HUvB).

 

21 mars 2010 - 5e Dimanche de carême - Année C

Jn 8, 1-11

     Cette scène de la rencontre de Jésus avec la femme adultère est l'une des plus belles de l'évangile, évidemment, tout le monde le sent bien. Les adversaires de Jésus viennent lui tendre un piège. Quel piège ? Est-ce que Jésus va oser contredire la loi de Moïse qui prescrit de lapider les femmes adultères ? Est-ce que Jésus va faire lapider là, sous ses yeux, cette femme adultère ?

     Dans un premier temps Jésus ne dit rien. Il trace des traits sur le sol. On ne sait pas ce que cela veut dire. Les adversaires de Jésus le poussent alors à dire quelque chose, à prendre position. Dans tous les cas, Jésus aura tort. Et la réponse de Jésus est toute simple. Elle échappe au piège qui est tendu. Et ce sont ses interlocuteurs qui sont pris au piège. "Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre". Parmi les interlocuteurs de Jésus, personne n'a osé. Et ils se sont tous éclipsés, sans dire un mot, en commençant par les plus vieux.

     Et quand ils sont tous partis, Jésus échange deux mots avec la femme qui est toujours là. - Personne ne t'a condamnée ? - Personne, Seigneur. - Moi non plus je ne te condamne pas. Va et désormais ne pèche plus. "Va et désormais ne pèche plus". Qu'est-ce que ça veut dire ? Il est toujours possible de tourner la page. Il est toujours possible de commencer une nouvelle vie. C'est le pardon de Dieu. Le dernier mot de Dieu n'est pas la force mais la bonté.

     Les croyants ont tendance à se juger les uns les autres. Ils ne sont pas infaillibles. Jésus nous dit de ne pas donner trop d'importance à notre jugement. Il y a auprès de nous un ange qui est là comme un envoyé de Dieu et qui nous exhorte à lever les yeux vers Dieu, à penser à lui. "Personne ne t'a condamnée ? Moi non plus je ne te condamne pas". L'amour de Dieu pour l'homme est infiniment discret.

     Est-ce que Jésus a prié ce jour-là pour ses interlocuteurs qui étaient venus lui tendre un piège ? Sans doute. Mais l'évangile n'a pas besoin de le dire. Et comment Jésus a-t-il prié pour ses interlocuteurs ? Il a dû prier comme le faisait une petite Anglaise de nos jours qui priait comme ceci : "Dieu, fais que tous les méchants soient bons, et tous les bons, sympas".

     Les interlocuteurs de Jésus ce jour-là représentaient la Loi, ils représentaient le pouvoir. L'un de nos contemporains, qui était un peu philosophe et en même temps croyant, disait : "Même quand le pouvoir est entre les mains les plus saintes, le diable y collabore toujours". Ce n'est pas une parole d'évangile. Mais il est évident que le détenteur d'un pouvoir a ses propres tentations. Jésus n'a pas tenu un long discours de morale, ni pour ses interlocuteurs, ni pour la femme qui était là. Comme souvent, comme toujours, il dit quelques mots qui donnent à réfléchir. Mais on peut penser que les interlocuteurs de Jésus comme la femme qui était là se sont sentis compris par Jésus.

     Madeleine Delbrel écrivait à l'intention de ses équipes de femmes qui travaillaient dans le social : "Nous ne serions pas des femmes si, à certains jours, nous ne souffrions amèrement de n'être pas comprises, soit par telle d'entre nous, qui sait même par toutes. Or, en chacun, il y a quelque chose qui ne se sera jamais compris par personne. C'est le lieu où Dieu nous parle en nous appelant par notre nom". On ne connaît pas le nom de la femme adultère, mais elle a su qu'elle était comprise. "La conscience est le centre le plus intime et le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre". Ce jour-là, les interlocuteurs de Jésus et la femme adultère ont entendu la voix de Dieu dans leur sanctuaire intérieur.

     En pensant à la Passion qui approche : tous les humains sont soumis aux pesanteurs terrestres et à la mort. Jésus est venu pour porter le fardeau et la misère de tous. C'est pourquoi il représente tous les hommes devant Dieu. Et désormais chaque être humain est vu par le Père invisible à travers l'engagement du Fils pour cet homme. Nous avons tous un destin commun avec les interlocuteurs de Jésus ce jour-là et avec la femme adultère. (Avec Sa Béatitude Ignace IV, Timothy Radcliffe, Gustave Thibon, Madeleine Delbrel, Vatican II, AvS, HUvB).

 

28 mars 2010 - Dimanche des Rameaux - Année C

Lc 22, 14 - 23, 56

     Nous avons lu à quatre voix la lecture brève de la Passion selon saint Luc. Il faut revenir maintenant un peu en arrière. La Passion de Jésus commence par le repas pascal. "Jésus se mit à table, et ses apôtres avec lui". Et Jésus dit alors : "J'ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir !" Et Jésus prit du pain : "Ceci est mon corps donné pour vous". Et Jésus prit la coupe de vin : "Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang répandu pour vous".

     Et Jésus avertit saint Pierre que saint Pierre sera tout faible et qu'il va renier Jésus. Saint Pierre proteste, tout fier, que ça n'arrivera pas. Il est fort saint Pierre. Et puis Jésus au mont des oliviers avec ses disciples. C'est la prière angoissée de Jésus : "Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe. Cependant que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse mais la tienne". Jésus nous apprend à prier comme il faut.

     Et puis arrive Judas et avec lui toute une troupe. Judas s'approche de Jésus pour l'embrasser. Jésus lui dit : "Judas, c'est pas un baiser que tu me livres !" Il y a des baisers trompeurs. On emmène Jésus dans la cour du grand-prêtre. On a allumé un grand feu parce qu'il ne fait pas chaud. Et saint Pierre, mine de rien, se glisse au milieu de tous ceux qui sont là. Et trois fois il y a quelqu'un qui le dévisage et qui l'accuse de faire partie de la bande à Jésus. Et trois fois saint Pierre répond qu'il n'en est rien, qu'il ne connaît pas ce Jésus, qu'il ne fait pas partie de sa bande, qu'il ne sait pas de quoi on parle. Et le coq chante, et Jésus pose son regard sur Pierre et Pierre s'enfuit en pleurant.

     On arrive alors à la lecture qui a été faite à quatre voix. La Passion de Jésus, sa mort et sa résurrection constituent le cœur de la foi chrétienne. Les adversaires de Jésus l'emportent aujourd'hui. Mais ils ne seront pas vainqueurs. C'était en 1943, en pleine guerre. Il y avait beaucoup de choses horribles et atroces. Et une sainte qui vivait alors a reçu du ciel de comprendre à ce moment-là comment tout ce qui était horrible et atroce était enveloppé et porté par l'amour... A l'arrière-plan, il y a le péché qui est responsable de toutes les misères. Mais ce que cette sainte a compris surtout à ce moment-là, c'est que sans ces souffrances, les hommes n'arriveraient pas à l'amour de Dieu. Elle comprend comment les séparations des familles, les décès, les privations, les blessures ouvrent les hommes et leur apprennent à quitter leur égoïsme et à penser un jour à Dieu et à leur prochain. Il peut se faire que par une catastrophe frappant une ville durant la guerre quelques-uns au moins se tournent vers Dieu.

     On ne peut pas comprendre la Passion, mais le Fils de Dieu a voulu passer par là. Il a eu faim et il a rassasié des milliers de gens. Il est épuisé, mais il est le repos des épuisés. Il fut accablé de sommeil, mais il a marché légèrement sur la mer. Il prie, mais il écoute les prières. Il demande où se trouve le tombeau de Lazare son ami, il pleure sa mort parce qu'il était homme, et il le ressuscite parce qu'il était Dieu. Il est vendu pour trente pièces d'argent, mais il rachète le monde. Comme une brebis il est conduit à l'abattoir, mais il est le berger d'Israël et aussi de toute l'humanité. Il est muet comme un agneau, il est cependant la Parole de Dieu. Il est blessé, mais il guérit toute infirmité. Il meurt, mais il donne la vie.

     Pourquoi tant de misères dans le monde ? Chaque jour, nous éprouvons le besoin intense d'être consolés, consolés par l'Esprit de Dieu. Très souvent Jésus insiste sur le fait que rien n'est jamais joué d'avance. Toujours on peut se convertir. Saint Pierre pensait que tout était joué d'avance. Et il s'est aperçu que ce n'était pas vrai. Il se croyait fort et il était faible. Le bon larron, lui, a espéré contre toute espérance que tout n'était pas perdu pour lui. Et il a été exaucé. Toujours on peut se convertir. Dieu fait lever son soleil sur les bons et les mauvais ; et le bon grain et l'ivraie grandissent ensemble.

     Pourquoi tant de misères dans le monde ? Mère Térésa : "Aussi longtemps que Dieu me gardera ma voix, je manifesterai mon opposition aux comportements qui conduisent au sida. Et aussi longtemps que Dieu m'en donnera la force, je soignerai les malades du sida avec l'amour qu'il me donne".

     Tout le credo de la première Église s'est cristallisé autour de la fin effrayante de Jésus sur la croix. Pourquoi ? Pourquoi cette fin effrayante ? Pourquoi ? Elle s'est produite pour nous. Et saint Paul dit même : pour chacun de nous, pour moi. "Ma vie présente, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi" (Ga 2, 20). (Avec saint Grégoire de Nazianze, Ambroise-Marie Carré, Michel Deneken, Mère Térésa, AvS, HUvB).

 

4 avril 2010 - Pâques - Année C

Jn 20, 1-9

     La suite de l'évangile de saint Jean que je viens de lire ne fait pas partie des lectures des dimanches. Je vous la résume. Il y avait donc au tombeau Pierre, Jean et Marie-Madeleine. Et le corps de Jésus n'était plus là. Les deux disciples retournent chez eux et Marie-Madeleine reste là. Elle pleure. A un certain moment, elle se penche vers l'intérieur du tombeau et là, elle voit deux anges, en vêtements blancs. Ils étaient assis là où avait reposé le corps de Jésus, l'un à la tête et l'autre aux pieds. Et les anges s'adressent à Marie : "Pourquoi pleures-tu ?" Elle dit : "Parce qu'on a enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où on l'a mis". Marie alors se retourne ; il y a là quelqu'un, mais elle ne sait pas que c'est Jésus. Jésus demande à Marie : "Pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?" Marie pense qu'elle a affaire au jardinier et elle répond : "Si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis et je l'enlèverai". Jésus lui dit : "Marie!" Marie alors reconnaît Jésus, elle se jette à ses pieds qu'elle tient embrassés et elle lui dit : "Rabbouni ! Maître !". Et Jésus lui dit : "Ne me touche pas. Je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver les frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu". Et aussitôt Marie court annoncer aux disciples : "J'ai vu le Seigneur et voilà ce qu'il m'a dit".

     Les récits concernant la résurrection de Jésus sont simples et sobres. En quelques mots ils disent l'essentiel de la foi chrétienne... La lumière, les ombres et les doutes. Et finalement la lumière... La lumière et la réponse à la question : "Y a-t-il un au-delà ?"

     Marie-Madeleine a revu Jésus un instant, et la lumière de son visage demeure à jamais en elle. En un instant elle a reçu la grâce de la certitude. Il y a une connaissance des choses de Dieu qui ne s'acquiert pas uniquement par l'étude. La nouveauté sans précédent qu'apporte au monde la foi chrétienne, c'est la résurrection de Jésus. Et la résurrection de Jésus inclut celle de tous les humains. Si le tombeau est vide, si le corps de Jésus n'est pas là, c'est que Jésus est vivant, avec son corps, ailleurs. Marie-Madeleine pense que Jésus n'est pas là. Elle se retourne et, pendant un instant, il lui est donné de voir et de savoir que Jésus est là. Il lui est donné en même temps de savoir que Jésus sera toujours là même quand elle ne le verra plus.

     Jésus se fait voir un instant à Marie, et aussitôt il lui donne une mission : elle doit aller retrouver les disciples tout de suite et elle doit leur dire qu'elle a vu Jésus et que Jésus lui a parlé. Mais les disciples, eux, devront encore attendre pour voir Jésus. Toute grâce de Dieu doit être aussitôt transmise à d'autres, comme Dieu le veut et dans la mesure où Dieu le veut. Ce n'est pas Marie-Madeleine qui a le pouvoir de faire voir Jésus aux disciples. Marie-Madeleine transmet un message. Le cœur des disciples a pu rester froid et insensible pendant tout un temps encore. Ce n'est pas Marie-Madeleine qui peut donner la foi. Ce que les saints nous disent, c'est que, depuis le péché, le monde de l'homme est fermé à Dieu. L'homme s'est fermé à Dieu sans bien voir toutes les conséquences que cela peut avoir pour lui.

     On peut trouver étrange ce récit de saint Jean concernant le jour de Pâques. Marie-Madeleine toute seule au tombeau, puis les deux disciples, puis Marie-Madeleine toute seule au tombeau, en larmes, et puis les deux anges, et puis Jésus lui-même qui se fait reconnaître de Marie en l'appelant par son nom. Pour l'évangéliste, c'est une femme qui reçoit la première la révélation de la résurrection de Jésus. Une chrétienne de notre temps croit pouvoir discerner que le cœur d'une femme reste toujours ouvert, elle a une grande réceptivité au spirituel. Et cette croyante ajoute : "De même que Dieu a choisi le sein d'une femme pour apporter le salut, c'est souvent par le cœur de la femme que l'homme peut renouer sa relation avec Dieu". En tout cas c'est ce qui se passe dans l'évangile de la résurrection selon saint Jean. C'est Marie-Madeleine qui est la messagère de Dieu auprès des disciples. Mais de ce qui s'est passé le jour de Pâques on ne peut pas tirer une conclusion générale sur les conduites de Dieu, des hommes et des femmes. Ce qu'on peut dire, c'est que la Vierge Marie est le modèle insurpassable de l'accueil de Dieu par l'humanité. Et, curieusement, les évangiles canoniques ne nous disent rien de la Vierge Marie pour le jour de Pâques. Cela ne veut pas dire que rien ne s'est passé pour elle en ce jour.

     Dieu s'est fait homme : c'est l'affirmation centrale du message chrétien. Pour toutes les autres religions, cette affirmation est insoutenable, absurde. Cette affirmation que Dieu s'est fait homme sépare radicalement la foi chrétienne de toutes les autres croyances. Et la révélation de Dieu a atteint son sommet indépassable avec la mort et la résurrection du Christ, du Fils de Dieu. Et sur toute la suite de l'histoire et sur chacune de nos vies la résurrection du Seigneur Jésus projette sa lumière et sa paix. (Avec Joseph Ratzinger, Archimandrite Basile, Jean-Pierre Torrell, Mgr Dubost, Jo Croissant, Jean Duchesne, AvS).

 

11 avril 2010 - 2e dimanche de Pâques - Année C

Jn 20, 19-31

     Chaque année, huit jours après Pâques, nous lisons cet évangile de Thomas : saint Thomas. Le soir du jour de Pâques, Jésus s'était manifesté au groupe de ses disciples qui étaient réunis dans une maison. Saint Thomas n'y était pas. On ne sait pas pourquoi. Le soir du jour de Pâques, saint Thomas n'a donc pas vu Jésus. Et il ne peut pas admettre ce que lui disent les autres disciples qu'ils ont vu Jésus vivant, en chair et en os. Pour lui, Thomas, ce n'est pas possible. Huit jours plus tard, Jésus se manifeste à nouveau à ses disciples rassemblés. Cette fois-là, Thomas est là. Et il peut voir la marque des clous et le côté ouvert. Et Thomas s'effondre comme tout le monde : "Mon Seigneur et mon Dieu!"

     Quand Jésus se manifeste à ses disciples le soir de Pâques et huit jours plus tard, la première chose qu'il leur dit, c'est : "La paix soit avec vous". C'est pour tous les hommes, de tous les peuples et de tous les temps, de toute la terre, que Jésus a apporté la paix. L'amour de Dieu qui s'est exprimé par la résurrection de Jésus d'entre les morts dure éternellement. Parce que cela est arrivé un jour, il n'y a pas de motif de désespérer, même si les nouvelles les plus mauvaises se succèdent dans l'histoire du monde, peut-être aussi dans l'histoire de nos vies.

     Le Ressuscité n'est pas plus évident aujourd'hui que pour Thomas pendant la semaine qui s'est écoulée entre le jour de Pâques et le dimanche suivant. Le Ressuscité n'est plus de ce monde. Il se révèle à qui il veut et quand il veut. C'est ce qui est arrivé aussi à Jean, l'auteur de l'Apocalypse, bien des années plus tard. On l'a entendu tout à l'heure dans la deuxième lecture. C'était un dimanche, "le jour du Seigneur", comme il dit. Jean a entendu une voix venant du ciel et il a eu une vision du Christ. Et voici ce que dit saint Jean : "Quand je le vis, je tombai comme mort à ses pieds. Mais il posa sur moi sa main droite et il me dit : Sois sans crainte. Je suis le premier et le dernier, je suis le Vivant. J'étais mort, mais me voici vivant pour les siècles des siècles. Et je détiens les clefs de la mort et du séjour des morts".

     Et pourquoi le Seigneur Jésus apparaît-il à saint Jean ? Tout de suite, Jésus lui donne une mission : "Écris tout ce que tu as vu et tout ce que tu vas voir". C'est comme ça que commence l'Apocalypse de saint Jean, le dernier livre de toute la Bible et aussi le plus mystérieux. L'Apocalypse commence par une manifestation à Jean du Christ ressuscité. C'était vers la fin du premier siècle de notre ère.

     Sur la croix, le Seigneur Jésus a porté tous nos péchés, chacun de nos péchés, comme s'ils étaient les siens. Sur la croix, le Seigneur Jésus échange notre péché contre sa perfection : c'est le fruit de ses souffrances. Et maintenant le Seigneur Jésus nous offre sa perfection pour que nous soyons capables d'aspirer à lui comme au but de notre vie. Saint Thomas n'arrivait pas à croire. La foi permet à l'homme de recevoir la révélation que Dieu fait de lui-même. Dieu ne sauve personne par contrainte. Il offre le salut à tous, mais il laisse à chacun la possibilité de le rejeter. D'ailleurs la possibilité du salut n'est pas offerte une fois seulement. Aux hommes qui le rejettent, Dieu offre une nouvelle chance. Ceux qui n'ont pas répondu à l'appel du Christ durant leur vie terrestre en reçoivent la possibilité après leur mort. Chaque homme doit vaincre en lui-même l'enfer et le diable, chaque homme doit maîtriser en lui-même la force qui l'entraîne à résister à la volonté de Dieu. Le Seigneur Jésus est descendu aux enfers pour délivrer tous les hommes, toute la nature humaine. Mais il ne ressuscite que ceux qui veulent bien le suivre. Le Christ ne force personne à demeurer en enfer, mais il ne sauve personne contre son gré. Ce qui est décisif dans le destin de chacun, c'est sa propre volonté et son désir de suivre le Christ.

     Le Seigneur Jésus demeure toujours l'Insaisissable. C'était comme ça déjà durant sa vie terrestre. Il échappe à Hérode qui voulait le tuer dès sa naissance. Il échappe aux habitants de Nazareth qui voulaient le précipiter du haut de la falaise. Il échappe aux Juifs qui ramassaient des pierres pour le lapider. Il échappe à la foule qui ne cesse de le suivre. Il ne se laissera prendre que lorsque son heure sera venue pour qu’il soit livré aux mains des pécheurs. Et en même temps tout cela ne l'empêche pas de se laisser saisir et toucher, comme la femme qui touche son vêtement pour être guérie, comme la pécheresse qui baise ses pieds, comme Marie de Béthanie qui répand un parfum sur sa tête. Déjà durant sa vie terrestre il a cette manière mystérieuse de se donner et de se retirer, comme il fera après sa résurrection. A Marie-Madeleine, le matin de Pâques, il se manifeste et il dit : "Ne me retiens pas". A Thomas qui veut toucher ses plaies, il dit : "Heureux ceux qui ne voient pas et qui croient"."Ma vie terrestre est terminée, vous ne pouvez plus avoir avec moi les mêmes relations qu'autrefois". (Avec Hilarion Alfeyev, Karl Barth, saint Thomas d'Aquin, AvS, HUvB).

 

30 mai 2010 - Sainte Trinité - Année C

Jn 16, 12-15

     Ces quelques lignes que je viens de lire font partie du discours d'adieu de Jésus qui se trouve dans l'évangile de saint Jean. Jésus évoque l'Esprit Saint, l'Esprit de vérité, comme il dit. Et il évoque aussi le Père. Jésus va vers le Père. L'Esprit Saint vient du Père. Il vient vers les disciples pour les introduire dans la vérité tout entière. L'Esprit Saint doit donc continuer de que Jésus avait commencé : révéler aux hommes le mystère de Dieu.

     Un saint de l’Église d'Orient disait à un enfant : "Si tu pouvais jouer avec le Seigneur, ce serait la chose la plus énorme qu'on eût jamais faite. Tout le monde le prend tellement au sérieux qu'on le rend mortellement ennuyeux. Joue avec Dieu, mon fils. Il est le suprême compagnon de jeu".

     Nous devons constamment purifier l'idée que nous nous faisons de Dieu, de son visage, de sa vérité mystérieuse. Aucune description de l'ami ne peut le faire connaître si celui à qui on le décrit n'a pas l'amour. Celui qui n'est pas chrétien ne voit dans la vie chrétienne qu'une perte de temps. Et avec raison, parce qu'il considère le temps du monde comme la durée véritable et essentielle. Le chrétien, par contre, ne voit dans le temps présent qu'un emprunt fait à l'éternité. Tout ce qui est essentiel est caché dans ce qui est au-dessus du temps.

     Nos Pères dans la foi disaient : "Dieu ne peut forcer personne à l'aimer". Et nos Pères dans la foi ajoutaient : "Dieu ne persuade ni par la puissance, ni par la force, mais par son Esprit". Mais comment faire pour que vienne l'Esprit ? L'un de nos Pères dans la foi, encore, disait : "Avant toute lecture de l'Écriture, prie et supplie Dieu pour qu'il se révèle à toi". Si nous lisons l'Écriture dans nos assemblées du dimanche ou dans nos pratiques personnelles, c'est pour être en communion avec Dieu. Le chant dans nos assemblées (si les chants sont valables) peut aussi être un moment particulier de communion avec Dieu. "Une prière chantée ensemble donne de laisser monter en soi le désir de Dieu".

     On peut deviner le travail formidable que le Seigneur Jésus a laissé à l'Esprit Saint. Sa propre vie a été un échec. Tout est à reconstruire de fond en comble. Il faut consolider la foi, l'espérance, la charité. Il faut donner sa force à la vie chrétienne. Et pour rendre cela possible, il faut créer une structure qui s'appelle l’Église, une structure qui est en partie visible et en partie cachée. Et avec l’Église, il y a tout ce qui lui appartient : son péché, l'Écriture, la Tradition, le ministère et surtout peut-être l'enseignement de la vérité du Seigneur Jésus par l'imagination infinie de l'Esprit, l'Esprit qui révèle aussi le Père par la sainteté des croyants et la théologie. Le Fils et l'Esprit Saint agissent toujours ensemble. Ils sont avec nous jusqu'à la fin du monde. A la Pentecôte, c'est comme si la révélation du Père et son amour commençait réellement pour de bon. (Avec Paul Evdokimov, saint Ephrem, Frère Roger, AvS, HUvB).

 

6 juin 2010 - Fête du Corps et du Sang du Christ - Année C

Lc 9, 11-17

     Au soir d'une journée où Jésus avait beaucoup parlé aux foules qui le suivaient, les disciples ont tout d'un coup le souci que ces foules prennent un petit repas alors qu'on se trouve dans un endroit désert. La solution est simple : que tous ces gens aillent chercher de quoi manger dans les villages des environs et qu'ils y passent la nuit ; c'est ce que les disciples suggèrent à Jésus. Et la réponse de Jésus est étonnante. Il dit à ses disciples : "Donnez-leur vous-mêmes à manger".

     Tout ce qui suit annonce l'eucharistie, tout ce qui suit annonce l’Église qui distribue l'eucharistie. Il faut mettre de l'ordre dans cette foule : faire asseoir tous ces gens par groupe de cinquante. Puis Jésus bénit les pains et, quand il a rompu les pains, les apôtres sont chargés de faire la distribution. Et quand tout le monde a mangé, il reste encore du pain parce que le pain offert par Jésus est offert en abondance.

     Jésus veut toujours se communiquer à nous. Venir à l'eucharistie, à la messe, le dimanche ou en semaine, c'est répondre au grand désir qu'a Jésus de nous recevoir. Il nous reçoit et il nous demande de le recevoir pour qu'il soit toujours avec nous, pour qu'il nous remplisse de sa présence, dans nos pensées, nos paroles et nos actes. Le Seigneur Jésus voudrait nous habituer à avoir avec Dieu un rapport qui ressemble au sien. Le Seigneur Jésus nous demande de le recevoir pour qu'il nous initie aux mystères de Dieu. Ce n'est pas l’œuvre des hommes. Saint Paul écrit quelque part aux chrétiens de Corinthe : "La coupe que nous bénissons, n'est elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n'est-il pas une communion au corps du Christ ?" (1 Co 10, 16). La bénédiction de l'apôtre ou du prêtre est dite en obéissance à la parole du Seigneur Jésus. La bénédiction que l'apôtre ou le prêtre dit sur le pain ou le vin est une bénédiction du Seigneur Jésus, une bénédiction commandée par lui, une bénédiction qui est efficace par lui, même s'il utilise un serviteur pour donner cette bénédiction.

     Un professeur français, grand spécialiste de la langue et de la littérature arabes classiques, qui a dirigé aussi le Collège de France et la Bibliothèque Nationale, a plus d'une fois essayé de dire quelque chose de sa foi chrétienne dans des petits livres. Comment peut-on dire sa foi quand on est un érudit comme lui ? Il le fait parfois avec simplicité, mais aussi avec beaucoup de force de conviction. Il dit par exemple : "Combien de fois faudra-t-il répéter que nous ne sommes pas des imbéciles parce que nous croyons à la divinité de Jésus Christ ?" (Et on pourrait ajouter, et il ajoute parfois : parce que nous croyons à la résurrection, parce que nous croyons à la présence du Christ dans l'eucharistie). Il ajoute : "C'est difficile. Et même je dirais, c'est impossible à imaginer : cet homme en qui nous voyons Dieu fut vilipendé, sali, trahi, torturé et, pour finir, tué !" Et c'est toujours le même professeur qui continue : "La résurrection, c'est l'extrême de l'inimaginable. Ces corps devenus poussière, éparpillés,... recréés à partir d'un seul atome perdu en terre ou explosé dans l'infini. Quel livre tient compte de toutes ces vies disparues, oubliées sur les registres de nos états-civils ? Un livre, oui, ou plutôt une page unique et souveraine : la mémoire de Dieu".

     Le même André Miquel traduit à sa manière l'une de nos prières de nos messes du dimanche, c'est par là que je termine. Il écrit ceci : "Qu'au milieu des instabilités de ce monde nos cœurs soient amarrés là où sont les joies véritables". On pourrait dire aussi : "Qu'au milieu des programmes de variétés de ce monde nos cœurs sachent restés amarrés là où se trouvent les vraies joies". Amarrés aussi à l'eucharistie. (Avec Maurice Zundel, André Miquel, AvS).

 

13 juin 2010 - 11e dimanche - Année C

Lc 7, 36 - 8,3

     Seul l'évangéliste saint Luc nous a gardé cet épisode de la femme pardonnée et aimante. Jésus a été invité chez un pharisien pour prendre un repas. Deux personnages se détachent dans ce récit : Simon, le pharisien, et une femme, dont on ne connaît pas le nom, mais dont tout le monde sait qu'elle est une pécheresse. Simon n'a pas grand-chose à se reprocher. C'est un bon pharisien, un bon pratiquant, capable aussi d'inviter Jésus à sa table, avec ses disciples également, peut-être bien.

     Le pharisien, qui connaît les bonnes manières, ne va pas trouver la femme qui est venue sans être invitée pour lui dire de s'en aller tout de suite et d'arrêter ses singeries. Le pharisien garde pour lui ses réflexions. Il n'a pas à parler de cette femme : tout le monde la connaît. Cela lui répugne un peu quand même qu'elle soit là, dans sa maison. Pour le pharisien, le problème, c'est Jésus. "Si cet homme était prophète - comme tout le monde le dit -, il saurait qui est cette femme qui le touche et ce qu'elle est". Est-ce que Jésus peut vraiment être un envoyé de Dieu ? Il devrait avoir horreur du péché et de cette pécheresse. Et voilà que Jésus laisse faire. Mais Jésus est prophète malgré tout, pas comme l'imagine le pharisien. Jésus devine les pensées du pharisien, ce qu'il a dans le cœur : ce qu'il a dans le cœur et sur Jésus et sur cette femme qui est là.

     Et c'est alors que Jésus raconte cette petite histoire d'un homme riche qui avait prêté de l'argent à deux hommes : à l’un cinq cents pièces d'argent, à l'autre cinquante... Etc. Et voilà que l'homme riche passe l'éponge sur les deux dettes. Et bien évidemment celui qui devait cinq cents pièces d'argent sera plus reconnaissant (en principe) que celui qui n'en devait que cinquante. La pécheresse a montré à Jésus plus d'amour que le pharisien. Jésus dit à la pécheresse : "Tes péchés sont pardonnés... Je te pardonne tes péchés". Et les gens qui sont là à table se demandent alors : qui est cet homme qui va jusqu'à pardonner les péchés ?

     Qui est ce Jésus ? On le saura plus tard. Comment il enlève les péchés ? On le saura plus tard. "Par chacun de nos péchés nous augmentons personnellement les souffrances du Seigneur Jésus". Sur la croix, Jésus rencontre deux brigands. Sur la croix, Jésus n'a rien perdu de son pouvoir de toucher les hommes. Les hommes répondent par la vérité ou par le mensonge, ils répondent par l'amour ou par la haine. Dans l'évangile d'aujourd'hui, à la fin, on a oublié le pharisien qui a invité Jésus. On ne sait pas comment s'est terminé le repas, ni la conversation entre Jésus et le pharisien. Sur la croix ou à table chez le pharisien, le Seigneur Jésus n'oublie jamais de servir les autres et d'entrer en communion avec eux.

     La femme de l'évangile d'aujourd'hui n'a pas dit un mot que l'évangéliste aurait retenu. Elle disait peut-être dans son cœur, comme un homme de notre temps : "Comprenne qui pourra : je suis indigne de toi et pas indigne de te prier". Et pas indigne de verser mes larmes sur tes pieds. Le pharisien va au ciel d'une manière, la pécheresse d'une autre manière : chacun va au ciel par son propre escalier. Et comment un enfant va-t-il au ciel ? Comment un enfant peut-il trouver le chemin de Dieu ? Un prêtre d'un ancien pays de l'Est disait : "Comment pourrais-je, en tant que catéchiste, persuader un enfant qu'il doit croire en Dieu, qu'il doit aimer Dieu, si sa maman ne l'a pas déjà fait?" Et que disent les parents ? Ils disent par exemple : "On assume son rôle de parent comme on peut. Rarement comme on le voudrait". On n'a pas toujours sous la main ou dans la tête une petite histoire comme celle que Jésus raconte au pharisien, une petite histoire à portée de l'enfant.

     A la fin de l'évangile, les gens se posent la question à propos de Jésus : "Qui est cet homme qui va jusqu'à pardonner les péchés ?" Pourquoi l'incarnation du Fils de Dieu ? Parce qu'il veut prendre sur lui la culpabilité de tous les hommes, le péché de tous les hommes. Dieu nous a aimés jusqu'à en mourir - nous le savons tous, même si on ne peut pas le comprendre - et il nous invite à nous conformer à son attitude pour le monde. (Avec André Miquel, Père Jozo, Marguerite Gentzbittel, AvS, HUvB).

 

20 juin 2010 - 12e dimanche - Année C

Lc 9, 18-24

     Dans un premier temps, Jésus et ses disciples sont tout seuls. Il n'y a pas de foules autour d'eux comme souvent. "Jésus priait à l'écart", dit l'évangile. Il ne nous dit pas ce que font les disciples pendant ce temps-là. Est-ce qu'ils priaient comme Jésus ? On n'en sait rien. A un certain moment, Jésus arrête sa prière et il pose à ses disciples cette question bizarre : "Qu'est-ce que les gens disent de moi ? Et vous, qu'en pensez-vous ? A votre avis, qui suis-je ?" Et saint Pierre répond pour tous comme souvent : "Pour nous, tu es le Messie de Dieu". On nous explique que les Juifs attendaient un Messie puissant qui allait chasser de Terre sainte tous les étrangers et surtout, bien sûr, les troupes romaines d'occupation.

     Pour Pierre et les disciples, Jésus est le Messie de Dieu. Et quelle est la réaction de Jésus ? Il fait comprendre à ses disciples qu'ils ont vu juste : il est bien le Messie de Dieu. Mais il ajoute aussitôt : "N'en dites rien à personne pour le moment". Et tout de suite Jésus prend ses disciples à contre-pied, là où on ne l'attendait pas. Il se met à parler de lui à la troisième personne : Oui, je suis le Messie. Mais il faudra que le Messie souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les chefs du peuple, qu'il soit mis à mort. L'évangéliste saint Luc ne dit pas tout de suite la réaction des disciples. Et puis tout d'un coup on dirait que la foule est là. (C'est peut-être en une autre circonstance). "Jésus disait à la foule" : Pour marcher à ma suite, il faut faire comme moi, il faut que vous preniez votre croix chaque jour. C'est comme ça qu'on peut me suivre. Pas autrement. Il faut savoir se renoncer... La foi n'est pas un long fleuve tranquille.

     La vie n'est pas toujours un long fleuve tranquille. Jésus est le Messie, un Messie très curieux, un Messie très étrange, un Messie qu'on n'imaginait pas comme ça... On ne peut pas imposer des limites à Dieu. Qui impose des limites à Dieu ne peut plus affirmer qu'il croit. Le Messie n'est pas comme les disciples l'imaginaient.

     Un médecin de notre temps, femme très croyante et très proche de Dieu, disait ceci (il faut s'accrocher pour l'écouter) : "Et si c'était la volonté de Dieu que vous ayez une maladie mortelle, peut-être justement celle que vous avez redoutée toute votre vie, vous devriez la porter et y acquiescer, et cela ne serait pas du tout un acte héroïque, mais ce serait essayer, dans l'humilité, de montrer à Dieu que votre foi est pour vous quelque chose de sérieux et que, sur ce point au moins, vous avez compris quelque chose de son exigence". (Avec Adrienne von Speyr).

 

27 juin 2010 - 13e dimanche - Année C

Lc 9, 51-62

     C'est un évangile assez morcelé qu'on a aujourd'hui : quatre petites scènes vite expédiées. D'abord Jacques et Jean qui voudraient faire tomber la foudre sur un village qui ne veut pas recevoir Jésus et ses disciples. On ne veut pas les recevoir pour passer la nuit, ils veulent se venger. Il est dit ailleurs dans l'Écriture qu'il faut laisser à Dieu la vengeance. Et Jésus nous invite à prier pour ceux qui ne nous font pas bon accueil, pour ceux qui nous font du mal.

     Deuxième petite scène : un homme se présente à Jésus, il se déclare prêt à le suivre partout. Jésus n'est pas contre, mais en deux mots il lui dit ce qui l'attend : Tu veux me suivre ? Sache que je n'ai pas d'endroit où reposer la tête, je n'ai pas d'épaule où reposer ma tête. Et si tu veux me suivre, ce sera la même chose pour toi. Tu es prêt ?

     Troisième petite scène : Jésus a l'initiative, il dit à quelqu'un : Viens avec moi. L'autre répond : Attends une minute. Je dois aller enterrer mon père. Et Jésus lui fait alors une réflexion étrange pour dire au fond que l'appel de Dieu est plus important que tout. Faut laisser tomber tout le reste.

Quatrième petite scène : quelqu'un se présente spontanément à Jésus pour devenir son disciple. Jésus passait peut-être devant la maison de cet homme. Et cet homme dit à Jésus : Attends une minute, que je dise adieu aux gens de ma maison. Et là aussi Jésus lui fait comprendre que Dieu est pressé, il demande tout, tout de suite.

     Voilà donc cet évangile découpé en quatre petites scènes ; à chaque fois Jésus intervient d'une manière qu'on n'attendait pas : il réprimande Jacques et Jean, il n'a pas d'endroit où reposer la tête, "Ne t'occupe pas des morts", "Ne regarde pas en arrière". Ce sont des paroles pour nous. Il ne faut pas les prendre toutes au pied de la lettre.

