II. Thèmes majeurs des œuvres d’Adrienne von Speyr I

 

 

LA VIE ET L’ŒUVRE D’ADRIENNE VON SPEYR (1902-1967)

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II

 

Thèmes majeurs

des œuvres d’Adrienne von Speyr I

 

Plan

 

1. Les mystères de la Passion du Christ

2. L’Esprit Saint et le Père dans les jours saints

3. Marie dans la tourmente des jours saints

4. La grâce de Pâques

5. L'eucharistie

6. Apprendre à prier

7. Le purgatoire (version 2022)

 

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1. LES MYSTÈRES DE LA PASSION DU CHRIST

 

Introduction

Le tome 3 des Œuvres posthumes d'Adrienne von Speyr (= AvS) : La croix et l'enfer, n'est pas encore paru en traduction française (Kreuz und Hölle. I. Die Passionen = Nachlasswerke 3. - 423 pages. - Désormais = NB 3). Les pages qui suivent voudraient en donner un certain aperçu.

Ce volume traite d'un des thèmes centraux de la théologie d'Adrienne von Speyr : la Passion du Christ avec surtout le samedi saint... Le samedi saint et le "gouffre sans fond du problème de l'enfer"... Le samedi saint, "centre mystérieux entre croix et résurrection, et donc au fond centre de toute la Révélation et de toute la théologie" (Introduction de Hans Urs von Balthasar [= HUvB] NB 3, p. 9-10).

De 1941 à sa mort en 1967 , chaque année, pendant la semaine sainte et souvent dès le temps du carême, Adrienne von Speyr a participé aux souffrances du Seigneur Jésus pendant sa Passion. Le Père Balthasar a pu assister à cet événement où se dévoilait un panorama de souffrances infiniment varié : angoisse, honte, opprobres, humiliations, abandon de Dieu et, bien sûr, une somme inépuisable de souffrances physiques.

Depuis le Moyen Age, un certain nombre de mystiques ont pu éprouver des parcelles de cette Passion, des aspects toujours très limités en comparaison de la vraie Passion. Pour Adrienne von Speyr, chaque année, la Passion se terminait le vendredi saint vers trois heures de l'après-midi par un état semblable à la mort. Et bientôt après commençait, pour durer jusqu'aux premières heures du dimanche de Pâques, la "descente aux enfers" dont Adrienne donnait chaque année de longues descriptions... "Descriptions toujours semblables et cependant toujours nouvelles qui cernaient de tous les côtés le mystère insondable"... Pareille expérience du samedi saint "semble bien être unique dans l'histoire de la théologie". (HUvB, AvS et sa mission théologique, p. 52-55).

Les premières années, le plus souvent, c'est après coup que le P. Balthasar mettait par écrit, de mémoire, ce qui avait été dit. Par la suite, le texte publié est la reproduction exacte des sténogrammes qu'il prenait lui-même pendant les scènes et les dictées. "Nulle part je n'ai complété, arrondi, omis. Le livre est chronique et document, c'est pourquoi il faut prendre son parti de certaines longueurs et de certaines répétitions. Certains passages paraîtront obscurs; c'est volontairement qu'ils n'ont pas été éclairés par des compléments" (NB 3, p. 12).

Le P. Balthasar recommande enfin de ne jamais séparer les descriptions de La croix et l'enfer de l'ensemble des œuvres d'Adrienne von Speyr. Toutes ses méditations bibliques et nombre de ses exposés sur différents thèmes de théologie et de spiritualité constituent avec La croix et l'enfer toute une théologie de la rédemption. "Plus on se plongera dans l’œuvre entière, plus son unité deviendra évidente" (NB 3, p. 14).

Patrick Catry

1941

 

Le jour des Rameaux commence pour Adrienne une souffrance nouvelle, inconnue et violente. "Un sentiment de nausée absolue, pour ainsi dire surnaturelle. Elle a le sentiment que c'est une participation à une autre souffrance. Il y avait là constamment le sentiment d'une 'présence',  d'une 'présence austère' qui est également exigeante... Pas menaçante, mais amicale". Et en même temps le sentiment d'être seule. "C'est comme si tous dormaient, on voudrait de temps en temps aller secouer les gens". Tout à la fois sentiment de présence et d'abandon. C'est comme si le Christ était tout près, "mais justement en tant qu'abandonné. C'est pourquoi on reste seule tout en participant à lui". Elle participe bien à la souffrance du Christ, mais seulement parce qu'il la fait participer, qu'il lui donne quelque chose du tout. Mais tout d'abord il porte bien tout, tout seul.

 

Mercredi saint. "Elle a eu une très mauvaise nuit"... "Souffrances comme jamais jusqu'à présent". Elle dit qu'elle ne traite pas ses patients de manière douillette. "Ils doivent pouvoir supporter quelque chose. Mais si elle avait vu l'un de ses patients dans cet état, elle lui aurait certainement administré une bonne piqûre de morphine. Cela avait été presque insupportable". Pas seulement des souffrances physiques, mais aussi des souffrances spirituelles. Le sentiment d'un grand abandon. De l'angoisse aussi, une sorte d'effroi... devant le bourbier du péché... "Et on est concerné... C'est comme si on voyait les péchés de l'intérieur pour ainsi dire... Mais au milieu des pires souffrances, une grande reconnaissance et la conscience que les souffrances ont un sens".

Dans la nuit du mardi au mercredi saint, "elle n'a pas dormi un instant". Et pourtant dans la matinée, elle fait des visites à des malades et elle doit en faire encore plusieurs.  Malgré ces grands événements intérieurs, elle est absorbée par ses patients, par ses obligations familiales et mondaines. Elle a toujours mille affaires et mille histoires à régler. "Elle expédie toute chose avec entrain et humour".

Le soir du mercredi saint, elle est invitée chez des amis. Elle en est enchantée, mais elle est très fatiguée. HUvB aussi est là. "Elle ne veut rien manger, elle ne prend qu'un peu d'eau. Une nuit difficile l'attend, mais elle a bon courage... Je ne savais pas encore que la Passion proprement dite avait déjà commencé... Durant cette nuit du mercredi au jeudi vint pour la première fois la couronne d'épines... Cela commença en un point très précis du front, à droite. C'est comme une épine qui s'enfonce en faisant un mal terrible. Puis la même chose en un autre point; peu à peu tout autour de la tête. Les souffrances lui restèrent aussi le vendredi; elle ne cesse de porter involontairement la main en différents endroits de sa tête pour se convaincre qu'il n'y a pas là quelque chose qu'on pourrait sentir et retirer. Extérieurement, rien n'est visible... Elle me montre les endroits de sa tête où elle sent les épines. Ce n'est pas seulement une douleur, mais surtout aussi un poids et une compression effroyable du cerveau. Comme un bandeau de fer qui enserre le front, mais qui est trop étroit et qui comprime tout. Comme s'il avait d'abord été posé et qu'ensuite il avait été serré de plus en plus fort à l'aide d'une vis". Quand le matin elle parla au P. Balthasar de ces douleurs à la tête, pour les décrire elle évita d'abord d'employer l'expression 'couronne d'épines' pour ne pas donner à entendre un rapport avec la Passion du Christ. "Durant toute la nuit, elle n'avait pas été consciente de ce rapport. Elle dit à la place : 'anneau de fer'... Par la suite, elle avoue qu'elle savait que cette expression n'était pas exacte, mais qu'elle n'avait pas voulu lâcher l'autre terme". A côté des souffrances physiques (nuit du mercredi au jeudi), le tourment du doute. Des doutes au sujet de tout : son catholicisme, l'Eglise, son confesseur, le Christ, Dieu. Tout semble être un produit de son orgueil infini, de sa vanité. Le lendemain, le P. Balthasar lui dit que cela avait été Satan. Et l'idée de Satan restera longtemps pour elle associée à l'idée de doute, de remise en question.

 

Nuit du jeudi au vendredi saint : le P. Balthasar est auprès d'Adrienne de 9 heures du soir à 4 heures du matin. "Ce qui a été vécu fut si dense et si effroyable que je ne peux encore en communiquer que peu de chose. Le plus effroyable est que je voyais toute la Passion sous mes yeux sans que je puisse aider de quelque manière celle qui souffrait... Au pied de la croix, en plein abandon, Marie aussi avait été là, et les femmes, et Jean. Eux non plus ne pouvaient pas aider, mais ils furent quand même introduits d'une certaine manière dans le mystère". Toute la Passion, Adrienne la vécut d'abord sans visions. Elle ne voyait rien. Ce n'est que le samedi saint que survinrent quelques tableaux. "Elle expérimentait seulement des états intérieurs. Et ceux-ci ne se succédèrent pas non plus dans l'ordre chronologique".

Cela commença le jeudi vers 4 heures de l'après-midi : angoisse, abandon, impuissance. Pendant ce temps, elle s'adonne encore à une quantité d'activités extérieures : visites, affaires, souper avec son fils aîné. En fait elle était déjà au milieu de la souffrance proprement dite. Vers 10 heures commencèrent les douleurs aux mains. "Forte douleur à la face externe de la main". A l'intérieur, elle sent peu de chose ou rien. Quand les douleurs deviennent plus fortes, elle tient ses mains, la droite et la gauche, sur les bras du fauteuil, un peu écartées d'elle pour ne rien heurter. Plus tard, les pieds commencèrent à faire mal; c'est une souffrance incomparablement plus forte et plus insupportable que celle des mains. Ici elle a l'impression que les clous sont enfoncés très lentement. Cela dure un temps infini, les clous ne veulent pas "pénétrer", on les fait entrer par saccades avec une violence sauvage... "Je n'avais jamais imaginé que les pieds puissent faire si mal". Ces souffrances durent toute la nuit. Vers le matin elles diminuent, mais vers 5 heures, tout le dos commence à faire mal. "Quand je la quittai vers 4 heures du matin, je crus bien faire de l'accompagner jusqu'à sa chambre et de lui dire qu'elle devait quand même s'étendre un peu. Je n'imaginais pas que justement le fait d'être couchée devait lui être particulièrement pénible. Car par suite de ces souffrances au dos, elle ne put trouver aucune position qui ne devînt aussitôt insupportable... Et pourtant elle était couchée ici dans un lit agréable, tandis que lui, il était suspendu verticalement sur la croix".

Durant presque toute la nuit, la couronne d'épines fut douloureuse, toujours avec la même violence... Ce n'est que lorsque les plaies des mains et des pieds eurent cesser de brûler violemment que s'adoucirent aussi les douleurs de la tête et du dos, vers 3 heures de l'après-midi. Le dos resta toute l'après-midi comme brisé bien qu'il ne fît plus mal à proprement parler. Aux mains et aux pieds, il resta aussi une sorte d'écho de la souffrance. Une épine particulièrement douloureuse au milieu du front est encore très sensible le samedi, surtout quand on touche l'endroit. Mais elle dit que ces souffrances physiques avaient été presque comme un agrément ou une distraction comparées aux souffrances intérieures. Les physiques, on peut les localiser, on se trouve pour ainsi dire en face d'elles, on a pouvoir sur elles par l'esprit. Mais devant les souffrances de l'âme, il n'y a pas d'échappatoire, pas de refuge, pas d'espoir. Elles jouent d'un bout à l'autre toute la gamme des tourments : angoisse, amertume, abandon, dégoût, honte, profanation... "Relater quelque chose de tous ces états intérieurs est difficile et ne pourrait jamais que donner une image déformée de ce qui s'est passé. Les heures de la soirée du jeudi furent caractérisées par une angoisse et une inquiétude infinies... Toute consolation que j'essayais de lui donner - en renvoyant au Christ, à la fécondité infinie d'une telle souffrance - était amèrement rejetée. Tout ce que je disais était déformé et détourné de son sens avec un art douloureux. Je compris qu'il devait en être ainsi, que maintenant justement elle ne pouvait rien recevoir de consolant. Et elle aussi le comprenait d'une certaine manière, et c'était pour elle une nouvelle souffrance de devoir recevoir et interpréter mes paroles de la sorte et pas autrement... Et puis la pensée qui ne la lâche pas : à quoi sert tout cela? Peut-être que tout n'est que pure illusion. C'est par le pire des orgueils qu'elle s'imagine vouloir par là sauver les autres. Puis tout d'un coup : qu'est-ce que c'est en comparaison des millions et des milliards qui se perdent? Pour tous ceux-là on ne fait quand même rien. C'est dans cette mer que se perd le peu de souffrance comme si ce n'était rien. Elle voit le 'bourbier'. Et elle-même n'est pas à côté, elle est dedans, elle-même damnée... "Puis dans une espèce de rumination : d'ailleurs est-ce qu'on rend service aux hommes en les aidant à se convertir? Est-ce qu'on ne ferait pas mieux de les laisser là où ils sont? Est-ce qu'on est capable d'assumer la responsabilité de les conduire sur un chemin qui aboutit là où elle est maintenant : dans la perdition? Il serait plus miséricordieux de le leur épargner...  Il n'y a sans doute aucune forme de doute et de défiance qu'elle n'ait connue en ces heures-là."

Et le P. Balthasar ajoute : "Je ne suis plus en mesure de rendre tout le cours de ces idées formulées avec tant de finesse et souvent tant de froideur. Je sais seulement encore avec la plus grande netteté que revenait sans cesse entre deux comme un refrain le mot : 'Mais je veux quand même'. Et comme suppliante, tournée vers moi : 'N'est-ce pas? Vous savez bien que je veux!' Et : 'Si tout en moi ne veut pas, moi je veux quand même'. Sans cesse elle me demande de prier pour qu'elle veuille jusqu'au bout. Je dis avec elle d'innombrables fois : 'Père, que ta volonté soit faite, non la mienne'. A un moment donné, elle dit : 'Je veux, je veux, et même si tout cela ne rapportait que la dixième partie d'une unique conversion, je continuerais toujours à vouloir et à ne cesser de tout prendre sur moi'. Mais ces instants où, dans la souffrance, elle voit un sens possible étaient très courts comparés aux longs moments où tout lui semblait insensé et incompréhensible".

"Ma présence est pour elle une consolation malgré les soupçons que j'ai mentionnés. Elle ne cesse de me demander si je ne voudrais pas aller dormir, je suis certainement très fatigué. Mais elle est quand même très heureuse que je reste. Bien qu'une consolation proprement dite ne soit pas possible. On peut seulement la fortifier dans la souffrance. Lui répéter sans cesse que c'est une participation à la souffrance du Christ et donc que c'est fécond et plein de sens au plus haut point. Elle écoute, certes, elle veut bien y croire, mais l'état dans lequel elle se trouve l'empêche de saisir et de comprendre intérieurement quoi que ce soit. Elle se torture avec les idées les plus insensées : 'Oui, et si réellement quelques-uns devaient être sauvés par moi? Je dois alors prendre leur faute sur moi. Et si je mourais aujourd'hui, j'irais certainement en enfer chargée de cette faute'. Elle sent en elle la damnation. Il est impossible de l'en dissuader. Elle est dans un état d'enfer. Je lui dis que le Christ est passé par toute cette souffrance et que maintenant aussi il souffre en elle et avec elle. Elle ne cesse de demander, pleine d'angoisse : 'Est-il là? En êtes-vous sûr? Le sentez-vous?' Elle s'accroche à ma foi et à ce que je sens. Le samedi saint encore elle me dira qu'elle n'a plus aucune espérance personnelle, elle emprunte la mienne. Je lui explique le mot de l'Ecriture : 'Il est devenu pour nous péché, malédiction'. Elle écoute, fait un signe de tête affirmatif, mais intérieurement elle ne peut rien y comprendre".

Normalement le P. Balthasar aurait dû être absent durant cette semaine sainte, Adrienne était au courant. Il était revenu exprès pour Adrienne parce qu'il pressentait quelque chose. Elle-même s'étonne qu'il soit revenu... et qu'il ait pu prévoir quelque chose à partir des signes précurseurs. "Comment ai-je pu le savoir? Elle n'a pas eu le moindre pressentiment de ce qui arriverait".

 

Le vendredi après-midi et le samedi matin furent pour Adrienne assez dégagés d'occupations alors que d'habitude le téléphone sonne sans arrêt dans la maison. "Aujourd'hui, rien. Son mari est absent pour les vacances, les garçons au service ou également en vacances. Malgré cela, elle explique que si un coup de téléphone venait d'un malade, elle irait immédiatement même maintenant. En tant que médecin, elle a quand même des devoirs. Elle ne sait pas où elle en puiserait la force, mais n'importe comment cela irait". Le vendredi midi, à l'heure des souffrances les plus fortes, arriva un de ses fils; il la pria de bien vouloir se lever, de prendre le dîner avec lui et ensuite le café. "Elle était complètement épuisée et elle souffrait terriblement. Malgré cela, elle se leva et répondit à la volonté du garçon".

 

Samedi saint. Le vendredi après-midi, comme le P. Balthasar l'avait supposé, les souffrances s'étaient terminées vers trois heures. "Je m'étais attendu à ce qu'ait lieu un grand soulagement; je ne pouvais rien m'imaginer de précis pour le samedi saint. Il arriva tout autre chose".

De fait toutes les souffrances avaient disparu (sauf les "deux coeurs"); elle se sent "toute moulue, comme après une torture. Vers trois heures et demie, elle sent sortir d'elle-même une forte odeur de cadavre, insupportable". Quand elle raconte plus tard le fait au P. Balthasar, elle sent encore ses mains pour être sûre que l'insupportable odeur est maintenant partie. "Elle monte dans sa chambre pour se laver. Cela ne sert à rien. Le savon non plus... Ni non plus l'eau de Cologne, qui ne lui donne que des nausées. Puis elle reprend de l'eau pour chasser l'odeur de l'eau de Cologne. Elle comprend qu'elle ne viendra pas à bout de cette odeur avec ces moyens-là. L'odeur disparaît du reste vers cinq heures".

"Commencent alors des visions de l'enfer. Ces visions correspondent à un état général qui est justement un état dans l'enfer. C'est l'enfer qui manifestement est le mystère central du jour. Elle raconte qu'il n'y avait plus que deux choses. D'un côté, un vide et un abandon immenses; aucune souffrance physique certes, mais aucune lueur de jour spirituel non plus. De l'autre côté, l'enfer. Non comme si elle était elle-même en enfer en tant que damnée. Elle est dedans, réellement, mais en quelque sorte comme étrangère. Elle sent certes une sorte de compassion douloureuse pour cet état dans l'enfer et pour son horreur, mais non dans le sens d'une participation intérieure à cet état".

Elle n'y a pas vu des personnes ou des âmes. Elle ne sait pas si quelqu'un se trouve dans cet état. "Peut-être que oui, peut-être aussi que non.  Il se peut que tout cela ne soit que le dépôt du monde, les péchés; ils sont si lourds qu'ils ont descendu au fond de tout, tandis que les âmes qui les commirent sont tout à fait ailleurs. L'essentiel de cet état, c'est son immensité, et avec cela son caractère désespéré. Dans la Passion, on a eu le droit de souffrir. On a participé à une souffrance énorme même si on ne comprenait plus que c'était une participation et qu'elle était utile. Ici par contre, d'emblée il n'y a aucune chance d'assumer quelque chose. C'est pourquoi elle reste indifférente. Il n'y a aucun accès à cette démesure qui s'étend devant elle, elle ne peut pas la saisir. L'enfer, dit-elle, c'est justement qu'on ne peut plus participer à rien".

Est-ce qu'elle voit quelque chose? "Oui, certes. C'est comme un fleuve de boue, énorme, qui coule très lentement, une masse d'un brun foncé... Elle a le sentiment de patauger dans la boue et de presque s'y noyer; la boue lui vient jusqu'à la bouche. C'est écoeurant. Elle a une horreur naturelle des vers. Elle peut s'imaginer que le tout n'est composé que de vers... Et si on essayait de tuer l'un de ces vers, de l'écraser, six autres pousseraient à sa place. Le tout s'étend à perte de vue et est totalement sans espoir. Il n'y a pas de flammes; du moins elle n'en pas vues".

"Ce samedi, il lui est totalement impossible de prier. Mais elle a le sentiment qu'elle pourra peut-être un jour prier à nouveau. Elle ne sent encore aucune consolation. Mais elle n'a plus de souffrances proprement dites non plus. Les visions qu'elle décrit ne sont pas au fond des visions, mais plutôt des interprétations d'un état. Surtout une solitude effroyable. Séparation de tous les humains. Le samedi matin, elle peut à peine parler avec les gens, il y a une distance infinie entre elle et son prochain le plus proche... D'habitude, quand elle conduit ou marche dans la rue, il y a toujours en elle un 'tressaillement' quand elle rencontre des gens. Car elle les aime tous; elle voudrait donner à chacun quelque chose de bon, caresser les enfants, adresser la parole aux vieilles personnes et leur dire quelque chose de gentil. Aujourd'hui, totale indifférence à l'égard de tous. Les gens devant sa voiture lui semblent n'être que des obstacles à la circulation, elle doit se donner de la peine pour ne pas en écraser quelques-uns par mégarde. Tout est loin. Elle est comme sans âme, comme 'déplacée'. Elle ne peut pas non plus prier. Elle peut dire des mots, elle le fait aussi, mais ces mots n'ont pas de sens intérieur". Le P. Balthasar lui demande si elle désire communier : "Non, ce samedi il serait quand même impossible qu'on communie". Il était convenu entre le P. Balthasar et elle qu'elle se confesserait encore avant Pâques, mais "aujourd'hui, cela ne va pas. Aujourd'hui elle est étrangère non seulement aux péchés des autres, mais aussi aux siens... Son péché lui est aujourd'hui aussi indifférent que tout le reste. Cela ressemble à un blasphème, mais telle n'est pas son intention... Elle a l'impression d'être derrière une pierre et comme 'scellée'. Le samedi saint appartient encore réellement à la Passion; on semble le sous-estimer dans l'Eglise catholique".

"Le fait d'être totalement séparé des péchés - les siens et ceux des autres - devient toujours plus pour elle le mystère central de ce jour. Le péché se trouve devant soi comme un rocher, on est impuissant à le remuer ou à le percer. Elle fait très fort l'expérience de cette indifférence bien qu'elle en soit perplexe et qu'elle n'ait pas d'explication pour ce qu'elle éprouve... Ici on ne peut plus aider à porter... Peut-être aussi que la solitude est un facteur essentiel de l'enfer. Car c'est justement parce qu'on est solitaire et qu'on se trouve seul devant le 'rocher' du péché qu'on est si impuissant à remuer la moindre chose..."

"Elle s'étonne de toute la semaine de la Passion, de tous les événements qui s'y sont passés". Le samedi, le P. Balthasar devait partir en voyage, il encourage encore Adrienne à tenir jusqu'au dimanche matin. Elle lui dit plus tard que ce départ justement ce jour-là lui avait été particulièrement pénible parce qu'elle s'était retrouvée dans une totale solitude, "une solitude au fond qui n'avait en soi plus rien d'humain. Aujourd'hui tout est irréel, comme théorique seulement".

"Elle ne voudrait pas mourir aujourd'hui. Parce que ce ne serait pas une mort consentie, mais seulement un départ dans l'indifférence, une mort qui, comme elle dit, ne lui appartiendrait pas". Ensuite le P. Balthasar demanda plusieurs fois à Adrienne de lui faire par écrit un récit du samedi saint. Elle mit longtemps à s'y mettre...

 

Le 11.05.1941, elle lui envoya finalement la lettre suivante : "Mon cher ami". Elle commence par de longues réflexions sur le péché : ses propres péchés et les péchés des autres. Au terme de toute une évolution, elle arrive à la conclusion que ses péchés étaient une part des fautes de tous et que la masse des péchés de tous était constituée aussi des siens. "Mon péché principal consiste peut-être dans cette participation active au total; en soi et pour soi, ceci serait à nouveau difficilement surmontable - en tant que connaissance horrible - s'il n'en résultait pas la permission de collaborer à porter le péché de tous, et ceci aussi comme don de la grâce. C'est-à-dire qu'il m'est permis..., à la mesure de mes forces, d'aider à enlever le péché parce que justement je participe à sa somme totale dans une mesure qu'on ne peut pas calculer. Il ne s'agit pas de savoir combien j'ai moi-même à racheter..., mais il m'est permis d'offrir tout ce qui est en quelque sorte à ma disposition pour aider à porter... En général l'usage précis qui en est fait me demeure inconnu. Quelque part, il y a simplement quelque chose qui est enlevé".

Adrienne ajoute alors : "Je vous ai décrit ces choses avec tant de précision pour vous faire mieux comprendre ce qui s'est passé le samedi saint. Le plus effrayant était sans doute la rupture du contact entre moi et les humains; il n'était donc plus question de collaborer à porter ou à aider d'une manière sentie, encore moins voulue. Les péchés que je voyais et éprouvais n'avaient plus aucune forme, ils n'étaient pas non plus compréhensibles humainement; il n'y avait aucun rapport de quelque sorte que ce soit entre eux et moi; ils me dépassaient malgré mes dispositions pécheresses; ils n'avaient plus rien en commun avec mes sentiments, avec mon âme, avec mon coeur. Ils étaient si prodigieux et si amorphes qu'ils étaient insaisissables; on n'aurait pas su par où les prendre; de toute façon il aurait été impossible de les saisir, cela ne serait pas venu à l'idée de personne, car le tout était repoussant; de toute façon, il était hors de question de s'en approcher... Il n'y avait là que du négatif; le caractère repoussant de ce que je voyais, en décourageant toute volonté de s'approcher, augmentait encore si possible la distance... (Et puis la solitude qu'elle éprouvait, elle était comme délaissée, abandonnée)... Tout désir était éteint. (Cette vision fut à peu près la même pendant les 36 heures que dura le "déplacement" - "Verlegung")... Vous-même, qui êtes le seul avec qui j'aurais pu parler, vous n'étiez plus là quand de plus en plus le besoin de communiquer s'empara de moi et me tortura parce que je voyais très bien... que cela aurait été pure folie de parler à n'importe qui de mon état et du lieu où je me trouvais... (Et pourtant il était requis d'elle que tout soit saisi comme étant hors d'elle et sans relations avec son moi subjectif... Elle ne trouvait aucun contact avec ce fleuve de péchés ni non plus aucune possibilité d'intervenir et de les enlever... Elle ne peut rien enlever, rien soulager de ce qu'elle voyait). Ce n'est que du péché, sans la grâce, pire encore : sans regret. Et ce n'est que maintenant seulement - c'est-à-dire après que le samedi saint a été racheté par la semaine de Pâques et sa joie - que me saisit une véritable horreur quand je pense à ce que j'ai vécu, parce qu'une condition fondamentale pour cette horreur se trouve quand même dans l'amour".

 

Le 20.V.41. "Physiquement, le samedi saint je ne ressentis pour ainsi dire rien. Je ne sais plus très bien si mes douleurs habituelles étaient là ou non, je l'ai oublié. Les souffrances supplémentaires en tout cas faisaient totalement défaut. Je ressentais seulement une grande lassitude, peut-être comme une conséquence de ce qui avait été vécu le vendredi, peut-être aussi comme un phénomène concomitant habituel de mon état psychique.

De ce que j'ai vu, je voudrais encore dire quelque chose parce que cela accompagnait constamment ce qui était vécu. La vision elle-même consistait en un fleuve qui coulait lentement et sans arrêt devant moi... Ce fleuve était interminable... Le fleuve se composait d'une masse visqueuse et sombre avec des reflets d'un ocre sale. Etant donné que sa consistance ne laissait pas expliquer son fort courant, je pressentais qu'il pouvait à tout instant tout inonder; mais il ne le fit pas. Cette possibilité menaçante et peut-être tout autant le fait qu'elle n'ait pas été utilisée lui donnait quelque chose d'inquiétant, de monstrueux... Je sais seulement, sans pouvoir non plus le moins du monde l'expliquer, que c'était des péchés, et des péchés mis en quelque sorte au rebut justement, sans possesseurs, c'est-à-dire des péchés sans supports qui passaient devant moi, et c'est sans doute ce manque de supports, de contours, qui les faisaient paraître si épouvantables; il leur manquait les relations actuelles à l'homme... Ils n'étaient pas plus ou moins mauvais, ils n'étaient pas explicables ou du moins ils n'étaient pas compréhensibles par certaines circonstances ou certaines données. On ne pouvait pas non plus leur donner un nom qui aurait pu les qualifier en quelque sorte et les aurait pour ainsi dire catalogués; ils étaient absolus, selon leur nature parfaits comme péchés.

Vous savez que j'aime prier. Le samedi saint, je ne pouvais pas prier, il me semblait qu'il n'y avait là aucun accès à Dieu. Quand alors je vous demandais de prier, j'espérais qu'un chemin me serait par là peut-être ouvert ou montré, mais il ne se produisit rien; je restai seule et inexaucée. Seule, je l'étais d'ailleurs déjà depuis la nuit du vendredi saint, mais cette première fois où je fus seule était déjà différente, c'est jusqu'à un certain point la solitude qui m'est restée, qui est tour à tour magnifique et atroce, mais qui cependant n'a rien de commun avec celle du samedi saint, car elle signifie en général quand même une présence; c'est ce qu'il y a de grand en elle. Et cette solitude devint, d'un point de vue humain, presque insupportablement pesante, elle fut cependant sensiblement adoucie par le fait que vous connaissiez son existence et non seulement que vous la compreniez et que vous la ressentiez, mais aussi que vous y participiez. Une fois de plus je vous en remercie".


 

1942


 

"Le lundi saint, Adrienne était déjà assez profondément dans la nuit. La douleur en tous ses membres commençait déjà à devenir plus intense. Elle se confessa pour être 'toute propre'. Elle avait voulu le faire avant qu'elle ne voie toutes choses de travers".

"Le point qui l'occupe constamment, c'est l'amour du Christ, l'ingratitude des hommes. La pensée : 'Aujourd'hui même tu me trahiras'. Que le Christ le sache déjà, qu'il s'y attende. Ce qui est particulièrement douloureux, c'est qu'il ne l'empêche pas, mais qu'il le laisse venir. Il aurait certes pu donner à Pierre des indications pour éviter le reniement".

Puis : 'Que le Seigneur nous fasse participer à sa souffrance'. "Au fond, ce n'est pas lui qui le fait, dit Adrienne, c'est le Père. C'est Dieu qui le fait, c'est lui qui distribue les destinées et attribue les souffrances. Le Christ préférerait nous l'épargner. 'Il y a ici comme une légère fissure dans la Trinité' : ce n'est que parce que le Père le veut que le Fils le veut aussi. Il aurait préféré ne nous donner que le bon côté de sa souffrance, mais il doit nous laisser participer aussi à sa souffrance elle-même. Cette participation cependant est déjà sa grâce. Malgré cela, c'est à nouveau amer, car nous sommes la cause de sa souffrance..."

"Je lui donne le conseil d'être très simple dans la souffrance... Elle : elle n'a pas le droit simplement de supporter avec résignation comme cent coups de bâton que l'on compte jusqu'à ce qu'ils soient finis. Elle n'a pas le droit d'être passive".

Lundi soir. Un soir affreux. Je voulus plusieurs fois me lever et m'en aller. Elle souffrait d'un mal de tête épouvantable... Elle est inquiète et agitée, elle parle beaucoup de sa vie, elle raconte des détails très frappants et très précis, en partie pour ne rien cacher, en partie afin d'avoir des exemples pour ses expériences actuelles... (Elle ne cesse de se faire des reproches)... Enfant, elle fréquentait une classe où il n'y avait que des garçons. Et elle préférait toujours être avec des garçons plutôt qu'avec des filles. Un jour les garçons avaient fait une liste où figuraient tous leurs noms et ils lui avaient expliqué qu'ils étaient tous prêts à se marier avec elle. 'Nous voulons tous te marier' (Sic en français dans l'original). Ils lui remirent la liste solennellement. Adrienne répondit qu'il lui était impossible d'en choisir un, 'parce que je vous aime tous' (en français)... Elle voudrait bien n'être qu'un bois qui brûle et elle est uniquement fer. Ce qu'elle apporte est inutilisable et ne brûle pas. Nous devrions tous brûler. Tant de gens attendent notre flamme pour devenir chaleur et lumière! Elle parle longtemps sur ce thème.

 

Mardi soir. La veille au soir, elle avait porté tout d'un coup la main à la poitrine, elle semblait ressentir une violente douleur : c'était une nouvelle plaie. "Ce fut une douleur comme si une lance était retirée de la plaie fermée. Depuis, elle la sent constamment... Les autres plaies, elle les sent aussi mais pas d'une manière aussi aiguë et aussi brûlante. Assez souvent se répète dans la plaie la douleur extrêmement vive du coup".

Puis arrive l'angoisse. "Une angoisse totalement indéfinissable. Elle ne peut pas imaginer, dit-elle, comment on pourrait avoir encore plus d'angoisse. Angoisse de quoi? Devant Dieu, devant le péché, devant les hommes, devant la souffrance, devant la tâche (Aufgabe) qu'elle ne peut pas remplir. Tout cela, et pas tout cela. Hier, elle a vu de loin un chemin dans les montagnes. Elle a vu des ponts qui passent par-dessus les abîmes. Et maintenant elle est sur le chemin et le chemin n'est plus visible. Tout est impraticable, très vertigineux, pourri et sans fond".

"Elle ne voit que son propre penchant au mal. Elle a le sentiment qu'elle entraîne avec elle dans l'abîme tout son travail et tous ceux qu'elle voudrait aider"... A une distance infinie du Seigneur. Elle ne peut pas voir du tout où il souffre. Dans sa chambre elle a un crucifix dont la présence lui cause une peine épouvantable durant la nuit. Dans un magasin, elle a vu plusieurs croix où Jésus semblait toujours dans une position différente. Elle le voit maintenant se mouvoir d'une position à l'autre, elle voit comment il se tord parce que cela devient insupportable sur la croix. C'est pourquoi elle approuve qu'on recouvre d'un voile les tableaux en ce temps de carême. Mais le crucifix de sa chambre, elle ne peut pas le recouvrir d'un voile, ni l'enlever parce que la femme de chambre le remarquerait"... A part ça, consultations plus qu'abondantes. "Comme toujours quand ça ne va guère, sa mère vient en plus aussi lui rendre visite pour l'accaparer dans des bavardages totalement inutiles et énervants. Adrienne est maintenant au bout de ses forces".

 

Mercredi. "Le matin, elle vient à la communion, toute éperdue et toute bouleversée. Elle ne sait pas si elle doit communier ou non. Je lui dis oui. Après, elle dit qu'à part un tout petit moment elle n'avait éprouvé qu'angoisse et effroi. Depuis le jour des Rameaux, l'hostie lui brûle à nouveau la langue comme un feu. Elle le sent toute la journée... Elle se plaint constamment de sa lâcheté et de sa souillure sans nom. Et pourtant elle voudrait rendre les hommes plus purs et les conduire à Dieu. Elle a rencontré aujourd'hui deux prêtres dans la rue qui étaient intérieurement souillés et sans une ombre d'amour véritable; mais elle a eu honte devant eux. Elle ose à peine regarder les gens parce que, dans son angoisse, elle se sent comme dévoilée devant tous et elle attend d'eux le pire".

"Ce mercredi, la tête lui fait particulièrement mal. Toujours les mêmes épines au même endroit. Cela l'empêche de penser et presque de parler. Elle croit toujours qu'on doit voir les épines, et sa première pensée est qu'elle se couvre de ridicule devant les gens. Elle éprouve le besoin de se cogner la tête... contre le mur, pour enfoncer les épines une fois pour toutes, comme elle dit. Elle dit aussi que la croix au fond est en nous. Elle est enfoncée en nous. Elle la sent entre ses épaules et sa colonne vertébrale..." L'après-midi elle va voir le P. Balthasar, "poursuivie par une pure angoisse. Elle a la figure toute décomposée. Mais elle est intérieurement pleine d'amour et elle assure constamment entre deux qu'elle veut tout porter pour chacun de nous..."

 

Jeudi. "Insupportable. 'Je ne peux plus'. Doutes. Il n'y a pas d'issue. Gutzwiller a raison : tout est faux". Le P. Balthasar ne peut rien contre cet abîme. "Je ne sais rien et je ne vois rien. Je ne suis qu'un 'petit garçon'. Le matin elle est chez moi parce que ça ne va plus..." L'après-midi, le P. Balthasar va chez elle. "Elle est toute défaite, très inquiète, elle voudrait mettre sa tête au feu. Elle voudrait se suicider. Elle va ensuite chez une patiente. Au retour, dans l'escalier, elle tombe en syncope. Elle reprend conscience par elle-même et se traîne dans sa chambre, elle s'étend un peu, m'appelle au téléphone, je dois seulement lui dire un mot. Je lui dis que c'est sa voie et qu'elle est appelée à y aller".

"Angoisse. Cela sonne toute la journée à ses oreilles comme si on aiguisait un couteau.  Cela ne fait que commencer vraiment. Elle sent déjà le couteau sur la peau. 'Je ne savais pas qu'on pouvait couper ainsi une âme en morceaux, la hacher'. Abandon en toutes choses. D'habitude quand on ressent de l'abandon, il y a toujours quelque part une pensée de consolation où l'on peut se retirer. Ici il n'y a plus rien. Tout est triste parce que Dieu est parti. Disparu sans laisser de traces".

 

Nuit du vendredi saint. "Je reste à nouveau chez elle jusqu'à quatre heures du matin. C'est la même chose que l'an dernier". Le P. Balthasar ne note que les différences. "Elle pense que c'est beaucoup plus douloureux et plus pénible. Pourtant elle est extérieurement plutôt plus paisible. Pas aussi confuse; elle est pour ainsi dire pure épouse de souffrance. La plupart du temps elle est à genoux par terre, ou bien elle est sur son lit à moitié redressée, ou bien elle se tient avec le visage dans un coin (par sentiment de honte), ou bien elle est assise, inquiète, et elle cherche constamment à changer de position". Elle n'a pas de vision, elle éprouve ce que le Christ éprouve : abandon de Dieu, angoisse, douleur et honte. "De honte, elle voudrait se terrer dans le sol. Elle n'en peut plus... Entre deux, environ toutes les demi-heures, la douleur diminue un peu, elle n'est plus aussi cuisante, elle reste pour un temps plus constante. Pendant ce temps, elle est tout amour affectueux, espiègle même, et prête à de petites plaisanteries comme un enfant gravement malade... Plus tard, après avoir dit qu'elle aimerait tant mourir maintenant, elle commence à décrire son enterrement le lundi de Pâques. Tous ceux qui viendraient : Karl Barth aussi et Félix Staehelin et Frédéric Lieb, etc..." Mais après cela, elle s'enfonce à nouveau tout entière dans la souffrance.

"Le mal de tête domine cette fois. Surtout devant, au front, les épines. Elle a le sentiment qu'autrefois c'était un anneau qui ne pressait sa tête que de l'extérieur. Maintenant c'est comme une pression opposée, de l'intérieur. La tête semble éclater. C'est insupportable. Elle s'étonne toujours que je ne le voie pas et ne le sente pas. Au milieu de l'après-midi, tout devient sombre pour elle. Même la lumière qu'elle voit lui semble être la nuit. Et les péchés des hommes font une sorte de vacarme diffus, inouï (comme dans une gare). Elle souffre cette fois-ci plus consciemment. Elle demande avec angoisse : Je dois sans doute retourner demain en enfer?"...

 

Vendredi matin. Le P. Balthasar est chez Adrienne de 10 heures à midi. "Comme l'année dernière, le dos lui fait maintenant particulièrement mal. Puis le coeur, qui lâche presque. Plusieurs fois une sorte de syncope, tout près de la mort. Elle dit alors en revenant à elle : 'Cela doit sans doute continuer'. Un instant la douleur semble s'arrêter. Tout devient sombre, éclairé seulement comme par de grandes torches. Puis elle revient à elle et la douleur recommence".

Elle raconte ce qui s'est passé aux alentours de midi. "Vers 11 heures, elle a eu cette défaillance qui l'a conduite aux portes de la mort. Cela se répéta une fois encore après mon départ. Pendant ce temps, la plaie du coeur saignait légèrement et, en fait, il en sortit une sorte d'eau visqueuse et claire, une sorte de gélatine liquide. Durant la nuit, la plaie était devenue plus grande, c'est-à-dire que quelques-unes des plaies du coeur s'étaient maintenant réunies pour n'en faire qu'une seule grande. Mais ce saignement des plaies fut moralement égale à une énorme perte de sang. Plus exactement il saisit en quelque sorte le nerf vital comme si on devait donner quelque chose de la substance précieuse qui appartient à son être le plus intime et dont on ne possède qu'une très petite quantité".

"L'après-midi, à deux heures et demie, elle s'endort, extrêmement épuisée. Elle se réveille à trois heures et demie : les douleurs sont parties, mais l'enfer est là.Tout est stricte et pure objectivité. Elle-même est comme du plomb. La bouche de l'âme colle à la terre et elle ne peut s'ouvrir à Dieu. Ni non plus au mal. L'année dernière, c'était une sorte de paysage avec le fleuve du péché. Maintenant le paysage est parti. Pas de rive. Et elle est à nouveau près du fleuve qui s'agite. Elle le touche avec son âme. Il remue autour d'elle et elle est la résistance au milieu. (Elle me dit cela au téléphone). Elle demande : 'Pourquoi Jésus a-t-il pu dire : Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis, alors qu'il part pour l'enfer?' Elle ne connaît pas d'autre réponse que celle-ci : peut-être que l'espace d'un instant il fut aussi bien en haut qu'en bas... Il n'y a qu'un mot qui qualifie son état actuel : horreur". Le P. Balthasar demande : De quoi? Du péché? Oui et non. "Le péché est déjà beaucoup trop détaillé, dit-elle; quelque chose d'infini, d'anonyme, la faute originaire (Urschuld) avant même tout péché particulier".

... "Cela lui semble beaucoup plus dur que l'an dernier, beaucoup plus désespéré. Elle ne peut pas prier... Le tout est comme une unique exigence qui lui reste incompréhensible... Je ne sais pas ce que cela veut dire et je meurs presque d'angoisse. Devant la démesure du péché, elle s'est 'déjà à nouveau à moitié enfuie'. Elle ne peut rien faire, rien offrir... Elle dit à nouveau : 'Aussi insensé que cela sonne, je voudrais être davantage pécheresse pour pouvoir aider'. Elle voudrait se trouver encore dans le fleuve du péché et de la vie qui espère. Où elle se trouve, il n'y a plus d'espérance".

"... Le soir, elle parle longtemps du fleuve de l'enfer... Il est différent de celui de l'année précédente". Le fleuve l'entoure et la touche de tous côtés. Elle est attachée au bord du fleuve : il y a là "une grande et incompréhensible exigence. Incompréhensible parce qu'elle paraît insensée : on pourrait en boire et en boire une éternité, cela ne diminuerait pas pour autant. C'est absolument indifférent à toute action humaine. C'est totalement inhumain... C'est extrêmement pénible que l'exigence ne puisse pas être comprise".

"Ce sont les péchés non pardonnés", dit-elle.  "Ce qui n'entre pas dans le jugement du Christ, ce qui est réservé au Père". Le P. Balthasar lui demande : 'Mais pourtant tout le jugement est remis au Christ?'  "Oui, naturellement, dit-elle; malgré tout, il y a quelque chose de juste dans ce que je dis. Je la prie de m'expliquer. Elle : Il y a comme deux fleuves. L'un est compréhensible. Là, elle peut intervenir, collaborer. Ce sont les péchés qui conduisent à la grâce et qui sont en quelque sorte entourés par la grâce. Quand par exemple une jeune fille vit avec une crapule et que cela commence à ne plus aller et que ça va de plus en plus mal. La fille pense à mettre fin à ses jours bien que peut-être elle ait un enfant ou qu'elle soit enceinte. Elle se dirige vers le fleuve; en chemin , elle rencontre un ami de jeunesse qui l'entraîne, elle se donne à lui et les deux commencent une nouvelle vie. Elle se rappellera toujours alors son suicide comme quelque chose qui fut le commencement de son salut.  Non pour justifier le suicide, mais elle sera reconnaissante de ce qu'un jour, à une heure donnée, elle soit allée vers le fleuve. C'est ainsi que le péché et la grâce s'entrelacent dans le fleuve du Christ. Même un grand péché. Mais si la fille quitte à nouveau son ami et retourne au premier parce qu'elle a en quelque sorte de la nostalgie pour l'atmosphère canaille du premier, si par la suite elle répond avec ironie à tous les essais qui sont faits pour la ramener sur de meilleures voies, si elle répond à tout amour par un non glacial et persévère dans ce non jusqu'à la mort, la grâce n'a  pour ainsi dire plus de prise sur elle. Des âmes de ce genre se ferment à l'amour et elles doivent être comme forcées à la dynamite. Est-ce que Dieu le fait? Ce ne sont pas des pécheurs ignorants, des païens, mais ceux qui tout en connaissant l'amour de Dieu ont refusé la grâce".

Dans la soirée, Adrienne a dû se rendre chez un patient. En cours de route, elle a rencontré beaucoup de gens. "Ceux-ci étaient divisés pour elle en sauvés et en non sauvés. Il y a des gens sans la grâce, mais qui attendent seulement la grâce en quelque sorte - la grâce peut entrer en action à tout instant - et ils peuvent s'ouvrir à elle et changer... Ils se trouvent déjà dans le domaine du salut ou dans le domaine où le salut est possible. Les non sauvés sont ceux qui ont refusé la grâce. Adrienne dit qu'elle a sans doute vu plus ou moins trois cents personnes et, parmi eux, il y avait vingt non sauvés. C'est ici que lui est venue la question de savoir s'il n'y avait pas une exigence très concrète de faire quelque chose pour ces personnes, de s'offrir pour eux. Peut-être aussi pour aider les prêtres qui se trouvent auprès d'un lit de mort et qui ont tout essayé en vain pour amener un homme à se convertir..."

"Elle continue à décrire le fleuve de l'enfer. Les pécheurs qui en font partie ne sont pas là. Le fleuve est anonyme. Est-ce qu'il est constitué de démons? Non, pas de démons individuellement... Mais il semble en quelque sorte bien vivant. En tout cas pas mort. On pourrait dire : si les mensonges étaient des dragons et l'impureté des vers, et d'autres péchés d'autres bêtes, tout le fleuve grouillerait comme d'un fouillis de ces bêtes. Elles sont infiniment voraces et affamées et elles cherchent les hommes. Elles ne se font rien l'une à l'autre. Car bien qu'elles puissent se manger les unes les autres, elles savent quand même qu'ensemble elles ont une puissance et qu'elles doivent partager tout le butin ensemble. Ce qu'une bête ne peut pas faire, l'autre le termine. Le fleuve cherche ainsi à entrer chez les hommes".

Le P. Balthasar évoque Judas comme 'fils de perdition'. "Elle dit : Judas, je ne le vois pas exactement comme ça. Il aurait pu être bien pire. Il fut le traître : nous le sommes tous quelque part. Il s'est repenti et a rendu l'argent. Il a eu une telle horreur de son péché qu'il a dû se pendre. Ce n'était pas beau, mais justement il fut saisi par un grand désespoir... Il aurait pu aussi commencer à mener une vie tranquille et satisfaite avec l'argent qu'il avait gagné et se moquer de tout".

D'où vient ce fleuve? "Il vient des hommes et il continue à se faire avec les hommes".  Le vendredi matin, elle demandait sans cesse au P. Balthasar de "l'aider à être pure, à n'être que don d'elle-même de part en part, offrande". Elle ne cessait de regarder la cheminée et elle disait : être si ardente, si brûlante qu'il ne reste rien. "Vous devez m'y aider et vous devez me promettre de ne jamais m'épargner. Ne jamais me retenir pour des considérations humaines. Ne jamais penser que c'est maintenant assez, qu'on doit se reposer, qu'il est plus judicieux d'avancer lentement, etc. Elle voudrait aussi que je lui promette de toujours avancer..."

 

Samedi saint. "Elle n'est pas seulement fatiguée, elle est comme morte. La nuit fut une pure absence d'espérance. On n'a plus en soi la moindre racine qui pourrait pousser. Je ne puis me rattacher à rien pour lui inspirer courage et espérance. C'est un vide béant. Elle ne peut pas dire qu'elle désespère, ce serait beaucoup trop positif. Elle ne peut pas dire qu'elle doute de sa profession quand elle dit que tout est rien... Aujourd'hui elle ne pourrait orienter personne vers le christianisme avec une bonne conscience s'il devait arriver là où elle se trouve. Quand elle parle avec des gens, c'est comme une habitude d'autrefois, un mécanisme".

"Elle n'a plus guère de douleurs. Encore un léger mal de tête seulement. Mais la souffrance d'hier était presque une consolation comparée au vide d'aujourd'hui. Elle n'a plus rien à porter. Au bord du fleuve, elle voit le Seigneur, raide et immobile. L'après-midi, une vision de la Mère de Dieu, dans une prairie à côté du fleuve. Elle tient fermement son enfant. Elle comprend alors ce qui est exigé : elle doit laisser aller l'enfant jusqu'au fleuve. Elle a peur. Puis elle dit oui. Avec une grandeur et une bonté intérieure infinie. L'enfant se trouve à terre devant elle, il fait quelques pas. Sa Mère le suit un peu. Entre-temps il est devenu homme et il se tient près du fleuve. Marie a disparu. Où est-elle? Elle prie quelque part, totalement séparée de lui".

"Tout n'est que 'comme si'. Elle lit aujourd'hui un livre parce qu'elle se souvient qu'autrefois on a fait quelque chose comme ça. Elle parle avec des gens : cela lui rappelle que dans l'autre vie c'était correct et convenable. Elle est contente que je vienne parce que dans l'autre vie elle aurait été contente. Elle ne dit pas : samedi saint, mais : la vie du samedi saint. Car cela lui semble être un état intemporel. Elle ne peut pas se réjouir pour demain. Elle est comme une poupée, ou mieux comme un catatonique qui prend toutes les positions qu'un autre lui donne. Hier soir, elle était tout à fait vide. Ce matin, elle était indiciblement triste et remplie d'horreur pour le péché. Ce soir par contre, elle n'a ni désir ni aucun autre mouvement de l'âme, mais elle a un désir infini pour après. Elle voudrait se retourner, car elle sent derrière elle couler la source de la grâce. Mais tout mouvement est coupé à la racine et rendu impossible".

"Elle demande de la compassion. Elle demande toujours  aussi si je comprends. Elle semble croire que je ne saisis rien du tout à son état. Elle-même ne comprend pas ce qu'il signifie. Mais je ne vois toujours, moi aussi, qu'un sens partiel et je ne peux pas réunir les différents aspects. Souvent elle demande : 'Pourquoi donc dois-je être en ce lieu de damnation? Je ne suis quand même pas damnée'. Elle sait qu'elle n'est pas là à cause de ses péchés".

"Elle peut maintenant voir et embrasser d'un coup d'oeil sa vie d'autrefois, l'année et demie qui s'est écoulée depuis sa conversion. Ce temps lui paraît comme quelque chose de très propre. Elle peut le dire parce que, aujourd'hui, cette vie lui est totalement étrangère. Cela ne lui appartient pas du tout. Elle se compare à une vieille femme qui ne croit plus à la vie, qui pense qu'elle n'a jamais été jeune; et tout d'un coup, comme par inadvertance, elle ouvre une vieille boîte et apparaît une magnifique robe de bal blanche. Et en même temps le souvenir des joies de sa jeunesse. C'est ainsi qu'elle se souvient de son amour pour Dieu et de son don d'elle-même. Je lui demande si elle doute de l'existence de Dieu. Non. Mais on ne peut pas dire non plus qu'elle croit en Dieu. Ni non plus cependant qu'elle flotte entre la foi et le doute. Tout simplement ça n'entre pas en ligne de compte. Tout est suspendu".

"Elle est terriblement seule. Elle sait aussi que je ne peux rien y faire. Je l'assure que je voudrais bien l'aider. Elle : Soyez honnête. Vous ne voulez pas. Vouloir est un devoir. Vous pouvez vouloir comme un homme correct ou un ami, avec des mouvements de l'âme, mais non avec le plus intime de votre personne. Là, je vous suis indifférente".

 

Samedi soir. "Le fleuve n'est plus là, mais la solitude est restée. Elle peut prier, mais une prière totalement éteinte et sans joie. Offrir aussi. Elle le fait pour deux personnes dont elle dit que, durant les jours de souffrances, elle a trop peu pensé à elles. Aussitôt le mal de tête la saisit à nouveau, cette fois de l'extérieur seulement, sans la pression de l'intérieur. - Elle va à l'église Sainte-Claire. Elle ne peut pas entrer. Elle reste dehors dans sa voiture et elle prie un peu. Elle veut faire quelque chose pour moi : elle s'offre pour tout ce que je fais de travers ou mal, et pour toutes les lacunes de mon travail. Elle veut boucher ce trou. Elle affirme que cela a été accepté".

 

Pâques. "La nuit, elle dort; elle se réveille vers quatre heures avec de grands battements de coeur, mais remplie d'une attente joyeuse... ... ... A sept heures et demie, elle vient à la messe au foyer Sainte-Catherine... ... ... Toute la journée, elle rayonne de bonheur, elle est comme un enfant. Elle voit clairement les nouvelles tâches, elle est pleine d'allant".


 

1943


 

Dimanche des rameaux. Le P. Balthasar a été absent quelque temps. A son retour à Bâle, il trouve Adrienne faible et presque sans courage. "Elle ne sait pas comment elle devra supporter la souffrance qui vient. Tout commence à disparaître : sens et contours. Le jour des Sept douleurs (Adrienne n'était pas au courant de la fête), les sept plaies du coeur saignent. Le soir, quand elle se déshabille et prend un bain, l'eau devient rouge. Elle reste dans le bain jusqu'à deux heures du matin parce qu'elle ne trouve pas la force de se relever".

"Elle voit le péché du monde, informe et menaçant, une masse sans forme. Cette masse doit prendre la forme de la croix... L'angoisse : d'abord le sentiment qu'on pourrait prévenir la Passion du Christ par quelque chose (de terrible peut-être). Un temps est encore accordé pour faire quelque chose pour s'y opposer. Mais quoi? Qu'est-ce que cela veut dire enfin? Puis, un jour, la découverte qu'il est trop tard, que le temps est passé, et il est maintenant décidé définitivement que le Christ doit souffrir".

"Elle me demande ce qu'elle doit faire à présent. Je dis : Laisser faire pour que Dieu se serve d'elle. Dire oui à l'angoisse. Elle regarde, indignée, et dit : 'Maintenant vous m'avez livrée, maintenant ça commence...' Ce fut comme si tout d'un coup s'ouvraient les écluses de l'angoisse. Elle demande : 'Pourquoi donc nous ne pouvons pas l'aimer?' Et elle m'explique :  Dans un amour humain véritable, il est quand même si facile d'obéir. Si vous m'ordonniez réellement et sérieusement de sauter dans le Rhin par la fenêtre, je le ferais tout de suite. Je crois que je ferais tout ce dont je suis capable. Pourquoi cela ne va pas pour le Christ? Pourquoi nous ne pouvons pas l'aimer?  Nous prétendons l'aimer et nous ne faisons pas sa volonté. Intérieurement nous ne nous soucions pas de lui. Après lui avoir juré une fidélité éternelle, nous l'oublions au bout de vingt minutes. Il nous gêne. Nous le ressentons au milieu de nous comme un étranger. Notre amour pour lui a quelque chose d'artificiel : ce n'est pas de l'amour simple, total, joyeux, que nous manifestons d'habitude à quelqu'un. Pourquoi? Et pourtant j'ai essayé de l'aimer. Ces dernières années, je n'ai rien voulu d'autre que la volonté de Dieu, du plus profond de moi! Mais je ne l'ai pas faite! Pouvez-vous m'aider à l'aimer?"

 

Nuit de dimanche à lundi. "Angoisse, définitive, et sans intelligence pour la Passion du Seigneur. 'Personne ne voit combien il doit souffrir, et infiniment. Nous parlons de cette souffrance comme si on pouvait la saisir avec des mots. Mais elle est sans fond. Et je suis séparée de lui, et je n'arrive plus à lui. Il est comme sur une autre planète. Devant moi il n'y a que l'aspect désespéré de mon péché, du péché de tous'. Je dis : Ne pas perdre espoir! Il y a une résurrection à la fin de la vie. Elle : Cela, je ne le sais pas. Un bateau qui coule ne traverse pas la mer, il sombre tout simplement".

Le dimanche des rameaux, elle avait essayé de lire la Passion. Impossible. "Elle n'a pas le droit d'objectiver quoi que ce soit, elle doit seulement supporter avec patience. Je lui dis : Vous devez dire oui à cela. Elle : Cela, je ne le peux plus. Je suis déjà livrée. La porte est déjà fermée... L'angoisse est désespérée, sans fin.  Quand on a perdu un être très cher, on peut en quelque sorte prévoir une fin au temps du deuil, on peut s'imaginer que dans dix ans on pourra se réjouir à nouveau de quelque chose. Ici par contre c'est définitif. Ce que les hommes peuvent prévoir a toujours une fin. Même la mort. Un saut dans le Rhin aussi a une fin, même s'il est effectué de très haut. Mais ici, c'est un saut dans l'abîme absolu, dans ce qui n'a pas de fond, dans ce qui est totalement incertain surtout"...

L'après-midi, "elle était en voiture dans une belle rue toute verte; les arbres étaient en fleurs... Comme une tentation, la pensée : aimer tout cela et ne pas chercher plus loin. Tout d'un coup, dans cette splendeur, elle vit les yeux du Christ. Non le visage, mais seulement le regard du Christ fixé sur elle, avec une tristesse insondable, avec angoisse, avec amour; elle fut effrayée par le péché et l'infini de sa souffrance. Le regard comportait une exigence, une demande, à laquelle on ne pouvait se soustraire. Elle ne cessa de voir ce regard toute l'après-midi et dans la soirée. Et juste au moment où elle commençait à m'en parler, elle ferma tout d'un coup les yeux très fort parce qu'elle l'avait revu. 'Comprenez-vous, dit-elle, il souffre réellement, et plus que ce qu'on peut imaginer. Mais personne d'entre nous ne veut le savoir et s'en occuper'. Quand je lui dis qu'elle le faisait, elle répondit : Il est seul. Je suis souillée de péchés du haut en bas. Toute éclaboussée"...

 

Mardi. "Durant la nuit, un rêve : soif brûlante de communier. Mais elle n'arrive jamais à l'église. Elle marche pendant des heures... A son réveil : des autels dans les églises : vides, déblayés, souillés, des messes profanées qui sont dites sans participation intérieure. Un tableau de désolation"...

 

Mardi soir. "Souffrances : spirituelles et corporelles... Chaque fois qu'un soupir de soulagement était possible et qu'un nouveau oui pouvait être dit : aussitôt une nouvelle souffrance. Le front presque insupportablement douloureux. En plus de l'angoisse 'impersonnelle', Adrienne a aussi de l'angoisse à cause des stigmates. A la fin, elle laisse aussi aller cette 'réserve' et elle dit son fiat à ce sujet".

"Elle est désespérée pour elle-même et pour son manque d'amour. Entre deux, elle dit presque inconsciemment les choses les plus sublimes : 'J'irais volontiers en enfer si vous ne péchez plus. Au fond je ne voudrais pas aller au ciel s'il y a encore un pécheur sur terre. Je ne peux quand même pas me promener dans le ciel, avec de la musique, si je sais qu'il y a encore là quelqu'un qui pèche. Croyez-vous qu'un jour on pourra être avec un pied dans le ciel et avec l'autre sur la terre pour continuer à souffrir? Ce serait le plus beau...'  Je ne cesse de comparer avec la Passion du Christ : il n'a pas eu non plus ceci et cela; ou bien il a dû aussi tout déguster. Elle dit avec un peu d'impatience : Vous n'avez pas le droit d'établir toujours des parallèles. Cela met tout dans une fausse lumière. Tout est tellement différent, si humiliant... Et il est parti si loin maintenant!"

"Durant la nuit, elle a souvent l'impression qu'il y a souvent beaucoup de pécheurs dans sa chambre, qui exigent quelque chose d'elle. Elle allume plusieurs fois la lumière pour voir qui est là, mais elle ne voit personne. Elle sait pourtant qu'ils sont là. Puis elle voit une quantité d'hommes qui regardent le chemin de croix : les spectateurs qui en attendent quelque chose sans vouloir y aller eux aussi, des hommes qui savent très bien qu'ils devraient se convertir aujourd'hui mais qui y mettent l'une ou l'autre condition : 'Je voudrais bien, mais je ne peux pas abandonner ceci, etc.' Ceux-ci lui inspirent une angoisse particulière".

"L'après-midi, pendant la consultation, les plaies de ses mains s'ouvrent. Elle a toutes les peines du monde pour les cacher à ses patients. Elle est pleine d'angoisse... Elle éprouve une honte terrible pour les stigmates..."

"Le soir... Adrienne est tellement plongée dans l'angoisse qu'elle semble ne plus me voir. Elle regarde à ma droite et à ma gauche, extrêmement effrayée, et elle voit, voit, voit... Quoi? 'Les péchés'. A quoi ressemblent-ils? Ah! Maintenant ils sont comme de gros fardeaux, à l'instant comme des diables ou aussi comme de lourdes pierres... Mais ils sont terribles. Je n'avais jamais pensé qu'ils étaient si terribles".

 

Jeudi. "Je reste chez elle jusqu'au matin. Ce fut une nuit très pénible. Cela me sembla intérieurement plus pénible que précédemment. Mais Adrienne était plus abandonnée et plus calme... Cela recommença par le mont des oliviers : angoisse terrible et honte. Tout autour s'amoncellent les péchés qu'Adrienne voit, et elle me demande toute effarée et stupéfaite : 'Je n'ai quand même pas commis tout cela?... Qu'ai-je à faire alors avec tout cela?' Puis un nouvel effroi : Maintenant ils s'enfoncent en moi... Oh! Est-ce vrai que je doive être clouée de toute mon âme? Et quel bruit ils font! (Elle s'étonne que le P. Balthasar n'entende rien) . Ce tapage et ces blasphèmes. Et ils tombent sur moi comme des blocs. (Vraiment , le P. Balthasar n'entend rien?) Cette raillerie et cette dérision! Oh! Je ne veux plus l'entendre. Vous ne pouvez plus vous moquer de lui. Non, non, ça ne va pas, ça ne peut tout simplement pas continuer. Oh! Que pouvons-nous donc faire?A l'aide! (Elle demande au P. Balthasar de lui permettre de s'en aller). Il l'encourage à voix basse, lui montre la Passion du Christ, les pécheurs; il lui montre qu'elle peut aider. Qu'autrement il devrait tout porter tout seul. Elle dit à nouveau son oui. Nous disons le 'Suscipe' et 'Anima Christi'. Elle les chuchote avec moi. Et c'est comme si on la prenait au mot : aussitôt nouvelles souffrances et nouvelles douleurs. D'abord la tête, l'endroit au front entre les deux yeux, de la pire manière. Puis peu à peu toutes les épines autour de la tête. Les mains et les pieds, le dos. Et puis, cette année pour la première fois, les épaules jusque tout près du cou, et les articulations sont comme disloquées. La main gauche fait beaucoup plus mal que la droite. Le coude gauche, très fort, et finalement d'une manière terrible. Vendredi midi, l'épaule gauche... Les plaies ont saigné un peu les jours précédents, mais elles n'ont pas saigné cette nuit. Elles étaient très visibles. Pas la plaie au front pourtant, ce qui inquiétait Adrienne. 'Je les ai pourtant toutes livrées, sans excepter le front'... En même temps la plaie au coeur était la pire, et Adrienne fut souvent longtemps dans une sorte de syncope à cause de ses douleurs cardiaques. Souvent elle gémissait doucement après m'en avoir demandé la permission. Car précédemment je lui avais dit : 'Etre tout à fait calme et brave et tenir bon'....Souvent elle fit des oraisons jaculatoires. Puis tout d'un coup, comme traquée par des furies, elle bondit à nouveau sur sa chaise et dit à mi-voix : 'Oh! Non, non! Pas ça! Cela ne va pas! Vous ne pouvez pas lui faire ça!' Puis elle se laissa tomber à nouveau en arrière en me regardant avec des yeux profondément tristes qui ne disaient toujours qu'extrême angoisse et demande d'aide. Elle n'eut de visions proprement dites qu'à la fin, quand elle vit tout d'un coup le Seigneur suspendu à la croix entre les deux brigands..." (Puis elle commença à énumérer lentement les noms de tous ceux qu'elle voulait prendre particulièrement dans sa passion : 'Et le pape... et la Suisse... et même les Boches'). "Elle avait la piété touchante d'un enfant. Je devais constamment penser à l'agneau qui est conduit à l'abattoir mais qu'on fait mourir à petit feu".

 

"Le vendredi matin, j'ai été chez elle de dix heures à midi. Ce fut comme les années précédentes : elle se sentit très mal au lit, souvent presque en syncope. Puis à nouveau elle sursautait violemment parce qu'une nouvelle douleur la prenait... Nous avons prié ensemble". Toute la nuit elle avait demandé au P. Balthasar s'il pouvait la livrer à lui, s'il priait pour que sa volonté se fasse...

 

Vendredi après-midi. Elle était debout pour le dîner. Elle donna plusieurs coups de téléphone, elle eut des entretiens avec ses employées de maison, etc. L'après-midi, le P. Balthasar fut là pour la première fois à l'heure de la 'mort du Christ'. "Vers trois heures, elle était étendue en bas sur le sofa. Très fatiguée et totalement sans force. Ses membres n'étaient plus aussi douloureux. Mais elle sentait encore son coeur très fort. Elle crut vraiment mourir. Elle devint toute paisible et souriante. Nous dîmes la prière 'In manus tuas Domine'. Puis vint à nouveau une demi-heure d'interruption totale, une pause, bienheureuse; non dans l'atmosphère de Pâques; c'était 'un bonheur épuisé, paisible'. Adrienne ne pensait pas que quelque chose d'autre viendrait encore maintenant. Tout d'un coup elle dit (elle était assise dans le fauteuil rouge) :'Oh! Je me sens mal. Je dois sortir'... Elle revint peu de temps après : c'était une nouvelle plaie au-dessous des autres. Elle n'avait pas senti le coup... Elle dit que la douleur qu'elle éprouvait était 'comme une douleur étrangère, comme une douleur de cadavre'. Ce n'est qu'au bout d'une demi-heure environ que la nouvelle plaie commença à lui faire très mal... Plus tard elle sortit encore pour nettoyer sa plaie. Mais il ne s'en échappait plus alors que de l'eau".