     Après sa faute, Adam est cherché par Dieu. Dieu lance son appel dans le jardin du paradis : "Adam, où es-tu ?" Il ne serait pas venu à l'esprit d'Adam d'entamer une conversation avec son Créateur après le péché qu'il a commis. Mais son Créateur se soucie de lui, son Créateur le cherche parce que son Créateur aime sa créature. Toute conversation avec Dieu, toute prière, est enveloppée dans l'amour de Dieu, elle est une suite de l'amour. Et les quatre petites scènes de l'évangile d'aujourd'hui, il faut les comprendre aussi comme enveloppées d'amour. - Il ne faut pas vouloir se venger en faisant tomber le feu du ciel sur le village ! - Jésus n'a pas d'endroit où reposer sa tête, mais il sait que le Père est toujours avec lui. Il dit : "Le Père m'aime et je fais toujours ce qui lui plaît". - "Laisse les morts enterrer leurs morts". Mais quand Lazare son ami, est mort, Jésus va le ressusciter pour quelques années de vie en plus sur cette terre, pour la joie de le revoir ici-bas, pour la joie de ses deux sœurs et la joie de ses connaissances et pour sa propre joie sans doute.

     "La foi n'est pas coutume" : c'est le titre d'un livre récent où un prêtre essaie de dire sa foi, un prêtre qui a fait beaucoup de choses dans sa vie, qui a exercé un certain nombre de responsabilités. Et quelque part dans ce livre, il écrit ceci (on n'est pas obligé d'y adhérer absolument) : "L’Église n'a d'autre ambition que de servir l'humanité dans chaque homme pour qu'il garde, au milieu des sollicitations de l'instinct, la liberté de l'esprit". L’Église essaie de continuer à faire ce que faisait Jésus dans l'évangile d'aujourd'hui, Jésus qui appelait les hommes à un plus. L'homme a des réactions spontanées, instinctives, comme dans notre évangile, l'homme a des instincts. L’Église n'a d'autre ambition que d'aider l'homme à aller au-delà de ses réactions spontanées si elles ne sont pas dans le sens de Dieu.

     Quatre petites scènes dans l'évangile d'aujourd'hui. Jésus nous y décrit ce que peut être une foi parfaite : c'est l'abandon de ses propres vues pour se mettre à la disposition de Dieu. Si quelqu'un y arrive, c'est la sainteté. Le saint, c'est celui qui a surmonté ses résistances à l'Esprit Saint qui lui est donné. (Avec Hyacinthe-Marie Houard, AvS, HUvB).

 

4 juillet 2010 - 14e dimanche - Année C

Lc 10, 1-12. 17-20

     Nous connaissons les douze apôtres. Voilà maintenant qu'on nous parle de soixante-douze disciples que Jésus envoie en mission, en mission pour préparer le passage de Jésus dans un certain nombre de localités, de villages, de hameaux. Jésus a donc pu trouver soixante-douze hommes pour les envoyer en mission : c'est dire qu'il y avait du monde autour de lui. Et malgré cela il trouve que les ouvriers sont peu nombreux.

     A ces soixante-douze disciples Jésus donne une consigne : celle d'aller droit à l'essentiel. "Dites aux gens qui veulent bien vous écouter : Le règne de Dieu est tout proche de vous. Jésus arrive. Que la paix de Dieu soit avec vous". Et Jésus ajoute pour les soixante-douze une consigne importante : si quelque part on ne vous reçoit pas, continuez votre chemin, allez plus loin, là où des gens vous attendent. Mais quand même vous pouvez dire aux gens qui ne veulent pas vous entendre, vous pouvez leur dire : "Le règne de Dieu est tout proche". Il est possible que ces gens d'abord fermés à votre message ouvrent ensuite quand même leur cœur. Pas tous, mais quelques-uns peut-être quand même. Vous avez semé quelque chose dans leur cœur.

     C'est quoi le règne de Dieu ? C'est quoi le royaume de Dieu ? "Nous avons le devoir d'essayer de comprendre ce qu'est l'éternité parce que c'est à elle que nous sommes destinés". Nous sommes destinés à vivre en communion avec Dieu. Qu'est-ce que c'est que le règne de Dieu dont doivent parler les soixante-douze disciples ? Il n'y a pas de doctrine secrète de la foi, une doctrine secrète qui serait cachée derrière celle qui est enseignée ouvertement. Mais pourtant, dans cet enseignement, tout est rempli de mystères. Rien n'est caché, mais bien des choses ne se révèlent qu'à une foi vivante, qu'à une foi aimante. Tout ce qui concerne l'amour touche au mystère. Un amour parfaitement transparent à l'intelligence ne serait plus de l'amour. C'est encore plus vrai quand cet amour concerne Dieu. Qua savons-nous de Dieu ? La Bible lève un coin du voile. Mais il faut faire attention : nous risquons d'être surpris quand nous rencontrerons Dieu. Nous avons une certaine idée de Dieu. Mais nous ne possédons pas Dieu.

     Jésus envoie soixante-douze hommes en mission. Ils ne seront pas bien reçus partout. Il y a une parabole où le roi envoie ses serviteurs pour appeler les gens aux noces de son fils. Tous les hommes sont invités aux noces, toute l'humanité est invitée à entrer dans le royaume de Dieu, à entrer en communion avec Dieu. Le roi qui lance son appel, c'est Dieu. Et il attend, dans la souffrance, la réponse libre de ses enfants, tous les hommes, toute l'humanité... C'est dans la souffrance que Dieu attend une réponse positive. Qu'est-ce que c'est que l'athéisme ? C'est la perte de la réalité d'un monde transcendant. L'athéisme, c'est un appauvrissement, quelque chose comme une mutilation de l'être. Il y a des gens qui sont aujourd'hui rebelles à la lumière de Dieu. Lucifer n'a voulu se fier qu'à ses propres lumières... dans une sorte de folie. Mais un universitaire de notre temps, croyant motivé, nous met en garde : Gardons-nous de maudire ou de railler... Ne sommes-nous pas des Lucifers intermittents?

     Jésus avertit les soixante-douze qu'il les envoie au milieu des loups. Il y a en Dieu une angoisse : dans son désir de se donner, il a laissé à l'homme la liberté, la liberté de partir, de quitter la maison paternelle. Chaque fois que cette liberté ne revient pas à lui sous la forme d'un amour reconnaissant et réciproque, mais se change en éloignement et en ingratitude, son cœur saigne : le pécheur reviendra-t-il ? L'univers entier, avec tous ses grands courants de pensée, païens et judaïques, est la preuve des efforts toujours croissants de Dieu pour ramener à lui sa créature. Et lorsque toutes les tentatives ont échoué, le Père met son Fils en danger et l'envoie sans défense au milieu de ses vignerons homicides, il l'envoie au milieu des loups... Il accepte d'assister en silence à la mort de son Fils. (Avec Godfried Danneels, Paul Evdokimov, André Miquel, AvS, HUvB).

 

11 juillet 2010 - 15e dimanche - Année C

Lc 10, 25-37

     La parabole du bon Samaritain, nous la connaissons bien. C'est l'une des perles de l'évangile selon saint Luc. Il y en aura d'autres dans les dimanches qui suivront. Tout le monde sait sans doute aujourd'hui que saint Luc a regroupé dans les chapitres 10 à 18 de son évangile un certain nombre de paraboles de Jésus qu'il est seul à rapporter. Les spécialistes des Écritures supposent que saint Luc a puisé ces matériaux dans un recueil ou dans des recueils partiels de paroles de Jésus que les autres évangélistes ne connaissaient pas.

     Aujourd'hui donc le bon Samaritain. Par un exemple concret Jésus montre ce que c'est que l'amour du prochain. Tout commence par une bonne question posée à Jésus par un docteur de la Loi : "Que dois-je faire ?... Qui est mon prochain ?" Jésus raconte son histoire. Et à la fin il dit à son interlocuteur : "Ce que tu dois faire ? Sois un bon Samaritain quand l'occasion s'en présentera et tu auras la vie éternelle".

     Il y a des rapports réciproques entre le croyant et Dieu. L'homme invite Dieu à entrer dans sa vie : Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? Et Dieu invite l'homme à collaborer avec lui : Sois un bon Samaritain quand l'occasion s'en présentera. Mais pour être un bon Samaritain à l'occasion, n'oublie pas de demander à l'avance l'aide de Dieu. Qu'est-ce que c'est qu'aimer comme le bon Samaritain ? "Aimer, c'est se mettre dans la dépendance de celui qui est aimé". C'est Péguy qui disait cela, il pensait aux amoureux : "Aimer, c'est se mettre dans la dépendance de celui qui est aimé". Mais c'est vrai aussi pour le Samaritain : il s'est mis dans la dépendance de l'homme blessé.

     "Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?" Jésus nous enseigne le chemin de la vie éternelle par des actions dans le temps présent. Nos Pères dans la foi disaient : "Dieu s'est fait temporel pour que nous devenions éternels". Et les événements temporels ne disparaissent pas, ils demeurent dans la mémoire de Dieu, Dieu s'en souvient même si nous, nous les avons oubliés.

     On peut n'être pas chrétien, on peut n'être pas très croyant, et être un bon Samaritain. Le non croyant aussi possède une conscience morale. La conscience morale parle au cœur du croyant comme au cœur du non croyant. La conscience morale ne s'impose pas, elle ne viole pas la liberté de l'homme, mais elle se fait entendre au cœur de l'homme. L'évangile nous dit : "Celui qui a des oreilles, qu'il entende"... La conscience morale vient d'en haut, elle vient de Dieu, et rien ne peut étouffer sa voix sauf le refus conscient de l'écouter.

     "Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?" demande le docteur de la Loi. La foi est liée fondamentalement à la vie éternelle. A Rome, en 1967, de Gaulle aurait dit (je ne sais plus en quelle circonstance, on pourrait la retrouver dans la Documentation catholique) : "Nous allons, même quand nous mourons, vers la vie". - A propos d'une femme qui avait perdu un enfant, la petite Anastasie, une chrétienne d'aujourd'hui, une chrétienne orthodoxe, écrivait : "Seul l'amour compatissant peut guérir du sentiment de l'absurdité de la vie et donner à celle-ci un sens". Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? Jésus répond : "Fais comme ce Samaritain et tu auras la vie".

     Celui qui lit ou entend la Parole de Dieu doit entendre ce qu'il plaît au Dieu unique de lui dire maintenant à lui, cet auditeur unique, doté par la grâce des oreilles de la foi. Il doit regarder en face la Parole de Dieu, la Parole qui est le Christ et qui s'adresse à lui non seulement dans l'évangile mais aussi par les paroles de l'Ancien Testament, par les paroles des apôtres et encore par les paroles ou les silences des blessés de la vie, ces blessés de la vie que nous sommes tous d'une manière ou d'une autre, un jour ou l'autre. (Avec saint Irénée, Paul Evdokimov, Godfried Danneels, Élisabeth Behr-Sigel, Péguy, Ambroise-Marie Carré, AvS, HUvB).

 

18 juillet 2010 - 16e dimanche - Année C

Lc 10, 38-42

     Jésus est reçu dans une maison pour un repas. Il y a deux femmes dans la maison. Marthe s'occupe de la cuisine, Marie tient compagnie à Jésus. A un certain moment, Marthe trouve que trop, c'est trop. Et elle va se plaindre à Jésus : c'est elle qui assume tout le travail et sa sœur ne fait rien pour l'aider.

     Pourquoi saint Luc a-t-il jugé bon de garder cette petite anecdote de la vie de Jésus ? Sans doute pour les quelques mots que Jésus a répondus à Marthe et que nous connaissons tous pas coeur : "Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée". Qu'est-ce que ça veut dire ? C'est comme si Jésus disait à Marthe : "Viens un peu t'asseoir avec nous. Tu en as fait assez à la cuisine". Marthe aussi a le droit (et le devoir) d'être un peu avec Jésus, elle aussi a le droit (et le devoir) de s'approcher de Dieu. Le Seigneur Jésus nous invite tous à laisser notre vie terrestre et nos occupations terrestres se laisser imbiber par sa vie éternelle.

     Et c'est quoi sa vie éternelle ? C'est une vie de participation à tous les mystères de la Trinité. Pour le moment, le croyant ne peut s'en faire une idée exacte. Marthe ne comprenait pas que Marie puisse perdre son temps avec Jésus alors qu'elle-même avait tant à faire avec ses casseroles. Il y a des choses que Marthe ne comprenait pas. Il faudrait qu'elle comprenne qu'à la cuisine aussi elle peut être toute proche de Dieu, avec ses casseroles. Où est la volonté de Dieu pour elle ? "Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel". La volonté de Dieu doit être pour moi si grande que ma volonté (à moi) n'est plus que chuchotée. Peu importe où nous nous trouvons maintenant. Tout ce que Marthe fait à la cuisine, tout ce que nous faisons doit rester caché tant qu'il plaît à Dieu. Qu'est-ce que c'est que l'humilité ? L'humilité, c'est l'acte qui place en Dieu l'axe de l'être humain. L'humilité, c'est la victoire sur l'égocentrisme et l'amour-propre. L'humilité, c'est un acte de la liberté qui place son centre en Dieu. Tout le reste n'a pas grande importance : à la cuisine ou au salon avec Jésus.

     On ne connaît pas la suite de l'histoire des deux sœurs. On ne sait pas ce qu'elles ont fait finalement toutes les deux. L'évangéliste n'en savait peut-être rien lui-même. Est-ce que Marthe s'est assise à côté de Marie et de Jésus ? Est-ce que Marie est allée à la cuisine ? Nos Pères dans la foi disaient : "Il n'est point de péché impardonnable hormis celui dont on ne se repent pas". Dieu ne menace personne. Et le pardon dont il inonde nos vies vient guérir notre âme. Comment un Dieu d'amour pourrait-il s'imposer par des menaces ? Dieu n'est pas un tyran. Marthe est allée trouver Jésus pour se plaindre de sa sœur. Frère Roger, de Taizé, évoque sa mère quelque part dans ses écrits. "Ma mère demeure pour moi un témoin de la bonté du cœur. Elle avait appris dès son enfance la bienveillance pour chacun. Dans sa famille, on se refusait à défigurer les autres par une parole qui ridiculise ou qui porte un jugement sévère".... "Cela ne te fait rien que ma sœur ne fasse rien ?"

     L’Église était à peine fondée qu'elle a été profondément secouée par des dissensions, des disputes, des conflits. Saint Paul explique aux communautés et aux personnes concernées comment il faut vivre dans l’Église en communion avec le Seigneur Jésus. "En toute humilité et douceur, avec patience, supportez-vous les uns les autres dans l'amour... Vous êtes tous appelés à une commune espérance, vous êtes tous devenus enfants de l'unique Dieu et Père". Il y aura toujours des Marthe et des Marie, et les deux sœurs sont des enfants de Dieu. (Avec Paul Evdokimov, Isaac de Ninive, Frère Roger, AvS, HUvB).

 

25 juillet 2010 - 17e dimanche - Année C

Lc 11, 1-13

     Saint Luc a regroupé dans cet évangile tout un enseignement de Jésus sur la prière. En trois parties : 1. Le Notre Père. 2. La petite histoire de l'ami importun. 3. L'efficacité de la prière.

     Le Notre Père selon saint Luc est plus court que le Notre Père selon saint Matthieu. Les spécialistes des Écritures, les exégètes, estiment généralement que la version de saint Luc serait plus proche de ce que Jésus aurait vraiment dit. Pourquoi pas ? Peut-être ! Et pourquoi Jésus lui-même n'aurait-il pas donné plusieurs versions d'une prière au Père, à différents auditoires ?

     Première différence entre saint Matthieu et saint Luc : saint Matthieu nous fait dire : "Notre Père", saint Luc nous fait dire : "Père" tout simplement. On ne va pas faire tout le détail des différences et des ressemblances entre saint Matthieu et saint Luc. On peut relever quand même ceci. Saint Matthieu nous fait dire : "Remets-nous nos dettes". Saint Luc nous fait dire : "Pardonne-nous nos péchés". Et dans le Notre Père que nous récitons aujourd'hui en français, nous disons : "Pardonne-nous nos offenses". Peu importe, cela revient au même vis-à-vis de Dieu : les dettes, les péchés, les offenses. En quelques phrases, Jésus nous décrit l'attitude du priant devant Dieu. C'est notre prière de base, le modèle de ce que doit être toute prière.

     Puis Jésus raconte une petite histoire, une parabole, pour nous faire comprendre l'attitude de Dieu quand on lui adresse une prière. L'homme qu'on dérange en pleine nuit pour avoir trois pains commence par dire à son ami : "Laisse-moi tranquille, ce n'est pas le moment, reviens demain matin". Finalement, pour avoir la paix, il se lève et rend le service qu'on lui demandait. Conclusion de Jésus : le Père du ciel est bien meilleur que le meilleur des amis ou le meilleur des pères. Il est tout prêt à vous donner de bonnes choses, à vous donner son Esprit Saint. Mais il faut demander, et longtemps parfois. Et ce que Dieu va nous donner n'est pas nécessairement ce que l'homme estime être bon pour lui. L'homme par exemple demande quelque chose de terrestre et voilà que Dieu veut lui donner un peu de son Esprit Saint.

     Mais pourquoi son Esprit Saint justement ? Pourquoi ? Parce que notre connaissance de Dieu n'est jamais terminée, parce que notre connaissance de Dieu est toujours en croissance. Et que c'est par le don de l'Esprit Saint que notre connaissance de Dieu se dilate et s'affermit. Une variante très ancienne des paroles du Notre Père dit ceci : "Que ton Esprit Saint vienne sur nous et nous purifie".

L'Esprit Saint est celui qui vient nous apprendre à prier vraiment. On trouve ça aussi dans les lettres de saint Paul. Le travail de l'Esprit Saint en nous est de nous ouvrir, un tant soit peu, au mystère du Dieu vivant. La prière nous est donnée pour que nous entrions en dialogue avec Dieu et pour que son mystère s'inscrive en nous. Un chrétien orthodoxe contemporain, qui était enseignant dans un séminaire orthodoxe aux États-unis, écrivait ceci : "Qu'est-ce que c'est que la prière ? C'est le souvenir de Dieu, c'est la perception de sa présence. C'est la joie née de cette présence. Toujours et partout".

     Le premier mot de la prière que Jésus enseigne à ses apôtres est le mot "Père". Qu'est-ce que ça veut dire ? Le Père des cieux ne désespère jamais ni de l'humanité entière, ni d'aucun de ses enfants. Et l’Église, malgré toutes les tempêtes, existe pour témoigner du don de Dieu dans un monde qui continue à résister à Dieu, à se fermer au don de Dieu. Un évêque de derrière le rideau de fer autrefois, en Roumanie, en temps de persécution, exhortait les chrétiens à prier pour ceux qui ne savent pas prier, pour ceux qui ne veulent pas prier et spécialement pour ceux qui n'ont jamais prié.

Pourquoi Jésus apprend-il à ses disciples à prier le Père ? La grâce du Fils, c'est de nous emmener avec lui dans son mouvement de retour vers le Père. (Avec Mgr Dagens, Alexandre Schmemann, Paul Evdokimov, AvS, HUvB).

 

1er août 2010 - 18e dimanche - Année C

Lc 12, 13-21

     Qu'est-ce qu'il faut faire de ses biens, de ses richesses, si on en a ? Jésus ne le dit pas aujourd'hui. Mais il raconte une petite histoire, une petite parabole : la parabole du riche insensé, du riche sans cervelle. Que faut-il faire de ses biens, de ses richesses, si on en a ? Saint Paul aujourd'hui nous dit ce qu'il faut faire : "Cherchez les choses d'en haut, là où se trouve le Christ, il est assis à la droite de Dieu. Songez aux choses d'en haut et non à celles de la terre...Votre vie, votre vraie vie est cachée en Dieu avec le Christ".

     Au fond, dans cet évangile, Jésus nous parle de la foi. La foi, on peut la comparer à la conception de la Mère de Dieu. Marie a reçu en elle la semence de Dieu par l'Esprit Saint. Cette semence vit et veut vivre de la vie de Marie. Et Marie doit se consacrer, physiquement et spirituellement, à la vie qui se développe en elle. Marie, avec tout ce qu'elle est, se met à la disposition de cette vie. Et nous, de même, nous devons recevoir la foi et la laisser agir en nous, comme une vraie semence de Dieu, nous devons lui ouvrir tout l'espace qu'elle veut occuper.

     Il y a en l'homme quelque chose d'éternel. C'est ce que Jésus nous dit aujourd'hui quand il parle de s'enrichir en vue de Dieu. Il y a en l'homme quelque chose d'éternel. "Il faut que chacun suive sa pente, pourvu que ce soit en remontant". La pente de l'homme va vers Dieu. Un grand converti de notre temps, écrivain et romancier disait : "Le paradis n'est pas autre chose que d'aimer Dieu, et il n'y a pas d'autre enfer que de n'être pas avec Dieu". Qu'on soit riche ou pauvre, peu importe d'une certaine manière. Ce qu'on peut souhaiter, c'est que tout le monde ait ce qu'il faut pour vivre d'une manière décente. Mais d'une manière ou d'une autre l'expérience d'une certaine pauvreté peut nous rapprocher de Dieu. Pas seulement un pauvreté de biens matériels. Cela peut être aussi le passage par une épreuve. L'expérience d'une certaine pauvreté peut nous ouvrir à Dieu, ou nous ouvrir un peu plus à Dieu. Un grand croyant de notre temps, un orthodoxe, disait : "Quand Dieu touche l'âme, il n'est besoin de rien". Mais il ajoutait : "On ne peut rien prouver..." Et il ajoutait encore : "Lumière et joie et paix ; que peut-on ajouter à ces mots ?" On peut ajouter une autre question : "Qui peut comprendre ces choses ?"

     Un religieux de notre temps, qui a été toute sa vie un grand enseignant de la foi chrétienne, posait d'une certaine manière la même question : "Si l'on s'inquiète aujourd'hui, avec raison, de la pollution de l'air, de la mer et bientôt de la terre, si l'on prend conscience de l'urgence de ce problème, on devrait, si l'on était un peu lucide, s'inquiéter encore beaucoup plus profondément de la pollution du milieu culturel dans lequel les jeunes (et les moins jeunes) doivent développer leur esprit et leur cœur".

     Jésus aujourd'hui nous parle de la foi vivante. Il y a les soucis de la vie présente et il y a aussi Dieu. Et Jésus nous dit à sa manière que la liberté de la personne humaine trouve sa plénitude dans la rencontre de la liberté personnelle de Dieu, Dieu qui a le souci de tous les humains. (Avec Alexandre Schmemann, Julien Green, AvS, HUvB).

 

8 août 2010 - 19e dimanche Année C

Lc 12, 32-48

     Jésus nous parle de la vigilance. "Soyez comme des gens qui attendent leur maître pour lui ouvrir dès qu'il arrivera et frappera à la porte". Tôt ou tard, le Seigneur Jésus reviendra pour nous prendre avec lui dans son royaume. Il reviendra pour chacun de nous, au soir de notre vie. Ce sera quand le soir de notre vie ? On ne sait pas. Mais ce qui est sûr, c'est que le soir viendra. C'est peut-être aujourd'hui, c'est peut-être dans cinquante ans pour certains d'entre nous. On ne sait pas. Il y a des gens qui ne savent pas que le Seigneur Jésus va venir. Ils pensent qu'à la mort il n'y a plus rien, ils pensent qu'à la mort ils vont sombrer dans le néant. C'est quoi le néant ?

     Chaque communion eucharistique est pour nous un essai de recevoir en nous le Seigneur Jésus, un essai de nous approcher de lui, de prendre ce qu'il nous donne et donner ce qu'il veut nous prendre. Avant chaque communion, on peut entendre cette parole de l'évangile d'aujourd'hui : "Soyez comme des gens qui attendent leur maître et qui sont prêts à lui ouvrir la porte quand il viendra". Ce que Jésus nous dit aujourd'hui, comme toujours dans l'évangile, c'est que la vraie signification du temps se trouve dans l'éternité, c'est-à-dire dans le monde invisible de Dieu. L'essentiel est aujourd'hui caché dans l'au-delà du temps présent.

     La foi, c'est la possibilité de se tenir droit devant Dieu, de marcher devant lui librement, dans la paix, l'humilité, la joie. C'est à cela que Jésus nous appelle...On dit que Dieu est amour. C'est quoi l'amour ? L'amour, c'est ce qui fait exister l'autre. Et Dieu veut que nous existions devant lui, que nous marchions devant lui, librement, dans la paix, l'humilité, la joie. La foi, c'est de savoir que tout ce qui nous arrive d'essentiel vient de Dieu.

     Jésus ne promet pas le paradis sur terre. Le tentateur, lui, promet le paradis sur terre. En fait le diable ne récompense pas. Il fait miroiter aux yeux des hommes monts et merveilles, et beaucoup de gens se laissent tromper par lui. Le diable promet monts et merveilles, mais jamais il n'a honoré ses promesses. Le tentateur promet le paradis sur terre, mais le paradis qu'il promet peut se transformer en enfer dès cette terre. Jésus ne promet pas le paradis sur terre. Il nous dit que lui, Jésus, viendra un jour, la nuit peut-être ; mais que ce soit de jour ou de nuit, il nous demande d'être prêts à lui ouvrir la porte. Que faire en attendant ?

     Un homme de notre temps, membre de l'Académie française et romancier à ses heures, qui ne sait plus trop où il en est de la foi chrétienne de son enfance, peut nous donner son avis sur ce que nous avons à faire en attendant. Il écrit ceci : "Quand je vois ces miséreux dans la rue aujourd'hui... ou ces vieilles femmes chassées de leur appartement... et les vieux, la solitude des vieux, chez eux ou dans la maisons de retraite... L'horreur n'est pas seulement à l'autre bout du monde; elle est là, en bas de chez nous... Vous dire cela ne change sans doute pas grand-chose à ma pratique concrète de la solidarité, mais je me dis souvent que je pourrais être à la place de chacun d'entre eux. Je ne peux m'empêcher d'éprouver un certain sentiment de fraternité. Cela traduit bien la marque dans nos consciences d'une imprégnation chrétienne profonde. Ainsi le christianisme a-t-il apporté à l'homme un éveil de la sensibilité, de la compassion à l'égard d'autrui qu'il n'avait sans doute pas au départ. Car la bête humaine, au fond, est d'abord préoccupée par la satisfaction de ses intérêts propres, elle se moque du reste. Il a fallu des siècles, toute la force de la lumière chrétienne en particulier, pour que l'humanité dépasse cet esprit du chacun pour soi, afin de s'élever au souci de l'autre". Voilà la leçon de morale que nous donne cet académicien qui se présente lui-même, avec un certain sourire, comme libertin et chrétien.

     Ouvrir sa porte au Seigneur Jésus quand il viendra, de jour ou de nuit, comme un voleur ou comme un ami. Lui ouvrir sa porte demain, et aujourd'hui ouvrir son cœur. Notre libertin et chrétien a bien retenu la leçon. Peut-être ne sait-il plus que lui aussi doit être prêt à ouvrir sa porte quand le Seigneur Jésus viendra, mais il a bien retenu la première partie du programme : ce qu'il faut faire en attendant.

     Et je termine avec le même académicien, avec une espèce de belle profession de foi. Il écrit ceci : "Un athée est tout à fait respectable, un croyant n'est pas forcément un idiot retardataire". Et il ajoute : "Il y a un obscurantisme laïcard qui existe aussi, l'obscurantisme n'est pas nécessairement le privilège exclusif d'une certaine forme de religion". (Avec Alexandre Schmemann, Alexandre Men, Jean-Marie Rouart, AvS).

 

15 août 2010 - Assomption de la Vierge Marie - Année C

Lc 1, 39-56

     Les Écritures ne nous disent rien de la fin de la vie de Marie. Les Écritures nous parlent de la résurrection de Jésus, mais elles ne nous disent même pas si Jésus est apparu à sa Mère. Marie est avec le groupe des disciples dans les jours qui précèdent la Pentecôte : "Tous, d'un même cœur, ils étaient assidus à la prière avec quelques femmes, dont Marie, la Mère de Jésus". C'est ce que nous disent les Actes des apôtres. Après cela, le Nouveau Testament est muet sur la fin de la vie de Marie.

     Mais très vite, au cours de l'Histoire, les chrétiens ont su que Marie partageait le sort du Seigneur Jésus et qu'elle se trouvait en Dieu avec son Fils. La fête du 15 août est une autre manière de fêter la résurrection de Jésus. La fête de l'Assomption nous redit à sa manière que le Seigneur Jésus, le premier ressuscité d'entre les morts, invite tous les humains à le rejoindre auprès du Père, là où lui-même est entré en précurseur et où sa Mère aussi l'a rejoint.

     Dans la foi chrétienne, il y a beaucoup de choses qu'on ne peut pas prouver. On ne peut pas prouver la résurrection de Jésus, on ne peut pas prouver l'Assomption de la Vierge Marie, on ne peut pas prouver la présence du Seigneur Jésus dans l'hostie quand nous communions. Le croyant ne peut communier que s'il croit à la parole du Seigneur Jésus : "Ceci est mon corps". Le croyant renonce à comprendre avec sa raison naturelle. Le pur miracle s'introduit dans sa vie.

     Après la Pentecôte, les Écritures ne parlent plus de Marie. Quelle était la foi de Marie pendant toutes les années qui ont suivi la mort de Jésus ? Quelle était la place de Marie au milieu des chrétiens durant toutes ces années ? La joie secrète ne fait jamais de bruit. Marie était remplie de cette joie secrète. La beauté secrète ne fait jamais montre d'elle-même. L'humilité ne fait jamais sa propre réclame. Marie était là simplement avec les disciples. Et elle prie avec eux, bien sûr. De Marie, pendant toutes ces années, on peut dire ce qu'un de nos contemporains disait d'une espèce de sainte qu'il avait rencontrée : "Pleine de bonté, de modestie, d'authenticité. Avec elle, on se sent bien et tout est facile. Elle rayonne : humilité, amour, ouverture, ce qui est extrêmement reposant". C'est ce que nous faisons quand nous égrenons des "Je vous salue Marie".

     Marie devait faire deviner le sens du mystère ; elle devait rayonner aussi une confiance simple et lumineuse. Dans la prière à Marie, dans toutes les formes du culte marial, on ne doit pas voir seulement la recherche simplette d'une protection. Il faut plutôt y reconnaître la contemplation émerveillée de quelqu'un qui a été transfiguré par sa disponibilité totale à Dieu. Le royaume de Dieu n'est pas de ce monde, mais c'est déjà quelque chose que de ne pas oublier que ce royaume existe ailleurs et d'en porter le secret dans son âme. Et Marie, justement, peut nous faire deviner que ce royaume de Dieu est tout proche de nous.

     Terminer avec Marie : Avec Marie, ne refuser aucun des chemins que Dieu nous ouvre pour accéder au secret de son amour éternel. (Avec Alexandre Schmemann, Jean Duquesne, AvS, HUvB).

 

22 août 2010 - 21e dimanche - Année C

Lc 13, 22-30

     Tout commence par une question qu'on pose à Jésus : "N'y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? Et quelle est la réponse Jésus ? Il ne répond ni oui, ni non. Un homme pose à Jésus une question théorique : combien de gens seront-ils sauvés ? Et Jésus répond pour tous ses auditeurs : "Le nombre des élus ? Cela ne vous regarde pas. C'est le secret de Dieu. Mais vous, ce que vous avez à faire, c'est de tout faire pour que Dieu puisse vous accueillir dans sa maison". Et puis il y a deux chose auxquelles il faut faire attention : la porte est étroite, faut pas être trop gros pour y entrer. Qu'est-ce que ça veut dire ? Et puis la porte ne sera pas toujours ouverte. Il y a un moment où elle sera fermée. Il sera trop tard. Qu'est-ce que ça veut dire ?

     Et puis il y a des gens qui pensaient que pour eux-mêmes il n'y aurait pas de problème pour entrer dans la maison de Dieu : ils ont fait tout bien, à leur avis : "On te connaît bien, nous avons mangé et bu en ta présence. Tu as enseigné sur nos places". Qu'est-ce qu'il faut de plus ? Et le maître de maison leur dira : "Je ne sais pas d'où vous êtes. Allez-vous en". Il n'est pas toujours simple, le Bon Dieu ! Ce que nous pouvons faire de bien ne nous donne aucun droit sur Dieu. L'amour de Dieu pour l'homme ne peut rien faire là où l'homme est occupé de lui-même et où il pense avoir des droits.

     La veille de sa Passion, à un certain moment dans son discours d'adieu, Jésus dit à ses disciples : "Je vous laisse ma paix.... Que votre cœur ne se trouble pas... Je vous donne ma paix". Jésus pressent bien à ce moment-là que sa fin approche, il sait bien qu'on lui en veut à mort. Mais il sait aussi que tout repose dans la paix du Père, et que le pire qui puisse lui arriver, à lui et aux siens, est encore un don de la paix du Père. Et c'est une paix curieuse, c'est une paix qui prive de toute sécurité.

     Un universitaire de notre temps, qui avait connu une grosse épreuve dans sa vie de famille, a écrit un jour un petit livre qu'il a intitulé : "Croire ou rêver". Et là, dans ce petit livre, il dit un peu pourquoi il croit et en quoi il croit et en qui il croit malgré tout. Et il parle aussi de sa manière de prier ; il dit dans sa prière : "Il y a des moments où je n'ai même plus la force de te prier, où je n'ai même plus envie de te prier. Je n'aspire plus qu'au silence, m'en remettre à toi, Seigneur, me remettre à toi". Ce chrétien pensait ne plus pouvoir prier dans son malheur (il avait perdu un enfant), et en même temps il faisait la plus belle prière : "M'en remettre à toi, Seigneur, me remettre à toi".

     Vous connaissez aussi cette vieille histoire : c'était un homme tout simple qui était révolté par la croix qu'il portait. Alors un ange le conduit vers gros tas de de croix de différentes tailles, et l'ange propose à notre homme d'en choisir une à sa mesure. L'homme choisit la plus légère, bien sûr, et il s'aperçoit que c'était justement la sienne ! C'est une belle histoire inventée par je ne sais qui.

     Ce que l’Écriture nous dit souvent, c'est qu'on ne connaît pas tous les plans de Dieu, toutes les pensées de Dieu. On ne se connaît pas non plus soi-même, et on ne sait pas non plus comment Dieu nous voit. Une très vieille prière d'un de nos Pères dans la foi disait ceci : "Seigneur et Maître de ma vie, donne-moi de voir mes péchés et de ne pas juger mon frère".

     Terminer avec la Vierge Marie dont nous venons de fêter l'Assomption au ciel auprès de son Fils. Pour Marie, la porte de la maison n'a pas été fermée. Elle était grande ouverte, au contraire. Marie s'était remise totalement à Dieu, même et surtout quand elle avait vu son Fils mourir sous ses yeux. Elle nous montre par là que ceux qui se remettent de tout à Dieu sont aussi par lui complètement pris en charge. (Avec André Miquel, Paul Evdokimov, saint Ephrem, AvS, HUvB).

 

29 août 2010 - 22e dimanche - Année C

Lc 14, 1...14

     Un pharisien a invité Jésus à sa table. Jésus n'était pas le seul invité d'ailleurs. Il y avait du monde au repas du pharisien. Et Jésus remarque que les premiers arrivés prennent les premières places, ils n'attendent pas qu'on leur dise où ils doivent se mettre. Alors Jésus tient un petit discours pour dire à tous les invités que ce n'est pas comme ça qu'il faut faire. Quand tu vas à des noces, mets-toi plutôt à la dernière place, et alors ce sera un honneur pour toi si le maître de maison vient te dire d'avancer plus haut.

     On peut bien se douter que Jésus n'indique pas seulement une manière habile de se conduire en société. Il veut nous parler surtout de nos relations avec Dieu. Qu'est-ce que ça veut dire : vouloir se mettre à la première place, jouer des coudes pour arriver à la première place ? Ce n'est pas bien vu chez les hommes, et chez Dieu ce n'est pas bien vu non plus. Notre évangile d'aujourd'hui n'emploie pas le terme "humilité". Mais c'est bien de cela qu'il s'agit.

     Le Père Varillon autrefois a pu écrire tout un livre sur l'humilité de Dieu. Comment est-ce possible ? Mais le Père Varillon n'est pas le seul à essayer de parler de l'humilité de Dieu. Un de nos contemporains - dont je vous ai déjà parlé récemment, il était doyen d'un séminaire orthodoxe aux États-Unis - ce contemporain note quelque part dans son Journal de 800 pages : "L'humilité est divine, et celui qui nous la montre comme divine, c'est le Christ. La gloire et la grandeur de Dieu sont dans son humilité". Et pourquoi écrit-il cela ? Un autre de nos contemporains répond à la question : Dieu est le seul roi au monde à qui on ne demande pas audience : la prière, la question, le repentir ont valeur immédiate d'accueil... Dieu est le seul roi au monde à qui on ne demande pas audience. On peut toujours s'adresser à lui, en tout lieu et en tout temps.

     Ceux que Dieu aime, ce sont les saints et les pécheurs. Mais il serait ridicule de prétendre que la grâce rend tous les hommes égaux devant Dieu, les pécheurs et les justes, ceux qui obéissent à la loi de Dieu et ceux qui s'en moquent. Il y a bien des premières et des dernières places, mais ce n'est pas l'homme qui a la possibilité de choisir la place où il doit se trouver. L'humilité de Dieu, c'est quoi ? Le Christ est le seul roi de l'histoire qui fonde son royaume sur son propre sang et non sur celui de ses adversaires ou de ses partisans. Le Christ a choisi pour lui la dernière place sur la croix.

     Dans le royaume de Dieu, il ne nous est pas permis de choisir nous-mêmes notre place. On n'entre pas chez Dieu les mains dans les poches, on n'entre pas les mains dans les poches au festin de l'Agneau de Dieu immolé. Il y a un temps pour se préparer à entrer dans le royaume de Dieu, pour s'approcher du festin de Dieu. Ce temps et ce lieu, c'est notre vie présente. C'est aussi, au-delà de la mort, ce qu'on appelle le purgatoire. Le cardinal Ratzinger, devenu le pape Benoît XVI, écrivait, il y a très longtemps déjà : "Le purgatoire, s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer". Pourquoi ? Qui oserait penser par lui-même qu'il peut se présenter devant Dieu directement ? Marthe Robin disait dans son style à elle : "On n'entre pas au ciel dans un fauteuil". Le purgatoire, cela veut dire que Dieu peut nous purifier de telle manière que nous pouvons finalement être auprès de lui dans la plénitude de la vie. Nous, chrétiens, nous prions pour nos défunts. Nous avons conscience de pouvoir encore faire quelque chose pour eux s'ils sont encore dans une situation de purification où nos prières peuvent les aider.

     Les invités du pharisien choisissaient les première places. Pascal disait : "La plus grande bassesse de l'homme, c'est la recherche de la gloire". Le Seigneur Jésus, lui, a accepté de porter les péchés de tous les hommes, à la dernière place, il a accepté d'être abandonné à la place de tous. Et le oui de sa Mère, le oui de Marie devant la mort de son Fils, est une communion à sa torture, à sa disparition dans la nuit. (Avec François Varillon, Alexandre Schmemann, André Miquel, Joseph Ratzinger, Marthe Robin, Pascal, AvS, HUvB).

 

5 septembre 2010 - 23e dimanche - Année C

Lc 14, 25-33

     Qui peut être disciple du Christ ? "De grandes foules faisaient route avec Jésus". Qui peut être disciple du Christ ? Tous sont appelés. Règle de base : renoncer à sa famille et à son métier, porter la croix. Où va-t-on ? Faut réfléchir, dit Jésus... Faut réfléchir avant de bâtir sa maison. "De grandes foules faisaient route avec Jésus". Jésus devait être bien conscient de la difficulté de ce qu'il demandait. Renoncer à sa famille et à son métier : Jésus ne demande pas à tout le monde d'entrer dans les ordres comme on dit. Tout le monde, quel que soit son état de vie peut se faire disciple du Christ. Pour tout le monde viendra le jour de quitter sa famille et tout ce qu'on aime ici-bas pour entrer tout à fait dans le royaume du Christ. Si ce n'est pas maintenant, ce sera à l'heure de notre mort, comme nous le disons dans le Je vous salue Marie.

     Il y a dans la vie un moment où il faut choisir. Ce n'est pas un jeu de hasard. Si on est croyant, il faut choisir devant Dieu, dans la prière. Qu'est-ce que Dieu me demande, ici et maintenant ? Le mariage ? La sacerdoce ? L'état religieux ? Il faut regarder du côté de Dieu. Où Dieu veut-il que je sois ? Ce que Dieu veut pour tout le monde, c'est que chacun soit avec le Seigneur Jésus partout où il va. Avec une sainte de notre temps nous pouvons prier Dieu qu'il nous ouvre les yeux, pour qu'en tout ce qu'il nous indique, même le plus insignifiant, nous le voyions, lui, et que nous nous donnions à lui de telle sorte que chaque jour nous devenions plus capables de faire sa volonté et de connaître, par son Fils, toute la puissance de Dieu Trinité.

     Frère Roger, de Taizé, avait au cœur la certitude que le Christ a laissé une mission à son Église, la certitude que Dieu ne cesse de s'intéresser à tout homme... A tout instant, Dieu peut faire irruption dans nos vies comme dans la vie de l’Église si nous faisons nôtres les paroles du psalmiste : "Aujourd'hui ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur". Et que dit cette voix du Seigneur ? Elle nous dit : "Dieu nous a aimés le premier et il a déposé au plus profond de nous un désir d'éternité..., le désir de nous entretenir avec lui comme un ami parle avec son ami"... Parler avec Dieu comme un ami parle avec son ami : l’Écriture nous dit que c'est ce que faisait Moïse : "Il parlait avec Dieu face à face, comme un ami parle avec son ami".

     Alors pourquoi Jésus parle-t-il de porter une croix pour marcher derrière lui ? Saint Paul en donne une raison quand il dit : "Ce qui manque aux détresses du Christ (ce qui manque à la croix du Christ), je l'achève dans ma chair en faveur de son corps qui est l’Église" (Col 1, 24). Qu'est-ce qu'il veut dire, saint Paul ? Il n'y a rien à ajouter à la Passion du Christ (à la croix du Christ), mais il faut acheminer la grâce qu'elle contient jusqu'au cœur des hommes... Pour saint Paul, pour l’Église, c'est un ministère de compassion que de porter la croix à la suite du Christ.

     Jésus parle de croix à porter, mais où est la joie dans tout ça ? Est-ce qu'il y a une joie seulement ? La joie, c'est le fruit indubitable de notre perception de la présence de Dieu. Si l'on sait que Dieu existe, on ne peut pas ne pas se réjouir. Ce n'est qu'en référence à la joie que la crainte de Dieu, le repentir, l'humilité, la croix sont justes, authentiques et féconds.

     De grandes foules suivaient Jésus. Jésus se retourne et leur tient un petit discours plutôt rafraîchissant. Dieu n'est jamais plus proche de nous que dans l'humilité, que dans la pauvreté qui s'abandonne à lui, que dans le refus de toute tentative pour s'emparer de lui et se l'annexer. (Avec Marcel Domergue, Frère Roger, Alexandre Schmemann, Joseph-Marie Verlinde, AvS, HUvB).

 

12 septembre 2010 - 24e dimanche - Année C

Lc 15, 1-32

     Les publicains et les pécheurs aimaient bien aller écouter Jésus. Ce n'était pas du goût des bien-pensants : les bien-pensants, c'est-à-dire en ce temps-là les pharisiens et les scribes. Alors Jésus leur raconte des petites histoires : il y en a trois aujourd'hui, je n'en ai lu que les deux premières parce que la troisième histoire, la parabole du fils prodigue et pardonné, nous l'avons déjà lue cette année, le quatrième dimanche de carême.

     La première parabole d'aujourd'hui, c'est le berger qui passe beaucoup de temps pour aller chercher une seule brebis qui est perdue : une sur cent. La deuxième parabole, c'est la femme qui a perdu une grosse pièce d'argent (on n'avait sans doute pas encore inventé les billets de banque à cette époque-là) , donc la femme qui a perdu sa grosse pièce d'argent remue toute sa maison pour la retrouver : une sur dix qu’elle avait perdue. Quant au père de la troisième parabole, il n'avait perdu qu'un fils sur deux, si on peut dire.

     Et Jésus conclut toutes ses histoires en disant qu'il y a beaucoup de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit. Pourquoi ? Parce que tant qu'un homme ne s'est pas converti, il est comme mort. "Mon fils était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et on l'a retrouvé". Le père reçoit son fils ingrat sans lui faire de reproches. Mais le fils ingrat va quand même lui dire les paroles du psaume qui a été lu tout à l'heure : "Pitié pour moi dans ton amour. Selon ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi de ma faute, purifie-moi de mon offense".

     Le père de la parabole n'est que douceur et pardon pour son fils ingrat. Mais l’Écriture sait aussi nous parler de la colère de Dieu. Dimanche dernier, Jésus nous parlait de porter la croix pour être son disciple. Il faut tout retenir dans la Bible : et le pardon du père dans la parabole du fils ingrat, et la colère de Dieu qui veut châtier son peuple comme dans notre première lecture aujourd'hui.

     C'est quoi la colère de Dieu ? C'est comme la colère d'une mère. La colère d'une mère est aussi au service de son amour. Du matin au soir, Dieu ne fait rien d'autre que pardonner : des choses grandes, moyennes et petites, toujours et partout. Mais il est évident qu'il y a quelque chose de douloureux dans le fait de pardonner. La preuve, c’est qu’il y a des gens qui ne peuvent pas le faire. Le secret de celui qui pardonne vraiment, c'est justement qu'il ne le montre pas à celui qui reçoit le pardon.

     Le chrétien devrait mourir sans crainte. Mourir en claquant des dents, c'est en quelque sorte se replier sur soi-même, ce n'est pas chrétien. Le christianisme est espérance. On a tous le droit de mourir dans l'espérance... d'être bien reçu par Dieu. Même s'il n'y a pas beaucoup de bien dans le pécheur, Dieu reconnaît au moins en lui l'espérance. Et on doit laisser à Dieu le soin de nous purifier. Espérance et humilité sont très proches l'une de l'autre. Nous croyons que le Christ est présent en quiconque cherche la vérité. La philosophe Simone Weil disait : "Même si quelqu'un courait le plus vite possible pour s'éloigner du Christ, s'il va vers ce qu'il croit être vrai, c'est en fait dans les bras du Christ qu'il se jette".

     Jésus avait toujours des problèmes avec les scribes et les pharisiens, les bien-pensants de l'époque. Le père du cardinal Danneels était instituteur dans un village de Flandre occidentale, en Belgique. Et plus d'une fois il a eu des histoires avec le curé. Par exemple, le père du futur cardinal n'avait pas voulu que son fils soit enfant de chœur parce que le garçon aurait dû se lever trop tôt pour aller servir la messe du curé. Et le curé s'était vengé à sa manière sur le petit garçon qui allait au catéchisme du curé. Alors le père du petit garçon avait dit à son fils : "Écoute, fiston, l’Église, elle durera plus longtemps que les curés". C'est par le cardinal Danneels qu'on a connu l'histoire. Jésus nous met en garde contre les bien-pensants... les bien-pensants que nous sommes tous sans doute à nos heures. Et Jésus nous raconte des petites histoires pour essayer de nous faire comprendre que Dieu est plus grand que notre cœur et qu'il connaît tout.

     Toute la Loi de Dieu, tout l'évangile, ce sont des poteaux indicateurs sur le chemin de la liberté. Et l'essentiel, ce n'est pas le rapport que j'ai avec Dieu, c'est le rapport que Dieu a avec moi. Le rapport que j'ai avec Dieu : je peux me faire bien des illusions. Le rapport de Dieu avec moi : il est plus grand que notre cœur et il connaît tout. (Avec Simone Weil, Cardinal Danneels, AvS, HUvB).

 

19 septembre 2010 - 25e dimanche - Année C

Lc 16, 1-13

     Avec cette histoire de l'intendant malhonnête, on peut bien penser que Jésus n'a pas l'intention de nous enseigner comment tricher avec notre employeur. La dernière phrase résume tout : "Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'argent". Mais notre évangile d'aujourd'hui n'a pas retenu les deux petits versets qui suivent, deux petits versets qui valent leur pesant d'or et qui disent que les pharisiens, qui étaient amis de l'argent, entendaient tout cela et ils se moquaient de Jésus. Alors Jésus leur lance à la figure quelques mots pas très agréables à entendre : "Vous, les pharisiens, vous êtes de ceux qui veulent se faire passer pour justes devant les hommes, mais Dieu connaît vos cœurs. Ce qui est élevé pour les hommes est objet de dégoût pour Dieu".

     Il n'est pas facile notre évangile d'aujourd'hui. Comment se situer en chrétien face à l'argent ? Il n'y a pas de réponse unique, ni de réponse simpliste. Jésus nous donne un principe : on ne peut pas servir Dieu et l'argent. Et puis aussi : Dieu connaît vos cœurs. Et puis on peut aussi se souvenir du verset de l'Alléluia qui a été lu tout à l'heure : "Jésus s'est fait pauvre afin de nous enrichir par sa pauvreté". Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que jamais on ne pourra se faire une idée de ce que Dieu le Fils a laissé au ciel en devenant homme, à quel point il s'est abaissé, ce à quoi il a renoncé pour venir dans le monde. Saint Paul qui résume cette pauvreté de Jésus en disant qu'il s'est pauvre pour nous enrichir par sa pauvreté.

     "Vous ne pouvez pas servir Dieu et l'argent", nous dit Jésus. Il y a beaucoup de manières de choisir l'argent et d'oublier Dieu. L'homme est toujours appelé à choisir entre deux voies : suivre Dieu ou bien avancer sans Dieu, c'est-à-dire marcher contre lui. "Vous ne pouvez pas servir Dieu et l'argent", nous dit Jésus. Il faut choisir entre Dieu et notre plaisir. Et il y a beaucoup de manières de choisir son plaisir et ses plaisirs, et d'oublier Dieu ou de mettre Dieu au second rang dans nos priorités.

     Un chrétien de notre temps, qui était philosophe à ses heures sans être professeur de philosophie, essayait de dire sa foi en termes peut-être accessibles à des non-croyants quand il écrivait : "L'être noble (l'homme qui essaie de faire le bien ?)... est celui qui choisit de s'immoler plutôt que de se satisfaire, celui qui garde une certaine naïveté au milieu des malins, celui que la souffrance rend tendre et que le bonheur fait prier". Il y a des gens qui ne se mettent à prier que dans le malheur ; notre philosophe, lui, pense que le bonheur inspire au chrétien de prier.

     "Jésus s'est fait pauvre pour nous enrichir par sa pauvreté". La foi en Dieu qui s'est fait homme nous enseigne qu'il n'y a de vie humaine véritablement digne de ce nom que là où le service d'autrui est pratiqué et reconnu comme une valeur fondatrice pour la société. Saint Jean disait : "Nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères" (1 Jn 3, 14). Les croyants n'ont pas le monopole de ces valeurs. Il n'est pas besoin de la foi chrétienne pour s'engager au service de ses frères en ce monde. Les croyants se réjouissent de n'être pas seuls à servir et à aimer le monde... le monde que Dieu a créé et veut sauver.

     "Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'argent", nous dit Jésus. Comment faire ? Peut-être d'abord et avant tout me contenter de ce que j’ai et que je dois utiliser dans le sens de la volonté de Dieu. Et où est la volonté de Dieu ? Lui, il a voulu devenir pauvre pour nous enrichir. Nous enrichir de quoi ? En Jésus, "Dieu s'est rendu visible à nos yeux pour nous apprendre à nous laisser entraîner par lui à aimer ce qui demeure invisible". (Avec Alexandre Schmemann, Gustave Thibon, Mgr Dagens, AvS, HUvB).

 

26 septembre 2010 - 26e dimanche - Année C

Lc 16, 19-31

     L'évangéliste saint Luc est le seul à nous avoir gardé cette petite histoire du mauvais riche et du pauvre Lazare. Jésus nous raconte cette histoire et il nous laisse le soin d'en tirer les conséquences. Voilà donc un riche et un pauvre. L'homme riche est simplement riche et il jouit de son bien-être sans se poser de question. L'homme pauvre est simplement pauvre et il aimerait bien manger quelque chose qui tombe de la table du riche. Et puis changement de décor : le riche et le pauvre meurent. Qu'est-ce qui va se passer ? Le pauvre devient riche : les anges l'emmènent à la table d'Abraham dans le ciel. Le riche, lui, on le met simplement en terre. Et là, il souffre terriblement. Et il voudrait bien qu'on épargne à ses frères de venir partager son triste sort : il n'y a qu'à envoyer Lazare pour les avertir (Yaqua). Réponse du ciel à l'ancien riche devenu pauvre : ça ne servirait à rien d'envoyer Lazare à tes frères. Tes frères ont toutes les saintes Écritures, toute la Bible, pour savoir ce qu'ils doivent faire pour faire la volonté de Dieu. S'ils ne veulent pas comprendre, on ne peut rien faire pour eux. Saint Jean nous dit quelque part, en parlant de Jésus, qu'il est venu chez lui et que les siens ne l'ont pas reçu.

     Être né et vivre dans un pays riche est une chance. Il y a tous les pays pauvres à notre porte qui voudraient bien se nourrir des miettes de notre abondance. Et même dans les pays riches, tous ceux qui y vivent n'ont pas les mêmes chances. Que faire et comment faire ? Saint Paul le disait tout à l'heure à son disciple Timothée et il nous le dit à nous aussi : "Toi, l'homme de Dieu, cherche à être juste et religieux".

     Une sainte de notre temps a un jour vu toute sa vie comme une grande chaîne de trahisons envers Dieu. Elle avait l'impression que constamment elle s'était refusée à Dieu tout en l'assurant de son amour ; constamment elle a dormi ; c'était une tiédeur bien pire qu'un péché déclaré. Qu'est-ce que ça veut dire ? Cela veut dire qu'un péché qui peut paraître petit aux yeux des hommes est souvent infiniment grand aux yeux de Dieu. C'est notre parabole d'aujourd'hui. Le riche de la parabole ne savait pas. Mais il aurait dû savoir, il aurait pu savoir...

     Il aurait pu savoir... Tout être humain a une conscience. Et c'est quoi la conscience ? La conscience ? C'est le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où la voix de Dieu se fait entendre. Ce sont les évêques du concile Vatican II qui ont dit cela. Notre évangile d'aujourd'hui nous dit : personne ne pourra dire : je ne savais pas.

     Un chrétien de notre temps, prêtre orthodoxe et professeur dans un séminaire aux États-Unis, écrivait dans son journal : "Le péché essentiel, l'obstacle majeur sur le chemin qui mène à Dieu, c'est l'endurcissement du cœur". C'est peut-être ça le péché du riche de la parabole d'aujourd'hui : un cœur dur.

     Question : "Vous voulez connaître le meilleur moyen de vous mettre entre les mains de Satan ?" Réponse du ciel : "C'est très facile. Il vous suffit de faire comme tout le monde". Les gens se mettent inconsciemment entre les mains de Satan... Inconsciemment : le riche de la parabole était inconscient. Mais le ciel lui a fait comprendre... durement... qu'il était responsable de son inconscience. L'homme est un curieux paradoxe. Il s'aime lui-même et il redoute ce qui le fait souffrir. Et pourtant il est capable d'amour, de don de soi et donc de courage.

     Une foi chrétienne sans la pratique qui correspond à cette foi est une foi morte. Et la première œuvre de la foi consiste à ne pas résister à Dieu, à lui faire confiance totalement et à se livrer à l'action de Dieu. (Avec Fiches dominicales, Olivier Clément, Alexandre Schmemann, Philppe Ferlay, AvS, HUvB).

 

3 octobre 2010 - 27e dimanche - Année C

Lc 17, 5-10

     Les apôtres qui disent à Jésus : "Augmente en nous la foi !" Curieuse demande : "Augmente en nous la foi !". Pourquoi tout d'un coup les apôtres demandent ça à Jésus ? Mais c'est une belle prière pour nous aussi : demander à Dieu qu'il augmente en nous la foi.

     Et puis dans notre évangile d'aujourd'hui il y a cette réflexion sur les serviteurs. Nous sommes pour Dieu comme des serviteurs. Les apôtres sont pour Dieu comme des serviteurs. Et quand les apôtres auront fait tout leur travail, ils n'auront fait que leur devoir. Ailleurs dans l'évangile, quand un ouvrier a bien travaillé, Dieu lui dit : "C'est bien, bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton maître". Ailleurs encore dans l'évangile, quand le maître arrive en pleine nuit et qu'il trouve ses serviteurs en train de veiller, je vous le déclare, dit Jésus, il prendra la tenue de service, les fera mettre à table et passera pour les servir.

     Aujourd'hui, Jésus parle d'autre chose : quand vous aurez fait pour Dieu tout ce que vous devez faire, dites-vous bien que vous êtes simplement des serviteurs de Dieu. Qu'il vous invite ensuite à sa table et qu'il fasse le service pour vous, ce n'était pas prévu dans le contrat... c'est gratuit.

     "Augmente en nous la foi", disent les apôtres à Jésus. C'est une bonne prière et les apôtres ont bien raison de faire cette prière. Beaucoup de gens, aujourd'hui encore, aujourd'hui surtout peut-être, devant le silence de Dieu, sont convaincus que Dieu n'existe pas. "Augmente en nous la foi". Beaucoup de gens sont scandalisés par la manière dont Dieu gère le monde, dont Dieu gère son Église. Que fait Dieu dans tout ça ? Où est-il Dieu dans tout ça ? Existe-t-il seulement ? Et le mal et la souffrance et la mort ? Si Dieu existe, pourquoi tout ça ? Peut-on croire que Dieu est amour devant tout ça ? Et quand je le prie, pourquoi je ne reçois pas de réponse ? Et quand je frappe à sa porte, pourquoi ne m'ouvre-t-il pas ? Les apôtres demandent à Jésus : "Augmente en nous la foi".

     Saint Pierre a bien retenu la leçon de Jésus. Il écrit dans sa première lettre : "Jetez en Dieu tous vos soucis, car il prend soin de vous". Dieu prend sur lui tous nos soucis si nous les lui confions ; si nous lui confions tout ce qui assombrit notre passé et notre avenir, si nous lui confions ce qui est lié au péché et aussi ce qui n'est pas en rapport avec le péché. Si Dieu porte et dirige toute notre vie, on peut comprendre qu'il ne mésestime pas nos soucis. Dieu se soucie beaucoup de nous, il se soucie donc aussi de nos soucis. Alors saint Pierre a le droit et le devoir d'exiger de nous de nous livrer à Dieu et de livrer à Dieu nos soucis... Parce que celui qui pense venir à bout lui-même de ses soucis crée un obstacle entre lui et Dieu; c'est comme s'il connaissait un lieu où il ne permet pas à Dieu d'entrer.

     "Augmente en nous la foi". Un autre jour, les apôtres ont demandé à Jésus de leur apprendre à prier. On pourrait lui demander aussi : "Augmente en nous la prière". L'un de nos Pères dans la foi, il y a très longtemps, disait : "Rien ne demande plus d'effort que de prier". Rien ne demande plus d'effort que de croire en Dieu. Jean-Paul II disait un jour : "Beaucoup d'hommes aujourd'hui vivent comme si Dieu n'existait pas ou bien ils se contentent d'une vague religiosité". La foi chrétienne n'est pas "peut-être bien que oui", "peut-être bien que non", "on ne sait jamais". Ou bien elle est la foi au Dieu vivant : Père, Fils et Esprit Saint, ou bien elle n'est rien du tout. Si elle n'est rien, inutile de prier et de jouer la comédie, inutile de se faire baptiser, inutile d'aller à la messe le dimanche, etc. Si la foi chrétienne est quelque chose, elle est tout. Elle est toute la vie. Elle est à chaque instant un appel de Dieu, elle est à chaque instant rencontre de Dieu, elle est à chaque instant prière, de la manière la plus naturelle qui soit : Dieu est là. Dieu a infiniment plus d'imagination que nous. Nous sommes dans le creux de sa main. Toute l'humanité est dans le creux de sa main. Et l'homme a toujours la liberté de choisir la vie, la vie éternelle à laquelle Dieu le prédestine.

     C'est sans aucun doute un fait historique que Jésus a appelé des disciples. Il les a invités à le suivre dans sa propre vie d'une manière toute personnelle. Et de cette manière, il leur a montré comment on parvient à une véritable relation avec Dieu. "Augmente en nous la foi". (Avec Carlo Caretto, Jean-Paul II, Pierre Chaunu, Agathon, AvS, HUvB).

 

10 octobre 2010 - 28e dimanche - Année C

Lc 17, 11-19

     Voilà dix lépreux qui appellent au secours de loin : "Jésus, aie pitié de nous". C'est une bonne prière pour nous aussi, une bonne prière en toute circonstance, même si on n'est pas lépreux. "Jésus, aie pitié de nous". Jésus ne guérit pas tout de suite ces dix hommes. Il leur propose une démarche de foi : "Allez voir les prêtres". Ces dix hommes ne demandent pas d'explication : ils se mettent en chemin, et voilà qu'ils se retrouvent guéris. Et sur les dix, il n'y en a qu'un qui pense à retourner auprès de Jésus pour le remercier et remercier Dieu.

     Vous avez peut-être entendu parler de ce musulman qui s'est converti à la foi chrétienne il n'y a pas très longtemps. Il a raconté ce qui lui est arrivé dans un livre qui a été publié cette année et qui est intitulé : "Le prix à payer". C'était au temps de Saddam Hussein en Irak. Le père de ce musulman converti était un grand propriétaire terrien de Bagdad, un chef de tribu : Al Sayyid al Moussaoui. Le futur chrétien n'a pas de souci à se faire : il est destiné à prendre la succession de son père à la direction de ses affaires, bien qu'il ne soit pas l'aîné des dix garçons de la famille.

     Au mois de mai 1987, il fait un rêve qu'il ne comprend pas. Il se trouve au bord d'un ruisseau, pas très large, à peine un mètre. Sur l'autre rive, un personnage d'une quarantaine d'années, plutôt grand, vêtu à l'orientale. Et notre homme se sent irrésistiblement poussé vers cet étranger au-delà du ruisseau. Il a envie de passer de l'autre côté pour le rencontrer. Il commence alors à enjamber le ruisseau et il se retrouve comme suspendu dans les airs pendant quelques minutes. L'homme d'en face lui tend la main pour lui permettre de franchir le ruisseau. A ce moment-là notre musulman peut observer le visage de l'homme : il est frappé par sa beauté. L'homme d'en face a alors posé sur lui un regard d'une douceur infinie et il lui a dit une seule parole, fort énigmatique : "Pour franchir le ruisseau, il faut que tu manges le pain de vie".

     Tout commence comme ça pour la conversion de ce musulman : ça commence par un rêve. C'est une longue histoire et la conversion ne s'est pas faite en un jour. Quand sa famille a découvert ses tendances chrétiennes, la réaction a été violente : prison, tortures et même tentative d'assassinat. Finalement il a réussi à s'enfuir en Jordanie, et de là en France, avec sa femme et ses deux enfants. Et c'est en Jordanie que les quatre ont été baptisés par un évêque. Ils sont arrivés en France sans connaître un mot de français. Ils vivent en France depuis 2001, sous un faux nom bien sûr parce qu'ils pourraient être inquiétés même en France.

     L'homme qui attendait le musulman de l'autre côté du ruisseau, c'était le Christ, bien sûr. Et le pain de vie qu'il devait manger pour le rejoindre, c'était l'eucharistie, évidemment. Sa conversion lui a coûté très cher : il a tout perdu. Mais il ne pouvait pas résister d'une certaine manière à l'appel de l'homme au-delà du ruisseau. Pourquoi cette conversion au milieu de millions d'autres musulmans ? Et puis la manière dont Dieu s'y prend pour appeler ce musulman à la foi chrétienne : par un rêve, tout simplement. Et un rêve fort énigmatique sur le coup. Dieu a beaucoup de manières de toucher les cœurs.

     Dans notre évangile d'aujourd'hui, Jésus envoie les dix lépreux loin de lui : "Allez vous montrer aux prêtres". Ici il appelle le musulman à le rejoindre de l'autre côté du ruisseau. Et le merci du musulman à Jésus, c'est qu'il a tout perdu pour le rejoindre. C'était plus fort que lui d'une certaine manière. Le titre de son livre : "Le prix à payer". Le nom de l'auteur, un nom d'emprunt : Joseph Fadelle.

     Jésus dit quelque part dans l'évangile : "Étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie". Joseph Fadelle a entendu un appel de Dieu dans son rêve. Et il a cherché longtemps la porte d'entrée, justement parce que la porte est petite et elle reste inaperçue pour beaucoup. C'est la voie qui mène à Dieu. Tout le but de la voie, c'est de conduire au ciel. La voie n'a pas d'autre issue que la vie éternelle, qui est en même temps la vie du Père et du Fils et de l'Esprit Saint. Pour acquérir cette vie, notre riche musulman a tout perdu. Pour lui, cet homme au-delà du ruisseau, c'était plus important que tout. Il y a en tout homme une soif spirituelle. Le Christ est venu sur terre pour offrir à tous une communion avec Dieu. Il faut chercher le Christ là où il est. Et le Christ aussi cherche les hommes là où ils sont. Il peut aussi aller les chercher par un rêve. Cet homme au-delà du ruisseau, le musulman ne connaissait pas son nom. Il aurait simplement pu dire de lui ce qu'un de nos Pères dans la foi disait de Dieu : "Il est celui qu'aime mon âme".

     Notre musulman converti à la foi chrétienne a été touché par Dieu, le Dieu de Jésus-Christ. Et tous ceux qui sont touchés par Dieu, c'est-à-dire tous les chrétiens, Dieu leur donne aussi une mission. La mission de notre musulman, c'est peut-être simplement et d'abord d'écrire ce livre pour dire à tout le monde la grâce que Dieu lui a faite. L'essentiel de l'attitude de toute mission, c'est d'être disponible à tout ce que Dieu veut, c'est de se remettre soi-même entre les mains de Dieu pour que Dieu en dispose. Et Dieu en dispose toujours au profit du monde. (Avec Joseph Fadelle, Alexandre Schmemann, Frère Roger, Saint Grégoire de Nysse, AvS, HUvB).

 

17 octobre 2010 - 29e dimanche - Année C

Lc 18, 1-8

     Cette parabole du juge sans conscience et de la veuve insistante, on ne la trouve une fois encore que dans l'évangile de saint Luc. Un juge qui se moque du monde et surtout de ceux qui n'ont pas de pouvoir. Et puis une femme qui est consciente de son bon droit et qui réclame à cor et à cri qu'on lui accorde ce à quoi elle a droit. Et Jésus nous raconte cette petite histoire pour nous montrer qu'il faut savoir insister auprès de Dieu. Ce n'est pas la première fois que saint Luc rapporte une parabole de Jésus qui nous enseigne à insister dans la prière : il y a quelque temps, c'était l'histoire de l'homme qui va réveiller son ami en pleine nuit pour qu'il lui prête trois pains.

     Est-ce que Dieu nous entend ? Est-ce que Dieu nous écoute ? Peut-être que ceux qui se plaignent le plus de l'absence de Dieu sont des gens qui sont beaucoup plus absents que lui. Ils ne sont pas présents à Dieu habituellement. Et tout d'un coup, quand ça leur convient, ils voudraient que Dieu se mette à leur service, et tout de suite, s'il vous plaît.

     La première lecture, tout à l'heure, nous apprenait avec Moïse que, dans la prière, il ne faut pas baisser les bras. Ailleurs dans l’Écriture, il nous est dit qu'il faut espérer contre toute espérance, c'est-à-dire au-delà de ce qu'il est raisonnable d'espérer. La prière, c'est tout un chemin avec Dieu, c'est tout un chemin pour apprendre à connaître Dieu, pour apprendre à connaître les manières d'agir de Dieu. Si on ne fait pas ce chemin avec Dieu, on ne peut pas savoir.

     Saint Paul, tout à l'heure, dans la deuxième lecture, rappelait à son disciple qu'il ne devait pas oublier de fréquenter les Écritures parce que, disait-il, tous les passages de l’Écriture sont inspirés par Dieu. Il y a quelque temps, je rencontrais un chrétien motivé, alors que sa femme n'est pas croyante. Il me disait qu'en deux mois il avait lu toute la Bible. Ce n'est pas un conseil que je donnerais facilement de lire toute la Bible, sauf à se faire accompagner, par un groupe de chercheurs de Dieu par exemple. Et puis récemment j'ai rencontré un autre homme qui avait été baptisé mais qui n'avait pas été catéchisé ; il n'allait pas à la messe le dimanche, il n'avait jamais communié. Et lui aussi il avait lu toute la Bible, et aussi le Coran, et aussi la Torah des Juifs. Pourquoi ? Pour savoir, pour pouvoir comparer. Il a quatre enfants : tous ont été baptisés et catéchisés ou le seront. Lui aussi, c'est un chercheur de Dieu, lui aussi est appelé par Dieu. Dans notre vie, l'appel de Dieu est aussi important que la prière. Et dans chaque prière nous devrions vraiment réentendre les mots de Jésus : "Toi, suis-moi".

     Combien de fois des gens peuvent se dire : "Je prie le Bon Dieu et il ne m'exauce pas !" Mais il y a combien de gens qui peuvent dire comme sainte Thérèse de Lisieux vers la fin de sa courte vie : "Je n'ai jamais rien refusé à Dieu". Il faut de l'audace pour oser dire une chose pareille : "Je n'ai jamais rien refusé à Dieu". Sainte Thérèse pouvait sans doute le dire sans mentir. Mais elle savait certainement aussi que Dieu n’accorde pas toujours tout de suite ce qu'on lui demande.

     Nous sommes baptisés, nous sommes déjà les disciples de Jésus. Mais nous sommes tous en chemin pour devenir davantage disciples et tout à fait chrétiens. La messe, les offices de l’Église sont des écoles de la foi, des écoles de la prière. On apprend à prier avec l’Église ; avec l’Église on apprend à prier comme on croit. Au Moyen Age, la ville de Constantinople fut un jour assiégée par les Slaves. Des chrétiens étaient rassemblés dans une église ; un homme du nom d'André eut une vision de la Mère de Dieu qui recouvrait la ville de son voile et priait pour Constantinople. Celui qui avait eu cette vision raconte qu'il avait vu la Mère de Dieu pleurant sur le monde. "La Mère de Dieu priait à genoux ; Notre-Dame, la reine de l'univers pleurait sur le monde". Marie aussi nous apprend à prier en toutes circonstances.

     Des gens se plaignent : "Je prie Dieu et il ne m'exauce pas". Dieu veut pour nous le meilleur. Mais ce qui pour chacun en particulier est le meilleur, personne ne peut le dire. Pour le savoir, il n'y a pas d'autre règle que de s'abandonner à la volonté personnelle et insondable de Dieu. (Avec sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, Christoph Schönborn, Grégory Woimbée, Alexandre Schmemann, Henri Suso, AvS, HUvB).

 

24 octobre 2010 - 30e dimanche - Année C

Lc 18,9-14

     Cette parabole du pharisien et du publicain, l'évangéliste saint Luc est le seul à nous l'avoir conservée. Jésus nous raconte cette parabole pour nous dire comment nous devons nous tenir devant Dieu pour le prier. Jésus met en scène deux hommes et il décrit leur attitude de prière. Le pharisien remercie Dieu de la grâce qu'il a reçue d'être un homme juste : il fait tout bien. Quant au publicain, il dit simplement : "Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis". Conclusion de Jésus : des deux hommes, c'est le second qui est le plus proche de Dieu, c'est celui qui dit : "Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis".

     Pourquoi Jésus raconte-t-il cette petite histoire ? Saint Luc nous le dit au début de son récit : Jésus raconte cette parabole "pour certains hommes qui étaient convaincus d'être des justes devant Dieu et qui méprisaient tous les autres". Jésus ne reproche pas au pharisien de faire tout bien. Mais il y a une chose dont le pharisien ne se rend pas compte, c'est que tout n'est pas bien en lui. Ce qui n'est pas bien , c'est qu'il méprise les autres ; ce qui n'est pas bien, qu'il se compare. Le publicain n'est pas parfait et il en est bien conscient. Il dit à Dieu : "Aie pitié du pécheur que je suis". Et il ajoute sans doute :"Montre-moi le chemin que je dois prendre et aide-moi à faire le bien". Le pharisien juge les autres, il les méprise. Dieu, lui, "n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui" (Jn 3,17). Et saint Paul écrit dans l'une de ses lettres : "Ayez assez d'humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes". (Phil 2,2).