"Commença alors tout d'un coup quelque chose de nouveau : elle fut saisie de vertige et elle commença à sombrer, à tomber dans un abîme. Elle avait le sentiment de tomber sans fin et toujours plus loin, toujours plus vite. Elle me demanda de ne pas la quitter. 'Je ne sais pas où je suis!' Elle était assise là avec le P. Balthasar et elle parlait, mais en même temps les plus grandes parties de son moi étaient tout à fait ailleurs.  Une partie doit veiller auprès du cadavre du Seigneur. L'autre s'enfonce et s'enfonce toujours plus profondément... Puis elle parla longuement du devoir de veiller auprès des cadavres... Tout d'un coup elle s'arrêta : 'Entends-tu les chuchotements?' Je lui demandais ce que c'était. Elle écouta longuement, puis elle dit, effrayée : 'Nous passons trop vite, c'est pourquoi on ne peut pas comprendre. Mais ce sont des choses horribles : blasphèmes et railleries'. Puis elle leva tout d'un coup la main et regarda, tendue et effrayée. Elle chuchota : 'Tu vois?' Comme je lui disais non comme toujours, elle dit très doucement : 'Tout brûle'. Elle se tut un long moment et elle fut de nouveau très effrayée. Elle regarda tout autour d'elle et se gratta le bras gauche. Puis elle chuchota : 'Ce sont les apostats'. Je lui demandai des explications avec ma voix habituelle. Elle fit signe que non : 'Parle à voix basse. Maintenant je vois les visages. Ce sont tous ceux qui sont restés sourds à l'appel.  L'appel au sacerdoce ou à l'état religieux ou au baptême ou à l'Eglise ou à n'importe quelle manière de suivre le Christ. Je ne sais pas où ils sont, en tout cas pas tout à fait au fond avec les rustres (Groben). Je ne suis pas encore aussi bas et on ne peut pas les aider. Ils attendent de l'aide'. Je lui posais encore une fois une question à voix haute. Elle fit signe que non, comme effrayée. 'Doucement, doucement'. Et elle expliqua : 'Tu sais, c'est pénible pour eux qu'on les voie. Ils ont honte quand quelqu'un passe par là qui n'en est pas. C'est pour cela que nous ne devons pas faire de bruit maintenant'. Je lui demandai si c'était le purgatoire. 'Je ne sais pas, dit-elle. Autrefois, quand j'ai vu le purgatoire, c'était tout différent. Ceux qui sont là, ce ne sont que les apostats. Je ne vois pas d'autres péché. Peut-être étaient-ils dans la vie des bourgeois tout à fait convenables et, du dehors, on n'a rien remarqué. Mais quelque part à l'intérieur, ils ont dit non à un appel de Dieu. Sais-tu ce qu'est ce lieu?' Je lui lus alors 1 P 4, 6 : 'Pour cela, l'Evangile fut annoncé aux morts'. Elle demanda : 'Que sait-on de la descente du Christ aux enfers? Comment cela s'est fait?' Je dis qu'on n'en savait presque rien. Son bras gauche lui faisait mal, il brûlait... Pendant ce temps, elle avait un très fort mal de tête; non plus la couronne d'épines, mais toute la tête sans précision. Et elle pensait que ce mal de tête était sans doute utilisé pour ceux-là. Au bout d'un quart d'heure, elle dit tout d'un coup à haute voix : 'Ah! Maintenant c'est fini. Nous sommes maintenant passés...' Recommença alors la descente vertigineuse. Elle ne cessait de me demander de ne pas la quitter. Elle me demanda si Lui était encore là. Elle ne voit rien de lui et ne le sent pas. Puis elle arriva 'au fond' : là il y avait à nouveau le fleuve des péchés. A nouveau l'horreur absolue et froide. Elle-même est dedans, elle ne ressent pas personnellement l'angoisse, mais elle est marquée par l'horreur autour d'elle".

"Le fleuve est fait des péchés, et plus précisément de tout ce qui est écoeurant, de tout ce qui est mesquin, de tout ce qui est répugnant. Non pas de 'grands' péchés maintenant, mais surtout des calculs et des pactes avec Dieu (jusqu'où peut-on et doit-on aller?) Et la foule si immense qu'elle paraît interminable. Et pourtant sans cesse un nouveau péché qui passe, une nouvelle sorte de péché. Les péchés sont comme des blocs au milieu de masses qui s'écoulent, poisseuses et visqueuses".

"La nuit dernière, j'avais constamment le sentiment d'une exigence démesurée. Comme une dactylo qui est capable de taper cent pages en travaillant de toutes ses forces et voilà qu'on lui en demande maintenant 150 catégoriquement et sans autre indication. C'était auparavant une exigence démesurée de souffrance. Maintenant, auprès du fleuve, c'est comme une exigence démesurée de connaissance. On ne doit pas seulement voir le péché, mais tous les péchés. Il y a des gens qui vont au bordel pour voir ce qu'il y a là. C'est un peu ce qui se passe maintenant". Le P. Balthasar lui dit alors qu'on doit connaître les péchés si on veut aider les hommes dans le sens de Dieu...  Elle demanda au P. Balthasar de prier avec elle étant donné que maintenant elle pouvait se tenir à sa prière. "Pour elle-même, toute prière lui est retirée, tout amour et toute espérance. Je lui demandais si elle croyait encore. Elle hésita à répondre : ce n'est pas demandé maintenant. Il n'en est pas question maintenant".

 

Nuit du vendredi au samedi. "La plupart du temps dans l'angoisse. Le fleuve, avec des coupures, où elle voit comme à travers des fenêtres les hommes à qui appartiennent les péchés. A un moment donné, ce furent les suicidés, parmi lesquels des prêtres aussi, du moins des prêtres d'autrefois. Le suicide comme manque absolu d'amour et de confiance : désespérer de Dieu. Des gens qui pensaient que l'exigence de Dieu était trop haute. Qui estimaient que cela irait mieux si on se faisait un cadre de vie plus petit, et qui devenaient de plus en plus renfermés jusqu'à ce qu'un jour ils se suppriment... Toute possibilité d'aider est tarie. Est-ce que ces personnes sont perdues pour l'éternité? Est-ce qu'elles sont là où se trouvent leurs péchés? Adrienne n'en sait rien. Les péchés eux-mêmes sont anonymes et dépourvus de forme". ... ... ...

"Comme toujours le samedi saint, elle était sans force personnelle. On voudrait bien aider quand on passe dans cette région, mais seulement par un reste de convenance humaine ou d'éducation, non par amour chrétien, comme par une sorte d'activisme inné. Et celui-ci est quand même tout à fait dénué de sens. C'est comme si on passait dans une rue où gisent dix mille blessés : on devrait commencer à les panser. Mais cela ne sert à rien. On pourrait en panser deux ou trois, mais on ne peut pas non plus les sauver, on ne peut pas non plus les charger sur soi et les porter, car aucun homme ne peut réellement porter un autre homme d'une manière purement humaine. Et l'amour lui est maintenant retiré".

 

Samedi soir. "Adrienne est dans un état curieux : aucune espèce d'espérance encore, mais la prévision d'une possibilité qu'il puisse y avoir un jour à nouveau une espérance. Et même chose pour l'amour. Le fleuve de l'enfer s'est comme éloigné, il ne coule plus sans fin tout près, mais pour ainsi dire en bas : c'est comme si Adrienne s'en éloignait vers le haut. Dans cet état, elle parla longuement et elle dit une foule de choses surprenantes sur l'état du Christ le samedi saint. Comme j'étais fatigué et que je pensais oublier beaucoup de ce qu'elle disait, je lui demandai de me mettre un jour tout cela par écrit. Nous notâmes quelques mots-clefs et plus tard elle en écrivit l'essentiel." (Cf. Ci-dessous). "Il s'agissait surtout de la question de savoir pourquoi le Christ devait aller en enfer avant de ressusciter. D'une part, c'est le plus court chemin vers le Père (l'objectivation de la Passion comme fait de 'redevenir Dieu'); d'autre part, il s'agissait pour lui de voir le résultat de la Passion : l'enfer comme résidu des péchés".

Le P. Balthasar demanda à Adrienne pourquoi elle-même devait ainsi voir l'enfer alors qu'elle était là si étrangère et si indifférente. "Elle dit : On ne peut reconnaître le péché que s'il n'a plus d'attrait pour nous; si on avait encore une réaction vivante, il nous tenterait et nous captiverait". Le P. Balthasar la quitta "dans une sorte d'espérance commençante"... "Plus tard dans la nuit, elle dut aller une fois encore tout à fait dans le fleuve. Puis cela remonta à nouveau en quelque sorte et elle vit une fois encore les âmes qui brûlaient. Mais celles-ci étaient maintenant transformées : tout avait un sens, il y avait une aspiration vers le haut, c'est-à-dire un sens d'espérance. Adrienne comprit à ce moment-là le sens de l'espérance comme préparation à la rédemption. Ce n'est que là où il y a espérance que Pâques peut se produire. Cela peut être un espoir humain, et quand celui-ci est à son terme, pure espérance en Dieu".

 

"Vers le matin du jour de Pâques, encore dans les bas-fonds (Unterwelt) . Tout d'un coup, eau et feu : l'eau venant d'en bas, le feu d'en haut. Et elle devait passer à travers les deux comme entre deux grands dangers. Elle m'expliqua : ce sont les péchés, la concupiscence et l'orgueil. Les péchés du corps et de l'esprit. (C'est pourquoi l'Eglise bénit aussi cette nuit l'eau et le feu)" ... ...

 

Pâques. "Au matin, Adrienne s'endormit. Elle se réveilla un peu avant quatre heures. Une voix disait : 'C'est la grâce'. A ce moment-là, dit-elle, la lune apparut tout d'un coup sur son lit avec un large rayon. Peu après, elle fut transportée (versetzt) dans le ciel. 'Le Christ est d'abord ressuscité au ciel (c'est ainsi qu'elle disait), puis sur la terre. Il a repris possession de sa divinité en quelque sorte pour reprendre ensuite possession de son humanité'. Adrienne vit la fête de la résurrection dans le ciel... Tous les saints et tous les anges étaient présents pour la glorification réciproque du Père et du Fils; et au Fils qui redescendait sur la terre pour communiquer son amour, tous pouvaient donner quelque chose du leur".

"Adrienne expliqua encore ceci : 'La vie du Christ sur la terre, ce fut pour ainsi dire comme s'il devenait toujours plus homme bien que, naturellement, dès le début il fût homme véritablement. Il ne cessa d'aller toujours plus loin vers le monde en s'éloignant du Père, jusqu'à ce qu'enfin sur la croix il ne fut plus qu'homme. Ici seulement définitivement et totalement homme, serviteur. En entrant dans la Passion, il se dépouilla pour ainsi dire de sa divinité'.  Adrienne utilisa une image : comme quelqu'un qui va entrer dans l'eau enlève ses vêtements et les dépose auprès du maître-nageur, ainsi il dépose non seulement sa divinité mais aussi ses 'attributs', surtout son amour, auprès du Père. Et de même que sur la plage on ne fait plus de distinctions entre les gens, tous justement ne sont plus que des humains, de même dans sa Passion, le Christ n'est plus discernable. Il est tout à fait nu. Dans cette nudité, il devient en quelque sorte totalement passif. Il n'est plus actif que dans la mesure où son action véritable, c'est justement la Passion, c'est de laisser venir sur lui la Passion. C'est pourquoi, à la fin, c'est le Père qui le ressuscite en lui rendant la gloire de sa divinité, et c'est pour cela qu'il doit d'abord fêter au ciel la résurrection. La demi-heure qui suit la mort le vendredi après-midi, avant la descente aux enfers, n'est pour ainsi dire qu'un instant de repos 'dans le paradis'. Adrienne dit : 'Déposer la valise provisoirement'. Le larron peut rester là, le Christ doit encore descendre"...   ...   ...

Le P. Balthasar demande à Adrienne si cette 'résurrection dans le ciel' était sans corps. "Elle dit que cela, elle ne le savait pas. Elle voit tout uniquement avec des corps, mais elle ne sait pas si ce n'est qu'un mode d'apparition pour qu'elle puisse comprendre. Plus tard elle dit : Cela n'a pas d'importance. Je citai : 'Sive in corpore, sive extra corpus, nescio'. Elle rit et dit : Vous avez pour tout une citation de l’Écriture"...   ...   ...

 

Notes d'Adrienne pour le samedi saint 1943

"Le Christ doit passer par l'enfer pour retourner au Père; car c'est en voyant ce qu'il a obtenu qu'il doit pouvoir voir l'ampleur de ce qu'il a accompli; ce qu'il a obtenu est séparé, c'est le péché sans ceux qui lui appartiennent; une fois pour toutes il a opéré la séparation entre le péché et le pécheur; et dans l'enfer il rencontre d'abord le péché nu, le péché qui n'est plus associé à une personne.

Tant qu'il était sur le chemin de la croix et n'était que livré, sans doute restait-il le Fils pour le Père, comme toujours; mais pour lui, le Père était devenu un étranger afin que la mesure de l'abandon soit totale; pour lui-même, il était devenu d'une certaine manière un homme pur et simple. Un retour était donc nécessaire, mais il ne pouvait être obtenu que si le Fils voyait dans sa totalité ce qui le séparait de l'homme : le péché. C'est en voyant la totalité du péché que sa glorification aussi fut rendue parfaite...

Sur la croix, le Christ restait comme éclaté. Le commencement et la fin restaient dans la Trinité, mais le présent était séparé parce qu'il assumait la Passion, séparé par le poids de nos péchés sur ses épaules; et ce poids, il devait le revoir dans l'enfer comme poids séparé, horrible et menaçant dans son déploiement, mais privé de toute possibilité de déploiement parce que justement il était détaché de l'homme.

La grâce est toujours une fonction de l'unité du Père avec le Fils; étant donné que durant le passage à travers l'enfer, il n'y a plus de solidarité - ce n'est que subjectivement seulement que le Père laisse le Fils seul -, le Fils n'est plus accompagné non plus par sa grâce propre; il ne la reçoit pas, il ne la rayonne pas. Les péchés amassés en enfer ne sont ni effacés ni transformés par la grâce; ils sont donc privés de leur ultime possibilité de conversion, ils restent finalement tout à fait désolants.

Pour nous - en dehors de la Passion -, à la vue du Fils sur la croix, malgré tout ce qu'elle a d'horrible, il reste une espérance, annonciatrice de la grâce en quelque sorte. Mais quand nous contemplons son passage à travers l'enfer, l'ultime liaison avec l'espérance ou la foi ou l'amour est effacée de sorte que le tourment devient également objectif somme toute; très profondément, il n'est plus subi; ce n'est qu'en détruisant qu'il agit, mais sans trouver d'accueil.

C'est par la Passion, finalement aussi par la descente en enfer, que nos relations avec le Christ connaissent leur plus grande transformation, car c'est à partir de ce moment-là - étant donné qu'il vient de nous racheter - que nous avons droit à sa grâce; nous pouvons prier avec la certitude de l'obtenir. Elle ne dépend plus de lui seulement; il ne la distribue plus seulement en quelque sorte à son gré ou au hasard; il la donne sans mesure à tous ceux qui désirent la posséder et qui la demandent avec foi. La grâce est devenue désormais accessible à chacun.

La réalisation de ce qui est à atteindre par la nouvelle grâce se déroule dans le cadre de la loi chrétienne de la foi, de l'amour et de l'espérance; l'exaucement n'a plus besoin d'avoir des conséquences visibles, mais les conséquences sont infaillibles; depuis lors, chaque prière a son écho dans la mesure où c'est une vraie prière, c'est-à-dire une prière qui se met, dans la grâce, à la disposition de Dieu et ne désire de la grâce que ce qui est de son ressort".


 

1944


 

Mercredi avant le dimanche de la Passion. "Tout le temps du carême déjà avait été une âpre souffrance. Aujourd'hui, l'une des soirées les plus affreuses que j'aie jamais vécues avec Adrienne. Cela commença par de l'effarement, de l'angoisse, des visions d'épouvante. Mais vint ensuite une torture physique qui rappelait une salle des supplices. Tous les membres d'Adrienne furent disloqués, l'un après l'autre, d'abord le coude gauche; l'os de l'avant-bras fut retourné aux trois-quarts dans l'articulation; Adrienne pleurait de douleur et tremblait de tout son corps, elle geignait et gémissait et montrait en même temps un courage inouï. La douleur violente qui, comme elle disait, dépassait de loin une douleur physique habituelle, dura peut-être cinq minutes. Puis la même chose commença pour le poignet, puis pour le genou, pour la cheville, enfin pour l'articulation de la hanche : l'os retourné dans la cavité glénoïdale et laissé dans la mauvaise position. Adrienne gisait par terre et gémissait. Elle reçut le tout comme une humiliation à peine supportable. Il y a des choses, dit-elle par la suite, qu'on ne peut expliquer au fond qu'au moyen d'exemples pris dans la sphère érotique. Cela lui parut ressembler au viol le plus brutal".

"Elle me demandait constamment de remettre le tout à Dieu. Quand la douleur était à son paroxysme, elle criait : 'Vite, vite! Donnez-moi toute au Bon Dieu! Fermement! Fermement!' Cette torture dura environ une heure. Puis l'angoisse l'assaillit. Elle se leva, tout disparut autour d'elle, elle ne me connaissait plus, elle était dans un lointain inaccessible, dans une solitude absolue, elle cherchait les objets à tâtons autour d'elle, éperdue, sans les reconnaître. Elle s'assit à nouveau; elle fut saisie par un manque de souffle qui ne cessa de s'aggraver jusqu'à provoquer une syncope qui ressemblait à la mort et qui dura presque une demi-heure. Elle remuait parfois les lèvres pour dire : 'Je m'en vais maintenant'. A un certain moment, elle fixa intensément son regard devant elle : elle voyait le Seigneur dans la Passion, il pleurait. La plupart du temps, les yeux d'Adrienne étaient voilés; par la suite, elle dit aussi qu'il y avait eu devant ses yeux comme une sorte de verre dépoli. Longtemps on ne sut pas si elle mourrait ou non. Une fois elle fit la remarque : 'Ce n'est pas précisément la fête...' Puis elle se remit peu à peu, elle s'étonna de devoir rester en vie".

"Je la quittai peu avant minuit, elle était encore très faible. Elle resta assise jusqu'à deux heures du matin; il n'y eut plus d'autre douleurs, elle se remit un peu. Mais quand elle voulut monter les escaliers, elle tomba à nouveau et resta par terre une heure environ. Finalement elle put s'aliter vers trois heures et elle dormit assez longtemps; le matin, elle me téléphona pour me dire que cela allait mieux"... ... ...

 

Jeudi. Le soir, comme la veille... ... ... Elle vit le Seigneur au mont des oliviers. "Elle me demanda avec la plus grande angoisse : 'Que peut-on faire? Que pouvons-nous faire pour le consoler? Il est quand même affligé jusqu'à la mort! Ô que ne ferait-on pas pour obtenir de lui qu'un seul petit sourire!' Après la disparition de la vision, elle dit : 'Il y a des moments où on aime le Seigneur comme un petit enfant, comme un enfant malade qui va mourir. Et on cherche dans toute la ville ce qu'on pourrait lui apporter comme petite joie. On lui donnerait tout pour le faire sourire encore une fois!' Puis recommencèrent les douleurs insupportables dans les membres et maintenant aussi à la tête".

 

Vendredi. "Encore une fois quelque chose de semblable"... … ...

 

Mardi de la semaine de la Passion.. .. ...

 

Jeudi saint. (Le P. Balthasar a été absent pour une retraite; il revient à Bâle le mercredi de la semaine sainte)... "Extérieurement Adrienne est calme, mais elle a l'esprit profondément angoissé. Elle parle beaucoup de la confession.. .. .. (Entre autres choses), elle explique la nature de la confession comme pénitence. Quand je confesse par exemple un péché de concupiscence, cela inclut toujours aussi que j'assume un devoir. Plus mon repentir est parfait, plus le Seigneur me donne la grâce d'expier quelque chose de ce péché pour d'autres qui le commettent actuellement ou qui le commettront plus tard. On peut collaborer dans la catégorie où l'on pèche. Cela ne veut pas dire que ce péché sera commis moins fréquemment mais qu'il sera mieux expié".. .. ...

"Elle se trouve devant la souffrance comme devant un jugement ou une torture. Elle dit que ceux qui sont suppliciés ont de la chance car ils ne savent pas au fond ce qui les attend. Tandis qu'elle-même, chaque année, elle est suppliciée à nouveau". ((Et pourtant Adrienne ne peut pas tenir pour absolument inévitable la Passion qui approche). "Celle-ci a toujours durant l'attente une sorte d'irréalité"...

 

Vendredi saint. "La soirée de jeudi et la nuit du jeudi au vendredi saint ressemblent à celles des années précédentes. Adrienne a souffert terriblement... Quand, dans l'angoisse, le sentiment de honte l'envahissait totalement, je devais prier avec elle; puis elle me demandait à nouveau de bien vouloir quand même tout remettre au Seigneur...   ... Durant la nuit, elle vit plusieurs stations du chemin de croix et de la crucifixion. Ce qu'il y eut de nouveau, ce fut une douleur insupportable aux genoux : ils se trouvaient dans une position tout à fait fausse et on ne pouvait ni les étendre ni les plier davantage. Il ne servait à rien à Adrienne de changer la position de ses genoux, la douleur restait la même; même chose pour la croix dans le dos"... ... ...

 

Vendredi après-midi. "J'arrive chez elle vers trois heures; elle est assise à une table et me regarde, éperdue; elle n'a presque plus de force, elle est trop fatiguée pour penser. Dans la demi-heure qui suit, elle devient toujours plus faible, elle sombre finalement dans une syncope ressemblant à la mort, elle sent s'ouvrir la plaie du coeur et elle sent l'eau s'épancher. Puis elle reprend conscience et esquisse un sourire épuisé; les souffrances sont parties, les mains et les pieds sont comme insensibles, le tout est paralysé par une lassitude infinie. C'est le repos, mais pas de paix ni de vision. Après une demi-heure encore, elle dit tout d'un coup : Je commence à glisser! Et elle tombe jusqu'au fond de l'enfer. Dans les trois heures qui suivent, elle me décrit presque sans interruption ce qu'elle expérimente, d'une manière incroyablement précise et subtile; je ne puis qu'en rendre l'essentiel, je n'ajoute rien de moi-même et je garde tant bien que mal ses propres termes".

"Elle décrit d'abord la descente :  quelque chose de moi reste en haut, ne descend pas dans les profondeurs; mais ce qui reste en haut est déposé dans un endroit en quelque sorte inaccessible. C'est la vraie vie qui vient de Dieu. Disons : foi, espérance et amour"...   ...   ... Dans l'enfer, l'homme est occupé de lui-même et il n'y a plus rien d'infini (Elle avait dit auparavant : 'Le facteur d'infini est donné à l'âme par Dieu; c'est pourquoi on ne peut aimer quelqu'un que si on l'aime en Dieu et que si on le laisse libre pour Dieu. Et on ne peut ainsi le conduire à lui-même que si on l'arrache à la psychologie et qu'on le rende attentif à Dieu'). L'enfer est pure finitude. C'est un résidu, la mort; pas seulement la mort physique, mais la seconde mort, la mort spirituelle, la mort de l'âme"... ... ...

... "Elle se trouvait à nouveau près du fleuve de l'enfer. Elle sentait le fleuve passer derrière elle en lui frôlant le dos. Elle sentait son froid et sa fange gluante. Bien qu'il fût derrière elle, elle le voyait pourtant : il était fait des péchés abandonnés, ils flottaient comme des paquets dans l'eau boueuse, des paquets qui étaient enveloppés dans une sorte de toile de jute et qui contenaient différents péchés : orgueil, ambition démesurée, avarice, etc. Adrienne sentait le goût du fleuve dans sa bouche et rien ne l'aidait à lutter contre ce goût : ni nourriture, ni boisson. Il n'y avait personne dans le fleuve, seulement les péchés empaquetés par catégories. Le Seigneur non plus n'était pas visible, on savait seulement qu'il était présent là quelque part".

"Mais devant le fleuve, il y avait beaucoup de monde. Il y avait là des groupes de cinq à vingt personnes, et chacune avait devant ou derrière elle  une torche, une colonne de feu. Tout d'abord Adrienne ne comprenait pas ce que cela signifiait. Puis elle comprit que ces personnes ne devaient faire qu'un avec leur torche. Elles devaient la saisir, se précipiter dans le feu. Pour le moment elles ne le faisaient pas, elles attendaient la décision en face du fleuve. Ou bien plus exactement : on les laissait là jusqu'à ce qu'elles aient décidé de brûler. Brûler veut dire : se tenir près de son péché, se jeter dans le purgatoire, montrer leur désir de purification. Car on n'entre que volontairement dans le feu purificateur, il y faut de l'humilité. Et bien des gens attendent ici jusqu'à ce qu'ils décident de brûler".

"Adrienne donna des exemples. Prenons, dit-elle, l'un de nos braves bourgeois suisses, un homme rempli de principes, rempli de lui-même... L'homme meurt comme il est : il arrive maintenant pour ainsi dire dans un pays totalement étranger. Il n'y comprend rien de rien. Il a besoin de temps pour qu'il en vienne seulement à remarquer ce qu'avaient d'insensés ses principes inébranlables, qu'il n'est pas un type bien, mais un minable raté. Il était habitué à jouer l'homme fort, attablé au café en bras de chemise; maintenant il arrive pour ainsi dire dans un hôtel distingué à la table d'hôte, il fait d'abord remarquer à voix haute que lui, en tant que Suisse libre, il a bien le droit après tout de venir en bras de chemise si cela lui convient; comme personne ne rit, il commence petit à petit à éprouver de la gêne, il se fait de plus en plus petit"...

"Adrienne voit de très nombreuses âmes en semblable situation. Ce qui leur est commun, c'est une dureté de coeur. Elle me décrit toute une série de types qu'elle a vus là; parmi lesquels des gens comme il faut et pieux, à qui a manqué l'amour... ... ...Puis tous ceux qui, dans leur prière, promettaient à Dieu monts et merveilles et les lui offraient dans de longs discours au lieu de faire sa volonté; mais dans tous les sacrifices qu'ils apportaient ils ne faisaient justement pas la seule chose que Dieu voulait en vérité. Et encore des gens - des athées par exemple - qui étaient restés attachés à une fausse doctrine contre leur conviction intime ou qui étaient restés attachés à une moitié de foi"... ...

"Qu'il puisse y avoir un état avant le purgatoire proprement dit est pour Adrienne (et naturellement pour moi aussi) une grande et surprenante découverte. On doit d'abord être 'digne' et vouloir aller dans les flammes. Tant qu'on n'est pas prêt, on est comme placé dans un coin en face de l'enfer. Sans Dieu et sans les hommes, tout seul avec soi, jusqu'à ce que l'existence devienne si ennuyeuse que s'éveille un désir de l'amour. Je demande à Adrienne ce qui reste alors d'un petit bourgeois après la purification. Elle me dit : dans le feu, arrive une grâce si incroyable qu'elle s'attache à tout ce qu'elle peut trouver de positif dans l'homme, qu'elle s'y entend pour tirer quelque chose de tout : des plus petits élans d'amour, des plus petites aumônes, du moindre mot amical. Naturellement ce n'est pas le but du feu de nous faire là-haut tous égaux comme si le feu éduquait chacun aussi longtemps qu'il faudrait pour qu'il arrive aussi loin que les saints. Là-haut, Dieu laisse aussi à chacun son caractère et ses proportions. Mais le tout sur la base commune de l'amour".

"Devant l'enfer, on rencontre aussi tous les non baptisés et tous les enfants mort-nés. Je demande à Adrienne où ils sont. Elle dit : ... ... Ni au ciel, ni en enfer, ni dans le feu. Je demande ce qu'ils deviennent. Elle : on leur donne à boire. On leur donne lumière et intelligence. Moi : mais dans l'au-delà ils ne peuvent quand même plus se décider pour ou contre Dieu. Elle : non, cela leur est épargné, la grâce les élève plus haut, elle les prépare à la vision de Dieu sur un chemin spécial". Adrienne se souvient d'une conférence  où un théologien avait dit que ces enfants ne verraient jamais Dieu. "Cela ne va pas, dit-elle, on ne peut absolument pas dire cela".

Le P. Balthasar demande à Adrienne ce qu'il en est des enfants mort-nés. "Elle : ceux-ci sont dans le même cas que les enfants qui sont nés. Mais si on les a fait avorter, ceux qui les ont fait avorter doivent répondre d'eux; la grâce pour l'enfant leur est en quelque sorte soutirée par leur pénitence; et il est certes plus grave d'empêcher volontairement un être humain de naître, de pouvoir devenir chrétien et enfant de Dieu que de tuer un chrétien déjà constitué. On retire davantage à Dieu dans le premier cas".

 

"Le samedi saint est le jour de l'intelligence et des connaissances. On doit tout examiner et tout comprendre. On est conduit dans l'au-delà comme dans un musée. Exactement comme dans une salle d'opération où sont alités différents malades, nus et en sang. On n'a pas le droit d'aider. Aujourd'hui la compassion vous est retirée. On doit seulement regarder et comprendre, sans participer".

 

"Le samedi matin, Adrienne dit qu'elle réclame intérieurement cette participation. Plutôt participer au péché que de se trouver ainsi en dehors de tout! Le soir elle me dira que tout lui avait été retiré, même le goût de participer et de porter. Dans son état, tout est impossible : aussi bien ce qu'elle fait que son contraire. Physiquement, elle est dans  une lassitude extrême; depuis hier, elle sent des séquelles dans tous ses membres; ils sont de plomb, lourds et d'une lassitude sourde".

"Adrienne dit qu'elle comprend bien maintenant pourquoi le Seigneur devait descendre ici. C'est l'ultime conséquence de l'incarnation. D'abord il était purement Dieu en lui-même, pur infini. Puis il devint homme, il contracta mille relations avec les autres hommes, il connut mille états, changeants et passagers, des efforts et de l'effervescence, il vécut une destinée qui suivait son cours, dans quelque chose d'immense qui était toujours ouvert sur l'infini du Père. Maintenant, il lui manque encore la connaissance de ce que c'est que de n'être pas Dieu du tout, la connaissance pour ainsi dire de la pure finitude en son immensité".

"Les deux larrons en croix, dit-elle, étaient symboliques. Ils indiquaient comme en deux paraboles, les deux chemins du Seigneur... ... Ce ne sont pas seulement les deux possibilités de l'humanité, mais aussi les deux mouvements du Christ lui-même. Le premier mouvement est le chemin qui va du ciel à la croix. Sur ce chemin, le Seigneur envoie le larron de droite. Le deuxième chemin va de la croix à l'enfer; sur ce chemin, il doit suivre le larron de gauche pour le chercher là-bas".... ... ...

"L'essentiel du samedi saint, dit Adrienne, c'est que toute spontanéité a cessé. Tout est rigide, seul le fleuve est en mouvement. Mais il est en mouvement comme mort, comme sur une plaque tournante, c'est mécanique. Maintenant tout aussi en moi est comme ça. Il n'y a rien qui se passe, pas d'événements. Les événements, c'est quelque chose de très mystérieux que les hommes ne comprennent toujours que quand ils sont passés. On ne les attrape jamais. L'instant de la conception est pour une femme un événement extrêmement important, l'origine de l'enfant; mais elle n'en sait rien. Elle ne sait même pas si elle a conçu. Il en va toujours ainsi pour nous en quelque sorte. Nous vivons entourés et portés par la vie et ses événements, par la croissance et la grâce. C'est ce qui en enfer cesse complètement. C'est pourquoi maintenant non plus il n'y a aucune espèce de chemin d'homme à homme. Je ne pourrais pas aller chez vous même si je le voulais".

 

"Le samedi soir, je vais chez Adrienne dans l'espoir qu'il y aurait, comme les années précédentes, une sorte de passage vers Pâques, le commencement d'une clarté. Mais elle était descendue plus profondément que le matin. Elle me parla encore des péchés qu'elle voyait. C'était surtout ceux qui avaient vécu une double vie : l'une, religieuse mais fausse, par laquelle ils s'assurent contre Dieu; l'autre, égoïste, pour eux-mêmes. Ils se confessent, mais non en vérité. Pour la confession, ils ont tout un code chiffré : pour leur péché réel, ils disent tel autre péché précis. Pour quelque chose de profondément personnel, ils signalent quelque chose de commun, qui n'engage à rien. Ils font comme s'ils dévoilaient, mais ils cachent l'essentiel. Ils ont une sorte de vague repentir, mais qui ne va nulle part jusqu'au fond. Quand, par les circonstances ou par la grâce, ils ont été empêchés de commettre un péché, ils s'en attribuent à eux-mêmes le mérite. L'échelle de ces faux chrétiens va du peuple ordinaire aux fonctions les plus hautes de l'Eglise... ... Elle me décrivit des détails effroyables que je préfère omettre. Toutes nos assurances sont à la lisière de l'enfer".

"Tout d'un coup elle fut en extase"... ... ...

"Elle avait d'abord vu une foule interminable de pécheurs, chacun à côté de sa torche. Aucun ne brûlait, aucun ne voulait s'ouvrir et se donner totalement. C'était des bandes immenses, une procession interminable. C'était un spectacle si effroyable qu'Adrienne s'agita de plus en plus : ils doivent se  repentir, ils doivent brûler à tout prix! Tout d'un coup aussi l'ancienne Adrienne fut éveillée; la morte en bas et la vivante en haut ne furent qu'une pendant un moment, c'est pourquoi elle put s'offrir elle-même, elle put collaborer. Et elle vit devant elle, dans la boue profonde où marchaient des pieds innombrables, une tout autre trace : l'empreinte du pied du Seigneur, qui traversait toutes les autres. Une trace absolument pure, une trace qui montait. Elle en fut saisie tout entière : suivre cette trace! Et pour l'amour du ciel : doucement, et soi-même ne pas laisser de trace derrière soi afin que personne ne soit trompé et se mette à suivre ses traces à elle plutôt que celles du Seigneur. Elle savait qu'il y avait moyen de la suivre, qu'il y avait une corédemption".

"Il se produisit alors un mouvement de vie dans la procession; tous vinrent et lui remirent leurs torches. Elle en recevait, elle en recevait! D'abord elle s'appuya pour avoir une meilleure position, puis elle s'éloigna du mur pour pouvoir en saisir davantage, pour pouvoir aussi en porter avec son dos, mais finalement il y en eut tellement qu'elle tomba par  terre. Quand elle revint à elle, elle vit le Seigneur debout devant elle, avec un regard indicible. Avec ce regard qui transperce tout l'être, qui est sa propriété. Dans ce regard, son âme était ouverte devant lui, c'était comme une confession parfaite. Et maintenant elle le savait : il y a une rédemption, également pour les autres. Tous peuvent s'ouvrir de la même manière et tous se confesseront. Mais elle-même - elle disait toujours 'nous' - avait le droit de procurer cela. Une joie énorme s'empara d'elle quand elle reconnut qu'il y avait à nouveau une communion entre elle et les pécheurs. C'était encore toujours la scène de l'enfer, mais ici se rencontraient deux groupes d'hommes dans l'unité du Christ : ceux qui avaient le droit d'aider et ceux qui étaient secourus... ... ... (Puis, avec les plus grandes peines, le P. Balthasar conduisit Adrienne jusqu'à sa chambre à coucher). Chaque pas dans l'escalier était une aventure et une pleine mesure de souffrances. Mais elle était heureuse et elle disait toujours : il y a une rédemption!"

 

"La nuit, Adrienne ne dormit pas à cause de ses souffrances; elle devait constamment changer de position". (Mais le matin, à sept heures et demie, elle était au home Sainte-Catherine pour la messe)... ... ...

 

"L'après-midi, nous parlâmes longtemps du purgatoire et du ciel. Adrienne décrivit comment dans le purgatoire tout était purifié et soldé. A la fin de la purification, on a rattrapé toute négligence de manière à ce qu'on ne peut plus rien regretter. Au ciel, on ne pense jamais qu'on a négligé quelque chose sur terre. Cependant il n'y a pas uniformisation par le purgatoire, les différences demeurent qui sont conditionnées par la vie terrestre. Mais toute mensuration et toute comparaison sont supprimées. On peut seulement dire que les uns sont différents des autres. Les uns comprennent davantage, mais tous sont contents. Cela vaut naturellement pour les saints eux-mêmes; et ici il apparaît que les natures déjà sont de différentes tailles. Gratia supponit naturam : la sentence est valable jusque dans la plus haute béatitude. La petite Thérèse est certes une 'grande sainte', mais comme nature humaine, elle a un petit format comparé à celui de saint Paul. De ce que Dieu lui avait donné, elle a fait le maximum qu'elle a pu, c'est en cela que réside la grandeur de sa sainteté".

"Adrienne mentionna aussi qu'à la sortie du purgatoire se trouve la Mère de Dieu, en quelque sorte comme l'hôtesse du ciel, qui introduit les invités dans la salle. Vers la fin, Adrienne eut encore une grande vision de la rédemption... ... Elle me promit de me décrire cela plus tard".


 

1945


 

Dimanche de la Passion. "Nouvelles intuitions sur les conditions préalables de la Passion en Dieu. Adrienne parle de la 'pré-Passion' du Fils dans le Père. Le Fils 'souffre' avant l'incarnation de ce que le Père, atteint par les hommes, souffre de sa création. Mais cette souffrance n'arrive pas dans les ténèbres comme plus tard sur la croix, elle arrive dans la lumière de l'amour. Malgré cela, c'est comme un exercice préparatoire à la Passion réelle avec la séparation du Père. Comme si un amant souffrait tout près de l'aimé au cas où celui-ci permettrait à l'amant de souffrir pour lui, de se laisser infliger une peine à sa place par exemple. Si quelque chose de ce genre se produit dans l'amour réciproque, c'est pour l'amant une vraie joie, car il ne fait rien plus volontiers que d'épargner une douleur quelconque à l'aimé. Ou bien comme un enfant qui apprend à marcher, tenu à la main par son père : l'enfant n'a aucune peur tant qu'il sent que son père le tient. Et s'il fait quelques pas, c'est plus la main de son père que ses propres jambes qui le maintiennent. Ce n'est que lorsque le père le lâche réellement et disparaît  et que l'enfant se sent seul que cela devient difficile. De même aussi pour le Fils sur la croix quand le Père l'abandonne pour qu'il apprenne ce que cela veut dire être laissé seul dans la souffrance"... ... ...

"Les jours suivants sont très durs. Les plaies ressortent fort. Adrienne dit cependant que, si elle a bien compris, il lui a été promis que c'était la dernière année où les plaies (les stigmates) seraient visibles extérieurement; plus tard, elles ne seraient plus senties qu'intérieurement, comme au début. Mais elle n'était pas tout à fait sûre". (Le P. Balthasar s'absente alors pour une retraite à l'extérieur et ne revient qu'au début de la semaine sainte).

 

Mardi saint. "La soirée fut mauvaise; cela me donna une idée de ce qu'Adrienne avait souffert ces jours derniers et surtout la nuit. Elle était comme absente par pure angoisse; tout d'un coup elle tomba de sa chaise par terre et elle resta là allongée pendant une demi-heure environ dans des souffrances morales extrêmes sans me remarquer. Elle vit en esprit des scènes de la Passion qui lui étaient totalement présentes : les hommes d'aujourd'hui torturent le Seigneur, se ruent sur lui, le clouent toujours à nouveau et le foulent aux pieds pour ainsi dire de tout leur poids. La Mère du Seigneur aussi, ils la torturent de la même manière. Adrienne tremblait de tout son corps. Elle gémissait : 'Non, non, pas cela!' Ou bien elle poussait soudain un cri étouffé quand elle voyait quelque chose de nouveau. Elle m'appelait aussi, je devais aider, mais elle ne me voyait pas"... ... ... Le mercredi soir, Adrienne est plus calme, plus retenue, les souffrances et l'angoisse sont intérieures.

 

Nuit du jeudi au vendredi. "La nuit du mont des oliviers se déroula comme les années précédentes. Cela commença à nouveau par une grande angoisse, une inquiétude terrible, qu'elle cherchait à cacher; puis tout d'un coup ce fut la honte qui l'envahit; elle est par terre, se cache la tête et dit toujours : 'Un manteau, s'il vous plaît!... Dois-je donc être si nue?' Avec cela des souffrances corporelles. Adrienne s'était promise 'd'être brave', de se faire remarquer le moins possible pour ne pas trop m'accabler. La plupart du temps elle était à genoux ou allongée par terre pendant que s'accomplissait en elle la terrible procédure; elle ne fut emportée dans l'extase par les souffrances qu'un court moment : elle ne me reconnaissait plus. Pendant ce temps, elle vit une grande foule d'hommes - après coup elle les appela des pharisiens -, des gens qui, en partie aussi dans l'Eglise, ne veulent pas croire à la croix et à sa nécessité et à sa puissance, qui sont d'avis que tout irait très bien aussi sans la souffrance. A ceux-là, elle disait son sentiment et les réprimandait; après coup elle disait : 'J'espère qu'ils ont compris!' Entre deux, elle vit la Passion en de multiples tableaux, surtout le Seigneur en croix en différentes positions. Elle me le montrait du doigt : je devais aussi regarder, et elle me demandait instamment d'aider le Seigneur"... ... ... (Vers trois heures du matin, le P. Balthasar l'accompagna jusqu'à sa chambre à coucher, il dut presque la porter, tant elle chancelait).

 

Vendredi matin. "De dix heures à midi. Adrienne est extrêmement fatiguée; elle dit qu'elle mourrait bientôt; elle ne veut pas me croire quand je lui dis que ce ne sera pas une mort définitive".

 

"L'après-midi à trois heures, je suis à nouveau chez elle. Elle ne répond pas : 'Entrez' quand je frappe; elle est assise comme une mourante devant le feu. Elle ouvre à peine les yeux, elle me regarde comme un étranger. La scène de la mort dure cette fois aussi plus longtemps. Adrienne est presque totalement absente, elle gémit doucement, elle est absolument sans force, elle s'affaisse sur elle-même, murmure une prière : 'En tes mains...' Finalement elle dit : 'Nous voulons te remercier...' Puis après trois heures et demie, elle se réveille lentement, elle regarde autour d'elle, étonnée, elle demande où elle est, remarque : C'est passé".

"Puis elle voit le Seigneur devant elle sur la croix dans une vision... Le Seigneur est mort. Il est suspendu à la croix dans une obscurité totale. Bien au-dessus et, séparée de l'obscurité, sans transition, la lumière du Père et de l'Esprit Saint, comme en attente. Dans cette lumière d'en haut, le Fils devient visible, lumière lui-même, transparent, spirituel (il semble avoir une sorte de corps spirituel, dit Adrienne, mais seulement pour que nous puissions le saisir), il est réuni au Père un instant. Dans cette réunion, il remet au Père la rédemption accomplie, mais seulement comme quelque chose de provisoire. L'essentiel est achevé et déposé auprès du Père. C'est le fruit objectif de la rédemption, non l'amour éprouvé (que le Fils perdra en enfer). La réunion du Père et du Fils est comme ponctuelle et établie en vue d'une nouvelle séparation : le Père accueille la rédemption et le Fils reçoit sa nouvelle tâche qui n'est plus une mission dans le monde des vivants, mais qui concerne totalement le Père lui-même. Puis Adrienne voit comment le Fils redevient ténèbres et ne fait à nouveau plus qu'un avec le mort suspendu à la croix pour descendre dans le royaume du purgatoire et de l'enfer. Non comme s'il descendait avec son corps mort, mais il est dans l'état du mort, de celui qui n'est pas encore ressuscité. L'instant où le Père et le Fils se rencontrent après la mort et où le Seigneur demeure au 'paradis' n'est rencontre que comme point de départ d'une séparation renouvelée le samedi saint. Dans la séparation, le Père va initier le Fils à ses mystères ultimes, et cette initiation doit se faire dans la séparation"... ... ...

"La descente du Fils aux enfers, c'est le Père qui livre son secret... Un exemple. Il pourrait se faire que quelqu'un veuille faire connaître à son ami tous les secrets de sa vie; il lui remet pour cela les clefs de son bureau où se trouvent son journal et ses lettres d'amour, son compte en banque, bref tous ses secrets. Lui-même ne veut pas être là quand son ami regardera tout cela, il s'absentera et, plus tard, les deux n'en parleront pas non plus. Celui qui a livré son secret ne veut pas savoir ce que son ami a regardé, il ne veut pas savoir s'il a tout lu ou une partie seulement ou rien du tout. Cela devait simplement montrer sa pleine confiance et toute question serait un signe de méfiance. L'amour remet la clef sans vouloir savoir ce qui s'ensuit, et la mesure où le secret a été partagé doit elle-même rester un secret. Car le secret a été laissé à la libre disposition de l'ami"... ...

"Le Père accordera au Fils - et cela en étant lui-même absent - de connaître le mystère de ses ténèbres qu'il s'était réservé depuis toujours. C'est le mystère du Père qu'il a gardé pour lui jusqu'alors parce qu'il n'avait remis au Fils que la rédemption, la miséricorde, l'amour, la lumière, la vie. Il ne l'a pas envoyer pour juger, mais pour racheter. L'enfer est traité comme un mystère entre le Père et le Fils. Après le retour du Fils au ciel, il ne fera pas non plus l'objet d'un 'thème de conversation' entre le Père et le Fils".

"Adrienne insiste beaucoup sur ce caractère mystérieux du péché; il n'est qu'une partie des grands mystères de notre foi. Dans l'Eglise catholique, on rencontre souvent une mésestime ou un affadissement de tout ce qui relève du mystère. On croit qu'on perce tout, on croit peser la gravité des péchés, on les répartit par catégories et selon leur poids,  on délimite avec soin les vertus les unes des autres et on croit pouvoir déterminer entre vertu et péché une zone indifférente. On oublie par là à quel point le bien et le péché demeurent en Dieu des mystères insondables qu'on ne peut pas non plus percer à jour dans la confession et que personne n'a le droit de vouloir pénétrer totalement... ... ... Par notre confession, nous nous dévoilons devant le Fils. La descente aux enfers est d'une certaine manière le dévoilement, la confession du Père devant le Fils. Dans les deux cas, l'ultime cachot est ouvert et montré de telle sorte qu'on ne laisse rien caché, la dernière chose justement doit venir à la lumière. C'est en cela qu'il y a une ressemblance entre la descente aux enfers et la confession. Dans le fait aussi que les deux se déroulent dans l'amour. On ne peut pas se confesser sans amour. En dehors de l'amour, on peut s'analyser aussi longtemps qu'on veut, se 'soulager' moralement en quelque sorte, avoir peut-être aussi ensuite le sentiment d'avoir fait une oeuvre méritoire : ce ne serait pas une confession. Peut-être pour l'âme une sorte de revue d'actualités hebdomadaire. Peut-être aussi quelque chose qui n'est pas très honnête, qui ne ferait qu'enfermer davantage encore l'âme dans son propre moi. On ne peut se confesser que si on aime Dieu, que si on possède du moins un début d'amour de Dieu, même si on ne reçoit à nouveau l'amour parfait que par l'absolution. La confession est l'amour qui cherche, l'absolution est l'amour trouvé".

"Que le Père donc montre son enfer au Fils, c'est un mystère de l'amour du Père. Il le fait avec amour : il ne fait pas tomber le Fils tout de suite dans l'enfer le plus profond, mais il le conduit pour ainsi dire à partir d'en haut et il commence par la partie du purgatoire qui est la plus proche du ciel. Le Fils rencontre ici ceux qui sont déjà purifiés par son amour rédempteur. Il ne voit certes pas le résultat de cette purification, la rédemption elle-même (ceci ne sera possible qu'à Pâques), mais il voit pourtant que l'amour est à l'oeuvre, son amour précisément qui s'est dégagé sur la croix. Qu'il voie cela, c'est une prévenance du Père. Le Père montre au Fils que, dans sa justice, il n'est pas insensible à la miséricorde du Fils; il lui montre, avant même l'achèvement de l'oeuvre de rédemption, les effets de l'amour à l'intérieur du domaine de la justice. Il lui ouvre le cachot du côté où l'amour est visible. Le Fils voit ici que les âmes se trouvent entre la justice et l'amour, il voit comment les deux coïncident dans le processus de purification... ... Les âmes marchent pour ainsi dire à tâtons des deux côtés, vers la justice et l'amour... ...

En arrivant dans le purgatoire, elles apportaient avec elles leurs empreintes et leurs idées humaines qui étaient en quelque sorte enfermées dans leur subjectivité. Elles doivent maintenant apprendre à juger selon la mesure de la justice et de l'amour de Dieu. Elles ne commencent pas toutes au même niveau. Les unes ont derrière elles une vie dans le péché, les autres une vie dans la grâce. Toutes sont pécheresses, mais elles ont saisi et reçu plus ou moins de la grâce. Toutes pourtant doivent mettre à jour leurs connaissances et s'adapter à l'atmosphère de Dieu. Elles doivent s'habituer à la justice du Père et à l'amour du Fils. En la matière, elles ne sont pas simplement passives, elles ne sont pas purifiées sans qu'elles le veuillent. Ce qu'a de passif le purgatoire, c'est qu'à présent elles ne sont mises que devant une possibilité : se laisser purifier, capituler devant la justice du Père et l'amour du Fils. Justice et amour attendent simplement d'être reconnus. Plus les âmes connaissent déjà l'amour et plus elles l'ont éprouvé, plus elles sont attendues par l'amour du Fils; plus elles étaient infatuées d'elles-mêmes dans la vie, voulant estimer toutes choses selon leur propre mesure morale, plus donc elles se trouvaient à côté de l'amour, plus elles tendent vers l'ancienne Alliance... ...Aucun coin de l'âme n'a le droit de se soustraire à la justice et aucun à l'amour. L'âme doit s'offrir tout entière à la justice et tout entière à l'amour, elle doit apprendre à connaître l'unité du Père et du Fils, elle n'a pas le droit d'être le moins du monde éclectique. Elle doit apprendre à être catholique. Cet aspect catholique consiste dans le fait qu'on se tient à la disposition de Dieu tout entier et qu'on ne choisit pas soi-même. Celui qui se confesse ne peut cacher aucun péché grave sans réduire à néant toute la confession... ... Dans le purgatoire, on ne peut pas mettre de conditions; on ne peut pas non plus vouloir faire juger tel péché par la justice et tel autre par la miséricorde, demander ici un peu plus d'indulgence tandis que là on veut bien porter éventuellement la juste expiation parce qu'on redoute la confrontation avec le pur amour. On doit se tourner de telle manière qu'on devienne accessible de tous les côtés à l'ensemble formé par la justice et par l'amour.

En contemplant tout d'abord ce mystère, le Seigneur voit pour ainsi dire l'institution, la constitution du purgatoire lui-même. Il le voit comme l'unité de la justice et de l'amour, de l'ancienne et de la nouvelle Alliance, donc comme conditionné aussi par la croix. A l'arrière-plan se trouve l'enfer qui n'est pas pénétré. Mais le Seigneur se trouve maintenant au milieu des deux extrêmes; d'un côté se trouve l'oeuvre du pur amour : la croix, de l'autre côté l'oeuvre de la pure justice : l'enfer. Et il voit ce que le Père fait des deux : il voit la synthèse. Il y a ici une prévenance réciproque de la part du Père et de la part du Fils. La prévenance du Fils consiste en ce qu'il a déposé sa rédemption auprès du Père pour être initié au mystère du Père. Par sa souffrance sur la croix, il a en main la clef de la rédemption; en soi, il pourrait absoudre toutes les âmes tout de suite et tout simplement et les conduire au ciel. Mais cela se ferait sans tenir compte du Père, cela ne se ferait donc pas dans l'unité de l'amour du Père ni à l'intérieur de sa mission. C'est pourquoi il doit se porter à la rencontre de la justice du Père. Le Père vient à la rencontre du Fils en ne lui montrant pas en premier lieu l'enfer nu, mais la synthèse de l'enfer et de la croix, donc l'effet de l'amour du Fils à l'intérieur de la pure justice. Avant la croix, il n'y avait que l'enfer définitif. Il n'y a de purgatoire que par l'acte rédempteur du Fils. Et le Père montre au Fils qu'il n'est pas sans être influencé par la rédemption, même si cette rédemption demeure provisoirement déposée auprès de lui, le Père.

Le Fils est ensuite conduit plus profondément dans le lieu de purification. C'est le lieu qu'Adrienne a déjà vu auparavant, où l'amour du Fils n'est pas encore reçu, où les âmes refusent encore d'entrer dans la flamme de l'amour purifiant. Tous les lieux et tous les états où l'amour du Seigneur n'est pas reçu correspondent à cette région du purgatoire... ... ... Et plus le Fils pénètre profondément dans le mystère du Père, plus grandit sa vénération pour l'oeuvre du Père; plus il veut laisser au Père sa liberté, moins il veut s'imposer avec son oeuvre; plus il devient pur don de lui-même au Père inconcevable en son action, plus il se livre aux ténèbres du Père. Il avance dans son mystère en tâtonnant. Il ne peut pas agir le samedi saint, il reste lié dans la vision".

"C'est pourquoi l’Église sur terre, qui vit dans l'amour, dont l'amour n'est pas lié, doit prier d'autant plus avec la Mère du Seigneur pour ceux qui n'accueillent pas encore l'amour du Seigneur, qui lient son amour; le Père fera que ces prières deviennent efficaces en suppléance pour le Fils qui, dans la vision du samedi saint, n'est pas capable de prier efficacement. Pour les croyants sur terre, le fleuve de la grâce n'est pas coupé, ils ont un accès immédiat à l'amour du Père. Ils interviennent avec leur prière pour le salut du monde".

"Ceux qui se sont détournés, ceux qui ne veulent pas encore accueillir l'amour du Seigneur, le Fils doit les confier au Père ici en bas, il doit laisser s'accomplir en eux la procédure du Père. Les âmes sont enfermées dans cet état. Elles ne souhaitent aucune aide et aucune prière de l'extérieur. Elles ne reconnaissent pas leur faute, elles ne sont pas prêtes à recevoir la pure grâce du pardon comme l'unique moyen de s'en sortir. Elles se targuent de leur propre justice, de leurs principes, de leur vie passée. Elles veulent expier leurs péchés selon un procédé qu'elles comprennent elles-mêmes. Elles sont ainsi remises à la procédure du Père qui sait bien, dans son mystère, comment, pour chaque âme, il a à combiner justice et miséricorde afin de les forcer et les conduire à l'amour du Fils. Il mêle toujours déjà à sa justice une goutte de l'amour du Fils sans que l'âme le sache et le reconnaisse. Avec le temps la procédure agira... L'âme commence alors à souffrir en tous ses membres et à ressentir son incapacité à se tirer d'affaire elle-même, elle se voit forcée de renoncer à ses assurances. La cuirasse de morale pharisaïque dont elle s'était entourée lui devient insupportable. Elle comprend qu'elle n'en sortira pas toute seule : elle a besoin d'aide. Elle doit demander qu'on intercède pour elle. C'est alors que le Seigneur est libéré, lui qui était lié par son refus. C'est alors que sa prière pour l'âme devient efficace. Et elle qui jusqu'alors était prise dans les glaces se met en mouvement, aspire à l'amour, se dirige vers la sortie du purgatoire. C'est pendant que le pécheur désire l'amour et la pureté de manière toujours plus pressante qu'il se repent toujours plus de son péché, qu'il laisse la prière du Seigneur et de l'Eglise devenir en lui toujours plus efficace, que le changement décisif s'accomplit en lui. Dans la mesure où il reconnaît la gravité du péché, où il commence à voir toute l'étendue du monde du péché et de sa malice, il oublie les limites qui séparent sa propre faute de celle des autres. Il ne voit plus qu'une chose : l'offense infinie faite à Dieu par chaque péché. Il ne la reconnaît pas directement dans les autres (dans le purgatoire, on ne voit pas les autres), mais en jetant un regard en arrière sur son état, comment il était dans la vie et comment il était quand il est entré dans le lieu de la purification. C'est dans ce tableau de désolation qu'il reconnaît la nature du péché d'une manière générale. Il ne lui importe plus alors de savoir si lui-même ou un autre a commis le péché; il n'a donc plus le souci de sa purification et de sa rédemption personnelles, il ne calcule plus le temps pour ainsi dire qu'il doit encore passer ici. Il est tellement possédé par la pensée de l'expiation et de l'aide à apporter aux autres qu'il serait maintenant prêt à rester avec joie dans le feu jusqu'à la fin du monde si seulement Dieu en était moins offensé. Tout le poids passe du moi à l'amour de Dieu et, par l'amour de Dieu, à l'amour du prochain. L'âme ne veut plus atteindre de buts personnels, elle ne veut plus être qu'un instrument de l'amour. A l'instant où cette pensée la remplit, elle est sauvée. Il lui est permis de prier avec le Seigneur et avec l'Eglise, sa prière commence à être efficace dans la communion des saints, et ceci est l'absolution définitive avec laquelle elle entre au ciel. Le purgatoire, c'est le moi; le ciel, c'est les autres. Le passage se fait dans l'amour du Seigneur. L'ordre de l'amour dans le monde et dans le purgatoire est comme inversé; sur terre, le grand commandement du Seigneur est de nous aimer les uns les autres. Par l'amour du prochain, l'amour de Dieu est garanti et établi toujours plus solidement. Le chemin décisif vers Dieu passe par l'amour du prochain. Dans le purgatoire, c'est inversé : le pécheur reconnaît d'abord l'offense faite à Dieu dont il est responsable, il arrive à l'amour du Christ et, à partir de cet amour, l'amour des hommes s'ouvre pour lui. A l'instant où il voit que l'amour du Seigneur est eucharistie, c'est-à-dire partage infini avec les frères, il est sauvé : il passe de l'état de confession dans le  purgatoire à celui de communion qui est le ciel".

 

Toujours le vendredi saint, le P. Balthasar est retournée chez Adrienne le soir vers neuf heures. Adrienne était descendue plus profondément dans le lieu de purification. "Déjà quand je la quittai dans l'après-midi, elle se sentait dans le voisinage de l'enfer. 'J'ai à nouveau ce goût dans la bouche', disait-elle, 'glaise et boue'. Maintenant elle parle de son état. Elle se sent dédoublée dans l'Adrienne qui pourrait mener une vie décente dans sa maison et cette autre qui doit faire des voyages aventureux à travers l'au-delà. La deuxième voudrait bien être la première, mais dès qu'elle se voit comme la première, un profond dégoût d'elle-même la saisit : tranquillité, bien-être, la vie paisible, le pharisaïsme! Un tel contenu de vie serait encore plus insupportable que la vie en enfer sans amour. Dans les deux situations elle voudrait se confesser, se dévoiler, pour arriver au fond; cependant partout elle rencontre la même chose : le manque d'amour. Si elle demeure voilée, elle ne voit là qu'une fuite de la bonne foi, donc du pharisaïsme; si elle cherche à se donner telle qu'elle est, le résultat est le même. Et plus elle cherche à se 'vêtir', à se 'donner' telle qu'elle est, plus nu paraît son pharisaïsme. Elle me décrit cet état désespéré avec une précision tout à fait étonnante d'analyse psychique, avec la froide objectivité que pourrait avoir un chirurgien des âmes. Le sens ultime de cette analyse, elle ne le comprend pas. Je lui dis : dans cet état, vous pouvez faire ce que vous voulez, ce sera toujours faux parce que votre amour pour Dieu est maintenant déposé auprès de Dieu et, sans amour, il n'y a que pharisaïsme. Ce mot la touche profondément; elle le comprend bien et l'approuve tout à fait sans qu'une aide lui soit par là offerte".

"Elle raconte ce qu'elle voit. Elle se trouve maintenant tout au fond, près du fleuve de l'enfer qu'elle a vu chaque année. Il s'écoule à nouveau sans fin et mécaniquement, sans vie propre. Il n'a pas de rive; il est au-dessus de la rive, il est plus haut que la rive et pourtant il ne déborde pas sur les côtés. Qu'il soit plus haut que la rive paraît comme une menace, on pourrait constamment être submergé, et pourtant le fleuve reste d'étrange manière à l'intérieur des limites qui lui sont imposées. On voit à cela que le péché est sans bornes, qu'il dépasse les limites de ce qui est concevable, mais qu'il n'est pas en mesure quand même d'aller au-delà de la rive que Dieu lui a imposée. Dans ce fleuve, Adrienne voit émerger deux planches ressemblant à un pont de fortune comme on en rencontre sur les torrents. Ce sont des poutres grossières, noircies au feu. Ce pont sert à décharger dans le fleuve de l'enfer les péchés qui ont été enlevés dans le lieu de la purification.  Aucun homme n'a jamais mis le pied dessus, et le Seigneur non plus ne le fait pas. N'y mettent le pied que ceux à qui a été confiée la tâche de porter les péchés en enfer. Adrienne ne sait pas qui c'est, peut-être des anges, pense-t-elle. Les déchargeurs apportent les péchés, gros et informes, comme le sont les péchés que charrie déjà le fleuve. Et pourtant ces péchés ont des proportions connues des déchargeurs. Pour parler de manière imagée : d'un pécheur sont déchargées dix brouettes pleines, d'un autre vingt brouettes. Le pécheur lui-même ne connaît pas les dimensions. Jamais il n'en a connaissance. Il sait seulement que son mensonge, sa luxure, etc., ont été enlevés. Il n'est jamais en mesure de comparer la quantité et le poids de ses péchés avec la quantité et le poids des péchés des autres. Cette quantité et ce poids sont objectivement connaissables. Le Seigneur aussi prend ses distances par rapport à ce savoir. S'il se souciait de cette quantité et de ce poids, il semblerait alors vouloir mesurer pour ainsi dire la somme totale des péchés enlevés. Mais justement cela, il ne le veut pas.  Il ne veut pas enlever seulement une certaine masse de péché, mais le péché du monde tout simplement. Tout le péché. Il ne veut jamais non plus regarder les péchés personnels séparés du pécheur. Il voit exactement le péché tant qu'il est attaché à l'homme qu'il aime. Il connaît ce qu'il y a en lui de bien et de mal. Mais seul lui importe l'homme, seul celui-ci l'intéresse. Dès qu'il arrive à séparer le péché du pécheur, le péché ne l'intéresse plus. Ce qui est enlevé appartient en quelque sorte à la comptabilité du Père. Seul l'amour intéresse le Fils; dans ses relations avec l'homme, il est conduit exclusivement par l'amour. Il ne veut rien savoir de ce qui ne serait pas l'amour. Le Seigneur n'aime pas moins un homme parce qu'il est pécheur. Il ne laisse jamais la mesure de son amour être déterminée par la mesure du péché. C'est pourquoi il ne veut pas connaître non plus les dimensions du péché. Il ne considère le péché que comme ce qui, dans le pécheur, empêche encore provisoirement l'accueil de son amour".

"Après m'avoir expliqué cela et comme je terminais d'en prendre note, une exclamation d'effroi échappe à Adrienne. Je vois qu'elle est totalement absorbée et que son esprit est ailleurs. La scène qui suit fait partie des plus inoubliables que j'ai vécues avec elle".

"Adrienne commence à aller et venir lentement dans la pièce, extrêmement concentrée. Sa mimique et ses gestes furent maintenant et au cours de cette scène (comme plus tard quand des scènes semblables se répétèrent) d'une force d'expression presque théâtrale.  Une sorte de pantomime fut jouée devant moi dont je devais retenir exactement le sens. Adrienne regardait devant elle avec un regard sombre; le regard se fit toujours plus grave, la marche plus lente; elle s'arrêta et commença à vaciller lentement d'avant en arrière. Je me souvins que lors du dernier samedi saint elle était tombée lourdement quand elle recevait les 'torches'. Je me levai pour la soutenir par derrière. Mais elle se remit à marcher. Elle ne me voyait pas. Puis elle s'arrêta à nouveau et, au dernier moment, je dus à nouveau la soutenir. Cela recommença de la sorte plusieurs fois; elle avançait, j'étais derrière elle pour la rattraper en cas de besoin. Mais elle éprouva ce soutien comme une charge croissante. Ses gestes exprimaient qu'elle était gênée, qu'elle se sentait entravée. Elle regardait si ses mains portaient des menottes, elle exprimait son désespoir d'être liée. Puis elle me regarda sans me reconnaître le moins du monde. Elle commença à parler comme on parle avec quelqu'un qu'on n'a jamais vu. Elle parlait un haut allemand très peu aimable bien que très courtois, presque de l'allemand de théâtre qu'on n'entendait jamais de sa part d'habitude. 'Qui êtes-vous?' Elle n'entendit pas ma réponse. 'Que voulez-vous de moi ici? Savez-vous qui je suis? Non, n'est-ce pas. Je vais essayer de vous l'expliquer. Voyez-vous, j'ai tout perdu. Je n'ai plus rien, vraiment plus rien... Je me suis perdue moi-même. Je ne suis plus qu'une faiblesse... J'ai perdu aussi ma profession ; vous comprenez : j'avais autrefois une tâche, une mission; je les ai perdues... Et maintenant je dois chercher Dieu, car Dieu aussi je l'ai perdu. Qu'est-ce qu'on peut faire?' Je lui dis : 'Je pourrais peut-être vous aider à chercher Dieu?' Elle me regarda curieusement. 'Si vous me connaissiez exactement, dit-elle, si vous saviez que je n'ai vraiment plus rien, que je n'ai même plus de nom, vous ne le feriez sans doute pas'. Cependant, dis-je, je le ferais même dans ce cas. Elle me regarda avec un sourire sceptique et elle me demanda : 'Savez-vous ce que vous faites là? Avec moi que vous ne connaissez pas du tout, vous ne pouvez quand même pas vouloir faire ce chemin, jusqu'au bout, vraiment jusqu'au bout. Vous me laisseriez en plan longtemps avant'. Non, dis-je, je n'ai pas l'intention de la laisser en plan, je veux vraiment essayer d'aller avec elle jusqu'au bout. Adrienne alors devint pensive et elle dit très lentement : 'Alors j'ai peut-être trouvé mon prochain ici en enfer'... ... Puis elle me regarda, elle commença à sourire curieusement, d'une manière sceptique pour ainsi dire, et elle s'éveilla lentement comme d'un rêve. Il lui fallut du temps pour se retrouver dans sa pièce; lentement elle me reconnut, elle était infiniment étonnée. 'Que faites-vous donc ici?' Je dus rire terriblement avant qu'elle-même fût gagnée par mon rire incoercible. 'Je ne vous ai jamais vu aussi joyeux', dit-elle. 'Pourquoi donc riez-vous comme ça?'... ... Adrienne ne comprenait pas ma gaieté, elle commença à me raconter ce qui lui était arrivé. 'J'étais en enfer, absolument seule. Je voyais les traces du Seigneur, mais pas lui. Je devais chercher Dieu, le Père. Et j'étais désespérée. Je voulais me précipiter dans le fleuve, sans arrêt. Mais il y avait quelqu'un qui me retenait toujours. Il m'entravait, j'étais dans son obéissance et cela m'était désagréable. Un homme tout à fait inconnu, pas antipathique, mais qui m'était totalement étranger. Puis je lui expliquai ma situation. Et, chose curieuse, il voulut m'aider, et m'aider jusqu'au bout. Je compris alors que c'était mon prochain'. 'Mais c'était moi-même', dis-je. Adrienne ne comprenait toujours pas. Elle ne voulait pas me croire. 'J'ai avec vous une tout autre relation. Vous êtes mon ami, que j'aime en Dieu. Mais celui-là par contre était un homme totalement étranger'. Je riais encore toujours. Oui, lui dis-je, il peut bien se faire qu'on trouve son prochain en enfer, et tout d'un coup le prochain et l'ami sont une seule et même personne".

 

Matin du samedi saint. Le P. Balthasar apprend au téléphone qu'Adrienne est dans une profonde angoisse et une grande solitude. "Au fond de l'enfer". Quand il arrive chez elle dans l'après-midi, elle dicte ce qui suit sur Dieu Trinité et le péché comme préparation à la relation du Fils au péché en enfer.

"Sur terre, le croyant reconnaît le péché par l'Esprit Saint. C'est lui qui donne à l'homme la faculté de reconnaître comme péché tel acte précis de telle manière qu'on reconnaît aussi en même temps tout ce qui l'entoure, ses développements, ses ramifications. Quand un homme commet un adultère, c'est un acte concret; mais il a des rapports de tous côtés, des fils le relient à d'autres actes et à d'autres intentions, il a autour de lui une 'sphère', il est en relation avec d'autres péchés. On ne perçoit pas tout cela avec la seule raison naturelle. Si on vit dans la grâce, l'Esprit Saint découvre tous ces rapports. D'une manière tout à fait objective. Il dévoile les faits. Il introduit dans la nature du péché, naturellement sans éveiller le moins du monde l'envie de le commettre.