     Le publicain a ses tentations, le pharisien aussi a ses tentations. Si l'homme est tiède, Satan également est tiède. Mais si l'homme commence à s'intéresser à Dieu, alors le diable aussi s'éveille et commence à s'intéresser à cet homme. Le tiède est plus près de Satan que celui qui est fervent. Pour le tiède, Satan n'a pas besoin de s'agiter. Pour l'homme fervent, il s'y prend autrement, il s'y prend par l'orgueil et le manque d'amour. On ne sait jamais la portée et la profondeur de son péché. Le pharisien croyait faire tout bien, et il portait un masque. Le masque de la vertu. "Rien ne fausse tant la communion que de porter des masques". La communion avec les hommes ou la communion avec Dieu. Le publicain était peut-être rempli de péchés, mais il y avait au moins quelque chose qui était bon en lui, il demandait pardon à Dieu : "Aie pitié de moi, pécheur". Le christianisme est repentir. Le repentir, c'est la nostalgie... non pas la nostalgie de la bonne conduite, mais la nostalgie de Dieu. C'est la prière du psaume : "Ne m'éloigne pas de ta face, ne me retire pas ton Esprit Saint" (Ps 50,13).

     Il y a un certain temps, un médecin qui était devenu prêtre, dans un livre qu'il a intitulé : "Conversation sur l'au-delà", raconte ceci. Un jour, un camarade lui a dit qu'il avait été complètement dépressif à une certaine époque de sa vie. Il s'était mis à se droguer et il allait voir des prostituées. Il voulait se détruire. Un soir, il avait décidé d'aller voir une prostituée et de se suicider aussitôt après. Il a donc été voir la prostituée, il l'a payée, puis il a discuté avec elle ; il n'a pas pu s'empêcher de lui dire ce qu'il allait faire après. Il a dit : "Bon! Maintenant au revoir, on ne se reverra plus. J'ai vu l'endroit où je vais me jeter sous le train, c'est le 23 H 58". Alors cette femme a ouvert les volets, elle lui a montré le ciel et elle lui a dit : "Mais tu es complètement fou ! Qui c'est qui a créé tout ça ? Je te le demande : qui a créé tout ça ? Et toi, tout ce que tu trouves à faire, c'est de te supprimer ! Mais alors la vie, c'est quoi ?"... A 23 H 58, notre homme n'était pas sous le train. Et cette prostituée, quand elle sera au jugement de Dieu, Dieu va lui dire : "Tes péchés, tes nombreux péchés te sont remis car tu as montré beaucoup d'amour". Et alors elle, elle va pleurer son péché, sans honte et sans humiliation.

     Nos rapports avec Dieu et les rapports de Dieu avec nous sont infiniment plus subtils que ce que les hommes imaginent. Les possibilités de Dieu sont infiniment plus subtiles que ce qu'imaginent les sans-Dieu et le pharisien et beaucoup d'autres, et nous-mêmes. Tout au long de l'histoire, l’Église reste une Église de pécheurs. Et les saints et les saintes de Dieu sont les premiers à se reconnaître pécheurs. C'est pourquoi chaque jour l’Église doit dire et redire : "Pardonne-nous nos offenses", chaque jour, tant que dure le temps d'ici-bas. Jamais l’Église n'est parfaitement à la hauteur des tâches que Dieu lui confie. (Avec Frère Roger, Alexandre Schmemann, Bernard Bastian, AvS, HUvB).

 

31 octobre 2010 - 31e dimanche - Année C

Lc 19,1-10

     Zachée est un homme malhonnête. C'est comme ça qu'il est devenu riche. Et ça ne le gêne pas plus que ça d'être malhonnête. Puis un beau jour il apprend que Jésus arrive dans sa ville. Et comme tout le monde parle de ce Jésus, il voudrait bien voir à quoi il ressemble. Simple curiosité ! Zachée voudrait bien voir Jésus. Et il n'imaginait pas que Jésus pourrait faire attention à lui. Mais en passant devant le sycomore de Zachée, Jésus s'arrête et il regarde Zachée, il l'interpelle : "Descends vite! Aujourd'hui il faut que j'aille demeurer chez toi". Zachée aurait pu la trouver mauvaise. Mais tout au contraire, on nous dit qu'il reçut Jésus avec joie. Et aussitôt, devant tout le monde, Zachée déclare qu'il va rembourser tous ceux qu'il a escroqués et, en plus, qu'il va donner aux pauvres la moitié de ses biens. Zachée voulait simplement voir Jésus. Et Jésus a été le dénicher dans son arbre. Ce n'était pas prévu. Jésus a regardé Zachée, il lui a dit un mot et Zachée a été retourné en un instant.

     Il y a un petit passage de l'évangile de saint Jean qu'on ne lit jamais le dimanche et qui rapporte une autre rencontre de Jésus. C'était tout au début de la vie publique de Jésus. Jésus avait déjà appelé quelques disciples. Parmi eux, il y avait Philippe. Et voici ce que raconte l'évangéliste. Philippe rencontre un certain Nathanaël et, dans sa joie d'avoir rencontré Jésus, Philippe dit à Nathanaël qu'il vient de rencontrer le Messie, Jésus, qui est originaire de Nazareth. Nathanaël est tout à fait sceptique : "De Nazareth ? Qu'est-ce qui peut sortir de bon de Nazareth ?" Alors Philippe insiste : "Viens voir". Dès que Jésus aperçoit Nathanaël, il dit : "Voilà un vrai Israélite sans détour". Alors Nathanaël réplique : "Mais d'où me connais-tu ?" Et Jésus reprend : "Avant que Philippe t'appelle, quand tu étais sous le figuier, je t'ai vu". On ne sait pas ce qui s'est passé sous le figuier. Mais ça touche très fort Nathanaël que Jésus lui parle de ça. Comment Jésus connaît-il ce qui s'est passé sous le figuier ? Et aussitôt Nathanaël, lui aussi, est vaincu et conquis. Il dit à Jésus : "Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d'Israël".

     Quelque chose d'essentiel s'est produit pour Nathanaël comme pour Zachée. Dieu est entré pour de bon dans leur vie. Zachée ne s'attendait pas du tout à cela, Nathanaël non plus. Dieu a été les chercher. La foi vient toujours d'abord de Dieu. Parce qu'il nous aime le premier, il met la foi en nous. Et en même temps, pour recevoir la foi, il faut déjà croire et aimer. On ne peut pas croire si on n'aime pas. Il y avait en Zachée quelque chose qui était tout prêt à croire. Et dès qu'il croit vraiment, il ouvre son cœur aux autres. Il va réparer tout ce qu'il a fait de travers. La foi ne peut pas naître sans amour, et sans amour la foi ne peut pas être vivante. Ce qu'on peut dire aussi, c'est que, sans le savoir, l'amour peut être une pierre d'attente, parce que dans l'amour il y a toujours un germe de connaissance et de foi même si on ne sait pas encore ce que contient ce germe. L'amour peut devenir un chemin qui conduit à la foi.

     Zachée et Jésus. Nathanaël et Jésus. Non seulement Dieu existe, mais il a toujours la liberté de venir à nous, de se révéler comme une présence personnelle et de nous introduire dans sa communion. La foi, c'est toujours un miracle. C'est dans notre monde de télévision, d'internet, de loisirs, de voyages interplanétaires, c'est dans ce monde à la fois athée et croyant, dans ce monde paradisiaque et infernal, mais dans ce monde toujours aimé par Dieu que l'homme est appelé au miracle de la foi... et à témoigner parmi les hommes. Zachée a été surpris par Dieu tout comme Nathanaël. La transmission de la foi repose toujours sur une expérience spirituelle. On ne devient jamais disciple du Christ d'une manière automatique. Qu'est-ce que ça veut dire que Dieu est amour? C'est dire qu'il est en mouvement vers nous pour que nous l'accueillions.

     Le monde entier, avec toute sa solidité, vogue comme un frêle esquif sur la profondeur insondable (de Dieu), l'amour inexplorable (du Père). (Avec Mgr Dagens, Michel Evdokimov, François Varillon, AvS, HUvB).

 

1er novembre 2010 - Toussaint - Année C

Mt 5,1-12

     Cet évangile des béatitudes, c'est le début du premier des cinq grands discours de Jésus qu'on trouve dans l'évangile de saint Matthieu. Jésus appelle tous les hommes à un bonheur. Neuf fois, Jésus nous dit ceux qui sont heureux... Heureux en vérité... Heureux en dépit peut-être des apparences contraires aujourd'hui. Nous fêtons aujourd'hui la fête de tous les saints et bienheureux qui sont déjà auprès de Dieu. Et demain, c'est un grand jour de prière pour tous nos défunts. Mais le plus souvent, c'est aujourd'hui même, le jour de la Toussaint, qu'on se rend dans les cimetières pour se recueillir sur les tombes de nos parents ou de nos amis, nous recueillir et aussi prier pour eux. Les liens d'affection que nous avons eus avec nos défunts ne sont pas coupés définitivement. Nous les retrouvons dans la prière. Et s'ils sont déjà vraiment dans la grande paix de Dieu, nous pouvons leur demander de prier pour nous... pour nous qui sommes encore en chemin.

     La fête de la Toussaint et son lendemain, le jour des défunts, nous remettent en face du mystère de notre vie humaine. Quel est le sens de notre existence ? Le sens de notre existence ? C'est notre foi chrétienne qui nous donne ce sens, c'est notre foi chrétienne qui nous donne une vision totale de Dieu, de l'homme et du monde. Et l’Église ici a pour mission d'empêcher que les affaires de ce monde deviennent des idoles et des buts en soi. Un humoriste anglais, fort croyant (Chesterton), disait déjà, il y a un certain temps : "Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, on ne peut pas dire qu'ils ne croient plus en rien, au contraire, ils croient en tout... et en n'importe quoi. Ils croient au spiritisme, aux horoscopes, aux voyantes, aux magnétiseurs et à tout ce qu'on voudra".

     Beaucoup de gens vivent dans le monde comme s'il n'y avait pas de Dieu. Autrefois, encore maintenant peut-être en certains lieux, autrefois l'athéisme du communisme était agressif : il attaquait directement l’Église et la religion. Maintenant, dans notre monde d'aujourd'hui, l'athéisme est rampant, il se fait bien moins remarquer, mais il est d'autant plus accrocheur... Un athéisme rampant dans lequel nous vivons... Et nous, nous croyons en Dieu envers et contre tout.

     Saint Augustin, l'un de nos Pères dans la foi, l'un des plus grands par le volume de ses écrits sur les mystères de Dieu, on raconte de lui une petite histoire, inventée après coup, une légende. Il se promenait sur une plage et il voit un enfant qui joue à verser de l'eau de la mer dans un trou qu'il avait creusé dans le sable. Alors saint Augustin demande à l'enfant : "Qu'est-ce que tu fais ?" L'enfant : "Je vide la mer dans ce trou". Augustin : 'Tu n'y arriveras jamais. C'est impossible". L'enfant : "J'arriverai à verser toute la mer dans ce trou avant que toi, tu aies compris le mystère de Dieu, le mystère de la sainte Trinité". L'enfant, c'était un ange, bien sûr. Saint Augustin a mis vingt ans pour écrire un ouvrage sur la Trinité, la Trinité qui est le mystère central de notre foi chrétienne ; et ce n'est que par Jésus que l'humanité a eu la possibilité d'accéder à ce mystère. Notre évangile d'aujourd'hui parle du bonheur auquel l'homme est appelé. De quel bonheur s'agit-il ? Jésus nous dit qu'il y a une joie qui ne peut surgir que du contact entre l'homme et Dieu, une joie qui ne peut surgir que de la libération des limites de l'existence terrestre.

     Au cours de l'eucharistie nous évoquons toujours tous ceux qui nous ont précédés : les saints et les saintes de Dieu reconnus comme tels par l’Église, et aussi tous nos défunts. Nos défunts sont présents à la messe au même titre que les vivants ici-bas. Et nous prions pour les défunts parce que rien n'est jamais vraiment joué... Rien n'est vraiment joué avant le jugement dernier. Même après la mort, quelqu'un qui a disparu au regard des siens est encore en devenir. Et il n'y a pas que la prière qui peut être utile aux défunts. Il y a aussi le pardon : quand quelqu'un accorde un pardon à un défunt qui l'a fait souffrir, ce pardon, c'est de l'amour qui contribue à la libération des âmes du purgatoire.

     L'origine d'une nouvelle vie est aussi secrète que la résurrection du Seigneur Jésus. La venue d'un enfant au monde est aussi secrète que la résurrection du Seigneur Jésus et aussi secrète que la vie au-delà de la vie présente. (Avec Alexandre Schmemann, Chesterton, Joseph Ratzinger, Michel Quesnel, Michel Deneken, Bernard Bastian, AvS, HUvB).

 

7 novembre 2010 - 32e dimanche - Année C

Lc 20,27-38

     Jésus est en discussion avec des sadducéens. Ce qui distingue les sadducéens des pharisiens, c'est que les sadducéens - qui sont de bons juifs tout comme les pharisiens - ne croient pas à la résurrection. C'est pourquoi ils veulent montrer à Jésus qu'il est ridicule de croire qu'il y a une résurrection après la mort. Voilà une femme qui a eu sept maris durant la vie présente. Qu'est-ce qui va se passer à la résurrection ? De qui sera-t-elle l'épouse ? La réponse de Jésus est assez mystérieuse. On ne peut pas imaginer ce qu'est la vie après la mort. Il y a une chose qui est claire pour Jésus, c'est que les morts doivent ressusciter. Dieu est le Dieu des vivants.

     Pour Jésus, pour notre foi chrétienne, la vie éternelle, la vie au-delà du temps présent, a plus d'importance que la vie temporelle. Une vie temporelle qui est vécue dans la foi et l'amour est déjà comme une fonction de la vie éternelle ; une vie temporelle vécue dans la foi et l'amour est déjà envahie par la vie éternelle. Mais il peut se faire aussi qu'une vie temporelle, qui a été pendant un certain temps à la rencontre de la vie éternelle, à un certain moment, se replie sur elle-même et évite le contact avec la vie éternelle. Mais même ceux qui ont refusé la vie éternelle ici-bas et s'en sont détournés devront, dans le jugement, prendre contact avec elle, parce que le jugement se passe dans la vie éternelle. Si bien que tout le monde entre en contact avec la vie éternelle, au moins dans le jugement. La mort, c'est le dépouillement suprême, la mort, c'est le grand acte d'abandon où l'on quitte ce monde pour se retrouver sur le seuil de l'éternité. C'est le moment de la grande rencontre avec le Christ, l'heure du jugement particulier en présence du Christ miséricordieux.

     Qu'est-ce que Jésus est venu nous dire ? Entre autres choses, il est venu révéler aux hommes qu'ils ont besoin de Dieu plus que de toute autre chose. Il est venu révéler que l'essentiel du péché, au contraire, c'est la rupture avec Dieu, la rupture avec l'authentique béatitude. Le péché essentiel, le péché "originel" si l'on peut dire, c'est que l'homme a cessé d'avoir faim de Dieu et de Dieu seul. Les sadducéens ne croyaient pas à la résurrection. Il est vrai que la résurrection n'est pas une évidence. La foi chrétienne non plus n'est pas une évidence. Mais si l'on cherche, il y a assez de raisons pour estimer que la foi est raisonnable. Et en même temps la foi demeure suffisamment mystérieuse pour qu'elle reste toujours un acte libre. La foi est toujours en quelque sorte au-delà de la raison. Il existe suffisamment de raisons pour que la foi soit convaincante, mais toutes ces raisons ne nous contraignent pas à croire. Dieu désire être aimé librement par des créatures libres. Il ne veut pas contraindre l'homme à croire en lui. Il n'est pas juste de vouloir contraindre quelqu'un à nous aimer ; d'ailleurs c'est impossible. Et donc notre existence présente doit commencer dans le clair-obscur de la foi. Dans l’Église et dans le monde il y a assez de lumière pour que la foi soit possible et raisonnable, mais il y a aussi assez d'obscurité pour que la foi demeure une option libre et au-delà de la raison.

     Vers la fin de sa vie, le Père de Lubac a été nommé cardinal par le pape Jean-Paul II pour le remercier de tout ce qu'il avait fait comme théologien au service de l’Église alors qu'à une certaine époque de sa vie, dans les années 1950, le Père de Lubac avait été soupçonné par Rome même de déviations dans la foi authentique et, pour cela, écarté de l'enseignement de la théologie, mis au placard. L'un des livres du Père de Lubac, il l'a intitulé : "Sur les chemins de Dieu". Et là, quelque part, il écrit ceci : "C'est l'effet d'une clairvoyance encore aveugle que de repousser Dieu à cause des déformations humaines ou de rejeter la religion pour l'abus qu'en font les hommes. Comment les objets les plus hauts, les choses les plus saintes, ne seraient-ils pas les lieux privilégiés des pires abus? La religion doit incessamment se purifier elle-même. Au reste, sous une forme ou sous une autre, l'homme en revient toujours à l'adoration. En même temps que son devoir essentiel, celle-ci est le besoin le plus profond de son être. Il ne peut pas l'extirper, mais seulement la corrompre. Dieu est le pôle qui ne cesse d'attirer l'homme et ceux mêmes qui croient le nier, malgré qu'ils en aient, lui rendent encore témoignage". (Avec Alexandre Schmemann, Mgr Léonard, Henri de Lubac, AvS).

 

14 novembre 2010 - 33e dimanche - Année C

Lc 21,5-19

     Cet évangile fait partie de ces paroles de Jésus qui sont difficiles à entendre. Pour certains spécialistes des Écritures, cet évangile traiterait de la ruine de Jérusalem. Tout commence d'ailleurs par des réflexions des disciples sur la beauté du temple : "Maître, regarde ces pierres et ces constructions !" Et pour toute réponse, Jésus leur dit que tout cela sera un jour détruit. Les disciples sont curieux : ils voudraient bien savoir quand. Et saint Marc nous précise qu'il y avait là quatre disciples avec Jésus : Pierre, Jacques, Jean et André, et que Jésus était assis au mont des oliviers, en face du temple. "Quel sera le signe que la destruction du temple et de Jérusalem sera sur le point d'arriver ?" C'est alors que Jésus parle de guerres, de famines, de tremblements de terre, de persécutions. Et malgré tout cela, Jésus invite les siens à la confiance : "Pas un cheveu de votre tête ne sera perdu. C'est par votre persévérance que vous obtiendrez le vie".

     Les historiens nous disent ce qui est arrivé à Jérusalem de l'an 66 à l'an 70. En l'an 66, le procurateur romain Florus fait crucifier des juifs à Jérusalem. Aussitôt c'est le soulèvement. Les Romains sont chassés de Jérusalem. Les Romains reviennent en force, toujours en l'an 66, mais ils doivent se retirer, avec de lourdes pertes comme on dit. En l'an 67, ils reviennent avec soixante mille hommes. Mais ce n'est qu'en l'an 70 qu'ils se rendent maîtres de Jérusalem. Ils incendient alors le temple, et les habitants sont tués, vendus ou condamnés aux travaux forcés. Et les chrétiens dans tout ça ? Ils suivent le sort des juifs. S'ils ne se sont pas fait tuer, ils s'enfuient de Jérusalem, puis ils y reviennent en partie du moins. Et depuis deux milles ans, il y a eu des chrétiens qui ont été persécutés par tous les régimes en place dans tous les pays du monde.

     "Pas un cheveu de votre tête ne se perdra", dit Jésus. C'est une manière de parler, c'est une manière de dire que Dieu sait, que Dieu accompagne les chrétiens persécutés, que la Passion du Christ continue pour son Corps qui est l’Église. La foi, c'est savoir que le réel est habité par la présence de Dieu, c'est savoir que le quotidien est habité par la présence de Dieu : les jours heureux et les jours sans. Il y a des gens dont le malheur est si grand qu'ils regrettent d'exister. Envers et contre tout, la mission du chrétien, c'est de remplir l'univers de joie et d'espérance grâce au don de l'Esprit Saint qu'il a reçu. Il y a des gens dont le malheur est si grand qu'ils regrettent d'exister. Mais il y a aussi des chrétiens dont le malheur est très grand et qui y trouvent une occasion de plus de se blottir dans les bras de Dieu. Ces chrétiens savent ce que c'est que la croix glorieuse. C'est la croix illuminée par la résurrection du Christ.

     Le christianisme ne promet pas à l'homme une libération de la souffrance. Jésus dit quelque part : "Dans le monde, vous aurez à souffrir". Mais lui-même, Jésus, durant sa vie publique, a toujours soulagé les gens qui souffraient. En faisant cela et en nous recommandant de le faire, il ne dit jamais qu'il est venu libérer le monde de la souffrance, ni la supprimer. Le Christ sait ce qui l'attend, il monte à Jérusalem, il va vers la souffrance, il l'accepte librement. Pourquoi en est-il ainsi ? Jésus assume. Et il rend féconde la faute suprême qu'est le meurtre du Fils de Dieu.

     Il y a un millier d'années, à Bagdad, on demandait à un musulman, le rabbi "a" comment acquérir la vertu de patience. Et rabbi "a" avait répondu : "Arrêtez de vous plaindre". La raison d'être du christianisme est avant tout de montrer que la vie a un sens. Notre vie est orientée vers un sens ultime. Et en dépit de toute l'absurdité et de toute la souffrance que nous pouvons connaître, le sens a le dernier mot. Et quel est ce sens ? "Pas un cheveu de votre tête ne sera perdu".

     Les chrétiens ne peuvent jamais s'établir définitivement dans la joie parfaite de Pâques comme s'ils ne devaient pas se trouver toujours aussi en route vers la croix. Certes les chrétiens sont des pécheurs qui se réjouissent d'être bientôt rachetés de leurs péchés, mais ce sont aussi des gens qui aiment et qui ont devant les yeux le prix qu’a payé pour cette rédemption celui qu'ils aiment. (Avec Marie-Christine Bernard, Mgr Léonard, Alexandre Schmemann, Joseph-Marie Verlinde, Timothy Radcliffe, AvS, HuvB).

 

21 novembre 2010 - Fête du Christ, roi de l'univers - Année C

Lc 23,35-43

     Nous célébrons aujourd'hui la fête du Christ, roi de l'univers. Notre évangile nous présente Jésus comme un roi nu, qui trône sur une croix, entre deux malfaiteurs. Au-dessus de sa tête, un écriteau ironique : "Voilà le roi des juifs". Et à ce moment-là, tous ceux qui ouvrent la bouche, c'est pour se moquer de lui. Tous, sauf un. Un bandit, qui est bien conscient d'être un bandit. Un bandit qui ne se révolte pas contre ceux qui l'ont attaché à la croix. Un bandit qui reconnaît recevoir la juste récompense de ses crimes. Et ce bandit parle à Jésus. Il lui demande qu'il se souvienne de lui quand il viendra avec son royaume. Réponse de Jésus : "Aujourd'hui même tu seras avec moi dans le paradis". Jésus en croix, raillé et outragé, et puis le bon larron : c'est l'une des plus belles pages de l'évangile.

     Comment cet homme cloué là a-t-il pu prétendre qu'il était roi ? Le bon larron, comme on l'appelle, illuminé par la grâce de l'Esprit Saint, comprend que vraiment Jésus est roi, malgré toutes les apparences contraires. Entrer dans le royaume de Jésus, c'est passer des ténèbres à la lumière, c'est recevoir son pardon. Entrer dans le royaume de Jésus, ce n'est pas réservé à une élite. Le premier invité du royaume, c'est un bandit. Un bandit qui s'est fait tout petit pour demander une place dans le royaume.

     Le Seigneur Jésus invite sans cesse son Église à participer à la croix, à son humiliation. Ce n'est que par des humiliations que l’Église peut arriver à aimer vraiment le Seigneur Jésus. Le Fils est venu dans le monde pour révéler le Père, et l’Église est là pour révéler le Fils. Pour pouvoir demeurer vivant parmi nous, le Seigneur Jésus a fondé l’Église. Et alors l’Église, malgré toutes ses défaillances, l’Église est un reflet de l'éternité. Jésus lui a donné le pouvoir de dire à chaque bandit qui se présente que lui aussi, il est invité à la table du royaume. Le Christ ne cesse de remettre les péchés comme on remet un dette pour qu'elle ne pèse plus. Et parce qu'elle ne pèse plus, elle ne compte plus.

     La religion, c'est l'opium du peuple. C'est Karl Marx qui disait cela au XIXe siècle. La religion, ça endort le peuple, ça l'empêche de poser les vraies questions. Aujourd'hui, c'est plutôt l'athéisme qui est l'opium du peuple. C'est un évêque d'aujourd'hui qui retourne l'accusation. Aujourd'hui, c'est l'athéisme qui est l'opium du peuple. Comment et pourquoi ? Parce que l'athéisme endort l'esprit et tue l'interrogation. Quelle interrogation ? Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas rien ? Tu existes et tu vas mourir. Pourquoi ? Le bon larron savait pourquoi il allait mourir.

     Une espèce de philosophe de notre temps a noté ce que les paysans sceptiques disaient autrefois de leurs curés : "Les curés, ils aiment bien le Bon Dieu, mais ils ne sont pas pressés d'aller le voir". Le Bon Dieu, il fait comme nous ; il fait du feu avec le bois qu'il a. C'est une vraie philosophe de notre temps qui disait cela à sa manière quand elle disait : "Dieu n'est pas difficile sur le choix des instruments et il pratique la récupération des déchets".

     Au-dessus de la tête de Jésus en croix, les Romains avaient fixé une inscription : "Voilà le roi des juifs" ; ils ont de quoi être fiers... Le mystère de la croix est la plus haute manifestation de Dieu Trinité. La fine pointe du christianisme se trouve dans le fait que la fécondité chrétienne atteint son sommet dans la faillite de la croix, quand le Fils s'abandonne dans la nuit de l'esprit à la volonté incompréhensible du Père. (Avec Fiches dominicales, Marie-Christine Bernard, Mgr Léonard, Gustave Thibon, Simone Weil, AvS, HUvB).

 

28 novembre 2010 - 1er dimanche de l'Avent - Année A

Mt 24,37-44

     Premier dimanche de l'Avent. Nous sommes en marche vers la célébration de Noël. Comme disait notre première lecture : "Venez, montons à la montagne de Dieu". Nous sommes toujours en route vers la montagne de Dieu. Et l'évangile d'aujourd'hui, au lieu de nous parler de Noël, nous parle de la deuxième venue du Fils de Dieu. Nous sommes invités à entrer dans le mystère de Dieu, dans le mystère de notre vie. On peut prendre la vie comme elle vient, sans réfléchir, comme au temps de Noé : on mangeait, on buvait, on se mariait, on prenait du bon temps. Notre évangile nous dit : il n'y a pas que ça dans la vie. Qu'est-ce qu'il y a en plus dans la vie ?

     Il y a en plus que le Fils de l'homme viendra et qu'il faut penser à l'accueillir. Il faut penser à lui même quand on mange, quand on boit, quand on se marie, quand on travaille ou qu'on prend du bon temps. Cela ne se fait pas tout seul. Saint Paul nous parle d'un combat, d'un combat de la lumière. Tant que le monde subsiste, il y a deux sortes d'hommes : il y a ceux qui sont touchés par la Parole de Dieu et il y a ceux que la Parole de Dieu n'atteint pas. Plus il y a d'espace pour le Christ dans les cœurs, plus les cœurs vivent dans la lumière. Dieu est Dieu et qui résiste à Dieu se fait du tort à lui-même. Celui qui murmure contre Dieu, celui qui essaie de résister à la volonté de Dieu ne sait pas ce qu'il dit, ne sait pas ce qu'il fait, parce que Dieu est Dieu. Comme disait un jour un croyant d'une autre religion que la religion chrétienne : "On ne demande pas à Dieu pourquoi il agit de telle ou telle manière". On ne demande pas à Dieu de nous rendre des comptes de ce qu'il fait.

     La révélation chrétienne nous dit : le monde existe pour Dieu, le monde appartient à Dieu, et Dieu est un mystère pour le monde. Dieu est un mystère pour le monde et le premier mystère de Dieu, c'est son existence. Pour le cardinal Newman, qui était passé de l'anglicanisme au catholicisme, l'existence de Dieu était l'article de foi le plus difficile. Il disait : "De tous les articles de foi, l'existence d'un Dieu est, pour moi, celui qui soulève le plus de difficultés et celui cependant qui s'impose à nos esprits avec le plus de puissance".

     Il y a des gens par exemple qui ne croient pas aux miracles. Le miracle, c'est un signe qui est donné à la foi. C'est un message de Dieu. Que faire quand il y a un message de Dieu ? "Ne pas laisser passer un message de Dieu sans l'accueillir". On n'arrive à reconnaître un miracle que par une lumière de grâce. Mais on ne peut jamais savoir si Dieu veut que tel miracle soit un signe pour tel ou tel : on n'a jamais le droit de condamner personne.

     On dit parfois que si l’Église était parfaite, si tous les gens d’Église étaient parfaits, et le pape et ses prêtres, et les fidèles, si l’Église était parfaite, tout le monde se précipiterait à l'église. Il y a des gens qui pensent cela, mais ce n'est pas vrai. Le Christ était parfait, et on l'a crucifié. Comme son Époux, l’Église aussi est sur la croix. Il y a un combat de la lumière, nous dit saint Paul. Il y a un combat pour accueillir la lumière, et pour rester dans la lumière. De même il y a un combat pour la prière et pour y rester. Pour notre foi chrétienne, la prière incessante est une chose normale, elle est le but de la vie chrétienne. Cela ne veut pas dire que le croyant doit répéter tout le temps des prières. Cela veut dire que le croyant se trouve constamment devant la face de Dieu. Qu'il rie ou qu'il pleure, qu'il soit fatigué ou en forme, qu'il soit dans la tristesse ou dans la joie, la conscience de la présence de Dieu ne devrait jamais être loin.

     "Tenez-vous prêts", nous dit Jésus. L'homme n'est dans le vrai que lorsqu'il vit dans la vérité de Dieu. Et cette vérité, Dieu en a fait don à l'homme par la révélation biblique. (Romano Guardini, Newman, Henri de Lubac, Cardinal Danneels, Alexandre Men, AvS, HUvB).

 

5 décembre 2010 - 2e dimanche de l'Avent - Année A

Mt 3,1-12

     Aujourd'hui, dans notre marche vers Noël, apparaît le personnage de Jean-Baptiste. Jean-Baptiste, ce n'est pas le clinquant, ni la consommation. Il est habillé comme un va-nu-pieds et il n'a rien pour attirer les foules, et pourtant il y a des foules qui vont vers lui. Pourquoi ? Parce qu'il avait quelque chose à dire aux gens de la part de Dieu. Et les gens sentaient bien qu'il y avait une parole de Dieu dans la bouche de Jean-Baptiste.

     Que disait Jean-Baptiste à tous les gens qui allaient le voir ? Il leur disait deux choses. D'abord, reconnaissez vos péchés ; demandez à Dieu où sont vos vrais péchés, et puis demandez-lui pardon, et à l'avenir faites tout le bien que vous pouvez. D'abord reconnaissez vos péchés. Et ensuite, je veux vous dire qu'après moi arrive quelqu'un qui est beaucoup plus grand que moi. Et lui aussi, il va manier le balai, il va faire le tri dans vos vies : il va brûler ce qui ne vaut rien devant Dieu. Mais ce qui est valable devant Dieu dans vos vies, il va le recueillir dans ses greniers. Le royaume des cieux, le royaume de Dieu est tout proche.

     C'est pour nous aussi que parle Jean-Baptiste. La confession, c'est une image du purgatoire. Avant d'être admis dans le royaume de Dieu, on doit faire l'aveu ultime et définitif de ses fautes. L'homme est responsable de ce qu'il fait de son existence. Et beaucoup d'hommes se conduisent comme des irresponsables. Ils sont indifférents à ce qui se passe en eux. Ils passent à côté de l'essentiel. Ils se laissent vivre comme ils peuvent au gré des hauts et des bas de l'existence. Il y a en eux quelque chose d'irresponsable. Saint Jean-Baptiste nous dit aujourd'hui qu'un jour Dieu va faire le ménage. Et Jean-Baptiste nous dit qu'il vaut mieux ne pas attendre et qu'il vaut mieux faire le ménage soi-même.

     Une grande partie du ménage est faite quand on sait que le seul vrai sens de la vie humaine, c'est la communion avec Dieu, la communion avec celui qui va venir et qui baptise dans l'Esprit Saint, comme dit Jean-Baptiste. Vivre en communion avec Dieu ici-bas, dès maintenant, ce n'est jamais fini. L’Église, comme chaque chrétien, est sans cesse en approfondissement du mystère du Christ. Les disciples du Christ devraient être aussi compétents dans les choses de la foi qu'ils le sont dans les choses profanes, ni plus ni moins.

     La recherche incessante de la communion avec Dieu fait partie aussi de la conversion, de la conversion incessante vers Dieu. On peut se faire des illusions sur sa propre conversion : c'est ce que Jean-Baptiste disait aux pharisiens et aux sadducéens : "Espèces de vipères", leur disait-il gentiment. Vous ne savez pas ce que vous faites, mais le jugement de Dieu sera le moment où toute équivoque sera ôtée. Le temps présent est le lieu de la croissance de l'amour humain pour Dieu. L'homme est tout autant temporel que tendu vers l'éternité, vers Dieu. Le temps d'aujourd'hui n'a de sens que s'il est le lieu, l'occasion d'un mouvement vers la plénitude de l'éternité de Dieu.

     Un auteur juif contemporain, poète français reconnu, raconte son enfance. Le jour du sabbat, avec Léopold, son grand-père maternel, il allait à la synagogue. Son propre père n'y mettait jamais les pieds, ou le moins possible. "Mon grand-père savait par cœur des pages entières de prières en hébreu classique auxquelles il ne comprenait pas un mot. Il fallait se lever, s'asseoir, se lever, s'asseoir... Je lui demandais alors pourquoi il fallait se lever ou s'asseoir. Et comme il ne connaissait pas la raison précise de ces rites, il me répondait : 'Il le faut... Parce que ça, c'est important !' Argument décisif ! Il vivait dans une profonde fidélité à la foi de ses ancêtres, à ce monde englouti dont il ignorait totalement la pensée et l'histoire prodigieuses". On ne peut plus vivre de la foi aujourd'hui comme le faisait le grand-père de Claude Vigée... Les disciples du Christ devraient être aussi compétents dans les choses de la foi qu'ils le sont dans les choses profanes... Il est compréhensible qu'un père de famille de quarante ans ne puisse se libérer tous les soirs pour se joindre à une assemblée de prière. Mais une vie chrétienne qui ne reste pas branchée sur la prière devient vide. La prière est la première œuvre de l’Église.

     Terminer avec Georges Bernanos. "Le pécheur, c'est celui qui a renoncé à la quête d'une vraie réalité, c'est celui qui connaît le morne ennui d'une vie sans Dieu". (Avec Nicolas Cabasilas, Boris Bobrinskoy, Marie-Christine Bernard, Dumitru Staniloae, Claude Vigée, Andrea Riccardi, Georges Bernanos, AvS).

 

12 décembre 2010 - 3e dimanche de l'Avent - Année A

Mt 11,2-11

     Dimanche dernier, Jean-Baptiste annonçait la venue prochaine de Jésus sur la scène du monde : quelqu'un qui est plus grand que moi et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Quand Jésus a commencé son ministère de prédication et de guérison et que Jean-Baptiste s'est retrouvé en prison, Jean-Baptiste a eu des doutes sur l'identité de Jésus : est-ce bien lui qui devait venir ou bien y aura-t-il quelqu'un d'autre après lui, quelqu'un d'autre qui correspondrait mieux à ce que Jean-Baptiste attendait : un homme fort qui baptiserait dans l'Esprit Saint et dans le feu ? Et Jésus ne fait rien de tout cela, semble-t-il.

     Jean-Baptiste se pose des questions au sujet de Jésus. Dieu lui a confié la mission d'annoncer la venue d'un grand envoyé de Dieu, pour ne pas dire le Messie. Et les choses ne se passent pas comme Jean-Baptiste l'avait imaginé. Jean-Baptiste a bien accompli sa mission d'annoncer le plus fort, le plus grand qui viendrait après lui. Mais il n'imaginait pas que Jésus serait si discret, malgré tous les miracles qui se produisent autour de lui. Même à ses envoyés, Dieu ne dit pas tout, tout de suite.