L'homme qui pourrait commettre un péché le connaît donc d'abord comme péché objectif. La tentation de le commettre peut alors naître en lui. Le péché reçoit une nouvelle relation à lui, il voit le plaisir et l'avantage que cela lui apporterait de le commettre. Il est entré dans le domaine de la tentation subjective, et ce domaine est celui du Fils. C'est contre la tentation que lutte la grâce du Fils. Il offre son amour efficace, immédiat, pour aider. Comme aide subjective. Celle-ci va jusqu'à vaincre le péché".

"Cette victoire elle-même et le sacrifice qui y est inclus appartiennent au Père. Dès que le combat est fini, dès qu'il est décidé que l'homme ne péchera pas, commence le domaine du Père".  (Suit un long développement sur le domaine du Père, du Fils et de l'Esprit Saint en ce qui concerne le péché, et ensuite sur ce qui reste du péché en enfer). "En enfer, le péché est là comme ce qui est accompli... Le péché nu et ce que l'homme lui a donné de lui-même... Quand le péché est éliminé de l'homme, cela aussi doit être éliminé. Cela appartient désormais à l'enfer".

"Et maintenant, le samedi saint, le Fils commence à chercher Dieu en enfer, donc dans le mystère du Père, mais où il voit ce qui est rejeté par le Père, où donc le Père ne peut être visible. Il le cherche tout de même. Dans l'objet il cherche l'Esprit Saint, dans la tentation il cherche son amour, dans le péché accompli il cherche Dieu. Mais parce qu'il n'y a ici que ce qui est rejeté, repoussé, enlevé, il ne peut pas trouver. Il est ainsi dans une pure solitude. Cette solitude est pour lui toute différente de sa solitude sur la croix. Sur la croix, il pouvait encore appeler Dieu son Père, auprès de qui il avait tout déposé, même s'il ne le voyait plus. Car sur la croix il se possédait encore lui-même comme étant le Fils. Ce qui ne veut pas dire que sur la croix il n'ait pas été totalement abandonné ou qu'il aurait joui d'une solitude satisfaite d'elle-même. Mais la Passion sur la croix était une Passion de solitude qui avait mis le toi en dépôt, qui avait renoncé au toi par amour. C'était une soif d'amour qui était de ce monde. En enfer, la soif n'est plus de ce monde, elle est du monde d'en bas, elle a une infinité et une éternité négatives. Sur la croix, le Seigneur voyait encore chacun des hommes vivants pour qui il souffrait même s'ils étaient infiniment nombreux. Et même si la croix était une exigence tout à fait démesurée, il avait pourtant conscience de s'être prodigué pour le péché du monde. On pouvait toujours encore prendre quelque chose au Fils, il avait donc toujours encore quelque chose à donner. En enfer par contre, il n'y a plus ni Dieu ni d'homme pour recevoir quelque chose. Sur la croix, le Seigneur est mort pour communiquer la vie. Ici il n'y a plus de vie, tout est mort et rejeté. Sur la croix, la souffrance avait encore au moins le visage du sacrifice, et donc de l'amour (même si c'était un amour déjà disparu), la recherche du Père se faisait dans une sorte d'amour productif. Ici, aucun amour n'est plus possible, parce qu'il n'y a plus la moindre chose digne d'être aimée. Le Fils est jeté dans quelque chose qui n'a plus besoin de sacrifice, parce que c'est ce qui est déjà rejeté. Auparavant la souffrance rédemptrice était une oeuvre du Fils; maintenant sa souffrance est une oeuvre du Père que le Fils regarde. C'est une souffrance qui n'est pas du tout incluse, pas du tout prévue dans l'oeuvre et la tâche du fils, c'est une exigence démesurée qui n'est plus dans le cadre de la mission du Fils mais au-delà de sa mission. C'est pourquoi la recherche de Dieu en enfer n'a pas d'espoir de le trouver, c'est une recherche dans le chaos. Car derrière chaque péché, le Fils ne voit qu'une chose, c'est que le Père n'y est pas. Plus le fleuve le submerge, plus le saisit cette absence absolue de Dieu. Ici aussi il y a une descente progressive dans la boue du péché : le Fils se tient  d'abord à la lisière du péché, mais ensuite il s'avère nécessaire qu'il entre dans le péché pour le saisir totalement. Sur la croix, le Fils a pris le péché en lui de manière active; ici, pour le saisir, il doit y entrer. Plus il y entre, plus le pénètre l'absence du Père. Dans l'objet, dans la tentation, dans le péché accompli, il trouve le pur négatif du Père. Les traces positives sont celles auxquelles on reconnaît que quelqu'un était là qui maintenant s'est éloigné. Ces traces révèlent quelque chose d'une présence antérieure. Mais il y a aussi des traces négatives, celles qui ne montrent en toute sûreté qu'une chose : l'absence absolue, celui qu'on cherche n'est sûrement pas là. Dans les trois états du péché, le Fils reconnaît une chose avec certitude : le Père n'est pas là. Car ce qu'il voit, c'est ce qui est rejeté et éliminé définitivement par le Père, ce à quoi n'adhère plus rien de la relation originelle du Père à sa création".

"C'est le nouveau chaos, c'est l'opposition originelle à Dieu. C'est à partir du premier chaos que Dieu avait créé le monde. Il avait 'délivré' le monde du chaos en le créant. L'enfer est le chaos restauré : il est fait du rejet de Dieu par le monde. Dans la mesure où le monde rejette Dieu, il ne reste plus à Dieu qu'à laisser le chaos revenir là où est le refus; la somme de tous les refus forme le chaos, l'enfer. Le premier chaos avant la création n'était ni bon ni mauvais; il était simplement une possibilité neutre. Le chaos maintenant, c'est le mal séparé du monde, et le monde se trouve maintenant au milieu entre le ciel et le chaos de l'enfer... ... Par ce refus d'accueillir, Dieu est obligé de créer un nouveau chaos constitué par ces refus : l'enfer".

"L'enfer est un mystère qui résulte de l'amour de Dieu pour le monde. Le péché en tant qu'objet est la conséquence du fait que dans l'amour doit régner la liberté et donc que le refus soit possible. Le péché en tant que tentation est le fait de ne pas accueillir la semence de Dieu dans le cadre du mystère de l'union : le mauvais usage de l'amour, l'accueil fait à moitié, le jeu, l'avortement. Le péché en tant qu'accompli, c'est le refus total lui-même. L'enfer contient le péché en tant qu'accompli, mais il est accompli en incluant nécessairement en lui l'objet comme la tentation subjective".

"L'enfer, c'est aussi le résidu qui ne peut être sauvé, qui ne s'ouvre pas. Il est l'obscur contraire du lumineux mystère d'amour qui existe entre le Père et le Fils. De même que le Père fait connaître son mystère au Fils non seulement comme mystère mais dans le mystère, comme ce dont on ne parle pas (même après), de même il y a dans le péché un mystère; le mystère reste et ne s'ouvre pas : l'enfer... ... ... Malgré toute l'égalité de nature entre l'homme et la femme, l'homme est ce qui est originel, la femme ce qui est dérivé. De même le Père et le Fils sont de même nature dans la divinité, mais le Père reste la source du Fils, l'origine infinie du Fils. Le passage du Fils à travers l'enfer en tant que mystère du Père est un signe de la paternité du Père vis-à-vis du Fils. Par les ténèbres de l'enfer, le Fils se dirige à tâtons vers le mystère de la source".

Après avoir dicté cela au P. Balthasar, Adrienne sombra à nouveau dans un état où elle ne le connaissait plus, où elle ne savait plus où elle était. "Elle croyait être seule. Elle s'agenouilla et fit toutes sortes de choses incompréhensibles sur le moment"...  ... ... A la fin, elle commença lentement à reconnaître le P. Balthasar. "Pour la deuxième fois elle avait expérimenté qu'en enfer l'ami devient un prochain anonyme, que là on est dépouillé de toute particularité et de tout lien personnels et qu'il ne reste plus qu'un amour anonyme et aveugle, qui ne connaît qu'une marche ensemble isolément".

"Quand elle fut revenue à elle, elle m'expliqua ce que je n'avais pas compris. Elle était en enfer et elle savait qu'elle devait tout donner... ... Elle devait être totalement donnée. Brûler entièrement et sombrer entièrement dans le fleuve. Une force quelconque, qui lui était pénible, l'en empêchait. (Pendant qu'elle était 'ailleurs', le Père Balthasar l'avait empêché plus d'une fois de faire des choses déraisonnables). Elle sentait à son bras comme de froides entraves de fer ou aussi des entraves boueuses. En enfer, elle ne pouvait éprouver l'obéissance que comme une sorte de lien mort "... ... ...

 

"Le soir à neuf heures, je revins chez elle une fois encore. Je frappai, elle me dit : Entrez. Elle était debout au milieu de la pièce. Elle ne me reconnut pas. Elle était à nouveau dans le même état extatique. Je m'assis, elle me regarda attentivement, mais froidement"... ... Le P. Balthasar lui dit qu'il aimerait bien l'écouter... Il prit son bloc-notes et se mit à écrire ce qu'elle disait... ... (Sur le péché et l'Esprit saint, le péché et le Père, le péché et le Fils, le péché et l'enfer, ce qu'il y a de plus caché dans le mystère du péché...) "A la forme de tentation subjective, on peut lire à qui appartient ce péché qui se trouve ici en enfer... L'homme prête au péché quelque chose de lui-même pour qu'il puisse prendre place en lui. Il investit une partie de lui-même dans le péché, il livre quelque chose de lui-même. Cette part de l'homme est corrompue et perdue par le péché, et elle doit être évacuée avec le péché. Certes quand l'homme se repent, quand il se confesse, il est celui à qui Dieu a pardonné, celui que Dieu considère comme pur parce que l'amour du Fils habite en lui. Mais malgré cela, il est celui qui doit confesser ce péché et qui, avec son péché, a repoussé ce que Dieu lui avait donné de plus personnel. Cette partie perdue de l'homme va en enfer avec le péché. L'homme a perdu l'intégrité que Dieu lui avait donnée parce qu'il n'a fait aucun cas de cette intégrité et cela parce qu'il ne connaissait pas l'amour. Car c'est seulement dans l'amour que l'homme est complet. Dans le péché, il perd quelque chose de lui-même. Ce manque, le Seigneur le compense par son amour. Il insère pour ainsi dire en l'homme la partie perdue. Mais que l'homme ait péché, cela le Seigneur ne peut pas non plus faire que cela ne soit pas. Il remplace ce qui est perdu par sa propre substance, et cela non pas strictement, mais avec surabondance, comme il le fait toujours. Il se fait ainsi qu'il y a maintenant dans le pécheur quelque chose qui ne lui appartient pas mais qui appartient au Seigneur. Il y a maintenant en ce pécheur une place que le Seigneur occupe. Depuis que cet homme s'est repenti et confessé, le Fils a plus de place en lui qu'auparavant parce que quelque chose de cet homme, qui en soi n'était pas mauvais, qui était neutre, qui faisait partie de sa personnalité, a disparu par son péché et est remplacé par la grâce du Seigneur. En ce qui concerne le péché, cet homme n'est plus intact, il n'est plus vierge, mais ce qu'il a perdu se termine devant Dieu par un gain parce que la grâce a remplacé plus abondamment ce qui avait été perdu. Parce que le pécheur qui a été pardonné appartient en quelque sorte plus étroitement à Dieu que celui qui n'a pas connu le repentir. Mais le moins correspondant à ce plus est conservé en enfer. Ce moins se trouve ici comme un témoignage contre le pécheur, comme ce que le pécheur a cédé au péché. Ce qui se trouve là est une disposition qui aurait pu être employée pour quelque chose de bon. Si un homme est fait de mille dispositions de ce genre, qu'il pourrait développer en vie chrétienne dans le Seigneur, il en a peut-être gaspillé cent en péché. Le Seigneur les a certes remplacées abondamment, mais en puisant dans le trésor de sa grâce. Lui, l'homme, ne s'appartient donc plus à cent pour cent. Une part de lui-même est une grâce du Seigneur. S'il était mort sans péché, il serait venu au ciel avec lui-même. Quand il arrive maintenant, c'est par une compensation du Seigneur. Il a été adapté au Seigneur dans un état indigne, c'est-à-dire dans l'état de pécheur alors qu'il aurait quand même été plus digne pour le Seigneur de s'adapter à un non pécheur. Ainsi celui qui a été pécheur se trouve certes maintenant plus proche du Seigneur, mais il est en même temps, en tant que pécheur, représenté en enfer de manière négative. Il sait qu'une effigie de lui, plus ou moins grande - sa taille, il ne la connaît pas, cela ne le regarde pas -, se trouve en enfer, enterrée et rejetée. Ce péché tout à fait personnel, qui est exclusivement sien, est présent enfer. Et ce, avec une part de lui-même, avec la part où le péché a vécu et prospéré. De savoir cela est profitable pour le pécheur : cela combat en lui le pharisaïsme. Il sait qu'il n'a plus jamais le droit de se considérer comme un juste. Cette tentation est passée; en tant que sauvé, il sait que l'enfer possède son reflet. Et de le savoir le rend dépendant de la grâce et de la vie du Seigneur. Quand viendra la tentation suivante, il se rappellera peut-être qui il est et il réclamera la grâce à grands cris. Et puis il est lié plus étroitement au Seigneur, il ne s'appartient plus à lui-même"... ... ...

"Nous avons besoin de cette connaissance de l'enfer et du purgatoire tout autant que du mystère de la croix et de la Passion pour pouvoir développer la vie chrétienne dans un sens trinitaire. Nous sommes accueillis de manière trinitaire dans la nouvelle alliance, ce qui signifie pour nous l'obligation d'y grandir aussi de manière trinitaire. Et si cette croissance ne doit pas être interrompue, si elle ne doit pas se dessécher avant l'heure, nous devons connaître par le Père, par le Fils et par l'Esprit Saint aussi bien ce qui est dans le ciel que ce qui est déposé en enfer. Mais tout cela n'est indiqué ici que sommairement parce que maintenant l'amour fait défaut. Et la vision de l'enfer n'a de sens que si elle a lieu à partir du ciel"... ... ...

... ... ... "Commença alors une longue conversation dont je n'ai retenu que quelques fragments. C'était comme un dialogue sur une scène imaginaire. Je devais m'efforcer de donner des réponses aussi claires, aussi précises et aussi véridiques que l'étaient les questions. Elle me demanda pourquoi j'étais ici en enfer. Je dis que c'était pour l'accompagner. Elle : Pourquoi m'accompagnez-vous? Moi : Par devoir et par amour. Elle : Par devoir et par amour? Alors je dois vous soumettre à un examen. Elle me posa des questions et elle ajouta finalement : Vous devez savoir ce que vous faites si vous voulez m'accompagner. En enfer, on ne peut qu'être seul, même si on y va à deux. On va ensemble et on est pourtant totalement séparés. Après avoir dit cela et d'autres choses, elle me regarda longuement avec un sourire mystérieux, elle s'éveilla lentement et elle se demanda avec méfiance qui pouvait être cet étranger... ... ... (Quand elle revint à elle, elle parla avec le P. Balthasar de ce qui s'était passé. Le P. Balthasar lui expliqua). "Un vague souvenir lui vint alors. Elle avait dû apprendre quelque chose à un étranger. Il était assis là comme une souche; il semblait n'y rien comprendre... Elle ne savait plus qu'une chose, c'est qu'elle... avait souffert de manière indicible. Solitude absolue, damnation, aucune trace d'espérance"... ... (Quand le P. Balthasar prit congé d'elle, il lui posa la question) : "Tenez-vous la résurrection pour possible? Demain, c'est Pâques. Elle dit : C'est vrai, je le crois, mais pas encore en moi-même; je le crois par ce qui en moi vit dans votre foi".

N.B. Mgr Albert Rouet estime qu'on ne sait plus ce que veut dire "Il est descendu aux enfers"  (dans J'aimerais vous dire, paru en 2009, p. 107). Il y a peut-être quelque chose à chercher chez Adrienne von Speyr.


 

1946

 

Jeudi saint. Les deux semaines précédentes, le P. Balthasar a été absent pour deux retraites. Quand il rentre le mercredi soir, Adrienne est au bout de ses forces, "convaincue qu'aucun carême n'a été aussi démesurément exigeant". Suivent des réflexions sur le péché : "Quand le Seigneur souffre, il ne doit pas seulement assumer le péché pur et simple mais, ce qui est plus pénible, toute sa préhistoire et toutes ses suites"... ... ...

 

Vendredi saint. "Les souffrances comme chaque année"... Le P. Balthasar reste auprès d'Adrienne presque toute la nuit. Entre les temps de souffrance, il y a des pauses, un quart d'heure ou un peu plus; pendant ces pauses, Adrienne évoque bien des choses de sa jeunesse... Elle raconta aussi que, dans son enfance, elle était presque toujours au lit le vendredi saint, elle attrapait tout d'un coup une forte fièvre, des maladies inexplicables, si bien qu'elle ne pouvait pas se représenter le vendredi saint autrement"... ... ... Toute la nuit souffrances physiques et souffrances spirituelles : angoisse, honte et déshonneur, dégoût et nausée... ... ... Le matin, quand le P. Balthasar va lui rendre visite, "c'est toujours encore le même tourment".

 

Trois heures trente. "Adrienne décrit l'angoisse de la mort du Seigneur : aucun péché n'est oublié. Il les a tous pris dans sa souffrance, tous. Maintenant il a peur de la mort. J'ai soif... Il dit dans la plus grande angoisse : En tes mains, Père, je remets mon esprit. (Nous disons ensemble plusieurs fois cette prière)... ... ... Cette année, la pause avant la descente aux enfers est plus longue que d'habitude, jusque quatre heures et demie. Une conclusion tout à fait abrupte : 'Maintenant nous devons y aller'. Aussitôt elle ne me reconnaît plus; je suis pour elle un étranger"...

 

Premier enfer. Vendredi saint 5 heures... ... ... "Le Seigneur n'a pas oublié un seul péché,  il les a tous pris sur lui jusqu'à sa mort finalement pour l'amour de tous... ... La porte de l'enfer est très large. Les chemins qui mènent à Rome ne sont pas comparables à ceux de l'enfer. Mais il n'y a qu'une entrée : exactement par le milieu. C'est par cet endroit-là qu'entre le Seigneur. Et si quelqu'un va avec le Seigneur, il doit aussi passer exactement par le milieu. Car le Seigneur a vraiment pris sur lui tous les péchés. Il y a quelque chose à quoi on ne pense pas : quand le Seigneur va en enfer, il n'y va pas à vide, il y va avec tous les péchés pour les mettre en enfer, avec tous les péchés qu'il a pris sur lui. Il va en enfer pour les décharger".

"Jusqu'à présent nous avons toujours dit qu'en arrivant en enfer il trouve le péché séparé des hommes. C'est vrai certes. Mais malgré cela, il va aussi en enfer parce qu'il est porteur des péchés, lui sans péché. Il est chargé de tous les péchés, il est mort pour tous et maintenant il les décharge tous en enfer. Il y entre comme le propriétaire de tous les péchés. Et vous comprenez, tant qu'il est suspendu à la croix tous jettent sur lui leurs péchés. Durant sa vie, il en avait déjà ramassé une belle collection. Maintenant sur la croix, ils lui jettent volontiers tous les autres"... ... ...

"Le Seigneur vient en enfer chargé de tout le péché du monde. Il entre par le chemin le plus central, en un endroit si étroit qu'au fond il n'existe pas...  A son entrée, il porte bien tout le péché. Un pécheur dégringole en quelque sorte tout simplement en enfer. Le Seigneur, par contre, qui est la pureté même, porte le péché. Et maintenant se pose la question... : quels péchés porte-t-il? Ceux d'Adam? Le péché qui existe depuis toujours? Ou bien celui de ses disciples convertis? Tous les péchés qui ont été commis jusqu'au moment de sa mort? Ceux-ci sûrement. Mais quand même certainement aussi tous les péchés à venir. Seulement le Seigneur doit reconnaître d'une certaine manière ces péchés à venir. Mon péché par exemple.  Le Seigneur me l'enlève, le porte en enfer, mais il doit pouvoir me dire alors : Adrienne, c'est maintenant ton péché qui est enlevé là. Il me l'a enlevé une première fois, mais justement parce que je suis Adrienne, je continue et je pèche à nouveau. Et maintenant le Seigneur a besoin d'un signe de reconnaissance de mon péché. Ceci est donné dans la confession. De ce point de vue, ma confession est comme une question au Seigneur : 'Seigneur, as-tu aussi enlevé le péché que j'ai commis aujourd'hui?' Et dès qu'il est regretté et confessé, le Seigneur répond et me dit : 'Je l'ai reconnu, je l'ai porté'. Et alors son représentant peut donner l'absolution. Si par contre je ne me confesse pas, je n'ai pas la certitude que le Seigneur a porté aussi ce péché. Je puis peut-être m'imaginer qu'il l'a porté, je puis m'en tenir à la pensée qu'il a porté tous les péchés. Mais je ne sais pas si ce péché y est"...

"Supposons que vous portez un sac à dos d'un certain poids. Vous avez auparavant fait votre sac de telle sorte que les objets pointus ne vous piquent pas le dos. Le poids est adapté à vos forces. Puis arrive quelqu'un par derrière qui ajoute quelque chose dans le sac que vous portez déjà. Vous sentez peut-être vaguement que le poids a augmenté. Mais au seul poids, rien qu'en portant votre sac, vous ne pouvez pas savoir ce qu'il a ajouté. Si vous avez fait votre sac vous-même, en le défaisant vous saurez exactement ce qu'il y a dedans, comment vous devez le défaire. Si par contre des objets étrangers ont été ajoutés, vous ne pourrez pas défaire votre sac comme il faut. C'est ainsi que le Seigneur a chargé ses péchés. Il reconnaît chaque péché qu'il porte sur la croix et qu'il prend maintenant avec lui en enfer. Mais c'est comme si, au moment de sa mort, davantage encore de péchés que prévu étaient chargés sur lui et comme si, depuis ce moment, la reconnaissance du péché ne dépendait plus seulement de lui mais aussi du pécheur. L'homme doit être associé à cette reconnaissance car le Fils doit pouvoir prouver au Père qu'il y a des hommes qui se laissent sauver. Et ainsi dorénavant le signe de reconnaissance du péché qui est porté par le Seigneur se trouve dans la confession. Le Seigneur doit aussi recevoir cette reconnaissance de l'homme. Il doit pouvoir reconnaître ce qui plus tard, après sa Passion, lui est ajouté de péché à racheter. Le pécheur doit dire en quelque sorte au Seigneur : Seigneur, j'ai encore mis ceci dans le sac pour l'enfer".

"La relation entre le péché que le Seigneur trouve en enfer à son arrivée et celui qu'il apporte est très mystérieuse. Ce sont deux aspects du mystère de l'enfer qui sont tous les deux vrais et corrects. Le Seigneur ne peut décharger réellement le péché que si l'homme le regrette. Jusqu'alors il le porte. Ce n'est que lorsque le repentir a lieu, dans lequel est inclus au moins virtuellement la confession du péché, que le péché est liquidé en enfer. Mais en enfer  les péchés sont aussi placés en quelque sorte pour la démonstration : en tant qu'effigies, et il n'est pas dit que les péchés déjà pardonnés, déjà aussi en tant qu'effigies, sont définitivement effacés, dépersonnalisés"... ... ...

"Cette institution de la confession que nous expérimentons maintenant est une affaire extrêmement sérieuse. On est tout près de la source de la grâce, mais également tout près de la possibilité de la rejeter. C'est quand même une offre énorme que le Père fait, n'est-ce pas : je reconnaîtrai votre péché si vous le reconnaissez. Au fond, il jette presque la grâce au pécheur comme s'il disait : je vais te donner un million à condition que tu acceptes. Même pas dire merci, simplement recevoir. Recevoir seulement le don de la confession; tout le reste - le ciel, la vie éternelle - suit de soi. Il y a bien sûr des confessions où le confesseur est presque seul actif; il façonne la confession des péchés, il suffit au pénitent de ne pas s'opposer, de consentir seulement"... ... ...

Le P. Balthasar propose à Adrienne de prier avec elle et il commence le Notre Père. Elle l'interrompt constamment pour ajouter de nouveaux mots. "C'est ainsi que naît le Notre Père en enfer.

 

Notre Père, car nous sommes devenus les frères de ton Fils par la confession; en portant notre fardeau, le Fils fait comme s'il portait son propre fardeau. En étant suspendu à la croix, il est comme l'un de nous, il ne veut pas se distinguer; et ainsi, par lui, nous sommes devenus ses frères et tu es notre Père.

 

Qui es aux cieux : Dans le ciel qui maintenant est loin et fermé, et c'est pour lui que le Fils passe à travers l'enfer. Mais toi aussi tu es en enfer, car l'enfer est le royaume de la justice que tu t'es réservée, et ainsi l'enfer n'est pas loin du ciel.

 

Que ton nom soit sanctifié, non seulement au ciel mais aussi en enfer, en ce sens que l'exigence de ta justice soit ici totalement remplie et que ton Fils fasse ce passage à travers l'enfer pour porter également ton amour dans le lieu de ta pure justice.

 

Que ton règne vienne, le règne  que le Fils nous apporte du ciel sur terre et en enfer. Par le fait qu'il passe à travers l'enfer et que par là il institue la confession, il nous apporte le royaume de Dieu. Nous n'avons pas besoin de le chercher loin, il vient à nous comme de lui-même par le Fils si seulement nous ne le rejetons pas". Etc.... ... ...

 

Deuxième enfer (soir du vendredi saint). Quand le P. Balthasar arrive chez Adrienne, elle raconte : "Maintenant je vois à nouveau le fleuve"... ... ...Quand le Seigneur passe à travers l'enfer, "il laisse derrière lui une trace à peine perceptible mais qui servira à toute la foule des pécheurs pour s'orienter. Son passage à travers l'enfer est à peine indiqué. Il passe simplement. Il ne voit que ce qui est là. Mais en le voyant, il se passe quelque chose qui est directif pour tout l'enfer. Comme aussi dans l'Eglise un début peut avoir très peu d'apparence et les plus grands effets peuvent en découler"... ... ... L'enfer, "chacun doit se l'appliquer personnellement à soi-même uniquement. L'enfer existe à chaque fois pour moi. Je suis ce pécheur qui a certainement mérité l'enfer. Celui qui doit avouer : 'Je n'ai pas aimé', celui-là devrait savoir réellement qu'il doit espérer un miracle pour le sauver de l'enfer. Ce miracle, c'est la confession, mais celle-ci est instituée par le passage à travers l'enfer. Non pas à la croix déjà; ce n'est qu'après le croix et l'enfer que le Seigneur l'institue".

 

Troisième enfer (matin du samedi saint) ... ... ...

 

Quatrième enfer (samedi saint après-midi) ... ... ...

 

Cinquième enfer (samedi saint, dans la soirée) ... ... ...

 

Sixième enfer (samedi saint, très tard dans la soirée) ... ... ... "Pour le catholique, tout ce qui ne se fait pas en direction de Dieu est péché, tout ce qui dans ma vie ne peut pas être mis en relation avec la volonté de Dieu. Je vais par exemple en vacances. Si j'y vais comme catholique, c'est pour pouvoir ensuite me remettre à mieux travailler pour Dieu. En tant que non catholique, j'y vais peut-être simplement pour prendre du plaisir, pour prendre une détente dont je n'ai peut-être pas besoin. Avec une telle disposition, je suis d'une certaine manière dans le péché. Ce qui par contre est utile pour Dieu n'est jamais péché. Il peut se faire que deux actions paraissent tout à fait semblables : prendre des vacances. Mais les unes sont des vacances chrétiennes, les autres sont des vacances de péché, selon que je cherche Dieu ou que je me cherche moi-même"... ... ...

 

Pâques... ... ...

"L'eucharistie a été instituée avant la Passion certes, mais elle n'a reçu sa véritable consécration que par la Passion sur la croix. L'institution lors de la dernière cène est comme une promesse ou une anticipation. Elle est une action dans un cercle d'amis pour quelques personnes seulement; ce n'est que par son extension réalisée à la croix que l'eucharistie elle-même reçoit son caractère eucharistique général embrassant la chrétienté. 'Faites ceci en mémoire de moi' : comme quelqu'un qui s'en va, qui montre un objet à ceux qu'il quitte et qui dit : chaque fois que vous vous en servirez, vous penserez à moi; maintenant justement je suis en train de terminer cet objet. Sur la croix il sera terminé parce qu'il acquerra alors l'ampleur voulue, sa portée ecclésiale. C'est la Passion qui lui donne cette ouverture"... ... ...

"Marie : lors de la résurrection elle recevra à nouveau dans sa plénitude la foi qu'elle n'avait gardée que sous la forme de la disponibilité, de l'attente, de l'espérance, alors que la plénitude se trouvait cachée avec le Fils auprès du Père. C'est une foi nouvelle, transformée... ... ... Pour le Fils, la fin de la croix et de l'enfer n'est pas l'abandon de sa grande responsabilité, la fin de sa mission. Tous deux, le Fils et la Mère, entrent au contraire d'une manière nouvelle dans leur grande mission pour le monde et l'humanité"... ... ...


 

1947


 

Mercredi saint... ... ... Angoisse. "La nuit, à nouveau des sueurs d'angoisse... ... ... Le Fils a promis au Père de faire la volonté du Père à un moment où il n'avait pas encore expérimenté ce que c'était que d'être homme. Maintenant, dans l'angoisse, comme il sent déjà ce que cela voudra dire, il en revient à son don de soi  plénier d'autrefois. Le sang qu'il sue n'est pas perdu. C'est la grâce qu'il offre à l'eucharistie par sa chair souffrante... ... ... La sueur de sang : le Seigneur commence déjà à donner sa propre substance"... ... ...  L'après-midi, à sa consultation : angoisse... ... ... "Jusqu'à présent le Fils n'a connu l'angoisse que sous la protection du Père. Comme de nager à sec. Maintenant il est jeté à la mer. Et il voit les vagues toujours plus exclusivement avec les yeux du Fils de l'homme et toujours moins avec ceux du Fils de Dieu... Il est dans l'eau et il voit venir la tempête, et il a une véritable angoisse. C'est tout autre chose de voir monter la tempête et de dire oui à la croix à partir de la rive du ciel que de faire la volonté du Père quand on est lié à un corps. Il avait accepté la croix comme Dieu, car on doit bien sûr être Dieu pour dire un tel oui au Père".

"Angoisse face à ce qui vient dans une lumière étrangement trinitaire. Le Fils a de l'angoisse pour le Père, angoisse de ne pas pouvoir satisfaire le Père, angoisse de lui rendre une mission non accomplie. Il a de l'angoisse devant l'Esprit qu'il porte et qui est en même temps auprès du Père et qui, en tant qu'amour, continue à servir de médiateur entre le Père au ciel et le Fils sur terre... Et puis il a aussi de l'angoisse pour lui comme par exemple nous avons de l'angoisse dans notre conscience quand nous avons entrepris quelque chose dont nous ne pouvons pas venir à bout. Mais lui, il a entrepris de porter la croix pour le monde entier avec le corps d'un homme ordinaire"... ... ...

 

Jeudi saint. "J'ai su un jour que le Seigneur connaissait la résurrection jusqu'au moment de partir pour la croix. Mais le concept de résurrection change pour lui. Avant l'incarnation, à Nazareth et dans sa vie publique, résurrection voulait dire pour lui retour au Père. Le miracle consistant à ramener au Père le monde entier avec lui était toujours pour lui un miracle du Père, le contraire de son incarnation, mais les deux sont un miracle immense et parfait du Père. Il les a laissés se produire en lui, il était ce qui était fait par le Père. Dans les deux cas, il a laissé au Père toute la joie du miracle. Lui, le Fils, ne voulut rien en avoir pour lui, il lui suffisait de savoir que le Père agissait et que le tout était un miracle de joie, d'allégresse. Plus s'approche la Passion, plus s'éloigne la résurrection. Elle appartient au Père inviolablement; le Fils devient lui-même comme étranger vis-à-vis d'elle. Auparavant il éprouvait de la joie du fait que ce miracle du Père devait se produire pour lui : pouvoir retourner au Père avec le monde entier. Il y voyait sa participation. Il ajouterait son propre miracle au miracle du Père. Maintenant le tout devient l'affaire exclusive du Père. Il est devenu comme indifférent au fait que ce soit lui justement qui va ressusciter, que ce soit lui justement qui va sauver le monde. L'effroi devant la Passion qui arrive voile tout ce qu'il y a de commun entre lui et le Père. En même temps que se voile la vue du Père, se voile aussi la vue de la résurrection. Le mot de la croix : 'En tes mains...' est la dernière conséquence de ce qui commence à se produire en lui dès maintenant"... ... ...

"Le Fils a tout remis au Père, non seulement sa vie terrestre, mais aussi la disposition de son esprit. Il ne veut pas porter la croix en disposant de lui-même comme Dieu, et c'est comme s'il ne pouvait se débarrasser lui-même de cette divinité, il ne le peut que dans l'obéissance au Père qui peut intervenir en tout"... ... ... Le Fils dépouille sa vie de son caractère divin que le Père seul doit gérer... Le Père doit lui retirer le divin dans la Passion parce qu'il fait partie de sa mission qu'il meure comme un homme... ... ...

 

Nuit du jeudi saint au vendredi saint... ... ... Notre Père sur la croix. Notre Père qui es aux cieux. "Le Fils ne saurait plus que le Père est au ciel si Marie et Jean n'étaient pas au pied de la croix. Il les voit, il perçoit par là en eux sa propre parole et il sait par là la vérité du Père". Que ton nom soit sanctifié. "Cette sainteté du Père est maintenant pour lui comme un concept humain, il n'est plus rempli de sa sainteté divine. C'est comme homme qu'il doit chercher en quelque sorte ce qui est saint. Pour lui, Dieu Trinité était toujours saint; mais lui, il est comme détaché de la place de la deuxième personne... Il est comme quelqu'un qui est conscient d'avoir une mission  reçue de Dieu et qui envie tous ceux qui ont reçu une mission, comme si lui-même n'en avait pas. Comme un enfant de riche qui joue avec le jouet d'un enfant pauvre et qui oublie que lui-même a chez lui des jouets beaucoup plus beaux". Que ton règne vienne. "Dit sur la croix comme un cri de détresse. Sans avoir conscience que le règne justement vient par le fait que lui-même s'en va dans une angoisse qui l'aliène totalement. Comme s'il devait faire tomber d'en haut sur la croix le royaume des cieux parce qu'il ne voit pas que la croix s'élève vers le ciel et ouvre une brèche dans le ciel, brise les portes avec violence, établit le passage de la vie d'aujourd'hui à la vie éternelle". Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour. "Ici, il n'est plus que les autres. Il ne peut plus avoir besoin du pain de chaque jour. Mais il n'a pas le droit d'omettre cette demande parce que les autres en ont besoin. Et pourtant cette demande veut dire maintenant : donne-nous le corps de ton Fils. D'un saut le Corpus Domini est le vrai pain, ils doivent le recevoir. Lui-même n'en a pas non plus besoin parce qu'il l'est lui-même; il livre son corps au pain afin que le pain de chaque jour des chrétiens devienne eucharistique". Pardonne-nous nos offenses. "Il porte toutes les offenses. Si le Père veut pardonner maintenant à un homme quelconque, il doit pardonner au Fils, l'innocent, à qui il est de toute façon pardonné parce qu'il n'a rien fait, mais à qui il faut pardonner parce qu'il porte tout... Et le Fils doit se tenir pour coupable parce que la faute des autres a en lui leur place libre. En lui, il n'y a plus de place libre. Il se peut qu'on y entre avec la conscience de son innocence et on voit tout d'un coup en lui le fardeau tout à fait écrasant des preuves et on est convaincu". Comme nous pardonnons aussi. "Il pardonne à tous, il a déjà pardonné avant même qu'on l'ait offensé, de sorte qu'il pardonne à tous alors qu'il est encore sous le fardeau des offenses de tous. Comme celui que tous ont outragé... Pour lui, c'est comme s'il devait pardonner afin que le Père puisse pardonner, comme s'il devait pardonner afin que les autres puissent pardonner"... ... ... "Et le plus touchant est peut-être la manière dont le Fils prie maintenant : Ne nous soumets pas à la tentation. Il a vaincu la tentation. Mais son expérience est maintenant passée. Dans son impuissance, il est celui qui ne décide plus de ce qu'il est capable de faire et de ce dont il n'est pas capable. Il fait partie d'une certaine manière de la masse de ceux qui sont fatigués de résister à la tentation. Il est l'homme fatigué qui souffre. Qui supplie d'être délivré du mal. Plus faible au fond qu'au mont des oliviers. Et ce n'est que maintenant que vient la dernière demande : Que ta volonté soit faite. Il résume tout en ce centre. Le Père ne doit pas penser qu'il a encore sur la croix un quelconque désir. Sauf un seul : sur la croix terrestre accomplir la volonté du Père comme il l'accomplit au ciel" ... ... ...

 

Vendredi saint, midi. "Dans une sorte d'objectivité, le Crucifié voit l'oeuvre qui n'est pas accomplie : tous ceux qui sont loin de se convertir. La faiblesse des apôtres. Les gens qui avaient entendu sa prédication et on n'en voyait plus aucun. Les pharisiens endurcis, tous ceux pour qui il a fait des miracles et qui ne sont pas tous devenus témoins pour autant. Il est toujours plus écrasé par le péché au fur et à mesure qu'il rend au Père sa force, sa divinité. Il ne se prononce pas sur le point de savoir s'il a bien ou mal agi. Il ne juge pas. Le péché du monde ne cesse de fondre toujours plus sur la croix, sur son corps nu. Son corps en fait l'expérience; il n'aurait pas tenu pour possible en quelque sorte qu'il y avait aussi ceci et cela. Non seulement les péchés du corps, mais toutes les sortes de péchés. En tant que Dieu, il voyait bien sûr du ciel chaque péché. Mais ce sentiment physique, expérimenté par le corps nu est nouveau. Des hommes purs, quand ils sont avec des pécheurs, expérimentent parfois quelque chose de ce genre et cela fait partie de ce qui est le plus répugnant : on préférerait vomir. Le Seigneur sur la croix est cloué; il ne peut pas s'éloigner. Il faut que tout soit exactement exécuté".

 

Trois heures de l'après-midi. "Adrienne est fatiguée, épuisée, elle sent sa vie s'évanouir. Elle tient les yeux fermés, la tête appuyée en arrière. Elle dit : Plus on devient faible, plus on devient sensible au péché..., comme des constitutions tellement délicates qu'elle ne supportent rien. (Tout d'un coup dans une angoisse terrible) : Doit-on tout remettre au Père? ... ... In manus tuas ... Remettre aussi l'angoisse au Père. (Puis longtemps immobile. Elle soupire profondément. Chuchote) : Le Père l'a abandonné!... Elle regarde vers le ciel avec de  grands yeux. Puis elle se tourne sur le côté, totalement épuisée; très longue pause, un léger gémissement. Puis tout d'un coup un clair Ha! Ha! Puis : C'est passé".

... ... ... "On sait bien que les enfers attendent, qu'on vient de la croix. Mais maintenant on est comme suspendu... ... ... Peu après trois heures et demie elle se lève... ... ... Donc les péchés que le Seigneur a portés sur la croix, ils doivent aller quelque part. On doit les trouver là. Et on les trouve en enfer. Et avec la vue qu'il avait quand il les a portés, il doit maintenant les regarder en enfer. Il les connaît, il dit : Ha! Ha! Ceux-ci m'ont tordu les genoux et ceux-là m'ont tellement fatigués les reins. Il a un rapport physique avec eux. Maintenant il les rencontre à nouveau et il les reconnaît. N'est-ce pas qu'ils sont supprimés et en quelque sorte effacés? Mais ils sont quand même contenus dans sa confession et ils attendent maintenant encore en enfer, tous les péchés qui ont été confessés plus tard... Il les a tous confessés par substitution... mais malgré cela nous devons les confesser. Il a confessé les nôtres; pour lui, le péché était intemporel, il a souffert pour le péché d'il y a deux mille ans et pour le péché qui viendra dans deux mille ans. Mais en enfer il y a une distinction... Et ceux qui n'ont pas été confessés, ils ont quand même été confessés par lui. Ils sont là aussi"... ... ... "En enfer, on ne peut pas croire, ni espérer, ni aimer"... ... ...

 

Vendredi soir. "Descente de croix. Elle a le sentiment qu'il se passe quelque chose avec son corps. On utilise sa raideur pour quelque chose. Puis cela cesse totalement. Adrienne fait des visites de malades. Quand elle revient chez elle, elle sent nettement qu'on couche la croix, c'est au sol qu'on l'enlève de la croix. D'abord le sentiment d'une position changée, puis encore quelques secousses, un glissement en avant et une arrivée sur le sol. Le tout d'une manière infiniment passive, un sentiment tout nouveau de passivité en tous ses membres"... ... ...

"Le Fils est rendu à sa Mère. Elle est là, elle l'aide, elle le tient. Dans une nouvelle manière d'être ensemble. Pour elle, il n'est pas simplement mort. Elle l'a un peu comme on a l'accomplissement d'une prière. Il y a pour elle quelque chose de vivant dans cette mort. Comme quelqu'un qui serait caressé par une personne aimée et qui ensuite embrasserait sa propre main à l'endroit de la caresse. C'est plus qu'un simple souvenir. C'est un baiser qui vise l'aimé. Elle sent l'état du corps de son Fils : il a effacé le péché. Elle ne le sait pas avec des mots, mais elle le sait"... ... ...

"Dans son état de mort, le Seigneur conserve aussi une certaine perception de son corps. De même par exemple que dans une syncope donnée, on sent exactement ce qui se passe, mais on ne peut ni s'exprimer, ni réagir. Naturellement ce n'est pas une mort apparente. Ce qui se passe en réalité, c'est que son humanité passe au-delà de la mort de même qu'avant sa conception elle existait déjà dans la semence de Dieu. Le Fils de Dieu est beaucoup plus préformé dans la semence que Marie conçoit que ne l'est un homme. Mais naturellement cela ne veut pas dire que la semence ait  été vivante quelque part avant la conception; c'est l'Esprit qui couvre Marie de son ombre, il apporte quelque chose de manière créatrice de la même manière que la semence est présente avant la conception, et ce qui est apporté contient déjà le Fils tout entier. Dans la conception ordinaire, ce n'est que l'union des deux cellules qui fait advenir l'être humain, qui détermine aussi le sexe; pour la conception de Marie par contre, dans ce qui est apporté par l'Esprit, le Fils est déjà déterminé comme celui qu'il est en vérité.  De même le Fils, même en tant que mort, est aussi celui qui est devenu homme. Et cela, il le sait et il le sent, il reste lié à son corps de telle sorte qu'il a une sensation pour ce qui se passe avec son corps. D'autre part son âme n'est pas non plus en enfer sans le corps parce qu'elle expérimente et mesure avec le corps les péchés qu'elle rencontre en enfer. Adrienne explique cela par ce qu'elle vient de vivre : de six heures et demie à sept heures, elle a tricoté dans sa chambre et, malgré cela, elle a senti avec le même corps la descente de croix. Ce ne sont pas deux sortes de mains : celles qui tricotent et celles qui sont libérées des clous".

"Ensuite la sensation des bandelettes qu'on lui met. Il y a là quelque chose d'agréable; comme un bon lit. On ne doit pas non plus s'y mettre soi-même, on y est mis. On s'en occupe"... ... ...

 

Samedi matin... ... ... "J'ai froid parce que je suis mort, mais j'ai froid aussi parce que cette bouillie des péchés me touche (bien que je sois chaude), si froide qu'elle l'emporte sur ma chaleur"... ... ... "Maintenant le Seigneur est étranger à lui-même. Plus rien n'a de valeur... ... ... Tout est parfaitement absurde. Je ne sais pas du tout si je suis moi-même en enfer... ... ... Je ne sais pas ce qu'est l'amour... ... ... Finalement je ne sais pas du tout qui je suis, ni même si je suis... ... ... Et le tout est effroyablement triste : avoir eu le corps crucifié pour arriver à ce soupçon de bien-être du fait qu'on est mort. C'est un bien-être purement négatif, une libération de la souffrance"... ... ...

 

Samedi saint après-midi. "Tout d'un coup le tombeau est fermé. Il y a là une ultime irrévocabilité. Et il est inconcevable que, jusqu'à un certain degré, le Fils soit enfermé là avec Dieu. Ce qui reste de Dieu dans le Christ, ce qui reste de lui en l'homme est justement suffisant pour expérimenter ce qu'a d'irrévocable la fermeture du tombeau. Ce n'est pas l'âme du Seigneur qui, séparée du corps, regarde pour ainsi dire d'en haut son corps, qui en prend congé, ce n'est pas non plus Dieu qui, libéré des liens de la chair, retourne en lui. Mais quelque chose qui reste, un vestige, comme une synthèse, une symbiose, dont le sens est justement d'expérimenter cette irrévocabilité de l'adieu, adieu au sens d'être séparé... : de la vie, de la croix, du travail, de tout amour. Ces restes de l'Homme-Dieu ne sont pas capables de contemplation, ils ne peuvent pas non plus simplement 'attendre', ils ont à utiliser tout ce qui reste du Seigneur. Dans le temps jusqu'à la résurrection. Il n'y a pas de contemplation du Père parce qu'il n'y a pas de recherche de lui, il n'y a pas de possession du Père, ni de renoncement au Père. Chercher, posséder, renoncer font partie du coeur de la contemplation. Maintenant il n'y a là rien de ce qui serait nécessaire pour arriver à la contemplation. ... C'est dans la pure privation de la plénitude, qu'il a voulue, qu'il va en enfer".

"Ce passage à travers l'enfer est certes tout à la fois une recherche du Père, une possession du Père et un renoncement au Père. Mais une possession qui ne possède pas. Une recherche qui renonce d'emblée à trouver. Un renoncement qui ne peut plus renoncer parce que depuis longtemps il a renoncé à tout. C'est une existence de reste qui ignore tout ce qu'ont été les trente années de contemplation. La contemplation est bien possession, recherche, renoncement, mais en présence de Dieu, dans un état inchoatif en direction de Dieu. Il y a un accroissement de la contemplation qui trouvera son apogée dans la vie éternelle du ciel. Sur terre (au cas où nous croyons à une contemplation comme celle de la grande Thérèse), nous voyons un certain nombre de degrés; le plus haut serait d'être toujours en Dieu et de savoir aussi qu'on est en Dieu. Dans la vie éternelle, nous saurons que nous sommes au ciel (au cas où il y en aurait un)"... ... ... ... ...

 

Le soir du samedi saint... ... ... "Les plus grands pécheurs sont les chrétiens... Et pourtant nos devons être chrétiens. Un homme à qui nous transmettons l'appel du Seigneur et qui fait la sourde oreille est plus pécheur que si on ne le lui avait pas transmis. Mais nous devons transmettre"... ... ...

 

Pâques ... ... ... "On marche dans l'éternité de l'enfer, mais plus on avance, plus il y a d'enfer devant moi. C'est le contraste le plus fort au toujours-maintenant de l'éternité dans le ciel. En enfer, c'est au fond comme ceci : à chaque seconde que je vis en lui, les années que j'ai encore à y rester se multiplient. Naturellement, ce n'est qu'une image humaine pour cet état. Au purgatoire, il y a peut-être la possibilité de deviner que ça avance. En enfer, la situation est toujours plus désespérée"... ... ...

"Le Fils qui a racheté le monde par sa Passion, mais dont la Passion a d'abord été permise par Dieu Trinité, avait certes porté en tant qu'homme tout le fardeau des souffrances, mais il n'avait pas percé à jour le mystère ultime du Père : l'enfer, ce chaos d'avant la création du monde, que les hommes ne connaissaient pas, mais que maintenant ils étaient en mesure de faire émerger à nouveau par leurs péchés. Ou mieux : le chaos de l'enfer, qui est un chaos de péché, est comme un reflet du chaos au commencement de la création. Le Fils non plus, devenu homme, ne devine pas la démesure de ce chaos de péché. Il ne la devine pas non plus maintenant qu'il le traverse. Comme homme, il a tout pris sur lui dans son amour et sa bonté; il est un peu comme le cavalier qui est arrivé au bout du lac de Constance. Le lac de Constance, ce serait la croix. Mais la frayeur supplémentaire serait l'enfer. C'est ici qu'intervient le Père et il sauve le Fils de l'enfer comme le Fils a sauvé le monde de l'enfer. Et l'Esprit qui l'a porté aux hommes comme semence du Père roule la pierre qui était devant l'entrée du tombeau d'où sort le Fils ressuscité, car rédemption et résurrection ne font qu'un".

"Le Fils a accompli l'oeuvre du Père, et la descente aux enfers à la fin lui ferait voir l'oeuvre accomplie. Il voit de l'intérieur ce qu'il a fait, sans deviner comment d'une certaine manière. Il a fait tomber sur lui le péché et il est mort sous son poids mais, tant qu'il était vivant, il ne pouvait pas mesurer la dimension exceptionnelle du fardeau. Une fois mort, il la mesure. Une comparaison. Je suis médecin et je suis en train de perdre mon sang. Je sais très bien qu'en cas de grave hémorragie je ne peux en perdre qu'un litre et demi sans mourir. Je saigne constamment pendant que vous vous affairez autour de moi. Je m'endors et je me réveille, et vous faites de longues mines auprès de mon lit. Je demande ce qu'il y a et vous dites : Tu as perdu deux litres. Ainsi sur la croix, le Fils a fait plus qu'il n'était humainement possible; cela, il ne pouvait pas le mesurer en tant qu'homme. Il ne le voulait pas non plus et il ne voulait pas faire appel à sa divinité pour le lui montrer. Ce n'est que dans l'objectivité de la vision de l'enfer qu'il le mesure, et ainsi cette objectivité est plus divine qu'humaine. Ce n'est que dans la confrontation de ce qu'il a souffert et de ce qu'il voit qu'il comprend à quel point le monde était perdu"... ... ...

"Une partie du mystère du Père que le Fils apprend à connaître en enfer, c'est cette incroyable menace du péché qui est beaucoup plus grande que ce qu'il en connaissait. Cette connaissance faisait partie en quelque sorte du domaine réservé du Père dans lequel le Fils est maintenant introduit. C'est ainsi qu'un chrétien cherche sans doute à faire un peu la volonté de Dieu, il entreprend ceci et cela; s'il est prêtre, il prêche et il absout et il prie et il écrit... Mais au fond personne ne sait ce qu'il fait. Personne n'a une vue d'ensemble de ce qu'il fait. Le Seigneur également, devenu homme, a remis au Père la vue d'ensemble avec tout le reste. Mais maintenant le Père, avant de le ressusciter, lui offre la connaissance, la vue d'ensemble du Père. La croix était pure obéissance. Mais avant de ressusciter, le Fils doit savoir ce qu'il a fait. Dans le prolongement de son  obéissance humaine. Il doit mesurer toute la distance qu'il y a entre l'homme pur et l'homme pécheur".

"La résurrection se passe en un rien de temps. Aussi instantanément que son contraire, l'incarnation; autrefois, le Père le fit devenir sa semence, maintenant il le fait redevenir son Fils vivant. Le Fils de l'homme entre dans la naissance trinitaire. Le Père engendre éternellement le Fils. Mais dans cette éternité, il y a le moment où le Fils devient homme et où  il ressuscite d'entre les morts. Ces deux moments sont inclus dans un devenir originel, et cependant c'est à chaque fois une césure : un triple devenir du Fils. Dans son troisième devenir, il devient sans doute celui qu'il était depuis toujours, mais comme celui qui a fait l'expérience de la résurrection d'entre les morts. Il ne l'était pas auparavant. Et trente-trois ans plus tôt il est né de la Vierge Marie : il ne l'était pas non plus avant".

"Celui qui ressuscite est saisi par la grandeur du Père. La pierre qui est roulée est pour l'Esprit un nouvel accès. Et, avec le Fils, le Père réveille tous les pécheurs : ils ont accès à l'Esprit"... ... ...

 

Lundi de Pâques. Marie et la résurrection. "Elle a senti la résurrection comme une naissance. Non en son corps qui a mis au monde le Fils, mais en esprit. Avec la joie particulière d'une mère quand son enfant est vivant, bouge, crie. Tout cela aussi dans une sorte de soudaineté et un sentiment qui jaillit comme pour une naissance. Sa désolation après la mort ressemblait aux derniers jours avant sa naissance : disposition d'Avent. Seulement tout était maintenant plus grand et, par la mort sur la croix, beaucoup plus sombre. Avant Noël, elle était associée comme celle qui doit le faire. Maintenant, elle est associée comme celle qui collabore. A la croix, sa propre contribution lui était inconnue, tout s'accomplissait dans le Fils"... ... ...

"Les tombeaux sont ouverts le vendredi saint (Mt 27,52-53) parce que ce qu'a fait le Seigneur sur la croix a été fait pour tous. Mais personne ne peut ressusciter avant lui. Tant que lui-même se trouve au tombeau, c'est pour tous les autres un temps d'attente. Mais qu'ils soient dans le tombeau ouvert se trouve en opposition à la situation du Seigneur dans le tombeau fermé : leur tombeau ouvert est la promesse de l'ouverture du tombeau du Seigneur. En cela ils sont ses précurseurs. Comme s'ils ne pouvaient pas ressusciter les mains vides, ils auraient reçu auparavant du Seigneur le gage qu'il leur serait permis d'apporter une contribution à la résurrection. Cela fait partie de la tendresse de l'amour du Seigneur qu'il fasse dépendre l'ouverture de son tombeau de la leur".

"Le Seigneur se lève d'abord tout seul. Ensuite seulement les autres. Ici il n'est pas question de précurseurs. Quand il est ressuscité, ils se tiennent tout de suite au service de sa résurrection".

1948... ... ... 1965 . A suivre

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Annexe : Le Père et le Fils dans la Passion


 

Après ces quelques aperçus sur les années 1941-1947, voici quelques points de vue sur le Père et le Fils dans la Passion.

 

1. La solitude en Dieu

On a certes raison de dire que Dieu n'est pas solitaire, et pourtant il est quand même solitaire parce que autrement on retirerait à Dieu son don de lui-même. Qui dit don de soi doit dire aussi quelque part solitude. Quand le Fils, dans son abandon, crie vers le Père, il doit se passer quelque chose aussi dans le Père. L'amour est un mystère beaucoup plus profond que cette idée présumée qu'il doit rester toujours égal à lui-même. (NB 3, p. 323).

 

2. La main du Père

Il serait facile pour le Père d'étendre autour de la croix sa main protectrice; elle est assez grande et assez puissante pour la dominer tout entière. Mais justement il ne lui est pas permis de le faire. Car il doit participer à l'impuissance du Fils. Comme si cette impuissance ouvrait au Père une nouvelle possibilité : ne pas pouvoir, bien qu'il en ait le pouvoir. Quelque chose comme assumer une impuissance volontaire. Non seulement le Père n'a pas le droit d'envelopper la croix de manière à l'enlever au Fils, mais il doit prendre part à la mise en croix du Fils... ... ... Le Père laisse au Fils sa volonté propre qui, en son fond ultime, coïncide avec la volonté du Père de l'envoyer en mission. Comme si, à la croix, il y avait comme une inversion de la demande : "Que ta volonté soit faite, non la mienne" (NB 3, p. 180).

 

3. L'impuissance du Père

L'Esprit Saint est là pour aider le Père comme le Fils dans leur impuissance identique et pourtant opposée; il est comme un miroir qui se tient devant le Père comme devant le Fils pour que, le pls clairement possible, ils reconnaissent toujours ce que l'autre désire. L'Esprit n'est pas seulement aide, il est aussi, en un certain sens, l'informateur qui indique de la manière la plus objective, la plus exacte, qui est Dieu le Fils et ce qu'il désire donner, et qui est Dieu le Père et ce qu'il désire donner. Cette impuissance du Père, qui lui est comme imposée, approfondit la distance qui sépare le Père du Fils, et l'Esprit qui sert de médiateur entre la volonté du Père et celle du Fils met toute sa volonté à souligner la distance requise, de la manière dont le Père et le Fils le demandent, voulant et ne voulant pas tout à la fois. Le voulant, parce qu'il en a été décidé ainsi; ne le voulant pas, parce que, sur le moment, c'est le plus difficile : ils sont comme prisonniers de leur propre volonté. (NB 3, p. 180-181).

 

4. La discrétion du Père

Quand le Fils porte le fardeau du péché absolu, il expérimente en lui la somme du péché en tant qu'homme, qui souffre pour cela. Il comprend alors de manière nouvelle l'offense faite au Père. Il y a un étonnement de la souffrance qui correspond à un étonnement de sa compréhension. On ne peut pas dire que cet étonnement provenant de sa compréhension du péché le rapproche du Père. Il fait bien plutôt partie de son être sur la croix qu'ici la proximité et la distance vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des hommes sont présentes en tant que données. Celui qui souffre ne peut pas fuir la souffrance pour se réfugier auprès du Père ou se laisser consoler dans sa souffrance par les hommes. Il doit persévérer dans la qualité de la souffrance absolue avec la qualité de la vue qui lui est donnée... ... ... Dans la souffrance absolue, il n'y a pas de prise pour l'imagination... ... ... La consolation du Père fait totalement défaut. Il y a là aussi une discrétion du Père : il doit montrer au Fils qu'il le prend au sérieux aussi bien en tant qu'homme qu'en tant que Dieu. Le Fils de l'homme n'est en rien déficient. Ceci justement est pour le Fils une occasion d'une nouvelle angoisse essentielle. Il n'y a maintenant aucun moyen de s'entendre avec le Père. Les pieuses femmes et Jean se tiennent au pied de la croix, mais tout à fait sur le côté, ils n'ont que peu d'importance. Le Seigneur connaît leur existence, mais cette connaissance est sans portée. Cette connaissance fait partie du tableau et en même temps elle n'a pas le droit d'en faire partie parce que le Seigneur n'a à aucun moment une vue intelligible de son action. Ni le Fils ni sa Mère ne savent qu'ils "accomplissent" quelque chose. Et aucun des deux ne sait ce que fait l'autre. La Mère sait bien que son Fils souffre en tant que Fils de Dieu sans qu'il soit coupable; mais sa douleur ne lui permet pas de voir de quoi au fond il s'agit. D'habitude, les Juifs n'aiment rien tant que de savoir où ils en sont. Ici personne ne sait. (NB 3, p. 216-217).

 

5. Le Père se retire

A la croix, le Père s'était retiré tandis que le Fils s'étirait. "En tes mains..." Mais ce sont ses mains qui se retirent. Comme si un aveugle tendait la main vers la main d'un voyant; mais celui-ci veut que l'aveugle fasse l'expérience de l'abandon et retire sa main. C'est à cette main qui se retire que le Fils recommande son Esprit". (NB 3, p. 188).

 

6. La mission voilée

C'est la volonté du Père que le Fils en tant qu'homme se crée un milieu chrétien - des amis, des disciples, des convertis -, qu'il rassemble autour de lui des croyants, comme doit essayer de le faire tout chrétien dans son milieu de vie. Mais la volonté du Père est aussi que le Fils fasse la connaissance de toute l'humanité, non seulement des gens qu'il rencontre par hasard, car il portera le péché de tous et il devra ainsi faire connaissance avec chaque personne. Il aurait pu se faire qu'il ne rencontre pas dans son milieu telle vertu particulière ou tel péché particulier; mais pour porter tous les péchés, il doit avoir fait l'expérience totale de la mesure de l'humain en bien comme en mal. En tant que moi humain, il doit faire la connaissance de chaque toi humain. Et cela non d'une manière psychologique, mais d'une manière qui lui est imposée par Dieu, qui le rend réceptif pour tout ce qui constitue la nature de chaque être humain qui est tombé. Dans sa Passion, il ressentira à quel point l'abandon de Dieu ou l'attachement à Dieu ou l'ignorance de Dieu que possède tel ou tel homme pécheur peut marquer l'homme.

De porter tous les péchés lui donnera une parfaite connaissance de ce que les hommes ont fait;  la parfaite connaissance de ce que lui fait, en portant, lui reste voilé sur la croix. Car ce qu'il fait comme sauveur de l'humanité est tellement accompli en présence du Père que lorsqu'il pousse le cri où il se dit abandonné de Dieu, sa mission lui est voilée. Ce renoncement à sentir sa mission (en tant que prise en charge de chaque péché) est inclus dans le fait qu'il a fait passer la volonté du Père avant la sienne. Au mont des oliviers il le sait parce que là sa vision du Père n'est pas encore totalement masquée; il voit que la volonté divine s'oppose à sa volonté humaine, et il le sait depuis toujours parce que, depuis toujours, il a accepté cette forme de vie et de mort. (NB 3, p. 348-349).

 

7. La Trinité dans la Passion

(Devant la Passion), le Fils, ne voulant plus être qu'homme, se remet lui-même au Père et à l'Esprit : la partie principale de sa personne divine... ... ... Le Fils, dans ce qui le distingue du Père et de l'Esprit, a bien entrepris de devenir homme et de souffrir. Mais il remet au Père et à l'Esprit ses possibilités "restantes" pour ainsi dire... ... ... Mais, en tant que Dieu, il sera toujours aussi homme et, en tant qu'homme, il sera toujours Dieu... ... ...  Son être de Dieu est pour ainsi dire inséparable des soucis terrestres de sa mission qui portent tous eux-mêmes le stigmate du ciel. Ce qui, au ciel, l'incita à s'incarner, ce fut son amour pour le Père et pour sa créature. C'est celle-ci qui retourne au Père, mais à présent comme quelque chose qui a été expérimenté, car le Fils sait maintenant ce que c'est que d'être homme. Et quand il retourne ainsi, il se produit aussitôt un échange en Dieu. Dieu le Père et Dieu l'Esprit reçoivent de Dieu le Fils ses soucis de mission spécifiquement humains. Et ils reçoivent par là comme une exigence de s'engager définitivement pour l'oeuvre de rédemption du Fils qui doit maintenant être accomplie... ... ... La remise de soi du Fils  au Père et à l'Esprit comporte pour Dieu l'exigence de participer à la croix, non pour soulager le Fils, mais dans le sens d'une collaboration féconde dont le fruit, par la volonté du Fils, doit revenir à l'humanité. Par là, le Père et l'Esprit sont totalement orientés vers la croix avec ce qui leur a été confié par le Fils. (NB 3, p. 179-180).

 

8. Le Père et l'Esprit devant la Passion

Quand, le jour des rameaux, le Fils, dans son bien-être, mesure déjà en lui-même la souffrance, les possibilités de ses membres et de ses organes, avec une appréciation que le Père et l'Esprit lui imposent, le Père et l'Esprit attendent pour ainsi dire le résultat pour ne pas trop limiter la mesure, afin de retirer du sacrifice du corps tout ce qui est possible, afin d'honorer le Fils en lui permettant l'ultime don de lui-même. La mort sera la fin, mais elle sera exploitée goutte à goutte. Ainsi déjà pour la création, pour l'ancienne Alliance, pour toute la vie du Fils, il y a une évaluation  de ce genre par Dieu : jusqu'où l'homme peut-il et doit-il être chargé? L'homme n'en est pas conscient, mais Dieu le sait et le veut afin que le sacrifice du Fils et le total don d'elle-même de la Mère soient décidés en toute conscience, qu'ils soient soufferts et reçus par Dieu. A la fin, le Fils ne doit pas pouvoir reprocher au Père qu'il aurait pu faire davantage. Ainsi, depuis longtemps, Dieu prend les mesures du corps humain afin que le "très bon" soit valable aussi là où la Parole de Dieu, envoyée par le Père dans le monde, revient à Dieu avec la mission corporelle accomplie (NB 3, p. 253-254).

 

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2. L'ESPRIT SAINT ET LE PÈRE DANS LES JOURS SAINTS

 

Plan

 

I. L’Esprit Saint. II. Le Père. Annexe : Abécédaire

 

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La croix est un événement trinitaire. Le Père et l'Esprit Saint  participent à la déréliction dont souffre le Fils (Cf. Hans Urs von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 50). Il faudrait relever dans toute l’œuvre d'Adrienne von Speyr ce qu'elle dit de ce mystère. Pour en "faire comprendre la richesse incompréhensible", elle a recours à tout un "kaléidoscope de 'vues' sur lui, vues sans cesse changeantes et pourtant formées des mêmes éléments fondamentaux" (ibid.). La transcendance de Dieu non seulement légitime plusieurs approches, elle l'exige. Ci-dessous quelques vues du kaléidoscope concernant l'Esprit Saint aux jours de la Passion du Fils glanées dans le tome 3 des Œuvres posthumes (Kreuz und Hölle. I. Teil. Die Passionen [= NB 3]) d'Adrienne von Speyr.

Patrick Catry

I. L'Esprit Saint

 

1. Présence de l'Esprit Saint

Adrienne von Speyr connaît comme elle dit "le doux souffle de l'Esprit" (NB 3, p. 56). Le Père l'a mis à notre disposition. L'amour trinitaire a fait devenir homme la Parole qui était au commencement. C'est ce qu'il y a d'infini dans l'incarnation. Dieu le Père met à notre disposition son Fils, son Esprit, la prière. Et nous, nous mettons à sa disposition notre péché : quelle horreur! (NB 3, 321). La Passion est une conséquence de cette horreur.

L'Esprit procède du Père et du Fils. Dans son être propre, il a part à l'être propre du Père, à l'être propre du Fils, et puis encore à ce qui est inséparablement commun entre le Père et le Fils (NB 3, 205).

La volonté du Père est l'unité avec le Fils dans l'Esprit Saint. Et qui dit unité dit amour, attachement, amitié, conversation, parole (NB 3, 328).

Le Fils, lui, ne doit jamais être compris sans la Trinité, il renvoie toujours au-delà de lui, au Père et à l'Esprit Saint... De même que le Fils renvoie toujours au-delà de lui, au Père et à l'Esprit, de même aussi notre vie est dominée d'une manière infinie par la Trinité tout entière; les trois personnes façonnent ensemble cette vie et donc aussi la relation de l'homme au péché (NB 3, 103).

Celui qui exerce un ministère dans l'Eglise doit être prêt, de soi, à tout ministère, à toute mission dans l'Eglise. Il n'a pas le droit de faire des réserves parce que la répartition des ministères ne dépend pas finalement de la mesure des qualités et des aptitudes propres, mais de la liberté de l'Esprit Saint et de l'obéissance à son endroit (NB 3, 94).

 

2. L'Esprit Saint et le péché

Sur terre, le croyant reconnaît le péché par l'Esprit Saint. C'est lui qui donne à l'homme la faculté de reconnaître comme péché tel acte précis de telle manière qu'on reconnaît aussi tout ce qui l'entoure, ses développements, ses ramifications. Quand un homme commet un adultère, c'est un acte concret, mais il a des rapports de tous côtés, des fils qui le relient à d'autres actes et à d'autres intentions, il a autour de lui une "sphère", il est en relation avec d'autres péchés. On ne perçoit pas tout cela avec la seule raison naturelle. Si on vit dans la grâce, l'Esprit Saint découvre tous ces rapports. D'une manière tout à fait objective. Il dévoile les faits. Il introduit dans la nature du péché, naturellement sans éveiller le moins du monde l'envie de le commettre (NB 3, 102).

Quand, sur terre, le Fils commence à rencontrer les péchés, ils sont pour lui douloureux, il voit surtout l'offense faite au Père, mais il en résulte aussi une relation singulière avec l'Esprit. L'Esprit  Saint est opposé au péché d'une manière élémentaire; naturellement le péché est insupportable pour tout l'être de Dieu, mais il est quand même dressé de manière particulière contre l'Esprit, de même aussi quand l'Esprit prend possession d'un homme, il lui fait comprendre avant tout l'aversion de Dieu pour le péché. Et ainsi le Fils, lors de son premier contact avec le péché, reconnaît par l'Esprit divin l'opposition du péché à Dieu et il reçoit par là, en tant que représentant de Dieu parmi les hommes, une relation au péché divine et personnelle pour ainsi dire. Comme si le péché n'était plus seulement quelque chose d'objectif qui est dressé contre Dieu, mais c'est comme s'il contenait en lui-même ces traits personnels qui sont intolérables pour Dieu en sa Trinité de personnes (NB 3, 224-225).