     Jean-Baptiste est en prison. Qu'est-ce qu'il peut encore faire ? Jean-Baptiste se pose des questions au sujet de Jésus. Mais la mission de Jean-Baptiste continue : il envoie ses disciples poser carrément la question à Jésus. Jésus, lui, n'a pas de doute sur la mission de Jean-Baptiste. Et indirectement, on comprend qu'il n'a pas de doute sur sa propre mission : il est vraiment le Messie. Jean-Baptiste est vraiment grand dans le plan de Dieu, même s'il est maintenant réduit à presque rien dans sa prison. La mission d'un croyant peut se faire là où il semble qu'il n'y ait plus guère de place pour une action chrétienne. Il y a un abîme entre Dieu et nous. A un certain moment, il faudra découvrir que tout est grâce. Dieu pourrait tout faire lui-même, plus facilement et beaucoup plus vite que nous. Et sans cesse Dieu invite les hommes à faire quelque chose pour lui, pour son royaume, comme il dit.

     Dans tout ce qui nous arrive, il faudrait dire : je suis sous la protection de Dieu qui m'aime ; Dieu m'aime d'un amour infini et il me donne toujours le meilleur. Jean-Baptiste dans sa prison avait des doutes. Un évêque de notre temps raconte que c'est vers l'âge de sept ou huit ans qu'il a pensé à être prêtre. Le jour de sa communion solennelle (de sa profession de foi), pendant le temps de silence après la communion, il a dit au Seigneur Jésus : "Tu m'as mis dans la tête l'idée d'être prêtre; je ne sais pas si cette idée vient de toi ou si c'est une idée à moi. (Il avait des doutes). Mais je sais par l’Évangile qu'il faut être appelé pour être prêtre. Donc si tu souhaites que je sois prêtre, tu t'arranges pour me le faire savoir, tu me donnes un signe, je suis disponible". Le garçon était au lycée, il fréquentait l'aumônerie. Un jour le prêtre lui a posé la question : "As-tu jamais pensé à être prêtre ?" Lorsque ce prêtre lui a posé la question, le garçon a tout de suite pensé que c'était le signe que Dieu lui donnait, il s'est senti appelé. Cette question du prêtre fut pour lui comme un appel. Ensuite le prêtre a demandé au garçon s'il voulait qu'il en parle à ses parents. Naturellement le garçon n'avait rien dit chez lui. Et c'est comme ça que tout a commencé. L'évêque, c'est Monseigneur Daniel Labille qui a été évêque de Soissons puis de Créteil. Il raconte cela dans un livre-interview qu'il a intitulé : "Je vous précède en Galilée".

     Dieu ne dit pas tout, tout de suite, ni au jeune garçon, ni à Jean-Baptiste dans sa prison. Jean-Baptiste, le plus grand des prophètes, comme dit Jésus, est en prison. A quoi ça sert ? A quoi peut-il encore servir ? Sainte Thérèse d'Avila disait : "Ne visez pas à faire du bien au monde entier ; contentez-vous d'en faire aux personnes dans la société desquelles vous vivez".

     A l'origine de toute mission chrétienne, et même de toute vie chrétienne authentique, il doit y avoir un acte d'indifférence absolue, une vraie disponibilité à ce que Dieu peut désirer de moi, une vraie disponibilité à accepter tout ce que Dieu peut décider. C'est le reflet de ce que Jésus demandait à ses disciples : "Si quelqu'un vient à moi sans me préférer à tout le reste, il ne peut être mon disciple". (Avec Schenouda III, Mgr Labille, Thérèse d'Avila, AvS, HUvB).

 

19 décembre 2010 - 4e dimanche de l'Avent - Année A

Mt 1, 18-24

     En ce dimanche juste avant Noël, l'évangile nous dit quelle fut l'origine de Jésus Christ. Cet évangile est rempli de mystères. Faut-il s'en étonner ? Avant que Marie et Joseph commencent la vie commune, Marie fut enceinte par l'action de l'Esprit Saint. Cela veut dire que l'enfant qui va naître vient totalement de Dieu et totalement de Marie, et que Joseph n'y est pour rien. Comment est-ce possible ? Joseph ne sait pas quoi faire. Il ne comprend pas. Et personne ne peut lui expliquer, personne ne peut lui dire ce qu'il doit faire. Et Marie non plus ne peut pas lui parler. Qu'est-ce qu'elle pourrait lui dire ? Alors c'est le ciel qui va se charger d'instruire Joseph sur la conduite à tenir. Un rêve, un songe lui donne la solution ; un ange de Dieu vient lui dire : "N'aie pas peur. L'enfant que Marie attend vient de l'Esprit Saint". L'ange n'en dit pas plus. Joseph n'a pas besoin de tout savoir pour savoir ce qu'il a à faire. Joseph comprend que tout est en ordre. Il se passe des choses étonnantes, mais maintenant il sait que Dieu est là. Alors quand Joseph se réveille, il fait ce que l'ange de Dieu lui a dit : il prend chez lui Marie, son épouse.

     Joseph se trouve devant l'incompréhensible et il est invité à faire confiance à Dieu. Il pourrait dire à l'avance la prière de saint Ignace de Loyola, le fondateur des jésuites : "Seigneur, prends et reçois ma liberté, ma mémoire, mon intelligence, ma volonté, tout ce que j'ai et possède. Tu me l'as donné, à toi, Seigneur, je le rends. Tout est à toi, fais-en ce que tu veux. Donne-moi ton amour et ta grâce, cela me suffit".

     Il faut dire que Joseph a reçu de Dieu un cadeau merveilleux. Le ciel lui confie Marie, le ciel lui fait le cadeau de Marie. C'est un cadeau qui s'accompagne pour Joseph d'une certaine souffrance parce que tout d'abord il est très ennuyé, il ne sait pas ce qu'il doit faire. Mais c'est un cadeau merveilleux. On peut deviner qu'avant ces événements Joseph était vraiment ouvert à Dieu. Si on se tient devant Dieu, c'est toujours un événement plein de fécondité. Et cette fécondité transforme le croyant tout comme une grossesse transforme la femme. La femme qui attend un enfant, son corps est pris de plus en plus par le service de la fécondité ; elle reçoit la tâche d'être un réceptacle pour l'enfant que Dieu lui a donné. De même le croyant devant Dieu doit savoir qu'il porte un fruit qui vient de Dieu. Dieu modèle l'homme qui se tient devant lui jusqu'à ce qu'il ait l'attitude que Dieu exige de lui. Dieu demande au croyant qu'il reste ouvert à tout ce que Dieu peut lui demander. Joseph s'attendait à tout sauf à ce qui lui est arrivé. Ce qui lui est arrivé est unique dans l'histoire du monde. Pour personne la vie n'est définitivement un long fleuve tranquille.

     "Quand Joseph se réveilla, nous dit notre évangile, il fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse". On peut être sûr qu'il y avait beaucoup d'amour entre Joseph et Marie. Dans l'amour, il y a un don de soi. Mais le don de soi est difficile. Il a dû être plus difficile pour Joseph que pour Marie. Il y a dans l'amour une dimension de sacrifice, une mort à soi-même. Et on peut penser que le sacrifice a été plus sensible pour Joseph que pour Marie. L'amour et la souffrance sont inséparables. On n'aime pas par devoir, on n'aime pas sans désir. Joseph n'aimait pas Marie par devoir. Mais on n'aime pas non plus sans savoir qu'on a un devoir envers l'autre. Joseph avait un devoir envers Marie, et Marie certainement aussi avait un devoir envers Joseph.

     Dans quelque jours nous célébrerons la fête de Noël. Et pendant les quelques semaines du temps de l'Avent nous nous préparons à cette fête, entre autres manières, en parcourant l'Ancien Testament et en rendant visite au précurseur Jean-Baptiste, et à Joseph et à Marie pour une préparation plus immédiate. Toutes les étapes de la révélation biblique sont requises pour aboutir à l'incarnation de Dieu et donc aussi à la compréhension de Dieu par l'homme. (Avec Lytta Basset, Schenouda III, Antoine Vergote, AvS, HUvB).

 

25 décembre 2010 - Noël - Année A

Jn 1,1-18

     Saint Jean ne commence pas son évangile par tout ce qui a entouré la naissance de Jésus, et la crèche et les bergers, comme le font les évangélistes saint Matthieu et saint Luc. Saint Jean a écrit son évangile longtemps après les autres et il n'éprouve pas le besoin de redire ce qui est connu par ailleurs. Saint Jean commence son évangile par un prologue où il essaie de dire ce qu'il a compris du mystère de Jésus. Depuis toujours, Jésus était auprès de Dieu. Tout a été créé par lui. En lui était la vie. Et il était aussi les lumière des hommes. Et au moment voulu par Dieu, il est venu dans le monde. Personne n'a jamais vu Dieu, mais lui, Jésus, qui était auprès du Père depuis toujours, nous l'a fait connaître.

     En ce jour de Noël, l'évangéliste saint Jean dirige notre attention au-delà du petit enfant de la crèche. Dieu est présent dans cet enfant comme il est présent dans l'hostie de nos eucharisties. Parce que Jésus vient de Dieu, pour tout homme il est la vraie lumière. Mais tout de suite saint Jean nous avertit que tout le monde n'a pas fait bon accueil à l'Envoyé de Dieu, au créateur du monde. Et l'histoire continue : tous les hommes n'ont pas encore reconnu l'origine divine de Jésus.

     Plus loin dans l'évangile, Jésus dira un jour : "Ma doctrine n'est pas de moi, mais de celui qui m'a envoyé", c'est-à-dire Dieu, le Père invisible. Et Jésus avait ajouté : "Si quelqu'un veut faire la volonté du Père, il reconnaîtra si ma doctrine est de Dieu ou si je parle de moi-même". (Jn 7,17). Dieu donne réponse à qui le cherche vraiment. Il ne faut pas fermer la porte à l'imprévu de Dieu, il ne faut pas fermer les yeux à la lumière de Dieu qu'on a pu entrevoir un jour. Nous sommes invités à marcher selon la parole de Dieu qu'on a entendue. Peu importe le moment où on l'a entendue... comme la femme enceinte n'a pas besoin de savoir quand exactement elle est devenue enceinte, mais elle doit simplement s'adapter à la vie qui grandit en elle. Et de même le croyant doit se laisser transformer par la parole qu'il a reçue en lui et qui l'a touchée.

     La foi est un don de Dieu, mais on ne peut pas croire sans raison. Tout le monde n'a pas été convaincu par Jésus durant sa vie terrestre. Même ceux qui ont été témoins de ses miracles n'ont pas tous été convaincus qu'il y avait en lui une présence de Dieu. Les miracles les plus éclatants ne convainquent jamais celui qui ne veut pas être convaincu. "Il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas reçu". Jésus vient de l'infini de Dieu. Par Jésus, Dieu s'est rendu accessible aux humains. Dieu a pris forme humaine. Selon toutes les apparences, Jésus était un homme comme un autre ; mais qu'un homme comme un autre puisse être perçu comme Dieu en personne, jamais chose pareille ne s'était produite. Jésus est le seul homme qui ait revendiqué d'être l'égal de Dieu. Il est aussi le seul Dieu humilié de l'histoire. Il est le seul aussi auquel des disciples rendent ce témoignage : "Dieu l'a ressuscité d'entre les morts".

     L'homme n'a pas seulement besoin de pain, il a aussi besoin de sens. Dieu souhaite donner sa vie en partage. Et pour cela Dieu crée la terre par désir de l'homme. Nous sommes des êtres dont la destinée est d'éternité. Nous ne sommes pas des êtres pour la mort, comme le disent certains philosophes de notre temps, nous sommes des êtres pour la vie. Et le premier devoir des chrétiens n'est pas simplement de moraliser le monde. Le prologue de l'évangile de saint Jean n'est pas d'abord une leçon de morale. Il appelle tous les hommes à recevoir du Seigneur Jésus la lumière et la vie. La peur ne doit pas être à l'origine de la religion.

     De quoi le monde d'aujourd'hui doit-il être sauvé ? Il doit être sauvé d'être sans Dieu, d'être sans destin, d'être sans au-delà, d'être seul. Dieu s'est fait homme. C'est l'affirmation centrale du message chrétien. Pour toutes les autres religions, une telle affirmation n'est pas soutenable, c'est totalement absurde. "Dieu s'est fait homme" : cette affirmation sépare radicalement le christianisme de toutes les autres croyances du monde. Mais pour nous, c'est central : Dieu, personne ne l'a jamais vu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l'a fait connaître. (Avec Lytta Basset, Marie-Christine Bernard, Mgr Léonard, Adolphe Gesché, AvS, HUvB).

 

26 décembre 2010 - Sainte Famille - Année A

Évangile selon saint Matthieu 2,13-15.19-23

     Saint Matthieu nous raconte la fuite forcée en Égypte de Joseph, Marie et Jésus, à cause de la violence meurtrière d'Hérode. Une fois encore, c'est dans un songe que Joseph est averti de ce qu'il doit faire. C'est un ange qui avertit Joseph : "Fuis en Égypte avec l'enfant et sa mère parce que Hérode recherche l'enfant pour le faire périr". Et puis quand le danger est passé, parce que Hérode est mort, c'est un ange encore qui fait savoir à Joseph qu'il peut rentrer dans son pays.

     Dieu a bien des manières de communiquer avec nous. Il peut envoyer un ange, pas seulement il y a deux mille ans en Palestine. En notre siècle encore il est arrivé qu'un ange communique avec des humains. Mais Dieu n'est pas obligé d'envoyer un ange pour nous dire ce qu'il faut faire. On peut se sentir poussé à faire quelque chose dans le sens de Dieu. On n'y pensait pas du tout auparavant. Et tout d'un coup on se sent poussé à faire quelque chose qu'on n'imaginait même pas. Et par la suite, on se dit qu'il y avait vraiment là le doigt de Dieu.

     Dans l'évangile d'aujourd'hui, Joseph ne dit pas un mot, Marie non plus, et Jésus non plus. Il n'y a que l'ange qui parle. Joseph agit. Il fait ce que l'ange lui a suggéré. Et il le fait tout de suite. Joseph est averti la nuit dans un songe, et tout de suite, de nuit, il se lève et part en Égypte avec l'enfant et sa mère. Cela nous signale que si nous vient à l'esprit l'idée de faire quelque chose selon Dieu, il ne faut pas remettre au lendemain. Joseph n'a pas discuté avec l'ange. D'avance il s'était mis à la disposition de Dieu. Dans toute vie chrétienne, il y a des appels de Dieu. Si on ne répond pas la première fois, les appels suivants seront toujours plus faibles : on sera devenu un peu sourd. Ou bien on n'entendra plus rien à cause du bruit de nos soucis et de nos affaires.

     Dans l'Ancien Testament, dans l'ancienne Alliance, Dieu a parlé aux hommes par les prophètes. Mais Dieu parle toujours aussi aux hommes par l'intermédiaire de leur conscience. Et enfin Dieu nous a parlé par son Fils qui est plus grand que tous les prophètes. Aucun être humain, aucune religion ne pouvait imaginer le mystère que nous célébrons à Noël : que ce petit enfant de la crèche est le Fils de Dieu. Aucune religion n'avait inventé cela, aucun homme n'avait découvert cela, c'est Dieu qui l'a révélé. Et si Dieu ne l'avait pas révélé, nous ne pourrions pas le savoir, nous ne pourrions pas y croire. On pourrait dire que la plus grande preuve de la toute-puissance de Dieu, c'est qu'il a pu se faire aussi petit enfant.

     L’Église alors, c'est la réunion de ceux qui ont reçu la révélation du but ultime de la vie et qui ont accepté cette révélation. L’Église, c'est la réunion de ceux qui suivent le Seigneur Jésus dans sa marche vers le Père, dans son ascension vers le Père. L’Église, c'est la réunion de ceux qui font de cette ascension la destinée de l'homme. La marche vers Dieu est déjà commencée. Et la messe, c'est le rassemblement de ceux qui vont rencontrer le Seigneur Jésus ressuscité. Le Seigneur Jésus est devenu invisible, non pas parce qu'il est mort, mais parce qu'il est ressuscité et qu'il appartient à un monde qui, temporairement, est caché pour nous.

     Dans notre évangile d'aujourd'hui il n'y a que l'ange qui parle. Marie, Joseph et Jésus sont tout à fait silencieux. Mais Dieu agit. C'est dans le silence que Dieu fait entendre ses appels. Et ces appels revêtent toutes les formes possibles, douces ou cruelles : les hasards, les joies, les douleurs, les choses dures et aussi les inspirations. Et quand l'homme se met à la recherche de Dieu, il y a bien longtemps que Dieu est à sa recherche. (Avec Christoph Schönborn, Alexandre Schmemann, Paul Evdokimov, AvS).

 

 

2011 Année A

Avent Année B

 

2 janvier 2011 - Fête de l’Épiphanie - Année A

Évangile selon saint Matthieu 2,1-12

     Saint Matthieu écrit son évangile aux alentours de l'an 80 sans doute. Il écrit son évangile pour des chrétiens d'origine juive. Et dans la scène qu'il raconte aujourd'hui, il montre que les premiers adorateurs de Jésus (après les bergers) sont des païens, des mages venus d'Orient, des étrangers. Pour saint Paul, qui est aussi d'origine juive, l'un des grands mystères qu'il a découvert en devenant chrétien, c'est que le Seigneur Jésus est le Dieu de tous les hommes, pas seulement le Dieu des juifs, mais le Dieu et des juifs et des païens.

     Les mages d'aujourd'hui ont fait un long voyage pour découvrir le Seigneur Jésus. Tous les hommes, de tous les pays du monde sont en route vers le Seigneur Jésus qui nous a révélé le mystère du Père invisible et de l'Esprit Saint. Les mages ont reçu un signe de Dieu, une révélation de Dieu, pour se mettre en route. Saint Paul, qui était un bon juif et un dur à cuire, n'a pas dû faire un aussi long voyage que les mages. Le Seigneur Jésus l'a renversé sur le chemin de Damas. Saint Paul a alors été ébloui par une grande lumière. Il en a perdu la vue pour quelques jours. Mais ses yeux intérieurs se sont alors ouverts à la lumière de Dieu, au grand mystère du Seigneur Jésus.

     Et quand les mages ont découvert Jésus, il n'est pas nécessaire qu'ils retournent chez Hérode à Jérusalem pour lui dire qu'ils ont trouvé Jésus. Ni Hérode, ni les savants juifs qui l'entourent ne peuvent y comprendre quelque chose pour le moment. Il y a un temps pour comprendre les choses de Dieu. Il y a un temps pour pouvoir être touché par Dieu, par l'enseignement de Jésus. Il y a des conditions pour qu'on puisse être touché par Dieu. Les mages nous montrent ici le chemin : avec le peu qu'ils ont compris, ils se mettent en route. Ils ont vu une petite lumière dans le ciel, une petite ou une grande. Et quand ils auront marché des jours et des jours, Dieu leur fera le cadeau d'une très grande lumière. Aucun événement qui nous arrive n'est par hasard, aucune parole que nous entendons n'est par hasard. Telle personne t'a été envoyée ; à telle autre personne, c'est toi qui a été envoyé. Et ni elle, ni toi ne le savez. C'est Dieu qui agit de cette manière sur notre destinée spirituelle.

     Le problème humain par excellence, c'est celui de la destinée de l'homme. Le christianisme est fondamentalement simple parce qu'il touche à ce qu'il y a de plus essentiel en tout être humain, parce qu'il touche aux questions que les jeunes comme les adultes se posent avec anxiété parfois : pourquoi vivre ? Pourquoi donner la vie plutôt que de ne pas la donner ? Pourquoi aimer la vie surtout quand elle est dure ? Et comment surmonter la peur de ne pas être aimé ? Et où trouver la force d'aimer de façon pure et durable ?

     Les mages se sont mis en route quand ils ont vu une petite lumière dans le ciel. Le pape Benoît XVI, quand il n'était encore que le théologien Joseph Ratzinger ou le cardinal Ratzinger, a écrit un petit livre qu'il a intitulé : "Chemin vers Jésus". Encore un chemin ! Et là, il écrit ceci : "Dans une vie humaine, ce qui importe, le point suprême, le point décisif, c'est la primauté de Dieu. Le cœur de la tentation, c'est la mise à l'écart de Dieu : Dieu considéré comme une question d'importance secondaire dans notre vie. La tentation, c'est de se prendre soi-même pour plus important que Dieu, soi-même avec ses besoins et ses désirs personnels : voilà la tentation qui nous menace toujours".

     Les mages de l'évangile, quand ils ont découvert l'étoile dans le ciel, ils auraient pu rester tranquilles chez eux, assis au coin du feu. Mais ils se sont mis en route pour aller ils ne savaient pas où, là où Dieu les attendait.

     L'aventure des mages, l'univers entier avec ses grands courant d'histoire païenne et judaïque, sont la preuve des efforts constants de Dieu pour ramener à lui sa créature. Et lorsque toutes ses tentatives ont échoué, le Père met son Fils en danger et l'envoie sans défense au milieu des vignerons perfides. Il accepte d'assister en silence à la mort de son Fils. (Avec Alexandre Schmemann, Henri de Lubac, Mgr Dagens, Joseph Ratzinger, AvS, HUvB).

 

9 janvier 2011 - Fête du baptême du Seigneur - Année A

Évangile selon saint Matthieu 3,13-17

     L'Eglise naissante était convaincue que Jésus était sans péché. Longtemps après son baptême, Jésus posa un jour la question à des interlocuteurs qui ne croyaient pas à l'origine divine de sa mission : "Qui d'entre vous me convaincra de péché ?" Qui d'entre vous peut prouver que je suis infidèle à la mission que j'ai reçue de Dieu ? L’Église naissante était convaincue que Jésus était sans péché.

     Alors on se demandait pourquoi Jésus avait voulu être baptisé par saint Jean-Baptiste dans le Jourdain. Et déjà Jean-Baptiste lui-même ne comprenait pas pourquoi Jésus voulait être baptisé. Il disait à Jésus : "C'est moi qui devrait être baptisé par toi". Et la réponse de Jésus reste fort énigmatique. Jésus dit simplement : Il faut que ça se passe comme ça. C'est après coup, après la passion et la résurrection de Jésus qu'on a essayé d'expliquer quand même le sens du baptême de Jésus. Il est descendu dans les eaux du Jourdain comme le faisaient tous les pécheurs qui voulaient faire pénitence... Et puis à la fin de sa vie, on l'a élevé sur une croix pour qu'il porte tous les péchés du monde et tous les pécheurs du monde pour que tous les péchés du monde soient effacés comme dans un baptême de sang.

     Et quand Jésus a été baptisé, le ciel s'est ouvert, l'Esprit Saint de Dieu est descendu sur Jésus et la voix du Père s'est fait entendre : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j'ai mis tout mon amour". Alors, pourquoi la croix si le Père a mis tout son amour dans son Fils, Jésus ? Il y a des saints et des saintes et des théologiens qui ont compris que ce n'est pas le Père qui a imposé la croix à son Fils. C'est le Fils qui aurait proposé au Père de mourir sur une croix pour porter tous les péchés de l'humanité. Et quand le Fils a fait au Père cette proposition, c'est comme si le Père avait dit alors au Fils : "Que ta volonté soit faite".

     Alors la machine s'est mise en route, et les machinations des hommes, et Jésus a été mis à mort comme un malfaiteur, comme un blasphémateur, comme un ennemi de Dieu. Sur la croix, Jésus ne ressent plus la présence du Père. C'est en souffrant qu'il porte le fardeau de nos péchés. Le plus difficile de la mission de Jésus, c'est sa mort sur la croix. Et à la suite de Jésus, la mission de tous les saints et de toutes les saintes de Dieu, c'est de venir en aide aux pécheurs. Pourquoi le baptême de Jésus ? Pourquoi son baptême sur la croix ? Le mystère déborde à l'infini l'intelligence du croyant.

     Le jour du baptême de Jésus, les cieux se sont ouverts : il y a eu une manifestation de l'Esprit de Dieu, il y a eu la voix du Père... L'histoire humaine est ouverte pour toujours à la vie de Dieu, à l'Esprit Saint. Le cardinal Lustiger expliquait un jour ce qu'était une paroisse à son avis. Il disait : "La paroisse d'autrefois se définissait par son territoire : on était de telle paroisse parce qu'on habitait telle rue. Cela n'existe plus de la même façon". Alors où est-elle la paroisse pour le cardinal Lustiger? "La paroisse, c'est le lieu où l'existence de l’Église devient visible". Et il ajoutait : "La ressource fondamentale de la paroisse, c'est l'Esprit Saint qui vous habite".

     Jésus tient absolument à entrer dans les eaux du Jourdain et à se faire baptiser comme un pécheur. Et sur la croix, il porte sur son dos tous les péchés et tous les pécheurs du monde. Mais sur la croix, Jésus n'a pas bonne mémoire, c'est l'un des défauts de Jésus. C'est un évêque vietnamien qui dit cela, un évêque qui a connu les prisons de son pays pour le nom de Jésus. Et il explique comment, sur la croix, Jésus n'a pas bonne mémoire. Sur la croix, dans son agonie, Jésus entend la voix du larron placé à sa droite : "Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras comme roi". Et l'évêque commente comme ceci : "Si j'avais été à la place de Jésus, j'aurais répondu : Je ne t'oublierai pas, mais tes crimes doivent être expiés, au moins par vingt ans de purgatoire". Jésus répond au contraire au bandit crucifié à côté de lui : "En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis". Il oublie les péchés commis par cet homme. Jésus n'a pas bonne mémoire.

A son baptême, Jésus descend comme un pécheur dans les eaux du Jourdain ; par sa mort sur la croix, le dernier des fils perdus devient le prochain du juif comme du chrétien. Le ciel s'ouvre : "Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis". (Avec Henri de Lubac, Cardinal Lustiger, Mgr Nguyen, AvS, HUvB).

 

16 janvier 2011 - 2e dimanche - Année A

Évangile selon saint Jean 1, 29-34

     Chaque année, le dimanche qui suit la fête du baptême du Christ, nous lisons une partie du témoignage de saint Jean-Baptiste sur Jésus dans l'évangile de saint Jean. Des pharisiens avaient un jour demandé à Jean-Baptiste pourquoi il se permettait de baptiser les gens dans le Jourdain. Et à ce moment-là Jean-Baptiste avait répondu que quelqu'un viendrait après lui qui baptiserait dans l'Esprit Saint, quelqu'un de plus grand que lui. Dans l'évangile d'aujourd'hui le jour est venu où Jean-Baptiste reconnaît Jésus et le désigne comme étant celui dont il avait annoncé la venue : "Voici l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde". Qu'est-ce que ça veut dire : l'Agneau de Dieu ?

     Saint Jean-Baptiste dit lui-même qu'il ne connaissait pas Jésus, il ne le connaissait pas comme l'Agneau de Dieu peut-être. Il a eu besoin d'une révélation intérieure pour savoir qui était Jésus en vérité : "Celui qui m'a envoyé m'a dit : L'homme sur qui tu verras l'Esprit descendre et demeurer, c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint". Et Jean-Baptiste ajoute alors ce qu'il a vu, il a vu l'Esprit descendre sur Jésus : c'est lui l’Élu de Dieu, l'Agneau de Dieu, le Fils de Dieu. Il paraît assez clair qu'à ce moment-là saint Jean-Baptiste ne connaissait pas le fin fond de l'affaire, il ne connaissait pas nécessairement tout le destin de Jésus, et sa mort sur la croix deux ou trois ans plus tard, ni sa résurrection, ni la Pentecôte. Même à ses prophètes Dieu ne révèle pas tout, tout de suite.

     Saint Jean-Baptiste a conscience d'avoir reçu de Dieu une mission, il a conscience d'avoir été envoyé. Dans la deuxième lecture tout à l'heure, on a entendu saint Paul affirmer simplement et avec assurance que lui aussi avait été appelé par Dieu : "Moi, Paul, j'ai été appelé par la volonté de Dieu pour être apôtre du Christ Jésus". Au début de sa vie de jeune juif adulte, saint Paul pensait à tout sauf à ça. Jésus, il l'avait en horreur parce qu'il pensait que la foi en Jésus, c'était une perversion de l'unique vraie religion qui est celle des juifs évidemment. Ce n'était pas du tout la volonté de Paul de devenir apôtre du Christ Jésus. Et ici il nous dit en deux mots ce qui s'est passé et qu'on connaît plus en détail par ailleurs : "C'est par la volonté de Dieu que je suis devenu apôtre du Christ Jésus".

     Saint Jean-Baptiste ne connaissait pas Jésus, et le ciel lui a fait connaître qui était Jésus, du moins en partie. Saint Paul ne voulait rien savoir de Jésus. Et la volonté de Dieu s'est imposée à saint Paul pour qu'il devienne apôtre et serviteur du Seigneur Jésus. Saint Pierre, lui, à un certain moment ne voulait pas que Jésus lui lave les pieds. Et finalement il a dû se laisser faire. Saint Pierre ne voulait pas que Jésus lui lave les pieds. Il ne comprenait pas. Il doit finalement accepter que toutes les exigences de Jésus sont justes, que toutes les exigences de Dieu sont justes, mais qu'on ne peut pas comprendre les manières d'agir de Dieu avant qu'il estime que le moment est venu pour nous de comprendre. Quand viendra le moment ? C'est à Dieu d'en décider, c'est à Jésus d'en décider : ce sera ici-bas ou bien dans l'au-delà.

     Saint Jean-Baptiste, saint Paul, saint Pierre : ils ont tous été appelés par Dieu, et ils ont dû découvrir leur chemin peu à peu, pas à pas. Il y a un homme de notre temps dont on sait tous aussi qu'il a été appelé, c'est le pape Benoît XVI. Il était cardinal, il avait l'âge de prendre sa retraite, et le pape Jean-Paul II lui avait demandé de continuer quand même encore un peu son travail à la tête de la congrégation pour la doctrine de la foi. Et voilà que le cardinal Ratzinger, qui était candidat à la retraite, les cardinaux l'élisent pape. Un journaliste allemand a interviewé le par Benoît XVI au mois d'août de l'année dernière et un livre a rendu compte de ces conversations entre Benoît XVI et le journaliste. Le titre du livre, c'est "Lumière du monde". Vous avez peut-être eu déjà l'occasion de le lire. Je voudrais vous citer une seule question du journaliste et la réponse de Benoît XVI. Cela peut être éclairant pour tout le monde, quelle que soit notre situation.

     Le journaliste : "Votre prédécesseur (Jean-Paul II) passait pour un grand bateleur dont la seule présence physique, la voix et la gestuelle produisaient un effet considérable et avaient un immense écho dans les médias. Vous n'avez pas forcément la même stature, ni la même voix. Cela vous a-t-il posé problème ?" Benoît XVI : "Je me suis simplement dit : je suis comme je suis. Ce que je peux donner, je le donne, et ce que je ne peux pas donner, j'essaie aussi de ne pas le donner. Je ne cherche pas à faire de moi-même ce que je ne suis pas. J'ai été élu, c'est tout - les cardinaux en portent aussi la responsabilité - et je fais ce que je peux". (Entre nous, j'aimerais bien entendre vos commentaires sur ce dialogue du journaliste et de Benoît XVI).

     Benoît XVI n'a pas demandé à être pape. Et maintenant qu'il a dit oui à un appel, il fait ce qu'il peut, comme il dit. C'est beau ! Saint Jean-Baptiste aussi faisait ce qu'il pouvait, et saint Pierre et saint Paul. Tous ceux que Dieu appelle à son service - c'est-à-dire tous les croyants - sont appelés au fond à servir de pont entre Dieu et le monde. Toute l’Église doit servir de pont entre Dieu et le monde. Et l’Église sera d'autant plus digne de foi qu'elle sera davantage une transparence qui laisse voir Dieu, de même que le Seigneur Jésus laisse transparaître le Père. (Avec Benoît XVI, AvS, HUvB).

 

23 janvier 2011 - 3e dimanche - Année A

Évangile selon saint Matthieu 4,12-23

     Jésus a passé toute sa jeunesse à Nazareth, en Galilée, dans le nord de la Palestine. Saint Matthieu nous raconte aujourd'hui les débuts de la vie publique de Jésus, les débuts de son ministère. Originaire de Galilée, Jésus commence donc son ministère en Galilée. Son programme est résumé en quelques mots par l'évangéliste : "Convertissez-vous, car le royaume des cieux est tout proche, le royaume de Dieu est tout proche". Qu'est-ce que c'est que ce royaume de Dieu ? Il faut lire et relire tout le Nouveau Testament pour le savoir.

     Et puis, première action de Jésus : il embauche quatre hommes : des artisans pêcheurs. Pourquoi pas des scribes ou des pharisiens ? Pourquoi pas des professeurs d’Écriture Sainte? Les quatre hommes que Jésus appelle à l'accompagner, Jésus va les former lui-même. Ils n'ont qu'une chose à faire pour le moment : écouter et regarder. Ils pêchaient du poisson. Jésus va en faire des pêcheurs d'hommes. Les pêcheurs ne savent jamais d'avance si la pêche sera bonne. C'est comme ça pour pêcher du poisson, ce sera comme ça aussi pour pêcher des hommes. C'est Dieu qui mène la barque.

Jésus demande à quatre hommes de l'accompagner, et ces quatre hommes acceptent. L'évangéliste ne nous dit rien de leur état d'âme. Quitter son métier et son gagne-pain, c'est quand même quelque chose. Pour aller où ? On ne sait pas. On sait simplement qu'on part avec Jésus. Il est fort possible que ces quatre hommes connaissaient déjà un peu Jésus, et ce qu'il disait et ce qu'il faisait. Jésus n'était peut-être pas pour eux tout à fait un inconnu. Et quand Jésus les a appelés, ils se sont laissé faire. Jésus n'est pas encore connu comme la lumière des nations. Mais les quatre hommes ont dû discerner, ils ont dû comprendre qu'il y avait en Jésus quelque chose qui venait de Dieu. Et ils sont partis avec lui.

     Jésus déjà les avait initiés à la vie éternelle. Il leur avait donné le goût de Dieu. Jésus appelle ces quatre hommes : Pierre, Jacques et Jean, et André. Et ces quatre hommes ont répondu d'une certaine manière : "Que ta volonté soit faite". La mission des apôtres commence par un temps de formation, de formation auprès de Jésus. Les apôtres ont une mission bien visible. Mais il y a aussi dans le monde des missions invisibles. Les saints nous disent : "La mission invisible d'un homme est toujours proportionnelle à l'amour, même si sa mission visible apparaît microscopique et accessoire. Un amour parfait peut rester entièrement caché dans l’Église, tout en étant parfaitement efficace". On n'a pas tous la même mission. On n'a pas tous à être apôtres à la manière de Pierre, Jacques et Jean et André. Comment faire ?

     Le pape Benoît XVI peut nous donner des idées. Dans son livre-interview "Lumière du monde", il dit ceci quelque part : "L’Église n'impose rien à personne, elle ne présente pas un quelconque système moral. Ce qui est vraiment décisif, c'est que Dieu existe. Ce qui est vraiment décisif, c'est que l’Église ouvre les portes vers Dieu et donne ainsi aux gens ce qu'ils attendent le plus, ce dont ils ont le plus besoin et ce qui peut aussi leur apporter la plus grande aide".

     Et concrètement, que faire ? Benoît XVI continue : "L’Église le fait avant tout par le moyen du miracle de l'amour qui ne cesse de se répéter : lorsque des gens, sans en tirer profit, sans que leur métier les oblige à le faire, motivés par le Christ, prêtent secours et assistance aux autres". Tout n'est pas dit en ces quelques mots; mais pour beaucoup de gens, c'est peut-être une ouverture sur Dieu.

     Les pêcheurs lancent leurs filets, mais ils ne sont pas sûrs de ce qui va se passer. Un homme de notre temps, haut placé dans l'administration et l'enseignement, a un jour été touché par Dieu pour mettre en œuvre quelque chose de très concret au point de vue évangélisation et, un jour, il aurait entendu une voix lui dire : "Répands ma Parole sans te soucier des résultats". Cet homme, qui est aussi poète et philosophe, a raconté un peu ce qui lui était arrivé dans un livre qu'il a intitulé : "J'ai rencontré Dieu". (Ce n'est pas André Frossard). Et le même homme, poète et philosophe, dit quelque part, toujours à propos de mission : "On ne peut affirmer Dieu qu'en s'effaçant". Et le même disait encore : "Ce n'est pas Dieu qui est absent, c'est nous qui sommes absents à Dieu... La prière, c'est le constant moteur de la mise en Présence". (Avec Benoît XVI, Jean Bancal, AvS).