Si on regarde le péché non plus à sa naissance dans le monde mais dans ce qui reste de lui en enfer, tout change... Dans l'enfer aussi le péché est présent en tant qu'objet, comme quelque chose de précis : par exemple avarice, adultère, colère, etc. Mais, pour le regarder, on n'a plus l'Esprit Saint. Il n'est donc plus éclairé par lui et ainsi, en enfer, il lui manque ce qu'il recevait par lui : profil, contours, dégradés, nuances. Il est maintenant objet en tant que grandeur "absolue"... Absolue dans le sens qu'il perd le caractère de pouvoir être décrit... Le péché perd ses contours... (NB 3, 103).

 

3. L'Esprit Saint est là pour aider le Père et le Fils dans la Passion

Il serait facile pour le Père d'étendre autour de la croix sa main protectrice; elle est assez grande et assez puissante pour la dominer tout entière. Mais justement il ne lui est pas permis de le faire. Car il doit participer à l'impuissance du Fils... Non seulement le Père n'a pas le droit d'envelopper la croix de manière à l'enlever au Fils, mais il doit prendre part à la mise en croix du Fils... Le Père laisse au Fils sa volonté propre qui, en son fond ultime, coïncide avec la volonté de mission du Père. Comme si à la croix il y avait une sorte d'inversion de la demande : "Que ta volonté soit faite, non la mienne". - L'Esprit Saint est là pour aider le Père comme le Fils dans leur impuissance identique et pourtant opposée; il est comme un miroir qui se tient devant le Père comme devant le Fils pour que, le plus clairement possible, ils reconnaissent toujours ce que l'autre désire. L'Esprit n'est pas seulement aide, il est aussi, en un certain sens, l'informateur qui indique de la manière la plus objective, la plus exacte, qui est Dieu le Fils et ce qu'il désire donner, et qui est Dieu le Père et ce qu'il désire donner. Cette impuissance du Père, qui lui est comme imposée, approfondit la distance qui sépare le Père du Fils, et l'Esprit qui sert de médiateur entre la volonté du Père et celle du Fils met toute sa volonté à souligner la distance requise de la manière dont le Père et le Fils le demandent, voulant et ne voulant pas tout à la fois. Le voulant, parce qu'il en a été décidé ainsi; ne voulant pas parce que, sur le moment, c'est le plus difficile : ils sont comme prisonniers de leur propre volonté (NB 3, 180-181).

 

4. Angoisse trinitaire du  Fils

Avant la Passion, face à ce qui arrive, le Fils connaît une angoisse "étrangement trinitaire". Le Fils a de l'angoisse pour le Père, angoisse de ne pas pouvoir satisfaire le Père, angoisse de lui rendre une mission non accomplie. Il a de l'angoisse devant l'Esprit qu'il porte et qui est en même temps auprès du Père et qui, en tant qu'amour, continue à servir de médiateur entre le Père au ciel et le Fils sur terre. Le Fils voit cet engagement de l'Esprit qui l'a donné aussi à la Mère, qui est descendu sur lui au baptême. Et puis le Fils a aussi de l'angoisse pour lui-même, comme par exemple nous avons de l'angoisse dans notre conscience quand nous avons entrepris quelque chose dont nous ne pouvons pas venir à bout (NB 3, 156).

 

5. Le Fils remet l'Esprit

Le Seigneur en croix a rendu son Esprit au Père. Il se prive de ce qui était indispensable à sa vie. Il fait par là un pas de plus vers la mort (NB 3, 368).

Le Seigneur rend au Père son Esprit et, avec lui, toute espérance. Pour voir encore sa mission, il devrait avoir son Esprit, il aurait peut-être alors de l'espérance : l'espérance d'un christianisme futur, l'espérance que son chemin a un sens. Et ceux qui se tiennent au pied de la croix quand sa mission s'accomplit, il ne les voit plus comme des personnes qui croient en lui, ils ne sont pas là pour lui, ils ne lui offrent aucune consolation, ils ne voient pas non plus qu'il aurait atteint un résultat (NB 3, 315).

En remettant l'Esprit, le Fils ne cesse pas d'être Dieu. Mais il se dessaisit du "troisième" Dieu, de l'Esprit-Dieu qui était en lui. Et son propre être de Dieu a pour lui maintenant aussi peu d'importance que la présence de ses amis au pied de la croix. Au baptême, l'Esprit était descendu sur lui pour qu'il ait une compréhension précise de sa tâche apostolique et aussi pour le début de sa Passion. Cette période est terminée. Il souffre jusqu'à la fin sans rien comprendre (NB 3, 220).

Un travailleur intellectuel connaît les strates les plus variées de son esprit. Il peut par exemple se préparer à une tâche difficile par un jeu qui occupe son esprit autrement et le repose. Des choses qui ne sont pas à mettre en ordre immédiatement se rangent alors d'elles-mêmes. Il sait ce que veut dire "commuter", en largeur comme en profondeur. Pour savourer de belles choses aussi, c'est tantôt telle "partie" de l'esprit, tantôt telle autre qui doit être occupée. Le Seigneur sur la croix sait quelles "parties" de son esprit doivent être données quand il doit descendre dans l'ultime souffrance. Des parties qui sont en relation avec la présence de la personne de l'Esprit Saint en lui. C'est comme s'il soulageait sa raison comme un bateau jette son ballast par-dessus bord en cas de détresse (NB 3, 220-221).

Il rend son Esprit au Père dans un acte de complète dépossession de lui-même. Comme s'il devait ne plus être qu'homme afin de montrer au Père qu'il veut honorer pleinement sur la croix son cadeau, son humanité. L'Esprit, il le rend si totalement qu'il s'exclame ensuite : "Pourquoi m'as-tu abandonné?"... Et le Père le prend au sérieux. Il recueille en lui l'Esprit qui lui est rendu, il ne laisse pas voir à celui qui meurt le signe spécifique de la rédemption du monde (NB 3, 401-402).

En tout véritable croyant, l'Esprit Saint joue un rôle primordial. Mais il est impossible de préciser ici la limite entre raison naturelle et compréhension grâce à l'Esprit. Mais quand quelqu'un souffre terriblement, toute compréhension cesse. Dans une opération sans anesthésie par exemple, il ne sert à rien d'assurer au malade que cette souffrance extrême lui sera utile. La souffrance l'emporte sur toute explication. Pour que le calice du Seigneur soit vidé jusqu'au bout, il doit rendre l'Esprit. Sinon l'Esprit serait toujours capable encore de suggérer un sens à la souffrance. Le tout doit devenir totalement insensé... (NB 3, 219-220).

 

6. La sécurité du ciel

Le Père et l'Esprit qui ont envoyé le Fils avec une telle mission demeurent eux-mêmes dans la sécurité du ciel. Et pourtant est-ce que ce ciel peut être la sécurité quand le péché fait des ravages dans le monde? (NB 3, 294).

 

7. Le silence de l'Esprit

Ce qui est curieux..., c'est que l'Esprit Saint n'inspire aux évangélistes, au sujet de la descente aux enfers, rien de plus que le fait qu'elle ait eu lieu. Comme si l'Esprit s'en tenait strictement au fait qu'il a été rendu au Père par le Fils sur la croix, comme s'il ne disait rien, conformément à sa mission, comme s'il ne voyait pas et n'entendait pas, comme si le Seigneur aussi se taisait pour le moment, quand les évangélistes mettaient par écrit leurs évangiles. C'est un silence dans le silence du Père. Silence du Fils, silence de l'Esprit, il n'y a aucun mot à ce sujet; le Fils, qui dès le début était la Parole, est maintenant une Parole silencieuse et discrète (NB 3, 287).

 

8. Le silence du samedi saint

Le Fils meurt en tant qu'homme sur la croix; mais, en tant que mort, il n'est pas séparé du fait qu'il est Parole : il est devenu la Parole muette du Père. Parce que la Parole était devenue chair et que la chair meurt, le Père se tait... Le Père se tait pour être un avec le Fils qui est devenu muet... L'Esprit Saint, en tant qu'échange d'amour, est aussi témoin de ce silence; il doit témoigner au Père et au Fils : au Père le silence du Fils, et au Fils le silence du Père. C'est pourquoi il se tait également pour se consacrer totalement à la médiation du silence. Servant ainsi de médiateur, il porte témoignage de ce silence des deux côtés : au ciel et à la terre; à la terre, de sorte qu'il apparaît comme le protecteur du mystère du samedi saint; comme tous les dons de l'Esprit, il garde aussi le don du samedi saint pour le transmettre aux hommes comme le requiert leur mission, comme l'Eglise en a besoin, comme il est nécessaire pour la présence continuelle du mystère divin. Son amour est si grand que cet amour ne réduit pas le mystère; quand il le révèle, il le fait apparaître avec des contours précis, jamais incertains. Ce qu'il en transmet donne aux hommes et à leur foi un zèle nouveau pour accompagner le Seigneur, pour porter avec lui et pour comprendre. Avec l'intelligence, il donne aussi une vénération plus profonde et nouvelle, une distance, une affliction, une attente. Les hommes deviennent dans leur propre esprit tellement ajustés à l'Esprit Saint qu'un tel approfondissement devient possible; et en en faisant l'expérience, ils voient aussi à quel point le Dieu de l'échange, l'Esprit Saint, est donné au Père et au Fils, à quel point il prend au sérieux sa qualité de témoin et de médiateur, à quel point il ne s'interpose à aucun instant, opérant d'une certaine manière comme un condensateur optique pour diriger vers lui-même les rayons de l'intelligence; se tenant de côté et transparent, il agit de telle sorte que tout devient plus compréhensible et plus clair. Mais il donne aussi en même temps à l'Eglise ce qui lui revient du mystère - le mystérieux, le réservé, l'intangible - sous une forme dure et claire comme le cristal (NB 3, 338-339).

 

9. L'Esprit Saint et la résurrection

Adrienne voit la croix et, sur elle, le Seigneur mort. Il y est suspendu dans une obscurité totale. Bien au-dessus, et séparée de l'obscurité, sans transition, la lumière du Père et de l'Esprit Saint comme en attente (NB 3, 89).

L'Esprit qui a porté (le Fils) aux hommes comme semence du Père roule la pierre qui était devant l'entrée du tombeau d'où sort le Fils ressuscité, car rédemption et résurrection ne font qu'un (NB 3, 175).

 

II. Le Père

 

1. Le "Notre Père" sur la croix

"Notre Père qui es aux cieux". Le Fils ne saurait plus que le Père est au ciel si Marie et Jean n'étaient pas au pied de la croix. Il les voit, il perçoit par là en eux sa propre parole et il voit par là la vérité du Père.

"Que ton  nom soit sanctifié"... C'est comme homme qu'il doit chercher en quelque sorte ce qui est saint... Il est comme quelqu'un qui est conscient d'avoir une mission reçue de Dieu et qui envie tous ceux qui ont reçu une mission comme si lui-même n'en avait pas.

"Que ton règne vienne".  Dit sur la croix comme un cri de détresse. Sans avoir conscience que le règne justement vient par le fait que lui-même s'en va et qu'il s'en va dans une angoisse qui l'aliène totalement. Comme s'il devait faire tomber d'en haut sur la croix le royaume des cieux parce qu'il ne voit pas que la croix s'élève vers le ciel et ouvre une brèche dans le ciel, brise les portes avec violence, établit le passage de la vie d'aujourd'hui à la vie éternelle.

"Comme nous pardonnons aussi". Il pardonne à tous, il a déjà pardonné avant même qu'on l'ait offensé, de sorte qu'il pardonne à tous alors qu'il est encore sous le fardeau des offenses de tous... Pour lui, c'est comme s'il devait pardonner afin que le Père puisse pardonner...

"Ne nous soumets pas à la tentation". Il a vaincu la tentation... Il fait partie d'une certaine manière de la masse de ceux qui sont fatigués de résister à la tentation. Il est l'homme fatigué qui souffre, qui supplie d'être "délivré du mal". Plus faible au fond qu'au mont des oliviers. Et ce n'est que maintenant que vient la dernière demande :

"Que ta volonté soit faite".  Il résume tout en ce centre. Le Père ne doit pas penser qu'il a encore sur la croix un quelconque désir. Sauf un seul : sur la croix terrestre accomplir la volonté du Père comme il l'accomplit au ciel (NB 3, p. 159).

Adrienne dans la Passion. Alors qu'elle est en proie au doute, qu'elle a l'impression que tout ce qu'elle souffre ne sert à rien, que tout n'est qu'illusion, le Père Balthasar dit avec elle d'innombrables fois : "Père, que ta volonté soit faite, non la mienne" (NB 3, p. 26).

 

2. Connivences entre le Père et le Fils

Les surprises de l'amour

Le Père engendre éternellement le Fils... Il y a des choses du Fils qui ne peuvent être comprises que dans le Père... Mais l'Esprit procède des deux : dans son être propre, il a part à l'être propre du Père, à l'être propre du Fils, et puis encore à ce qui est inséparablement commun entre le Père et le Fils. Mais en Dieu tout est clair pour Dieu et transparent, aussi bien la proximité la plus intime que l'éloignement du fait que les personnes se trouvent l'une en face de l'autre. Chacune des personnes sait ce qui se passe dans les autres, et Dieu tout entier sait qu'il est Dieu. En Dieu, les possibilités de "surprises" se trouvent uniquement à l'intérieur de l'amour qui, selon sa nature, en tant qu'amour éternel également, est ce qui surprend toujours. Il va de soi que cela n'exclut pas l'omniscience de Dieu. Mais en Dieu, les mystères de l'amour sont plus prioritaires que les mystères de l'omniscience. Il y a le fait que les personnes procèdent les unes des autres et éternellement le fait de la rencontre toujours nouvelle des personnes qui sont issues les unes des autres. C'est là que réside la surprise éternelle et toujours nouvelle (NB 3, p. 205).

Prévenance réciproque du Père et du Fils dans les enfers

Le samedi saint, le Seigneur se trouve tout d'abord au milieu des deux extrêmes; d'un côté se trouve l’œuvre du pur amour : la croix, de l'autre côté l’œuvre de la pure justice : l'enfer. Et il voit ce que le Père fait des deux : il voit la synthèse. Il y a ici une prévenance réciproque de la part du Père et de la part du Fils. La prévenance du Fils consiste en ce qu'il a déposé sa rédemption auprès du Père pour être initié au mystère du Père. Par sa souffrance sur la croix, il a en main la clef de la rédemption; en soi, il pourrait absoudre toutes les âmes tout de suite et tout simplement les conduire au ciel. Mais cela se ferait sans tenir compte du Père, cela ne se ferait donc pas dans l'unité de l'amour du Père ni à l'intérieur de sa mission. C'est pourquoi il doit se porter à la rencontre de la justice du Père. Le Père vient à la rencontre du Fils en ne lui montrant pas en premier lieu l'enfer nu, mais la synthèse de l'enfer et de la croix, donc l'effet de l'amour du Fils à l'intérieur de la pure justice. Avant la croix, il n'y avait que l'enfer définitif. Il n'y a de purgatoire que par l'acte rédempteur du Fils. Et le Père montre au Fils qu'il n'est pas sans être influencé par la rédemption, même si cette rédemption demeure provisoirement déposée auprès de lui, le Père (NB 3, p. 94-95).

Le Fils a de l'angoisse devant le Père

Angoisse du Fils face à la Passion qui vient dans une lumière étrangement trinitaire. Le Fils a de l'angoisse pour le Père, angoisse de ne pas pouvoir satisfaire le Père, angoisse de lui rendre une mission non accomplie. Il a de l'angoisse devant l'Esprit qu'il porte et qui est en même temps auprès du Père et qui, en tant qu'amour, continue à servir de médiateur entre le Père au ciel et le Fils sur terre (NB 3, p. 156).

Le Fils souffre pour le Père avant l'incarnation

Avant l'incarnation, le Fils souffre de ce que le Père, atteint par les hommes, souffre de sa création. Mais cette souffrance n'arrive pas dans les ténèbres comme plus tard sur la croix, elle arrive dans la lumière de l'amour. Malgré cela, c'est comme un exercice préparatoire à la Passion réelle avec la séparation du Père. Comme si un amant souffrait tout près de l'aimé au cas où celui-ci permettrait à l'amant de souffrir pour lui, de se laisser infliger une peine à sa place par exemple. Si quelque chose de ce genre se produit dans l'amour réciproque, c'est pour l'aimant une vraie joie, car il ne fait rien plus volontiers que d'épargner une douleur quelconque à l'aimé (NB 3, p. 86).

La volonté du Père (et celle du Fils)

Au mont des oliviers, le Fils se trouve devant la volonté du Père qui lui paraît absolue, inaccessible, étrangère. Il la regarde avec étonnement, il la regarde presque fixement, comme s'il ne pouvait plus la mettre en harmonie avec ce qui lui avait paru durant toute sa vie être la volonté du Père. C'est maintenant un oui énorme, démesuré et, en comparaison, le sien n'est qu'un minuscule oui d'homme, à peine formulé. - "Non pas ma volonté, mais la tienne" - pour laisser entrer le oui divin. Auparavant, entre la volonté du Père et la volonté obéissante du Fils il n'y avait aucune tension; il y avait la vision qui montrait toujours la volonté du Père comme étant ce qui était le plus digne d'efforts et la faisait embrasser. Maintenant la volonté du Père est comme à côté du Fils; en lui, il n'y a que son oui humain donné au Père (NB 3, p. 254).

Le point de vue du Père

Au mont des oliviers, le Seigneur est très viril. Qu'il dise : "S'il est possible, que ce calice passe loin de moi" est pour lui une humiliation. Il n'exprime pas seulement son accord avec la volonté du Père, il doit aussi souligner une volonté personnelle. Il doit aussi présenter son point de vue de manière nette en face du point de vue du Père (NB 3, p. 244).

L'infini du Père dans la vie du Fils

Le Fils devenu homme contracta mille relations avec les autres hommes. Il connut mille états changeants et passagers, des efforts et de l'effervescence, il vécut une destinée qui suivait son cours, dans quelque chose d'immense qui était toujours ouvert sur l'infini du Père (NB 3, p. 79).

Le choix du Père

Le Père et le Fils ont tous deux fait un choix "mûri" : incarnation - non incarnation. C'est une alternative : ou bien, ou bien. Naturellement on ne peut pas dire que le Père soit par là défavorisé, qu'il aura moins d'expérience que le Fils. L'homme et la femme aussi ne sont au fond complémentaires qu'à l'âge de la maturité. Et de même les saints qui ont fait l'expérience du péché et ceux qui ne l'ont pas faite. Il est impossible de dire qui est davantage humain : l'homme ou la femme, ou quel groupe de saints aime Dieu davantage (NB 3, p. 190).

 

3. Le Père et la rédemption

La victoire sur le péché appartient au Père

C'est contre la tentation que lutte la grâce du Fils. Il offre son amour efficace, immédiat, pour aider... La victoire elle-même et le sacrifice qui y est inclus appartiennent au Père. Dès que le combat est fini, dès qu'il est décidé que l'homme ne péchera pas, commence le domaine du Père. Le Fils accompagne l'homme jusqu'à ce point par son intervention; le fruit du combat, il l'abandonne au Père parce que tout le fruit de son œuvre, il le remet à la disposition du Père. Par amour, pour offrir au Père ce qu'il aime dans les hommes, c'est-à-dire ce qui les rend semblables au Fils et ce qu'ils ont de lui. Si le Fils demandait pour lui non seulement le combat mais aussi la victoire, il ne laisserait pour ainsi dire au Père aucune participation à l’œuvre de la rédemption. Mais il veut que toute l’œuvre aboutisse au Père parce qu'elle est partie du Père. Et que finalement elle soit l’œuvre du Père lui-même... Justement le Fils ne doit jamais être compris sans toute la Trinité, il renvoie toujours au-delà de lui, au Père et à l'Esprit Saint. Cela ne rabaisse aucunement le Fils, cela montre seulement qu'il est impossible de le détacher de sa relation au Père. De même que le Fils renvoie toujours au-delà de lui, au Père et à l'Esprit, de même aussi notre vie est dominée d'une manière infinie par la Trinité tout entière. Les trois personnes façonnent ensemble cette vie et donc aussi la relation de l'homme au péché. L'Esprit a une relation au péché en tant qu'objet, le Fils a une relation au péché en tant que tentation subjective, le Père a une relation au péché en tant que vaincu (NB 3, p. 102-103).

La super-ruse du Père

Quand le diable envahit la terre à partir de l'enfer, quand il fait irruption dans la bonne création de Dieu, l'opposition entre le Père et l'enfer devient dramatique : il envoie son Fils sur terre pour donner réponse à la ruse du diable par une super-ruse (NB 3, p. 238).

Le Père va sauver le monde

(Le Christ sur l'âne, le jour des rameaux). Il remercie le Père pour le corps qu'il lui a donné et qui peut servir à communiquer. Avec lui, il peut procurer de la joie aux autres. Il est là totalement pour les autres... Et quand il voit la souffrance qui vient, il se réjouit de pouvoir rendre ce corps au Père dans la mort et de ce que le Père, en raison de ce sacrifice, sauvera le monde (NB 3, p. 252).

La lumière du Père

Il y a un "prix payé" par le Fils "pour conduire le monde à la lumière du Père" (NB 3, p. 241).

Entrer dans la vie du Père

La substance fondamentale du purgatoire : l'intelligence des péchés que les hommes doivent atteindre là pour devenir capables d'entrer dans la vie du Père (NB 3, p. 236).

Le Père peut être aimé par les hommes

Pour montrer au Père que la communication entre le Créateur et la créature est valable et que le Père peut être plus aimé qu'offensé par les hommes, le Fils a voulu acquérir à présent une expérience du Père totalement humaine, et ceci veut dire "aussi" une expérience essentiellement autre que celle du ciel... Quand le Fils rencontre Jean et déjà quand il rencontre sa Mère, ils ne sont pas avant tout pour lui des personnes qui l'aiment, mais des personnes qui aiment le Père  (NB 3, p. 226).

C'est le Père qui nous fait participer à la souffrance du Fils

Ce n'est pas le Christ qui nous fait participer à sa souffrance, c'est le Père. C'est lui qui distribue les destinées et attribue les souffrances. Le Christ préférerait nous l'épargner. Il y a ici comme une légère fissure dans la Trinité. Ce n'est que parce que le Père le veut que le Fils le veut aussi. Il aurait préféré ne nous donner que le bon côté de la souffrance, mais il doit nous laisser participer aussi à sa souffrance elle-même. Cette participation cependant est déjà sa grâce (NB 3, p. 38).

Le ciel du Père

Il existe un choix ultime de Dieu : incarnation ou non incarnation. Ce choix est certes conditionné par le péché, mais il reste au fond un mystère entre le Père et le Fils parce que le Fils a le désir de se donner au Père dans une obéissance aveugle : jusqu'à la croix et l'enfer. Et le Père a depuis toujours le désir de montrer au Fils que le don aveugle qu'il fait de lui-même à la volonté du Père lui apporterait justement ce qu'au fond depuis toujours le Fils aurait le plus aimé faire : sauver le monde et l'apporter au Père, lui montrer et lui communiquer l'amour du Père... Là où le Fils pensait être le plus abandonné du Père, son abandon est utilisé pour forcer le cachot de l'abandon (l'enfer) et faire entrer le Fils avec le monde sauvé dans le ciel du Père (NB 3, p. 190-191).

Le Fils rend son corps au Père

C'est singulier, cette restitution du corps au Père dans la mort. Toute la vie du chrétien devrait être vécue de telle sorte que la mort devienne un don du mourant à Dieu. Le Père fait s'incarner le Fils, il lui fait don de la vie humaine; le Fils la lui rend et le Père lui en est en quelque sorte reconnaissant; il fait don au Fils du corps de résurrection et, par là, il nous fait don à tous de la vie éternelle. En tant que Dieu, le Fils la possédait depuis toujours, mais maintenant il la reçoit aussi en tant que Fils de l'homme. C'est ainsi que le don du Père au Fils est autre pour le Fils lors de la résurrection que lors de l'incarnation...

Il est étrange que le Fils, en devenant homme, reçoive le même corps que nous : quelque chose qui accompagne notre vie consciente pour l'aider presque sans se faire remarquer; mais en mourant, il doit charger sur lui toutes les souffrances pour pouvoir le rendre au Père... Pour qu'il puisse le rendre au Père, toute l'histoire des souffrances du monde doit s'y graver. Il subira jusqu'à la mort la pleine mesure des souffrances... afin qu'il restitue au Père, avec la mission achevée, le corps que le Père lui avait donné pour porter le péché du monde. Plus il souffre, plus grandit le cadeau qu'il prépare pour le Père avec son corps... Mais la volonté du Père est enveloppée dans la volonté du Fils de le lui offrir. Il peut sembler aussi que là où le Fils n'en peut plus, le Père ne fasse simplement que prendre. Dans une entente préalable avec le Fils, qui dépasse tout ce qu'il peut donner lui-même (NB 3, p. 181-182).

 

4. Présence du Père à la croix

(Sur la croix), il est de la plus haute importance pour le Fils qu'il remarque que le Père n'est plus là. Et pourtant le Père est là en vérité... Le Père n'est jamais plus présent que dans cette absence à la croix (NB 3, p. 306).

Dans la Passion, le Fils, ne voulant plus être qu'homme, se remet lui-même au Père et à l'Esprit : la partie principale de sa personne divine; on ne peut pas dire la partie la plus essentielle car lorsque Dieu le Fils "n'est plus qu'homme", c'est en réalité en vertu de ce qu'il y a en lui de plus essentiel, car justement en tant que Fils, dans ce qui le distingue du Père et de l'Esprit, il a bien entrepris de devenir homme et de souffrir. Mais il remet au Père et à l'Esprit ses possibilités "restantes" pour ainsi dire... Ce qui, au ciel, l'incita à s'incarner, ce fut son amour pour le Père et pour sa créature. C'est celle-ci qui retourne au Père, mais à présent comme quelque chose qui a été expérimenté, car le Fils sait maintenant ce que c'est que d'être homme. Et quand il retourne ainsi, il se produit aussitôt un échange en Dieu. Dieu le Père et Dieu l'Esprit reçoivent de Dieu le Fils ses soucis de mission spécifiquement humains. Et ils reçoivent par là comme une exigence de s'engager définitivement pour l’œuvre de rédemption du Fils qui doit maintenant être accomplie. La croix n'est pas encore accomplie. Et le temps éternel de Dieu doit maintenant s'adapter à l'instant temporel de la croix...

Ainsi avec cette remise du Fils, ce n'est pas seulement quelque chose qui est recommandé au Père et à l'Esprit, c'est quelque chose de temporel qui est inséré dans la durée éternelle. Cette remise du Fils comporte pour Dieu l'exigence de participer à la croix, non pour soulager le Fils, mais dans le sens d'une collaboration féconde, dont le fruit, par la volonté du Fils, doit revenir à l'humanité. Par là, le Père et l'Esprit sont totalement orientés vers la croix avec ce qui leur a été confié par le Fils (NB 3, p. 179-180).

Le Fils a tout remis au Père, non seulement sa vie terrestre, mais aussi la disposition de son Esprit. Il ne veut pas porter la croix en disposant de lui-même comme Dieu, et c'est comme s'il ne pouvait se débarrasser lui-même de cette divinité; il ne le peut que dans l'obéissance au Père qui peut intervenir en tout... Le Père doit gérer seul le caractère divin du Fils... Le Père doit lui retirer le divin dans la Passion parce qu'il fait partie de l'ensemble de la mission que le Fils meure comme un homme (NB 3, p. 157).

 

5. La main du Père

Dimanche des rameaux. Plus s'approche l'heure du Père, plus la souffrance apparaît au Fils urgente et nécessaire. Comme une pénitence qu'il prend sur lui pour l'offrir au Père à la place de ce que les hommes lui refusent. Il ne la voit pas seulement de manière négative : comment les hommes se retirent et comment la main du Père reste vide, elle qui aurait tant aimé recevoir d'eux un peu d'amour (NB 3, p. 302).

Quand maintenant, sur la croix, le Fils remet son Esprit entre les mains du Père, il parle le langage du corps. Il formule des mots physiques, il est le Verbe fait chair, il parle cette langue humaine si clairement que les personnes présentes l'entendent et le comprennent. Et s'il parle des "mains" du Père, il unit le Père au fait qu'il possède lui-même un corps... C'est aussi un pendant de l'incarnation. Ici, le Fils a reçu son corps du Père; sur la croix, il le lui rend; et il fait alors presque comme si le Père lui-même avait un corps dans lequel le Fils peut déposer l'Esprit. Ces mains du Père sont intactes, ce sont des mains qui n'ont pas souffert et qui par là sont capables de garder l'Esprit éternellement, de le recueillir, de l'abriter. On peut se confier à ces mains (NB 3, p. 183).

La résurrection, c'est comme si tout d'un coup la main du Père se posait sur l'épaule du Fils de telle sorte qu'il la sente et que, dans la joie qu'il en éprouve, il ne perçoit pas qu'il est conduit par elle. Tout ce qui se passe d'autre est secondaire, il n'y a que la main du Père qui est importante. Cette main, c'est la lumière... la lumière du Père (NB 3, p. 240-241).

 

6. L'exigence du Père

Discrétion

Sur la croix, la consolation du Père fait totalement défaut. Il y a là aussi une discrétion du Père : il doit montrer au Fils qu'il le prend au sérieux en tant qu'homme aussi bien qu'en tant que Dieu... Il n'y a maintenant aucun moyen de s'entendre avec le Père (NB 3, p. 217).

Abandon

Un enfant qui apprend à marcher, tenu à la main par son père : l'enfant n'a aucune peur tant qu'il sent que la main du père le tient. Et s'il fait quelques pas, c'est plus la main de son père que ses propres jambes qui le maintiennent. Ce n'est que lorsque le père le lâche réellement et disparaît et que l'enfant se sent seul que cela devient difficile. De même aussi pour le Fils sur la croix quand le Père l'abandonne pour qu'il apprenne ce que cela veut dire être laissé seul dans la souffrance (NB 3, p. 86).

Inexorabilité

Au mont des oliviers, il y a l'inexorabilité du Père vis-à-vis du Fils. Le Père pourrait renvoyer éventuellement à la détresse de l'humanité ou à ce qui a été convenu autrefois et qui n'a cessé d'être confirmé par le Fils; il pourrait par là consoler le Fils et se consoler lui-même, réconforter le Fils et se réconforter lui-même. Mais l'absolu de la mission serait par là abandonné; par égard pour la rédemption justement, la mission ne doit être maintenant qu'absolue. Plus encore dans le Père que dans le Fils, car le Père et sa volonté sont le point absolu d'après lequel le Fils doit s'orienter dans sa marche à travers le temps et le fini (NB 3, p. 246).

Exigence

Le mont des oliviers : le Fils fait à nouveau l'expérience de la solitude d'angoisse pour autant qu'il se trouve devant le Père. Car il se trouve simplement en face de lui, sans qu'il y ait rapprochement, sans intimité. Devant lui se trouve l'exigence inexorable du Père. La mission de racheter le monde ne lui paraît maintenant en aucune manière comme étant sa propre pensée, mais comme étant la pure exigence du Père (NB 3, p. 243).

Le Père "a poussé le Fils dedans"

Quand le P. Balthasar envoie Adrienne dans le "trou", ils deviennent étrangers l'un à l'autre. Adrienne ne reconnaît plus le P. Balthasar. Il devient en quelque sorte inaccessible et "pourtant la confiance n'est pas supprimée". C'est ainsi que le Père "a poussé le Fils dedans", et maintenant il y a de l'angoisse entre les deux. "Non pas ma volonté" veut dire : non pas ma volonté bouleversée qui n'est plus intacte, qui fait l'expérience de l'angoisse... "Auparavant ma volonté était de toute éternité identique à ta volonté. Certes depuis l'incarnation il y avait dans ma volonté l'éventualité au moins potentielle de l'expérience du trouble; malgré cela, la certitude de l'unité ne cessait de percer. Mais maintenant c'est mon devoir de m'occuper de ce qui sépare le monde de toi. Ainsi je n'ai pas le droit d'obtenir par force de te voir, de contempler ton être; tu dois être maintenant pour moi tel que celui dont je fais maintenant l'expérience. Et le résultat, le fruit de cette angoisse, je ne le vois pas non plus" (NB 3, p. 245).

Après la sueur de sang

Le Fils avant la Passion. Dans son trouble, le Fils n'entend pas au fond la Parole du Père... Tout d'un coup il ne sait plus très bien ce que cela veut dire, il ne sait plus très bien si le tout est une parole d'amour du Père qui ne pense qu'à l'amour, ou une parole d'envoi de celui qui pense totalement à la mission, une parole qui passerait par-dessus le Fils uniquement pour sauver la mission.

Comparaison : un espion aime une jeune fille, mais uniquement parce qu'il doit en tirer quelque chose. Et tout d'un coup la jeune fille s'aperçoit qu'il n'aime que sa mission, ou que peut-être il ne l'aime, elle, qu'accessoirement, par hasard. Et cela, même s'il protestait maintenant de son amour, parce que auparavant il ne lui avait jamais rien dit de sa mission. Ainsi le Fils vis-à-vis du Père après la sueur de sang...

Jusqu'à présent le Fils n'a connu l'angoisse que sous la protection du Père. Comme de nager à sec. Maintenant il est jeté à la mer. Et il voit les vagues toujours plus exclusivement avec les yeux du Fils de l'homme et toujours moins avec ceux du Fils de Dieu... Maintenant il est dans l'eau et il voit venir la tempête et il a une véritable angoisse. C'est tout autre chose de voir monter la tempête et de dire oui à la croix à partir de la rive du ciel que de faire la volonté du Père quand on est lié à un corps. Il avait accepté la croix comme Dieu, car on doit bien sûr être Dieu pour dire un tel oui au Père (NB 3, p. 155-156).

 

7. Le silence du Père

La parole muette du Père

En tant que Parole incarnée, le Fils parle du Père par sa chair... Il est constamment... la Parole audible du Père. Le Père a confié au Fils d'être sa totale ouverture pour nous, d'être tout ce qu'il veut nous dire. Le Fils meurt en tant qu'homme sur la croix; mais en tant que mort, il ne s'est pas séparé du fait qu'il est Parole : il est devenu la Parole muette du Père. Parce que la Parole était devenue chair et que la chair meurt, le Père se tait. Ce silence du Père est l'accueil de la mission achevée du Fils. Il n'y a maintenant rien de plus à dire. Le Père se tait pour être un avec le Fils qui est devenu muet. Et les hommes doivent apprendre à se taire aussi dans ce silence entre la mort et la résurrection. Dans le silence est contenu la descente du Fils aux enfers. Elle s'accomplit dans ce silence de mort du Fils et dans le silence du Père qui est une réponse. C'est une marque d'égard de l'amour paternel qu'il se taise. Il ne veut pas signaler l’œuvre accomplie par le Fils ailleurs que dans la résurrection. Celle-ci est le signe. Le Père, qui fera ressusciter lui-même le Fils, attend le Fils pour parler à nouveau; en reprenant la conversation avec lui, il recommencera aussi à parler avec nous (NB 3, p. 337-338).

Dieu ne répond plus

(Sur la croix, le Seigneur essaie de prier : "Pourquoi m'as-tu abandonné?")... C'était Dieu qui ne répondait plus à Dieu. Le Père entend l'appel du Fils, mais il ne réagit pas. Ce silence du Père doit engager le Fils dans un isolement extrême; il doit goutter la dernière goutte du calice qui est beaucoup plus amère que tout le reste. La soif sur la croix, les souffrances, le mépris du monde, l'abandon par les disciples : tout cela n'est presque rien comparé à l'absence de réponse du Père. Tout cela serait supportable si le Père l'encourageait et était là. Auparavant, le Fils connaissait toujours cet encouragement du Père. Maintenant, définitivement, il n'a pas le droit de le savoir. C'est bien pire que la mort d'un amour. L'existence du Père est sans doute supposée dans la question de l'abandon. Ce que fait le Père est pire qu'une absence, pire que le fait qu'il soit perdu. C'est l'acte voulu de le laisser tomber (NB 3, p. 407-408).

Le  Père se cache

Le Fils rend son Esprit au Père dans un acte de complète dépossession de lui-même. Comme s'il devait ne plus être qu'homme afin de montrer au Père qu'il veut honorer pleinement sur la croix son cadeau, son humanité. L'Esprit, il le rend si totalement qu'il s'exclame ensuite : "Pourquoi m'as-tu abandonné?" Ceci pour prouver jusqu'au bout son humanité et pour prouver sa souffrance totale, naturellement aussi son amour total; mais de celui-ci, il ne sait rien à présent, il y renonce pour éprouver l'intégralité de la souffrance. Et le Père le prend au sérieux. Il recueille en lui l'Esprit qui lui est rendu, il ne laisse pas voir à celui qui meurt le signe spécifique de la rédemption du monde. Il voile son visage; mais qu'il le cache permet au Fils d'atteindre son but. Le Fils ne peut plus agir qu'en laissant faire et il ne saisit pas le signe de son action. Quand le Père est voilé, tout ce qui a un rapport avec son action est voilé pour lui. Que Dieu soit voilé, ce n'est pas seulement un brouillard, une absence de visibilité, c'est une déception sans nom... La croix était une erreur (NB 3, p. 396).

La résurrection est voilée

Plus s'approche la Passion, plus s'éloigne la résurrection (dans la pensée du Fils). Elle appartient au Père inviolablement, le Fils devient comme un étranger vis-à-vis d'elle. Auparavant il éprouvait de la joie du fait que ce miracle du Père devait se produire pour lui : pouvoir retourner au Père avec le monde entier. Il y voyait sa participation. Il ajouterait son propre miracle au miracle du Père. Maintenant le tout devient l'affaire exclusive du Père... L'effroi devant la Passion qui arrive voile tout ce qu'il y a de commun entre lui et le Père. En même temps que se voile la vue du Père se voile aussi la vue de la résurrection (NB 3, p. 156-157).

Le Père est voilé

Les enfants jouent tranquillement quand ils savent que leur mère est dans la pièce à côté. Le Fils, en tant que Dieu, a toujours su que le Père était là, tout à côté pour ainsi dire; à tout moment il était possible de le joindre et de vérifier. Sur la croix, cette conscience prend fin; le Père est voilé. Et maintenant le Fils doit lutter en lui-même contre cette possibilité de rejoindre le Père et de s'assurer. Et cette possibilité est si bien surmontée qu'il n'y a plus là que l'homme crucifié (NB 3, p. 283).

L'obscurité du Père

Quand la mort a séparé le Fils du fardeau du péché, il n'en résulte pour lui aucun sentiment de libération. Aussitôt c'est pour lui une nouvelle forme de rencontre avec le péché. La mort sera vaincue à Pâques quand il ressuscitera. La mort est sans doute un événement décisif, mais le chemin conduit en enfer. Il conduit en même temps à la récompense, mais pour le moment celle-ci est cachée dans l'obscurité du Père (NB 3, p. 225-226).

Le Père l'a abandonné

Sur la croix, le Fils est toujours plus écrasé par le péché au fur et à mesure qu'il rend au Père sa force, sa divinité...Doit-on tout remettre au Père?... Remettre aussi l'angoisse au Père... Le Père l'a abandonné (NB 3, p. 160).

 

8. La souffrance du Père

Impuissance volontaire

Il serait facile pour le Père d'étendre autour de la croix sa main protectrice, elle est assez grande et assez puissante pour la dominer tout entière. Mais justement il ne lui est pas permis de le faire. Car il doit participer à l'impuissance du Fils. Comme si cette impuissance ouvrait au Père une nouvelle possibilité : ne pas pouvoir bien qu'il en ait le pouvoir. Quelque chose comme assumer une impuissance volontaire. Non seulement le Père n'a pas le droit d'envelopper la croix de manière à l'enlever au Fils, mais il doit prendre part à la mise en croix du Fils... Le Père laisse au Fils sa volonté propre qui, en son fond ultime, coïncide avec la volonté de mission du Père. Comme si à la croix, il y avait une sorte d'inversion de la demande : "Que ta volonté soit faite" (NB 3, p. 180).

Impuissance imposée

Dans la Passion, l'Esprit est là pour aider le Père comme le Fils dans leur impuissance identique et pourtant opposée; il est comme un miroir qui se tient devant le Père comme devant le Fils pour que, le plus clairement possible, ils reconnaissent toujours ce que l'autre désire. L'Esprit n'est pas seulement aide, il est aussi, en un certain sens, l'informateur qui indique de la manière la plus objective qui est Dieu le Fils et ce qu'il désire donner, et qui est Dieu le Père et ce qu'il désire donner. Cette impuissance du Père, qui lui est comme imposée, approfondit la distance qui sépare le Père du Fils, et l'Esprit qui sert de médiateur entre la volonté du Père et celle du Fils met toute sa volonté à souligner la distance requise de la manière dont le Père et le Fils le demandent, voulant et ne voulant pas tout à la fois. Le voulant, parce qu'il en a été décidé ainsi; ne voulant pas parce que, sur le moment, c'est le plus difficile : ils sont comme prisonniers de leur propre volonté (NB 3, p. 180-181).

Solitude du Père

On a certes raison de dire que Dieu n'est pas solitaire, et pourtant il est quand même solitaire parce que autrement on retirerait à Dieu son don de lui-même. Qui dit don de soi doit dire aussi quelque part solitude. Quand le Fils, dans son abandon, crie vers le Père, il doit se passer quelque chose aussi dans le Père. L'amour est un mystère beaucoup plus profond que cette idée présumée qu'il doit rester toujours égal à lui-même (NB 3, p. 323).

Le Père abandonné

La traversée de l'enfer a pour sens de montrer au Fils ce que le Père a fait avec l’œuvre de la rédemption, son effet... Il voit que le Père a séparé le péché des pécheurs... Le caractère obscur de l'enfer, qui est caché dans le Père, est en quelque sorte un pendant de l'obscurité de la croix. Quand le Fils abandonné - abandonné par le Père et par les hommes - porte le fardeau du péché pour sauver les hommes, il se tient en face du Père abandonné : abandonné par le Fils qu'il n'a pas le droit de recevoir alors, abandonné aussi par les hommes qui ne reconnaissent pas dans le Fils sa volonté (NB 3, p. 189).

Le Père dépouillé

Désolation du Fils dans la Passion. On voit dans le Seigneur tout ce qui serait à faire. Mais il pense alors au Père. Donc tout ce qui serait à demander au Père, tout ce qui est entrepris contre le Père. Le Fils ressent beaucoup moins ce qui est fait à lui-même que ce qui offense le Père. C'est le Père surtout qui est dépouillé, d'abord de son monde, et maintenant du Fils qu'il a envoyé pour sauver le monde. Le Fils porte tellement le péché du monde qu'il se croit perdu avec lui pour le Père (NB 3, p. 389).

 

9. Les mystères du Père

Chercher Dieu en enfer

Le samedi saint, le Fils commence à chercher Dieu en enfer, donc dans le mystère du Père, mais où il voit ce qui est rejeté par le Père, où donc le Père ne peut être visible. Il le cherche tout de même... Parce que ici il n'y a que ce qui est rejeté, repoussé, enlevé, il ne peut pas trouver. Il est ainsi dans une pure solitude. Cette solitude est pour lui toute différente de sa solitude sur la croix. Sur la croix, il pouvait encore appeler Dieu son Père auprès de qui il avait tout déposé, même s'il ne le voyait plus... Sur la croix, le Seigneur est mort pour communiquer la vie. Ici il n'y a plus de vie, tout est mort et rejeté. Sur la croix, la souffrance avait encore au moins le visage du sacrifice, et donc de l'amour, la recherche du Père se faisait dans une sorte d'amour productif. Ici aucun amour n'est plus possible parce qu'il n'y a plus la moindre chose digne d'être aimée... La recherche de Dieu en enfer n'a pas d'espoir de le trouver, c'est une recherche dans le chaos. Car derrière chaque péché, le Fils ne voit qu'une chose, c'est que le Père n'y est pas... Il y a une descente progressive dans la boue du péché... Plus il y entre, plus le pénètre l'absence du Père... Ce que le Fils voit, c'est ce qui est rejeté et éliminé définitivement par le Père, ce à quoi n'adhère plus rien de la relation originelle au Père (NB 3, p. 105-106).

Le plus court chemin vers le Père

Pourquoi le Christ devait-il aller en enfer avant de ressusciter? D'une part, c'est le plus court chemin vers le Père. D'autre part, il s'agissait pour lui de voir le résultat de la Passion : l'enfer comme résidu des péchés (NB 3, p. 63).

Voir la totalité du péché

Le Christ doit passer par l'enfer pour retourner au Père... Tant qu'il était sur le chemin de la croix et n'était que livré, sans doute restait-il le Fils pour le Père, comme toujours; mais pour lui, le Père était devenu un étranger afin que la mesure de l'abandon soit totale... Le retour au Père ne pouvait être obtenu que si le Fils voyait dans sa totalité ce qui le séparait de l'homme : le péché. C'est en voyant la totalité du péché que sa glorification aussi fut rendue parfaite (NB 3, p. 65-66).

Les mystères ultimes du Père

(Adrienne voit le Seigneur mort sur la croix)... Il est réuni au Père un instant. Dans cette réunion, il remet au Père la rédemption accomplie, mais seulement comme quelque chose de provisoire. L'essentiel est achevé et déposé auprès du Père... La réunion du Père et du Fils est comme ponctuelle et établie en vue d'une nouvelle séparation : le Père accueille la rédemption et le Fils reçoit sa nouvelle tâche qui n'est plus une mission dans le monde des vivants mais qui concerne totalement le Père lui-même... Il doit descendre dans le royaume du purgatoire et de l'enfer, dans l'état de mort de celui qui n'est pas encore ressuscité... Dans la séparation du samedi saint, le Père va initier le Fils à ses mystères ultimes, et cette initiation doit se faire dans la séparation (NB 3, p. 90).

Le Père livre son secret

(La descente aux enfers, c'est le Père qui livre son secret). La révélation la plus parfaite se fait dans la plus grande discrétion... Il pourrait se faire que quelqu'un veuille faire connaître à un ami tous les secrets de sa vie; il lui remet pour cela les clefs de son bureau où se trouvent son journal et ses lettres d'amour, son compte en banque, bref, tous ses secrets. Lui-même ne veut pas être là quand son ami regardera tout cela, il s'absentera et, plus tard, les deux n'en parleront pas non plus. Celui qui a livré son secret ne veut pas savoir s'il a tout lu ou une partie seulement ou rien du tout. Cela devait simplement montrer sa pleine confiance et toute question serait un signe de méfiance. L'amour remet la clef sans savoir ce qui s'ensuit et la mesure où le secret a été partagé doit elle-même rester un secret. Car le secret est laissé à la libre disposition de l'ami (NB 3, p. 90-91).

Un mystère entre le Père et le Fils

(La descente aux enfers). Le Père accordera au Fils - et cela en étant lui-même absent - de connaître le mystère de ses ténèbres qu'il s'était réservé depuis toujours. C'est le mystère du Père qu'il a gardé pour lui jusqu'alors parce qu'il n'avait remis au Fils que la rédemption, la miséricorde, l'amour, la lumière, la vie. Il ne l'a pas envoyé pour juger mais pour racheter. L'enfer est traité comme un mystère entre le Père et le Fils. Après le retour du Fils au ciel, il ne fera pas non plus l'objet d'un "thème de conversation" entre le Père et le Fils (NB 3, p. 91).

La confession du Père

La descente aux enfers est d'une certaine manière le dévoilement, la confession du Père devant le Fils... L'ultime cachot est ouvert et montré de telle sorte que rien n'est laissé caché, la dernière chose justement doit venir à la lumière (NB 3, p. 92).

Le mystère de l'amour du Père

Que le Père montre son enfer au Fils, c'est un mystère de l'amour du Père. Il ne fait pas tomber le Fils tout de suite dans l'enfer le plus profond, mais il le conduit pour ainsi dire à partir d'en haut et il commence par la partie du purgatoire qui est la plus proche du ciel. Le Fils rencontre ici ceux qui sont déjà purifiés par son amour rédempteur. Il ne voit certes pas le résultat de cette purification, la rédemption elle-même (ceci ne sera possible qu'à Pâques), mais il voit pourtant que l'amour est à l’œuvre, son amour précisément qui s'est dégagé sur la croix. Qu'il voie cela, c'est une prévenance du Père. Le Père montre au Fils que, dans sa justice, il n'est pas insensible à la miséricorde du Fils; il lui montre, avant même l'achèvement de l’œuvre de la rédemption, les effets de l'amour à l'intérieur du domaine de la justice. Il lui ouvre le cachot du côté où l'amour est visible. Le Fils voit ici que les âmes se trouvent entre la justice et l'amour, il voit comment les deux coïncident dans le processus de purification (NB 3, p. 92-93).

Les ténèbres du Père

Le Fils est conduit ensuite plus profondément dans le lieu de la purification. C'est le lieu où l'amour du Fils n'est pas encore reçu, où les âmes refusent encore d'entrer dans la flamme de l'amour purifiant... Partout le Seigneur offre son amour, partout il rencontre le refus. Il tente d'intervenir auprès du Père pour les âmes qui refusent, mais dans la mesure où il se trouve à cet endroit du purgatoire, sa prière et son amour ne sont pas reçus... Ici, dans la vision du samedi saint, sa mission de Rédempteur est comme suspendue. Et plus il pénètre profondément dans le mystère du Père, plus grandit sa vénération pour l’œuvre du Père, plus il veut laisser au Père sa liberté, moins il veut s'imposer avec son œuvre, plus il devient pur don de lui-même au Père inconcevable en son action, plus il se livre aux ténèbres du Père. Il avance dans son mystère en tâtonnant. (NB 3, p. 95).

Le mystère de l'enfer, signe de la paternité du Père

L'enfer est l'obscur contraire du lumineux mystère d'amour qui existe entre le Père et le Fils. De même que le Père fait connaître son mystère au Fils non seulement comme mystère mais dans le mystère, comme ce dont on ne parle pas, de même il y a dans le péché un mystère; le mystère reste et ne s'ouvre pas : l'enfer. Dans l'amour, il reste toujours quelque chose de mystérieux : l'accueil de l'amour lui-même... Le mystère de l'accueil de l'amour entre l'homme et la femme est une lointaine parabole de la relation qui existe entre Dieu le Père et Dieu le Fils. Malgré toute l'égalité de nature entre l'homme et la femme, l'homme est ce qui est originel, la femme ce qui est dérivé. De même le Père et le Fils sont de même nature dans la divinité, mais le Père reste la source du Fils, l'origine infinie du Fils. Le passage du Fils à travers l'enfer en tant que mystère du Père est un signe de la paternité du Père vis-à-vis du Fils. Par les ténèbres de l'enfer, le Fils se dirige à tâtons vers le mystère du Père (NB 3, p. 107).

Le péché, mystère du Père

Une partie du mystère du Père que le Fils apprend à connaître en enfer, c'est cette incroyable menace du péché qui est beaucoup plus grande que ce qu'il en connaissait. Cette connaissance faisait en quelque sorte partie du domaine réservé du Père dans lequel le Fils est maintenant introduit. C'est ainsi qu'un chrétien cherche sans doute à faire un peu la volonté de Dieu, il entreprend ceci et cela; s'il est prêtre, il prêche et il absout et il prie et il écrit... Mais au fond personne ne sait ce qu'il fait. Personne n'a une vue d'ensemble de ce qu'il fait. Le Seigneur également, devenu homme, a remis au Père la vue d'ensemble avec tout le reste. Mais maintenant le Père, avant de le ressusciter, lui offre la connaissance, la vue d'ensemble du Père. La croix était pure obéissance. Mais avant de ressusciter, le Fils doit savoir ce qu'il a fait. Dans le prolongement de son obéissance humaine, il doit mesurer toute la distance qu'il y a entre l'homme pur et l'homme pécheur (NB 3, p. 176).

L'obscurité du Père se découvre au Fils

Le samedi saint est le jour où l'obscurité du Père se découvre au Fils... C'est à partir du péché vaincu par la croix - péché qu'il est maintenant donné au Fils de voir - que devient clair pour lui le sens d'avoir été sur la croix (NB 3, p. 194).

Mystère des relations Père-Fils

Le passage à travers l'enfer est tout à la fois une recherche du Père, une possession du Père et un renoncement au Père. Mais une possession qui ne possède pas, une recherche qui renonce d'emblée à trouver, un renoncement qui ne peut plus renoncer parce que depuis longtemps il a été renoncé à tout (NB 3, p. 167-168).

Les vestiges de la colère de Dieu

Il y a dans le péché ce que le Père s'est réservé pour lui-même... C'est ce que l'Esprit n'a jamais éclairé, ce que le Père lui a constamment soustrait ainsi qu'au Fils. Ce sont les vestiges de la colère de Dieu, ce qui reste quand tout est dénoué. Ce qui était objectif était éclairé par l'Esprit Saint, mais les hommes ont refusé que l'objectif apparaisse. Ce qui est accompli par contre, c'est ce qui depuis toujours était obscur et ce que le Père n'a montré à personne, ni à l'Esprit, ni au Fils et encore moins aux hommes. C'est le péché qui n'a pas été exposé à la lumière, ce qu'il y a de plus caché dans le mystère du péché, ce sur quoi Dieu veille, son domaine réservé (NB 3, p. 110-111).

 

10. Le purgatoire et le Père

Justice du Père et amour du Fils

En entrant dans le purgatoire, les âmes ne sont pas toutes au même niveau. Elles doivent y apprendre à juger selon la mesure de la justice et de l'amour de Dieu... Elles doivent s'habituer à la justice du Père et à l'amour du Fils... Ce qu'a de passif le purgatoire, c'est que les âmes ne sont mises que devant une seule possibilité : se laisser purifier, capituler devant la justice du Père et l'amour du Fils. Justice et amour attendent simplement d'être reconnus... L'âme doit s'offrir tout entière à la justice et tout entière à l'amour, elle doit apprendre à connaître l'unité du Père et du Fils... Dans le purgatoire, on ne peut pas mettre de conditions; on ne peut pas non plus vouloir faire juger tel péché par la justice et tel autre par la miséricorde... On doit se tourner de telle manière qu'on devienne accessible de tous les côtés à l'ensemble formé par la justice et par l'amour (NB 3, p. 93-94).

La procédure du Père

Ceux qui se sont détournés, ceux qui ne veulent pas encore accueillir l'amour du Seigneur, le Fils doit les confier au Père ici en bas, il doit laisser s'accomplir en eux la procédure du Père. Les âmes sont enfermées dans cet état... Elles veulent expier leurs péchés selon un procédé qu'elles comprennent elles-mêmes. Elles sont ainsi remises à la procédure du Père qui sait bien, dans son mystère, comment pour chaque âme il a à combiner justice et miséricorde afin de les forcer et de les conduire à l'amour du Fils. Il mêle toujours déjà à sa justice une goutte de l'amour du Fils sans que l'âme le sache et le reconnaisse. Avec le temps, la procédure agira (NB 3, p. 96).

La comptabilité du Père

Les péchés en enfer, séparés des pécheurs, le Fils ne veut pas les regarder... Il voit exactement le péché tant qu'il est attaché à l'homme qu'il aime. Seul lui importe l'homme, seul celui-ci l'intéresse. Dès qu'il arrive à séparer le péché du pécheur, le péché ne l'intéresse plus. Ce qui est enlevé appartient en quelque sorte à la comptabilité du Père (NB 3, p. 99).

Prier le Père pour ceux qui n'accueillent pas encore l'amour

L’Église sur terre, qui vit dans l'amour, dont l'amour n'est pas lié, doit prier d'autant plus avec la Mère du Seigneur pour ceux qui, au-delà de la mort, n'accueillent pas encore l'amour du Seigneur, qui lient son amour. Le Père fera que ces prières deviennent efficaces en suppléance pour le Fils qui, selon la vision du samedi saint, n'est pas en mesure de prier efficacement. Pour les croyants sur terre, le fleuve de la grâce n'est pas coupé, ils ont accès immédiat à l'amour du Père. Ils interviennent avec leur prière pour le salut du monde (NB 3, p. 95-96).

 

11. Pâques et le Père

La glorification réciproque

Le jour de Pâques, pour la résurrection du Fils dans le ciel, tous les saints et tous les anges sont là "pour la glorification réciproque du Père et du Fils" (NB 3, p. 64).

Le Père ressuscite le Fils

La vie du Christ sur la terre, c'est comme s'il ne cessait d'aller toujours plus loin vers le monde en s'éloignant du Père bien que, naturellement, dès le début il fût homme véritablement. Il devint toujours plus obéissant, il fut toujours davantage au service du Père... Dans la Passion, le Fils devient en quelque sorte totalement passif... Il n'est plus actif que dans la mesure où il laisse venir sur lui la Passion. C'est pourquoi, à la fin, c'est le Père qui le ressuscite en lui rendant la gloire de sa divinité (NB 3, p. 64).

Le double miracle du Père

J'ai su un jour que le Seigneur connaissait la résurrection jusqu'au moment de partir pour la croix. Mais le concept de résurrection change pour lui. Avant l'incarnation, à Nazareth et dans sa vie publique, résurrection voulait dire pour lui retour au Père. Le miracle consistant à ramener au Père le monde entier avec lui était toujours pour lui un miracle du Père, le contraire de son incarnation, mais les deux étant un miracle immense et parfait du Père. Il les a laissés se produire en lui, il était ce qui était fait par le Père. Dans les deux cas, il a laissé au Père toute la joie du miracle. Lui, le Fils, ne voulut rien en avoir pour lui; il lui suffisait de savoir que le Père agissait et que le tout était un miracle de joie, d'allégresse (NB 3, p. 156).

Le Père sauve le Fils de l'enfer

Le Fils qui a racheté le monde par sa Passion, mais dont la Passion avait d'abord été permise par Dieu Trinité, avait certes porté en tant qu'homme tout le fardeau des souffrances, mais il n'avait pas percé à jour le mystère ultime du Père : l'enfer, ce chaos d'avant la création du monde... Ou mieux : le chaos de l'enfer, qui est un chaos de péché, est comme un reflet du chaos au commencement de la création. Le Fils non plus devenu homme ne devine pas la démesure de ce chaos du péché. Il ne la devine pas non plus maintenant qu'il le traverse (le samedi saint). Comme homme, il a tout pris sur lui dans son amour et dans sa bonté... C'est ici qu'intervient le Père et il sauve le Fils de l'enfer comme le Fils a sauvé le monde de l'enfer. Et l'Esprit qui l'a porté aux hommes comme semence du Père roule la pierre qui était devant l'entrée du tombeau d'où sort le Fils ressuscité, car rédemption et résurrection ne font qu'un (NB 3, p. 175).

L'instant de la résurrection

La résurrection se passe en un rien de temps. Aussi instantanément que son contraire, l'incarnation; autrefois le Père le fit devenir sa semence, maintenant il le fait redevenir son Fils vivant. Le Fils de l'homme entre dans la naissance trinitaire. Le Père engendre éternellement le Fils. Mais dans cette éternité, il y a le moment où le Fils devient homme et où il ressuscite d'entre les morts. Ces deux moments sont inclus dans un devenir originel, et cependant c'est à chaque fois une césure : un triple devenir du Fils. Dans son troisième devenir, il devient sans doute celui qu'il était toujours, mais comme celui qui a fait l'expérience de la résurrection d'entre les morts. Il ne l'était pas auparavant. Et trente-trois ans plus tôt, il est né de la Vierge Marie : il ne l'était pas non plus avant (NB 3, p. 176-177).

La grandeur du Père

Celui qui ressuscite (le Fils) est saisi par la grandeur du Père. La pierre qui a été roulée est pour l'Esprit un nouvel accès. Et, avec le Fils, le Père réveille tous les pécheurs : ils ont accès à l'Esprit (NB 3, p. 177).

 

Annexe : Abécédaire

 

Après avoir ouvert quelques fenêtres sur le tome premier de La croix et l'enfer (Ci-dessus N° 27-30), la présente annexe se propose de conclure une première approche de ce volume sous forme d'abécédaire.

On se souviendra toujours que "les mots qui essaient de dire la foi ne cernent pas la réalité divine, ils nous orientent vers elle" (G. Thibon, Parodies et mirages, p. 170).

 

L'absurde

L’œuvre de la croix finalement est l’œuvre du Père : il prend au Fils sa vie et sa vue. Et quand le Père n'est plus vu, tout doit paraître absurde (NB 3, p. 368).

 

Adrienne

Elle est présente à chaque page de ce volume. Ne sont notés ici que trois textes choisis.

Mercredi saint 1941. Alors que les souffrances ont déjà commencé, le P. Balthasar note ceci : Malgré ces grands événements intérieurs, Adrienne n'est jamais centrée sur elle-même ou sur ses expériences. Elle est absorbée par ses patients, par ses obligations mondaines et domestiques; entre autres, elle se fait constamment du souci, de manière touchante, pour une famille d'émigrés qu'elle héberge dans une propriété proche de la ville; elle a à chaque doigt mille causes, mille affaires et mille histoires à régler. Quant à ses deux garçons (du premier mariage de son premier mari Emil Dürr), elle s'en occupe de la manière la plus tendre et la plus minutieuse, rien n'échappe à son regard. Elle fait du bien à droite et à gauche sans vouloir le savoir et, une fois la chose faite, elle n'y prête plus la moindre attention. Elle expédie toute chose avec entrain et humour. Sa perspicacité pour juger des hommes et des caractères ainsi que la manière dont elle exprime ses intuitions sont étonnantes (NB 3, p. 19).

Jours saints 1941. Adrienne parle de son caractère : depuis sa jeunesse, elle est quelqu'un qui a toujours voulu l'impossible, qui allait toujours à l'extrême, à l'absolu... Elle raconte qu'avec sa première voiture, la célèbre "Rosemarie", elle avait entrepris autrefois les choses les plus folles quand elle était encore en bonne santé et entreprenante. "Rosemarie" avait reçu et tenu le principe qu'elle ne devait jamais revenir en arrière, même quand elle s'était trompée de chemin. Plutôt que de faire demi-tour, on avait donc préféré faire des détours pendant des heures... (NB 3, p. 21).

Vendredi saint 1941, entre 10 heures du soir et minuit, dans une pause de la prière, "elle raconte beaucoup de choses de sa vie d'autrefois qui lui reviennent alors et qui apparaissent dans une lumière nouvelle : enfance, jeunesse, études, amitiés, le mariage avec Emil Dürr et puis sa mort terrible, le deuxième mariage avec Werner Kaegi. De raconter tout cela semble la soulager. Aux premières heures du matin, elle sombre dans une souffrance toujours plus muette, elle gémit légèrement et essuie de ses mains tremblantes la sueur de son front. Il y a là un verre d'eau, elle en humecte son front de ses doigts fiévreux, à l'occasion elle en boit une gorgée sans que cela lui apporte du soulagement. Elle est tombée de sa chaise par terre où elle reste agenouillée et tremblante, elle tient les mains jointes ou les presse sur son visage. Elle lève souvent les yeux vers moi, qui suis assis à côté d'elle, avec une angoisse et un abandon sans mesure..." (NB 3, p. 23-24).

 

Le bois

Il y a deux périodes de la vie du Seigneur dont on sait peu de choses : son enfance et le "temps" après sa résurrection. Entre deux, il y a le temps du bois. Il en a fait la connaissance dans l'atelier de Joseph, et il meurt sur le bois. Ce bois de sa vie est une parabole du châtiment que Dieu a infligé à l'homme : les hommes doivent se donner beaucoup de mal. Lui-même s'échine comme un pécheur pour finalement mourir sur le bois à la place des pécheurs. Dans son travail comme dans sa mort, le bois est une parabole d'Adam qui a chuté; sur la croix, il embrasse totalement le bois, les bras étendus : il porte tout le châtiment. Cependant, auparavant déjà, dans son travail, il accomplissait l'expiation sans se distinguer des autres travailleurs. Mais les autres ne compensaient pas par leur expiation leur aliénation (qui ne cesse de se produire); même l'expiation de la mort naturelle ne suffit pas pour compenser le péché. Et ainsi, sur le bois de la croix, le Fils prend sur lui la pleine mesure de l'expiation (NB 3, p. 282).

 

Communion

Dans l'hostie, le Christ tout entier est présent avec tous ses mystères; et celui qui communie a dit oui à tout ce qu'il comprend et croit, au peu qu'il comprend et croit, et à l'infini qui lui demeure inconnu (NB 3, p. 381).

 

Confession

Le Christ confesse sur la croix devant le Père le péché de toute l'humanité : la prodigieuse réalité du péché du monde, le péché commis et celui qui le sera, avec son visage effrayant et menaçant qu'il ne peut plus supporter et à cause duquel il meurt dans la nudité et l'inutilité de la croix. Les grimaces du péché ne sont pas des démons ni des figures étranges inventées par l'imagination, elles montrent toutes ensemble les traits des pécheurs véritables. C'est la réalité de l'homme qui fait mourir Dieu incarné. Il ne peut y avoir pour lui d'autre arrangement avec le péché que celui de se donner lui-même, de laisser sa vie se répandre sous le poids de sa réalité épouvantable (NB 3, p. 363).

 

Coopération

Pendant toute la vie du Seigneur, il y a des hommes qui l'aident sur un plan ou sur un autre. Mais toute sa vie va vers la croix, elle est promesse qui va vers son accomplissement. Et ainsi ceux qui l'aident au temps de la promesse, il les prend avec lui sur le chemin de son accomplissement. Leur activité serait de peu de valeur si le Seigneur ne se les attachait pas chemin faisant. Il n'opère pas tout tout d'un coup. Déjà pour la femme qui perdait son sang, une force était sortie de lui; mais c'est sur la croix que toute sa force sortira. Et sur ce chemin, il prend avec lui ceux qui l'aident. - C'est une coopération au sens large. Au sens strict, Dieu ne peut utiliser que des hommes qui sont élevés au-dessus d'eux-mêmes. Quiconque s'occupe de lui-même est inapte à la corédemption. L'une des œuvres de Jean-Baptiste, c'est d'élever des disciples au-dessus d'eux-mêmes pour les rendre aptes au service du Seigneur. Il transmet ainsi la forme que lui-même possède : il a placé le sens de sa propre existence au-delà de lui-même, dans le Seigneur (NB 3, p. 200-201).

 

Corédemption

On ne peut pas dire que quiconque fait le bien participe à la corédemption au sens propre. On pourrait dire tout au plus que plus il fait le bien, plus il s'approche de la croix. Autour de la croix, il y a des sphères pour ainsi dire invisibles : certaines plus proches, d'autres plus éloignées. Et en s'approchant, il y a l'instant où celui qui agit ou souffre peut franchir le seuil de la corédemption (NB 3, p. 201).

Par pure peur du panthéisme, on ne peut pas nier le fait que Dieu soit dans le monde. Par pure peur que la corédemption porte ombrage à l’œuvre du Christ, on ne peut pas non plus nier l'existence de ceux qui ont été invités à la croix. Et moins encore l'existence de la grâce de la corédemption donnée par Dieu (NB 3, p. 242).

 

Le diable

(Il y a des traces du diable en enfer). Mais lui, il est "plus loin derrière". Là, il est seul, enchaîné. Le Fils ne va pas jusqu'à lui. Mais chaque pas qu'il fait en enfer réduit le domaine du diable. Chaque pas raccourcit la chaîne, la réduit, contracte sa masse. Comme si le diable avait tout d'abord été lié à une chaîne si longue qu'il ne la sentait pas et qu'il pensait pouvoir se promener librement. Maintenant, par la croix et l'enfer, la chaîne ne cesse de se réduire. Le serpent est lié et, à l'inverse, Dieu peut se promener toujours plus librement dans sa création comme autrefois au paradis (NB 3, p. 234).

La progression du Seigneur en enfer fait reculer toujours plus loin le démoniaque et, pour lui-même, son domaine ne cesse de s'étendre. Ce qui se trouvait auparavant des hommes dans le domaine du démoniaque passe dans le domaine du Seigneur. La chaîne du diable est si raccourcie qu'elle se limite au domaine de l'enfer où il se trouve lui-même (NB 3, p. 236).

Le Fils a toujours vu le démoniaque dans sa relation aux hommes : comme le principe le plus intime de leur non à Dieu (NB 3, p. 235).

 

L'erreur

Le Christ en croix. Le sentiment que la croix a été une erreur. Le Seigneur a connu l'angoisse en ayant la perspective de la croix. Mais comme devant un passage vers la mort. Et s'il l'avait voulu, il aurait pu savoir que sa résurrection suivrait sa mort. Mais maintenant c'est comme si tout avait été poussé sur une autre voie, sur une mauvaise voie. Il est sur une ligne qui ne conduit nulle part. Il n'y a pas d'issue. Il a maintenant l'angoisse d'être égaré. C'est l'angoisse à l'état pur. Rien ne correspond. Ce qui est n'est pas ce qui devrait être. Mais on ne lui pose aucune question. Si on l'interrogeait, on pourrait apprendre que tout est faux. Il est comme quelqu'un qui n'est pas opéré au bon endroit : il a des souffrances atroces, mais pour rien (NB 3, p. 217).

 

L'heure

Dans la vie publique, la divinité du Fils ne brillait qu'occasionnellement dans le quotidien humain. Dans la Passion, il s'enfonce toujours plus profondément dans la pure humanité de ses semblables, il est comme tissé avec eux pour former un unique tissu. L'heure, dont il sait qu'elle viendra, il l'a laissée totalement à la libre disposition du Père. Il ne veut pas la connaître avant tout pour pouvoir faire totalement en tant qu'homme l'humain qu'il lui reste à faire. Quand donc il abandonne définitivement sa volonté à celle du Père, il s'éloigne pour ainsi dire du Père; remplir le calice n'est plus que l'affaire du Père : lui, le Fils, il ne s'y prépare plus autrement que par la prière. Il n'entreprend aucune préparation, il ne liquide rien; il veut être touché par cette heure aussi durement et d'une manière aussi imprévisible que le Père le veut (NB 3, p. 345).

Et si à l'avenir (après Pâques) il est question de l'amour chrétien, nous savons par le Seigneur que cet amour supporte et endure tout pour finalement rayonner et se répandre. Pâques est la fête de l'amour qui se fait connaître, qui éclot, qui se répand partout. L'heure que personne ne connaissait est arrivée. Son ignorance n'est plus nécessaire, on la connaît maintenant, c'est le jour et l'heure de la rencontre, de la plénitude de l'amour (NB 3, p. 341).

 

Le jugement

A l'instant du jugement, je ne peux pas dire : là, la Providence m'a empêché de pécher; là, la grâce était si grande que je n'ai pas fait cette chose précise; ici, j'ai rendu visite au Seigneur dans un malade, un prisonnier. Je vois seulement partout où se trouvait le manque de charité et par conséquent le péché (NB 3, p. 289).

 

Pâques

Et puis soudainement, beaucoup plus rapidement qu'en une seconde, vint la lumière. Et il était entouré d'une splendeur qui n'était pas supportable. Et on sut que c'était l'amour qui frappait tout : son don, son don de lui-même, sa joie et sa gloire. Christ Roi. Toute la gloire. Et au même instant il fut à nouveau l'un de nous, nous offrant la joie de Pâques; je ne sais pas comment on doit décrire cela sans être banal : il ne fait pas de manières; cela lui est tout naturel d'être là et de parler avec nous, et que les quarante jours commencent, et qu'il exige de nous la même joie de Pâques, la foi, la confiance. Il nous les donne, donc nous les avons (NB 3, p. 322).

 

Péché

Une part de l'obscurité du Père provient de ce que, si nous avons péché une fois, sans la grâce nous nous détournons toujours plus de Dieu. Le péché a en lui cette dynamique du toujours-plus. Ainsi la boue qu'il laisse derrière lui est infiniment plus grande que nous ne le pensons (NB 3, p. 236).

 

Les gros pécheurs

C'est cela qui est terrible : plus nous en savons sur le Seigneur, plus nous devenons de gros pécheurs (NB 3, p. 54).

 

Portes fermées

Le Fils était dans les enfers, il était enseveli là où il devait se décomposer et il en sort aussitôt comme un fruit mûr. Il montre ce que peut la Parole et aussi le rayonnement qu'a le Père. Et quand maintenant il passe à travers les portes fermées et que les lois du monde terrestre ne sont plus valables pour lui, il montre la force de pénétration de sa fécondité. Il ne se laisse plus arrêter, repousser, chasser par nos péchés. Le chemin va tout droit vers le Père avec l'absence de fatigue qui est l'apanage du Rédempteur (NB 3, p. 341).

 

 Prière

La prière imparfaite... Je prie tant et tant pour que j'aille au ciel, tant et tant à des intentions précises qui sont importantes pour moi, et puis une part encore pour ma dureté de coeur qui est si prononcée qu'elle me frappe moi-même. Par là, toute ma prière est liée à ce qui me concerne. Si je cessais de ne regarder que moi-même et mes intérêts, et si je cherchais sérieusement à éviter le péché, ma prière serait d'elle-même comme "libre", c'est-à-dire qu'elle serait utilisable pour les propres désirs de Dieu, elle pourrait être intégrée dans l’œuvre de rédemption du Fils (NB 3, p. 200).

Celui maintenant (après Pâques) qui prie le Seigneur, prie le Vainqueur qui renverse les valeurs de tout le passé, de tout ce qui a été vécu par lui. Les jours de la création sont devenus autres, la prière des créatures vers Dieu est intégrée dans la prière du Fils au Père. Le Père a touché le Fils mort pour le réveiller, il l'attend auprès de lui dans le ciel, mais le Fils emportera avec lui ce qu'il a semé sur terre. Dans le Fils lui-même a eu lieu une nouvelle rencontre du ciel et de la terre. Ce qui était condamné à mourir est enseveli dans la terre : tout le fardeau de notre péché; et ainsi le ciel peut recevoir ce que le Fils ramène comme moisson : l'amour céleste semé par lui sur terre. - Le premier des fruits, c'est notre prière, que le Fils a séparée du péché et purifiée. Le Père peut désormais reconnaître notre prière parce que le Fils y vit, parce que sa mort a porté du fruit en nous et qu'il apporte au Père ce fruit qui est le sien (NB 3, p. 341).

 

Résurrection

Quand Dieu le Père ressuscite le Fils, il va chercher pour ainsi dire la Parole dans le silence. Le sens de la mort du Christ apparaît là encore une fois dans une lumière nouvelle. Il est mort et il est passé dans les enfers pour s'assurer que le péché est mort définitivement, qu'il est enseveli avec lui et qu'il ne peut plus y avoir de terme à sa mort. Il a pris le péché avec lui en enfer, le péché en tant que mort, dépouillé de sa vie, détaché de ceux qui le portaient autrefois. Et parce que ceci est pour les hommes la délivrance de leur péché, il entre dans la résurrection. Dès ce moment-là, il est totalement celui qui a opéré la rédemption, qui se révélera aux siens en tant que tel, sous une forme nouvelle, libre de tout ce qu'il a porté. Il l'a enduré jusqu'au bout. - La forme nouvelle du Seigneur durant les quarante jours est pour les hommes une nouvelle invitation à la suivre. Elle est plus légère, elle a en elle plus de certitude, la foi peut s'appuyer sur une présence vivante. La Seigneur a semé toute la rédemption, maintenant il apparaît comme la fécondité. Lui-même est le fruit parfait, mûr et prêt pour être à nouveau offert au Père. C'est de cette offrande que naît l'eucharistie de manière nouvelle et que prend naissance la confession. Le chemin du pécheur vers Dieu est devenu autre par le Fils : c'est le chemin de quelqu'un qui est sauvé (NB 3, p. 340-341).

 

Silence

Que fait le chrétien? Il se dirige vers la croix. Quand il commence à croire tellement que la foi n'est plus pour lui une formalité, il cherche à entrer en conversation avec le Seigneur. La conversation a une caractéristique étrange : elle s'épanche le mieux dans le silence. Et c'est par le silence que s'éclaire la parole. - Quand quelqu'un commence à croire comme il faut, il s'approche du Seigneur par sa parole, il ouvre la Bible, il médite la vie du Seigneur, il écoute attentivement sa parole. Mais il ne comprendra comme il faut que lorsqu'il avancera jusqu'au silence, jusqu'au moment où le Fils est abandonné par le Père et meurt dans une mort d'abandon, quand la nuit de son âme s'étend comme des ténèbres sur la création. C'est à partir de cette nuit que le jour, en revenant, peut devenir compréhensible et que, à partir de ce silence de mort, peut devenir compréhensible la parole de vie (NB 3, p. 208).

 

Solitude de Marie

Marie a sa solitude particulière si elle est rachetée à l'avance, si elle n'a absolument aucune part personnelle au péché du monde. De même par exemple qu'un blanc au milieu de noirs se croit solitaire, ainsi elle au milieu des pécheurs. Dans le secret de son esprit, elle possède quelque chose qui l'isole; après la mort de son Fils, elle devient encore plus solitaire parce que Jean non plus ne peut pas comprendre ce par quoi elle passe : que son Fils soit enlevé par le péché auquel elle n'a aucune part si ce n'est qu'elle porte aussi les souffrances. Et tout ce qu'elle ne peut pas comprendre dans sa solitude rend sa solitude obscure et pénible parce qu'elle n'entend plus la réponse du Fils à ses questions. Quand elle cherche son Fils à l'âge de douze ans ou qu'elle va rendre visite au prédicateur, elle connaît toujours en quelque sorte une réponse dans sa prière. Dans la Passion et le samedi saint, cette réponse intérieure aussi se tarit. Le Père au ciel la connaîtra, elle sur terre ne la connaît pas. Elle ne se connaît pas comme mère et pas non plus comme épouse. L’Église en elle persévère dans la solitude. Sa virginité maternelle, son oui sincère sont le fondement de cette communion, mais elle ne le voit pas. Car elle qui n'a pas péché doit aller aussi loin que possible pour porter et ne pas comprendre. La foi et l'espérance sont repoussées tout à fait à l'arrière-plan; l'amour doit faire ses preuves en tant qu'amour là même où son objet lui échappe : le Fils est mort. Et le Fils était à l'origine de son amour, elle l'aimait sans le savoir avant même la visite de l'ange. Sa foi est maintenant une réponse à son enfer, toute son attitude dans la souffrance est la réponse qu'elle lui donne (NB 3, p. 323-324).

 

Souffrance du Christ

"On a beaucoup dit, et beaucoup donné à voir les souffrances physiques du Christ. Je ne sais pas si l'on a assez parlé de ses souffrances morales". (Didier Decoin, Dictionnaire amoureux de la Bible, p. 140). La croix et l'enfer I d'Adrienne von Speyr évoque très longuement les souffrances morales du Christ.

 

Tentation

Un homme a une grande tentation. Le péché l'attire. Cet homme pense que Dieu lui en demande trop; commettre ce péché ne devrait être rien de grave, les autres font la même chose sans sourciller. Puis soudainement il reçoit un coup de la grâce. Il ne commet pas le péché. Il comprend combien il aurait par là offensé Dieu. Il est reconnaissant à Dieu de l'avoir protégé et, parce qu'il n'est pas égoïste, il voudrait en même temps aider ceux qui ont la même tentation. Par la grâce qu'il a reçue de ne pas commettre le péché, il résulte pour lui une volonté de sacrifice que, consciemment ou inconsciemment, il peut jeter dans la croix du Christ (NB 3, p. 200).

 

Le triomphe du pécheur

Mont des oliviers. Dans son oui au Père, le Fils doit porter le non des pécheurs. Et le oui ne va pas couvrir le non, mais plus il est dit profondément comme oui, plus il pèsera de manière sensible et tragique, plus il se déploiera dans toute sa portée. Le combat entre le oui et le non jusqu'à la mort ne se déroulera pas de telle sorte que le non se fasse entendre toujours plus faiblement et que le Fils de Dieu triomphera de l'homme pécheur. Le non devra être porté de telle sorte qu'il tue l'homme, et le oui doit être dit jusqu'à ce qu'il soit totalement écrasé par le poids du non (NB 3, p. 345).

 

3. MARIE DANS LA TOURMENTE DES JOURS SAINTS

 

Plan

 

I. La Mère de Dieu. II. Vendredi saint. III. Samedi saint. IV. Pâques

 

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Le premier livre d’Adrienne von Speyr (= AvS) fut un livre marial : La Servante du Seigneur. Si l’on veut entrer dans l’œuvre d’Adrienne von Speyr, c’est sans doute l’un des premiers livres à lire.

Un autre livre marial d’AvS existe en traduction française : Marie dans la rédemption. Ce sont des méditations sur les mystères cachés de la rédemption, de la pré-rédemption et de la co-rédemption. Pour Hans Urs von Balthasar, on ne trouverait que difficilement quelque chose de comparable dans toute la littérature mariale (Cf. Marie dans la rédemption, p. 6).

La Mère de Dieu est souvent présente aussi dans les autres oeuvres d’Adrienne von Speyr, par exemple au tome 3 de ses oeuvres posthumes (Kreuz und Hölle [La croix et l'enfer], I. Teil = NB 3 désormais), qui n’est pas encore paru en traduction française.

Pour les jours saints, les évangiles signalent simplement la présence de Marie au pied de la croix, mais la Mère de Dieu est muette. Que peut-on dire de plus? Le Père J.-P. Torrell notait récemment que « la Vierge n’a nul besoin de faux honneurs » (saint Bernard), pas plus qu’elle n’a besoin de nos mensonges (Pseudo-Albert. Cf. J.-P. Torrell, La Vierge Marie dans la foi catholique, p. 11). Adrienne von Speyr ajouterait que Marie n’a besoin ni d’étoiles ni de lis : qui l’a un jour connue peut laisser tomber tout cela (NB 3, p. 80).

Et pourtant Adrienne a quelque chose à dire de Marie durant les jours saints. Ci-après quelques échantillons de ce qu’on peut glaner dans le tome 3 de ses Œuvres posthumes. Sont d’abord regroupées quelques pensées sur la Mère de Dieu en général; viennent ensuite des « contemplations » mariales pour les trois jours saints : vendredi, samedi et dimanche de Pâques.

Patrick Catry

 

*

I. La Mère de Dieu

 

1. Un oui de Marie jusqu’à la fin du monde

Dans l’ancienne Alliance, les prophètes peuvent tout d’abord se refuser et, par la suite, cela va quand même. Mais quand il est dit non dans la nouvelle Alliance, il y a rupture. Il en est ainsi en définitive à cause du oui de Marie. Elle promet un oui total, celui-ci garde sa valeur jusqu’à la fin du monde, et tous sont engagés dans son oui (NB 3, p. 281).

 

2. Marie et le péché

La liberté pour le bien est quelque chose de bon. La liberté comme choix est quelque chose de neutre et, sous ce rapport, d’apparenté au chaos. Le serpent ne peut rien au bien, il peut être content quand il trouve quelque chose de neutre. Le bien n’engage pas de conversation avec le serpent, il doit d’abord s’être retiré dans le neutre et, en cela, il y a déjà une volonté. Marie  « aurait pu pécher » mais, comme elle était déterminée pour le bien, elle n’a pas voulu aller au lieu de la neutralité. NB 3, p. 256).

 

3. L’Esprit et Marie

L’Esprit couvre Marie de son ombre et lui apporte le Fils du Père. C’est quelque chose de très particulier où chaque personne (de la Trinité) est représentée à sa manière (NB 3, p. 225).

 

4. La conception du Fils de Dieu en Marie

L’humanité du Fils, avant sa conception, existait déjà dans la semence de Dieu. Le Fils de Dieu est beaucoup plus préformé dans la semence que Marie conçoit que ne l’est un homme. Mais naturellement cela ne veut pas dire que la semence ait été vivante quelque part avant la conception; c’est l’Esprit qui couvre Marie de son ombre, il apporte quelque chose de manière créatrice de la même manière que la semence humaine est présente avant la conception, et ce qui est apporté (par l’Esprit) contient déjà le Fils tout entier. Dans la conception ordinaire, ce n’est que l’union des deux cellules qui fait advenir l’être humain, qui détermine aussi le sexe; pour la conception de Marie par contre, dans ce qui est apporté par l’Esprit, le Fils est déjà déterminé comme celui qu’il est en vérité (NB 3, p. 164).

 

5. Marie et la personnalité du Fils

En devenant homme, le Fils s’en est remis dans une certaine mesure au Père, à l’Esprit et à sa mère pour le genre d’homme qu’il serait. Il se laisse donner son apparence, sa personnalité… Le Père s’est ménagé un nouvel accès au Fils en le plaçant dans le sein de sa mère (NB 3, p. 228).

 

6. Marie aime le Père

Quand le Fils rencontre Jean, et déjà quand il rencontre sa Mère, ils ne sont pas avant tout pour lui des personnes qui l’aiment, lui, mais des personnes qui aiment le Père. En tant qu’homme, il apprend à connaître l’effet de l’amour du Père sur les hommes et il reçoit par là un nouvel accès au Père, un accès d’homme (NB 3, p. 226).

 

7. Le Père et l’Esprit regardent Marie

(Le Père et l’Esprit observent les humains et leurs possibilités). En observant les humains, le Père et l’Esprit regardent aussi Marie. De quels sacrifices est capable l’Immaculée? Quelle est son attitude vis-à-vis de ces sacrifices? De quelle manière les porte-t-elle? Comment les rend-elle au Père? A quel point elle peut être sans importance à ses propres yeux? A quel point elle fera peu de cas de son corps, de ses souffrances? Mais après ce diminuendo, il y a à nouveau la possibilité d’un crescendo : évaluer combien son corps et son âme pourront porter. Où serait atteint le seuil de ce qui ne serait plus raisonnable? L’extrême faiblesse, l’extrême limite des douleurs? (NB 3, p. 253).

 

8. Marie : son corps tout entier au service de la mission

Quand Marie rencontre l’ange, elle ne sait pas encore ce qu’est la douleur malgré sa connaissance de la vie. Elle est ingénue, son corps est comme un lieu neutre indifférent. Aucun désir en lui, aucun manque d’accomplissement non plus, pas de trop-plein. Et quand elle a conçu et qu’elle attend l’enfant, elle se réjouit au fond corporellement d’avoir un corps qu’elle peut offrir au Fils comme un lieu. Non seulement être esprit et obéissance et foi, mais être un lieu corporel. Elle a des bras pour le porter, des seins pour l’allaiter, une voix pour lui parler, des yeux pour le voir, des oreilles pour l’entendre, des traits qu’il reconnaîtra comme étant ceux de sa mère…

Puis viennent les souffrances. Elle est transpercée au pied de la croix. Comme la femme qu’elle est, elle endure les souffrances avec son Fils. Et ces souffrances, elle les ressent au fond plus douloureusement qu’elles ne le sont, d’une manière plus insupportable qu’elles devraient l’être parce qu’elle a part à la manière divino-humaine (de son Fils) de souffrir, parce que le toujours plus de ses souffrances à lui lui est pour ainsi dire prêté. Et cela va de soi par suite de son oui. De ce fait, presque dans une indifférence en ce qui la concerne, car toute la souffrance est en lui; et parce que cela relève de sa décision (à lui), de la volonté trinitaire, tout est bien. Et « mieux encore » que le « bien » de la création parce que c’est le « bien » de la rédemption (NB 3, p. 250)… Chez les deux (chez Marie et chez son Fils), la conscience que le corps tout entier est pris au service de la mission (NB 3, p. 251).

 

9. La joie de Marie

La joie de Marie d’avoir un corps est comme la joie d’un enfant qui a un jouet qu’il peut donner aux enfants pour jouer. La joie de l’enfant consisterait totalement dans le fait qu’il se réjouit de la joie de l’autre enfant. Et l’autre enfant, c’est tout enfant, qu’il soit pauvre ou riche. La joie de Marie est que, par son corps, Dieu lui-même a reçu un corps, que de son corps (à elle) sort ce corps qui conduira chaque corps à s’éterniser en Dieu; qu’elle-même, par ce corps auquel elle a jusqu’ici fait si peu attention, elle peut avoir part au corps éternel de tous les croyants. Et quand elle sent les douleurs, il y a là aussi pour elle une joie, la joie de savoir que la joie des sauvés l’emportera sur toute douleur. Elle fait l’expérience de cette douleur comme limitée à elle-même : elle la porte afin que les autres n’aient pas besoin de la sentir, afin que les autres soient heureux et arrivent à la joie éternelle en Dieu Trinité. C’est pourquoi elle ne se dérobe pas à la douleur, elle s’ouvre à elle, elle va à la rencontre de la douleur, la poitrine découverte pour ainsi dire, afin que la douleur l’atteigne partout directement si c’est pour le Fils une douleur de soulagement (NB 3, p. 251).

 

II. Vendredi saint

 

1. Marie et le purgatoire

Le Fils n’a pas besoin de souffrir pour sa Mère, qui n’a pas de péché; de son côté, elle n’a pas besoin de passer par le purgatoire (NB 3, p. 198).

 

2. Marie et la grande victoire

La Mère croit très profondément à une victoire de son Fils. Comme si elle donnait son consentement, comme s’il n’était pas question de victoire ou de non-victoire, c’était une obéissance à Dieu sans conditions : entre le Père et elle, une sorte de pacte dans lequel il y avait bien une place pour son élection comme Mère du Fils de Dieu, mais pour le moment seule importait son obéissance. Tout aurait été différent si elle avait voulu poser des questions et des conditions, obtenir des informations. Cela, elle ne le veut pas . Sa mission revient tout à fait en arrière dans les longues années qui ont précédé le départ du Fils de la maison, tout l’extraordinaire semble du passé, englouti dans l’ordinaire. Et il y avait peut-être une espérance que Dieu le Père en resterait là. La sainteté du Fils, sa force de rayonnement à la maison pouvait être ce que Dieu peut-être désirait. Puis vint l’incompréhensible des années de prédication; elle reconnaît que le Père n’a rien oublié. Que tout, dès le commencement, était juste. Mais elle pense toujours comme Mère et, parce qu’elle aime son Fils plus que tout et qu’elle est toute docile à Dieu Trinité, elle espère une grande victoire de son Fils. Peut-être, pour que la promesse s’accomplisse, y aura-t-il quelque souffrance à supporter, mais déjà enveloppée du rayonnement de la résurrection, et la souffrance serait quelque chose dont on pourrait venir à bout et qu’on pourrait surmonter. Ainsi l’angoisse ultime et l’ultime douleur et l’extrême impuissance seraient quand même épargnées. Car il pourrait jeter un regard en arrière sur son œuvre comme sur ce qu’il a accompli, le royaume qu’il a fondé serait si fort et si grand que plus rien ne pourrait lui arriver. Mais quand maintenant Marie regarde les quelques fidèles et quand elle pense à tous ceux qui furent là un jour et qui sont repartis, elle est saisie d’une tristesse et d’une angoisse profondes; mais surtout, c’est le fait de ne pas comprendre qui la saisit. Ce que le Fils vit, ce vers quoi il se dirige semble ne pas s’accorder du tout avec ce que la Mère attend (NB 3, p. 314).

 

3. L’expérience mariale de la croix

La douleur la plus profonde de Marie est qu’elle ne peut pas parler paisiblement de tous les événements avec son Fils, qu’elle ne sait pas ce qu’il pense, qu’elle ne reçoit de lui aucun réconfort, aucune consolation. Elle voit aussi l’angoisse des disciples. Et quand ensuite il est réellement arrêté, quand elle entend parler de la fuite des disciples, du reniement de Pierre, elle ne peut plus établir un rapport entre le Père du ciel et le destin de son Fils sur terre. Son oui est comme anéanti. Auparavant il était dressé verticalement vers le ciel comme une flamme, maintenant il semble tout à fait éteint. A cessé d’exister aussi toute l’ancienne Alliance : tout ce qui se dirigeait vers son oui aussi bien que tout ce qui avait là son origine. L’inutilité de son oui à Dieu est établie parce que la vie du Fils était inutile. Telle est l’expérience mariale de  la croix : elle l’éprouve dans une obéissance qu’elle ne reconnaît plus du tout elle-même comme obéissance parce qu’elle est devenue absurde. Son histoire et celle de son Fils sont comme un tas de débris, et la seule chose qu’elle voit est qu’elle perd son Fils unique d’une manière épouvantable (NB 3, p. 314-315).

 

4. Marie inquiète de son oui

On sent l’inquiétude de la Mère quand elle sait qu’ils persécutent son Fils et que maintenant sans doute sa promesse va se réaliser. Elle cherche à retrouver la joie de son oui, mais elle ne la trouve plus. Elle se rappelle le temps du Magnificat et de Siméon et de son enfant à l’âge de douze ans et comment son inquiétude pour l’enfant n’a cessé de croître et comment les fardeaux n’ont cessé de grandir. Elle est tellement donnée à son Fils qu’elle ne pense jamais à distinguer ses propres fardeaux de ses fardeaux à lui, elle pense seulement : comment s’en sortira-t-il avec tous ces fardeaux? Et a-t-il été convenable d’avoir dit oui? Une angoisse la saisit de n’avoir pas agi correctement dans son royaume (NB 3, p. 313).

 

5. Un oui dans la nuit

Quand Marie dit oui, c’est à ce qui vient, à l’exigence démesurée. Le oui donné au tout, globalement, ne cesse de lui donner la force de continuer à exprimer le même oui. Son oui inconnu à la croix de son Fils est contenu d’avance dans le oui connu à l’ange. Et ce oui est aligné sur le oui du Fils, qui existe depuis toujours… Le oui du Fils est comme un soutien continu pour le oui de sa Mère. Même quand elle est immergée dans la nuit de la croix, le oui de son Fils continue à exister pour elle. Pour le Fils, par contre, la croix paraît comme une césure qui est nécessaire pour que, en cet instant décisif, il dise chaque fois oui à toute nouvelle exigence démesurée. La Mère a en son Fils un continuum, son Fils n’en a pas, il est livré dans le sacrifice et il n’est recouvré que dans des oui ponctuels. (NB 3, p. 212).

 

6. Abandon

Marie était là au pied de la croix, et les femmes, et Jean. Cela n’a pas empêché le sentiment de plein abandon du Fils (NB 3, p. 22).

 

7. Tortures

Le Fils est sur la croix. Pas hier seulement. C’est aujourd’hui que les hommes le torturent, se ruent sur lui, ne cessent de le clouer, de le fouler aux pieds pour ainsi dire de tout leur poids. « La Mère du Seigneur aussi, ils la torturent de la même manière » (NB 3, p. 87).

 

8. Le oui à la souffrance

A l’instant où Marie dit oui, il est clair pour elle qu’elle souffrira. Que toute sa virginité ne sert qu’à être plus sensible à la douleur, qu’à pouvoir être labourée plus profondément. De sorte qu’elle ne sera plus qu’une unique douleur : pour le Fils, pour le monde, pour tous nos péchés. Quand ensuite elle est transpercée, elle se souvient : c’est cela qu’elle a attendu depuis toujours. C’est la raison dernière du oui que l’ange lui a demandé, ce qui se réalise maintenant : c’était finalement un oui de douleur, d’affaiblissement, un oui à l’impossibilité de se comprendre encore soi-même (NB 3, p. 252).

 

9. L’angoisse

L’angoisse du Seigneur avant la croix et sur la croix… La grande angoisse, l’angoisse du Fils qui porte le péché… Et devant l’abandon absolu, quand le Père retire sa main. Comme on doit lâcher la main d’un petit enfant qui fait ses premiers pas. Le petit sait : maintenant je vais certainement trébucher; et c’est aussi ce qui arrive. D’un point de vue humain, le père a tort, l’enfant tombe réellement par terre. Puis une angoisse que l’angoisse puisse être contagieuse comme une maladie. Angoisse que Marie et Jean et tous ceux qui se trouvent au pied de la croix pourraient être trop saisis par l’angoisse. Et à partir de là le double mouvement : l’angoisse que le Seigneur amasse en lui et que néanmoins il laisse ensuite un peu filtrer, car ceux-là sont quand même bien là et on n’a pas le droit de les priver totalement de leur part d’angoisse (NB 3, p. 305).

 

10. L’ignorance de Marie à la croix

Les pieuses femmes et Jean se tiennent au pied de la croix, mais tout à fait sur le côté, ils n’ont que peu d’importance. Le Seigneur connaît leur existence, mais cette connaissance est sans portée. Cette connaissance fait partie du tableau et en même temps elle n’a pas le droit d’en faire partie parce que le Seigneur n’a à aucun moment une vue intelligible de son action. Ni le Fils ni sa Mère ne savent qu’ils « accomplissent » quelque chose. Et aucun des deux ne sait ce que fait l’autre. La Mère sait bien que son Fils souffre en tant que Fils de Dieu, sans qu’il soit coupable, mais sa douleur ne lui permet pas de voir de quoi au fond il s’agit. D’habitude les juifs n’aiment rien tant que de savoir où ils en sont. Ici plus personne ne sait (NB 3, p. 217).

 

11. Les porteurs de croix

Les corédempteurs… D’abord les quatre « porteurs de croix » : Marie, Madeleine, Jean et Pierre (celui-ci seulement de manière purement ministérielle); ils sont associés, mais sans en avoir conscience… Solidarité dans la rédemption contre la solidarité dans la faute (NB 3, p. 237).

Le Seigneur ne quitte pas le monde en s’en allant tout simplement. Il retient tout… Il retient l’essentiel qui est autour de lui. Marie et Jean en font partie. Il voit combien le péché les tourmente. Il rassemble aussi ce qu’ils doivent porter. La souffrance de sa Mère n’est pas surtout compassion avec son Fils souffrant, elle porte avec son Fils ce que porte celui-ci pour le péché du monde (NB 3, p. 260).

 

12. L’œuvre de la rédemption et les chrétiens

Dans le cercle le plus restreint de l’œuvre de la rédemption se trouvent Marie, Madeleine, Marie de Béthanie et Jean… Ils sont tous aussi bien des personnes individuelles que des types… (qu’ils représentent à la perfection). Même si à la croix Madeleine représente d’abord les pécheurs pardonnés, le fait d’être sauvée n’est cependant pas purement passif, c’est avoir part à l’amour chrétien rayonnant. Jean est l’ami humain : il devient un type justement en tant qu’il est personnellement le familier aimant. Et comme sur la croix le Seigneur est avant tout homme, il est avant tout requis de l’homme qui est son ami d’être là avec lui. Partout où un moi s’ouvre au toi du Seigneur (chez Jean de la croix par exemple), et plus précisément au toi du Seigneur crucifié, la condition principale pour la corédemption est remplie. Mais il reste une distance entre ceux qui viennent après et ceux qui ont vécu avec le Seigneur, qui ont été là à l’origine, non en vision, mais sur terre, au jour le jour. C’est une grâce irremplaçable que le privilège d’avoir vécu historiquement en même temps que lui… Être emmené à la croix par le Seigneur ne veut pas dire encore corédemption. Le larron est emmené; après avoir reconnu activement le Seigneur et s’être repenti, il est intégré passivement par le Seigneur dans une communauté de souffrance. C’est la grâce qui provient de la croix, la situation chrétienne du pécheur sauvé par la croix. Dans la grâce de la rédemption, il y a aussi une hiérarchie, comme dans l’Église visible. Tous ne peuvent pas être pape en même temps, même pas les uns après les autres. On ne peut sûrement pas dire que tout le monde donne un oui (corédempteur) à la croix dans un sens ou dans un autre, du moins pas en ce monde. Mais le Seigneur s’en va et il accomplit son œuvre sans interroger les hommes un à un. Et pourtant la Mère a donné un oui qui (par substitution) signifiait l’accord de l’humanité dans son ensemble (NB 3, p. 201-202).

 

13. Participer à la Passion

Marie est toute orientée vers son Fils. Elle se tient à la disposition de sa volonté de porter le châtiment des hommes. A partir de là on peut dire que quiconque est de bonne volonté et est d’accord pour participer au châtiment de tous peut y avoir part… Celui qui est prêt à participer par grâce à la Passion du Seigneur, le Seigneur aussi vient à sa rencontre sur ce plan : cela donnera déjà au ciel un sens à sa fécondité, son purgatoire sera écourté… Quand le Seigneur peut considérer que la vie de quelqu’un lui est remise, qu’elle lui appartient parce que, prenant pour ainsi dire les devants, elle se met elle-même sur la croix, il la prend par grâce dans son éternité, qui était également à l’avance sur la croix, il n’a pas le souci de tenir fermée pour lui sa vie éternelle, il en laisse s’ouvrir des aspects et des points de vue mais qui sont orientés vers son propre but qui est la croix. Par grâce, il peuvent collaborer à la rédemption… En Marie comme corédemptrice se trouve la clef principale pour comprendre notre collaboration avec le Seigneur (NB 3, p. 198-199).

 

14. Marie désemparée

Jusqu’à la mort sur la croix, Marie n’avait toujours vu les péchés que dans la lumière de la grâce, même si elle comprenait bien leur horreur – comme insulte à l’amour. Mais sa foi en son Fils lui disait : il sera plus fort que le péché et l’enfer. Maintenant qu’il est mort, elle ne sait plus si la mort n’était quand même pas plus forte que lui. Ce n’est pas un doute concernant la mission du Fils, concernant ce qu’il a fait, elle est ébranlée par la mort en relation avec le péché, ou bien par le péché à la lumière de la mort, par l’inutilité du combat. Mais elle-même ne met pas de point final, elle ne dit pas qu’elle ne veut pas aller plus loin, elle ne pense pas qu’elle pourrait désormais se livrer elle-même au péché. Le péché, même par sa victoire apparente, n’a reçu pour elle aucun pouvoir d’attraction. Elle comprend seulement que le péché est beaucoup plus puissant qu’elle ne le pensait; elle se sent accablée. Et, dans sa tristesse pour son Fils, elle sent beaucoup moins ce qu’elle a perdu que ce qu’a perdu l’humanité, elle sent ce qu’ont d’inconcevables les plans de Dieu dans l’interruption de la mission. Ce n’est pas que la foi soit perdue pour elle, c’est qu’elle ne voit plus rien. Toute sa vie, une vue l’avait accompagnée, offerte par l’ange qui lui avait donné beaucoup de pensées et d’intuitions et d’assurances, de la lumière intérieure dans la prière et dans la docilité, dans la joie et l’adoration. Maintenant non plus elle n’est pas désobéissante, il n’y a pas de révolte en elle, mais toutes les lettres du mot « obéissance » sont pour elle mélangées si bien qu’elle ne reconnaît plus sa nature. Elle est désemparée (NB 3, p. 316-317).

 

15. Descente de croix

Le Fils est rendu à sa Mère. Elle est là, elle aide, elle le tient. Dans une nouvelle manière d’être ensemble. Pour elle, il n’est pas simplement mort. Elle l’a, un peu comme on a l’accomplissement d’une prière. Il y a pour elle quelque chose de vivant dans cette mort. Comme quelqu’un qui serait caressé par une personne aimée et qui ensuite embrasserait sa propre main à l’endroit de la caresse. C’est plus qu’un simple souvenir. C’est un baiser qui vise l’aimé. Elle sent l’état du corps de son Fils : il a effacé le péché. Elle ne le sait pas avec des mots, mais elle le sait (NB 3, p. 163).

 

16. Pietà

Quand on voit un tableau de la Pietà, on croit savoir que la Mère aime encore ce cadavre. On voit la relation entre la Mère et son Fils. Cela veut dire qu’on regarde au-delà, vers Pâques, où alors seulement la relation sera renouée (NB 3, p. 300).

 

17. Le serpent

La fin de la croix coïncide dans le temps avec le commencement de l’enfer. L’abandon de la croix n’est pas encore immédiatement l’abandon de l’enfer. Mais, par son cri d’abandon, le Seigneur ouvre l’accès à l’enfer. Il crie au point d’écorcher l’enfer. En entendant son cri, l’enfer est atteint à son talon d’Achille. Il est en principe vaincu par ce cri. C’est curieux parce que, dans notre représentation, l’enfer est si pécheur qu’il n’a pas d’oreille pour ce cri. Mais, par ce cri, le Fils montre qu’il est capable de porter plus de péché que l’enfer n’en peut contenir. Dieu triomphe du diable. Marie met son pied sur le serpent (NB 3, p. 210-211).

 

III. Samedi saint

 

1. L’inconnu du samedi saint

Tout chrétien dit son oui (à Dieu) en l’appuyant sur le oui de la Mère, par lequel elle a mis sa vie à la disposition de Dieu. Mais la Mère se trouve maintenant (le samedi saint) en un lieu qui n’était pas compris dans son oui. Cela ne signifie pas une réduction de son oui. Cela montre seulement qu’une modification lui a été apportée… Quand elle dit son oui, elle sait qu’elle concevra par l’Esprit Saint, il sera le Sauveur attendu et elle devra le rendre au Père : il mourra. Elle connaît l’origine surnaturelle de son Fils, de son incarnation, et elle abandonne sa propre vie à la vie de son Fils qui est en devenir; comme cadre de l’abandon qu’elle fait d’elle-même, elle prend le cadre de l’incarnation du Fils qui fait tout éclater. Et pourtant le sacrifice de Marie demeure d’une certaine manière délimitée par la naissance et la mort de son Fils; il va tout au plus au-delà de sa mort en ce sens qu’elle pressent une continuation de la mission du Fils à partir du ciel. Mais maintenant, dans cette ligne claire, l’enfer fait soudain irruption comme une voie secondaire, comme ce qui était totalement inattendu. La mort et la résurrection sont comme une partie de la vie du Seigneur ainsi que cela avait été accepté d’avance dans son oui. C’est dans le cercle fermé qui va du Père au monde et retourne au Père que joue aussi son oui. Mais vient ensuite soudainement comme une interruption abrupte de la ligne. Elle doit sauter dans l’inconnu et elle est replacée sur sa voie à un tout autre endroit. Et ce n’est qu’après coup qu’on comprend que cela aussi faisait partie de sa voie (NB 3, p. 141-142).

 

2. Le silence de Marie

Le silence des carmes est pénitence, il appartient à la croix. C’est le silence du vendredi saint, une participation aux souffrances de la croix du Seigneur, une entrée dans l’ensemble de la Passion. Dans le silence du samedi saint par contre, celui qui se tait ne sait rien. Le Seigneur fait quelque chose de si mystérieux quand il disparaît dans l’enfer et que fait défaut toute vue d’ensemble… D’où le silence. C’est surtout le silence de Marie à la porte de l’enfer (NB 3, p. 139).

 

3. A l’entrée de l’enfer

L’enfer est là comme quelque chose de fermé sur soi, comme quelque chose qui est d’une certaine manière livré au bon plaisir du diable. Et la Mère se trouve à son entrée, avec des anges, et elle attend son Fils qui passe à travers l’enfer et qui transforme l’enfer en y passant. Et la Mère est au courant de quelque chose… Pour la Mère, c’est tout à fait effrayant, elle sait que son Fils est livré à l’enfer. Elle ne le sait pas avec la claire certitude de Pâques, mais dans la tristesse voilée du samedi saint. Depuis hier, la souffrance s’est changée pour elle. Elle sait que le Fils revient, mais elle sait aussi qu’il ne revient pas. C’est dans ce double savoir que réside sa manière de l’accompagner, dans une angoisse indicible (NB 3, p. 136).

 

4. Le Fils est si loin

Adrienne propose une comparaison : Supposons que quelqu’un que j’aime est opéré et que je puisse être présente à l’opération bien que n’étant pas médecin. Je vois qu’on lui ouvre le corps et qu’on lui retire des organes. Cela semble horrible et pourtant je sais que ce sont des spécialistes qui sont à l’œuvre, le tout est rempli de sens pour plus tard. Cela suit un cours déterminé qui a un sens. J’ai peur certes pour celui que j’aime mais, parce qu’il m’est permis de l’accompagner, je ressens en même temps une sorte d’apaisement objectif. L’affaire suit son cours, elle ne s’arrête pas. Mais si je dois attendre dans la pièce voisine, si je sais seulement que l’intervention a lieu ce matin, si je n’en connais pas l’heure exacte, mon angoisse sera beaucoup moins paisible; je ne vois pas si cela se passe normalement et si cela s’arrête… On voudrait crier et on ne peut pas le faire. C’est la pure impuissance de la souffrance. Dans les souffrances de la croix on pouvait crier. Maintenant on ne le peut plus… On voudrait crier quand on voit la Mère se tenir à l’entrée; elle sait seulement qu’il se passe quelque chose, mais elle ne sait pas quoi. Elle sait d’une certaine manière que le Fils se trouve dans un combat, qu’il se passe quelque chose pour lui, et quelque chose de si sérieux qu’il s’agit d’être ou de ne pas être (NB 3, p. 136).

 

5. L’angoisse de Marie

La Mère se tient donc en silence devant le mur (de l’enfer)… Elle n’est pas dans l’enfer, elle se tient dehors; dans l’enfer, il y a le mal qui ne peut plus avoir d’effets, mais la Mère ne sait pas ce qu’il en adviendra. Elle sait seulement que cela aboutit à un face à face entre le péché et son Fils. Et pourtant ce n’est pas un combat, mais quelque chose d’inexplicable, d’inconnu. Adrienne : « Je crois qu’elle ne sait pas ce qu’elle fait »… La Mère a comme une vision, mais c’est une vision qui n’est que pensée, imaginée. Elle pense au péché, mais comme elle peut penser au péché en tant qu’immaculée, en tant que vierge sans souillure et comme quelqu’un qui est moralement virginal, comme celle à qui manque l’expérience du péché du monde, du péché commis comme du péché subi. Elle sait seulement que le péché existe, car le Fils est bien mort à cause du péché et par le péché. Hier elle a expérimenté la puissance du péché sur son Fils. Elle a souffert avec lui, elle a compati, elle a pleuré, elle a été touchée avec son Fils par le péché aussi fort qu’il est possible de l’être à un être humain sans péché. Aujourd’hui tout est absolument différent. Elle est à nouveau dans l’angoisse pour son Fils car il a à faire encore une fois avec le péché. Mais d’une manière qu’elle ne peut plus comprendre par la compassion (NB 3, p. 139-140).

 

6. Sans consolation

En tant que Mère du Fils, elle sait deux sortes de choses par sa mort : qu’il est mort sur la croix, qu’elle lui a dit adieu. Mais parce qu’elle est sa Mère, elle sait en même temps qu’il va vivre dans le Père. Au milieu de sa désolation, elle sait quelque chose de la résurrection. Elle ne la connaît pas, elle ne l’imagine pas, mais elle a un savoir. Il en était ainsi hier. Aujourd’hui la mort comme la résurrection ont cessé d’exister. Aujourd’hui il n’y a que le Fils qui séjourne au milieu du péché. Et ce péché n’a plus aucun rapport avec la foi chrétienne de Marie, ce n’est plus un péché qui serait dirigé contre son Fils, qui serait saisissable, qui pourrait être vaincu par la Passion, dont on pourrait évaluer la somme par la Passion, mais quelque chose d’informe, d’absolu. Et Marie est là, et elle attend et elle tremble et elle est sans consolation, mais ce n’est pas l’absence de consolation de celui qui a perdu la consolation ou qui sait qu’une consolation est possible; c’est l’absence de consolation de celui pour qui aucune consolation n’existe. Et elle attend… et derrière le mur le péché s’accroît de lui-même (NB 3, p. 140).

 

7. La prière de Marie. I

Une vision de la Mère de Dieu dans une prairie à proximité du fleuve de l’enfer. Elle tient fermement son enfant. Elle comprend alors ce qui est exigé : elle doit laisser l’enfant  aller jusqu’au fleuve. Elle a peur. Puis elle dit oui. Avec une grandeur et une bonté intérieure infinie. L’enfant se trouve à terre devant elle, il fait quelques pas. Sa Mère le suit un peu. Entre temps il est devenu un homme et il se tient près du fleuve. Marie a disparu. Où est-elle? Elle prie quelque part, totalement séparée de lui (NB 3, p. 49).

 

8. La prière de Marie. II

Quelque part, Marie est assise les mains jointes. Elle prie. Elle prie parfaitement. Dans sa douleur et aussi dans les douleurs du fait qu’elle est l’Église. Des choses qui sont extrêmement précieuses parce qu’elles lui appartiennent totalement, mais elle ne le sait pas parce qu’elle les donne. Ce n’est encore que pour elle qu’elle pleure et, par là, elle offre exactement ce qui a une grande valeur et que Dieu attend au ciel (NB 3, p. 320).

 

9. Prier avec Marie le samedi saint

Le samedi saint, le Fils ne peut pas agir… C’est pourquoi l’Église sur terre, qui vit dans l’amour, dont l’amour n’est pas lié, doit prier d’autant plus avec la Mère du Seigneur pour ceux qui n’accueillent pas encore l’amour du Seigneur, qui lient son amour; le Père fera que ces prières deviennent efficaces en suppléance pour le Fils qui, dans la vision du samedi saint, n’est pas en mesure de prier efficacement. Pour les croyants sur terre, le fleuve de la grâce n’est pas coupé, ils ont un accès immédiat à l’amour du Père. Ils interviennent avec leur prière pour le salut du monde (NB 3, p. 95-96).

 

IV. Pâques

 

1. Marie

Dès que le Seigneur est ressuscité corporellement sur la terre, il apparaît aussi à sa Mère dans son corps terrestre (NB 3, p. 65). – Cf. Lytta Basset : « Marie…a vraisemblablement été de celles qui, les premières, l’ont vu vivant après la mort » (Ce lien qui ne meurt jamais, p. 37).

 

2. Comme une naissance

Marie a senti la résurrection comme une naissance. Non en son corps qui a mis au monde le Fils, mais en esprit. Avec la joie particulière d’une mère quand son enfant est vivant, qu’il bouge et crie. Tout cela aussi dans une sorte de soudaineté et un sentiment qui jaillit comme pour une naissance. Sa désolation après la mort ressemblait aux derniers jours avant sa naissance : disposition d’Avent. Seulement tout était maintenant plus grand et, par la mort sur la croix, beaucoup plus sombre. Avant Noël, elle était associée comme celle qui doit le faire. Maintenant, elle est associée comme celle qui collabore. A la croix, sa propre contribution lui était inconnue, tout s’accomplissait dans le Fils (NB 3, p. 177).

 

3. Celle à qui Dieu ne peut plus rien refuser

Marie est dans la même joie (que son Fils), elle est aussi simple qu’elle l’a toujours été. Elle est mère et épouse, avec autant de naturel qu’elle a dit son oui. Qu’elle soit au ciel n’empêche pas qu’elle soit tout à fait sur la terre. Elle vit dans une joie infinie, mais sans extase inutile, sans négliger ses premiers devoirs. Là où nous penserions constater une rupture, une lézarde, son oui est intact. Dans la plus stricte obéissance au Fils qui gère ce qui lui appartient et qui met tout à sa juste place. Je pense aussi que depuis la résurrection elle est devenue beaucoup plus médiatrice de toutes les grâces. Elle est passée à travers le feu bien qu’elle n’eût pas besoin de purification. Et ainsi elle vit maintenant dans l’Église, dans le Fils, en Dieu Trinité ou au milieu des apôtres comme celle à qui Dieu ne peut plus rien refuser parce qu’elle a obéi en tout (NB 3, p. 323). 


 

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4. LA GRÂCE DE PÂQUES

 

Plan

Introduction. 1. Le mont des oliviers. 2. Le vendredi saint. 3. Le samedi saint. 4. Le jour de Pâques.

La résurrection chez les "compagnons" d’Adrienne

 

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Sigles et références

NB = Nachlassbände

NB 3 = Kreuz und Hölle I (La croix et l’enfer, tome I)

NB 8 = Tagebuch I (Journal, tome I)

 

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Introduction

 

Il fut un temps où Paul, qui était un Juif fort croyant, ardent et zélé, ne croyait pas du tout que Jésus était ressuscité. Et ce Jésus qu’il croyait mort et bien mort lui a imposé sa présence vivante sur le chemin de Damas. Plus tard, Paul a résumé sa foi nouvelle en écrivant aux Corinthiens : "Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures, qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures" (1 Co 15,3-4). Devenu chrétien, saint Paul sait que Dieu, le Père, a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts (Cf. Ga 1,1). Pour lui, c’est la base de toute la foi chrétienne.

 

Que peut-on dire de Pâques ? Les évangiles ont dit l’essentiel sans doute. Mais ils nous laissent sur notre faim. On voudrait en savoir un peu plus. Les évangiles auraient quand même pu en dire beaucoup plus qu’ils ne l’ont fait sur le jour de Pâques ; ils ne l’ont pas fait.

 

Qu’est-ce que cela veut dire que Jésus est ressuscité ? Comment savoir si c’est vrai ? Et s’il est ressuscité, comment s’est passé l’événement lu-même de la résurrection ? C’est après coup que des témoins ont vu Jésus vivant. Si la résurrection elle-même n’a pas eu de témoins, qui peut oser dire qu’il est ressuscité et qui peut croire ceux qui affirment une chose pareille ? Les apocryphes ont essayé de combler les vides en inventant quelque chose, mais ce ne sont que des inventions, et ça se sent.

 

Il est curieux que Dieu révèle de manière si mystérieuse ses propres mystères ! A sa mort, Jésus non plus n’avait pas tout dit. Il en avait averti ses disciples : "J’ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter à présent" (Jn 16,12).

 

Dieu s’était révélé à l’humanité dans la première Alliance ; la révélation de Dieu a franchi un pas énorme avec la venue de Jésus : dans la foi chrétienne, il est question du Père, du Fils et de l’Esprit. Du Fils, après sa résurrection, on disait simplement (simplement, si l’on peut dire) qu’il était assis à la droite de Dieu (Ro 8,34). Dieu n’était donc plus seul dans son ciel. Comment un Juif nourri et élevé dans la première Alliance pourrait-il croire une telle incongruité? C’était tout simplement incroyable, les Écritures n’avaient jamais parlé de choses semblables. Il n’y a qu’un seul Dieu et il est tout-puissant, il n’y a pas d’autre Dieu à côté de lui. C’est pourquoi les chefs religieux des Juifs ne pouvaient pas y croire, sauf certains quand même.

 

Pourquoi Dieu se révèle-t-il si mystérieusement ? Il y a des secrets qu’on n’étale pas tout de suite sur la place publique devant tout le monde, qu’on ne dévoile pas pas non plus si les gens ne sont pas disponibles, accueillants.

 

La résurrection de Jésus : on touche au mystère de Dieu. Pour la foi chrétienne, ce qui touche au mystère de Dieu est inépuisable, parce que Dieu est Dieu, le Tout-Autre. La base, les évangiles nous l’ont donnée. Les autres écrits du Nouveau Testament, avec davantage de recul par rapport à l’événement lui-même, nous disent quelque chose de la grâce du mystère. Mais la résurrection de Jésus reste toujours infiniment mystérieuse parce que, même lorsqu’on croit au mystère, on n’a jamais fini de le découvrir et de l’approfondir.

 

Tout au long des âges, des croyants – théologiens, spirituels, prédicateurs, saints, mystiques – essaieront de dire quelque chose du mystère de Pâques avec leurs lumières et leur intelligence, et la culture de leur époque, et aussi, on peut le supposer, parfois ou toujours, avec la grâce de Dieu. Adrienne von Speyr s’inscrit dans cette lignée. Parmi ses œuvres, aucune n’a pour titre : "Le mystère de Pâques". Mais ce mystère est présent dans toute dans son œuvre ; il est cependant plus explicitement développé au tome premier de La croix et l’enfer - quelque 400 pages - qui n’est au fond qu’une partie détachée du journal du P. Balthasar. Pour chaque année, de 1941 à 1965 (Adrienne est morte en 1967, mais rien n’est dit dans ce volume sur les jours saints de 1966 et 1967), on y trouve des données sur ce qu’Adrienne von Speyr a vécu du mystère de la passion et de la résurrection de Jésus, de ce qu’elle en a compris et exprimé, de ce que le P. Balthasar en a noté, directement ou après coup. La présente fenêtre a recueilli une partie au moins de ce qu’Adrienne a pu dire de ces mystères, et d’abord comment elle les avait vécus.

 

Pour le P. Balthasar, "les jours saints constituent l’un des thèmes centraux de la théologie d'Adrienne von Speyr" (NB 3, p. 7). Dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique (p. 27-28 , traduction remaniée), il nous rapporte ce qui suit : "Au printemps 1941, quelques mois après la conversion d’Adrienne, une nuit, un ange s'approcha de son lit et lui dit très sérieusement : ‘Cela va bientôt commencer’. Les nuits suivantes, il lui fut demandé un oui qui devait s'étendre aveuglément à tout ce que Dieu pourrait décider à son sujet". Le P. Balthasar n'était pas à Bâle à ce moment-là, et Adrienne lui écrivit une lettre pour lui raconter ce qui se passait. Le P. Balthasar ajoute : "Je compris que je devais revenir. Commença ensuite la première de ces Passions qui se terminaient par la grande expérience du samedi saint, caractéristique d'Adrienne; elles se répétèrent ensuite d'année en année, découvrant toujours de nouveaux aspects, d'autres relations théologiques. Dans ces Passions, il s'agissait moins pour Adrienne de voir les scènes historiques de la passion à Jérusalem - il y en avait quand même parfois des tranches par manière d'explication - que d'expérimenter les états d'âme de Jésus, leur richesse et leur diversité; des cartes entières de souffrance furent dessinées là où il semblait n'y avoir qu'une tache blanche ou un vague concept; pendant la passion elle-même, dans des pauses, et aussi après coup, Adrienne pouvait décrire, en termes propres, clairs et pénétrants, ce qu'elle avait vécu" .

 

Plus loin dans le même livre (p. 52-54), le P. Balthasar précise un peu ce qui, à son sens, est le plus grand don théologique qu'Adrienne von Speyr ait reçu de Dieu et légué à l’Église : « Chaque année, depuis 1941, durant les jours saints, il lui a été donné de participer aux états de souffrance du Seigneur et elle a pu les décrire; souvent, tout le temps du carême déjà était une introduction intense à ces expériences. Pour moi, qui pouvais me trouver alors auprès d'elle, se dévoila un panorama de souffrances dont je ne soupçonnais pas la diversité : angoisses infiniment variées au mont des oliviers et sur la croix, toutes sortes de hontes, d'opprobres et d'humiliations, formes diverses de l'abandon de Dieu, formes diverses des relations du Christ au péché du monde, sans compter une quantité inépuisable de souffrances physiques. Vue de l'intérieur, la passion de Jésus est d'une diversité que les textes et les images bibliques ne laissent pas entrevoir; tout au long des siècles, de nombreux mystiques ont pu en éprouver bien des aspects, toujours différents, même si en comparaison de l'expérience du Fils de Dieu ils n'en ont goûté qu'une goutte. Ce qui était particulièrement impressionnant dans les Passions d'Adrienne, c'était la situation indéfinissable du rapport de ses propres souffrances à celles du Seigneur; en sentant sur elle le fardeau des péchés, elle avait conscience d'être la pécheresse par excellence, éloignée par un abîme de la pureté de l'Agneau de Dieu et pourtant inconcevablement proche de lui. Mais une pudeur et un respect élémentaires lui interdisaient de voir dans cette proximité une participation même discrète à la Passion du Christ et encore moins une identité" .

 

Le mystère de la résurrection n’est pas séparable des deux jours qui l’ont précédé : le vendredi saint et le samedi saint, avec le prélude du mont des oliviers.

Patrick Catry

 

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1. Le mont des oliviers

 

Les œuvres posthumes ne comportent que quelques pages relatives à la scène du mont des oliviers. En voici au moins une partie, année après année. Quelques approches du mystère de Jésus en ces heures-là. (Extraits de NB 3).

 

Dans les textes ci-dessous, le lecteur reconnaîtra sans doute facilement ce qui est du P. Balthasar et ce qui est d’Adrienne, sans qu’il soit toujours besoin de préciser.

 

 

1943

 

Cela commença par le mont des oliviers : angoisse terrible et honte. Tout autour d’Adrienne s'amoncellent les péchés ; elle les voit et elle me demande toute effarée et stupéfaite : "Je n'ai quand même pas commis tout cela? N'est-ce pas que je vous ai tout dit? Je voulais toujours tout dire!" Je l'en assurai. "Qu'ai-je alors à faire avec tout cela? Mais bien sûr je ne sais pas si ce ne sont quand même pas mes propres péchés... Peu importe au fond". Puis un nouvel effroi : "Maintenant ils s'enfoncent en moi... Oh! Est-il vrai que je doive être clouée de toute mon âme? Et quel bruit ils font! Tu n'entends donc rien? Ce tapage et ces blasphèmes. Et ils tombent tous sur moi comme des blocs. Tu n'entends vraiment pas? Cette raillerie et cette dérision? Oh! Je ne veux plus les entendre. Vous ne pouvez plus vous moquer de lui. Non, non, ça ne va pas, ça ne peut tout simplement pas continuer. Oh! Que pouvons-nous donc faire? A l'aide! Tu dois maintenant aider. Tu dois savoir quelque chose pour que nous puissions l'aider..." Entre deux elle me demande si je ne pourrais pas lui permettre de s'en aller. "Tu sais, je n'en peux tout simplement plus. Tu crois toujours que je peux encore. Mais ce n'est pas vrai". Je l'encourageai à voix basse, je lui montrai la passion du Christ, les pécheurs, je lui montrai qu'elle pouvait aider. Qu'autrement il devrait tout porter tout seul. Elle dit alors à nouveau son oui (56-57).

 

1944

 

Elle voyait le Seigneur au mont des oliviers. Elle me demanda avec la plus grande angoisse : "Que peut-on faire? Que pouvons-nous faire pour le consoler? Il est quand même affligé jusqu'à la mort! Que ne ferait-on pas pour obtenir de lui ne fût-ce qu'un seul petit sourire!" Après la disparition de la vision, elle dit : "Il y a des moments où on aime le Seigneur comme un petit enfant, comme un enfant malade qui va mourir. Et on cherche dans toute la ville ce qu'on pourrait lui apporter comme petite joie. On lui donnerait tout pour le faire sourire encore une fois!" (69).

 

1945

 

Nuit du jeudi au vendredi. La nuit du mont des oliviers se déroula comme les années précédentes. Cela commença à nouveau par une grande angoisse, une inquiétude terrible, qu’Adrienne cherchait à cacher; puis tout d'un coup ce fut la honte qui l'envahit; elle est par terre, se cache la tête et dit toujours : "Un manteau, s'il vous plaît!... Dois-je donc être si nue?" Avec cela des souffrances corporelles. Adrienne s'était promise "d'être brave", de se faire remarquer le moins possible pour ne pas trop m'accabler. La plupart du temps elle était à genoux ou allongée par terre pendant que s'accomplissait en elle la terrible procédure; elle ne fut emportée dans l'extase par les souffrances qu'un court moment : elle ne me reconnaissait plus. Pendant ce temps, elle vit une grande foule d'hommes - après coup elle les appela des pharisiens -, des gens qui, en partie aussi dans l’Église, ne veulent pas croire à la croix et à sa nécessité et à sa puissance, qui sont d'avis que tout irait très bien aussi sans la souffrance. A ceux-là, elle disait son sentiment et les réprimandait; après coup elle disait : "J'espère qu'ils ont compris!" (88).

 

1947

 

Jeudi saint. Adrienne : J'ai su un jour que le Seigneur connaissait la résurrection jusqu'au moment de partir pour la croix. Mais le concept de résurrection change pour lui. Avant l'incarnation, à Nazareth et dans sa vie publique, résurrection voulait dire pour lui retour au Père. Le miracle consistant à ramener au Père le monde entier avec lui était toujours pour lui un miracle du Père, le contraire de son incarnation, mais les deux sont un miracle immense et parfait du Père. Il les a laissés se produire en lui, il était ce qui était fait par le Père. Dans les deux cas, il a laissé au Père toute la joie du miracle. Lui, le Fils, ne voulait rien en avoir pour lui; il lui suffisait de savoir que le Père agissait et que le tout était un miracle de joie, d'allégresse.

 

Plus s'approche la Passion, plus s'éloigne la résurrection. Elle appartient au Père inviolablement; le Fils devient lui-même comme étranger vis-à-vis d'elle. Auparavant il éprouvait de la joie du fait que ce miracle du Père devait se produire pour lui : pouvoir retourner au Père avec le monde entier. Il y voyait sa participation. Il ajouterait son propre miracle au miracle du Père. Maintenant le tout devient l'affaire exclusive du Père. Il est devenu comme indifférent que ce soit lui justement qui va ressusciter, que ce soit lui justement qui va sauver le monde. L'effroi devant la Passion qui arrive voile tout ce qu'il y a de commun entre lui et le Père. En même temps que se voile la vue du Père, se voile aussi la vue de la résurrection. Le mot de la croix : "En tes mains..." est la dernière conséquence de ce qui commence à se produire en lui dès maintenant (156-157).

 

1950

 

"Veillez et priez!" Les disciples dorment au mont des oliviers parce qu'ils ne suivent plus. Il suffit que le Seigneur fasse un pas dans sa solitude pour qu'il devienne pour eux irréel. Maintenant la réalité de leur fatigue physique se fait envahissante. Ils dorment non par indifférence, mais parce qu'ils se heurtent à une limite qu'ils ne peuvent franchir. Ils ne voient pas la limite, mais le Seigneur la voit et il doit trois fois franchir le seuil. Il en fait l'expérience comme un homme fatigué, dont on exige trop, qui voit devant lui la grande angoisse. S'il avait autour de lui ses disciples en train de veiller et de prier, le rapport avec eux serait évident et la grande angoisse serait au moins atténuée. Voilà pourquoi le fait que ses disciples sont en marge, le Seigneur le vit comme une défaite personnelle. Tout l'amour qu'il a semé ne va pas plus loin que cet écueil où ils échouent.

 

Et il y a en même temps une défaillance en lui-même parce qu'il est arrivé au mont des oliviers dans les mêmes conditions physiques qu'eux, et lui non plus n'en peut plus. Mais pour eux la défaillance peut se changer en sommeil, pour lui elle se change en angoisse. Cette angoisse est encore beaucoup plus insupportable parce qu'il fait là l'expérience du bout de ses forces, et la supériorité de l'angoisse sur sa force lui semble étrangère et inconcevable. Mais à lui, l'Homme-Dieu il est demandé davantage qu'aux autres, qui s'endorment de fatigue. A lui, il est demandé de passer de la fatigue à l'angoisse et, ici, il est isolé, il est seul. En fin de compte, il fait l'expérience de la solitude d'angoisse pour autant qu'il se trouve devant le Père. Car il se trouve simplement en face de lui, sans qu'il y ait rapprochement, sans intimité. Devant lui se trouve l'exigence inexorable du Père. La mission de racheter le monde ne lui paraît maintenant en aucune manière comme étant sa propre pensée, mais comme étant la pure exigence du Père.

 

Jusqu'à présent, c'était un plan et un vouloir communs, un don de soi et un accueil réciproques. Maintenant il doit reconnaître à quel point est inéluctable l'exigence du Père. Ce qu'a d'inexorable l'exigence de Dieu pour les hommes, le Fils l'expérimente maintenant totalement et l'expérience est soulignée par le sommeil des disciples. Bien que le Seigneur ait su depuis toujours ce qui l'attendait, le mont des oliviers ne devait pas être prévu d'avance, il n'y a aucun exercice préparatoire, aucune accoutumance. Un jour arrive l'heure et elle est là comme un bloc erratique. Comme pour les vœux : le novice est enthousiaste tant qu'il ne sait pas bien ce qui est exigé de lui, tout se décide seulement quand les conseils deviennent sérieux. Les martyrs - et d'autres personnes qui ont une tâche difficile - regardent tellement le but la plupart du temps que le passage par ce qui est difficile ne leur paraît pas impossible. Mais souvent, avant que ne commence la dernière épreuve, ils connaissent des instants qui sont proches du mont des oliviers.

 

Au mont des oliviers, le Seigneur est très humain. Qu'il dise : "S'il est possible, que ce calice passe loin de moi", est pour lui une humiliation. Il n'exprime pas seulement son accord avec la volonté du Père, mais il doit aussi souligner qu'il a une volonté personnelle. Il doit aussi présenter son point de vue de manière nette en face du point de vue du Père. Il y a au mont des oliviers l'inexorabilité du Père vis-à-vis du Fils.

 

Le Père pourrait éventuellement renvoyer à la détresse de l'humanité, ou à ce qui a été convenu autrefois et qui n'a cessé d'être confirmé par le Fils, etc; il pourrait par là consoler le Fils et se consoler lui-même, réconforter le Fils et se réconforter lui-même. Mais l'absolu de la mission serait par là abandonné; par égard pour la rédemption justement, la mission ne doit être maintenant qu'absolue. Plus absolue encore dans le Père que dans le Fils, car le Père et sa volonté sont le point absolu d'après lequel Fils doit s'orienter dans sa marche à travers le temps et le fini (243-246).

 

L'expérience au mont des oliviers fait partie essentiellement de celle de la croix. Au mont des oliviers, le Fils se trouve devant la volonté du Père qui lui paraît absolue, inaccessible, étrangère. Il la regarde avec étonnement, il la regarde presque fixement, comme s'il ne pouvait plus la mettre en harmonie avec ce qui lui avait paru durant toute sa vie être la volonté du Père. C'est maintenant un oui énorme, démesuré et, en comparaison, le sien n'est qu'un minuscule oui d'homme, à peine formulé : "Non pas ma volonté, mais la tienne", pour laisser entrer le oui divin. Auparavant, entre la volonté du Père et la volonté obéissante du Fils, il n'y avait aucune tension; il y avait la vision qui montrait toujours la volonté du Père comme étant ce qui était le plus digne d'efforts et la faisait aussi embrasser. Maintenant la volonté du Père est comme à côté du Fils, autour de lui et non plus en lui au fond; en lui, il n'y a que son oui humain donné au Père. Les apôtres dorment : il voit comment ils sont restés en arrière, il voit leur défaillance, par peur (254).

 

Plus il se donne aux hommes, plus il devient l'un d'eux définitivement; et dès que la souffrance commence, il devient aussi étranger au Père : leurs deux volontés manifestent leur opposition au mont des oliviers. Ce qui d'habitude débouchait dans l'unité apparaît comme différence afin que la solitude ressorte de manière nouvelle. Si le Fils ne s'était pas rendu étranger à lui-même pour les hommes, il suffirait qu'il dise : "Que ta volonté soit faite", il n'aurait pas besoin de renoncer spécialement la sienne (276).

 

1956

 

Au mont des oliviers aussi, le Fils a certainement la vision du Père. Mais le principal pour lui maintenant est d'être totalement homme et de s'en tirer avec ses forces humaines. Et si maintenant la volonté du Père pour le Fils est que le Fils souffre, ses forces humaines doivent ressentir ce qu'il y a là d'étranger : "Non pas ma volonté". Également après que cette décision a été exprimée, le Fils reste dans l'obéissance, la tristesse et l'angoisse. Il choisit la volonté du Père, mais il sait que cette volonté signifiera souffrance et que la souffrance ne sera pas adoucie par le fait que c'est une souffrance d'obéissance, au contraire, car le Fils connaît la grandeur, l'inflexibilité de la volonté du Père à laquelle il a livré sa propre volonté.