 

30 janvier 2011 - 4e dimanche - Année A

Évangile selon saint Matthieu 5,1-12

     Dans l'évangile de saint Matthieu, on trouve cinq grands discours de Jésus. Le passage que je viens de lire, c'est le début du premier de ces cinq discours, qu'on appelle le "Sermon sur la montagne". "Quand Jésus vit la foule qui le suivait, il gravit la montagne". La montagne : c'est peut-être beaucoup dire. Certains commentateurs de l’Écriture estiment qu'il s'agirait d'une des collines proches de Capharnaüm. Peu importe.

     Premier discours de Jésus; neuf fois le mot "heureux". Premier discours de Jésus : il nous parle du bonheur, il nous parle du chemin du bonheur. Et où est-il ce bonheur pour Jésus ? C'est le royaume des cieux, c'est la terre promise, c 'est de voir Dieu, etc. Autrement dit : pour Jésus, le bonheur est du côté de Dieu. Le bonheur, c'est de se tourner vers Dieu. Et le chemin du bonheur, c'est de remettre sa vie entre les mains de Dieu. Et pour remettre sa vie entre les mains de Dieu, il suffit d'essayer de l'imiter : heureux les doux, les miséricordieux, les artisans de paix, ceux qui ont une âme de pauvre. C'est comme ça que Jésus s'est mis à instruire ses disciples le premier jour, si l'on peut dire. C'est du moins ce qu'on trouve dans l'évangile. Est-ce que ces paroles de Jésus nous instruisent ? On sait tout ça par cœur.

     Une femme de 33 ans à Paris. C'est à l'âge de 20 ans qu'elle s'est convertie. Elle était née dans une famille catholique non pratiquante : autrement dit, on n'allait pas à la messe le dimanche. Et donc dans sa jeunesse, jusqu'à 20 ans, elle avait une vision très négative de ceux qu'on appelait gentiment dans son milieu : "les cathos". "Ils représentaient pour moi le comble de l'ignorance et de la bêtise". Et puis un beau jour elle est invitée à une soirée à Paris. Et c'est sur le chemin de cette soirée qu'en quelques secondes elle a su que Dieu existait, qu'elle était aimée par Dieu et que sa vie allait changer. Elle avait 20 ans. Et à 33 ans, elle dit ceci : "Il est urgent que chaque personne sache qu'elle est aimée de Dieu, qu'elle a du prix à ses yeux et que, quoi qu'il arrive, Dieu notre Père ne nous laisse jamais tomber". Qu'est-ce qui s'est passé quand elle avait 20 ans ? On ne sait pas. Elle dit simplement le résultat : en quelques secondes elle a su l'essentiel, en quelques secondes elle a connu le chemin du bonheur.

     Heureux ceux qui ont une âme de pauvre : c'est comme ça qu'on peut comprendre la première béatitude : heureux les pauvres de cœur. On peut comprendre aussi autrement ceux qui sont pauvres de cœur ; ceux-là, en cet autre sens, on ne peut pas dire qu'ils sont heureux. ; les pauvres de cœur, ce sont peut-être aussi les gens qui sont loin de la foi ; leur cœur est pauvre parce qu'ils sont loin de Dieu, parce qu'ils ne connaissent pas Dieu en vérité. La Parisienne qui a découvert Dieu à 20 ans : tout d'un coup elle a eu le cœur riche, riche de Dieu. Et à 33 ans, elle pense toujours qu'il est urgent que chaque personne sache qu'elle est aimée de Dieu. Pour elle, évangéliser, c'est partager le trésor de la foi avec ceux qui n'y ont pas encore goûté.

     Mais pourquoi évangéliser ? Parce que Dieu se sert des hommes pour se faire comprendre aux hommes. Il y a des prophètes, il y a des saints et des saintes : ils sont là pour nous faire comprendre ce qu'ils ont compris de la richesse de Dieu. Pour la Parisienne de 20 ans, il est impossible d'avoir découvert l'amour de Dieu sans être invité à partager sa découverte. Saint Paul, dans ses lettres, ne fait que ça : partager sa découverte du Dieu et Père de Jésus Christ, comme il dit. Saint Paul est toujours conscient que tout ce qu'il dit et écrit, c'est le faible témoignage d'un croyant qui balbutie et qui est constamment conscient de son incapacité, qui mesure la distance entre lui et sa mission, et qui sait que seule la grâce de Dieu peut tout faire, et tout compléter, et tout réparer, et convaincre les cœurs. Tous ceux qui ont été touchés par Dieu sont des riches, mais ils ont une âme de pauvre.

     La foi, ça consiste à prêter attention à celui qui nous appelle par notre nom et attend une réponse. Et donc si la foi consiste à entendre Dieu nous parler, il faut commencer par apprendre à être silencieux. Quand nous allons à l'église et que nous écoutons les lectures, ce n'est pas dans l'espoir d'apprendre du nouveau sur Dieu, mais dans l'espoir de le rencontrer. C'est quoi être chrétien ? C'est avoir conscience d'appartenir définitivement au mystère de Dieu, au mystère de Dieu devenu homme. (Avec Jean-Baptiste Maillard, Timothy Radcliffe, AvS, HUvB).

 

6 février 2011 - 5e dimanche - Année A

Évangile selon saint Matthieu 5,13-16

     Jésus qui dit à ses disciples : "Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde". Le sel, il en faut très peu dans la nourriture. Mais il en faut pour que la nourriture ait du goût. Le sel dans la nourriture, on ne le voit pas, mais il est là. Il agit sans qu'on le voit. Pourquoi Jésus dit-il à ses disciples : "Vous êtes le sel de la terre ?" Cela veut dire entre autres choses : par la foi qui est en vous, vous portez un trésor qui est caché. Vous le portez pour vous-mêmes et aussi pour tous ceux qui entrent en contact avec vous. Voilà pour le sel, qu'on ne voit pas dans la nourriture, mais qui donne du goût à la vie.

     Et Jésus ajoute : "Vous êtes la lumière du monde". C'est le contraire du sel, au point de vue visibilité. On ne met pas la lampe sous le boisseau, en dessous d'un meuble. On la met au plafond ou ailleurs pour qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Pour le moment, Jésus ne dit pas à ses disciples qu'ils doivent parler pour être des lumières. C'est en faisant le bien que ses disciples seront lumière et alors les gens rendront gloire à Dieu, le Père qui est aux cieux.

     Pour Jésus, ses disciples, parce qu'ils sont croyants, sont totalement immergés dans leur mission de croyants. Dans la mesure où ils sont croyants et où ils font le bien, il ne peuvent pas ne pas être sel de la terre et lumière du monde. Si on est croyant, on ne peut rien faire, même pas écrire une lettre, sans que cela ait un rapport avec la foi, avec la mission. Sel de la terre et lumière du monde. Et cela inclut aussi les rapports amicaux. "Vous êtes le sel de la terre" : la première façon d'évangéliser, c'est de prier pour toutes les personnes que nous rencontrons dans notre journée. Le sel ne fait pas de bruit, la prière non plus.

     "Vous êtes la lumière du monde". Voici ce qu'en dit le pape Benoît XVI dans le livre-interview intitulé justement "Lumière du monde" : "En ce temps de scandales (Benoît XVI pense à la pédophilie), on est vraiment triste de constater la misère de l’Église et à quel point certains de ses membres se sont éloignés de Jésus Christ. Il est nécessaire que nous fassions cette expérience, pour notre humiliation, pour notre véritable humilité. Et malgré tout, on sait que le Christ n'abandonne pas son Eglise. En dépit de la faiblesse des hommes, c'est par l’Église qu'il se manifeste. D'un côté, consternation face à la misère de l’Église, en présence du péché de l’Église, et en même temps constatation que le Christ n'abandonne pas cet outil, qu'il agit à travers lui, qu'il se montre constamment à travers l’Église et en elle".

     "Vous êtes la lumière du monde". Le pape Benoît XVI nous donne un commentaire merveilleux et réaliste de cette lumière. On ne peut pas cacher les ténèbres qu'il y a aussi dans l’Église. Et malgré toutes ces ténèbres, en nous aussi, il y a encore et toujours la lumière. Les premières paroles du Christ à ses apôtres après sa résurrection concernent le pardon des péchés. Jésus dit à ses apôtres : "Recevez l'Esprit saint ! Ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leur seront remis". Comme si Jésus voulait dire : "Voici que je vous apporte le fruit essentiel de ma croix, de ma mort, de ma résurrection : ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leur seront remis".

     Le peuple de la Bible est un peuple qui ne cache pas les péchés de ses ancêtres. La généalogie de Jésus selon saint Matthieu, les ancêtres de Jésus, c'est une liste de pécheurs et de pécheresses, de femmes en situation irrégulière : Thamar est une pécheresse, Rahab une prostituée, Ruth une étrangère, la quatrième, saint Matthieu ne dit pas son nom, il dit simplement qu'elle a été la femme d'Urie, c'est Bethsabée, une femme adultère. Et puis dans le Nouveau Testament, Jésus choisit Pierre qui va le renier, et Paul qui l'a persécuté. Et ils sont les colonnes de l’Église. "Vous êtes la lumière du monde", leur dit Jésus. C'est en voyant ce que vous faites de bien que les hommes rendront gloire à Dieu. Grâce à Dieu, on a encore du chemin à faire !

     Vous êtes le sel de la terre. (C'est Dieu qui donne du goût à la vie). Vous êtes la lumière du monde. (C'est Dieu la lumière du monde). Saint Thomas d'Aquin dit à sa manière l'essentiel de la foi : "Dieu est l'Indispensable sans qui l'homme affamé de bonheur ne peut atteindre sa fin". (Avec Josémaria Escriva, Benoît XVI, André Frossard, Mgr Nguyen, saint Thomas d'Aquin, AvS, HUvB).

 

13 février 2011 - 6e dimanche - Année A

Évangile selon saint Matthieu 5,17-37

     Nous sommes toujours dans le sermon de Jésus sur la montagne. Aujourd'hui Jésus situe son enseignement dans la droite ligne de l'Ancien Testament, dans la droite ligne des dix commandements de la Loi de Moïse. Les dix commandements sont les dix commandements de l'amour. Dans l'évangile que je viens de lire, Jésus relève trois commandements. Pour faire le bien, il faut commencer par ne pas faire le mal. 1. D'abord ne pas tuer, ne pas supprimer la vie de quelqu'un. C'est évident. Et Jésus ajoute : il ne faut même pas se mettre en colère contre quelqu'un, il ne faut pas lui dire des gros mots. Et si on a causé du tort à quelqu'un, réparer les dégâts. 2. Et puis, pas d'adultère. Ne pas prendre la femme de son prochain. C'est évident. Et Jésus ajoute : il ne faut même pas entretenir dans ses pensées le désir de prendre la femme de son prochain. 3. Enfin ne pas mentir. Oui, c'est oui ; non, c'est non. Le reste vient du diable.

     Tout cela est élémentaire, si on peut dire. C'est la base. Il n'y a plus qu'à mettre tout cela en pratique. Il n'y a qu'à : c'est là que ça se complique. Ce n'est pas toujours si facile que ça. Jésus nous indique un chemin : "Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle". C'était ce que disait déjà Ben Sirac dans notre première lecture. Tout homme de bonne volonté, même non croyant, peut comprendre la justesse des commandements de Dieu concernant nos rapports avec les autres. Et dans la mesure où les non croyants accomplissent les commandements de Dieu, ils ne sont pas loin de Dieu. Mais on peut aussi être non croyant et se raidir contre les commandements, on peut y résister consciemment. On n'en veut pas.

     Si tout le monde pratiquait les commandements de Dieu, on serait au paradis. Mais on n'est pas encore au paradis et on a souvent mille raisons de se plaindre des autres, justement parce qu'ils n'observent pas les commandements de Dieu qui rendraient la vie plus facile à tout le monde. Que faire ?

     Un saint du XVIIe siècle, saint Claude La Colombière, disait ceci : "Vous ne savez que faire à la messe ? Vous vous plaignez tous les jours de vos parents, de vos amis, de vos enfants, de vos femmes. Demandez à Dieu qu'il rende cet ennemi plus raisonnable, cette fille plus modeste, ce mari moins bourru, cette femme moins chagrine. Et pour obtenir toutes ces grâces, offrez-lui Jésus Christ en sacrifice".

     La première manière de témoigner de sa foi auprès des croyants comme des non croyants ou des peu croyants, c'est de pratiquer les commandements de Dieu. Il y a dix commandements dans la Loi de Moïse, mais il y en a infiniment plus dans la vie concrète. C'est ce que Jésus nous dit aujourd'hui. Un homme de notre temps qui a été touché par Dieu pour témoigner de sa foi nous offre quelques commandements de l'amour au-delà des dix commandements de la Loi de Moïse : "Témoigner de sa foi, cela peut se faire de multiples manières : l'attitude d'accueil, l'écoute aimante, le silence porteur, le service exemplaire, le partage des joies et des peines, la parole de paix qui réconforte, les réponses aux interpellations explicites ou implicites, le conseil approprié, l'affirmation vécue de son expérience, la simple profession de foi, etc.". Témoigner de sa foi quand l'occasion s'en présente, cela fait partie aussi des dix commandements. Il faut bien chercher pour trouver à quel commandement cela se rattache.

     Le Seigneur Jésus ne nous demande pas de nous imposer au monde, mais d'y être avec lui, comme le sel qui garde sa saveur ou comme la lumière qui ne craint pas l'obscurité. On témoigne de la foi qui nous anime en observant les commandements et en parlant quand l'occasion s'en présente. Et que dit ici le philosophe de notre temps, converti à l'âge adulte à la foi chrétienne ? "Celui qui témoigne avec suffisance témoigne contre soi, quelle que soit la véracité de son témoignage, car le vrai témoin de la vérité ne peut être suffisant; il doit être transparent à Celui dont il témoigne, qu'il reconnaît plus grand, et devant lequel il s'efface pour qu'autrui puisse aller à sa rencontre".

     Et si tu trouves que l’Église n'est pas à la hauteur, eh bien, fais de ton mieux pour que cela change. Et pour cela imite au plus intime de ton cœur l'humble geste d'amour de Jésus qui lave les pieds sales de ses frères. On n'a pas le droit de choisir quand on se met à laver les pieds. Chacun de ces frères aux pieds sales est le frère pour lequel le Christ est mort, qu'il soit sympathique ou non, progressiste ou réactionnaire, ou Dieu sait quoi encore. Seul l'amour construit. (Avec saint Claude La Colombière, Jean Bancal, Mgr Dagens, Fabrice Hadjadj, AvS, HUvB).

 

20 février 2011 - 7e dimanche - Année A

Évangile selon saint Matthieu 5,38-48

     Aujourd'hui Jésus nous demande l'impossible. Donner à qui nous demande : ça passe encore. Cela dépend d'ailleurs de ce qu'on va nous demander. Ne pas riposter au méchant. Souvent c'est une question de bon sens. Ce serait perdre son temps que de riposter. Aimer ses ennemis ? Comment faire ? Faut-il leur sauter au cou pour les embrasser (pas pour les égorger) ? Jésus ne dit pas cela ; il nous dit de prier pour eux. Eux aussi sont des enfants de Dieu. Qu'ils se rapprochent de Dieu ! S'ils se rapprochent de Dieu, et nous aussi, nous ne serons plus tout à fait des ennemis. Là où les consignes de Jésus nous dépassent tout à fait, c'est quand il nous dit : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait".

     Au ciel (c'est saint Jean qui nous dit cela dans l'Apocalypse), tous auront le nom de Dieu inscrit sur leurs fronts : "Tous verront la face de Dieu et son nom sera sur leurs fronts" (Ap 22,4). Mais pourtant au ciel, tous ne seront pas égaux, les saints et les saintes ne sont pas tous égaux ; il y en a des grands et des petits. Mais il n'y aura pas d'envie dans le ciel, il n'y aura pas de jalousie parce que tout le monde sera suffisamment comblé pour qu'il n'y ait pas d'envie, parce que à ce moment-là on sera suffisamment proche de Dieu, on sera suffisamment parfait pour qu'on soit prêt à faire lever le soleil sur les méchants comme sur les bons.

     Pour le moment, les paroles de Jésus dans l'évangile d'aujourd'hui nous semblent assez impossibles à réaliser. Un jour, dans une discussion avec ses adversaires, scribes et pharisiens, Jésus leur a dit : "Vous cherchez à me tuer parce que ma parole ne pénètre pas en vous". Il faut laisser du temps au temps, et alors peut-être la parole de Jésus pénétrera un peu en nous. "Soyez parfaits comme votre Père du ciel est parfait".

     Si on veut convertir quelqu'un, on a deux moyens pour cela : l'action et la prière. L'action : on peut essayer de persuader l'autre, on peut essayer de lui prouver les choses. Mais on peut aussi prier pour lui. Et les saints ajouteraient : on peut aussi souffrir pour lui et faire pénitence. C'est ce que faisait le curé d'Ars.

     Qu'est-ce que c'est être chrétien ? Avant de devenir pape, Benoît XVI disait ceci : "Être chrétien, cela veut dire aimer". Jusque-là on pourrait ne pas être très convaincu. Mais le cardinal Ratzinger ajoutait : "C'est à la fois incroyablement difficile et extrêmement simple. Aimer, c'est cesser de faire de nous-mêmes le centre du monde". Et le cardinal Ratzinger concluait : "Mais lequel d'entre nous peut dire qu'il accomplit vraiment le service de la charité auprès des autres ?"

     Qu'est-ce que ça veut dire aimer ? C'est toujours le futur pape qui essaie de le dire : "Aimer chrétiennement, cela veut dire aimer comme le Christ". Jusque-là, on n'est pas très avancé. C'est la suite qui est plus concrète. "Aimer chrétiennement, cela veut dire aimer comme le Christ, c'est-à-dire être bon envers celui qui a besoin de notre bonté".

Dans un cahier d'intentions de prière qu'on trouve parfois au fond des églises, quelqu'un avait écrit un jour : "Seigneur, rends notre couple doux et humble afin d'aider à l'élaboration de ton royaume".

     Le monde entier sait aujourd'hui qu'il y a un bien et un mal. C'est André Frossard qui écrit cela, lui qui a été converti par Dieu à l'âge adulte. André Frossard ne demandait pas du tout à être converti. C'est Dieu qui a été le chercher. Et il a abouti à l'Académie française. Donc André Frossard : "Le monde entier sait aujourd'hui qu'il y a un bien et un mal, que ce bien est lié à l'amour du prochain, du pauvre, de l'exilé, à la compassion pour les malades, les opprimés, au respect des personnes, à commencer par les plus humbles, toutes choses que l'Ancien Testament a apprises aux juifs, l’Évangile au reste des hommes. Le seul régime qui ait rompu ouvertement avec la morale judéo-chrétienne est le nazisme, paganisme intégral et cynique, adorateur de la force, champion d'une race supérieure imaginaire, et contre qui témoignera éternellement la fumée immobile d'Auschwitz".

     "L'amour seul est digne de foi" : c'est le titre d'un des petits livres du cardinal Hans Urs von Balthasar. Là aussi cet homme d’Église donne une définition de l'amour chrétien : il est miséricorde qui vient du cœur, disposition bienveillante d'accueil, sentiment d'humilité, douceur qui ne se défend pas, patience pleine de générosité, disposition à supporter le prochain insupportable, pardon parce que Dieu a pardonné. (Avec Benoît XVI, André Frossard, AvS, HUvB).

 

27 février 2011 - 8e dimanche - Année A

Évangile selon saint Matthieu 6,24-34

     A chaque jour suffit sa peine. A chacun son métier et les vaches seront bien gardées. L'oiseau fait son métier d'oiseau et il trouve de quoi se nourrir, se loger et se chauffer. Le lis des champs fait son métier de fleur au grand soleil et sous la pluie, dans le froid de la nuit et la chaleur du jour, et c'est une fleur magnifique. Et quand l'homme fait son métier d'homme, quand il fait ce qu'il est capable de faire, en temps normal il doit s'en sortir honorablement. Mais il y a quand même toujours une part d'inconnu. Aujourd'hui plus que par le passé. Peut-être. Est-ce qu'on aura toujours du travail ? Est-ce qu'on aura toujours la santé ? Est-ce qu'on vivra toujours dans l'amour ? Etc. Toutes les questions sont là. A chaque jour suffit sa peine. Et Jésus ajoute : Votre Père du ciel sait que vous avez besoin de tout cela. Oui, mais si on n'a pas tout cela, qu'est-ce qu'il faut faire ?

     Dans cet évangile, Jésus redit à sa manière ce qu'on a entendu dans la première lecture. Les gens disaient : Dieu nous a abandonnés, Dieu nous a oubliés. Et Dieu avait répondu par la bouche du prophète : "Est-ce qu'une femme peut oublier son petit enfant ? Même si elle pouvait l'oublier, moi, je ne t'oublierai jamais". Saint Jean ajoute dans sa première lettre : "Il n'y a pas de crainte dans l'amour. Le parfait amour bannit la crainte" (1 Jn 4, 18). Il n'y a pas de crainte dans l'amour, dit saint Jean. Cela dépend des points de vue. Dans l'amour aussi, il peut y avoir une crainte : la crainte de perdre l'amour. Ce que Jésus nous dit, et saint Jean après lui, et l'Ancien Testament avant lui : on ne doit pas craindre que Dieu nous oublie. Mais vis-à-vis de Dieu, le premier pas de l'amour consiste à renoncer à disposer nous-mêmes des projets que Dieu a sur nous. Le oui humain à Dieu n'est jamais un oui complet. On commence toujours - sans doute - par dire à Dieu un demi-oui. Et Dieu s'installe dans notre demi-oui pour le transformer petit à petit en un oui complet, si nous l'acceptons.

A quoi sert la foi ? Elle sert à aider l'homme dans sa vie. Parce que la vie n'est pas toujours rose. La foi sert à aider l'homme dans sa vie, dans ses joies et dans sa douleur. C'est Benoît XVI qui dit cela dans un livre intitulé Touché par l'invisible : "La foi sert à aider l'homme dans sa vie, dans ses joies et dans sa douleur. La foi ne peut pas arrêter la douleur, mais elle rend l'homme capable de la porter et de la supporter".

     La Parole de Dieu dans l'Ancien Testament vaut pour tous les hommes : "Je t'appelle par ton nom, tu es mien". Chaque homme est connu et aimé de Dieu. Chacun est voulu par Dieu. C'est pourquoi aussi nous baptisons les enfants tout petits. Le baptême signifie que nous rendons à Dieu ce qui vient de lui. L'enfant n'est pas simplement à moi comme une pièce de monnaie est à moi. L'enfant est confié par Dieu à notre responsabilité pour que nous le laissions être un libre enfant de Dieu. Si quelqu'un ne sait plus pourquoi il vit, il se contente de donner à l'enfant la vie... la vie qui, à elle seule, n'a pas de sens. Mais le croyant sait à qui appartient l'enfant, au plus profond. Si nous amenons l'enfant à la lumière de Dieu, nous ne lui faisons pas violence, nous le conduisons là où il trouve sa vraie réalité. Nous le remettons dans les mains du Créateur et Sauveur. C'est le mystère du baptême.

     Jésus nous parle aujourd'hui des petits oiseaux et des fleurs. Jésus ne dit pas tout tout de suite. Les exigences chrétiennes ne sont pas toutes bonnes à dire d'un coup. Car le tentateur rôde. La liberté des enfants de Dieu, il dira que c'est une servitude insoutenable. Il cherchera à faire fuir celui qui aspire à la vie nouvelle dans le Christ, de crainte d'être soumis à une discipline trop sévère. A quoi sert la loi morale alors, à quoi servent les dix commandements ? Ils servent entre autres choses à humaniser l'humanité.

     En nous parlant des fleurs et des petits oiseaux, Jésus veut nous parler de Dieu. C'est un début. A la fin de l'évangile, il nous fera comprendre que la résurrection est offerte à tout homme. Il meurt pour les pécheurs et avec eux, crucifié entre deux brigands. De même il les entraîne dans sa résurrection. (Avec Benoît XVI, Cardinal Lustiger, Bertrand Vergely, AvS, HUvB).

 

6 mars 2011 - 9e dimanche - Année A

Évangile selon saint Matthieu 7, 21-27

     Cet évangile que je viens de lire est la conclusion du sermon sur la montagne. Mais le texte intégral de saint Matthieu ajoute encore deux petits versets qui disent ceci : "Quand Jésus eut achevé ces discours, les foules étaient frappées de son enseignement, car il parlait en homme qui a autorité et non pas comme leurs scribes". Dans les deux ou trois années où Jésus a mené une vie publique, il y a deux choses qui frappaient les gens : d'abord Jésus accomplissait beaucoup de miracles, et beaucoup de gens allaient le voir pour se faire guérir ou obtenir la guérison de leurs proches. Et puis, deuxième chose qui frappait les gens chez Jésus, c'est qu'il parlait de Dieu beaucoup mieux que leurs chefs religieux. Et donc beaucoup de gens s'assemblaient autour de Jésus partout où il passait pour l'écouter.

     Jésus termine son discours sur la montagne en renvoyant les gens chez eux et en leur disant : Il n'y a plus qu'à mettre tout cela en pratique. Le pratiquant pour Jésus, ce n'est pas celui qui va seulement à la messe le dimanche, c'est celui qui cherche tous les jours à faire la volonté du Père qui est aux cieux. Et Jésus termine par une petite histoire où il compare deux maisons : la maison solide qui résiste à la tempête, et la maison qui s'écroule sous les intempéries parce que ses fondements n'étaient pas solides. C'est comme si Jésus nous disait : il y aura des tempêtes dans votre vie. Accrochez-vous à votre rocher : "Sois mon rocher, ma citadelle, Seigneur".

     Jésus parle de faire la volonté de son Père qui est aux cieux. Et la volonté de son Père peut être imprévisible. On s'attendait à tout sauf à ça. Comment faire pour être disponible à tout ce que Dieu va nous demander ? Comment faire quand on peut se croire inadapté à ce que Dieu nous demande ou nous impose ? Il faut écouter les saints et les saintes de Dieu. Ils disent : demander à Dieu de fortifier en nous le sens de ce qui est vraiment durable, le sens de ce qui est à lui. Demander à Dieu de nous montrer en même temps le caractère éphémère de ce qui est terrestre, le caractère provisoire de ce qui est terrestre. Nous pas pour nous rendre inconsolables, mais avec l'espérance qui sait que la construction de Dieu se réalise par ce qui est terrestre.

     Nous sommes "appelés à la résurrection" : c'est le titre d'un livre paru récemment. Et là, quelque part, il est question des choses dures qui sont vécues dans la vie présente. Comment être chrétien alors ? L'auteur écrit ceci : "On ne peut pas prendre sur soi la douleur d'une femme qui a perdu son enfant, d'une mère dont le fils s'est suicidé, d'une épouse trahie et abandonnée. Tout ce qu'on peut faire, c'est de rester présent aux côtés de celui qui souffre, comme Marie au pied de la croix. Et lorsque les mots sont impuissants, une présence silencieuse, quelques gestes de tendresse et d'amitié diront mieux que tout notre compassion". Notre vie est fragile, menacée, mortelle. Elle n'a pas d'autre patrie durable que la joie du Père. Dans la parabole des talents, il est dit au serviteur bon et fidèle : "Entre dans la joie de ton Seigneur".

     Notre foi chrétienne est enracinée dans l’Écriture, Ancien et Nouveau Testament. Nous sommes toujours très proches de la foi vraie des juifs d'autrefois et des juifs d'aujourd'hui. Un rabbin contemporain nous parle de sa rencontre avec des grands malades : "Le sida... Nous autres, rabbins, nous sommes parfois les derniers à pouvoir encore nous avancer sur ce terrain de l'extrême détresse. Le rapport à Dieu du malade est beaucoup plus direct que le nôtre. Ce qu'il sollicite lorsqu'il en appelle à la personne du rabbin, c'est une aide pour parachever le travail du sens de sa propre disparition. La souffrance conduit au dépassement, à la modification des repères, elle donne parfois une densité véritable à la vie. La maladie est souvent une porte ouverte sur l'essentiel, qui place le malade sur le seuil d'une quête de l'absolu". C'est le moment de dire et de redire : "Sois mon rocher, ma citadelle, Seigneur".

     La souffrance du monde est souvent le meilleur prétexte aux accusations lancées contre Dieu. Et notre foi chrétienne ne cesse de nous dire que le monde dépend tout entier de l'être divin qui le précède. "Notre Père qui es aux cieux, que ta volonté soit faite". (Avec Michel Rondet, Gilles Bernheim, AvS, HUvB).

 

13 mars 2011 - 1er dimanche de carême - Année A

Évangile selon saint Matthieu 4,1-11

     Le premier dimanche de carême, nous commençons toujours par lire le récit des tentations de Jésus. Et curieusement, pour saint Matthieu, c'est l'Esprit, l'Esprit Saint, qui conduit Jésus au désert pour y être tenté. Tenté par le démon, le diable, Satan, peu importe. Par les deux premières tentations, le démon suggère à Jésus d'opérer un miracle. Tu as faim ? Fais que ces pierres qui sont là dans le désert deviennent des pains. Et puis, tu vas en haut du temple et tu te jettes en bas, et les anges de Dieu vont te porter pour que tu arrives en bas sain et sauf. Ce sera un grand miracle et tout le monde applaudira, et tout le monde te reconnaîtra comme le Messie et le Fils de Dieu. La troisième tentation est plus secrète : ça se passe uniquement entre le démon et Jésus. Le démon promet à Jésus tous les royaumes de la terre : il suffit que Jésus se prosterne devant le démon pour l'adorer.

     Et nous, nos tentations, où sont-elles ? Le démon suggère à Jésus de faire un mauvais usage des pouvoirs qu'il a, il suggère à Jésus de faire un mauvais usage du pouvoir qu'il a de faire des miracles. Utiliser les dons de Dieu pour son compte personnel sans demander à Dieu si Dieu le veut. Et la troisième tentation, c'est la plus violente : tourner carrément le dos à Dieu et se prosterner devant le démon. C'est curieux que l'une des premières choses que les évangiles nous disent de Jésus avant le début de sa vie publique, c'est qu'il a été tenté par le démon.

     Par les évangiles, la première chose qu'on sait de Marie, c'est qu'elle aussi a été visitée par un ange, mais ce n'était pas le démon. C'était un ange envoyé par Dieu pour lui demander si elle accepterait d'être la Mère du Messie. Et pour Marie, c'est tout de suite qu'elle veut ce que Dieu veut. Si c'est Dieu qui se penche sur elle, sa réponse ne peut être qu'un abandon confiant et aveugle entre ses mains. Si c'est Dieu qui est venu la visiter par son ange, elle ne sait qu'une chose : elle est la servante de Dieu, elle préférera toujours ce que Dieu lui offre et lui propose. Jamais elle ne cherchera à diriger la volonté de Dieu, les désirs de Dieu. Elle dit et elle dira toujours : "Je suis la servante du Seigneur". Que tout se passe selon sa parole et ses désirs. Marie reçoit la visite de l'ange : la réponse est oui. Jésus reçoit la visite du démon : la réponse est non.

     Le démon pousse Jésus à des coups d'éclat. Les saints nous disent : l'orgueil est un signe de sottise. Au début de sa vie publique, Jésus est tenté par le démon. C'est pour nous qu'il a été tenté. C'est pour nous dire qu'une vie chrétienne sans tentations, qu'une vie humaine sans tentations, ce n'est pas possible. La foi exige des chrétiens qu'ils restent toute leur vie des élèves à l'école du Seigneur Jésus. Aujourd'hui les chrétiens ont leurs tentations, l’Église aussi a ses tentations aujourd'hui. Benoît XVI, dans l'un de ses livres, cite un Académicien français d'origine roumaine, l'un des pères du théâtre de l'absurde. Il n'est pas sûr qu'Eugène Ionesco soit très chrétien, mais du moins il devine ce que l’Église ne peut pas être. C'est le pape Benoît XVI qui cite Ionesco, un texte de 1975 (un peu vieux déjà!) : "L’Église ne veut pas perdre sa clientèle, elle veut gagner de nouveaux clients. Cela produit une sorte de sécularisation qui est vraiment désolante... Le monde se perd, l’Église se perd dans le monde, les curés sont stupides et médiocres ; ils sont heureux de n'être que des hommes comme les autres : petits-bourgeois médiocres et de gauche. Dans l’Église j'ai entendu dire un curé : 'Soyons joyeux, serrons-nous les mains. Jésus vous souhaite cordialement une bonne journée'. Bientôt on installera un bar pour communier au pain et au vin et on servira des sandwiches et du beaujolais ! Cela me semble être d'une incroyable bêtise et d'un manque total de spiritualité. La fraternité n'est ni médiocrité, ni fraternisation. Nous avons besoin de ce qui échappe au temps. Car qu'est-ce que la religion sans le sacré ? Il ne nous reste rien, rien de solide. Tout est en mouvement. Et nous, pendant ce temps, nous avons besoin d'un roc". C'était Eugène Ionesco qui écrivait cela en 1975, cité par Benoît XVI dans un livre récent. L’Église et les gens d’Église ont aussi leurs tentations. Que faire ? "On ne réforme l’Église qu'en se réformant soi-même".

     Jésus a subi des tentations au début de sa vie publique. Mais il connaît la volonté absolue et exigeante de Dieu. Il a la certitude qu'il ne doit pas agir avec des moyens et des pouvoirs surhumains qui se trouveraient peut être magiquement à sa disposition. Il ne peut et ne veut agir qu'avec des forces accordées par Dieu et, du côté humain, avec la pauvreté, la prière, l'obéissance et l'abandon. (Avec Benoît XVI, Eugène Ionesco, André Manaranche, AvS, HUvB).

 

20 mars 2011 - 2e dimanche de carême - Année A

Évangile selon saint Matthieu 17,1-9

     Dimanche dernier, le récit des trois tentations de Jésus était rempli de mystère : Jésus en présence du diable. Aujourd'hui, autre récit rempli de mystère : Jésus, tel qu'il est en vérité : dans la gloire de Dieu. Pour les trois tentations de Jésus, il n'y avait pas de témoins. Aujourd'hui, pour révéler son mystère, Jésus ne prend avec lui que trois de ses apôtres : Pierre, Jacques et Jean. C'est encore une confidence. Et en descendant de la montagne, Jésus donne l'ordre à ses trois disciples de ne parler à personne de ce qu'ils ont vu et entendu sur la montagne, l'ordre de ne pas en parler avant sa résurrection d'entre les morts. Pour le moment, c'est un grand secret. Mais Jésus a quand même voulu faire connaître à trois de ses apôtres le mystère de sa relation à Dieu, le Père invisible. La mort de Jésus sur la croix sera pour les disciples un moment terrible. Ils vont douter et s'enfuir. A ce moment-là, ce qui s'était passé sur la montagne ne fera plus le poids. Les disciples n'imaginaient même pas une résurrection.

     Sur la montagne, tout d'un coup, Moïse et Élie sont là et ils parlent avec Jésus comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Moïse, mort douze siècles avant le Christ. Élie, mort huit siècles avant le Christ. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que Moïse et Élie sont vivants quelque part dans le monde invisible de Dieu. Et si Dieu le veut, ils peuvent venir à la rencontre de Jésus sur la montagne pour parler avec lui.

     En 1858, la Vierge Marie vient rendre visite à Bernadette dans les Pyrénées et elle lui parle. Qu'est-ce que cela veut dire ? La Mère de Jésus a quitté ce monde au premier siècle. On ne sait pas quand exactement. Qu'est-ce que cela veut dire qu'en 1858 elle vienne parler à Bernadette ? Dix-huit fois que Marie est venue. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que Marie est vivante quelque part dans le monde invisible de Dieu. Et si Dieu le veut, si Dieu le lui demande, Marie peut venir dans les Pyrénées en 1858 pour parler avec Bernadette. Pourquoi ? Depuis deux mille ans, le ciel s'entrouvre comme ça de temps en temps. C'est Marie, c'est le Christ, ce sont des saints et des saintes qui viennent rendre visite aux terrestres que nous sommes encore. Pourquoi toutes ces visites ? Pour nous aider à croire tout ce que les évangiles nous ont dit, pour rendre notre foi plus vivante et plus sûre, pour nous faire comprendre qu'il y a des paroles qui nous viennent de l'éternité. Dieu n'est pas muet et il est capable de se faire comprendre par les humains.

     Avant la Pentecôte, les apôtres étaient rassemblés au cénacle. Ils attendaient en priant la suite des ordres de Dieu. Par l'Esprit Saint, ils ont reçu une compréhension plus grande du mystère du Seigneur Jésus, ils ont compris quelque chose de la plénitude de Dieu. La scène de la transfiguration de Jésus sur la montagne devant Pierre, Jacques et Jean était un petit acompte qui les préparait à la révélation plénière de Pâques et de la Pentecôte. Le vendredi saint, manifestement Jésus avait échoué. Et toutes les grandes espérances précédentes apparaissaient comme une grande erreur. A Pâques, les apôtres ont découvert que Jésus n'était pas parti dans la mort mais dans la vie. Dieu lui avait donné raison.