 

S'il veut ce que veut le Père, il veut le tout, sans atténuation; mais en tant qu'homme il sait combien la souffrance humaine peut être démesurée, variée, longue et inexorable. Et comme il connaît également le toujours-plus de la volonté du Père, la divinité de ce qu'il réalise, il sait qu'il devra souffrir le pire. Et ce pire ne sera pas déterminé par les limites de son humanité, elles seront allongées et augmentées au-delà comme si la substance humaine, la peau humaine ne suffisait pas à le couvrir.

 

C'est une volonté humaine (qui inclut de connaître et de sentir les possibilités humaines et leurs limites) et en même temps une volonté humaine désavouée ("Non pas ma volonté") dont les limites sont donc franchies dans la pure obéissance pour entrer dans ce qui est toujours plus difficile. Que le calice ne passe pas signifie un accroissement constant de ce que l'homme fait. Cela signifie le consentement actif au Père pour se laisser faire passivement. Mais comme déjà le consentement à la volonté du Père est plus que purement humain, de même la souffrance passive dépassera les limites de l'humain. C'est justement à cela que le Fils est décidé.

 

C'est ce qui se passe au mont des oliviers, sous les beaux arbres calmes et paisibles, dans le domaine du Père, où le Fils en tant qu'homme a aimé s'arrêter; mais maintenant il s'agit de prendre congé de toutes ces belles choses et d'entrer dans la pure volonté du Père. Dieu a créé un monde magnifique. Ce n'est pas lui qui s'est détaché, c'est l'homme, et il s'agit maintenant de prendre sur soi ce détachement en se tournant vers le Père de manière définitive : dans le oui d'une obéissance totale.

 

Dans son oui au Père, le Fils doit porter le non des pécheurs. Et le oui ne va pas couvrir le non, mais plus il est dit profondément comme oui, plus il pèsera de manière sensible et tragique, plus il se déploiera dans toute sa portée. Le combat entre le oui et le non jusqu'à la mort ne se déroulera pas de telle sorte que le non se fasse entendre toujours plus faiblement et que le Fils de Dieu triomphe de l'homme pécheur. Le non devra être porté de telle sorte qu'il tue l'homme et le oui doit être dit jusqu'à ce qu'il soit totalement écrasé par le poids du non

 

A la fin du mont des oliviers, le commencement de la Passion est devenu certitude. Les signes qui se multiplient, le Fils ne veut pas en prendre connaissance autrement que dans l'obéissance, il veut se comporter vis-à-vis d'eux d'une manière indifférente, mais son indifférence n'atténue pas la dureté des événements. Il ne veut aucunement les "dominer". Mais il veut se trouver exactement "dedans" comme le Père le requiert. Beaucoup de choses se passent dans l'ombre, d'autres sont seulement à moitié cachées de sorte que justement il les perçoit. Parce qu'il est dans une parfaite obéissance, ce qu'il comprend coïncide exactement avec la volonté du Père.

 

De porter tous les péchés lui donnera une parfaite connaissance de ce que les hommes ont fait; la parfaite connaissance de ce que lui fait, en portant, lui reste voilé sur la croix. Car ce qu'il fait comme Sauveur de l'humanité est tellement accompli en la présence du Père que, lorsqu'il pousse le cri où il se dit abandonné de Dieu, sa mission aussi est voilée. Ce renoncement à sentir sa mission (en tant que prise en charge de chaque péché) est inclus dans le fait qu'il a fait passer la volonté du Père avant la sienne. Au mont des oliviers il le sait, parce que là, sa vision du Père n'est pas encore totalement masquée; il voit que la volonté divine s'oppose à sa volonté humaine, et il le sait depuis toujours parce que, depuis toujours, il a accepté cette forme de vie et de mort (344-349).

 

 

2. Le vendredi saint

 

Les pages relatives au vendredi saint dans "La croix et l’enfer" ont beaucoup plus d’étendue que ce qui a été retenu ci-dessous. Ce qui a été retenu peut quand même donner une certaine idée de ce qui a été vécu par Adrienne de la passion de Jésus. (Extraits de NB 3).

 

1941

 

Vendredi saint. J'ai été auprès d’Adrienne de neuf heures du soir à quatre heures du matin. Ce qui a été vécu fut si dense et si effroyable que je ne peux encore en communiquer que peu de choses. Le plus effroyable était que je voyais se dérouler toute la Passion sous mes yeux sans que je puisse aider de quelque manière celle qui souffrait. Elle m'a bien dit alors et plus tard que ma présence lui avait été très précieuse et consolante même si, dans l'état où elle se trouvait, elle ne pouvait réellement ni la sentir ni le dire. C'était pour elle inimaginable, disait-elle, de devoir traverser toute seule ces états. Je lui dis plus tard que cela n'aurait sans doute pas non plus été possible car, au pied de la croix aussi, en plein abandon, la Mère quand même avait été là, et les femmes et Jean. Eux non plus ne pouvaient pas aider, mais ils furent quand même introduits d'une certaine manière dans le mystère.

 

Toute la Passion, elle la vécut d'abord sans vision. Elle ne voyait rien; ce n'est que le samedi saint que survinrent quelques tableaux. Elle expérimentait seulement des états intérieurs. Et ceux-ci ne se succédèrent pas non plus dans l'ordre chronologique. Cela commença la veille aux environs de quatre heures de l'après-midi. Angoisse, abandon, impuissance. Pendant ce temps, elle poursuit une quantité d'activités extérieures : visites, affaires, etc., un souper avec son fils aîné, une conversation avec lui. Puis je montais chez elle pour quelques minutes avec mon ami G.B. Elle était amicale, réservée, un peu plus silencieuse que d'habitude, car elle était déjà au milieu de la souffrance proprement dite. G. prit congé d'elle, je restai.

 

Au commencement, des souffrances physiques, liées à l’état de son cœur. Fortes crises qu'elle supporte les yeux fermés comme d'habitude, sans un mot. Puis vers dix heures, je crois, les mains. Forte douleur au côté extérieur de la main. A l'intérieur elle sent peu de choses ou presque rien. Quand les douleurs deviennent plus fortes, elle tient ses mains droite et gauche sur les bras du fauteuil, un peu écartées d'elle pour ne rien heurter. Plus tard les pieds commencent à faire mal, c'est une souffrance incomparablement plus forte et plus insupportable que celle des mains. Ici elle a la sensation que les clous sont enfoncés très lentement. Cela dure un temps infini, les clous ne veulent pas "pénétrer", on les fait entrer par saccades avec une violence sauvage. C'est toujours essayé et recommencé. "Je n'avais jamais imaginé que les pieds puissent faire si mal. Ils semblaient si éloignés du corps et à ce moment-là ils semblaient tout d'un coup être la seule chose..."

 

Ces souffrances durent toute la nuit. Vers le matin, elles diminuent, mais vers cinq heures le dos commence à faire mal. Quand je l’avais quittée vers quatre heures du matin, j’avais cru bien faire de l'accompagner jusqu'à sa chambre et de lui dire qu'elle devait quand même s'étendre un peu. Je n'imaginais pas que justement le fait d'être couchée devait lui être particulièrement pénible. Car par suite de ces souffrances au dos, elle ne put trouver aucune position qui ne devînt aussitôt insupportable. Elle se tourna et se retourna ainsi jusqu'au moment où j'arrivais auprès d'elle le vendredi en fin de matinée. Quoi qu'elle essayât, dit-elle, c'était impossible dans tous les cas. Et pourtant elle était couchée ici dans un lit agréable, tandis que lui, il était suspendu verticalement sur la croix.

 

Durant presque toute la nuit, la couronne d'épines fut douloureuse, toujours avec la même violence. Le matin encore elle sentait la douleur. Ce n'est qu'après que les plaies des mains et des pieds eurent cessé de brûler violemment que s'adoucirent aussi les douleurs de la tête et du dos vers trois heures de l'après-midi. Le dos resta toute l'après-midi comme brisé bien qu'il ne fît plus mal à proprement parler. Aux mains et aux pieds, il resta aussi une sorte d'écho de la souffrance. Une épine particulièrement douloureuse au milieu du front est encore très sensible le samedi, surtout quand on touche l'endroit.

 

Mais elle dit que ces souffrances physiques avaient été presque un délice ou une distraction comparées aux souffrances intérieures. Les physiques, on peut les localiser, on se trouve pour ainsi dire en face d'elles, on a pouvoir sur elle par l'esprit. Mais devant les souffrances de l'âme, il n'y a pas d'échappatoire, pas de refuge, pas d'espoir. Elles jouent d'un bout à l'autre toute la gamme des tourments : angoisse, amertume, abandon, dégoût, honte, profanation.

 

Au début, entre dix heures du soir environ et minuit, elle est agitée et pleine de vie. Elle parle avec une sorte de piquant, presque avec amertume et raillerie, et elle trouve des images et des comparaisons incroyablement pertinentes pour décrire son état. Entre-temps, quand nous interrompons la prière, elle raconte beaucoup de choses de sa vie d'autrefois qui lui reviennent alors et qui apparaissent dans une nouvelle lumière : enfance, jeunesse, études, amitiés, le mariage avec Émile et puis sa mort terrible, le deuxième mariage avec Werner Kaegi... De raconter tout cela semble la soulager.

 

Aux premières heures du matin, elle sombre dans une souffrance toujours plus muette, elle gémit légèrement et essuie de ses mains tremblantes la sueur de son front. Il y a là un verre d'eau, elle en humecte son front de ses doigts fiévreux, à l'occasion elle en boit aussi une gorgée sans que cela lui apporte de soulagement. Elle est tombée de sa chaise par terre ; elle y reste agenouillée et, tremblante, elle tient les mains jointes ou les presse sur son visage. Elle lève souvent les yeux vers moi (je suis assis à côté d'elle) avec une angoisse et un abandon sans mesure; son visage est encore à peine reconnaissable tellement chaque trait est déformé. Chaque fibre exprime pure douleur et pure angoisse, les traits sont comme décomposés, chacun souffrant pour lui-même.

 

A un moment donné me revint soudain à la mémoire le suaire de Turin : dans toute cette souffrance, elle manifestait une nature étrangement virile. Le lendemain matin, je lui apportai une image du suaire de Turin qu'elle garda sur son lit et contempla continuellement. A un autre moment, alors que ses souffrances aux pieds lui étaient devenues tout à fait insupportables et que, comme pour tenter une fuite impossible et donner par violence au tout un changement et un dénouement, elle se releva pour faire quelques pas sur ses pieds, presque dans une sorte de rage, son visage était si sauvage et si distordu, écarlate et comme criant de chacun de ses traits, que c'est à peine si je la reconnaissais encore. Souvent un regard venait d'en bas, comme demandant de l'aide, dans un état d'ultime abandon : aucune aide n'était possible.

 

Alors que j'étais assis là, désarmé, me vint involontairement à l'esprit : "Vous au moins, mes amis..." Plus tard elle m'avoua que le fait que j'étais là à l'observer, d'une manière apparemment froide, sans possibilité de participer intérieurement, avait encore été pour elle une souffrance particulière. A ce moment-là, elle exprima des pensées de suicide; ne sachant pas ce qu'elle disait ou avec quand même le sentiment que tout serait mieux que de supporter plus longtemps cet état.

 

Relater quelque chose de ces états intérieurs est difficile et ne pourrait jamais que donner une image déformée de ce qui s'est passé. Les heures de la soirée du jeudi furent caractérisées par une angoisse et une inquiétude infinies. Il n'y avait plus aucune possibilité d'atteindre le monde et les hommes. Une quantité de formules frappantes lui vinrent à l'esprit pour cet état; elles sont sorties de ma mémoire à cause de la fatigue où je me trouvais aussi. Toute consolation que j'essayais de lui donner en renvoyant au Christ, à la fécondité infinie d'une telle souffrance, était amèrement rejetée. Tout ce que je disais était déformé et détourné de son sens avec un art douloureux. Je compris qu'il devait en être ainsi, que maintenant justement elle ne pouvait rien recevoir de consolant. Et elle aussi le comprenait d'une certaine manière et c'était pour elle une nouvelle souffrance de devoir recevoir et interpréter mes paroles de la sorte et pas autrement.

 

Finalement, pour la consoler et dire quelque chose qui ne pouvait que la réjouir (c'est du moins ce que je pensais), je lui rapportai une affaire qui s'était passée l'après-midi. Un professeur de l'Université, que nous connaissions et estimions depuis longtemps, était soudain entré en coup de vent dans mon bureau, tout excité et tout tremblant intérieurement, et il m'avait déclaré qu'il voulait devenir catholique. Le matin du jour des rameaux, il avait été à la messe et là, il l'avait promis à Dieu. Au récit de la chose, elle s'épouvante et pousse un gémissement : "Il ne manquait plus que cela!" Et elle s'effondre littéralement, elle sombre dans un abîme de tristesse et d'angoisse. Pourquoi? Parce que justement le jour des rameaux elle avait prié tout particulièrement pour cet homme, à la même heure même, et parce que c'est quand même terrible que sa prière ait eu un tel effet. Elle ne peut pas porter un tel fardeau, une telle obligation. Elle ne peut pas traîner tous ces hommes qui s'accrochent à elle. Elle est déjà au bout de ses forces et maintenant arrive encore celui-là; non, elle ne peut simplement pas.

 

Et puis la pensée qui ne la lâche pas : à quoi sert tout cela? Peut-être que tout n'est que pure illusion. C'est par le pire des orgueils qu'elle s'imagine vouloir par là sauver les autres. Puis tout d'un coup : et même si elle pouvait en sauver quelques-uns, qu'est-ce que c'est en comparaison des millions et des milliards qui se perdent? Pour tous ceux-là on ne fait quand même rien. C'est dans cette mer que se perd le peu de souffrance comme si ce n'était rien. Elle voit le "bourbier". Et elle-même n'est pas à côté, elle est dedans, elle-même damnée. Tout d'un coup elle s'écrie, à genoux par terre : "Et les Grecs! Et les Yougoslaves!" (Ce sont justement les jours de l'entrée des troupes allemandes). Puis dans une espèce de rumination : d'ailleurs est-ce qu'on rend service aux hommes en les aidant à se convertir? Est-ce qu'on ne ferait pas mieux de les laisser où ils sont? Est-ce qu'on est capable d'assumer la responsabilité de les conduire sur un chemin qui aboutit là où elle est maintenant : dans la perdition? Il serait plus miséricordieux de le leur épargner.

 

Il n'y a sans doute aucune forme de doute et de défiance qu'elle n'ait connue en ces heures-là. Je ne suis plus en mesure de rendre tout le cours de ces idées formulées avec beaucoup de finesse et souvent beaucoup de froideur. Je sais seulement encore avec la plus grande netteté que revenait sans cesse entre deux comme un refrain le mot : "Mais je veux quand même". Et comme suppliante, tournée vers moi : "N'est-ce pas? Vous savez bien que je veux!" Et encore : "Si tout en moi ne veut pas, moi je veux quand même". Sans cesse elle me demande de prier pour qu'elle veuille jusqu'au bout. Je dis avec elle d'innombrables fois : "Père, que ta volonté soit faite, non la mienne". A un moment donné elle dit : "Je veux, je veux, et si tout cela ne rapportait que la dixième partie d'une unique conversion, je continuerais toujours à vouloir et à ne cesser de tout prendre sur moi". Mais ces instants où, dans la souffrance, elle voit un sens possible étaient très courts comparés aux longs moments où tout lui semblait insensé et incompréhensible.

 

Ma présence est pour elle une consolation malgré les soupçons que j'ai mentionnés. Elle ne cesse de me demander si je ne voudrais pas aller dormir, je suis certainement très fatigué. Mais elle est quand même très heureuse que je reste. Bien qu'une consolation proprement dite ne soit pas possible. On peut seulement la fortifier dans la souffrance. Lui répéter sans cesse que c'est une participation à la souffrance du Christ et donc que c'est fécond et plein de sens au plus haut point. Elle écoute certes, elle veut bien y croire, mais l'état dans lequel elle se trouve l'empêche de saisir et de comprendre intérieurement quoi que ce soit.

 

Elle se torture avec les idées les plus insensées : "Oui, et si réellement quelques-uns devaient être sauvés par moi? Je dois alors prendre leur faute sur moi. Et si je mourais aujourd'hui, j'irais certainement en enfer chargée de cette faute". Elle sent en elle la damnation. Il est impossible de l'en dissuader. Elle est dans un état d'enfer. Je lui dis que le Christ est passé par toute cette souffrance et que maintenant aussi il souffre en elle et avec elle. Elle ne cesse de demander, pleine d'angoisse : "Est-il là?" "En êtes-vous sûr?" "Le sentez-vous?" Elle s'accroche à ma foi et à ce que je sens. Le samedi saint encore elle me dira qu'elle n'a plus aucune espérance personnelle, elle emprunte la mienne. Je lui explique le mot de l’Écriture : il est devenu pour nous péché, malédiction. Elle écoute, fait un signe de tête affirmatif, mais intérieurement elle ne peut rien y comprendre.

 

Elle n'est pas en mesure de comprendre quoi que ce soit, elle ne fait que vivre et éprouver. Elle s'étonne que je sois revenu pour la semaine sainte et que j'aie pu prévoir quelque chose à partir des signes précurseurs. Comment ai-je pu le savoir? Elle n'a pas eu le moindre pressentiment de ce qui arriverait. Je lui explique que c'est tout différent d'être assis auprès d'une carte et de surveiller où chemine quelqu'un que de cheminer soi-même; quand on chemine, on perd la vue d'ensemble sur le paysage. Elle chemine maintenant à la place des autres. Comme un concurrent qui court dans l'arène; s'il remporte la victoire, c'est tout son camp qui a gagné. Elle doit sourire de la comparaison.

 

Le vendredi après-midi, comme je l'avais supposé, les souffrances s'étaient terminées à peu près à trois heures juste. Je m'étais attendu à ce qu'ait lieu un grand soulagement; je ne pouvais rien m'imaginer de précis pour le samedi saint. Il arriva tout autre chose (21-28).

 

Le lecteur pressé peut aller directement au samedi saint, l’essentiel est dit ci-dessus.

 

1942

 

Nuit du vendredi saint. Je reste à nouveau chez elle jusqu'à quatre heures du matin. Je décris seulement les différences. Elle pense que c'est beaucoup plus douloureux et plus pénible que l’an dernier. Pourtant elle est extérieurement plutôt plus paisible. Pas aussi confuse; elle est pour ainsi dire pure épouse de souffrance. La plupart du temps elle est à genoux par terre, ou bien elle est sur son lit à moitié redressée, ou bien elle se tient avec le visage tourné dans un coin (par sentiment de honte), ou bien elle est assise, inquiète, et elle cherche constamment à changer de position.

 

De nouveau, pas de vision. Elle éprouve ce que le Christ éprouve : abandon de Dieu, angoisse, douleur et honte. De honte, elle voudrait se terrer dans le sol. Elle n'en peut plus. Elle sent "son âme à lui presque corporellement, tant elle fait mal". Entre-deux, environ toutes les demi-heures, la douleur diminue un peu, elle n'est plus aussi cuisante. Pendant ce temps, elle est tout amour affectueux, espiègle même, et prête à de petites plaisanteries comme un enfant gravement malade.

 

Le mal de tête domine cette fois. Surtout, devant, au front, les épines. Elle a le sentiment qu'autrefois c'était un anneau qui ne pressait sa tête que de l'extérieur. Maintenant c'est comme une pression opposée, de l'intérieur. La tête semble éclater. C'est insupportable. Elle s'étonne toujours que je ne le voie pas et ne le sente pas. Au milieu de l'après-midi, tout devient sombre pour elle. Même la lumière qu'elle voit lui semble être la nuit. Et les péchés des hommes font une sorte de vacarme diffus, inouï (comme dans une gare). Elle souffre cette fois-ci plus consciemment. Elle demande avec angoisse : "Je dois sans doute retourner demain en enfer?"

 

Le P. Balthasar fut auprès d’Adrienne en fin de matinée. Comme l'année dernière, le dos lui fait particulièrement mal. Puis le cœur, qui est sur le point de lâcher. Plusieurs fois une sorte de syncope, tout près de la mort. Elle dit alors en revenant à elle : "Cela doit sans doute continuer". Un instant la douleur semble s'arrêter. Tout devient sombre, éclairé seulement comme par de grandes torches. Puis elle revient à elle et la douleur recommence.

 

Vers 11 heures, elle a eu une défaillance qui l'a conduite aux portes de la mort. Pendant ce temps, la plaie du cœur saignait légèrement et, en fait, il en sortit une sorte d'eau visqueuse et claire, une sorte de gélatine liquide. Durant la nuit, la plaie était devenue plus grande, c'est-à-dire que quelques-unes des plaies du cœur s'étaient maintenant réunies pour n'en faire qu'une seule grande. Mais ce saignement des plaies fut moralement égal à une énorme perte de sang. Plus exactement il saisit en quelque sorte le nerf vital comme si on devait donner quelque chose de la substance précieuse qui appartient à son être le plus intime et dont on ne possède qu'une très petite quantité.

 

Elle me demandait sans cesse en suppliant de l'aider à être pure, à n'être que don d'elle-même de part en part, "offrande". Elle ne cesse de regarder le feu dans la cheminée et elle dit : être si ardente, si brûlante qu'il ne reste rien. "Vous devez m'y aider et vous devez me promettre de ne jamais m'épargner. Ne jamais me retenir par des considérations humaines. Ne jamais penser que c'est maintenant assez, qu'on doit se reposer. Il est plus judicieux d'avancer lentement, etc." Elle voudrait aussi que je lui promette de toujours avancer. Elle me dit bien des choses pour moi-même, dans l'amour, mais sans m'épargner et elle touche toujours juste (42-47).

 

1943

 

Le vendredi matin, j'ai été chez elle de dix heures à midi. Ce fut comme les années précédentes : elle se sentit très mal au lit. Elle était toute défigurée par la souffrance, souvent presque en syncope. Puis à nouveau elle sursautait violemment parce qu'une nouvelle douleur la prenait, surtout l'épaule gauche. Nous avons prié ensemble. Toute la nuit, elle n'avait cessé de me demander : "Peux-tu me livrer à lui? Pries-tu pour que sa volonté se fasse? Livre-moi vite, vite, sinon je sombre".

 

Elle fut debout pour le dîner, avec N. et M. Entre deux, elle donna plusieurs coups de téléphone, elle eut des entretiens avec ses employées de maison, etc. L'après-midi, je fus là pour la première fois à l'heure de la "mort du Christ". Vers trois heures, elle était étendue en bas sur le sofa. Très fatiguée et totalement exténuée. Ses membres n'étaient plus aussi douloureux. Mais elle sentait encore son cœur très fort. Elle crut vraiment mourir. Elle devint toute paisible et souriante. Nous dîmes la prière : "In manus tuas, Domine".

 

Puis vint à nouveau une demi-heure d'interruption totale, une pause, bienheureuse; non dans l'atmosphère de Pâques; c'était "un bonheur épuisé, paisible". Adrienne ne pensait pas que quelque chose d'autre viendrait encore maintenant. Tout d'un coup elle dit (elle était assise dans le fauteuil rouge) : "Oh! Je me sens mal. Je dois sortir". Elle sortit; revint peu de temps après avec un petit tampon d'ouate rempli de sang qu'elle jeta dans le feu et elle dit : "C'est une nouvelle plaie au-dessous des autres". Elle n'avait pas senti le coup. Elle dit que la douleur qu'elle éprouvait était "comme une douleur étrangère, comme une douleur de cadavre". Ce n'est qu'au bout d'une demi-heure environ que la nouvelle plaie commença à lui faire très mal. Maintenant davantage comme une "plaie vive". Plus tard, elle sortit encore pour nettoyer sa plaie. Mais il ne s'en échappait plus alors que de l'eau.

 

La demi-heure qui suit la mort le vendredi après-midi, avant la descente aux enfers, n'est pour ainsi dire qu'un instant de repos "dans le paradis". Adrienne dit : "Déposer la valise provisoirement". "Le larron peut rester là, le Christ doit encore descendre" (58-72).

 

1944

 

La soirée de jeudi et la nuit du jeudi au vendredi ressemblent à celles des années précédentes. Adrienne a souffert terriblement, mais elle a tout enduré avec une sorte d'enfance singulière et avec tout autant de maîtrise d'elle-même. Elle gémissait et geignait sans doute quand les clous lui faisaient trop mal aux mains et aux pieds, quand l'épine entre les yeux était insupportable, quand la croix lui entrait dans le dos ou que les genoux lâchaient. Mais le tout resta beau et simple.

 

Quand, dans l'angoisse, le sentiment de honte l'envahissait totalement, je devais prier avec elle; puis elle me demandait à nouveau de bien vouloir quand même tout remettre au Seigneur. Entre temps, des pauses où l'on pouvait un peu plaisanter. Cette fois aussi, une extase de souffrance où elle ne me connaissait plus : elle se parlait à elle-même ou bien elle parlait avec le Seigneur.

 

Durant la nuit, elle vit plusieurs stations du chemin de la croix et la crucifixion. Ce qu'il y eut de nouveau, ce fut une douleur insupportable aux genoux : ils se trouvaient dans une position tout à fait fausse et elle ne pouvait ni les étendre ni les plier davantage. Il ne servait à rien à Adrienne de changer la position de ses genoux, la douleur restait la même; même chose pour la croix dans le dos.

 

Entre deux, les voix de pécheurs et la vision de milliers de gens qui sont là, silencieux, et qui attendent le fruit de la croix. A un moment donné, ce fut toute une paroisse, puis des prêtres, les jésuites, la nouvelle communauté, etc. Le vendredi matin, à un certain moment, Adrienne parla des prêtres et de leurs défaillances; au même instant, elle sentit une nouvelle douleur : une plaie s'était ouverte à son mollet, pas très grande, mais brûlante comme le feu. Le cœur aussi lui faisait très mal et il fut constamment transpercé à nouveau. Parfois Adrienne fut transportée : à Rome, en France..., et elle devait souffrir là sur une croix.

 

Le passage de l’un de ces états à l'autre se faisait imperceptiblement, tantôt dans sa chambre, tantôt loin de là... Ses états intérieurs aussi changeaient de la même manière : elle avait parfois une foi absolue dans le Seigneur, mais justement, dans cet état, toute la souffrance lui semblait vaine, elle lui semblait être un théâtre; cela lui semblait une prétention ridicule que ces douleurs puissent être utiles quelque part dans le monde. Puis à nouveau elle entrait totalement dans la souffrance du Seigneur; ici aucune foi n'était plus constatable, elle n'était plus qu'engagée jusqu'au point où il n'y avait plus de distinction; elle était simplement "prise" alors pour l'une ou l'autre cause. Adrienne était consciente de tout cela, mais sans réfléchir à la portée de ce qu'elle vivait. Le vendredi matin, l'angoisse la fit tomber plusieurs fois en syncope.

 

Vendredi après-midi, j’arrive chez elle vers trois heures; elle est assise à une table et elle me regarde, éperdue; elle n'a presque plus de force, elle est trop fatiguée pour penser. Dans la demi-heure qui suit, elle devient toujours plus faible, elle sombre finalement dans une syncope ressemblant à la mort, elle sent s'ouvrir la plaie du cœur et elle sent l'eau s'épancher. Puis elle reprend conscience et esquisse un sourire épuisé; les souffrances sont parties, les mains et les pieds sont comme insensibles, le tout est paralysé par une lassitude infinie. C'est le repos, mais pas de paix ni de vision. Après une demi-heure encore, elle dit tout d'un coup : je commence à glisser! Et elle tombe jusqu'au fond de l'enfer (72-73).

 

1945

 

Vendredi saint entre10 heures et midi. Elle est extrêmement fatiguée; elle dit qu'elle mourrait bientôt; elle ne veut pas me croire quand je lui dis que ce ne sera pas une mort définitive.

 

L'après-midi à trois heures, je suis à nouveau chez elle. Elle ne répond pas : "Entrez" quand je frappe; elle est assise comme une mourante devant le feu. Elle ouvre à peine les yeux, elle me regarde comme un étranger. La scène de la mort dure cette fois aussi plus longtemps; Adrienne est presque totalement absente, elle gémit doucement, elle est absolument sans force, elle s'affaisse sur elle-même, murmure une prière : "En tes mains..." Finalement elle dit : "Nous voulons te remercier ensemble..." Puis après trois heures et demie, elle se réveille lentement, elle regarde autour d'elle, étonnée, elle demande où elle est, remarque : "C'est passé".

 

Puis elle voit le Seigneur devant elle sur la croix. Ce qui suit a été sténographié exactement sur place. Adrienne voit donc la croix et, sur elle, le Seigneur mort. Il y est suspendu dans une obscurité totale. Bien au-dessus et, séparée de l'obscurité, sans transition, la lumière du Père et de l'Esprit Saint, comme en attente. Dans cette lumière d'en haut, le Fils devient visible, lumière lui-même, transparent, spirituel (il semble avoir une sorte de corps spirituel, dit Adrienne, mais seulement pour que nous puissions le saisir). Il est réuni au Père un instant. Dans cette réunion, il remet au Père la rédemption accomplie, mais seulement comme quelque chose de provisoire. L'essentiel est achevé et déposé auprès du Père… La réunion du Père et du Fils est comme ponctuelle et établie en vue d'une nouvelle séparation : le Père accueille la rédemption et le Fils reçoit sa nouvelle tâche, qui n'est plus une mission dans le monde des vivants, mais qui concerne totalement le Père lui-même. Puis Adrienne voit comment le Fils redevient ténèbres et ne fait à nouveau plus qu'un avec le mort suspendu à la croix pour descendre dans le royaume du purgatoire et de l'enfer. Non comme s'il descendait avec son corps mort, mais il est dans l'état du mort, de celui qui n'est pas encore ressuscité. L'instant où le Père et le Fils se rencontrent après la mort et où le Seigneur demeure au "paradis" n'est rencontre que comme point de départ d'une séparation renouvelée le samedi saint. Dans la séparation, le Père va initier le Fils à ses mystères ultimes, et cette initiation doit se faire dans la séparation (89-90).

 

1946

 

Vendredi saint. Les souffrances comme chaque année avec cette différence que les plaies ne s'ouvrent plus, ainsi qu'Adrienne l'avait annoncé. Elles ne font pas moins mal, et exactement de la même façon. Adrienne sentait le sang couler à son front bien qu'on ne vît rien. Cela correspondait à ce que saint Ignace avait dit des plaies en tant que signes extérieurs : qu'elles soient extérieures ou intérieures n'a au fond aucune importance. Cela n'a de sens que pour les autres, en tant que signes.

 

Je reste auprès d'elle presque toute la nuit; entre les temps de souffrance, il y eut toujours des pauses - un quart d'heure ou un peu plus - où nous parlions un peu, où nous échangions aussi quelques plaisanteries. Comme toujours elle raconta bien des choses de sa jeunesse. Cette fois-ci, je compris mieux qu'autrefois à quel point au fond cette jeunesse avait été difficile... Elle raconta aussi que, dans son enfance, elle était presque toujours au lit le vendredi saint, elle attrapait tout d'un coup une forte fièvre, des maladies inexplicables, si bien qu'elle ne pouvait pas se représenter le vendredi saint autrement.

 

Cette nuit du jeudi au vendredi saint, c'est la même torture que plus d'une fois déjà : ses membres et son cœur sont transpercés, ses articulations sont disloquées les unes après les autres... Jusqu'aux plus petites articulations de ses doigts, tout est tiraillé et tordu et fait extrêmement mal. Toutes les vertèbres de la colonne vertébrale sont aussi prises; c'est surtout l'endroit où le bois de la croix touche son dos qui est le plus douloureux. Elle sent aussi son dos comme un tout et le bois lui devient insupportable. En même temps, les souffrances spirituelles : angoisse, honte et ignominie, dégoût et nausée.

 

Je vais lui rendre visite à nouveau le vendredi matin. C'est toujours encore le même tourment. Elle souffre dans son lit et elle ne sait comment se tourner. Le midi, un ami qui s'est invité chez elle l'oblige à se lever; elle le fait mais ne mange pas. Durant toute la semaine sainte d'ailleurs elle n'a guère mangé plus que deux assiettes de soupe; et durant tout le temps du carême, presque rien. Par la suite elle dit qu'elle avait sans doute un peu exagéré le jeûne.

 

Trois heures trente. Adrienne décrit l'angoisse de mort du Seigneur : aucun péché n'est oublié. Il les a tous pris dans sa souffrance, tous. Maintenant il a peur de la mort. J'ai soif! (Je vais lui chercher quelque chose à boire). "Il dit dans la plus grande angoisse : En tes mains, Père, je remets mon esprit". (Nous disons ensemble plusieurs fois cette prière). Adrienne est si fatiguée que malgré tous ses efforts elle ne peut plus parler. Elle ne fait plus que remuer les lèvres, elle fait de très légers mouvements. Elle chuchote : "Il l'a fait. Je vais maintenant un peu avec lui... J'ai le droit..." Elle pousse un léger soupir et reste immobile un long moment, appuyée en arrière, les bras pendant sur les deux côtés du fauteuil comme après un effort démesuré. Au bout de quelque temps elle chuchote : "J'ai eu le droit de vous prendre avec moi". Puis après une longue pause elle prend ma main et fait une croix à l'endroit des plaies : "C'est une bénédiction de la part du Seigneur". Puis, comme s'éveillant, toujours encore très faible : "Je reviens... à vous. Mais je viens avec lui. Il nous a fait don de quelque chose de nouveau dans ce mystère". Elle remue les lèvres en souriant, elle regarde vers le haut, transfigurée, comme une sainte du Greco (il y a vraiment ce regard). Puis elle tressaille soudain douloureusement et elle se tient le côté de douleur.

 

Plus tard : "J'ai vu le Seigneur, tout le temps. J'ai entendu son cri. Il y a eu quelque chose de nouveau. Mais je n'ai pas compris tout à fait... Et merci... pour toute l'aide... ça n'aurait pas été autrement... Le Seigneur aussi dit merci..." Elle voit mon papier : "A qui écrivez-vous?" Moi : A mes enfants. Elle : "Vous savez au moins d'où vous les avez?" Adrienne est soudain de très bonne humeur, comme un enfant, transfigurée. Elle prend un peu de thé. Elle m'explique : la soif sur la croix, c'est étrange. Une soif sur le devant de la bouche, on préférerait au fond que les lèvres soient humectées. Ce serait extrêmement douloureux de devoir boire plus que quelques gouttes. C'est une soif qu'on ne peut pas apaiser. Je ne peux pas l'expliquer.

 

Cette année, la pause avant la descente aux enfers est plus longue que d'habitude, jusque quatre heures et demie. Une conclusion tout à fait abrupte : "Maintenant nous devons y aller". Aussitôt elle ne me reconnaît plus; je suis pour elle un étranger. Elle prend ma tasse, la boit d'un coup et se lève (117-119).

 

1947

 

Nuit du jeudi saint au vendredi saint. - Le Notre Père sur la croix. Le Fils ne saurait plus que le Père est au ciel si Marie et Jean n'étaient pas au pied de la croix. Le Fils les voit, il perçoit par là en eux sa propre parole et il sait par là la vérité du Père. Que ton nom soit sanctifié. Cette sainteté du Père est maintenant pour lui comme un concept humain, il n'est plus rempli de sa sainteté divine. C'est en tant qu’homme qu'il doit chercher en quelque sorte ce qui est saint. Pour lui, Dieu Trinité était toujours saint; mais lui, il est comme détaché de la place de la deuxième personne. Il sait bien que le nom du Père ne doit pas être exprimé sans celui du Fils et de l'Esprit. Traduction en langage humain : il est comme quelqu'un qui est conscient d'avoir une mission reçue de Dieu et qui envie tous ceux qui ont reçu une mission comme si lui-même n'en avait pas. Comme un enfant de riche qui joue avec le jouet d'un enfant pauvre et qui oublie que lui-même a chez lui des jouets beaucoup plus beaux. Que ton règne vienne. Dit sur la croix comme un cri de détresse. Sans avoir conscience que le règne justement vient par le fait que lui-même s'en va et qu'il s'en va dans une angoisse qui l'aliène totalement. Comme s'il devait faire tomber d'en haut sur la croix le royaume des cieux parce qu'il ne voit pas que la croix s'élève vers le ciel et ouvre une brèche dans le ciel, brise les portes avec violence, établit le passage de la vie d'aujourd'hui à la vie éternelle. (Que ta volonté soit faite ne se trouve qu'à la fin). Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour. Ici, il n'est plus que les autres. Il ne peut plus avoir besoin du pain de chaque jour. Mais il n'a pas le droit d'omettre cette demande parce que les autres en ont besoin. Et pourtant cette demande veut dire maintenant : donne-nous le corps de ton Fils. D'un saut, le corpus Domini est le vrai pain, ils doivent le recevoir. Lui-même n'en a pas non plus besoin parce qu'il l'est lui-même; il livre son corps au pain afin que le pain de chaque jour des chrétiens devienne eucharistique. Pardonne-nous nos offenses. Il porte toutes les offenses. Si le Père veut pardonner maintenant à un homme quelconque, il doit pardonner au Fils, l'innocent, à qui il est de toute façon pardonné parce qu'il n'a rien fait, mais à qui il faut pardonner parce qu'il porte tout. Une affaire tout à fait futée. Et le Fils doit se tenir pour coupable parce que la faute des autres a en lui place libre. En lui, il n'y a plus de place. Il se peut qu'on entre avec la conscience de son innocence et on voit tout d'un coup en lui le fardeau tout à fait écrasant des preuves et on est convaincu. Comme nous pardonnons aussi. Il pardonne à tous, il pardonne à tous alors qu'il est encore sous le fardeau des offenses. Comme celui que tous ont outragé. Dans la double demande, il est celui qui fait tout parce que tout lui a été fait. Et cela justement afin qu'il puisse pardonner à tous. Pour lui, c'est comme s'il devait pardonner afin que le Père puisse pardonner, comme s'il devait pardonner afin que les autres puissent pardonner. Cela lui coûte de la peine de pardonner parce que tout ce qu'il doit faire lui-même lui coûte maintenant de la peine, étant donné qu'on dispose totalement de lui. Il est difficile d'être actif dans la passion. C'est pourquoi les paroles sur la croix pèsent tellement plus que toutes les autres paroles; elles sont comme une avalanche; plus elles se propagent, plus elles croissent, de Marie et de Jean jusqu'à nous, et on voit que toute leur force se trouvait déjà dans l'origine. Cela constitue pour nous une énorme obligation.

 

Et le plus touchant est peut-être la manière dont le Fils prie maintenant : Ne nous laisse pas entrer dans la tentation. Il a vaincu la tentation. Mais son expérience est maintenant passée. Dans son impuissance, il est celui qui ne décide plus de ce qu'il est capable de faire et de ce dont il n'est pas capable. Il fait partie d'une certaine manière de la masse de ceux qui sont fatigués de résister à la tentation. Il est l'homme fatigué qui souffre. Qui supplie d'être délivré du mal. Plus faible au fond qu'au mont des oliviers. Et ce n'est que maintenant que vient la dernière demande : Que ta volonté soit faite. Il résume tout en ce centre. Le Père ne doit pas penser qu'il a encore sur la croix un quelconque désir. Sauf un seul : sur la croix terrestre accomplir la volonté du Père comme il l'accomplit au ciel.

 

Vendredi saint, midi. Dans une sorte d'objectivité, le Crucifié voit l’œuvre qui n'est pas accomplie : tous ceux qui sont loin de se convertir. La faiblesse des apôtres. Les gens qui avaient entendu sa prédication et on n'en voyait plus aucun. Les pharisiens endurcis, tous ceux pour qui il a fait des miracles et qui ne sont pas tous devenus témoins pour autant. Il est toujours plus écrasé par le péché au fur et à mesure qu'il rend au Père sa force, sa divinité. Il ne se prononce pas sur le point de savoir s'il a bien ou mal agi. Il ne juge pas. Le péché du monde ne cesse de fondre toujours plus sur la croix, sur son corps nu. Son corps en fait l'expérience; il n'aurait pas tenu pour possible en quelque sorte qu'il y avait aussi ceci et cela. Non seulement les péchés du corps, mais toutes les sortes de péchés. En tant que Dieu, il voyait bien sûr du ciel chaque péché. Mais ce sentiment physique, expérimenté par le corps nu, est nouveau. Des hommes purs, quand ils sont avec des pécheurs, expérimentent parfois quelque chose de ce genre et cela fait partie de ce qui est le plus répugnant : on voudrait vomir. Le Seigneur sur la croix est cloué; il ne peut pas s'éloigner. Il faut que tout soit exactement exécuté.

 

Vendredi saint. Trois heures de l'après-midi. Adrienne est fatiguée, épuisée, elle sent sa vie s'évanouir. Elle tient les yeux fermés, la tête appuyée en arrière. Elle dit : Plus on devient faible, plus on devient sensible au péché, comme des constitutions tellement délicates qu'elles ne supportent rien. Tout d'un coup dans une angoisse terrible : Doit-on tout remettre au Père? Peux-tu le faire? ... In manus tuas... Remettre aussi l'angoisse au Père. (Puis longtemps immobile. Elle soupire profondément. Chuchote) : Le Père l'a abandonné!... Elle regarde vers le ciel avec de grands yeux. Puis elle se tourne sur le côté, totalement épuisée; très longue pause, un léger gémissement. Puis tout d'un coup un clair « Ha! Ha! » Puis : « C'est fini ».

 

Elle se lève pour aller chauffer une soupe, une demi-heure environ. Pendant ce temps, elle va ça et là, elle est amicale. Elle dit : On est tellement sans rapport entre les deux choses. On sait bien que les enfers attendent, qu'on vient de la croix. Mais maintenant on est comme suspendu. Adrienne a supporté tout le vendredi saint dans une tranquillité presque parfaite. Je lui demande si elle souffre moins que d'habitude. Elle dit : Non, c'était la même chose. Mais on apprend quelque chose. Elle peut aussi d'ailleurs supporter des douleurs les plus fortes sans mot dire ou sans tressaillir. L'année dernière déjà ce fut incomparablement plus calme qu'auparavant et cette année presque inconcevable.

 

Vendredi saint au soir. Descente de croix. Elle a le sentiment qu'il se passe quelque chose avec son corps. On utilise sa raideur pour quelque chose. Puis cela cesse totalement. Adrienne fait des visites de malades. Quand elle revient chez elle, elle sent nettement qu'on couche la croix; c'est au sol qu'on l'enlève de la croix. D'abord le sentiment d'une position changée, puis encore quelques secousses, un glissement en avant et une arrivée sur le sol. Le tout d'une manière infiniment passive, un sentiment tout nouveau de passivité en tous ses membres. Quand les péchés heurtaient le corps, tout se passait avec violence. Et on était si attaché qu'il ne restait guère de possibilité de mouvement sous ces faisceaux de péchés. Maintenant il n'y a plus que passivité : je ne peux plus rien recevoir. Je dois seulement m'abandonner. Il y a là quelque chose qui fait du bien, on sent qu'on est aidé. Et un sentiment que le corps a effacé les péchés, que le contact avec lui libère du péché. (Le corps du Seigneur naturellement, mais sans qu'il soit détaché de son propre corps. Il n'y a sur le moment aucune réflexion faisant une distinction).

 

Le Fils est rendu à sa Mère. Elle est là, elle aide, elle le tient. Dans une nouvelle manière d'être ensemble. Pour elle, il n'est pas simplement mort. Elle l'a un peu comme on a l'accomplissement d'une prière. Il y a pour elle quelque chose de vivant dans cette mort. Comme quelqu'un qui serait caressé par une personne aimée et qui ensuite embrasserait sa propre main à l'endroit de la caresse. C'est plus qu'un simple souvenir. C'est un baiser qui vise l'aimé. Elle sent l'état du corps de son Fils : il a effacé le péché. Elle ne le sait pas avec des mots, mais elle le sait. Quelque chose de cela passe ensuite dans les reliques : conscience qu'elles sont des porteuses vivantes de la substance (157-164).

 

1948

 

Vendredi saint. (Durant toute la semaine sainte, je vais chaque jour à Lucerne pour des prédications, deux fois même le vendredi saint). Adrienne est terriblement fatiguée, mais parfaitement calme; de ses souffrances, peu de choses sont manifestées à part sa lassitude; ses propres souffrances corporelles (reins) jouent aussi un plus grand rôle que les années précédentes. Ces souffrances sont intégrées dans les souffrances surnaturelles.

 

Après-midi. C'est singulier, cette restitution du corps au Père dans la mort. Toute la vie du chrétien devrait être vécue de telle sorte que la mort devienne un don du mourant à Dieu. Le Père fait s'incarner le Fils, il lui fait le don de la vie humaine; le Fils la lui rend et le Père lui en est en quelque sorte reconnaissant : il fait don au Fils du corps de résurrection et, par là, il nous fait don à nous tous de la vie éternelle. En tant que Dieu, le Fils la possédait depuis toujours, mais maintenant il la reçoit aussi en tant que Fils de l'homme. C'est ainsi que le don du Père au Fils est autre pour le Fils lors de la résurrection que lors de l'incarnation. (Adrienne a toutes les peines du monde à parler). Il est étrange aussi que le Fils, en devenant homme, reçoive le même corps que nous : quelque chose qui accompagne notre vie consciente pour l'aider presque sans se faire remarquer; mais en mourant, il doit charger sur lui toutes les souffrances pour pouvoir le rendre au Père. Durant la vie du Seigneur, ce corps était certainement caractérisé : il était le corps du Christ non celui d'un autre, et quand les hommes voulurent outrager le Christ, ils le firent là où était son corps, son corps qui voyait, entendait, ressentait. A partir de la flagellation et des moqueries, ce corps devint toujours plus ce qu'on pouvait mépriser, blesser, torturer. Et pour qu'il puisse le rendre au Père, toute l'histoire des souffrances du monde doit s'y graver. Il subira jusqu'à la mort la pleine mesure des souffrances et toute la démesure d’exigence qu'on peut imaginer, membre après membre, afin qu'il restitue au Père, avec la mission achevée, le corps que le Père lui avait donné pour porter le péché du monde. Plus il souffre, plus grandit le cadeau qu'il prépare pour le Père avec son corps.

 

On ne peut presque pas donner... le tout... N'est-ce pas que le don au Père serait incomplet si tout ne s'y trouvait pas ? Et il y a des souffrances qu'on ne peut pas expliquer, chaque partie est à sa place; c'est toujours ce que le Père requiert, mais la volonté du Père est enveloppée dans la volonté du Fils de le lui offrir. Il peut aussi sembler que là où le Fils n'en peut plus, le Père ne fasse simplement que prendre. Dans une entente préalable avec le Fils, qui dépasse tout ce qu'il peut donner lui-même.

 

Le temps est tout à fait supprimé. Maintenant cela fait mal, et dans une diversité qui se passe en même temps dans une totale simultanéité. Comme dans une symphonie ou un concerto pour piano. Le premier mouvement commence avec les instruments à cordes, puis on remarque : mais oui, les deux flûtes aussi étaient déjà là dès le début, rien de plus. Ou quand même? Les trompettes aussi? Oui, elles aussi étaient déjà là, très discrètement, et le piano aussi jouait déjà pour accompagner... Tout était déjà là depuis toujours, mais chaque instrument ne s'est fait entendre en soliste qu'au cours du morceau. Dans les souffrances, il y a aussi une présence du même genre depuis toujours. Aucune ne fait défaut ni ne disparaît, mais c'est tantôt l'une tantôt l'autre qui est la plus forte. Au mont des oliviers, cela commence peu à peu, sur la croix c'est le plein orchestre.

 

Dans cette succession qui est en même temps une simultanéité, il y a aussi quelque chose du mystère de l'apparition des péchés. C'est comme si on ne cessait d'avoir l'attention attirée sur un aspect du péché dont on sait que c'est pour lui aussi qu'on souffre, mais qui avait comme disparu dans le tumulte de l'ensemble. (Adrienne parle très bas). Quand Adam pèche, il défigure lui-même son corps, il l'humilie. Et ensuite, quand Dieu le rappelle, quand Dieu se fait à nouveau remarquer, il vient à l'esprit d'Adam qu'il s'est éloigné de Dieu, non seulement dans son âme mais aussi dans son corps. Et même si maintenant sur la croix, le Fils remet son Esprit entre les mains du Père, il parle le langage du corps. Il formule des mots physiques, il est le Verbe fait chair, il parle cette langue humaine si clairement que les personnes présentes l'entendent et le comprennent. Et s'il parle des "mains" du Père, il unit le Père au fait qu'il possède lui-même un corps; Adam comme le Christ, les deux se comportent vis-à-vis de Dieu avec leur corps. C'est aussi comme un pendant de l'incarnation. Ici, le Fils a reçu son corps du Père, sur la croix il le lui rend; et il fait alors presque comme si le Père lui-même avait un corps dans lequel le Fils peut déposer son Esprit. Ces mains du Père sont intactes, ce sont des mains qui n'ont pas souffert et qui par là sont capables de garder l'Esprit éternellement, de le recueillir, de l'abriter. On peut se confier à ces mains… C'est l'Esprit Saint, l'Esprit du Fils, tout l'Esprit chrétien dans l'humanité, que le Fils rend au Père. Je ne peux pas mourir en chrétien sans que le Seigneur ne meure avec moi, sans qu'il m'assiste de son Esprit Saint. (Tout cela n'est plus que chuchoté).

 

Vendredi saint. 3 H 20. Elle ouvre tout grands les yeux, les referme. Elle ne respire plus guère. Je dois constamment lui dire les mots : En tes mains… Tout le péché et chaque péché est porté (elle fait signe oui de la tête), porté… (silence ; elle fait signe oui de la tête et sourit légèrement; sa main retombe tout d'un coup, sans vie). Elle fait à nouveau le signe oui de la tête et dit : Je reviens... Puis : "C'est fini. Il est encore trop tôt". Elle ferme à nouveau les yeux. "Je suis comme un grand drap, on t'a laissé un coin en main et tu peux à nouveau me reprendre". Ensuite elle sursaute soudainement et fait une grimace; instinctivement, elle porte la main à son côté droit. "Tout est fini. Et pourtant ce n'est pas terminé". Elle s'étend un instant sur le sofa (181-183).

 

1949

 

Nuit du jeudi au vendredi saint. Cette année, c'est la neuvième fois. Il y a ainsi une certaine expérience qui est là. C'est chaque année autrement, mais dans la nuit du jeudi au vendredi saint, c'est inévitablement la croix. Et si celle-ci peut se trouver à l'arrière-plan à d'autres jours de l'année, par exemple à la Pentecôte, on sait cependant toujours qu'elle était là et qu'elle est là.

 

Ces dernières semaines, il y a eu ça et là des souffrances, ça et là de l'angoisse. Mais à travers tout cela - souffrances ou non - on sentait arriver la croix : encore quatre semaines, encore une semaine, encore quatre jours... Il y a une expérience préalable. Et vous m'avez appris certaines choses : qu'on souffre sans crier, etc. Cette nuit, j'ai vu l'agneau qui n'ouvre pas la bouche. Sans doute crie-t-il, mais on ne l'entend pas. Il a si bien appris à crier avec son âme que le corps reste muet.

 

Mais même dans l'expérience préalable de la Passion, je ne sais pas ce qui vient. Le Seigneur n'a aucune sorte d'expérience préalable, il l'ignore, somme toute. Et pourtant, toute sa vie durant, il connaît la croix à l’avance; c'est une attente, mais sans anticipation. Et il a sa pré-connaissance céleste d'où provient son humanité après tout; il sait que tout son être d'homme vise la croix. Qu'il n'y a pas de retour. Mais quand ensuite elle arrive, c'est quand même tout autre chose. Car il n'a jamais voulu se préparer à quelque chose pour laisser au Père toute liberté.

 

Celui qui saurait que dans cinq semaines il recevrait la bastonnade, il pourrait s'entraîner à l'événement. S'endurcir peut-être pour donner ensuite l'exemple de celui qui supporte virilement. Il pourrait imaginer des moyens pour se rendre insensible. C'est justement ce que le Seigneur ne fait pas. Son existence vise la croix. Mais son vécu et ses expériences ne se laissent pas marquer par cela pour ne rien anticiper.

 

Maintenant qu'il est réellement condamné à la croix, tout se passe brusquement. C'est pourquoi il n'existe aucune relation préparatoire entre la souffrance et lui, entre le péché et lui. Il n'a pas su que le péché pourrait avoir ce goût-là. Il lui fait beaucoup trop mal pour qu'il puisse y réagir avec ses forces actives. Le rapport entre la souffrance physique et le péché qui se manifeste dans cette souffrance n'était pas une expérience prévisible.

 

Les clous de la croix ouvrent sa chair (d'une manière comparable à la manière dont le tremblement de terre ouvre l'enfer). La souffrance est double. Il y a la pénétration des clous et il y a la chair qui cède et qui saigne. Avec les clous, c'est le péché qui pénètre; et la chair qui saigne, c'est la réponse que donne le Seigneur. Il y a dans les clous la brûlure du péché, et le sang, c'est le signe du feu de vie du Seigneur. Le baptême de feu qu'il apporte, c'est son sang. L'enfer et le purgatoire sont ici très proches l'un de l'autre.

 

Il y a encore ceci. (Adrienne parle avec peine, à voix basse, en souffrant). Quand Marie dit oui, c'est à ce qui vient, à l'exigence démesurée. Le oui donné au tout, globalement, ne cesse de lui donner la force de continuer à exprimer le même oui. Son oui inconnu à la croix de son Fils est contenu d'avance dans le oui connu à l'ange. Et ce oui est aligné sur le oui du Fils, qui existe depuis toujours. Le oui du Fils est comme un soutien continu pour le oui de sa Mère. Même quand elle est immergée dans la nuit de la croix, le oui de son Fils continue à exister pour elle. Pour le Fils par contre, la croix apparaît comme une césure qui est nécessaire pour que, en cet instant décisif, il dise chaque fois oui à toute nouvelle exigence démesurée.

 

Adrienne a d'horribles douleurs aux mains. Elle dit : cette douleur terrible ne concerne pas du tout mes mains. Je sais très bien que cette douleur des mains arrive aux mains du Seigneur crucifié.

 

Aucun croyant qui voudrait assumer la croix dans sa vie ne peut faire quelque chose à cet instant. Il ne peut pas rendre au Seigneur la croix plus facile, il ne peut pas faire que le péché n'ait pas été commis. Non comme s'il était paralysé par la croix. Mais maintenant c'est la croix seule qui est efficace bien que maintenant aussi le Seigneur n'agisse plus, mais qu'il souffre.

 

Pour le Seigneur sur la croix, "corédemption" ne veut rien dire. Si un homme a de grandes souffrances, la présence d'un ami peut le consoler. Mais quand les souffrances se font envahissantes, arrive l'instant où il ne reçoit plus rien de sa présence et il ne remercie peut-être plus son ami que par amour et par courtoisie. Et s'il doit être opéré et que son ami lui assure qu'il sera là lors de l'opération, cela peut le consoler d'une certaine manière avant l'opération mais, durant l'opération, sous anesthésie, quand il n'est plus que livré passivement au bistouri, l'accompagnement est pour lui sans importance. En ce sens, l'accompagnement de ceux qui croient et de ceux qui aiment est insensible pour le Crucifié. Avant et après, il leur en sera reconnaissant; dans la passion elle-même, c'est impossible.

 

Vous m'avez donné le mot de l’Écriture : "Comme un agneau, il n'ouvre pas la bouche". Les mains me font si mal que je pourrais crier. Mais votre mot est supérieur à mon envie de crier. C'est ainsi que, pour le Fils, la conscience qu'il a de son Père est supérieure à sa propre envie de crier, dans une exigence totalement démesurée. Il sait très bien - comme je le sais à votre égard - ce que le Père attend. Et ce n'est pas pour rien qu'il est obéissant jusqu'à la mort. Son obéissance ne s'arrête pas à la croix. Le cri : "Pourquoi m'as-tu abandonné?" est un cri dans l'obéissance. Car son abandon se trouve au cœur de son obéissance au Père.

 

Plus tard, quand les pieds sont cloués. Le peuple fait cercle autour des soldats au travail et regarde. Beaucoup se trouvent maintenant devant ses pieds qui, auparavant, auraient dû être assis à ses pieds. Mais ceux qui ne sont pas le peuple curieux se tiennent à l'écart, dans une sphère de solitude qui est donnée par la croix. Dans les curieux, le Seigneur voit surtout les grimaces du péché. Et pourtant ce sont des hommes.

 

Quand le Fils regardait le Père et qu'en le regardant il voyait les hommes, il les apercevait comme le Père les voyait. Maintenant que le Père est voilé, il voit les hommes à ses pieds avec le visage du péché, du pur péché absolu. Auparavant il voyait leurs inclinations vers le bien et vers le mal, leurs désirs, leurs décisions. Maintenant, pour correspondre à la volonté du Père, il ne doit plus voir les hommes dans leur complexité mais comme les pécheurs qui font mourir le Fils unique du Père et se délectent de son supplice. Il doit voir transparent en eux le pur péché. Sans doute maintenant est-ce lui qui porte ce pur péché, ce péché total. Et pourtant il doit aussi le voir en même temps dans l'homme d'où il vient pour l'éprouver dans sa réalité concrète. La perforation de la main gauche par exemple viendrait à bout du péché des menteurs et des déloyaux. Et avec cette douleur, ce groupe de péchés serait "liquidé". Mais justement, sur la croix, il n'y a pas ce genre de correspondances. Vu de la croix, le péché (et chaque péché) est objectif et entier. Non différencié. Et la croix elle-même est également objective et entière; en tant qu'action, elle est orientée vers le Père et non vers les différents péchés des hommes. C'est justement la raison pour laquelle la croix est solitude, la solitude de l'absolu, où il n'y a de place pour rien de relatif.

 

L'angoisse semble déjà durer éternellement. On ne peut pas s'imaginer qu'un jour elle n'ait pas été là. Mais si on pouvait lui échapper, ne serait-ce qu'un instant! Il n' y a pas de déroulement. Au début, il y avait peut-être une sorte de "capacité", plus tard cela devint de la "patience"; mais que se passe-t-il quand celle-ci est à bout? Et les souffrances augmentent : jusqu'où? Pour Adrienne, l'irréel est le réel : je regarde mes mains, elles ne saignent pas, et pourtant elles saignent. Elles sont clouées, et pourtant je bouge. Le Seigneur sur la croix a aussi une expérience du même genre : il sait qu'il est Dieu et pourtant il souffre. Il sait en même temps que ce n'est pas une occupation maintenant de se savoir Dieu. Tout est une question d'obéissance. Le Père a laissé le Fils s'incarner dans l'obéissance pour qu'il puisse mourir sur la croix. Il est fonction. Et pourtant il n'en est pas moins Dieu.

 

La première fois que mes mains ont saigné visiblement pour vous, vous m'avez dit : ne pas contrôler, remettre; cela ne vous appartient pas et cela ne vous concerne pas. Bon! Je n'ai donc plus contrôlé. Mais avec mon expérience humaine et médicale, je savais quand même que ça saignait. Le Seigneur sur la croix : sa divinité est mise en marge par obéissance; pour lui maintenant, c'est sans importance. Une telle expérience est à comprendre exclusivement par l'obéissance. Qui n'est pas obéissant dira : c'est une pure impossibilité! Mais déjà la simple expérience avec mes mains en sang n'était possible que dans l'obéissance. Et cela sans extase, avec la conscience quotidienne normale. Je sais aussi que si j'avais commencé à réfléchir, aussitôt tout serait devenu faux. Il y a une qualité des plaies de ce genre qui sont à comprendre uniquement par l'obéissance. Comme la croix tout entière. Si le Seigneur disait : Tonnerre! Je suis quand même Dieu en fin de compte! Il serait en dehors de la croix. Mais il serait aussi en dehors de sa divinité parce qu'il ne serait plus dans l'obéissance. C'est justement son obéissance sur la croix qui est la marque distinctive absolue de sa divinité sur la croix. Et nous aussi nous pouvons en quelque sorte être obéissants, peut-être au-delà des limites de nos capacités, parce que Dieu fut si obéissant sur la croix qu'il n'était plus qu'un homme, de sorte qu'on peut d'une certaine manière "nous" reconnaître sur la croix. C'est comme Homme-Dieu que le Fils prête cette obéissance absolue en accordant, en tant que Dieu, à son humanité la place que le Père veut. C'est une obéissance divine envers le Père. Mais une obéissance si divine qu'en elle est déjà prévue une place pour notre obéissance. Il y a cette place pour notre obéissance "divine", qui nous dépasse, parce que l'obéissance du Fils sur la croix était divine et divinement parfaite.

 

Il est incompréhensible que c'est cela la croix. Non quelque performance extraordinaire, rien à quoi le Fils pourrait donner une forme de souffrance concevable. Non pas être fouetté à mort, non pas mourir de faim dans une cave. Mais cela. Ce que c'est, on ne peut pas le dire. Cela part sans doute de différents points : des mains, des pieds, de la couronne d'épines, de la position impossible du corps. Mais ce ne sont là que des points de départ qui s'ouvrent toujours sur un tout, y compris comme souffrances, pour rester ainsi jusqu'à la mort. Beaucoup ont été crucifiés et l'ont enduré. La crucifixion corporelle n'est qu'un point de départ. Certes chacune des douleurs ne cesse de se rappeler à la mémoire : tantôt ce sont les mains qui prédominent, puis la tête, puis la désarticulation.

 

Des trois personnes divines, les théologiens font des points fixes qui doivent toujours se trouver les unes vis-à-vis des autres également proches et également distantes. Il y a un point où c'est exact pour le Fils : la croix. Quand il porte le fardeau du péché absolu, il expérimente en lui la somme du péché en tant qu'homme, qui souffre pour cela. Il comprend alors de manière nouvelle l'offense faite au Père. Celui qui souffre ne peut pas fuir la souffrance pour se réfugier auprès du Père ou se laisser consoler dans sa souffrance par les hommes. Il a à persévérer dans la souffrance absolue avec la vue qui lui est donnée. Dans la souffrance rédemptrice, rien ne se laisse déplacer. Les points de départ de la souffrance peuvent sans doute changer, mais cela ne fait rien à la somme de la souffrance, on ne sent pas ce changement parce que rien que le changement serait déjà une sorte de soulagement, il donnerait du champ à un espoir, à une joie de pouvoir de passer à autre chose. Dans la souffrance absolue, il n'y a pas de prise pour l'imagination. Il n'y a aucune sorte de division (comme on le fait en suggérant aux petits enfants qui ne veulent plus manger : une cuiller pour l'ours, une pour l'éléphant). La croix est absolue, elle est aussi parfaitement humaine.

 

La consolation du Père fait totalement défaut. Il y a en cela aussi une discrétion du Père : il doit montrer au Fils qu'il le prend au sérieux en tant qu'homme aussi bien qu'en tant que Dieu. Le Fils de l'homme n'est rien de déficient. Ceci justement est pour le Fils une occasion d'une nouvelle angoisse essentielle. Il n'y a maintenant aucun moyen de s'entendre avec le Père.

 

Les pieuses femmes et Jean se tiennent au pied de la croix, mais tout à fait sur le côté, ils n'ont que peu d'importance. Le Seigneur connaît leur existence, mais cette connaissance est sans portée. Cette connaissance fait partie du tableau et en même temps elle n'a pas le droit d'en faire partie parce que le Seigneur n'a à aucun moment une vue intelligible de son action. Ni le Fils ni sa Mère ne savent qu'ils "accomplissent" quelque chose. Et aucun des deux ne sait ce que fait l'autre. La Mère sait bien que son Fils souffre en tant que Fils de Dieu, sans qu'il soit coupable; mais sa douleur ne lui permet pas au fond de voir de quoi il s'agit. D'habitude les Juifs n'aiment rien tant que de savoir où ils en sont. Ici plus personne ne le sait. La raison n'a d'appui nulle part. La somme absolue du péché reste la même, que le Seigneur ne soit qu'au début de sa Passion ou qu'il la porte depuis plusieurs heures déjà : c'est toujours le tout insupportable qui est à porter.

 

Vendredi saint au matin. Le sentiment que la croix a été une erreur. Le Seigneur a connu l'angoisse en ayant la perspective de la croix. Mais comme devant un passage vers la mort. Et s'il l'avait voulu, il aurait pu savoir que sa résurrection suivrait sa mort. Mais maintenant c'est comme si tout avait été poussé sur une autre voie, sur une mauvaise voie. Il est sur une ligne qui ne conduit nulle part. Il n'y a pas d'issue. Il a maintenant l'angoisse d'être égaré. C'est l'angoisse à l'état pur. Rien ne correspond. Ce qui est n'est pas ce qui devrait être. Mais on ne lui pose plus aucune question. Si on l'interrogeait, on pourrait apprendre que tout est faux. Il est comme quelqu'un qui n'est pas opéré au bon endroit : il a des souffrances atroces, mais pour rien.

 

Le Père garde maintenant le Fils comme un garde-malade qui empêche un patient d'arracher ses pansements. Au milieu de toute la pagaille, on a un grand souci de l'ordre. La question de la croix est insoluble pour le Fils. C'est comme un problème mathématique : on essaie et on ne cesse d'essayer et on voit qu'il doit simplement y avoir quelque chose de faux dans les données. Cela ne peut pas aller comme ça. Et à l'instant où le Fils comprend cela, il doit prendre sur lui toute la croix comme une question insoluble.

 

Il y a aussi la vue de l’Église telle qu'elle sera, à quel point elle sera ratée. Les chrétiens sont tellement installés dans leur péché qu'ils cherchent constamment dans l’Église des moyens de l'organiser de telle sorte qu'elle dérange le moins possible. On doit l'avoir facile en elle de sorte que rien ne puisse nous arriver et, de plus, on est couvert par elle. L’Église fera tout pour niveler le terrain et accorder les assurances nécessaires, de plus en plus peut-être.

 

La Mère se tient au pied de la croix, l'ami, quelques connaissances. Il y a le commandement de l'amour. Mais il n'est pas utilisable maintenant; la croix se tient sous une autre loi. De tout moment agréable, nous savons que, malgré toutes ses qualités, il passe. De même de tout instant tragique. Pour la croix, il n'en est pas ainsi. La croix ne supporte aucune relativisation alors que toute notion du temps en comporte une.

 

Après-midi. La remise de l'Esprit. En tout véritable croyant, l'Esprit Saint joue un rôle primordial. Mais il est impossible de préciser ici la limite entre raison naturelle et compréhension grâce à l'Esprit. Mais quand quelqu'un souffre terriblement, toute compréhension cesse. Dans une opération sans anesthésie par exemple, il ne sert à rien d'assurer au malade que cette souffrance extrême lui sera utile. La souffrance l'emporte sur toute explication.

 

Pour que le calice du Seigneur soit vidé jusqu'au bout, il doit rendre l'Esprit. Sinon l'Esprit serait toujours capable encore de suggérer un sens à la souffrance. Le tout doit devenir totalement insensé. Avec la remise de l'Esprit, le Fils ne cesse pas d'être Dieu. Mais il se dessaisit du "troisième" Dieu, de l'Esprit-Dieu, qui était en lui. Et sa propre divinité a pour lui maintenant aussi peu d'importance que la présence de ses amis au pied de la croix. Au baptême, l'Esprit était descendu sur lui pour une compréhension précise de sa tâche apostolique et aussi pour le début de sa passion. Cette période est terminée. Il souffre jusqu'à la fin sans rien comprendre.

 

Le Seigneur sur la croix sait quelles "parties" de son esprit doivent être données quand il doit descendre dans l'ultime souffrance. Des parties qui sont en relation avec la présence de l'Esprit Saint en lui. C'est comme s'il soulageait sa raison comme un bateau jette son ballast par-dessus bord en cas de détresse.

 

Oui, oui, l'amour... Je crois que nous devons mourir. (Elle fait des pauses de plus en plus longues, puis un grand soupir de total épuisement). Il est près de trois heures. Elle fait l'expérience de la mort du Seigneur. Je tire les rideaux parce que la lumière l'éblouit. Au bout de trois ou quatre minutes, un soudain gémissement bruyant : la plaie au côté. Au bout de quelque temps, elle se réveille pour ainsi dire et demande : Est-ce que Dieu me veut ou est-ce que vous me voulez? Dois-je revenir dans le monde? Le fardeau a disparu pour le moment. C'est liquidé. Mais je n'en ai pas encore fini pour autant. C'est disparu, mais je vais devoir y revenir dans un moment.

 

Puis Adrienne parle d'abord de la mort du Seigneur. La croix n'a ni temps ni écoulement. A la fin, cette conscience s'est encore accrue : on devra absolument rester en croix. Tout se termine comme un tourbillon de perdition dans l'angoisse, dans un vertige et une totale confusion, si bien qu'au moment de la mort il ne voit absolument plus rien. Comme si celui qui souffrait avait éclaté, comme s'il était fendu, et comme si par là s'ensuivait sa séparation de la masse du péché. C'est à l'instant où il est ainsi disjoint qu'a lieu son grand cri. Et justement cet événement est le prélude d'un nouvel état de la masse du péché le samedi saint. Tout ce que j'ai dit ici de la mort du Seigneur n'épuise évidemment pas le sujet. Ce n'est qu'un aspect particulier. Il y en aurait encore beaucoup d'autres (211-223).

 

1950

 

Nuit du jeudi saint au vendredi saint. On peut quitter une pièce en sortant tout simplement. Mais on peut aussi la quitter en en retenant tous les détails, en se les gravant dans la mémoire, pour l'emporter en esprit entièrement. Le Seigneur ne quitte pas le monde en s'en allant tout simplement. Il retient tout : il remarque l'état des larrons à côté de lui, l'état de la foule qui se moque de lui, etc. Il rassemble. Et le fait qu'il rassemble a un caractère objectif, absolu. Si je vous voyais ce soir pour la dernière fois, j'essaierais de graver encore dans ma mémoire autant de choses qu'il est possible, et des choses essentielles; et l'essentiel, je me le laisserais préciser par vous plutôt que de le choisir moi-même. Non pas comme dans une gare lors du départ du train où, le plus souvent, on dit des choses banales, sans importance. Ainsi le Seigneur retient l'essentiel qui est autour de lui. Marie et Jean en font partie. Il voit combien le péché les tourmente. Il rassemble aussi ce qu'ils doivent porter. La souffrance de sa Mère n'est pas surtout compassion avec son Fils souffrant, elle porte avec son Fils ce que porte celui-ci pour le péché du monde.

 

La croix comme ultime utilisation de son humanité. Ce n'est pas le Fils qui l'utilise car pour lui, la croix, c'est la fin, qu'elle dure aussi longtemps qu'on veut; il se laisse bien plutôt utiliser. Le Père l'utilise dans l'Esprit de leur convention. L'Esprit est aussi l'inexorabilité entre le Père et le Fils, presque comme s'ils étaient tous deux pris dans un filet qui s'appelle maintenant l'Esprit. Il n'y a plus d'accommodement, ni d'exception, ni d'esquive. Et si le corps est la demeure de l'Esprit, l'Esprit veille maintenant à ce que ce corps soit totalement crucifié.

 

Je ne sais pas ce qui fait le plus mal : les clous ou le fait d'être entravé. Le fait qu'on ne peut plus rien embrasser, saisir, toucher. Que je ne peux plus aider aucun souffrant, que je ne peux plus le prendre par la main. Pour le conduire, l'apaiser. Que je ne peux plus prendre quelque chose à personne, aucun souci, aucun travail... C'est quand même pour cela qu'on a reçu des mains : pour embrasser les autres afin de les aider ou afin de prendre leurs soucis dans nos bras. C'est pour cela aussi que l'amour du Fils a reçu des mains. Mais c'est la fin. Les pertes d'amour entrent dans l'accroissement des douleurs.

 

Vendredi saint, midi. L'angoisse du Fils fait irruption en moi. Tout fait si mal, on n'a plus aucun endroit qui ne soit douloureux. Il n'y a ni dehors ni dedans, pas de développement, pas de direction, seulement le fait d'être cloué solidement à ce qui ne va pas, d'une manière impossible.

 

Vendredi saint, après deux heures et demie. Je n'en peux plus! Le fardeau du péché est trop bien implanté. Il remplit tout. Celui qui souffre ne voit pas le Père, il est perdu, tout est perdu, le monde aussi. S'il avait abandonné le monde précédemment pour avoir le Père, il aurait au moins celui-ci, mais maintenant il n'a plus rien; le monde et le Père et sa propre divinité, tout est perdu. Tout est vain.

 

(Adrienne ne fait plus que gémir). Sur cette croix, le Seigneur souffre sans espoir. Il y a si longtemps qu'il n'en peut plus qu'aucune raison non plus n'est visible pour que cela doive s'arrêter. (Elle gémit encore doucement). Il fait si sombre en lui! Si sombre! (Elle secoue la tête). Je n'en peux plus. Le Seigneur n'en peut plus. (Tout d'un coup un cri) : Aïe! Moi : Qu'est-ce qui fait mal? Elle : L'âme. Et le péché. Et la mort... ou la mission. (Elle regarde éperdue autour d'elle)... Elle balbutie : C'est... accompli. (Elle regarde devant elle, les yeux éteints; elle ouvre et ferme les yeux. Puis elle semble comprendre quelque chose) : Est-on mort? Fort bien, mais on ne voit rien... (Au bout de cinq minutes, elle tressaille et porte la main à son côté. Puis elle se renverse en arrière, immobile, les yeux fermés) (260-263).

 

1951

 

Vendredi saint après-midi. A propos du temps sur la croix. On a l'impression que cela ne finira que lorsque tout sera épuisé. Les clous triturent les tissus, les pressent en quelque sorte contre le mur. Dans un premier temps, on voudrait revenir à la position normale du corps, s'étendre, pour être à nouveau libre; puis au contraire : aider les clous à achever l’œuvre... Et ensuite tous les hommes à venir doivent aussi être sauvés comme ceux qui ont été, car il souffre bien une fois pour toutes. Mais ceux qui sont à sauver sont innombrables : tous les temps, tous les pays.

 

(Elle soupire fort. Il est près de trois heures. Elle ne remue plus que les lèvres, gémit doucement, elle lève les yeux à droite et à gauche. Peu après trois heures, elle demande doucement) : As-tu vu? Moi : Quoi? Elle : Comment il est mort?... As-tu entendu?... Comment il a dit : Tout est accompli? (Au bout de quelques minutes, un brusque et violent sursaut, sa main va sous sa poitrine. Puis Adrienne reste immobile) (284-285).

 

1952

 

Vendredi après-midi, vers trois heures. Le Seigneur est fatigué, il ne tiendra plus longtemps. Tout - les clous et le bois et le fait que le Père soit caché et le fait de ne plus pouvoir disposer de l'Esprit et la grande soif -, tout concerne la faute universelle et en même temps la faute de chaque personne. Tout s'imbrique totalement l'un dans l'autre et porte en même temps des coups séparément. Chaque aspect de la crucifixion a en soi deux côtés. Il s'agit de porter et aussi d'être porté par le bois dans les douleurs de la crucifixion qui a été exécutée par les mains d'hommes précis, et pourtant par tous, tandis que la main de Dieu ne les en empêchait pas, se retirait, devenait invisible. C'est comme un labyrinthe dont on essaie de sortir en tâtonnant mais sans espérer trouver la sortie parce qu'il s'avère absolument sans débouché; il présente une infinité de courbes et de passages qui tous sont en eux-mêmes déjà sans issue. Sans issue aussi sont les gens qui sont autour de la croix. Sans issue aussi est l’Église.

 

Et on sent maintenant la mort qui approche, qui ne vient pas comme une libératrice mais comme un tourment. Elle ne s'approche pas avec une forme précise sur laquelle on pourrait compter : encore tant et tant de temps; mais elle s'approche comme en augmentant le tourment, en multipliant les douleurs. Ce n'est pas non plus comme si elle cachait le pire, elle le met au contraire dans une lumière encore plus crue. Dans une lumière oblique; car on a le sentiment que tout aurait dû être autrement, tout aurait dû aller beaucoup mieux.

 

Trois heures. Le Seigneur est mort. La fin de tout. Un calme, un arrêt de la respiration qui provoque partout comme un essoufflement. Et cela, après le cri; on ne comprend pas comment, tout d'un coup, tout peut être fini. Tout est inclus dans cette fin : les gens aussi qui se trouvent au pied de la croix; pour le moment peu importe s'ils étaient bons ou mauvais, pour ou contre, ils sont inclus dans la grande fin. Avant que la symphonie commence, il y a un instant de calme parfait. Ici, ce n'est pas le commencement mais la fin. Elle vient pour tous de manière aussi abrupte et aussi inattendue que le premier péché. A un concert, on sait quand on approche de la fin. A la croix, il y a un tel tourbillon qu'on ne réalise pas que c'était les dernières mesures.

 

Le retour au Père "avant" la descente aux enfers : tellement "entre" la mort et l'enfer que c'est comme une perception en dehors de ce qui est perceptible. Pour nous, il n'y a absolument rien à en dire, pour le Seigneur non plus au fond; c'est un instant dans l'objectivité parfaite (296-297).

 

1953

 

Jeudi saint après-midi. Vu le Seigneur avec la croix. La croix se trouve d'abord par terre, et le Seigneur se livre à une méditation : quand la croix sera debout, son horizon sera beaucoup plus étendu et plus ouvert, cela lui permettra une vue sur le monde, non qu'il se tiendra alors au-dessus de lui, il se trouvera au beau milieu du monde et il l'examinera. La crucifixion lui paraît ainsi nécessaire et également le lieu choisi pour elle.

 

Le même après-midi, angoisse : s'engager d'innombrables fois à nouveau, chaque fois d'une manière tout à fait différente. Une fois le regard angoissé du Seigneur qui maintenant déjà n'en peut plus avant même que cela ne commence, et qui reçoit son impuissance comme un signe que le Père le prend au sérieux dans son amour objectif, un amour qui ne facilite rien mais qui augmente encore l'authenticité de l'angoisse. Et l'angoisse des apôtres, qui ne devraient pas avoir peur au fond et qui se sauvent devant l'angoisse, qui font le contraire de jadis, qui essaient de fuir, de démolir derrière eux le pont qui mène à l'angoisse.

 

Et quand les angoisses sont passées, tout d'un coup la grande angoisse, l'angoisse infinie du Fils qui porte le péché et qui en même temps connaît tout ce que l'angoisse était avant et devant le péché. Et l'abandon absolu : quand le Père retire sa main. Comme on doit lâcher la main d'un petit enfant qui fait ses premiers pas. Le petit sait : maintenant je vais certainement trébucher; et c'est aussi ce qui arrive. D'un point de vue humain, le père a tort, l'enfant tombe réellement par terre.

 

Puis une angoisse que l'angoisse pourrait être contagieuse comme une maladie. Angoisse que Marie et Jean et tous ceux encore qui se trouvent au pied de la croix pourraient être trop saisis par l'angoisse. Et ensuite, l'angoisse que le Seigneur amasse en lui, il la laisse un peu filtrer, car ceux qui sont là, on n'a pas le droit de les priver totalement de leur part d'angoisse.

 

Et l'angoisse qui grandit à partir des douleurs. La main fait mal, non avant tout à cause des clous, mais à cause des péchés qui ont été commis par les mains. C'est de ces péchés, qui se traduisent en douleurs, que le Fils a peur. Ces angoisses sont distribuées comme des pilules amères; entre-temps il y a à chaque fois un arrêt. On est conduit de l'une à l'autre sans rythme et sans ordre. On doit se comporter de manière purement passive, sans désirs personnels.

 

Vendredi saint, midi. J'entends tout d'un coup : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné!" Et pendant que cette parole se faisait entendre et renvoyait à l'état du Seigneur, les hommes, en même temps, étaient aussi abandonnés. Car pendant que le Seigneur souffre, il doit devenir pour eux un étranger : "Quelqu'un qui me procurera certains avantages". Ou bien : "Quelqu'un qui est si miséricordieux qu'il m'assistera à l'heure de la mort". Les hommes sont incapables de sentir vraiment l'amour de la croix. C'est pourquoi le Seigneur veut leur transmettre davantage le fruit de la croix que la croix elle-même.

 

Il est de la plus haute importance pour le Fils qu'il remarque que le Père n'est plus là. Et pourtant le Père est là en vérité tandis qu’en tout état de cause, nous ne sommes pas là. Le Père n'est jamais plus présent que dans cette absence à la croix, et nous ne sommes peut-être nulle part aussi absents que dans cette présence du Fils pour nous.

 

Quand la voix du Fils se fit entendre, tout ce qui est humain apparut à la lumière de la croix. On ne voyait partout que l'humanité souffrante; souffrante avec la conscience de la souffrance, souffrante sous le péché même sans avoir conscience de la souffrance : tellement remplie par le péché qu'elle ne sent pas du tout la souffrance la plus aiguë qu'elle endure.

 

Tout d'un coup le chaos fut là. Il ressemblait au chaos d'avant la création du monde, mais c'était en réalité le chaos de nos péchés qui ne connaît aucun ordre. Nous voulons nous-mêmes le désordre, et le Seigneur sur la croix fonde un ordre qui n'apparaît qu'à la résurrection. Si un homme avait été présent lors de la création du monde, il n'aurait pas estimé possible que Dieu pût créer un ordre à partir du chaos; l'humanité souffrante croit tout aussi peu que le Seigneur sur la croix est capable de créer un ordre du salut. Nous devons donc être déjà sauvés pour croire à la possibilité du salut par la passion du Seigneur. Il est terriblement effrayant que nous ne puissions pas voir déjà Pâques dans le vendredi saint parce que l'événement du passage de l'abandon à la résurrection appartient au Seigneur seul.

 

3 heures. Adrienne voit le Seigneur mourir. "Tout est accompli". Il a tout souffert et il ne reste plus rien; il en a fait le tour (303-307).

 

1954

 

Vendredi après-midi, 3 heures. Le Seigneur rend au Père son Esprit et avec lui toute espérance. Pour voir encore sa mission, il devrait avoir son Esprit, il aurait peut-être alors de l'espérance : l'espérance d'un christianisme futur, l'espérance que son chemin a un sens. Et ceux qui se tiennent au pied de la croix quand sa mission s'accomplit, il ne les voit plus comme des personnes qui croient en lui, ils ne sont pas là pour lui, ils ne lui offrent aucune consolation, ils ne voient pas non plus qu'il aurait atteint un résultat.

 

Adrienne gémit doucement de douleur; elle fait de longues pauses. En chuchotant : ne plus pouvoir... du fait de la douleur et de la désolation et de tout ce qui est incompréhensible et de l'absence de refuge. Il meurt du fait de l'absence de refuge. Elle se tait longtemps, pousse soudain un gémissement : c'est la fin! Elle regarde autour d'elle, à toute extrémité, elle me cherche des yeux. Ne cesse de se lécher les lèvres comme si elle avait fort soif.

 

La mort du Seigneur : comme si un péché après l'autre consumait les quelques dernières forces qui lui restent, comme s'il subissait une mort affreuse par asphyxie sous le fardeau des péchés. Pendant un certain temps on ne le vit presque plus, on ne voyait que la charge des péchés qui pesait sur lui et dont la vue était encore plus effrayante que la sienne parce que finalement le péché est plus intelligible à l'homme que lui (315-316).

 

1955

 

Mercredi saint. Je sais bien que le vendredi saint approche. Mais je n'ai pas le droit de chercher le vendredi saint et la croix. Je dois chercher ce qui n'a aucun nom et ce qui en tout cas ne s'avérera jamais être quelque chose de trouvé. Je sais que certaines choses sont cachées : que, sur la croix, le Fils n'a pas le droit de ressentir l'amour, qu'il doit être atteint par le reniement de Pierre. Qu'il aille vers le Père est pour lui voilé. Pour les apôtres, le sens de la croix est caché, même si le Seigneur l'a prédite. Le sens des mots est évident et pourtant inaccessible.

 

Jeudi saint au soir. Tout est déjà contenu à l'avance dans le symbole de la croix. Dans la réalité du bois. Il est trop dur. La force humaine n'est pas de taille à se mesurer à la croix réelle. Et parce que c'est trop lourd, le tout est indéfinissable. Et quand le corps est cloué et que viennent les souffrances épouvantables, elles atteignent en plein ce qui est démesuré de manière indéfinissable. Le tout de la croix n'est pas subdivisé par les douleurs. C'est toujours le tout et après cela vient le plus. Le tout est déjà là, et les parties qui viennent en plus ne doivent pas être ordonnées dans ce tout parce qu'on ne peut quand même pas compléter un tout. La croix du Seigneur est tout en chacun de ses aspects. Elle n'est pas tout seulement quand il meurt, elle est déjà tout quand il est cloué, quand il a soif, quand une fatigue infinie le saisit et qu'il n'en peut plus, etc. Car il porte tout, et tout le fatigue, le tient fermement. Qu'il n'en puisse plus concerne d'emblée le fait que l'exigence du tout est démesurée. Nous devrions savoir que nous nous trouvons comme de faibles créatures avec notre foi imparfaite, vides de vertus, n'offrant rien à Dieu, devant ce Dieu qui est tout et que nous ne pouvons pas comprendre, savoir aussi que Dieu veut nous accueillir nous aussi dans son tout. Mais cela n'irait pas si le Fils n'avait pas fait entrer nos douleurs partielles dans l'ensemble indivisible de sa souffrance, s'il ne s'était pas offert à nous comme celui qui fait en réalité la volonté du Père jusqu'à l'extrême abandon de la croix, non seulement pour se donner en exemple comme saint Paul. Et c'est pourtant la volonté du Père d'avoir le Fils auprès de lui et non d'augmenter la distance et d'introduire l'incompréhensible entre lui et le Fils. La volonté du Père est l'unité avec le Fils dans l'Esprit Saint. Et qui dit unité dit amour, attachement, amitié, conversation, parole.

 

Mais voilà que le Fils est abandonné jusqu'à la mort. Il ne reçoit aucune réponse. Le Père ne répond pas et le Fils lui prend pour ainsi dire la possibilité de répondre par sa question : "Pourquoi m'as-tu abandonné?" Il remet en question toute la relation, il dit : "Mon Dieu, mon Dieu"; d'un côté, il embrasse toute sa relation au Père, mais en même temps, avec sa question, il ruine la relation; la conversation ne peut pas avoir lieu.

 

Abraham a conduit son Fils sur la montagne, il a tout préparé pour le sacrifice, et pourtant le sacrifice n’est pas accompli, dans une ultime obéissance, parce que Dieu se réserve pour lui-même l'accomplissement, parce qu'il veut mettre son Fils à la place d'Isaac pour remplacer la foi des Juifs par la foi des chrétiens, pour mettre la rédemption en tant que vie du Fils au-dessous de la vie des hommes. Le Fils connaît Abraham et Isaac, il est au courant du sacrifice qu'il offre au Père et il l'offre au Père comme Abraham et Isaac ne pouvaient pas l'offrir à Dieu parce celui qui n'est qu'un homme ne pouvait être placé par Dieu que dans une obéissance humaine tandis que l'obéissance de l'Homme-Dieu contient toujours le principe supérieur du plus qui en fait tout à la fois une totalité et quelque chose d'inexplicable. Et quand un être humain reçoit de ressentir quelque chose de la passion du Christ, un clou ou une épine, il sait qu’il n’est pas possible qu’il le ressente dans son ultime vérité parce cela se joue dans une sphère qui est au-delà du possible, une sphère qui n'est rien d'autre finalement que la sphère de l'obéissance humaine et divine du Fils de Dieu. On peut méditer la passion, on peut aussi se voir imposé quelque chose des douleurs du Seigneur, mais toute participation n'est qu'une partie du tout qui est le tout même sans cette part et qui est toujours déjà accompli comme tout.

 

Vendredi saint après-midi. Quand le Fils est fixé sur la croix, il est séparé de tout ce qui était et il appartient désormais à quelque chose de nouveau : à la mort sur la croix. La croix elle-même est le concret, le monde nouveau. Un monde que les hommes ont confectionné avec le bois du Père, avec l'arbre créé par le Père. Il y avait l'appartenance du Fils au métier du bois, c'était pour lui son activité quotidienne, la matière que le Père lui donnait à travailler pour les besoins des hommes. C'était son travail quotidien, où il s'investissait pour son prochain. Maintenant le même bois devient un symbole; le Fils est attaché au bois d'une manière nouvelle, le bois devient la mort elle-même. Son prochain fait un mauvais usage du bois pour le sacrifier et le tuer.

 

Ainsi il prend congé du monde et de ce qu'il aimait ici-bas. En tant qu'artisan, il aimait le bois. Le bois se trouve maintenant derrière lui, il ne le voit plus. Il aimait sa Mère et saint Jean et toutes les créatures du Père sur la terre et dans le ciel. Et cet amour est maintenant ce qui le met à la place de l'abandon et c'est pourquoi tout ce qu'il aimait est concerné aussi par son abandon. Tout meurt avec lui parce qu'il ne peut plus aimer, et il ne le peut plus parce que tout amour en lui est maintenant enchaîné afin qu'il meure totalement, afin que rien ne lui soit épargné de ce qui peut rendre sa mort plus difficile. Le déchirement doit passer à travers tout. Il y a ce point de vue que celui qui a la mort la plus difficile a le plus aimé.

 

Il y a beaucoup de gens qui aiment des choses terrestres - des tableaux ou des paysages ou des livres ou des idées - et pour qui il est si difficile de les abandonner qu'ils se font de la mort un système qui doit empêcher que leur mort paraisse tout à fait solitaire et les dépouille de tout. Ils se font une esquisse d'une quelconque survie soit avec les choses elles-mêmes, soit dans un au-delà problématique où ils retrouveraient, transformé, ce qu'ils ont abandonné, uniquement pour échapper à l'abandon ultime. Ils amortissent leur mort, ils amortissent leur chute.

 

Mais le Seigneur est abandonné selon les dimensions de son amour. Nous disons : amour du prochain, amour de Dieu, amour en général; et plus nous avons le mot à la bouche, plus son contenu nous devient confus. Qui donc est mon prochain? Qui donc est Dieu? Que veut donc dire : amour? L'image que le Fils a du monde est l'image de l'amour; et quand il aime l'odieuse vieille mégère, il lui donne tant d'amour que l'odieuse vieille mégère devient à ses yeux d'une beauté étincelante. Son amour transforme le monde. Mais ensuite, inexorablement comme l'eau devient glace, son amour devient abandon. Et quand il peut dire : "Tout est accompli", il est si totalement abandonné que la vie aussi l'abandonne.

 

Dans sa vie, tout était amour, mais il y avait aussi la mission. Et nulle part dans cette vie on ne peut tracer de limite entre l'amour et la mission, entre la tâche et le quotidien, l'obéissance et la spontanéité, l'obéissance et la sphère personnelle, l'obéissance et la prise en charge de la mission. C'est le tout qui est accompli étant donné que la mort complète son amour. Il n'a pas seulement vécu sa règle jusqu'à la mort; ce fut sa règle qui le condamna à mort. Il a créé sur la croix l'origine et la source de toute règle en établissant qu'il y avait un passage immédiat de l'amour à l'abandon, de la vie à la mort, en vivant à l'avance la règle comme une vie pour la mort et une mort pour la vie.

 

Adrienne cesse de parler, elle est inclinée en arrière sur sa chaise rouge. Il est trois heures moins le quart. Puis une longue "mort" jusqu'à trois heures un quart (326-331).

 

1956

 

Vendredi saint, midi. Durant la nuit, le temps sembla tout à fait suspendu. Il y avait les douleurs, particulièrement fortes aux pieds. Puis il y eut la longue chaîne des péchés rangés les uns derrière les autres, tous menaçants. Chacun avec un aspect précis et menaçant de partout. Je n'ai pas vu ces aspects à proprement parler, mais j'ai su qu'ils étaient là. "Figures grimaçantes", bien que cette expression ne soit pas assez sérieuse. Quelque chose d'indiciblement oppressant, menaçant, du fait de l'infinité des péchés. On ne pouvait se rappeler les détails, je ne savais plus maintenant nommer les péchés. Sous l'oppression, je ne pouvais plus que m'étonner sans cesse qu'il y eût aussi ceci et ceci et encore ceci (351-352).

 

1957

 

Vendredi saint. Cette nuit : d'un côté la passion du Seigneur qu'on voyait devant soi en détail et concrètement; de l'autre, le problème, la "problématique" de la Passion. Et cette problématique était totalement théorique et abstraite. S'il y a réellement péché, alors une expiation est requise qui est également réelle, et alors cette expiation doit faire mal, car une douleur réelle est la réponse à un péché réel. Mais on ne peut pas souffrir sans être réellement touché par le péché. Et à partir de là, un regard sur la passion du Seigneur, qui est insurpassable ; et pourtant le péché du monde est encore plus insurpassable ; néanmoins le Seigneur souffre davantage, comme il devait être souffert pour le péché. Personne pourtant ne peut se faire une idée de l'énormité du péché de l'humanité. On frémit à la pensée que rien n'est négligé des possibilités humaines de péché, que toutes sont essayées les unes après les autres, que toutes sont saisies avec reconnaissance par moi, par toi, par n'importe qui. Et malgré tout, ce que le Seigneur souffre est non seulement suffisant pour cette immensité, mais il la dépasse de beaucoup. On peut penser à cette "problématique" et y réfléchir; mais elle renvoie à quelque chose de concret, elle attire le regard sur le Crucifié qu'on voit souffrir, qu'on entend, qu'on sent.

 

La question se pose à nouveau : pourquoi la souffrance est-elle la réponse au péché? Pourquoi cette réponse doit-elle se faire douloureusement? Pourquoi le péché est-il douleur par nature? Et pourquoi cette douleur est-elle déjà le début de l'expiation? A-t-elle déjà quelque chose à faire avec la croix? Et tout d'un coup, dans cette douleur, les sacrements qui, tous, d'une manière ou d'une autre, ont à leur base la pensée de l'expiation.

 

Placée sans cesse devant la réalité du Seigneur sur la croix : ses douleurs, sa mort; comme la vérité qui embrasse tout. Et à partir de là on comprend que toutes les considérations théoriques n'existent que pour orienter l'homme vers cette seule vérité afin que, au-delà de ses réflexions, au-delà de sa compréhension humaine, il accède à la réalité. La grâce seule nous fait saisir les choses du Seigneur, elle est l'air qui remplit le ballon de notre âme de telle sorte qu'il puisse voler; ce ne sont en aucune manière nos mérites et nos spéculations. La grâce ne se laisse remplacer par rien d'autre. Avec des "réflexions", on n'arrive jamais à la croix parce que celle-ci ne cesse de rejeter loin d'elle toutes les abstractions par le poids de son caractère effectif, de sa réalité inexorable, incontournable. La croix est plus grande que toute la problématique de la passion.

 

Peu avant 3 heures. Adrienne ferme les yeux et se tait. Elle offre l'aspect d'une mourante. Tout d'un coup elle soupire profondément, ouvre brièvement les yeux plusieurs fois, me regarde avec l'expression de quelqu'un de totalement perdu. Au bout de quelque temps elle recommence à parler… Puis à nouveau, long silence. 3 H15 : Je ne sais pas si je suis morte. (Moi : Et le Seigneur?) Elle : Il est mort... avec un gros soupir. La Mère de Dieu prie. Pleine de confiance, mais si douloureusement (356-357).

 

1958

 

Vendredi après-midi. 2 heures et demie. Dieu crée dans un vaste espace : à l'infini, et en même temps dans l'éternel. Cette ouverture de tout ce qui est créé est quelque chose de magnifique, de rayonnant, de chargé de grâce. Le chaos derrière elle, la créature se dirige vers Dieu. Mais l'homme pèche, il entraîne le monde dans son non. Sur la croix, le Sauveur rassemble tout le non en lui pour en faire un trait opposé. Il atteint tout le péché, tout le péché l'atteint. Le péché a pris son origine dans l'homme, maintenant le Fils prend le péché en lui. Partant de la plénitude de la vie, il va avec lui dans la mort. Ainsi, en tant que second Adam, il fait l'expérience du premier dans une direction opposée.

 

Le péché fut lancé dans le monde par les premiers hommes; il n'est pas resté leur secret personnel, il n'était pas lié à eux; maintenant le second Adam rattrape le péché pour le lier. Ce n'est que lorsque Dieu demanda des explications à Adam que celui-ci apprit en vérité ce qu'il avait fait; le Fils de Dieu connaît tout le péché; il a appris à le connaître dans ses semblables, il va chercher les péchés qu'il connaît ainsi, il les prend en lui et, quand il fait cela, ils deviennent ses péchés. Le Christ confesse sur la croix devant le Père le péché de toute l'humanité : la prodigieuse réalité du péché du monde, le péché commis et celui qui le sera, avec son visage effrayant et menaçant, qu'il ne peut plus supporter et à cause duquel il meurt dans la nudité et l'inutilité de la croix. Les grimaces du péché ne sont pas des démons, ni des figures étranges inventées par l'imagination, elles montrent toutes ensemble les traits des pécheurs véritables. C'est la réalité de l'homme qui fait mourir Dieu incarné. Il ne peut y avoir pour lui d'autre arrangement avec le péché que celui de se donner lui-même, de laisser sa vie se répandre sous le poids de sa réalité épouvantable.

 

Peu après 3 heures. Adrienne râle; tout d'un coup elle pousse un gémissement. Les yeux fermés. A un certain moment elle les ouvre et regarde intensément quelque chose. Puis elle les referme. Au bout de quelque temps : Quand il a dit : "Tout est accompli!", cela retentit comme une contradiction dans l'inutilité. C'est la fin. Mais accomplie, effectuée. C'est étrange, parce qu'en cet instant il ne voit pas que mourir est pour lui une réalisation. Ce n'est que l'ultime degré de l'impuissance. Cela ne veut pas dire que le Seigneur meurt apaisé après avoir tout mis en ordre. C'est une mort dans le chaos. L'accomplissement est bien là, objectivement. Mais pour lui? (362-365).

 

1959

 

Vendredi saint. Uniquement de la lassitude. Conversation sur la lassitude du catholicisme d'aujourd'hui. Toute la force est gaspillée pour de l'accessoire. Et le plus souvent c'est fait dans une lassitude tout à fait inutile (parce qu'elle a peu de foi). Et tous les mécontents qui, dans les cloîtres, font leur œuvre au lieu de faire celle du Seigneur. Au lieu d'offrir d'un cœur ouvert. Tout ce qu'ont de superficiel les meetings et les académies et les congrès des catholiques et les conférences. Rapport avec la croix? L’œuvre de la croix finalement comme œuvre du Père qui prend au Fils sa vie et sa vue; et quand le Père n'est plus vu, tout doit paraître absurde.

 

Vendredi saint après 3 heures. Voir le Seigneur mourir (elle pousse un profond soupir au coup de lance). Au dernier moment, il y a une sorte de consolation dans le fait que cesse une souffrance précise du Seigneur. Et aussi le sentiment que sa propre faiblesse n'empêche pas la souffrance du Seigneur. On est épargné. Il n'y a pas d'addition possible des deux formes de faiblesse. Le compte est faux. Si on était plus fort, on aurait davantage à porter de la faiblesse du Seigneur. Si on n'en peut plus soi-même, la proportion se déplace. Dans ma faiblesse, je peux m'appuyer... sur la faiblesse du Seigneur, quand je n'arrive plus à porter quelque chose de sa faiblesse (367-368).

 

1960

 

Vendredi saint. Durant la nuit, douleurs dans tous les membres, mais pas très fortes, plutôt comme un rappel. Puis le sentiment d'être tenue. Contrainte à demeurer ici immobile parce que partout ailleurs c'est le péché : comme des pierres dures, qui font mal, qui empêchent tout mouvement. On ne perçoit pas les péchés séparés ; chacun paraît semblable aux autres. Chacun ne fait remarquer qu'une chose, c'est qu'il est péché.

 

Midi. C'est parce que le Seigneur est la pureté qu'il souffre tellement de tout péché, même du plus petit. En face de cette pureté, il n'y a pas au fond de gradations. Le plus petit manque d'amour et le meurtre se trouvent sur le même plan. Non parce que le manque d'amour conduit logiquement au meurtre, mais parce que les deux fautes sont des souillures. Je peux difficilement expliquer cela. Mais sur le moment, on voit seulement comment chaque être humain offense le Seigneur. Pierre, qui est un saint, l'a renié; mais au fond n'importe qui pourrait se trouver à sa place. A la croix, chacun a sa place avec ce qu'il a péché et non avec ce qui l'a fait saint.

 

Simul peccator et justus. Le pécheur est responsable de la croix, et cela est visible à la croix; le juste, qui l'est devenu par la croix, demeure maintenant invisible. Le Crucifié ne le voit pas. Comme si la face éclairée de la lune était cachée et que n'était visible que sa face obscure. C'est la nuit du péché qui accable le Seigneur. Ainsi s'explique aussi comment celui qui participe à la croix dans la foi et l'amour a conscience qu'il est responsable de la croix, que le Seigneur est cloué sur la croix à cause de lui.

 

Vendredi saint. 3 heures. "Pourquoi m'as-tu abandonné" veut dire aussi que le Seigneur ne voit absolument plus qu'il fait la volonté du Père. Il pensait que le Père permettrait aussi la croix, mais il voit maintenant qu'il n'y a plus de rapport entre sa croix et le Père. Que les hommes l'ont abandonné, il le savait déjà au début de la passion. Mais le présent est ce qui est le plus amer : les paroles sont dites tout à fait dans le vide, il n'y a là personne pour les recevoir.

 

Adrienne se tait. Elle soupire seulement de temps en temps. Les yeux comme éteints. Le coup de lance. Elle reste immobile. Au bout de quelque temps, elle dit : abandon extrême qui devient toujours plus douloureux. Tout à fait à la fin, une sorte d'hébétude du fait de l'excès de toutes ses douleurs : intérieures et extérieures, spirituelles et corporelles, une confusion. Une abolition de tout. Abandon dit trop peu. Une destruction absolue de toute présence. Plus rien n'est présent. Et tout à fait à la fin, la présence à soi-même, à son moi, à son humanité lui est retirée; ensuite il n'est plus que douleur, abandon. Et ceci dans une constante intensification extérieure qui est en même temps sourd désarroi, jusqu'à ce que tout s'arrête.

 

Il n'y a plus d'aspiration vers le Père. Il n'y a plus de désir de la mort, encore moins de la résurrection. Tout s'arrête parce qu'il n'y a plus de possibilité de continuer à exister. Le Père est si voilé que la question ne se pose plus de savoir s'il est ou non. C'est comme si on voulait demander à un aveugle : que vois-tu encore? Rien. Après que le Fils a demandé : "Pourquoi m'as-tu abandonné?", il n'y a plus pour lui aucune question, même plus celle du Père (376-378).

 

1961

 

Vendredi saint après-midi. Toujours l'attente de la mort, dans la tristesse et l'oppression. Il en fut ainsi toute la nuit. On est trop fatigué pour saisir beaucoup de choses. On est comme dans une maison de deuil et celle-ci serait le monde. On pense quelque chose et on fait quelque chose, mais comme mécaniquement, parce qu'il doit en être ainsi. Toutes les douleurs connues sont là, on les reconnaît chacune à leur tour. Mais plutôt comme dans un souvenir. Comme si on revenait en un lieu où précédemment on avait souffert violemment. On reconnaît l'endroit et comment il était fait, son atmosphère; la suite des événements nous redevient quelque chose de vivant.

 

Par moments, le Seigneur est visible sur la croix. A d'autres moments, seule sa souffrance est présente, comme anonyme. Non pas de telle manière qu'on oublierait qui souffre. Entre la perception immédiate et l'oubli il y a de la place pour beaucoup de choses.

 

3 heures. Maintenant le Seigneur meurt. Tous les péchés étaient pour lui mortels. Chacun isolément et tous ensemble. Mais on peut fixer son attention tantôt sur ce péché tantôt sur celui-là, et celui qui vient d'être regardé apparaît toujours comme le plus grave sans que le précédent soit moins grave. On va d'effroi en effroi, chacun est plus grand que le précédent, mais le précédent n'est pas plus petit que le présent. Et dans cet accroissement des douleurs la mort approche. On ne peut plus distinguer entre Dieu et l'homme qui meurt ici sur la croix. Le temps s'arrête.

 

Adrienne se renverse en arrière, les yeux fermés, dans un épuisement extrême. Elle ouvre les yeux, râle. Elle les referme, tressaille soudain. Rien de plus. Puis elle dit encore : C'est accompli. Et elle lève les yeux vers le ciel (390-391).

 

1962

 

Vendredi saint. Je ne comprends guère que précédemment j'aie pu dire tant de choses. Mais il se peut que maintenant j'en expérimente moins, je ne sais pas. Je ressens comme une séparation : ici la solitude du Seigneur, là ma propre solitude. Je sais bien que vous étiez là, que vous participiez et que je pourrais tout raconter. Mais il me semble que toute parole pourrait devenir un fardeau et je crains de le faire. Il y a naturellement les instants où je vois réellement le Seigneur en croix; à d'autres moments, je suis trop fatiguée pour voir quelque chose; je suis alors consciente qu'il est là sur la croix, consciente de ses douleurs et de sa solitude. C'est une conscience comme celle d'un malade qui sait que le médecin fait tout ce qu'il peut mais que cela ne servira à rien. Qu'on voie le Seigneur ou non, on est auprès de lui à la croix. Je sais aussi que je ne peux pas l'aider. Et pourtant l'attitude intérieure est bouleversée par la faiblesse du Seigneur et ma propre faiblesse ne me lâche pas.

 

3 heures. Adrienne reste longtemps les mains devant son visage. Puis elle dit : l'essentiel réside à nouveau dans la solitude et l'abandon. Ces jours derniers, cela n'a fait que s'accroître jusqu'au moment aussi où Dieu fut abandonné par Dieu. J'ai vu d'abord le Seigneur chez Pilate et lors du portement de croix : comme un homme au milieu des hommes, comme Dieu au milieu des hommes; un homme abandonné par les hommes, Dieu abandonné par les hommes. Sur la croix elle-même, ce fut une intensification jusqu'au moment où réellement Dieu fut abandonné par Dieu. La fin de la croix fut un tel abandon que, par pure douleur, on ne peut plus y vivre. Tout autour il n'y a que le non qui se fait entendre. Et le Seigneur meurt parce que simplement il n'entend pas ou simplement à cause du silence qui dit non, parce qu'il semble que cela n'a absolument aucun sens ni aucune valeur de continuer à vivre. C'est dans cette douleur que réside la mort (394).

 

1963

 

Jeudi saint. Sans cesse la question du temps qui reste avant la croix. La croix est maintenant inévitable. Le Seigneur la connaît, l'accepte, rien ne peut plus se mettre entre lui et la croix. Ni une grâce du Père, ni une grâce des hommes, ni une fuite possible. La question se pose : si tout d'un coup, à la dernière minute, arrivait une grâce, ne comprendrait-il pas encore moins ce qui se passe? Car à présent il se sait sur le chemin de l'obéissance où il accomplit à tout instant les promesses. Et pourtant aucune chose n'est impossible à Dieu.

 

Son temps est terminé. Dans le bref moment qui lui reste, il est raillé et bafoué, et tout ce qui se passe autour de lui, il doit encore l'intégrer dans la durée de sa vie. Dans ce qu'un petit nombre d'hommes lui font, il verra et comprendra ce que tous lui font, c'est-à-dire qu'il souffre sans être fermé mais ouvert à tous. La raillerie qui l'atteint de manière passagère n'est qu'un petit morceau de l'ensemble du péché. Et un péché inclut tous les péchés dans la mesure où tout péché est contre Dieu. Il voit ainsi dans la raillerie qui le touche la rébellion contre Dieu, le plus grand péché ou le péché en général. Pour les railleurs, c'est une distraction comme une autre et, s'il devaient confesser leurs péchés ici sur-le-champ, ceux-ci leur paraîtraient peut-être petits, à peine dignes d'être mentionnés.

 

Ainsi dans l'heure qui reste, le Seigneur ne prend pas seulement des fragments du monde; avec ces fragments, il prend le tout. Mais il le fait avec un sentiment d'impuissance et d'exigence démesurée, avec le sentiment qu'il est impossible de faire entrer tant de choses en si peu de temps. Et cela, avec le sentiment croissant d'être accablé par l'excès, par le refus qui se trouve devant lui.

 

Et puis il n'y a aucune idée de la manière dont ce temps d'une vie terrestre qui se termine dans la mort pourrait se rattacher à la vie éternelle. Les souffrances et les outrages qu'il subit empêchent pour ainsi dire le Seigneur d'y avoir accès. Tout maintenant ne sert qu'à rendre la passion plus pénible et à la parachever. Et quand il s'écriera : "Pourquoi m'as-tu abandonné?", l'absence d'issue de l'instant présent vers la vie éternelle sera devenue définitive.

 

Le poids de la croix à porter est trop lourd. Il connaît le poids du bois; comme menuisier, il a manié le bois et il l'a travaillé d'après les mesures que d'autres précisaient eux-mêmes pour leur commande. Maintenant il le porte selon ses mesures à lui, sur mission du Père. Ce qui lui était confié à cause de sa profession lui est devenu totalement étranger en sa nouvelle utilisation. Le quotidien est étranger. Le travail est loin et il n'est plus compréhensible. Il ne reste que le matériau, mais il est devenu maintenant inexorable, on n'en est plus maître, il est même menaçant, dans une inversion des rapports. Pierre l'a renié, les disciples se sont enfuis; tout ce qui, dans son existence, ressemblait à un foyer est à présent abandon, menace, péché. Même la matière participe à cette transformation. Le Père est caché, le ciel si éloigné qu'il n'y a plus moyen de croire à sa vérité.

 

Vendredi saint de bonne heure. L'heure est arrivée, le Fils la connaît maintenant aussi. Et tout d'un coup il ne voit plus très bien si auparavant il ne la connaissait vraiment pas ou s'il avait remis au Père - librement et en même temps dans l'obéissance - sa propre connaissance à ce sujet. De sorte qu'il aurait suffi d'un geste pour s'assurer de sa connaissance. Que l'heure soit venue, il le sait par l'expérience douloureuse de la croix.

 

Une future mère ne connaît pas l'heure exactement, elle ne le sait qu'approximativement. Quand arrivent les premiers signes des douleurs de l'enfantement, elle se pose la question : est-ce l'heure? Elle aussi, elle la connaît à ses douleurs. Le Seigneur à vrai dire ne saisit pas la rédemption qui est opérée, il voit seulement que l'heure est venue. Plus s'accroissent manifestement les railleries, les douleurs, l'abandon, plus il rend son Esprit au Père dans un acte de complète dépossession de lui-même. Comme s'il devait ne plus être qu'homme afin de montrer au Père qu'il veut honorer pleinement sur la croix son cadeau, son humanité. L'Esprit, il le rend si totalement qu'il s'exclame ensuite : "Pourquoi m'as-tu abandonné?" Ceci pour prouver jusqu'au bout son humanité et pour prouver sa souffrance totale, naturellement aussi son amour total; mais de celui-ci, il ne sait rien à présent, il y renonce pour éprouver l'intégralité de la souffrance. Et le Père le prend au sérieux. Il recueille en lui l'Esprit qui lui est rendu, il ne laisse pas voir à celui qui meurt le signe spécifique de la rédemption du monde. Il voile son visage; mais qu'il le cache permet au Fils d'atteindre son but. Le Fils ne peut plus agir qu'en laissant faire et il ne saisit pas le sens de son action. Quand le Père est voilé, tout ce qui a un rapport avec son action est voilé pour lui. Que Dieu soit voilé, ce n'est pas seulement un brouillard, une absence de visibilité, c'est une déception sans nom. Tout ce qui lui est personnel ne peut apparaître que comme faux. La croix était une erreur. Le Fils s'est laissé conduire jusque là, et rien n'est plus visible de ce qui l'engageait à la confiance.

 

Avant 3 heures. Il s'agit toujours de l'effroi causé par le fait que le temps arrive à son terme. Le Seigneur voit la tâche énorme qui semble encore toujours se trouver devant lui, mais il n'a plus de temps. Je vois combien il en souffre, à quel point il est prisonnier de la fin de son temps jusqu'à son cri d'abandon.

 

Adrienne participe à la mort du Seigneur. Mais que veut dire : "C'est accompli"? Il régnait une obscurité qui enveloppait toutes choses. Comme si un nuage noir descendait sur la terre et s'emparait de tout. Oui, certes, la terre trembla et les tombeaux s'ouvrirent. Si la signification de ces signes était spirituelle, les signes n'en étaient pas moins matériels (400-403).

 

1964

 

Jeudi saint. Le Seigneur est attaché à la croix. Les limites qu'exige la vie humaine, il y reste fidèle jusqu'à la fin; la défaillance et l'indifférence de son prochain, il les supporte comme un homme qui fait la volonté du Père. Lui, le Fils de l'homme, ne veut pas trahir sa promesse d'être homme jusqu'au bout.

 

Cette année, je vois très fort la tragédie de la croix à partir du monde et de l’Église d'aujourd'hui; tout ce qu'on en perçoit et tout ce qu'on en lit va dans la même direction : au fond on ne s'intéresse plus à ce qui se passe dans la passion. Mais si on cherche les raisons pour lesquelles le monde d'aujourd'hui est ainsi, je n'omets pas ma complicité : moi-même, je ne veux pas que ça change. Je n'en ai pas envie et je me laisse persuader par les autres. Et ainsi la catastrophe de la croix arrive justement aussi par mon égoïsme, qui au fond n'a pas tellement de poids. Peut-être ai-je eu une bonne idée il y a quelques jours; aujourd'hui je pense que cela ne vaut pas la peine, on ne peut quand même rien faire d'efficace. Mais pour le Seigneur, jusqu'à la fin, il n'y a jamais aucun instant où il dirait : on ne peut quand même rien faire.

 

Dans sa croix est rassemblé tout ce qu'il n'avait pas encore expérimenté humainement jusqu'alors. Ainsi la soif et l'excès de douleurs et l'abandon infini. Il a tout donné depuis toujours, mais il n'a pas su dans le détail le contenu qu'aurait son don.

 

Vendredi avant 3 heures. D'habitude je n'ai pas besoin de me donner du mal pour prier, mais aujourd'hui c'est comme si je devais prendre une véritable résolution pour commencer; il ne va plus de soi de parler avec Dieu. Quand je voulus commencer, il me sembla que j'étais toute seule et que personne ne répondait, il manquait en quelque sorte une atmosphère pour porter la parole. Ce fut une grande déception. Comme si quelqu'un que j'ai aimé jusque-là ne répondait plus que par un haussement d'épaules à la parole que je lui adressais. Je me demandai si c'était cela la "sécheresse" dont on parle tant; mais ce n'était pas seulement qu'il n'y eût rien à approcher, c'était un retrait, un moins; c'était moins que si je n'avais pas prié du tout. Il n'était pas possible de trouver ce qui était retiré.

 

Puis je vis le Seigneur sur la croix, essayant de prier : "Pourquoi m'as-tu abandonné?" Dans mon expérience précédente, un petit quelque chose en avait été vaguement indiqué, mais c'était infiniment plus creux et plus désespéré. C'était Dieu qui ne répondait plus à Dieu. Le Père entend l'appel du Fils, mais il ne réagit pas. Ce silence du Père doit engager le Fils dans un isolement extrême; il doit goûter la dernière goutte du calice qui est beaucoup plus amère que tout le reste. La soif sur la croix, les douleurs, le mépris du monde, l'abandon par les disciples : tout cela n'est presque rien comparé à l'absence de réponse du Père. Tout cela serait supportable si le Père l'encourageait et était là. Auparavant, le Fils connaissait toujours cet encouragement du Père. Maintenant, définitivement, il n'a pas le droit de le savoir. C'est bien pire que la mort d'un amour.

 

L'existence du Père est sans doute supposée dans la question de l'abandon. Ce que fait le Père est pire qu'une absence, pire que le fait qu'il soit perdu : c'est l'acte voulu de laisser tomber.

 

La vie du Fils qui meurt devient toujours plus creuse jusqu'à ce qu'une dernière conscience lui dise que la limite extrême est atteinte, que c'est "accompli". Après la mort, il va d'abord dans les enfers, il ne va pas vers le Père ("Je ne suis pas encore monté"). L'enfer dans lequel il descend maintenant est le détour essentiel et nécessaire par lequel il va vers le Père (406-407).

 

1965

 

Vendredi avant 3 heures. On doit constamment prendre son courage à deux mains pour avancer dans la réalité de la mort du Seigneur. Un mélange de ma détresse à moi et de la détresse du Seigneur.

 

A bien des moments, on voit nettement le Seigneur sur la croix, et les mouvements des hommes autour de lui et, dans un cercle plus large, le monde qui est tout à fait indifférent à ce qui se passe ici ou à ce qui ne s'y passe pas.

 

La mort, je l'ai vue très exactement. Devant : la croix et le Seigneur qui est à la mort; derrière : le monde entier comme un vaste écran. Le monde se trouve à une certaine distance; je voyais un bout de nature avec des rochers et de l'herbe, etc; et, de plus, des milliers et des milliers d'hommes; on ne peut pas décrire cela ni le peindre parce qu'une énorme quantité d'hommes semblaient être présents dans un espace limité. Ils étaient tous parfaitement aveugles à ce qui se passait sur la croix, ils se trouvaient derrière la croix, mais ne regardaient pas. Puis le Seigneur mourut d'une mort très douloureuse. Ce fut comme une affaire qui se passe sur une scène tournante : chaque affaire dans un secteur différent. Si on regarde la mort du Seigneur, on voit que le monde en est coupable; si on regarde le monde, on ne voit plus rien du Seigneur.

 

Durant la nuit, j'ai vu la séparation du Fils et de la Mère. La Mère s'éloigne de la croix et elle emporte la croix avec elle (411-412).

 

Aucune notice pour les années 1966 et 1967.

 

 

3. Le samedi saint

 

 

Avant d’entrer dans le détail de ce qu’Adrienne von Speyr a vécu le samedi saint de chaque année de 1941 à 1965 (NB 3 n’a rien pour les années 1966 et 1967), il n’est sans doute pas inutile de donner une vue d’ensemble de ces journées. Trois textes ont été retenus.

 

1. Un premier texte est du P. Balthasar ("Adrienne von Speyr et sa mission théologique", p. 53-54, traduction remaniée. La première édition en langue allemande de ce volume est de 1968, l’année qui suit la mort d’Adrienne).

 

« Chaque année, le vendredi saint, la Passion se terminait l'après-midi vers trois heures par un état ressemblant à la mort; intervenait alors le coup de lance. Peu après commençait la "descente aux enfers" qui durait jusqu'aux premières heures du dimanche de Pâques. Chaque année, Adrienne donna de cette descente aux enfers des descriptions détaillées. Il faut noter ici au passage que la faculté éminente qu'elle avait de s'exprimer avec précision a été ici d'une importance capitale. Ces descriptions - toujours semblables et pourtant abordant chaque fois de nouveaux thèmes qui cernaient de tous côtés le mystère insondable - sont rassemblées dans le tome 3 des œuvres posthumes… Que le Christ soit descendu "aux enfers" (ou dans l'Hadès ou au Schéol) est sa suprême obéissance vis-à-vis du Père. Déjà dans l'ancienne Alliance, l'enfer est le lieu où Dieu n'est pas, où n'existe plus la lumière de la foi, de l'espérance, de l'amour, de la participation à la vie de Dieu. L'enfer est ce que Dieu rejette de sa création par son jugement; il est rempli de ce avec quoi Dieu ne peut absolument pas s'accorder, de ce dont il se détourne éternellement, de toute l'impiété du monde, de la totalité du péché du monde, de tout ce dont le Crucifié a justement libéré le monde. En enfer, il n'est pas le triomphateur de Pâques, il est plongé dans la nuit extrême de l'obéissance, de la véritable obéissance de cadavre; et c'est là qu'il découvre sa propre œuvre rédemptrice : l'horreur du péché séparé des hommes... Quand on est mort, il n'y a plus ni direction ni temps; et il mesure là combien le péché n'a pas de forme, il apprend à connaître le deuxième chaos. Là, il est privé de toute lumière spirituelle venant du Père; dans la pure obéissance, il doit chercher le Père là où il ne peut le trouver en aucun cas. Et pourtant cet enfer est un mystère suprême du Père en tant que Créateur qui prend en compte la liberté de l'homme; et ainsi le Fils devenu homme apprend à connaître par expérience dans ces ténèbres quelque chose qui jusqu'alors était "réservé" au Père. De ce point de vue, l'enfer est, en son ultime possibilité, un événement trinitaire. Le samedi saint, le Père en remet au Fils la "clef"… Ce qu'Adrienne éprouva est au fond plus épouvantable que ce que décrivaient les représentations imaginaires de l'enfer au Moyen Age ; c'est la conscience d'avoir perdu Dieu définitivement, c'est l'engloutissement dans la boue du chaos de ce qui s'oppose à Dieu, c'est l'absence de la foi, de l'espérance et de la charité, c'est donc aussi la perte de toute communication humaine, la transformation de la pensée en un cliquetis absurde de logique sans vie... L'expérience faite par Adrienne était si réelle qu'il serait ridicule et blasphématoire, en face d'elle, de parler de l'irréalité de l'enfer ou encore d'apocatastase dans un sens "systématique" (NdT. Apocatastase: doctrine selon laquelle tous les hommes, même les pécheurs et les damnés, et aussi les démons, seront finalement admis dans la béatitude céleste). L'expérience d'Adrienne est unique dans l'histoire de la théologie, elle nous transporte au-delà de l'alternative "ou bien, ou bien", c’est-à-dire : "ou bien tout le monde est sauvé, ou bien il y a une masse de damnés". Elle justifie la victoire de l'espérance chrétienne sur la crainte et elle donne pourtant à tout le problème, par son interprétation trinitaire, un sérieux encore jamais connu sans doute mais totalement chrétien ».

 

2. Un deuxième texte provient de la contribution de W. Maas au colloque romain de 1985 (Cf. "Mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain" [1985], p. 140-150). Ne sont notés que quelques points saillants de cet exposé.

 

Lexpérience de l’enfer par Adrienne, c’est l’expérience de la perte définitive de Dieu, la chute dans le chaos de ce qui est opposé à Dieu, le défaut de toute foi, de toute espérance et de toute charité, l’absence de toute communication humaine. Adrienne ressent avant tout une solitude monstrueuse, la séparation d’avec tous les hommes. Elle voit un gigantesque fleuve nauséabond qui est fait des péchés, des péchés à l’état pur, si l’on peut dire, des péchés séparés de leurs auteurs. Le Père ne laisse pas le Fils s’enfoncer tout de suite dans la partie inférieure de l’enfer, il commence par la région la plus proche du ciel, le purgatoire, où le Fils rencontre ceux que son amour rédempteur a déjà purifiés. Il voit là ce que son amour sur la croix a opéré. Le Père, avec sa justice, montre au Fils qu’il n’est pas inaccessible à la miséricorde du Fils. Le purgatoire naît ainsi le samedi saint comme une œuvre commune du Père et du Fils. D’un côté, il y a l’œuvre du pur amour : la croix. De l’autre côté, l’œuvre de la pure justice : l’enfer. Et le Fils voit ce que le Père fait des deux, il voit la synthèse : l’action de l’amour du Fils au sein de la justice pure. Avant la croix, l’enfer était le terme unique, définitif. Un purgatoire n’existe que par l’acte rédempteur du Fils. Du premier chaos, Dieu avait créé le monde, il avait sauvé le monde du chaos en le créant. L’enfer est le chaos rétabli, qui provient du refus de Dieu par le monde. La somme de tous les refus forme le chaos, l’enfer. L’enfer fait partie du domaine du Père. Il est en fait un mystère du Père en tant que Créateur, une dernière conséquence de son amour divin : Dieu a créé les hommes libres, il leur est possible de lui dire oui ou non. L’enfer est l’opposé obscur du lumineux mystère de l’amour du Père et du Fils. La descente aux enfers permet finalement une vision de l’œuvre accomplie. Le Fils voit de l’intérieur ce qu’il a réalisé. Il a laissé le péché tomber sur lui, il est mort sous son poids. C’est seulement dans la confrontation de ses souffrances et de sa vision que le Fils constate à quel point le monde était perdu.

 

3. Un troisième texte est une partie de l’introduction du P. Balthasar au tome premier de "La croix et l’enfer" (NB 3, p. 8-14, édité en 1966).

 

« Au début, en 1941, rien n'indiquait que la compassion mystique avec le Christ (vécue par Adrienne durant les jours saints) - on en trouve maints exemples dans l'histoire de l’Église depuis le Moyen Age - se dirigeait vers une théologie nettement objective de la descente aux enfers.

 

Dans ce qui suit, on devra prêter surtout attention à l'ensemble de ce qui est dit. Il s'agit d'un mystère qui s'oppose à toute réduction simplificatrice qui se limiterait à l'un de ses aspects ou à certains d'entre eux seulement. Chaque année s'ajoutent des aspects de compréhension toujours nouveaux, toujours différents. Mais tous ces aspects ne se complètent pas pour donner finalement une figure d'ensemble clairement circonscriptible; ils tournent autour d'un mystère qui pourrait révéler encore sans aucun doute beaucoup d'autres points de vue non dévoilés. Autant ces données apparaissent comme des variations sur un thème unique, autant chaque nouveau samedi saint apporte encore, jusque dans les dernières années, quelque chose d'autre qui colore et modifie rétrospectivement ce qui a précédé. L'ensemble donne comme résultat un entrelacs incroyablement compliqué et partant dans tous les sens, qu'on doit laisser tel quel avec sa profusion de signification.

 

Cette brève introduction ne doit pas traiter de la portée des données contenues dans ce livre; on devrait pour cela composer un traité tout à la fois d'histoire de la théologie et de théologie systématique sur les thèmes de la croix et de l'enfer. Toujours est-il que même le novice en théologie remarquera facilement que s'ouvrent ici des portes qui jusqu'à présent étaient restées fermées, qu'elles s'ouvrent à une époque de l'histoire de l’Église pour laquelle il est devenu évident d'une part que l'annonce du dogme de l'enfer au sens habituel du terme n'est plus possible, et d'autre part - c'est ce que remarquent du moins les penseurs les plus profonds - que cette face importante de la révélation biblique - qui n'est pas à démythologiser - doit encore moins être traitée par un simple silence de mort. Il y a certes, particulièrement dans les premiers temps de la théologie, chez les Pères de l’Église, beaucoup d'essais pour rendre justice aux données bibliques; il y a surtout une théologie - devenue plus tard presque totalement superficielle ou oubliée - de la descente du Christ aux enfers, qui voyait dans cette descente l'action décisive du Sauveur (cf. les icônes byzantines et russes de la descente aux enfers). Il y eut le grand essai systématique d'Origène et de ses nombreux disciples, avoués ou occultes, surtout en Orient mais aussi en Occident jusqu'au Moyen Age, qui sans aucun doute contenait un aspect décisif de la révélation, mais qui le présentait dans un langage simplificateur plus grec que biblique.

 

Ces essais divers n'aboutirent jamais à un ensemble convaincant, et ainsi la théologie du samedi saint devint toujours plus vide, toujours plus négligée et plus oubliée. Et pourtant le samedi saint se trouve être le centre mystérieux entre croix et résurrection, et donc au fond le centre de toute la révélation et de toute la théologie.

 

Et ici, au centre, il y a sur la carte comme une zone blanche inexplorée et inexplorable! Il arrive souvent qu'une époque doive être mûre pour avoir accès à une vue nouvelle sur la Bible, à une nouvelle grâce de l'Esprit Saint qui projette sa lumière sur un domaine de la révélation jusqu'alors peu ou pas exploré. Est-ce que par hasard notre époque n'a pas mûri pour recevoir cette grâce? Est-ce que l'expérience moderne de l'éloignement de Dieu, de la "mort de Dieu" et même du fond infernal de l'existence n'a pas dû être faite sérieusement pour que quelque chose comme le charisme d'Adrienne von Speyr devînt utilement possible?

 

Si l'enfer doit être une vérité dogmatique, il ne peut avoir de place judicieuse et compréhensible pour la foi que dans le cadre de la doctrine de la Trinité, de la christologie et de la sotériologie. Cette place est assignée ici sérieusement pour la première fois. Le cœur de ce qui est exprimé dans ce livre est que la descente du Christ aux enfers le samedi saint est une expérience aussi bien trinitaire que sotériologique, expérience qui forme la conclusion "nécessaire" de la croix aussi bien que la condition "nécessaire" de la résurrection. La manière dont cette expérience a pu être faite ici d'une manière charismatique et vécue dans toute son horreur et en même temps avec toute sa signification salutaire empêchera tout lecteur des pages qui suivent de juger que le sérieux de ce dogme est ici minimisé. Le lecteur devra cependant concéder que rarement l'Esprit Saint a donné à son Église une vision plus grande et plus rédemptrice que celle-ci, qui permet d'appliquer ici aussi l'axiome théologique : seul l'amour est digne de foi. Celui qui connaît l'histoire de la théologie constatera avec satisfaction que ne manque totalement ici aucun des essais de solution mentionnés ci-dessus, que ce qui semblait impossible s'est réalisé : intégrer le cœur de la doctrine orientale (origénienne) de la rédemption dans une synthèse beaucoup plus profonde qui repose entièrement sur des fondements bibliques. Au-delà de tout ce qu'il y a ici de traditionnel, on reconnaîtra la nouveauté de l'essentiel de ce qui est dit, et ce n'est que sur la base de ces nouveautés qu'on pourrait arriver à rassembler pour ainsi dire les fragments du passé pour en faire un ensemble vivant et extrêmement fécond.

 

La première chose à dire est que cet équilibre n'est possible que dans une mystique de pure obéissance; on trouvera dans ce qui suit de clairs exemples de cette structure d'expérience incroyablement subtile : c'est la conscience que "mon expérience" n'est pas du tout la mienne mais celle du Christ; et en même temps mon expérience - qui est celle d'un pécheur - demeure infiniment distante de celle du Christ; et c'est justement le soupçon qu'il y ait un rapport avec le Christ qui peut devenir pour celui qui souffre le plus grand tourment et la plus grande honte.

 

En second lieu, il faut dire que la possibilité d'objectiver le vécu en le transmettant immédiatement à un ministre de l’Église (et donc aussi l'exigence d'une transparence absolue ou d'une "attitude de confession" parfaite) est la condition sine qua non de ce qui a été réalisé ici.

 

En troisième lieu, il faut remarquer que les visions sensibles d'un "fleuve de l'enfer", d'un "paysage d'enfer", etc., représentent la forme anthropologique (et aussi totalement christologique) de l'expérience de choses spirituelles. On peut facilement constater que le côté sensible de l'expérience n'est ici rien d'autre qu'une expression appropriée de la vérité en cause, qu'il ne faut l'en séparer à aucun moment, mais qu'il ne faut pas non plus se méprendre en y voyant une expression libre et purement "poétique" comme bien souvent chez Dante, d'une manière tout à fait légitime. L'aspect sensible des expériences faites est ici tout autant "donné" que le reste; c'est un matériau souple par lequel peuvent être expliqués les aspects les plus divers. Il s'agit de comprendre que ce qui est imagé est réellement image et que pourtant - parce qu'il s'agit de l'enfer - c'est toujours une image rayée.

 

On doit rappeler ici brièvement que la théorie - élaborée par Augustin et reprise sans critique jusqu'à Jean de la croix et jusqu'à aujourd'hui - des degrés ascendants de la vision corporelle à la vision imaginaire et, au sommet, à la vision purement spirituelle - est totalement contestable du point de vue biblique (cf. les visions prophétiques et apocalyptiques qui sont toutes sans exception accompagnées d'images) étant donné que finalement elle est contraire à la nature de l'homme et du Dieu incarné.

 

A part les premières années où, le plus souvent, c'est après coup que je mettais par écrit de mémoire ce qui avait été dit, tout ce qui suit est la reproduction exacte des sténogrammes que je prenais moi-même pendant les scènes et les dictées. Nulle part je n'ai complété, arrondi, omis. Le livre est chronique et document, c'est pourquoi il fallait prendre son parti de certaines longueurs et de certaines répétitions. Étant donné qu'en bien des états de souffrance ou en d'autres états Adrienne ne me connaît pas, elle me tutoie parfois; il n'y avait aucune raison de supprimer ce tutoiement.

 

Au sujet des différents états, aucune théorie détaillée ne doit être ici formulée; il serait tout simplement impossible de l'esquisser selon le modèle d'une psychologie naturelle. Pour la lecture, il suffit de dire ceci : la "patiente" appelle "trou" à peu près ce qu'on entend par l'expérience d'un abandon de Dieu imposé par lui. Adrienne est assez souvent dans le trou au cours de l'année et surtout pendant l'Avent et le carême; elle y est aussi très souvent quand elle s'est offerte à souffrir pour l'une ou l'autre cause.

 

Que la longueur des récits diminue après 1950, que même en certaines années elle soit très réduite ne provient pas de ce que les expériences en tant que telles seraient devenues moins intenses ou plus superficielles; il aurait été tout à fait possible de garder des récits de même étendue que durant les années quarante. Des circonstances extérieures en sont partiellement la cause : par exemple, en raison des visites qu’Adrienne recevait, il était parfois difficile de prendre des notes détaillées; il y eut aussi l'absence du chroniqueur et, en partie aussi, le fait qu'il était fort occupé par ses travaux personnels; de tout cela l'accompagnement des expériences de la Passion a souffert. La "patiente" s'en plaint discrètement, par exemple au début de l'année 1962. Comme en somme il s'agissait réellement d'une mission double, la défaillance partielle de l'une des deux devait être préjudiciable aussi à l'autre.

 

Pour conclure, il faut souligner très fort le fait que les descriptions qui suivent ne peuvent jamais être séparées d'un ensemble beaucoup plus vaste. Les œuvres d'Adrienne von Speyr, ses méditations bibliques et ses nombreux exposés sur différents thèmes de la théologie et de la spiritualité forment le socle solide sur lequel s'élève la statue ici présentée. Celui qui de celle-ci retournera aux œuvres précédentes trouvera partout exposée et présupposée, sous mode d'inclusion, la théologie de la rédemption qui est ici développée explicitement. Les thèmes principaux traités par Adrienne von Speyr forment un tout indissoluble d'éléments solidement imbriqués les uns dans les autres, dont toutes les parties renvoient les unes aux autres, se soutiennent et se portent mutuellement. Ces thèmes ne peuvent donc pas non plus être absents des "Passions", ils font ici leur apparition à tour de rôle et sont expliqués de manière neuve. Plus on se plongera dans l’œuvre entière, plus son unité deviendra évidente ».

 

*

 

(Extraits de NB 3)

 

1941

 

Samedi saint. Le vendredi après-midi, comme je l'avais supposé, les souffrances s'étaient terminées à peu près à trois heures juste. Je m'étais attendu à ce qu'ait lieu un grand soulagement; je ne pouvais rien m'imaginer de précis pour le samedi saint. Il arriva tout autre chose. Vers trois heures et demie, elle sent sortir d'elle-même une forte odeur de cadavre, insupportable. (Quand elle me le raconte plus tard, elle sent encore ses mains pour être sûre que cette odeur insupportable est maintenant partie). Elle monte dans sa chambre pour se laver. Cela ne sert à rien. Le savon non plus, ni non plus l'eau de Cologne, qui ne lui donne que des nausées. Puis elle reprend de l'eau pour chasser l'odeur de l'eau de Cologne. Elle comprend qu'elle ne viendra pas à bout de cette odeur avec ces moyens-là; l'odeur disparaît du reste vers cinq heures.