     Le plein pouvoir divin de Jésus est resté toujours voilé durant sa vie terrestre. La résurrection de Jésus signifie d'abord la révélation du mystère divin de sa personne. Durant sa vie terrestre, Jésus a voulu que trois de ses disciples au moins soient témoins de son mystère, pendant quelques instants, sur la montagne. L'homme aussi est un mystère, une énigme. L'homme est fait à l'image de Dieu, il porte nécessairement en lui quelque chose du caractère mystérieux de Dieu. C'est grâce à la relation de l'homme au mystère du Christ que l'homme n'est plus nécessairement une énigme insoluble. (Avec Benoît XVI, Leo Scheffczyk, AvS, HUvB).

 

27 mars 2011 - 3e dimanche de carême - Année A

Évangile selon saint Jean 4,5-42

     Jésus et la Samaritaine : c'est une grande page de l'évangile de saint Jean. Il est midi. Jésus a marché toute la matinée avec ses disciples. On s'est arrêté auprès d'un puits, c'est là qu'on va pique-niquer. Les apôtres sont partis en ville chercher de quoi manger. Jésus reste seul près du puits. Pour se recueillir, pour prier peut-être comme il fait souvent.

     Et voilà qu'arrive une femme du pays qui vient se ravitailler en eau. Jésus aurait pu ne rien dire, la laisser faire et la laisser repartir. Ce n'est pas la femme qui engage la conversation, c'est Jésus. Jésus lui demande de l'eau qu'elle a puisée. Tout commence comme ça, par un service que Jésus demande à la Samaritaine. Jésus demande de l'eau. Cela ne se refuse pas. La femme aurait pu donner de l'eau à Jésus sans rien dire. Mais elle a l'habitude de vivre en compagnie. Et elle taquine un peu Jésus : C'est bizarre ! Toi qui es Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine. Voilà l'affaire engagée. Il y a l'eau du puits, mais il existe aussi une eau vive, une eau éternelle. La Samaritaine ne ne le sait pas.

     A un certain moment, on ne sait pas pourquoi, Jésus demande à la femme qui est là d'aller chercher son mari. Alors là, les affaires se corsent. "Mon mari ? Je n'ai pas de mari!" Déjà l'eau vive dont Jésus disposerait : c'était bien curieux, mais pas très croyable. Mais quand Jésus lui répond tout à trac qu'elle a déjà eu cinq maris, en plus de celui qu'elle a maintenant, la femme craque : "Tu dois être un prophète, un homme de Dieu !" Et elle retourne en ville en courant, elle devient porteuse de Bonne Nouvelle plutôt que porteuse d'eau.

     Et saint Jean conclut : "Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus à cause des paroles de la femme qui avait rendu ce témoignage : Il m'a dit tout ce que j'ai fait". Et les gens de la ville sont persuadés aussitôt que Jésus est vraiment le Sauveur du monde. Jésus avait parlé d'eau vive. L'eau vive, c'est aussi l'Esprit Saint. Et cette eau vive avait rempli tout de suite le cœur de beaucoup de Samaritains pour leur faire comprendre que Jésus était vraiment le Sauveur du monde. Leur cœur était devenu tout d'un coup tout brûlant.

     On ne sait pas ce qu'est devenue la Samaritaine. L'évangile n'en parle plus. Ce qu'on peut constater simplement, c'est que la lumière de l'amour avait pénétré dans les ténèbres de sa vie. Et tout de suite elle avait voulu partager la lumière qu'elle avait reçue. Et pour son grand bonheur, beaucoup de ses compatriotes furent eux aussi touchés par la lumière.

     Question simple : Dieu, que veut-il de nous ? Que nous l'aimions, que nous l'accueillions comme la source, le sens et le but de notre vie. Et le sommet de la révélation de Dieu, c'est Jésus. La Samaritaine avait découvert Dieu en parlant avec Jésus. Et elle s'est arrangée pour que ses compatriotes aussi découvrent Dieu en parlant avec Jésus. Celui qui veut découvrir Dieu doit être prêt à prendre du temps pour lui. Et il faut être prêt à y mettre le prix. Dieu ne s'impose pas. Il ne nous court pas après. Il en appelle à notre liberté. Beaucoup de Samaritains de cette ville ont été touchés par Jésus, mais pas tous.

     Saint Paul nous dit que la sagesse de Dieu est mystérieuse, qu'elle est longtemps demeurée cachée. Maintenant cette sagesse, Dieu nous l'a révélée par son Esprit Saint. L'Esprit en effet sonde tout jusqu'aux profondeurs de Dieu. Et nous, comme les Samaritains, nous avons reçu l'Esprit qui vient de Dieu pour connaître les dons gracieux que Dieu nous a faits. (Avec Alexandre Schmemann, Benoît XVI, AvS, HUvB).

 

3 avril 2011 - 4e dimanche de carême - Année A

Évangile selon saint Jean 9,1-41

     Ce récit de la guérison par Jésus de l'aveugle-né est encore une grande page de l'évangile de saint Jean, après celle qui a été lue dimanche dernier, l'évangile de la Samaritaine. Jésus ose dire aujourd'hui : "Je suis la lumière du monde". Comment est-ce possible ? Pourquoi Jésus dit-il une chose pareille ? Jésus a conscience d'apporter au monde une lumière. C'est la certitude de Jésus qu'il apporte au monde la lumière de Dieu. Mais est-ce que les hommes peuvent reconnaître en Jésus la lumière de Dieu ? Autrefois, il y a deux mille ans. Aujourd'hui en l'an 2011. Pour l'aveugle qui a été guéri par Jésus, il n'y a aucun problème, c'est une évidence. Je n'y voyais rien, j'étais aveugle. Maintenant j'y vois. C'est grâce à Jésus que je suis devenu un voyant. C'est inouï. Si vous me demandez ce que je pense de Jésus, c'est tout simple, c'est un homme de Dieu. Si Jésus ne venait pas de Dieu, il n'aurait pas pu faire que je ne sois plus aveugle. Jésus existe et Dieu aussi existe. C'est une évidence.

     Voilà un miracle, évident. Évident pour l'homme qui découvre ce que c'est que d'avoir des yeux pour voir. Pour les adversaires de Jésus, ce miracle est un problème. C'est un problème bien gênant. La solution, pour eux, c'est qu'il n'y a pas eu de miracle. Jésus n'a rien fait du tout : cet homme n'était pas aveugle. Mais comme l'aveugle insiste devant tout le monde pour dire qu'il était bien aveugle, et que c'est bien Jésus qui lui a donné la vue, qu'est-ce qu'on va bien pouvoir inventer contre Jésus ? Ce qu'on invente ? C'est que Jésus a fait ça un jour de sabbat. (C'est vrai, c'était un jour de sabbat!) On n'a pas le droit de faire certaines choses le jour du sabbat. Et donc Jésus est un pécheur, ce n'est pas un homme de Dieu.

     La réplique de l'aveugle veut son pesant d'or : "Moi, je sais une chose. Il m'a ouvert les yeux. Comme chacun sait, Dieu n'exauce pas les pécheurs. Mais si quelqu'un fait sa volonté, il l'exauce. Si Jésus ne venait pas de Dieu, il n'aurait rien pu faire". Les adversaires de Jésus veulent en finir avec cet imbécile qui veut leur faire la leçon, ils le mettent dehors.

     Cette histoire de l'aveugle guéri et des pharisiens qui ne veulent pas y croire, c'est notre histoire à nous aujourd'hui, c'est l'histoire du monde d'aujourd'hui, c'est l'histoire des croyants et des non-croyants d'aujourd'hui. Le chrétien ne croit pas à une multitude de choses. Au fond, il croit simplement en Dieu, il croit qu'il n'existe qu'un seul et vrai Dieu. Et ce Dieu se rend accessible en celui qu'il a envoyé : Jésus-Christ. Dieu montre son visage en celui qu'il a envoyé, en son Fils. Dieu et son Fils, c'est tout un, et en même temps ils sont différents.

     Jésus dit quelque part dans l'évangile - c'est dans une prière qu'il adresse à Dieu, le Père invisible - :"La vie éternelle, c'est que les hommes te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ". La vie éternelle, ce n'est pas la vie qui vient après la mort. La vie éternelle, c'est la vie elle-même, c'est la vraie vie qui peut être vécue aussi dans le temps présent, aujourd'hui, et qui ensuite ne va pas s'achever avec la mort physique.

     Mais toujours la question : comment est-il possible de croire en Dieu et en Jésus ? La foi prend naissance quand les hommes sont touchés intérieurement par l'Esprit de Dieu qui ouvre leur cœur et le purifie. Dimanche dernier, c'était la Samaritaine. Aujourd'hui, c'est l'aveugle guéri. Et aussi une partie de l'entourage de la Samaritaine et de l'aveugle guéri.

     Au XVIIIe siècle, on voulait se moquer d'un petit Juif fort croyant. L'adulte qui voulait se moquer du petit croyant lui avait dit : "Je te donne un florin (c'était en Pologne) si tu me dis où Dieu habite". Qu'est-ce qu'il faut répondre à ça ? Le garçon avait répondu du tac au tac : "Et ben moi, je t'en donne deux si tu me dis où il n'habite pas". Le garçon était aussi malin que l'aveugle guéri devant les pharisiens.

     Dans l'évangile d'aujourd'hui, comme dans le monde d'aujourd'hui, il y a les croyants et les adversaires de Jésus. Le combat était inégal entre l'aveugle guéri et les savants adversaires de Jésus. Et que s'est-il passé ? Il s'est passé ce que dit l'auteur anonyme de la Lettre aux Hébreux : "La Parole de Dieu est vivante et efficace. Elle est plus incisive qu'aucun glaive à deux tranchants. Elle démêle les intentions et les pensées du cœur. Aucune créature n'échappe aux regards de Dieu. Tout est à nu et à découvert aux yeux de celui à qui nous devrons rendre compte". (Avec Benoît XVI, Martin Buber, AvS, HUvB).

 

10 avril 2011 - 5e dimanche de carême - Année A

Évangile selon saint Jean 11,1-45

     Ce récit de la résurrection de Lazare est propre à l'évangile de saint Jean. La Passion de Jésus n'est plus très loin. Les évangiles ne nous disent pas grand-chose des relations de Jésus avec Lazare, Marthe et Marie. C'est ici seulement qu'on apprend par l'évangéliste que Jésus aimait Marthe et sa sœur ainsi que Lazare, leur frère. Cela veut dire entre autres choses que Jésus était un habitué de leur maison, et qu'il avait dû y séjourner plus d'une fois avec ses disciples.

     Cette fois-là, Jésus est loin de Béthanie quand on lui fait savoir que Lazare est à toute extrémité. Et Jésus, volontairement, ne se met pas en route tout de suite. C'est comme s'il attendait la mort de son ami pour opérer un miracle plus grand qu'une simple guérison (une simple guérison, si on peut dire!).

     Quand Jésus arrive aux portes de Béthanie, Marthe court à sa rencontre. Elle ne trouve rien de mieux à faire que de reprocher à Jésus de n'être pas venu plus tôt : "Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. Maintenant c'est fini, tu arrives trop tard". Et Jésus répond en substance : "N'aie pas peur. Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi ne mourra jamais".

     Jésus se fait conduire ensuite au tombeau de Lazare. Tout le monde pleure et Jésus aussi se met à pleurer. Cela fait quatre jours que Lazare est dans son tombeau. Jésus se met à prier à haute voix. Et ensuite il s'adresse à Lazare comme si Lazare pouvait l'entendre. Il lui dit d'une voix forte : "Lazare, sors". Et Lazare lui obéit, il est à nouveau vivant. L'évangéliste ne nous donne pas plus de détails sur l'expérience de Lazare mort et sur son expérience de retour à la vie. Mais l'évangéliste nous dit la réaction de tous ceux qui étaient présents : "Les nombreux Juifs qui étaient venus entourer Marie et avaient donc vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui".

     Qu'est-ce que ça veut dire "croire"? Croire, cela veut dire se savoir aimé de Dieu de telle manière qu'on ne doit plus vivre dans la crainte. Croire en Dieu, c'est davantage que la simple conviction que Dieu existe. C'est aussi se savoir aimé de Dieu.

     C'était en Allemagne il y a trente ans. Un futur jésuite devait faire un stage d'infirmier dans un hôpital. Longtemps après les événements, il raconte ceci : dans l'hôpital où il était, un petit garçon de cinq ans doit être opéré. Sa mère l'accompagne jusqu'à l'entrée de la salle d'opération. Le petit garçon dit alors à sa mère : "Maman, c'est quand même vrai que le Bon Dieu est toujours auprès de moi !" C'est ça la foi chrétienne. Et le garçon de cinq ans peut le dire et le comprendre. Il s'agissait d'une grave opération dont l'issue était incertaine. Le garçon ne voulait pas dire : "Tout ira bien, je pourrai bientôt rentrer à la maison". Ce qu'il voulait dire, c'était plutôt ceci : "Quoi qu'il arrive, je serai toujours entre les mains de Dieu, entre les mains de son amour". Dans sa peur, il sait que Dieu est avec lui. Il le sait parce que sa maman le lui a dit.

     Un croyant commençait à dire le credo : "Je crois". Tout de suite il s'arrête et il dit : "Je ne comprends pas". On lui demande : "Qu'est-ce que tu ne comprends pas ?" - "Je ne comprends pas cette histoire. Si réellement je crois, comment est-il possible alors de pécher ? Et si je ne crois pas réellement, pourquoi alors dire un mensonge ?" Et l'ancien lui dit alors : "Quand on dit : 'Je crois', cela veut dire qu'on demande à Dieu de nous donner la foi : que je puisse croire". C'est une anecdote qu'on trouve dans des récits juifs anciens.

     La foi est faite de choses simples et d'une prière simple. Cette foi simple aura le courage de ne pas trop demander à Dieu. Il faut que je demande au Père ce qui me tient à cœur parce que je suis son enfant. Jésus lui-même l'a dit plus d'une fois : "Demandez et vous recevrez". Mais ce n'est qu'un premier niveau de la prière. Quand la prière s'approfondit, elle se simplifie ; de plus en plus elle accepte que Dieu soit ce qu'il est et qu'il se manifeste de la manière qui lui plaît. La demande demeure au cœur de la prière, mais elle est moins insistante et, surtout, elle s'accompagne de la conclusion que lui donne Jésus : "Cependant, que ta volonté soit faite".

     Terminer avec une prière de saint Augustin. C'était un grand croyant des premiers temps de l’Église. On a toujours beaucoup à recevoir des grands croyants de tous les temps. Saint Augustin disait ceci dans sa prière : "Mon Dieu, tu précèdes tous les temps passés du haut de ton éternité toujours présente, et tu dépasses tous les avenirs". (Avec Peter Knauer, Martin Buber, Philippe Ferlay, saint Augustin, HUvB).

 

17 avril 2011 - Dimanche des rameaux - Année A

Évangile selon saint Matthieu 26,14-27,66

     On vient de lire à quatre voix la lecture brève de la Passion de Jésus, la lecture brève qui commence par la comparution de Jésus devant Pilate, le gouverneur romain. Je vous dis un mot de tout ce qui précède dans la lecture intégrale de la Passion.

     Tout commence par la trahison de Judas. Judas qui va trouver les grands-prêtres et qui leur dit : "Que voulez-vous me donner ? Et moi vous montrerai où on peut trouver Jésus la nuit". Puis c'est le dernier repas de Jésus avec ses disciples. Pendant ce repas, Jésus annonce à ses disciples que l'un d'entre eux va le trahir. Il ne leur dit pas qui c'est. Au cours de ce repas, Jésus institue l'eucharistie. Mais sur le moment, les disciples ne le savent pas. En bénissant le pain, Jésus dit : "Ceci est mon corps, prenez et mangez". Et en bénissant la coupe de vin, Jésus dit : "Buvez-en tous, ceci est mon sang qui va être répandu pour la multitude en rémission des péchés".

     Puis saint Pierre promet à Jésus que jamais il ne va le renier, même si tous les autres l'abandonnaient. Et Jésus lui prédit que cette nuit même, avant le chant du coq, Pierre va proclamer, solennellement, qu'il ne connaît pas Jésus. Jésus et ses disciples vont passer la nuit à Gethsémani. Et là Jésus est accablé d'angoisse et de tristesse. Il prie le Père de lui épargner la Passion. Mais il ajoute : "Cependant pas comme je veux, mais comme tu veux". Pendant que Jésus est en prière, dans l'angoisse, ses disciples ont sombré dans le sommeil.

     Judas arrive alors avec toute une troupe d'homme en armes. Judas avait donné à ces hommes ce signe : "Celui que j'embrasserai, c'est lui, arrêtez-le". Pour les disciples, c'est la débandade. On emmène Jésus chez le grand-prêtre. Tout le sanhédrin est réuni. A un certain moment, le grand-prêtre dit à Jésus : "Je t'adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu". Jésus répond : "Tu l'as dit". Pour tous les Juifs qui sont là, c'est le blasphème. Il mérite la mort.

     Pendant ce temps, Pierre était dehors dans la cour. Et il se fait asticoter par une servante, puis par une deuxième servante, puis par tous ceux qui sont là. On le soupçonne d'être un partisan de Jésus. Alors Pierre se met à jurer : "Je ne connais pas cet homme". Et aussitôt un coq se met à chanter. Le matin arrive et on livre Jésus à Pilate, le gouverneur romain, qui seul avait le droit de mettre quelqu'un à mort. C'est le passage qu'on vient de lire à quatre voix.

     Après le texte qui a été lu, le texte intégral de la Passion décrit l'ensevelissement de Jésus par Joseph d'Arimathie et quelques femmes. Et enfin, par mesure de précaution, les Juifs mettent une garde à l'entrée du tombeau : il ne faudrait pas que les partisans de Jésus viennent enlever son corps et prétendre ensuite que Jésus est ressuscité.

     Il y a trois choses dans la vie : un temps pour l'action (le travail, la vie active), un temps pour la prière et un temps pour se laisser faire (quelque chose qui est hors de portée de notre action parce que nous n'avons pas prise sur les événements). La Passion de Jésus et sa mort, c'est le troisième temps : le temps de se laisser faire. Dans sa Passion et dans sa mort, le Seigneur Jésus a pris sur lui tous les péchés du monde comme s'ils étaient les siens, il a donc pris aussi les nôtres. Jésus est mort pour nous comme dit saint Paul.

     La mort de Jésus provient de l'humilité de Dieu. Dieu lui-même descend vers l'homme pour l'attirer à nouveau vers lui. La mort de Jésus, c'est l’œuvre d'un amour. Il est mort pour nous. La mort de Jésus n'est pas un hasard. Jésus est mort pour nos péchés, selon les Écritures. C'est saint Paul encore qui écrit cela. La mort de Jésus entre dans la logique de l'Ancien Testament, dans la logique de l'histoire de Dieu avec son peuple, avec l'humanité. Toutes les paroles de l'Ancien Testament s'accomplissent dans la Passion et la mort de Jésus. La mort de Jésus n'est pas un hasard. Mais pourtant personne ne s'était attendu à une fin du Messie sur une croix.

     La croix ne se comprend bien qu'à la lumière du matin de Pâques qui en révèle tout le sens, la croix ne se comprend bien qu'à la lumière de la Pentecôte quand la vie du Ressuscité est intériorisée par le croyant, quand le croyant reçoit ainsi accès à la connaissance du mystère de la croix.

     La mort de Jésus est une contrainte. Notre mort est une contrainte, mais c'est aussi un événement spirituel. Dans sa mort, Jésus rend sa vie à son donateur. Jésus nous invite à faire comme lui, à faire de notre mort, un jour, une offrande parfaite entre les mains du Père. (Avec Benoît XVI, Marius Reiser, Joseph-Marie Verlinde, AvS, HUvB).

 

24 avril 2011 - Dimanche de Pâques - Année A

Évangile selon saint Jean 20,1-9

     La première au tombeau de Jésus le matin de Pâques, c'est Marie-Madeleine. Les autres sont moins pressés. Le tombeau de Jésus est ouvert, ce n'est pas normal. L'évangile ne dit pas que Marie-Madeleine est entrée dans le tombeau pour constater l'absence du corps de Jésus. Marie-Madeleine constate que le tombeau est ouvert, elle court trouver les apôtres. Pierre et Jean se mettent à courir, eux aussi, pour aller au tombeau. Et ils constatent par eux-mêmes ce que Marie-Madeleine leur a dit : le tombeau est ouvert et puis le corps de Jésus n'est plus là. Notre évangile de ce jour de Pâques s'arrête là : "Les disciples n'avaient pas encore compris que, d'après les Écritures, Jésus devait ressusciter d'entre les morts".

     Comme toujours, il y a un certain développement dans notre compréhension des mystères de Dieu. Jésus ne dit pas tout, tout de suite. Jésus ressuscité ne se montre pas tout de suite. Et quand il le fera, ce sera tout d'abord à quelques disciples seulement : quelques hommes et quelques femmes, avant de se montrer un jour à cinq cents frères à la fois, selon saint Paul.

     Aucun des évangélistes ne décrit la résurrection de Jésus elle-même. La résurrection de Jésus, c'est un processus qui s'est déroulé dans le secret entre Jésus et le Père, un processus qui échappe à l'expérience humaine.

     Si le tombeau de Jésus est vide, cela ne suffit pas à prouver sa résurrection. Mais quand même, il était nécessaire que le tombeau soit vide pour qu'on puisse croire en la résurrection de Jésus. L'annonce de sa résurrection aurait été absolument impossible si on avait pu faire référence au cadavre qui se trouvait dans le sépulcre.

     Jésus n'est pas revenu à une vie humaine normale, une vie humaine dans ce monde, comme c'était arrivé à Lazare et aux autres morts ressuscités par Jésus. Que Jésus soit ressuscité, cela veut dire qu'il est sorti vers une vie différente, vers une vie nouvelle, vers l'immensité de Dieu. Il est entré dans la vie éternelle de Dieu. La résurrection est une œuvre de la puissance créatrice du Père qui arrache l'humanité de Jésus au pouvoir de la mort, qui arrache au pouvoir de la mort l'humanité de Jésus et la nôtre. Et c'est en partant de la vie éternelle de Dieu où il est entré par la résurrection, c'est de là que Jésus s'est manifesté à ses disciples, hommes et femmes.

     Une théologienne protestante d'aujourd'hui ose dire, elle après d'autres, que Marie, la Mère de Jésus, a vraisemblablement été de celles qui, les premières, ont vu Jésus vivant après sa mort. Et maintenant, après la résurrection du Seigneur Jésus, la rédemption s'étend à tous les hommes. Il faut le temps, l'étendue, l'immensité, le mûrissement.

     Le Père Manaranche raconte ce qui est arrivé un dimanche après-midi à un frère jésuite coadjuteur, qui était le frère linger de sa communauté de Lyon. Ce frère était parti faire une promenade en ville. Il portait toujours la soutane pour sortir. En revenant à la résidence des jésuites, le frère s'était fait accoster par un homme qui lui avait demandé à brûle-pourpoint : "Vous croyez en Dieu, vous ?" Le frère lui avait répondu : "Cela ne se voit pas, non ?" L'autre alors avait répliqué d'une manière qui se voulait cinglante : "Eh bien moi, je n'y crois pas !" Et le frère lui avait rétorqué : "Eh bien tant pis pour vous !" C'était du tac au tac. Le frère n'avait pas sa langue dans sa poche. C'était un frère d'origine grecque. En rentrant à la maison, il a raconté aux autres son petit dialogue avec l'incroyant.

     La réplique du frère est amusante : "Tu n'es pas croyant, tant pis pour toi !" Ce n’était peut-être pas très chrétien. Mais il s’était senti agressé par l'incroyant, alors il lui avait répondu sur le même ton : "Tant pis pour toi !" Intérieurement et silencieusement, il pouvait penser : "Tu n'es pas croyant, c'est dommage. Il te manque quelque chose d'essentiel. Il te manque l'essentiel". Et il a pu le prendre dans sa prière. Il aurait pu prier en s'inspirant du P. Zovko : "Seigneur, bénis tous ceux que j'ai rencontrés aujourd'hui. Remplis leur cœur de paix, de joie et d'amour. Donne une grande joie et des bénédictions à tous ceux qui parlent mal de toi, à tous ceux qui parlent mal de moi, à tous ceux qui parfois te haïssent ou pensent que tu n'existes pas. Seigneur, je te prie, bénis-les tous. Je leur pardonne. Pardonne-moi aussi, Seigneur". (Avec Boris Bobrinskoy, Benoît XVI, Michel Rondet, Lytta Basset, André Manaranche, Jozo Zovko, AvS).

 

1er mai 2011 - 2e Dimanche de Pâques - Année A

Évangile selon saint Jean 20,19-31

     L'évangile de saint Jean nous raconte à sa manière ce qui s'est passé le jour de la résurrection de Jésus. Il y a d'abord, de grand matin, Marie-Madeleine au tombeau de Jésus. Elle trouve le tombeau ouvert, alors elle court tout de suite avertir les apôtres. Pierre et Jean courent au tombeau et ils constatent simplement ce que Marie-Madeleine leur a dit : le tombeau est ouvert et le corps de Jésus n'est plus là.

     Puis deuxième scène du jour de Pâques selon saint Jean : Jésus apparaît à Marie-Madeleine toute seule qui était restée près du tombeau. Troisième scène du jour de Pâques : le soir, Jésus apparaît à ses disciples réunis en un même lieu. Tous les apôtres sont là sauf Thomas. Quand Thomas rejoint le groupe des apôtres et qu'on lui annonce que Jésus est venu leur rendre visite le soir de Pâques, Thomas ne peut pas y croire.

     Huit jours plus tard, tous les apôtres sont toujours réunis dans une maison, Thomas aussi est là. C'est l'heure du repas. Les fenêtres sont barrées et les portes aussi. Tout d'un coup Jésus est là. Tous se lèvent et s'empressent vers Jésus. Le seul qui reste un peu loin, embarrassé, c'est Thomas. Il s'est mis à genoux près de la table, mais il n'ose pas avancer. On dirait même qu'il essaie de se cacher un peu derrière le coin de la table. Et Jésus l'appelle : "Thomas, viens ici". Et Thomas n'ose pas bouger. Alors Jésus s'approche un peu et il lui dit une deuxième fois : "Viens ici, Thomas". La voix de Jésus est plus pressante que la première fois. Thomas se lève tout gêné, tout petit, tout penaud, et il va vers Jésus. Et Jésus s'écrie : "Voilà celui qui ne croit pas s'il ne voit pas!" Mais dans la voix de Jésus, il y a un sourire de pardon. Thomas s'en rend compte et il ose alors regarder Jésus. "Viens ici tout près", lui dit Jésus. Regarde, mets un doigt s'il ne te suffit pas de regarder mes blessures". Jésus a présenté ses mains et il a ouvert son vêtement pour découvrir la plaie de son côté. Thomas tremble, il regarde, mais il n'ose pas toucher. Il voudrait dire quelque chose, mais les mots ne sortent pas. Jésus lui dit alors avec douceur : "Donne-moi ta main, Thomas". Et Jésus lui prend la main droite et lui fait toucher ses plaies. "Ne sois pas incrédule, sois croyant". Thomas est à genoux. Il arrive à dire quelques mots quand même : "Mon Seigneur et mon Dieu". Il ne sait rien dire d'autre. Jésus lui pardonne en lui mettant la main droite sur la tête : "Thomas ! Thomas ! Maintenant tu crois parce que tu as vu. Mais heureux ceux qui croient en moi sans avoir vu". Et Jésus fait asseoir tout le monde pour continuer le repas avec ses disciples. Mais plus personne n'a faim. La joie les a rassasiés.

     Le Seigneur Jésus est aussi puissant aujourd'hui qu'autrefois. Il se révèle toujours lui-même autant qu'il est nécessaire pour que notre foi soit vivante et ardente. Mais il faut un minimum d'attention à ses visites, à son passage. Le Seigneur Jésus est prêt à recevoir tous les hommes, il est prêt à recevoir tous ceux que le Père lui donne, parce que tous viennent du Père. Quand on est dans la lumière, il est facile de croire. Ce qui est plus difficile, c'est de savoir que le Seigneur Jésus se trouve aussi en toute obscurité. Thomas a commencé par l'obscurité : c'était difficile.

     Aujourd'hui saint Thomas nous apprend à prier : "Mon Seigneur et mon Dieu !" Thomas n'a pas pu en dire plus. On peut penser que ce n'était pas que des mots. Il y avait là toute une demande de pardon, de confiance et de foi. Les saints nous disent : "Il ne faut pas prier seulement par devoir. Il faut mettre de l'amour dans ce qu'on dit"... "Mon Seigneur et mon Dieu !", comme Thomas à genoux devant Jésus, et tout tremblant. En disant ces quelques mots, Thomas était comblé au-delà de toute espérance. Le salut de l'homme, c'est la communion avec Dieu. Thomas s'est senti accueilli tout entier par une présence infinie. Ce fut l'expérience aussi de tous les apôtres réunis ce soir-là.

      L'un de nos Pères dans la foi (il y a très longtemps) disait : "L'âme ne peut se reposer que dans l'infini". Et l'infini est toujours là. C'est le Ressuscité qui a promis à ses apôtres : "Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde". Il veut rester concrètement présent à son Église et à chaque croyant, tous les jours, jusqu'à la fin du monde. (Avec C.A. Ames, Benoît XVI, saint Grégoire de Nysse, AvS, HUvB).

 

8 mai 2011 - 3e Dimanche de Pâques - Année A

Évangile selon saint Luc 24,13-35

     Deux hommes entre deux âges - le plus vieux peut avoir trente-cinq ans - marchent rapidement sur une route sinueuse en tournant le dos à Jérusalem. Ils parlent tout en marchant. "Je crois qu'on a raison de partir. J'ai une famille, toi aussi. Les chefs du temple veulent vraiment en finir. Est-ce qu'ils ont raison ? Est-ce qu'ils ont tort ? Je n'en sais rien. Mais ce n'était pas prudent de rester à Jérusalem".

     Celui qui vient de parler, c'est Simon, l'autre s'appelle Cléophas. Et ils continuent à peser le pour et le contre. Les chefs du temple quand même, ils aiment Dieu, comme Israël tout entier depuis toujours. Et comme l'amour est lumière, l'amour ne se trompe pas. Oui mais, tuer Jésus, c'est quand même un crime. Et puis leur amour, est-ce que c'était vraiment de l'amour ? Qu'est-ce qu'ils ont fait avec l'argent du temple, avec l'argent consacré à Dieu ? Ils ont payé le traître, et maintenant ils paient des gardes au tombeau. Admettons que Jésus n'était qu'un prophète, mais est-il permis de tuer un innocent ? Est-ce que tu l'as vu commettre un des crimes dont on l'a accusé ? Non, mais Jésus a quand même fait une erreur. Il aurait dû manifester sa puissance du haut de la croix. Il devait relever le défi et descendre de la croix. L'autre disciple : Il a fait plus que ça. Il est ressuscité. L'autre : Mais est-ce que c'est vrai ? Ressuscité comment ? Avec son seul esprit ou avec son esprit et avec son corps ? ... Notre pauvre Maître ! Et les deux se taisent pendant un bout de temps.

     Et Jésus les rejoint comme un voyageur pauvre et pressé, et il leur demande : De qui parliez-vous ? J'ai entendu des bribes de votre conversation. Qui a été tué ? Les deux disciples ne reconnaissent pas Jésus. Ils lui demandent : Tu es d'ailleurs ? Tu ne t'es pas arrêté à Jérusalem ? Vu tes vêtements poussiéreux et tes sandales, tu dois venir de loin. Jésus : Je viens de très loin. Les deux : Tu dois être fatigué alors, et tu vas loin ? Jésus : Très loin. Les deux : Tu fais du commerce ? Jésus : Je dois acheter une quantité de troupeaux pour un grand seigneur. Je dois faire le tour du monde pour choisir des brebis et des agneaux. Les deux : Ça doit être difficile. Et tu ne t'es pas arrêté à Jérusalem ? Jésus : Pourquoi vous me demandez ça ? Les deux : Tu es bien le seul qui semble ignorer ce qui s'est passé. Jésus : Quoi ? Les deux : Tu viens de loin et c'est sans doute pour ça que tu ne sais pas. Mais à ton accent on devine que tu es de Galilée. Alors tu dois bien savoir, si tu es Juif, que depuis trois ans dans notre patrie un grand prophète s'est levé : Jésus de Nazareth. Il allait dans tout le pays en prêchant. Et il se disait le Messie et il faisait des miracles, beaucoup de miracles. Tu comprends ? Tu es Juif ? Jésus : Je suis premier-né et consacré au Seigneur. Les deux : Alors tu connais notre religion ? Jésus : Je connais tout : les préceptes et les usages, et tout le reste. Les deux : Alors tu sais qu'Israël a eu la promesse d'un Messie : ce serait un roi puissant qui aurait rassemblé tout Israël. Mais lui, ce n'était pas ça. Le voyageur : Comment donc ? Les deux : Lui, il ne cherchait aucun pouvoir terrestre. Mais c'était d'un royaume spirituel qu'il se disait roi. Pour dire vrai, il n'avait pas l'étoffe d'un roi, car il ne voulait que douceur et pardon. Et comment dominer avec des armes pareilles ? Jésus : Et alors ? Les deux : Alors les chefs des prêtres et les anciens d'Israël l'ont pris, ils l'ont jugé digne de mort ; mais en fait pour des fautes qui n'étaient pas vraies. Sa faute, c'était d'être trop bon et trop sévère. Jésus : Comment ça ? Les deux : Il était trop sévère en disant leurs quatre vérités aux chefs d'Israël, et trop bon pour ne pas faire contre eux des miracles qui les auraient foudroyés. Jésus : Il était sévère comme Jean-Baptiste ? Les deux : On ne peut pas le dire. Il faisait de durs reproches aux scribes et aux pharisiens surtout dans les derniers temps. Mais si quelqu'un était pécheur et se repentait, et s'il voyait dans le cœur un vrai repentir - car il lisait dans les cœurs mieux qu'un scribe dans le texte - , il était plus doux qu'une mère. Jésus : Et Rome a permis qu'on tue un innocent ? Les deux : Pilate l'a condamné. Mais il ne voulait pas. Alors ils l'ont menacé de l'accuser auprès de César et il a eu peur. Et maintenant nous sommes très humiliés. Moi, je suis Cléophas, et lui, c'est Simon. Nous sommes tous les deux d'Emmaüs, nous étions disciples du prophète. Jésus : Et maintenant vous ne l'êtes plus ? Les deux : Nous espérions que ce serait lui qui libérerait Israël, et qu'il ferait un prodige pour vaincre. Maintenant c'est fini. Il disait : Venez au royaume. Mais il ne nous a pas donné le royaume. Il a dit aussi : Le troisième jour, je ressusciterai. Mais maintenant on est le troisième jour en fin d'après-midi et il n'est pas ressuscité. Il y a des femmes qui ont dit qu'il était ressuscité. Mais nous, on ne l'a pas vu. Des femmes ! Qui est-ce qui va se fier à elles ? Deux de chez nous, deux chefs, sont allés au tombeau. Il l'ont trouvé vide comme les femmes l'avaient dit, mais lui, ils ne l'ont pas vu, ni là ni ailleurs. C'est une grande misère, on ne sait plus ce qu'il faut penser.

     Jésus : Comme vous êtes sots et lents à comprendre ! Comme vous êtes lents à croire aux paroles des prophètes ! L'erreur d'Israël, c'est d'avoir mal interprété la royauté du Messie. Aucune royauté de ce monde n'est éternelle. Même les pharaons d’Égypte ne sont pas éternels. En Israël se trouve la semence de Dieu. Mais la royauté du Messie n'est pas limitée au petit territoire d'Israël. La royauté du Messie s'étend du nord au midi, de l'orient à l'occident, partout où il y a des hommes. Un royaume humain, c'est par l'oppression qu'il est royaume. Le royaume surhumain, c'est par l'amour qu'il règne. Et ce royaume surhumain est illimité parce que l'amour est aimé, ou s'il n'est pas aimé, on le tourne en dérision. Et Dieu, qui est infini, veut des moyens qui soient comme lui. Il veut ce qui n'est pas fini parce qu'il est éternel. La royauté du Messie, c'est la royauté que la bonté éternelle accorde aux pauvres hommes pour leur donner honneur et joie. Est-ce que les Écritures n'ont pas dit que c'est par son holocauste que le Messie sauverait l'homme pécheur ? Et Jonas aussi l'a annoncé, Jonas qui pendant trois jours avait été englouti dans le ventre de la baleine et qui en avait été expulsé le troisième jour. Vous allez me dire : Comment il est ressuscité ? Je réponds : Il est ressuscité avec son vrai corps et avec son esprit divin. Rappelez-vous que Jean-Baptiste parlait de lui comme de l'agneau : c'est par le sang de l'agneau que les premiers-nés d'Israël furent sauvés en Égypte. Rappelez-vous tout cela. Rappelez-vous qu'il aurait été contraire à la mission du Messie, il aurait été contraire à sa miséricorde et à sa mission de punir du haut de la croix ceux qui l'y avaient cloué. Il était toujours le Sauveur même quand il était crucifié et méprisé. Maintenant il est ressuscité. Il a tout accompli. Il était glorieux avant son incarnation. Il est trois fois glorieux maintenant. Après s'être anéanti dans un corps d'homme pendant tant d'années, il s'est immolé lui-même en mourant sur une croix pour accomplir la volonté de Dieu. Maintenant il monte au ciel avec son corps glorifié. Et plus que jamais il appelle avec amour et autorité toutes les tribus du monde ; comme l'ont vu et prévu les prophètes d'Israël, tous les peuples de la terre viendront au Sauveur. Les couleurs de peau n'auront plus aucune importance, il y aura un peuple illimité, resplendissant et pur, une langue unique, un seul amour.

     Et le voyageur continue : On arrive à Emmaüs. Moi, je vais plus loin. J'ai encore beaucoup de chemin à faire. Les deux disciples : Tu es plus instruit qu'un rabbi. Nous voudrions encore t'entendre parler. Nous sommes troublés par la tempête de la haine d'Israël. Veux-tu que nous restions avec toi ? Tu pourrais compléter l'instruction du Maître qui nous a été enlevé. Jésus : Vous n'arrivez pas à croire sans nuage. Ce n'est pas de votre faute. Après le sang, il manque encore le feu. Ensuite vous croirez, car vous comprendrez. Adieu ! Les deux : Seigneur, le soir approche. Tu es fatigué. Reste avec nous. Tu nous parleras de Dieu pendant que nous partagerons le pain et le sel. - Jésus entre et on le sert. On se met à table, et les deux disciples demandent au voyageur de bénir la nourriture. Jésus se lève, il tient le pain dans ses mains, il rend grâce pour la nourriture et il s'assied. Il rompt le pain et il en donne à ses deux hôtes. En le faisant, il se révèle pour ce qu'il est : le Ressuscité. Les deux le reconnaissent, ils se mettent à genoux. Mais quand ils osent relever leur visage, il ne reste de lui que le pain rompu. Ils le prennent et le baisent. Chacun prend son morceau, il l'enveloppe dans un linge et le met comme une relique sur sa poitrine. Ils pleurent en disant : C'était lui ! Et nous ne le reconnaissions pas, et pourtant ne sentais-tu pas que ton cœur brûlait dans ta poitrine pendant qu'il nous parlait et nous expliquait les Écritures ? L'autre répond : Je ne sens plus la fatigue, ni la faim. Allons le dire à ceux de Jésus, à Jérusalem. Nous arriverons en pleine nuit, mais si Lui le veut, il nous donnera la manière de passer les portes de la ville. S'il a ouvert les portes de la mort, il pourra bien aussi ouvrir les portes des murs ! Et dans le couchant entièrement pourpre, ils s'en vont vers Jérusalem, le cœur en fête.

     Pour les deux disciples, Jésus était là et ils ne le savaient pas. L'au-delà n'était plus l'au-delà. L'au-delà est là, il est au milieu de nous. Dans son dernier livre, le tome 2 de "Jésus de Nazareth", Benoît XVI donne une définition du chrétien : "Être chrétien signifie essentiellement avoir foi dans le Ressuscité, c'est-à-dire croire que Jésus est vraiment ressuscité. Tout le reste découle de là".

 

15 mai 2011 - 4e Dimanche de Pâques - Année A

Évangile selon saint Jean 10,1-10

     Chaque année, le quatrième dimanche de Pâques, nous lisons un passage du chapitre 10e de l'évangile de saint Jean. Ce chapitre, nos bibles lui donnent comme titre : "Le bon Pasteur". C'est à la suite d'une discussion serrée et sévère de Jésus avec les pharisiens. Et en conclusion de cette discussion, Jésus dit aux pharisiens : "Si vous étiez aveugles, vous n'auriez pas de péché. Mais vous dites : Nous voyons ! Alors votre péché demeure". La suite, c'est le passage de l'évangile sur le bon Pasteur que je viens de lire.

     Dans un premier temps et d'une manière indirecte, Jésus dit aux pharisiens qu'ils sont comme des voleurs et des brigands dans la bergerie de Dieu. Le vrai pasteur des brebis, c'est Jésus. Les brebis écoutent sa voix, ses brebis reconnaissent sa voix, il appelle ses brebis une à une et il les mène dehors. Il marche devant elle et les brebis le suivent. Si un étranger veut jouer au berger, les brebis ne vont pas le suivre, elles vont le fuir au contraire parce qu'elles ne reconnaissent pas sa voix. Lui, Jésus, il est venu pour que les hommes aient la vie, et la vie en abondance.

     Pourquoi le Père a-t-il ressuscité le Fils ? Il l'a ressuscité dans le but de nous ressusciter aussi. Et donc le sens de notre existence, c'est à partir de la résurrection de Jésus qu'il faut le comprendre. Depuis que le Seigneur Jésus est ressuscité, le sort de l'humanité est scellée... définitivement. L'homme ne peut plus se conduire comme un être purement terrestre, temporel, transitoire. Et si le pécheur se croit assez fort, assez malin, pour s'arroger le droit de disposer de lui-même dans le temps, le droit de faire n'importe quoi, comme il lui plaît, le résurrection du Fils l'avertit que la puissance de Dieu disposera de lui dans l'éternité et qu'elle en a déjà disposé.

     Quand l'homme se heurte à sa limite inéluctable, la mort, alors intervient la puissance incontournable de Dieu et son jugement. Les limites de notre existence s'effacent par la résurrection. Les limites de notre existence s'effacent par la puissance de Dieu, la puissance de Dieu qui se révèle pleinement dans notre totale impuissance. Le pouvoir que nous avons de façonner notre existence en quelque sorte est quelque chose de tout à fait temporel et transitoire. Parce que Dieu nous a fait don de la liberté, nous pouvons nous donner l'illusion de disposer nous-mêmes de notre existence. En fait le Père dispose de nous en raison de la résurrection du Fils.

     Dans l'Ancien Testament, presque jusqu'à la fin, on ne savait pas très bien ce que Dieu ferait de l'homme qui sombre dans la mort. La résurrection du Seigneur Jésus a mis en route un mouvement irréversible vers le Père, un mouvement qui nous "condamne" à la résurrection, qui nous "condamne", si on peut dire. C'est saint Paul qui dit cela aussi : "Dieu - c'est-à-dire le Père - qui a ressuscité le Seigneur Jésus nous ressuscitera nous aussi par sa puissance".

     "Je suis venu pour que les hommes aient la vie", nous dit Jésus dans notre évangile d'aujourd'hui. On pourrait comprendre comme ceci ces paroles de Jésus : Je suis venu dans le monde pour faire découvrir aux hommes le sens de leur vie. Mais est-ce que les hommes se posent la question du sens de leur vie ? Un philosophe d'aujourd'hui, qui est aussi critique littéraire dans un grand journal parisien, écrit ceci : "Il est impossible à l'homme d'aujourd'hui, en Europe, assuré de lui-même, puissant comme jamais, ... il est impossible à cet homme de vivre pour rien, sans s'interroger sur le pourquoi et le comment de sa vie, comme s'il était une toute petite parenthèse dans un monde absurde. Il n'est pas prêt à faire le deuil du sens de sa vie".

     Et c'est l'Esprit Saint qui donne aux hommes l'aptitude à pressentir l'invisible : l'invisible, c'est-à-dire le monde invisible et le Dieu invisible. C'est l'Esprit Saint qui nous entrouvre les portes de l'invisible, et si ces portes se referment, c'est notre faute, pas la sienne. "Quand l'Esprit Saint viendra, nous dit Jésus, il vous rappellera tout ce que je vous ai dit". Il vous rappellera, c'est-à-dire il éclairera votre esprit. Parce que ça ne servirait pas à grand-chose de se rappeler les paroles de l'évangile si on n'en comprend pas l'esprit. Pour notre foi chrétienne, c'est l'Esprit Saint qui est le véritable auteur de l'évangile. Mais nous croyons aussi que c'est l'Esprit Saint qui est le seul commentateur autorisé des Écritures : l'Esprit Saint commente l'évangile au fond des cœurs et des intelligences des fils de Dieu.

     Vous vous souvenez que, dans une première conclusion de l'évangile de saint Jean, il est dit que Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d'autres miracles qui ne sont pas mis par écrit dans ce livre. L'évangile ne dit pas tout. L'Esprit Saint doit le commenter et le compléter. Et puis il y a des choses sur lesquelles Dieu maintient un silence divin que nous devons respecter. (Avec Damien Le Guay, Denis Tillinac, AvS, HUvB).

 

22 mai 2011 - 5e Dimanche de Pâques - Année A

Évangile selon saint Jean 14,1-12

     Aujourd'hui et dimanche prochain nous lisons des passages du discours de Jésus après la cène : son discours d'adieu. Nous sommes là au cœur de l'évangile de saint Jean, un des sommets de toute la révélation biblique. A la fin du dernier repas de Jésus avec ses disciples, Judas était sorti. Et Jésus sait pourquoi Judas est sorti. La machine de mort est en route. Ses disciples ne le savent pas. Jésus dit alors à ses disciples : Je ne suis plus avec vous que pour peu de temps. Et là où je vais, vous ne pouvez pas venir maintenant. Alors les disciples sont inquiets. Ils ne comprennent pas.

     C'est ici que commence l'évangile que je viens de lire : "Que votre cœur cesse de se troubler. Vous devez croire en Dieu et croire aussi en moi". Et Jésus explique alors pourquoi il s'en va : "Je pars pour vous préparer une place dans la maison de mon Père". Quand Jésus parle de Dieu, il parle du Père, du Père invisible. Mais cette réponse de Jésus n'est pas claire du tout pour les disciples. Il y en a un qui dit à Jésus : "On ne sait toujours pas où tu vas. Et donc on ne connaît pas non plus le chemin pour te retrouver". Pas une seule fois ici, Jésus ne parle de sa mort ; il dit : "Je vais vers le Père". C'est très mystérieux pour les disciples.

     Et tout ce que Jésus ajoute, c'est toujours aussi mystérieux. Par exemple : "Celui qui m'a vu a vu le Père". Et encore : "Je suis dans le Père et le Père et en en moi". Qu'est-ce que ça veut dire ? Alors on entend le cri du cœur d'un disciple : "Montre-nous le Père et cela nous suffit". Jésus sait bien que c'est difficile à comprendre pour ses disciples. Alors il ajoute : Souvenez-vous de tous les miracles que j'ai faits sous vos yeux. Ça, pour vous, c'était du concret, c'était du réel. Alors ce que je vous dis maintenant, c'est aussi du concret, du réel : le Père et la maison du Père, le Père qui est en moi et moi dans le Père. Un jour vous comprendrez. Oui, mais ! Pourquoi ne pas comprendre tout de suite. Pourquoi nous faire attendre ? C'est l'apôtre Philippe qui demande à Jésus : Montre-nous le Père".

     Les saints et les théologiens de l’Église nous disent ici : celui qui veut toucher la vérité a déjà été touché par la grâce de Dieu. Mais sur le moment, il ne sait pas nécessairement qu'il a été touché par Dieu. On ne peut pas acquérir la foi par soi-même. La foi, c'est le don invisible de la force vivante de Dieu. Jésus promet aux siens qu'après son départ il va revenir les visiter. Comment ? Par l'Esprit Saint et par l'eucharistie. Les disciples ne comprennent pas tout de suite ce que Jésus leur dit. Personne n'arrive à la foi par la seule discussion, bien que la foi puisse très bien se défendre selon la raison. Mais la foi chrétienne est plus riche que toute raison. Si on s'enferme dans sa raison, on n'a plus aucun espace en soi pour recevoir Dieu et la foi en Dieu.

     L'Esprit Saint peut nous ouvrir les yeux et l'intelligence par différents moyens, qui sont les moyens de Dieu : une rencontre humaine, une lecture, un bouleversement intérieur. Notre cœur s'ouvre et nous découvrons Dieu. La condition première pour recevoir l'Esprit Saint, c'est de vouloir nous repentir, c'est de vouloir nous vider de tout ce qui en nous est étranger à Dieu, c'est de vouloir nous vider de toutes les impuretés qui ne peuvent entrer dans le royaume des cieux. Quelles impuretés ? Saint Paul en énumère quelques-unes : l'orgueil, la haine, la jalousie, et tout ce qui ne vient pas de Dieu.

     Les apôtres sont perplexes en entendant parler Jésus. Il va vers le Père. Alors, montre-nous le Père. Et Jésus répond : "Qui m'a vu a vu le Père". Il y a de quoi être perplexe. Les apparitions de Lourdes dépassent notre entendement et pourtant elles existent. Comment alors prendre possession personnellement du message chrétien ? Au début, quand on est jeune, il est normal qu'on reçoive tout de l’Église, de ses parents, des enseignants, d'une manière passive si on peut dire. Pour que la foi chrétienne devienne l'essentiel de la vie, il faut l'assumer un jour personnellement. Un jour, c'est-à-dire à l’adolescence puis à l'âge adulte, pendant toute une tranche de sa vie, et même durant toute sa vie... Pour y trouver le sens de son existence. Chacun doit découvrir par soi-même. Il y a là tout un cheminement, tout un chemin. Si on ne prend pas la peine de faire cet effort, la foi chrétienne restera toujours un peu à la surface, elle semblera toujours manquer un peu ou beaucoup de solidité, de consistance et de sérieux. Est-ce que la recherche religieuse est au centre de ma vie ?

     Il y a notre histoire personnelle, il y a aussi l'histoire de toute l'humanité, il y a l'histoire d'Israël telle que nous la connaissons par la Bible essentiellement. Toute l'histoire d'Israël, au fond, c'est une éducation de toute l'humanité, c'est une initiation progressive à la vérité de Dieu. C'est une réponse à la question de Philippe : "Montre-nous le Père". (Avec Boris Bobrinskoy, Marcel Légaut, François Varillon, Philippe Maxence, AvS, HUvB).

 

29 mai 2011 – 6e Dimanche de Pâques – Année A

Évangile selon saint Jean 14,15-21

     Comme dimanche dernier nous sommes dans le discours d’adieu de Jésus à ses disciples, au cours du dernier repas de Jésus avec les siens. Il est question de garder les commandements de Jésus, de garder sa parole, de garder toute la révélation qu’il est venu apporter aux hommes. Si on garde les commandements de Jésus, on sera uni à lui. Et si on est uni à lui, on sera aussi en communion avec le Père, le Dieu invisible. "Si quelqu’un m’aime, dit Jésus, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera". Et puis "moi aussi je l’aimerai et je me manifesterai à lui".

     Dans un cérémonial ancien du baptême, à un certain moment, après la renonciation à Satan, le prêtre pose la question à celui qui va être baptisé : "Est-ce que tu veux t’unir au Christ ?" Et le futur baptisé répond : "Je veux m’unir à lui". Une deuxième fois le prêtre pose la question : "Est-ce que tu veux t’unir au Christ ?" Et si on veut être baptisé il faut répondre : "Je veux m’unir à lui". Et une troisième fois le prêtre pose la question : "Est-ce que tu veux t’unir au Christ ?""Je veux m’unir à lui". Le prêtre pose alors une nouvelle question : "Est-ce que tu t’es uni au Christ ?" Et celui qui doit être baptisé répond : "Je me suis uni au Christ". Dernière question : "Crois-tu en lui ?" Réponse : "Je crois en lui comme mon Roi et mon Dieu".

     Et puis dans notre évangile d’aujourd’hui Jésus annonce à ses disciples que le Père, le Dieu invisible, va leur donner son Esprit Saint. L’Esprit Saint qui sera pour toujours avec eux. Mais tout le monde n’est pas capable de recevoir l’Esprit Saint, c’est ce que Jésus ajoute : "Le monde est incapable de le recevoir, parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas". Mais pour Jésus, ses disciples vont connaître l’Esprit Saint. Pourquoi ? "Parce qu’il demeure auprès de vous et qu’il sera en vous". Pour les disciples, cela demeure très mystérieux pour le moment.

     Dans les commencements, si on avait demandé à l’apôtre saint Jean ce que c’est que de suivre le Christ, il aurait répondu : suivre le Christ, c’est demeurer auprès de lui, c’est recevoir chacune de ses paroles, c’est se laisser envoyer par lui, c’est lui demander des explications pour ce que je n’ai pas compris. Mais plus tard, un jour ou l’autre, très vite, la réponse de l’apôtre Jean aurait été différente. Suivre le Christ, c’est quoi ? Il aurait répondu : "L’amour du Seigneur est si grand que j’accepterai tout ce qu’il dira même si je ne le comprends pas. Ce que je porte en moi est à lui avant que cela ne m’appartienne".

     Les saints et les saintes de Dieu connaissent la proximité de Dieu. Et en même temps ils sont sans cesse rejetés dans la solitude. Ils sont des hommes et des femmes qui sont au courant de toutes les richesses de Dieu et ils doivent cependant vivre dans la pauvreté. Ils sont riches parce qu’ils ont pu jeter un coup d’œil sur la plénitude de la grâce de Dieu. Mais ensuite le trésor se ferme pour eux et ils pourraient souvent douter qu’ils aient sérieusement fait l’expérience de la richesse. Tous les saints et les saintes de Dieu ont connu des successions de présence de Dieu et d’obscurité. La vie de foi est obéissance à la vérité et à la volonté de Dieu.

     Jésus promet à ses disciples que le Père leur donnera son Esprit Saint. C’est la grâce de l’Esprit Saint qui nous met d’abord à genoux dans la prière et qui ensuite nous relève pour que, debout devant Dieu, nous puissions courir à sa rencontre. Il en va de la connaissance de Dieu comme de celle d’une personne humaine : on ne peut connaître quelqu’un que s’il se livre lui-même. Saint Paul le dit à sa manière : "Qui donc d’entre les hommes sait ce qui concerne l’homme sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ?" Et saint Paul ajoute, pour commenter l’évangile d’aujourd’hui : "De même nul ne connaît ce qui concerne Dieu sinon l’Esprit de Dieu" (1 Co 2,11). Dieu seul peut nous faire comprendre qui est Dieu. Il n’y a pas de connaissance de Dieu sans révélation.

     Se laisser conduire par Dieu, c’est essentiellement une attitude d’humilité, de simplicité de la foi. Seule cette attitude permet à Dieu de se communiquer, seule cette attitude accorde à la lumière de Dieu l’espace d’un cœur purifié. "Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu". (Alexandre Schmemann, Boris Bobrinskoy, Michel Salamolard, AvS, HUvB).

 

2 juin 2011 - Fête de l'Ascension - Année A (Premières communions)

Évangile selon saint Matthieu 28,16-20

     Cet évangile que je viens de lire, ce sont les dernières lignes de l'évangile selon saint Matthieu, les dernières paroles de Jésus à ses disciples avant de les quitter pour aller s'asseoir à la droite du Père, comme dit saint Paul et comme nous le disons aussi dans le credo. Qu'est-ce que cela veut dire : il est assis à la droite du Père, il est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant ? On ne doit pas s'imaginer un trône où le Père serait assis et un autre trône, à côté de lui, où serait assis le Seigneur Jésus. "Il est assis à la droite du Père" : c'est une manière symbolique de parler, c'est une manière imagée de parler pour dire que Jésus a le même rang, la même dignité, la même toute-puissance que Dieu, le Père invisible.

     Et parce que Jésus a la toute-puissance de Dieu, il peut dire à ses disciples qu'il les quitte pour toujours et qu'en même temps il sera toujours avec eux : "Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre". Et par ce pouvoir que Jésus possède, il a voulu aussi être présent dans l'hostie qui est consacrée au cours de la messe.

     Vous vous souvenez tous sans doute de cette anecdote qu'on trouve dans la vie de Marthe Robin. Chaque jour, le Père Finet allait porter la communion à Marthe Robin qui était alitée dans la ferme de ses parents, à la campagne. Un jour le Père Finet avait dû s'absenter et il avait demandé à un autre prêtre d'aller porter la communion à Marthe. Ce prêtre arrive chez Marthe et tous deux commencent par prier un peu ensemble. Tout d'un coup, Marthe dit au prêtre : "Jésus n'est pas là !". Alors le prêtre lui dit : "Mais si, j'ai une hostie, là, dans la custode, sur ma poitrine". Et puis le prêtre et Marthe Robin continuent à prier un peu. Une deuxième fois, Marthe Robin dit au prêtre : "Jésus n'est pas là !" Alors le prêtre ouvre la custode qu'il avait sur la poitrine. Il n'y a pas d'hostie ! : Ah! Il a oublié d'en prendre une ce matin.

     Qu'est-ce que cela veut dire ? Le prêtre était persuadé d'avoir une hostie dans la custode. Mais Marthe, qui était une grande amie de Dieu, savait que Jésus n'était pas là, autrement dit qu'il n'y avait pas d'hostie dans la custode du prêtre. Qu'est-ce que cela veut dire ? Marthe était une grande amie de Dieu et, par un don gratuit de Dieu, par une grâce de Dieu, du Seigneur Jésus, elle savait que la custode était vide. Elle "sentait" que Jésus n'était pas là. Cette petite anecdote de la vie de Marthe Robin est bien faite pour nous faire toucher comme du doigt la présence du Christ dans l'eucharistie, dans l'hostie consacrée. Le prêtre était persuadé d'avoir sur lui une hostie consacrée, Marthe savait que Jésus n'était pas là. Et c'est elle qui avait raison. Elle voyait l'invisible parce que Dieu était avec elle, parce que le Seigneur Jésus était avec elle. Et si le Seigneur Jésus était avec elle, c'est parce que elle-même était toujours avec le Seigneur Jésus. Et le Seigneur Jésus lui avait fait aussi ce cadeau de savoir qu'il n'était pas là, que la custode était vide. "Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde", dit Jésus, surtout dans l'eucharistie. C'est pourquoi Marthe Robin communiait tous les jours pour rester en contact avec le Seigneur Jésus.

     En 1912 - il y a quatre-vingt-dix-neuf ans - une maman arrive à une audience du pape Pie X (saint Pie X) avec son enfant de quatre ans. L'enfant s'approche du pape et tout naturellement et avec confiance il met ses mains sur les genoux du pape. Pie X demande : Quel âge as-tu ? C'est la maman qui répond : Il a quatre ans et, dans deux ans, j'espère qu'il fera sa première communion. Le pape regarde l'enfant droit dans les yeux et il demande à l'enfant : Qui reçoit-on dans la communion ? L'enfant : Jésus-Christ. Le pape : Et qui est Jésus-Christ ? L'enfant : Jésus-Christ, c'est Dieu. Alors le pape dit à la mère : Venez avec lui demain. Je lui donnerai moi-même la communion. L'enfant avait quatre ans et le pape était un saint : saint Pie X.

     Celui qui est de Dieu écoute volontiers la Parole de Dieu, c'est la parole de sa patrie, la parole de ses origines. Chaque être humain, chaque homme doit se sentir comme un élu. Il doit penser que Dieu a sur lui un dessein bien précis et il doit se mettre à la disposition de cette vue de Dieu sur lui. Qu'est-ce que Dieu attend de moi aujourd'hui ? Qu'est-ce que Dieu attend de moi demain et tous les jours de ma vie ? C'est une question qu'il faut toujours poser à Dieu, chaque jour, et aussi chaque fois qu'on communie. Qu'est-ce que Dieu attend de moi aujourd'hui ? Et quand on reçoit le Seigneur Jésus dans la communion, on reçoit aussi en même temps le Père et l'Esprit Saint.

     Je lisais ces jours-ci les Mémoires de l'exorciste du diocèse de Rome, le Père Gabriel Amorth. Quelque part dans ce livre, il raconte que lorsqu'il prêche il dit toujours : Beaucoup de gens déclarent qu'ils sont croyants mais non pratiquants. Je leur réponds qu'ils sont bêtes. Car il est dit dans l'évangile : Ce n'est pas celui qui dit : "Seigneur!Seigneur !" qui entrera dans le royaume des cieux, mais celui qui agit et montre sa foi.

     Si vous ne devenez pas comme des enfants, nous dit Jésus, vous ne pouvez pas entrer dans le royaume de Dieu. C'est le moment d'y penser chaque fois qu'on participe à l'eucharistie. L'apôtre Thomas ne voulait pas croire sans avoir vu et touché. Et Jésus lui a dit, pour nous tous : Heureux ceux qui croient sans avoir vu. (Avec Marthe Robin, Nicolas Buttet, Gabriele Amorth, AvS, HUvB).

 

5 juin 2011 - 7e dimanche de  Pâques - Année A

Évangile selon saint Jean 17,1-11

     Chaque année, le septième dimanche de Pâques, nous lisons une partie du chapitre dix-septième de l'évangile de Jean. Moyennant quoi, en trois ans, nous lisons l'ensemble de ce chapitre. Tout ce chapitre dix-septième est une grande prière de Jésus, qui forme la conclusion du discours de Jésus après la Cène. Après cette grande prière de Jésus, c'est la Passion qui va commencer.

     Dans cette grande prière, Jésus jette un regard sur le passé : tout le but de sa vie a été de faire connaître le Père, le seul Dieu, le vrai Dieu. Et pourquoi faire connaître le Père aux hommes ? Pour que les hommes aient la vie en plénitude. "La vie éternelle, c'est de te connaître, toi, le seul Dieu, et de connaître celui que tu as envoyé, Jésus Christ". Le but de la vie de Jésus, c'est d'entraîner tous les hommes dans la connaissance du Père et dans l'amour du Père. Connaître et aimer, ça va ensemble pour Jésus.

     Pendant tout le temps de Pâques, pendant tout le temps pascal, tous les jours, dans la prière officielle de l’Église, nous célébrons la résurrection du Seigneur Jésus. Mais personne plus que le Père ne se réjouit de ce que le Fils soit ressuscité de la mort pour la vie éternelle. Pour l'homme terrestre, pour nous tous, rien n'est plus sûr que notre existence (nous sommes là et bien là) et, en même temps, rien n'est plus incompréhensible. Alors le Seigneur Jésus, le Fils, est sorti du Père pour nous dire que notre existence a un sens, pour nous révéler le Père, pour nous dire que le Père invite chez lui tous les humains parce qu’il les aime, pour nous montrer comment on aime le Père, parce que là est le bonheur pour tous les humains ; et lui, Jésus, le premier, aime le Père, il ne peut pas faire autrement que d'aimer le Père. Le Fils est venu pour nous expliquer que notre vie temporelle, notre vie terrestre est insérée dans le programme de Dieu. Et il faut consentir à ce programme. Dieu, le Père invisible, s'est révélé par son Fils, le Seigneur Jésus. Et Dieu se révèle toujours lui-même autant qu'il est nécessaire pour que notre foi soit vivante et ardente.

     Il existe un certain développement dans notre compréhension des mystères de Dieu, un approfondissement. Nos Pères dans la foi disaient : "Dans l'Ancien Testament, on s'adressait au Père et on pressentait le Fils (L'Ancien Testament annonçait un Messie). Le Nouveau Testament a révélé le Fils. Et maintenant l'Esprit Saint est révélé comme étant une personne". Il existe un certain développement dans notre compréhension des mystères de Dieu.

     Il y a en l'homme un besoin incoercible de voir le Père. C'est la prière un jour d'un des disciples de Jésus : "Montre-nous le Père" (Jn 14,8). Ce que nous sommes ? Nous sommes des hommes porteurs de l'Esprit (des pneumatophores) et des hommes porteurs du Christ (des christophores). Nous ne pouvons pas comprendre la Parole de Dieu, les paroles de Jésus sans l'aide de l'Esprit Saint. Et toute la Bible est une littérature voulue par Dieu pour nous dire quelque chose de son mystère.

     La foi, c'est quelque chose de personnel qui donne à l'existence humaine une sorte de solidité en Dieu. La foi, c'est quelque chose de personnel, mais en même temps la foi de l’Église, la foi de tout le peuple chrétien depuis deux mille ans est infiniment plus riche et plus éclairée que la foi de chacun des chrétiens. C'est pourquoi il est important de fréquenter l’Église et de fréquenter les chrétiens depuis les origines. Et pourtant on peut dire que Dieu n'est pas plus proche de l'homme croyant que de l'homme qui ne veut pas entendre parler de Dieu. Il faudra bien que cet homme sans Dieu découvre Dieu un jour.

     Toute l'histoire humaine est prise en charge par l'histoire du Christ. C'est la vie du Christ, la vie du Fils de Dieu qui donne son sens à toute l'histoire humaine. Mais le Christ n'impose pas ce sens à l'histoire humaine sans qu'elle y fasse attention. Au contraire, le Christ réclame de l'homme une volonté de présence, de participation. La véritable essence de l'homme, sa véritable nature se trouve en Dieu. (Saint Grégoire de Nazianze, Boris Bobrinskoy, Charles Delhez, Marcel Neusch, AvS, HUvB).

 

12 juin 2011 - Fête de la Pentecôte - Année A (Profession de foi et premières communions)

Évangile selon saint Jean 20,19-23

     Dans son discours d'adieu, Jésus avait promis à ses disciples qu'il leur enverrait son Esprit Saint. Les disciples se demandaient ce que Jésus voulait dire par là. Qu'est-ce que c'est que cet Esprit Saint ? Pour l'évangéliste saint Jean, dès le soir de Pâques, quand Jésus apparaît à ses disciples réunis, après leur avoir montré ses mains et son côté (ses mains qui avaient été percées par les clous et son côté qui avait été percé par la lance), il dit à ses disciples : "Recevez l'Esprit Sain t". Et en disant cela, Jésus avait soufflé sur eux.

     L'évangéliste saint Luc - qui est aussi l'auteur des Actes des apôtres - nous raconte une venue de l'Esprit Saint sur les disciples cinquante jours après Pâques, le jour de la Pentecôte. Là, il n'est pas question du souffle de Jésus, mais il y eut, venant du ciel, un bruit pareil à celui d'un violent coup de vent. Il y eut comme une sorte de feu qui se divisait en langues et qui se posa sur chacun des disciples. Alors tous furent remplis de l'Esprit Saint. L'Esprit Saint est invisible, comme le Père est invisible. Mais il se manifeste à la Pentecôte comme un vent violent, comme des langues de feu. Lors du baptême de Jésus, il avait manifesté sa présence sous la forme d'une colombe.

     Jésus avait promis à ses disciples qu'il leur enverrait l'Esprit Saint. Pour quoi faire, l'Esprit Saint ? On le voit dès le jour de la Pentecôte : l'Esprit Saint pousse saint Pierre à parler de Jésus, l'Esprit saint pousse saint Pierre intérieurement à parler de Jésus, l'Esprit lui donne la forcer et le courage de parler de Jésus, et aussi les mots qu'il faut pour parler de Jésus. Et que dit saint Pierre à propos de Jésus à tous les juifs qui s'étaient réunis ? Il leur dit que Jésus est vraiment ressuscité et qu'il faut que tout le monde croit en lui pour être sauvé.

     Jésus, on a pu le voir, l'entendre, le toucher pendant sa vie terrestre. Et ses disciples ont pu aussi le voir, l'entendre et le toucher après sa résurrection. L'Esprit Saint, lui, est insaisissable. Il est comme un feu, il est comme un vent violent ou comme un vent léger. Il est comme un feu à l'intérieur du cœur et comme une lumière dans l'intelligence. C'est pourquoi saint Paul dit que personne ne peut croire en Jésus sans l'Esprit Saint. Mais saint Paul dit aussi que l'homme a le pouvoir redoutable d'éteindre le feu. Il nous dit dans l'une de ses lettres : "N'éteignez pas l'Esprit". On peut se sentir poussé à croire en Jésus ressuscité, on peut se sentir poussé à croire en Dieu, le Père invisible, dont Jésus parlait toujours, mais on peut aussi faire la sourde oreille, et dire en quelque sorte à l'Esprit Saint : Laisse-moi tranquille, je ne veux pas m'occuper de Jésus ni de Dieu. Les évangiles nous disent quelque part que le péché contre l'Esprit est un péché impardonnable. L'homme a le pouvoir redoutable de fermer la porte à l'Esprit de Dieu, de faire le sourd, de faire comme s'il n'avait pas entendu.

     Jésus et le Père invisible sont toujours disposés à donner à tout homme leur Esprit Saint. C'est par l'Esprit Saint que nous pouvons croire vraiment. Et la première chose que l'Esprit Saint nous enseigne, c'est la prière. C'est quoi la prière ? La prière veut dire que nous nous sommes décidés pour Dieu. Celui qui prie vraiment est décidé à respecter Dieu, il est décidé à vivre en sa présence, il est décidé à se mettre à nu devant lui, il est décidé à l'implorer pour quelque chose. Mais cette décision humaine de se mettre à prier, c'est toujours la réponse à une décision de Dieu, Dieu qui est résolu à se révéler à l'homme, à lui être accessible, à exaucer ses prières.

     On peut dire que le mystère ultime de l’Église consiste à connaître l'Esprit Saint, à le recevoir, à être en communion avec lui. Mais qu'est-ce que cela veut dire : connaître l'Esprit saint, avoir l'Esprit Saint, être en lui ? L'Esprit Saint de Dieu transforme en joie tout ce qu'il touche. Parce que nous avons reçu l'Esprit de Dieu, notre vraie vie est cachée avec le Christ en Dieu, comme dit saint Paul, et dès maintenant nous participons au royaume éternel de Dieu.

     On sonne à la porte d'une maison. C'est monsieur qui va ouvrir. Le visiteur se présente : c'est pour un sondage. Avez-vous la foi ? Réponse du monsieur : J'en sais rien. Il faut demander à ma femme. C'est elle qui s'occupe de tout ça. - Et vous, vous êtes croyants ? Vous êtes chrétiens ? Pourquoi ? Et vous croyez en quoi ? Et à quoi ça vous engage ?

     Dans quelques instants, Lise va renouveler la profession de foi de son baptême et, avec elle, nous redisons notre foi comme tous les dimanches dans le credo, dans le Je crois en Dieu. Et tout à l'heure cinq enfants parmi nous vont communier pour la première fois. Pour eux tous, et aussi pour nous-mêmes qui les entourons, nous pouvons dire et redire : "Viens Esprit Saint, viens nous visiter, viens remplir de ta présence les cœurs que tu as créés". (Avec Alexandre Schmemann, AvS).

 

19 juin 2011 - Fête de la Sainte Trinité - Année A

Évangile selon saint Jean 3,16-18

     "Dieu a envoyé son Fils dans le monde". C'est qui "Dieu" dans ce passage de l'évangile ? C'est le Père, évidemment, puisqu'il a envoyé son Fils, son Fils unique. Le Père a envoyé son Fils dans le monde ; on pourrait dire : c'est Noël, c'est la naissance de Jésus. Le Père a donné son Fils au monde ; l’Écriture dit aussi qu'il a livré son Fils aux mains des pécheurs : on peut comprendre que c'est la Passion et la mort de Jésus. Et pourquoi tout ça ? La première ligne de l'évangile d'aujourd'hui le dit : c'est parce que Dieu aime le monde, il a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils.

     En cette fête de la Trinité, notre évangile ne parle pas de l'Esprit Saint. C'est la deuxième lecture d'aujourd'hui qui parle de l'Esprit Saint. Cette deuxième lecture, c'est la conclusion de la deuxième lettre de saint Paul aux chrétiens de Corinthe, en Grèce : "La grâce du Seigneur Jésus Christ, l'amour de Dieu (le Père invisible), la communion de l'Esprit Saint". Toute la Trinité est là.

     Les historiens, les exégètes, sont arrivés à déterminer que cette lettre a dû être écrite par saint Paul en l'an 55, donc une bonne vingtaine d'années après la mort de Jésus (et sa résurrection). Saint Paul, comme les douze apôtres de Jésus, é