 

Commencent alors des visions de l'enfer. Ces visions correspondent seulement à un état général qui est justement un état dans l'enfer. C'est l'enfer qui manifestement est le mystère central du jour. Elle raconte qu'il n'y avait plus que deux choses. D'un côté un vide et un abandon immenses; aucune souffrance physique certes, mais aucune lueur de jour spirituel non plus. De l'autre côté, "l'enfer". Non pas comme si elle était elle-même en enfer en tant que damnée. Elle est dedans, réellement, mais en quelque sorte comme étrangère. Elle sent certes une sorte de "compassion douloureuse" pour cet état dans l'enfer et pour son horreur, mais non dans le sens d'une participation intérieure à cet état.

 

A-t-elle vu des personnes ou des âmes? Non. Elle ne sait pas si quelqu'un se trouve dans cet état. Peut-être que oui, peut-être aussi que non. Il se peut que tout cela ne soit que le dépôt du monde, les péchés; ils sont si lourds qu'ils ont descendu tout à fait au fond, tandis que les âmes qui les commirent sont peut-être tout à fait ailleurs. L'essentiel de cet état, c'est son immensité, et avec cela son caractère désespéré. Dans la Passion, on a eu le droit de souffrir. On a participé à une souffrance énorme même si on ne comprenait plus que c'était une participation et qu'elle était utile. Ici par contre, d'emblée il n'y a aucune chance d'assumer quelque chose. C'est pour quoi elle reste indifférente. Elle n’a pas accès, elle n’a pas de concept pour cette démesure qui s'étend devant elle, elle ne peut la saisir. L'enfer, dit-elle, c'est justement qu'on ne peut plus participer, à rien.

 

Voit-elle quelque chose? Oui, certes. C'est comme un fleuve de boue, énorme, qui coule très lentement, une masse d'un brun foncé. Elle a le sentiment de patauger dans la boue et de presque s'y noyer; la boue lui vient jusqu'à la bouche. C'est écœurant. Elle a une horreur naturelle des vers. Elle peut s'imaginer que le tout n'est composé que de vers. Pour quelqu'un d'autre, qui éprouverait un dégoût particulier pour une autre bête, ce serait sans doute différent; pour lui, ce serait des souris ou des serpents ou autre chose. Et si on essayait de tuer l'un de ces vers, de l'écraser, six autres pousseraient à sa place. Le tout s'étend à perte de vue et est totalement sans espoir. Il n'y a pas de flammes; du moins elle n'en a pas vues.

 

Ce samedi, il lui est impossible de prier. Mais elle a maintenant le sentiment qu'elle pourra peut-être un jour prier à nouveau. Elle ne sent encore aucune consolation. Mais elle n'a plus de souffrance proprement dite non plus. Les visions qu'elle décrit ne sont pas au fond des visions, mais plutôt des interprétations d'un état. Surtout une solitude effroyable. Séparation de tous les humains. Le samedi matin, elle peut à peine parler avec les gens, il y a une distance infinie entre elle et son prochain le plus proche. Et pourtant avec cela comme jamais encore, le besoin brûlant de s'épancher, de s'exprimer, de tout raconter. Elle ne l'a jamais eu auparavant et elle le perdra tout de suite à nouveau. C'est lié au fait qu'elle ne voit autour d'elle qu'indifférence, rien qui soit en rapport avec elle.

 

D'habitude quand elle conduit sa voiture ou qu’elle marche dans la rue, il y a toujours en elle un "tressaillement" quand elle rencontre des gens. Car elle les aime tous; elle voudrait donner à chacun quelque chose de bon, caresser les enfants, adresser la parole aux vieilles personnes et leur dire quelque chose de gentil. Aujourd'hui totale indifférence à l'égard de tous. Les gens devant son auto lui semblent n'être que des obstacles à la circulation, elle doit se donner de la peine pour ne pas en écraser quelques-uns par mégarde. Tout est loin. Elle est comme sans âme, comme "déplacée". Elle ne peut pas non plus prier. Elle peut dire des mots, elle le fait aussi, mais ces mots n'ont pas de sens intérieur.

 

Elle ne pourrait pas non plus se confesser aujourd'hui. Nous avions convenu qu'elle se confesserait une fois encore avant Pâques. Aujourd'hui cela ne va pas. Aujourd'hui elle est étrangère non seulement aux péchés des autres, mais aussi aux siens. Il aurait pu sembler, dit-elle, que le vendredi aurait signifié une totale purification des péchés si bien qu'il n'aurait plus été nécessaire de se confesser maintenant, mais il n'en est pas ainsi. Seulement son état de péché lui est aujourd'hui aussi indifférent que tout le reste. Cela ressemble à un blasphème, mais telle n'est pas son intention, et de fait ce n'est pas non plus un blasphème. Elle a l'impression d'être derrière une pierre et comme "scellée". Le samedi saint appartient encore réellement à la passion; on semble le sous-estimer dans l’Église catholique.

 

Le fait d'être totalement séparée des péchés - des siens et de ceux des autres - devient toujours plus pour elle le mystère central de ce jour. Le péché se trouve devant soi comme un rocher, on est impuissant à le remuer ou à le percer. Elle fait très fort l'expérience de cette indifférence bien qu'elle en soit comme perplexe et qu'elle n'ait pas d'explication pour ce qu'elle éprouve. Si on pouvait seulement saisir le péché par un bout quelconque, se plaint-elle, si l'on pouvait en être solidaire quelque part! Mais ici on ne peut plus "aider à porter". Quand on voit les choses dans cet état, dit-elle, il semble que ce soit une espèce de bonheur d'avoir soi-même des péchés; cette affirmation lui semble totalement paradoxale, c'est peut-être une fausse manière de vouloir être solidaire avec les autres. Peut-être aussi que la solitude est un élément essentiel de l'enfer. Car c'est justement parce qu'on est solitaire et qu'on se trouve seul devant le "rocher" du péché qu'on est si impuissant à remuer la moindre chose. Dans la communion des pécheurs par contre on peut quand même ramasser et remuer quelque chose de ce genre.

 

Elle s'étonne de toute la semaine de la passion, de tous les événements qui s'y sont passés. Le catholicisme est quand même comme un roman de farwest. Le samedi midi, je dois partir en voyage, je l'encourage encore à tenir jusqu'au dimanche matin. Elle me dit plus tard que ce départ, justement ce jour-là, lui avait été particulièrement pénible parce qu'elle s'était retrouvée dans une totale solitude, une solitude qui au fond n'avait en soi plus rien d'humain. Aujourd'hui tout est irréel, comme "théorique seulement".

 

Elle ne voudrait pas mourir aujourd'hui. Parce que ce ne serait pas une "mort consentie", mais seulement un départ dans l'indifférence; une mort qui, comme elle dit, ne lui appartiendrait pas.

 

A cause de l'importance de la chose, je lui demandai plusieurs fois de me faire par écrit un récit du samedi saint. Elle mit longtemps à s'y mettre: ce qu'elle avait vécu était encore trop proche. Le 11.5.1941, alors que j'étais encore absent, elle m'envoya finalement la lettre suivante : Mon cher ami. Jusqu'à il y a quelques mois je connaissais mes propres péchés et ceux des autres comme deux concepts tout à fait différents. C'est-à-dire que les péchés des autres étaient d'un côté, bien délimités; je les voyais, j'entendais parler d'eux, ils étaient petits ou grands, plus ou moins laids; ils ne me concernaient que lorsque - pour une raison ou pour une autre, la plupart du temps en raison de ma profession - je pouvais empêcher qu'ils soient commis ou lorsque je pouvais en atténuer les conséquences; maintes fois je dus me faire expliquer leurs causes pour qu'ils me deviennent intelligibles en quelque sorte; ils ne me touchaient moi-même que par le sentiment humain général qui unit les humains les uns aux autres, un sentiment qui n'entraîne pas d'autre obligation et qui a peut-être en soi quelque chose de presque conventionnel; au fond les péchés des autres ne m'occupaient que dans des cas très concrets dans lesquels il m'était possible d'intervenir pratiquement en quelque sorte.

 

Et puis il y avait encore mes propres péchés; j'aurais aimé faire toujours davantage pour les éviter; mais avec la "bonne volonté" que vous connaissez à satiété, ce n'était simplement pas fait; je le savais bien, j'aspirais à mieux faire, j'aurais bien pu m'imaginer théoriquement qu'en réduisant successivement chacune de mes fautes et chacun de mes péchés un résultat finalement aurait été atteint; j'aurais pu réduire ça et là comme on fait une réparation si on regarde seulement les endroits déchirés et qu'on améliore sans tenir compte de l'état défectueux de toute la pièce, sans se rendre compte qu'une rénovation complète est nécessaire.

 

Mes propres possibilités de péché, je les voyais à l'intérieur d'un cadre donné; je pensais que par la naissance, par un héritage de "convenances", par l'éducation, par la réflexion et finalement par l'expérience, je n'étais sans doute guère en mesure de faire sauter ce cadre. Au cours de mes années de jeunesse et d'études surtout, il y avait sans doute eu de temps à autre d'épiques combats avec moi-même; de temps à autre j'avais trouvé de l'aide dans l'une ou l'autre "prolongation de délai" : je ne ferai plus ceci ou cela jusqu'à lundi prochain ou jusqu'à la fin du semestre; et je trouvais justement alors dans le temps la force de résister; ou bien je me le promettais à moi-même - c'est-à-dire au fond convenable de moi-même - ou à Dieu. Au total, j'étais quand même assez convaincue de mon manque de possibilités et ce manque que j'imaginais me procurait une certaine paix avec moi-même.

 

En recevant votre enseignement s'ouvrirent pour moi de tout autres perspectives; je vis soudain - et cette vue était tout autre qu'édifiante - qu'il y avait présents en moi une disposition et parfois aussi un désir pour tout péché; si cela n'avait tenu qu'à moi, j'aurais commis de sang-froid les choses les plus incroyables; cela mettait toutes choses dans une lumière entièrement différente; bien des choses qui jusqu'alors étaient restées dans un demi-jour ou dans l'obscurité reçurent des contours monstrueux : mes propres possibilités de péché étaient justement illimitées et elles le sont encore aujourd'hui. Cette découverte aurait été presque insupportable à cause de mon manque d'humilité si Dieu ne m'avait donné presque en même temps une grande mesure de sa grâce, une mesure si grande et si évidente que je sais maintenant, pour en avoir fait l'expérience, que ce n'est que par sa grâce et réellement par elle seule que j'ai été gardée d'un grand malheur; il ne tient pas du tout à moi-même que je n'aie pas fait ceci ou cela; c'est presque à la même heure sans doute que j'ai découvert cela et que j'ai eu conscience de ce qu'était au fond la grâce.

 

Cela dura un certain temps, puis mes péchés personnels perdirent peut-être en importance propre, c'est-à-dire que leur centre de gravité fut déplacé; ils prirent du poids davantage du fait leur participation au péché général des hommes; il ne s'agissait plus tellement de savoir ce qui avait été commis réellement et effectivement par moi-même, mes péchés étaient justement une part des fautes de tous et la masse des péchés de tous, que je pouvais en quelque sorte me représenter, était constituée aussi des miens; la part qui m'en revient personnellement joue un rôle de plus en plus faible en comparaison du fait de ma participation en tant que telle. Mon péché principal consiste peut-être dans cette participation active au total; en soi et pour soi, ceci serait à nouveau difficilement surmontable - en tant que connaissance horrible - s'il n'en résultait pas la permission de collaborer à porter le péché de tous, et ceci aussi comme don de la grâce. C'est-à-dire qu'il m'est permis, à ma guise - autrement dit à la mesure de mes forces -, d'aider à enlever le péché parce que justement je participe à sa somme totale dans une mesure qu'on ne peut pas calculer. Il ne s'agit pas de savoir combien j'ai moi-même à racheter - et c'est sans doute ce qu'il y a de plus merveilleux dans ce calcul qu'on ne peut réaliser en aucune manière -, mais il m'est permis d'offrir tout ce qui est en quelque sorte à ma disposition pour aider à porter; à l'occasion cela peut sans doute être utilisé à une intention particulière, mais en général l'usage précis qui en est fait me demeure inconnu. Quelque part il y a simplement quelque chose qui est enlevé.

 

Je vous ai décrit ces choses avec tant de précision pour vous faire mieux comprendre ce qui s'est passé le samedi saint. Le plus effrayant était sans doute la rupture du contact entre moi et les humains; il n'était donc plus question de collaborer à porter ou à aider d'une manière sentie, encore moins voulue. Les péchés que je voyais et éprouvais n'avaient plus aucune forme, ils n'étaient pas non plus compréhensibles humainement; il n'y avait aucun rapport de quelque sorte que ce soit entre eux et moi; ils me dépassaient malgré mes dispositions pécheresses; ils n'avaient plus rien en commun avec mes sentiments, avec mon âme, avec mon cœur. Ils étaient si énormes et si amorphes qu'ils étaient insaisissables; on n'aurait pas su par où les prendre; de toute façon il aurait été impossible de les saisir, cela ne serait même pas venu à l'esprit de personne, car le tout était repoussant; de toute façon il était hors de question de s'en approcher. Je dois sans doute encore dire que ce jour-là l'amour m'avait été retiré d'une manière générale; je n'étais plus que réflexe et raison; mais maintenant encore que l'amour m'a été rendu, je ne vois pas comment il aurait été possible de les saisir ou comment il serait possible de le faire. Car pour commencer un travail quelconque on doit quand même avoir un point de contact sinon déjà un plan tout prêt; je ne peux pas lire un texte en arabe si je ne connais pas chacune des lettres, si je n'ai jamais entendu parler arabe, si je ne sais rien d'autre de la langue arabe si ce n'est qu'elle existe, je manque de clef à tout point de vue pour me permettre un quelconque accès. Il en était exactement ainsi là-bas, il n'y avait là que du négatif; le caractère repoussant de ce que je voyais, en décourageant toute volonté de s'approcher, augmentait encore si possible la distance. Et puis encore l'absence de toute aide; j'étais comme "déplacée"; non seulement toute seule, mais bel et bien délaissée; ce n'était pas être seule par hasard ou d'une manière voulue par moi; c'était la plus grande intensification possible de la solitude, c'était "être abandonnée"; la différence entre ces deux concepts est devenu claire pour moi pour la première fois; mais il me fut montré encore plus clairement que je ne suis pas en mesure d'aider si on ne m'aide pas moi-même; pour apprendre cela il était peut-être nécessaire que je suive ce chemin. Comme mon intelligence était encore intacte, je compris que le fait de n'avoir plus part au péché des autres - et par là le fait qu’il m’était impossible d'aider à porter - signifiait sans doute ce qu'il y avait de plus effroyable dans cette existence-là. Et quand vous me disiez le même jour dans la matinée que c'était justement une expérience de samedi saint, que cela trouverait sa fin, je vous croyais parce qu'il y a aussi une foi d'expérience, et comme vous ne m'aviez jamais dit quelque chose de faux, ceci non plus ne serait pas faux; mais, pour mon compte, je n'aurais pas attendu de fin, je ne l'aurais même pas désirée parce que tout désir était éteint, à part peut-être un seul, celui de la participation, plus encore peut-être celui de la description; j'aurais eu besoin de quelqu'un que j'aurais tenu constamment au courant, à qui j'aurais peut-être montré moins la vision elle-même que mes relations à elle, une vision qui fut à peu près la même pendant les trente-six heures que dura le "déplacement". Vous-même, qui êtes le seul avec qui j'aurais pu parler, vous n'étiez plus là quand de plus en plus le besoin de communiquer s'empara de moi et me tortura parce que je voyais très bien - parce que la raison m'était restée et que j'étais en quelque sorte objectivée et objectivante - que cela aurait été pure folie de parler à n'importe qui de mon état et du lieu où je me trouvais. La conversation avec quelqu'un d'autre que vous n'aurait été qu'occupation et non soulagement; cela m'aurait peut-être apporté un certain apaisement parce que souvent ce n'est que dans la conversation que me viennent les justes formules et que ce qui est vécu n'est parfois objectivé qu'en étant formulé et, durant ces journées, il était requis - et cela fut aussi en partie atteint - que tout soit saisi comme se trouvant hors de moi et sans relations à mon moi subjectif. (Excusez, s'il vous plaît, l'écriture qui devient toujours plus mauvaise; j'écris au lit sans appui suffisant).

 

Les gens (des patients ou des personnes troublées), je les voyais sans doute; les plus divers; ils venaient avec leurs requêtes comme d'habitude, mais ils ne me concernaient pas; et quand je les rencontrais, que je leur répondais, que je pensais aux solutions possibles et que je leur donnais des conseils - qui étaient même reçus avec reconnaissance -, cela se faisait par habitude et non par amour; et après coup c'est sans doute un peu accablant de constater que des faits basés sur l'expérience débités à toute vitesse peuvent suffire à leur montrer un chemin. Si maintenant je revoyais les mêmes personnes, je pourrais à nouveau les aimer comme auparavant, je pourrais à nouveau faire miennes leurs affaires, je pourrais retrouver accès auprès d'eux tandis que je ne trouvais aucun contact avec ce fleuve de péchés ni non plus aucune possibilité d'intervenir et de les enlever ; d'où j'en concluais qu'il n'y avait là de fait aucune solution, pour moi du moins; je ne peux rien enlever, rien soulager de ce que j'ai vu; cela n'a d'ailleurs rien non plus qui ressemble à de l'humain et ménagerait un accès. Ce n'est que du péché, sans la grâce, pire encore : sans regret. Et ce n'est que maintenant seulement - c'est-à-dire après que le samedi saint a été racheté par la semaine de Pâques et sa joie - que me saisit une véritable horreur quand je pense à ce que j'ai vécu, parce qu' une condition fondamentale pour cette horreur se trouve quand même dans l'amour.

 

Lettre d’Adrienne au P. Balthasar. Le 20.V.41. Physiquement, le samedi saint je ne ressentis pour ainsi dire rien. Je ne sais plus très bien si mes douleurs habituelles étaient là ou non, je l'ai oublié. Les souffrances supplémentaires en tout cas faisaient totalement défaut. Je ressentais seulement une très grande lassitude, peut-être comme une conséquence de ce qui avait été vécu le vendredi, peut-être aussi comme un phénomène concomitant habituel de mon état moral.

 

De ce que j'ai vu je voudrais encore dire quelque chose parce que cela accompagnait constamment ce qui était vécu. La vision elle-même consistait en un fleuve qui coulait lentement et sans arrêt devant moi, de la droite vers la gauche; ce fleuve était interminable. Le fleuve se composait d'une masse visqueuse et sombre avec des reflets d'un ocre sale. Étant donné que sa consistance ne laissait pas expliquer son fort courant, je pressentais qu'il pouvait à tout instant tout inonder; mais il ne le fit pas. Cette possibilité menaçante, et peut-être tout autant le fait qu'elle n'ait pas été utilisée, lui donnait quelque chose d'inquiétant, de monstrueux, qui était encore souligné par l'absence de tout dessin rappelant quelque chose de connu. Sa partie superficielle elle-même n'était ni lisse ni agitée de rythme, elle ne donnait aucun signe de vagues ou de tourbillons; les reflets bruns étaient bien là, mais ils n'avaient pas de contours, on ne pouvait pas les suivre des yeux, ils étaient englobés dans l'amorphe. Je vis le tout d'innombrables fois sans que je puisse affirmer que ce fût la même pièce ou une autre ou une suite, et cette impossibilité de reconnaître quelque chose donnait peut-être à entendre en partie le sens de la vision et lui donnait en même temps son caractère anonyme et infini. Je sais seulement, sans pouvoir non plus le moins du monde l'expliquer, que c'était des péchés, et des péchés mis en quelque sorte au rebut justement, sans possesseurs, c'est-à-dire des péchés sans supports, qui passaient devant moi, et c'est sans doute ce manque de supports, de contours, qui les faisaient paraître si épouvantables; il leur manquait les relations actuelles à l'homme, comme aussi en un certain sens leurs relations anciennes, mais tout autant leurs relations à une forme de péché particulière, ce qui veut sans doute dire la différenciation. Ils n'étaient pas plus ou moins mauvais, ils n'étaient pas explicables ou du moins ils n'étaient pas compréhensibles par certaines circonstances ou certaines données. On ne pouvait pas non plus leur donner un nom qui aurait pu les qualifier en quelque sorte et les aurait pour ainsi dire catalogués; ils étaient absolus, selon leur nature parfaits comme péchés.

 

Vous savez que j'aime prier. Le samedi saint, je ne pouvais pas prier; il me semblait qu'il n'y avait là aucun accès à Dieu. Quand alors je vous demandais de prier, j'espérais qu'un chemin me serait par là peut-être ouvert ou montré, mais il ne se produisit rien; je restai seule et inexaucée. Seule, je l'étais d'ailleurs déjà depuis la nuit du vendredi saint, mais cette première fois où je fus seule était déjà différente, c'est jusqu'à un certain point la solitude qui m'est restée, qui est tour à tour magnifique et atroce, mais qui cependant n'a rien de commun avec celle du samedi saint, car elle signifie en général quand même une présence; c'est ce qu'il y a de grand en elle. Et cette solitude devint, d'un point de vue humain, presque insupportablement pesante; elle fut cependant sensiblement adoucie par le fait que vous connaissiez son existence et non seulement que vous la compreniez et que vous la ressentiez, mais aussi que vous y participiez. Une fois de plus je vous en remercie (26-37).

 

1942

 

Le samedi saint, Adrienne n'est pas seulement fatiguée, elle est comme morte. La nuit fut une pure absence d'espérance. On n'a plus en soi la moindre racine qui pourrait pousser. Je ne peux me rattacher à rien pour lui inspirer courage et espérance. C'est un vide béant. Elle ne peut pas dire qu'elle désespère, ce serait beaucoup trop positif. Elle ne peut pas dire qu'elle doute de sa profession quand elle dit que tout est rien. Mais... "D'ailleurs il n'y a pas de mais". Aujourd'hui elle ne pourrait diriger personne vers le christianisme avec une bonne conscience s'il devait arriver là où elle se trouve. Quand elle parle avec des gens, c'est comme une habitude d'autrefois, un mécanisme.

 

Elle n'a plus guère de douleurs. Encore un léger mal de tête seulement. Mais la souffrance d'hier était presque une consolation comparée au vide d'aujourd'hui. Elle n'a plus rien à porter. Au bord du fleuve, elle voit le Seigneur, raide et immobile. Tout n'est que "comme si". Elle lit aujourd'hui un livre parce qu'elle se souvient qu'autrefois on a fait quelque chose comme ça. Elle parle avec des gens : cela lui rappelle que dans l'autre vie c'était correct et convenable. Elle est contente que je vienne parce que dans l'autre vie elle aurait été contente. Elle ne dit pas : samedi saint, mais : la vie du samedi saint. Car cela lui semble être un état intemporel. Elle ne peut pas se réjouir pour demain. Elle est comme une poupée, ou mieux comme un catatonique qui prend toutes les positions qu'un autre lui donne.

 

Hier soir, elle était tout à fait vide. Ce matin, elle était indiciblement triste et remplie d'horreur pour le péché. Ce soir par contre, elle n'a ni désir ni aucun autre mouvement de l'âme, mais elle a un désir infini pour après. Elle voudrait se retourner, car elle sent derrière elle couler la source de la grâce. Mais tout mouvement est coupé à la racine et rendu impossible. Elle demande de la compassion, elle demande toujours aussi si je comprends. Elle semble croire que je ne saisis rien du tout à son état. Elle-même ne comprend pas ce qu'il signifie. Mais, moi aussi, je ne vois toujours qu'un sens partiel et je ne peux pas réunir les différents aspects. Souvent elle demande : "Pourquoi donc dois-je être en ce lieu de damnation? Je ne suis quand même pas damnée". Elle sait qu'elle n'est pas là à cause de ses péchés.

 

Elle peut maintenant voir et embrasser d'un coup d’œil sa vie d'autrefois, l'année et demie qui s'est écoulée depuis sa conversion. Ce temps lui paraît comme quelque chose de très propre. Elle peut le dire parce que, aujourd'hui, elle lui est totalement étrangère. Cela ne lui appartient pas du tout. Elle se compare à une vieille femme qui ne croit plus à la vie, qui pense qu'elle n'a jamais été jeune; et tout d'un coup, comme par inadvertance, elle ouvre une vieille boîte et apparaît une magnifique robe de bal blanche. Et en même temps le souvenir des joies de sa jeunesse. C'est ainsi qu'Adrienne se souvient maintenant de son amour pour Dieu et de son don d'elle-même. Je lui demande si elle doute de l'existence de Dieu. Non. Mais on ne peut pas dire non plus qu'elle croit en Dieu. Ni non plus cependant qu'elle flotte entre la foi et le doute. Tout simplement ça n'entre pas en ligne de compte. Tout est suspendu.

 

Elle est terriblement seule. Elle sait aussi que je ne peux rien y faire. Je l'assure que je voudrais bien l'aider. Elle : "Soyez honnête. Vous ne voulez pas. Vouloir est un devoir. Vous pouvez vouloir comme un homme correct ou un ami, avec des mouvements de l'âme, mais non avec le plus intime de votre personne. Là, je vous suis indifférente".

 

Samedi soir. Le fleuve n'est plus là, mais la solitude est restée. Adrienne peut prier, mais une prière totalement éteinte et sans joie. Offrir aussi. Elle le fait pour deux personnes dont elle dit que, durant les jours de souffrances, elle a trop peu pensé à elles. Aussitôt le mal de tête la saisit à nouveau, cette fois de l'extérieur seulement, sans la pression de l'intérieur. Elle va à l'église Sainte-Claire. Elle ne peut pas entrer. Elle reste dehors dans sa voiture et elle prie un peu. Elle veut faire quelque chose pour moi : elle s'offre pour tout ce que je fais de travers ou mal, et pour toutes les lacunes de mon travail. Elle veut boucher ce trou. Elle affirme que cela a été accepté (48-50).

 

1943

 

Vendredi saint au soir. Commença alors tout d'un coup quelque chose de nouveau : elle fut saisie de vertige et elle commença à sombrer, à tomber dans un abîme. Elle avait le sentiment de tomber sans fin et toujours plus loin, toujours plus vite. Elle me demanda de ne pas la quitter. "Je ne sais pas où je suis! Je suis assise ici avec toi et je parle, et en même temps les plus grandes parties de mon moi sont tout à fait ailleurs. Une partie doit veiller auprès du cadavre du Seigneur. L'autre s'enfonce et s'enfonce toujours plus profondément". Puis elle parla longuement du devoir de veiller auprès des cadavres. Cela doit se faire, dit-elle; maintenant je le sais très bien. Tout d'un coup elle s'arrêta : "Entends-tu les chuchotements?" Je lui demandai ce que c'était. Elle écouta longuement, puis elle dit effrayée : "Nous passons trop vite, c'est pourquoi on ne peut pas comprendre. Mais ce sont des choses horribles : blasphèmes et railleries. Puis elle leva tout d'un coup la main et regarda, tendue et effrayée. Elle chuchota : "Tu vois?" Comme je lui disais non comme toujours, elle dit très doucement : "Tout brûle". Elle se tut un long moment et elle fut de nouveau très effrayée. Elle regarda tout autour d'elle et se gratta le bras gauche. Puis elle chuchota : "Ce sont les apostats". Je lui demandai des explications avec ma voix habituelle. Elle fit signe que non. "Parle à voix basse. Maintenant je vois les visages. Ce sont tous ceux qui sont restés sourds à l'appel. L'appel au sacerdoce ou à l'état religieux, ou au baptême, ou à l’Église, ou à n'importe quelle manière de suivre le Christ. Je ne sais pas où ils sont, en tout cas pas tout à fait au fond avec les pécheurs les plus grossiers. Je ne suis pas encore aussi bas et on ne peut pas les aider. Ils attendent de l'aide". Je lui posai une fois encore une question à voix haute. Elle fit signe que non, comme effrayée. "Doucement, doucement"; et elle expliqua : "Tu sais, c'est pénible pour eux qu'on les voie. Ils ont honte quand quelqu'un passe par là qui n'en est pas. C'est pour cela que nous ne devons pas faire de bruit maintenant". Je lui demandai si c'était le purgatoire. "Je ne sais pas, dit-elle. Autrefois, quand j'ai vu le purgatoire, c'était tout différent. Ceux qui sont là ne sont que des apostats. Je ne vois pas d'autres péchés. Peut-être étaient-ils dans la vie des bourgeois tout à fait convenables et, du dehors, on n'a rien remarqué. Mais quelque part à l'intérieur, ils ont dit non à un appel de Dieu. Sais-tu ce qu'est ce lieu?" Je lui lus alors 1 Pi 4,6 : "Pour cela, l’Évangile fut annoncé aux morts". Elle demanda: "Que sait-on de la descente du Christ aux enfers? Comment cela s'est-il fait?" Je dis qu'on n'en savait presque rien. Son bras gauche lui faisait mal, il brûlait. Elle dit que c'était justement le bras des hérétiques. Pendant ce temps, elle avait un très fort mal de tête; non plus la couronne d'épines, mais toute la tête sans précision. Et elle pensait que ce mal de tête était sans doute utilisé pour ceux-là. Au bout d'un quart d'heure, elle dit tout d'un coup à haute voix : "Ah! Maintenant, c'est fini. Nous sommes maintenant passés". Recommença alors la descente vertigineuse. Elle ne cessait de me demander de ne pas la quitter. Elle me demanda si Lui était encore là. Elle ne voit rien de lui et ne le sent pas. Puis elle arriva "au fond" : là il y avait à nouveau le fleuve des péchés. A nouveau l'horreur absolue et froide. Elle-même est dedans, elle ne ressent pas personnellement de l'angoisse, mais elle est marquée par l'horreur autour d'elle.

 

Le fleuve est fait des péchés, et plus précisément de tout ce qui est écœurant, de tout ce qui est mesquin, de tout ce qui est répugnant. Non pas de "grands" péchés maintenant, mais surtout des calculs et des pactes avec Dieu (jusqu'où peut-on aller, ou doit-on aller?). Et la foule est si immense qu'elle paraît interminable. Et pourtant sans cesse un nouveau péché qui passe, une nouvelle sorte de péché. Les péchés sont comme des blocs au milieu de masses qui s'écoulent, poisseuses et visqueuses.

 

"La nuit dernière, j'avais constamment le sentiment d'une exigence démesurée. Comme une dactylo qui est capable de taper cent pages en travaillant de toutes ses forces et voilà qu'on lui en demande maintenant cent-cinquante catégoriquement et sans autre indication. C'était auparavant un exigence démesurée de souffrance. Maintenant, auprès du fleuve, c'est comme une exigence démesurée de connaissance. On ne doit pas seulement voir le péché, mais tous les péchés. Il y a des gens qui vont au bordel pour voir ce qu'il y a là. C'est un peu ce qui se passe maintenant". Je lui dis qu'on doit connaître les péchés si on veut aider les hommes dans le sens de Dieu. Elle demande : "Quand apprenez-vous au fond à connaître les péchés? Au noviciat?" Je lui dis que chez nous ce n'est jamais traité comme un thème particulier. Elle pensa très sérieusement : "Mais vous devez quand même connaître le péché. Sinon, comment pouvez-vous être prêtre?"

 

Elle me demanda de prier avec elle étant donné que maintenant elle pouvait se tenir à ma prière. Pour elle-même, toute prière lui est retirée, tout amour et toute espérance. Je lui demandai si elle croyait encore. Elle hésita à répondre : ce n'est pas demandé maintenant. Il n'en est pas question maintenant.

 

Nuit du vendredi au samedi. La plupart du temps dans l'angoisse. Le fleuve, avec des coupures, où elle voit comme à travers des fenêtres les hommes à qui appartiennent les péchés. A un moment donné, ce furent les suicidés, parmi lesquels des prêtres aussi, du moins des prêtres d'autrefois. Le suicide comme manque absolu d'amour et de confiance : désespérer de Dieu. Des gens qui pensaient que l'exigence de Dieu était trop haute. Qui estimaient que cela irait mieux si on se faisait un cadre de vie plus petit, et qui devenaient de plus en plus renfermés jusqu'à ce qu'un jour ils se suppriment. - Toute possibilité d'aider est exclue. Est-ce que ces personnes sont perdues pour l'éternité? Est-ce qu'elles sont là où se trouvent leurs péchés? Adrienne n'en sait rien. Les péchés eux-mêmes sont anonymes et dépourvus de forme.

 

Comme toujours le samedi saint, elle était sans force personnelle. On voudrait bien aider quand on passe dans cette région, mais seulement par un reste de convenance humaine ou d'éducation, non par amour chrétien, comme par une sorte d'activisme inné. Et celui-ci est quand même tout à fait dénué de sens. C'est comme si on passait dans une rue où gisent dix mille blessés : on devrait commencer à les panser. Mais cela ne sert à rien. On pourrait en panser deux ou trois, mais on ne peut pas non plus les sauver, on ne peut pas non plus les charger sur soi et les porter, car aucun homme ne peut réellement porter un autre homme d'une manière purement humaine. Et l'amour lui est maintenant retiré.

 

Samedi soir. Adrienne est dans un état curieux : aucune espèce d'espérance encore, mais la prévision d'une possibilité qu'il puisse y avoir un jour à nouveau une espérance. Et même chose pour l'amour. Le fleuve de l'enfer s'est comme éloigné, il ne coule plus sans fin tout près, mais pour ainsi dire en bas : c'est comme si Adrienne s'en éloignait vers le haut. Dans cet état, elle parla longuement et elle dit une foule de choses surprenantes sur l'état du Christ le samedi saint. Comme j'étais fatigué et que je pensais oublier beaucoup de ce qu'elle disait, je lui demandai de me mettre tout cela un jour par écrit. Nous notâmes quelques mots-clefs et plus tard elle en écrivit l'essentiel (Ci-dessous).

 

Il s'agissait surtout de la question de savoir pourquoi le Christ devait aller en enfer avant de ressusciter. D'une part, c'est le plus court chemin vers le Père (l'objectivation de la passion comme fait de "redevenir Dieu"); d'autre part, il s'agissait pour lui de voir le résultat de la passion : l'enfer comme résidu des péchés.

 

Je demandai à Adrienne pourquoi elle-même devait ainsi voir l'enfer alors qu'elle était là si étrangère et si indifférente. Elle dit : "On ne peut reconnaître le péché que s'il n'a plus d'attrait pour nous; si on avait encore une réaction vivante, il nous tenterait et nous captiverait". Je la quittai dans une sorte d'espérance commençante. Plus tard dans la nuit, une fois encore elle dut aller tout à fait dans le fleuve. Elle vit une fois encore les âmes qui brûlaient. Mais celles-ci étaient maintenant transformées : tout avait un sens, il y avait une aspiration vers le haut, c'est-à-dire un sens d'espérance. Adrienne comprit à ce moment-là le sens de l'espérance comme préparation à la rédemption. Ce n'est que là où il y a espérance que Pâques peut se produire. Cela peut être un espoir humain, et quand celui-ci est à son terme, pure espérance en Dieu (59-63).

 

Notes d’Adrienne sur le samedi saint 1943 :

 

Le Christ doit passer par l'enfer pour retourner au Père; car c'est en voyant ce qu'il a obtenu, qu'il doit pouvoir voir l'ampleur de ce qu'il a accompli; ce qu'il a obtenu est séparé, c'est le péché sans ceux qui lui appartiennent; une fois pour toutes il a opéré la séparation entre le péché et le pécheur; et dans l'enfer il rencontre d'abord le péché nu, le péché qui n'est plus associé à une personne.

 

Tant qu'il était sur le chemin de la croix et n'était que livré, sans doute restait-il le Fils pour le Père, comme toujours; mais pour lui, le Père était devenu un étranger afin que la mesure de l'abandon soit totale; pour lui-même, il était devenu d'une certaine manière un homme pur et simple. Un retour était donc nécessaire, mais il ne pouvait être obtenu que si le Fils voyait dans sa totalité ce qui le séparait de l'homme : le péché. C'est en voyant la totalité du péché que sa glorification aussi fut rendue parfaite.

 

Sur la croix, le Christ restait comme éclaté. Le commencement et la fin restaient dans la Trinité, mais le présent était séparé, séparé parce qu'il assumait la passion, séparé par le poids de nos péchés sur ses épaules; et ce poids, il devait le revoir dans l'enfer comme poids séparé, horrible et menaçant dans son déploiement, mais privé de toute possibilité de déploiement parce que justement il était détaché de l'homme.

 

La grâce est toujours une fonction de l'unité du Père avec le Fils; étant donné que durant le passage à travers l'enfer, il n'y a plus de solidarité, le Fils n'est plus accompagné non plus par sa grâce propre; il ne la reçoit pas, il ne la rayonne pas. Les péchés amassés en enfer ne sont ni effacés ni transformés par la grâce; ils sont donc privés de leur ultime possibilité de conversion, ils restent finalement tout à fait désolés.

 

Pour nous - en dehors de la passion -, à la vue du Fils sur la croix, malgré tout ce qu'elle a d'horrible, il reste une espérance, annonciatrice de la grâce en quelque sorte. Mais quand nous regardons son passage à travers l'enfer, l'ultime liaison avec l'espérance ou la foi ou l'amour est effacée de sorte que le tourment devient également objectif somme toute; très profondément, il n'est plus subi; ce n'est qu'en détruisant qu'il agit, mais sans trouver d'accueil.

 

C'est par la passion, finalement aussi par la descente en enfer, que nos relations avec le Christ connaissent leur plus grande transformation, car c'est à partir de ce moment-là - étant donné qu'il vient de nous racheter - que nous avons droit à sa grâce; nous pouvons prier avec la certitude de l'obtenir. Elle ne dépend plus de lui seulement; il ne la distribue plus seulement en quelque sorte à son gré ou par hasard; il la donne sans mesure à tous ceux qui désirent la posséder et qui la demandent avec foi. La grâce est devenue désormais accessible à chacun.

 

La réalisation de ce qui est à atteindre par la nouvelle grâce se déroule dans le cadre de la loi chrétienne de la foi, de l'amour et de l'espérance; l'exaucement n'a plus besoin d'avoir des conséquences visibles, mais les conséquences sont infaillibles; depuis lors, chaque prière a son écho dans la mesure où c'est une vraie prière, c'est-à-dire une prière qui se met, dans la grâce, à la disposition de Dieu et ne désire de la grâce que ce qui est de son ressort (65-67).

 

1944

 

Vendredi après-midi. J'arrive chez Adrienne vers trois heures; elle est assise à une table et elle me regarde, éperdue; elle n'a presque plus de force, elle est trop fatiguée pour penser. Dans la demi-heure qui suit, elle devient toujours plus faible, elle sombre finalement dans une syncope ressemblant à la mort, elle sent s'ouvrir la plaie du cœur et elle sent l'eau s'épancher.

Puis elle reprend conscience et esquisse un sourire épuisé; les souffrances sont parties, les mains et les pieds sont comme insensibles, le tout est paralysé par une lassitude infinie. C'est le repos, mais pas de paix ni de vision. Après une demi-heure encore, elle dit tout d'un coup : je commence à glisser! Et elle tombe jusqu'au fond de l'enfer. Dans les trois heures qui suivent, elle me décrit presque sans interruption ce qu'elle expérimente, d'une manière incroyablement précise et subtile; je ne puis qu'en rendre l'essentiel, je n'ajoute rien de moi-même et je garde tant bien que mal ses propres termes.

 

Elle décrit d'abord la descente : quelque chose de moi reste en haut, ne descend pas dans les profondeurs; mais ce qui reste en haut est déposé dans un endroit en quelque sorte inaccessible. C'est la vraie vie qui vient de Dieu. Disons : foi, espérance et amour. Dans les profondeurs, je n'emporte qu'une sorte de négatif de la foi, une copie, l'espace vide dans lequel d'habitude l'espérance avait sa place, et une connaissance purement théorique de l'amour, on pourrait presque dire : une théorie de la connaissance de l'amour. Je sais en quoi consiste l'amour, je peux le définir, mais il n'est pas en moi. La connaissance par contre a une précision extrême, qui a en elle quelque chose de démoniaque.

 

Tout d'un coup Adrienne s'arrête et dit : on pourrait dire au fond que ce qu'on emporte en bas, c'est la psychologie. La psychologie s'occupe de l'homme, elle ne connaît que lui; tout le reste est pour elle une fonction de la vie de l'âme. La religion également. Quand un malade va voir un psychologue ou un psychiatre, l'objet autour duquel tout tourne, c'est l'âme malade, tout est rapporté à elle. La psychologie est comme un monologue sans fin; pour qu'il puisse toujours continuer, l'âme doit toujours montrer du nouveau, se montrer sous de nouveaux jours intéressants; si on a évacué par l'analyse une pelure de l'oignon, la deuxième, la centième, la millième doit être fournie afin que la science puisse avancer et l'âme continuer à se dévoiler. C'est la science de l'homme occupé de lui-même. Deux personnes aussi peuvent se comporter l'une vis-à-vis de l'autre en psychologues. J'ai de toi une image, je vois de toi une facette, peut-être dix ou cinquante facettes de ce genre, et dans ces facettes il y a pour moi ta nature. A partir de ces aspects, je me construis ta nature. Tu peux t'adapter à cette image que je me suis faite de toi, mais tu peux aussi te comporter en sens contraire pour m'échapper, pour me paraître incompréhensible, etc.; c'est un jeu que nous pouvons poursuivre l'un avec l'autre à volonté et sans fin. Un jeu de cache-cache où l'on cherche à prendre l'autre : il se livre ou se dérobe. Mais les facettes sont toujours quelque chose de fini, ce n’est jamais l'âme tout entière; celle-ci est toujours quelque chose de plus et même d'infiniment plus. Mais le facteur d'infini est donné à l'âme par Dieu; c'est pourquoi on ne peut aimer quelqu'un que si on l'aime en Dieu et que si on le laisse libre pour Dieu. On ne peut le conduire à lui-même que si on l'arrache à la psychologie et qu'on le rende attentif à Dieu.

 

Mais dans l'enfer, l'homme est occupé de lui-même et il n'y a plus rien d'infini, l'enfer est pure finitude. C'est un résidu, la mort; pas seulement la mort physique, mais la seconde mort, la mort spirituelle, la mort de l'âme. La voie pour dépasser cette mort est pour nous la confession. L'aveu dans la confession n'est pas dans ma bouche la compréhension totale, mais l'acte par lequel je me livre à Dieu. Cet acte doit s'effectuer parce que je dois me dévoiler devant Dieu pour être ouvert à sa grâce. Mais ni le pécheur, ni même le confesseur n'ont besoin de peser et de mesurer le péché dans sa pleine objectivité et dans toute sa portée; Dieu seul peut le connaître totalement, on ne doit jamais aspirer à cette totalité. La confession n'est possible que parce que le pécheur ne reste pas dans le pur péché, dans la mort spirituelle, mais qu'il demeure enveloppé par l'amour de Dieu.

 

Adrienne parlait de la confession. Elle se trouva à nouveau près du fleuve de l'enfer. Elle sentait le fleuve passer derrière elle en lui frôlant le dos. Elle sentait son froid et sa fange gluante. Bien qu'il fût derrière elle, elle le voyait pourtant : il était fait des péchés qui ont été enlevés; ils flottaient comme des paquets dans l'eau boueuse, des paquets qui étaient enveloppés dans une sorte de toile de jute et qui contenaient différents péchés : orgueil, ambition démesurée, avarice, etc. Adrienne sentait le goût du fleuve dans sa bouche et rien ne l'aidait à lutter contre ce goût : ni nourriture, ni boisson. Il n'y avait personne dans le fleuve, seulement les péchés empaquetés par catégories. Le Seigneur non plus n'était pas visible, on savait seulement qu'il était présent là quelque part.

 

Mais devant le fleuve il y avait beaucoup de monde. Il y avait là des groupes de cinq à vingt personnes, et chacune avait devant ou derrière elle une torche, une colonne de feu. Au début, Adrienne ne comprenait pas ce que cela signifiait. Puis elle comprit que ces personnes ne devaient faire qu'un avec leur torche. Elles devaient la saisir, se précipiter dans le feu. Pour le moment, elles ne le faisaient pas, elles attendaient la décision en face du fleuve. Ou bien plus exactement : on les laissait là jusqu'à ce qu'elles aient décidé de brûler. Brûler veut dire : se tenir près de son péché, se jeter dans le purgatoire, montrer son désir de purification. Car on n'entre que volontairement dans le feu purificateur, il y faut de l'humilité. Et bien des gens attendent ici avant de se décider à brûler.

 

Adrienne donna des exemples. Prenons, dit-elle, l'un de nos braves bourgeois suisses, un homme rempli de principes, imbu de lui-même, club de détente, etc. L'homme meurt tel qu’il est : il arrive maintenant pour ainsi dire dans un pays totalement étranger. Il n'y comprend rien de rien. Il a besoin de temps pour qu'il en vienne seulement à remarquer ce qu'avait d'insensés ses principes inébranlables, qu'il n'est pas un type bien, mais un minable raté. Il était habitué à jouer l'homme fort, attablé au café en bras de chemise; maintenant il arrive pour ainsi dire dans un hôtel distingué à la table d'hôte, il fait d'abord remarquer à voix haute que lui, en tant que Suisse libre, il a bien le droit après tout de venir en bras de chemise si cela lui convient; comme personne ne rit, il commence petit à petit à éprouver de la gêne, il se fait de plus en plus petit.

 

Adrienne voit de très nombreuses âmes en semblable situation. Ce qui leur est commun, c'est une dureté de cœur. Elle me décrit toute une série de types qu'elle a vus là, parmi lesquels des gens comme il faut et pieux, à qui a manqué l'amour. Un prêtre par exemple qui avait eu un enfant avant d'entrer au séminaire, qui avait certes bien compris par là ce que pouvait être l'amour, mais qui n'avait pas assumé sa responsabilité et avait fui l'amour pour se réfugier dans la piété. Des religieuses qui avaient fui l'homme pour se réfugier dans un monastère par piété égoïste; elles voulaient être épargnées, elles voulaient leur Dieu pour elles seules (et pour cette raison même, elles ne le virent jamais leur vie durant); et quand de temps à autre elles avaient eu une expérience qui aurait pu leur montrer le chemin de l'amour véritable, elles avaient fui de nouveau, épouvantées, et elles avaient verrouillé leurs portes. Puis tous ceux qui, dans leur prière, promettaient à Dieu monts et merveilles et les lui offraient dans de longs discours au lieu de faire sa volonté; mais, dans tous les sacrifices qu'ils apportaient, ils ne faisaient justement pas la seule chose que Dieu voulait en vérité. Et encore des gens - des athées par exemple - qui étaient restés attachés à une fausse doctrine contre leur conviction intime ou qui étaient restés attachés à une moitié de foi. Ce qui est le plus faiblement représenté ici, c'est le sexuel et l'érotique. Car il est rare qu'il y ait convoitise sans une petite étincelle de don de soi. Même les perversions ou les excès ou les déviations de l'érotique se trouvent d'une certaine manière à l'ombre de la pensée du don de soi, celui-ci résonne du moins quelque part. Les pécheurs de ce genre peuvent et veulent brûler tout de suite.

 

Qu'il puisse y avoir un état avant le purgatoire proprement dit est pour Adrienne (et naturellement pour moi aussi) une grande et surprenante découverte. On doit d'abord être "digne" et vouloir aller dans les flammes. Tant qu'on n'est pas prêt, on est comme placé dans un coin en face de l'enfer. Sans Dieu et aussi sans les hommes, tout seul avec soi, jusqu'à ce que l'existence devienne si ennuyeuse et si lugubre que s'éveille le désir de l'amour. Je demande à Adrienne ce qui reste alors d'un petit bourgeois après la purification. Adrienne dit : dans le feu, arrive une grâce si incroyable qu'elle s'attache à tout ce qu'elle peut trouver de positif dans l'homme ; elle s'y entend pour tirer quelque chose de tout : des plus petits élans d'amour, des plus petites aumônes, du moindre mot amical. Naturellement ce n'est pas le but du feu de nous faire là-haut tous égaux comme si le feu éduquait chacun aussi longtemps qu'il faudrait pour qu'il arrive aussi loin que les saints. Là-haut, Dieu laisse aussi à chacun son caractère et ses proportions. Mais le tout sur la base commune de l'amour.

 

Devant l'enfer, on rencontre aussi tous les non baptisés et tous les enfants mort-nés. Je demande à Adrienne où ils sont. Elle dit : on les trouve à chaque chute, dans cette "dégringolade" (en français). Je demande ce qu'ils deviennent. Elle : on leur donne à boire. On leur donne lumière et intelligence. Moi : mais dans l'au-delà ils ne peuvent quand même plus se décider pour ou contre Dieu. Adrienne : non, cela leur est épargné, la grâce les élève plus haut, elle les prépare à la vision de Dieu sur un chemin spécial. Adrienne se souvenait que l'Abbé Journet avait dit dans une conférence que ces enfants ne verraient jamais Dieu. Cela ne va pas, dit-elle, on ne peut absolument pas dire cela.

 

Je lui demande ce qu'il en est des enfants mort-nés. Elle : ceux-ci sont dans le même cas que les enfants qui sont nés. Mais si on les a fait avorter, ceux qui les ont fait avorter doivent répondre d'eux; la grâce pour l'enfant leur est en quelque sorte soutirée par leur pénitence; et il est certes plus grave d'empêcher volontairement un être humain de naître, de pouvoir devenir chrétien et enfant de Dieu, que de tuer un chrétien déjà constitué. On retire davantage à Dieu dans le premier cas.

 

Le samedi saint est le jour de l’examen et du savoir. On doit tout examiner et tout comprendre. On est conduit dans l'au-delà comme dans un musée. Exactement comme dans une salle d'opération où sont alités différents malades, nus et en sang. On n'a pas le droit d'aider. Aujourd'hui la compassion vous est retirée. On doit seulement regarder et comprendre, sans participer.

 

Le samedi matin, Adrienne dit qu'elle réclame intérieurement cette participation. Plutôt participer au péché que de se trouver ainsi en dehors de tout! Le soir elle me dira que tout lui avait été retiré, même le goût de participer et de porter. Dans son état, tout est impossible : aussi bien ce qu'elle fait que son contraire. Physiquement, elle est dans une lassitude extrême; depuis hier, elle sent des séquelles dans tous ses membres; ils sont de plomb, lourds et d'une lassitude sourde.

 

Adrienne dit qu'elle comprend bien maintenant pourquoi le Seigneur devait descendre ici. C'est l'ultime conséquence de l'incarnation. D'abord il était purement Dieu en lui-même, pur infini. Puis il devint homme, il contracta mille relations avec les autres hommes, il connut mille états, changeants et passagers, des efforts et de l'effervescence, il vécut une destinée qui suivait son cours, dans quelque chose d'immense qui était toujours ouvert sur l'infini du Père. Il lui manquait encore la connaissance de ce que c'est que de n'être pas Dieu du tout, la connaissance pour ainsi dire de la pure finitude en son immensité.

 

Les deux larrons en croix, dit Adrienne, étaient symboliques. Ils indiquaient, comme en deux paraboles, les deux chemins du Seigneur. Ce ne sont pas seulement les deux possibilités de l'humanité, mais aussi les deux mouvements du Christ lui-même. Le premier mouvement est le chemin qui va du ciel jusqu'à la croix. Sur ce chemin, le Seigneur envoie le larron de droite. Le deuxième chemin va de la croix à l'enfer; sur ce chemin, il doit suivre le larron de gauche pour le chercher là-bas.

 

Puis Adrienne parla à nouveau de l'enfer. L'essentiel du samedi saint, dit-elle, c'est que toute spontanéité a cessé. Tout est rigide, seul le fleuve est en mouvement. Mais il est en mouvement comme mort, comme sur une plaque tournante, c'est mécanique. Maintenant tout aussi en moi est comme ça. Il n'y a rien qui se passe, pas d'événements. Les événements, c'est quelque chose de très mystérieux que les hommes ne comprennent toujours que quand ils sont passés. On ne les attrape jamais. L'instant de la conception est pour une femme un événement extrêmement important ; c’est l'origine de son enfant, mais elle n'en sait rien. Elle ne sait même pas si elle a conçu. Il en va toujours ainsi pour nous en quelque sorte. Nous vivons entourés et portés par la vie et ses événements, par la croissance et par la grâce. C'est ce qui en enfer cesse complètement. C'est pourquoi maintenant non plus il n'y a aucune espèce de chemin d'homme à homme. Je ne pourrais pas aller chez vous même si je le voulais.

 

Le samedi soir, j’allai chez Adrienne dans l'espoir qu'il y aurait, comme les années précédentes, une sorte de passage vers Pâques, le commencement d'une clarté. Mais elle était descendue plus profondément que le matin. Elle me parla encore des péchés qu'elle voyait. C'était surtout ceux qui avaient vécu une double vie : l'une, religieuse mais fausse, par laquelle ils s'assurent contre Dieu; l'autre, égoïste, pour eux-mêmes. Ils se confessent, mais non en vérité. Pour la confession, ils ont tout un code chiffré : pour leur péché réel, ils disent tel autre péché précis. Pour quelque chose de profondément personnel, ils signalent quelque chose de commun, qui n'engage à rien. Ils font comme s'ils dévoilaient, mais ils cachent l'essentiel. Ils ont une sorte de vague repentir, mais qui ne va nulle part jusqu'au fond. Quand, par les circonstances ou par la grâce, ils ont été empêchés de commettre un péché, ils s'en attribuent à eux-mêmes le mérite. L'échelle de ces faux chrétiens va du peuple ordinaire aux fonctions les plus hautes de l’Église et, en montant, cela devient toujours pire et plus sérieux. Adrienne vit une foule de prêtres, de prélats, de cardinaux et d'autres dignitaires qui menaient une double vie de ce genre. Elle me décrivit des détails effroyables que je préfère omettre. "Toutes nos assurances se trouvent à la lisière de l'enfer".

 

Tout d'un coup elle fut en extase, elle se leva, elle marcha de long en large dans la chambre, lentement, en regardant intensément devant elle, soupirant profondément, gémissant doucement… Quand elle revint à elle, elle commença alors à raconter ce qui était arrivé. Elle était d'excellente humeur, elle riait de ses souffrances et de mon inquiétude, le "trou" était passé. Elle savait qu'il y avait une rédemption. Je lui rappelais alors qu'il y a quelques semaines il avait été promis qu'à Pâques nous "verrions" la rédemption. Elle ne le savait plus, elle était totalement occupée par ce qu'elle avait vécu.

 

Elle avait d'abord vu une foule interminable de pécheurs, chacun à côté de sa torche. Aucun ne brûlait, aucun ne voulait s'ouvrir et se donner totalement. C'était des bandes immenses, une procession interminable. C'était un spectacle si effroyable qu'Adrienne s'agita de plus en plus : ils doivent se repentir, ils doivent brûler à tout prix! Tout d'un coup aussi l'ancienne Adrienne fut éveillée; la morte en bas et la vivante en haut ne furent plus qu'une pendant un moment, c'est pourquoi elle put s'offrir elle-même, elle put collaborer. Et elle vit devant elle, dans la boue profonde où marchait des pieds innombrables, une tout autre trace : l'empreinte du pied du Seigneur, qui traversait toutes les autres. Une trace absolument pure, une trace qui montait. Elle en fut saisie tout entière : suivre cette trace! Et pour l'amour du ciel : doucement, et soi-même ne pas laisser de trace derrière soi afin que personne ne soit déçu et se mette à suivre ses traces à elle plutôt que celles du Seigneur. Elle savait qu'il y avait moyen de le suivre, qu'il y avait une corédemption (73-83).

 

1945

 

Vendredi saint. De 10H à 12H. (Ce qui suit a été sténographié exactement sur place). Adrienne voit la croix et, sur elle, le Seigneur mort. Il y est suspendu dans une obscurité totale. Bien au-dessus et, séparée de l'obscurité, sans transition, la lumière du Père et de l'Esprit Saint, comme en attente. Dans cette lumière d'en haut, le Fils devient visible, lumière lui-même, transparent, spirituel (il semble avoir une sorte de corps spirituel, dit Adrienne, mais seulement pour que nous puissions le saisir). Il est réuni au Père un instant. Dans cette réunion, il remet au Père la rédemption accomplie, mais seulement comme quelque chose de provisoire. L'essentiel est achevé et déposé auprès du Père. La réunion du Père et du Fils est comme ponctuelle et établie en vue d'une nouvelle séparation : le Père accueille la rédemption et le Fils reçoit sa nouvelle tâche, qui n'est plus une mission dans le monde des vivants, mais qui concerne totalement le Père lui-même. Puis Adrienne voit comment le Fils redevient ténèbres et ne fait à nouveau plus qu'un avec le mort suspendu à la croix pour descendre dans le royaume du purgatoire et de l'enfer. Non comme s'il descendait avec son corps mort, mais il est dans l'état du mort, de celui qui n'est pas encore ressuscité. L'instant où le Père et le Fils se rencontrent après la mort et où le Seigneur demeure au "paradis" n'est rencontre que comme point de départ d'une séparation renouvelée le samedi saint. Dans la séparation, le Père va initier le Fils à ses mystères ultimes, et cette initiation doit se faire dans la séparation.

 

Un exemple humain. Il pourrait se faire que quelqu'un veuille faire connaître à son ami tous les secrets de sa vie; il lui remet pour cela les clefs de son bureau où se trouvent son journal et ses lettres d'amour, son compte en banque, bref, tous ses secrets. Lui-même ne veut pas être là quand son ami regardera tout cela, il s'absentera et, plus tard, les deux n'en parleront pas non plus. Celui qui a livré son secret ne veut pas savoir ce que son ami a regardé, il ne veut pas savoir s'il a tout lu ou une partie seulement ou rien du tout. Cela devait simplement montrer sa pleine confiance, et toute question serait un signe de méfiance. L'amour remet la clef sans vouloir savoir ce qui s'ensuit, et la mesure où le secret a été partagé doit elle-même rester un secret. Car le secret a été laissé à la libre disposition de l'ami.

 

Comme dernier exemple, Adrienne mentionne le journal que je tiens sur elle, dont elle sait seulement qu'il existe. Elle avoue qu'elle a été tentée un instant de me demander de pouvoir l'examiner. Mais elle a compris que cela aurait nui à la parfaite confiance. Elle ne veut pas savoir ce que je fais de son secret, bien que ce ne soit pas tout à fait facile.

 

La descente du Fils aux enfers, c'est le Père qui livre son secret. Le Père accordera au Fils - et cela en étant lui-même absent - de connaître le mystère de ses ténèbres qu'il s'était réservé depuis toujours. C'est le mystère du Père qu'il a gardé pour lui jusqu'alors parce qu'il n'avait remis au Fils que la rédemption, la miséricorde, l'amour, la lumière, la vie. Il ne l'a pas envoyé pour juger mais pour racheter. L'enfer est traité comme un mystère entre le Père et le Fils. Après le retour du Fils au ciel, il ne fera pas non plus l'objet d'un "thème de conversation" entre le Père et le Fils.

 

Adrienne insiste beaucoup sur ce caractère mystérieux du péché; il n'est qu'une partie des grands mystères de notre foi. Dans l’Église catholique, on rencontre souvent une mésestime ou un affadissement de tout ce qui relève du mystère. On croit qu'on perce tout, on croit peser la gravité des péchés, les répartir par catégories et selon leur poids, délimiter avec soin les vertus les unes des autres et pouvoir déterminer entre vertu et péché une zone indifférente. On oublie par là à quel point le bien et le péché demeurent en Dieu des mystères insondables qu'on ne peut pas non plus percer à jour dans la confession et que personne n'a le droit de vouloir pénétrer totalement. Quand quelqu'un confesse son manque d'amour et ressent celui-ci comme insondable, le confesseur le croira certes, mais il n'estimera pourtant pas que c'est un homme insensible. Il verra peut-être en lui quelqu'un qui est en chemin vers l'amour, il verra en lui l'amour qu'il cherche. Celui qui se confesse se montre nu, sans honte, mais le regard du confesseur ne profitera pas de la situation, il verra en tout un mystère d'amour qui est caché en Dieu.

 

Par notre confession, nous nous dévoilons devant le Fils. La descente aux enfers est d'une certaine manière le dévoilement, la confession du Père devant le Fils. Dans les deux cas, l'ultime cachot est ouvert et montré de sorte qu'on ne laisse rien de caché, la dernière chose justement doit venir à la lumière. C'est en cela qu'il y a une ressemblance entre la descente aux enfers et la confession. Dans le fait aussi que les deux se déroulent dans l'amour. On ne peut pas se confesser sans amour. En dehors de l'amour, on peut s'analyser aussi longtemps qu'on veut, se "soulager" moralement par là en quelque sorte, avoir peut-être aussi ensuite le sentiment d'avoir fait une œuvre méritoire : ce ne serait pas une confession. Peut-être pour l'âme une sorte de revue d'actualités hebdomadaire. Peut-être aussi quelque chose qui n'est pas très honnête, qui ne ferait qu'enfermer davantage encore l'âme dans son propre moi. On ne peut se confesser que si on aime Dieu, que si on possède du moins un début d'amour de Dieu, même si on ne reçoit à nouveau l'amour parfait que par l'absolution. La confession est l'amour qui cherche, l'absolution est l'amour trouvé.

 

Que le Père donc montre son enfer au Fils, c'est un mystère de l'amour du Père. Il le fait avec amour : il ne fait pas tomber le Fils tout de suite dans l'enfer le plus profond, mais il le conduit pour ainsi dire à partir d'en haut et il commence par la partie du purgatoire qui est la plus proche du ciel. Le Fils rencontre ici ceux qui sont déjà purifiés par son amour rédempteur. Il ne voit certes pas le résultat de cette purification, la rédemption elle-même (ceci ne sera possible qu'à Pâques), mais il voit pourtant que l'amour est à l’œuvre, son amour précisément qui s'est dégagé sur la croix. Qu'il voie cela, c'est une prévenance du Père. Le Père montre au Fils que, dans sa justice, il n'est pas insensible à la miséricorde du Fils; il lui montre, avant même l'achèvement de l’œuvre de la rédemption, les effets de l'amour à l'intérieur du domaine de la justice. Il lui ouvre le cachot du côté où l'amour est visible. Le Fils voit ici que les âmes se trouvent entre la justice et l'amour, il voit comment les deux coïncident dans le processus de purification. Les âmes se trouvent exactement sur l'arête qui sépare l'ancienne alliance de la nouvelle, et elles doivent venir à bout des deux. Elles doivent apprendre à saisir le sens des deux dans leur unité. Elles marchent pour ainsi dire à tâtons des deux côtés, vers la justice et vers l'amour, elles déploient en quelque sorte avec leur substance des antennes et des tentacules pour saisir et s'approprier l'unique vérité de Dieu. En arrivant dans le purgatoire, elles apportaient avec elles leurs empreintes et leurs idées humaines qui étaient en quelque sorte enfermées dans leur subjectivité. Elles doivent maintenant apprendre à juger selon la mesure de la justice et de l'amour de Dieu. Elles ne commencent pas toutes au même niveau. Les unes ont derrière elles une vie dans le péché, les autres une vie dans la grâce. Toutes sont pécheresses, mais elles ont saisi et reçu plus ou moins de la grâce. Toutes pourtant doivent mettre à jour leurs connaissances et s'adapter à l'atmosphère de Dieu. Elles doivent s'habituer à la justice du Père et à l'amour du Fils. En la matière, elles ne sont pas simplement passives, elles ne sont pas purifiées sans qu'elles le veuillent. Ce qu'a de passif le purgatoire, c'est qu'à présent elles ne sont mises que devant une seule possibilité : se laisser purifier, capituler devant la justice du Père et l'amour du Fils. Justice et amour attendent simplement d'être reconnus. Plus les âmes connaissent déjà l'amour et plus elles l'ont éprouvé, plus elles sont attendues par l'amour du Fils; plus elles étaient infatuées d'elles-mêmes dans la vie, voulant estimer toutes choses selon leur propre mesure morale, plus donc elles se trouvaient à côté de l'amour, plus elles tendent vers l'ancienne Alliance. Mais parce que les deux alliances forment une unité parfaite, la synthèse du purgatoire est calculée pour toutes, et toutes doivent se laisser toucher par l'ensemble. Aucun coin de l'âme n'a le droit de se soustraire à la justice et aucun à l'amour. L'âme doit s'offrir tout entière à la justice et tout entière à l'amour, elle doit apprendre à connaître l'unité du Père et du Fils, elle n'a pas le droit d'être le moins du monde éclectique. Elle doit apprendre à être catholique. Cet aspect catholique consiste dans le fait qu'on se tient tout entier à la disposition de Dieu et qu'on ne choisit pas soi-même. Celui qui se confesse ne peut cacher aucun péché grave sans réduire à néant toute la confession. Celui qui exerce un ministère dans l’Église doit être prêt, de soi, à tout ministère, à toute mission dans l’Église. Il n'a pas le droit de faire des réserves parce que la répartition des ministères ne dépend pas finalement de la mesure des qualités et des aptitudes propres, mais de la liberté de l'Esprit Saint et de l'obéissance à son endroit. Ainsi dans le purgatoire, on ne peut pas mettre de conditions; on ne peut pas non plus vouloir faire juger tel péché par la justice et tel autre par la miséricorde, demander ici un peu plus d'indulgence tandis que là on veut bien porter éventuellement la juste expiation parce qu'on redoute la confrontation avec le pur amour. On doit se tourner de telle manière qu'on devienne accessible de tous les côtés à l'ensemble formé par la justice et par l'amour.

 

En contemplant tout d'abord ce mystère, le Seigneur voit pour ainsi dire l'institution, la constitution du purgatoire lui-même. Il le voit comme l'unité de la justice et de l'amour, de l'ancienne et de la nouvelle Alliance, donc comme conditionné aussi par la croix. A l'arrière-plan se trouve l'enfer qui n'est pas pénétré. Mais le Seigneur se trouve maintenant au milieu de deux extrêmes : d'un côté se trouve l’œuvre du pur amour : la croix, de l'autre côté l’œuvre de la pure justice : l'enfer. Et il voit ce que le Père fait des deux : il voit la synthèse. Il y a ici une prévenance réciproque de la part du Père et de la part du Fils. La prévenance du Fils consiste en ce qu'il a déposé sa rédemption auprès du Père pour être initié au mystère du Père. Par sa souffrance sur la croix, il a en main la clef de la rédemption; en soi il pourrait absoudre toutes les âmes tout de suite et tout simplement et les conduire au ciel. Mais cela se ferait sans tenir compte du Père, cela ne se ferait donc pas dans l'unité de l'amour du Père ni à l'intérieur de sa mission. C'est pourquoi il doit se porter à la rencontre de la justice du Père. Le Père vient à la rencontre du Fils en ne lui montrant pas en premier lieu l'enfer nu, mais la synthèse de l'enfer et de la croix, donc l'effet de l'amour du Fils à l'intérieur de la pure justice. Avant la croix, il n'y avait que l'enfer définitif. Il n'y a de purgatoire que par l'acte rédempteur du Fils. Et le Père montre au Fils qu'il n'est pas sans être influencé par la rédemption, même si cette rédemption demeure provisoirement déposée auprès de lui, le Père.

 

Le Fils est ensuite conduit plus profondément dans le lieu de la purification. C'est le lieu qu'Adrienne a déjà vu auparavant, où l'amour du Fils n'est pas encore reçu, où les âmes refusent encore d'entrer dans la flamme de l'amour purifiant. Tous les lieux et tous les états où l'amour du Seigneur n'est pas reçu correspondent à cette région du purgatoire. Dans une vision, Adrienne voit une foule de tableaux comme entassés les uns sur les autres : uniquement des scènes où l'amour du Seigneur est offert mais n'est pas reçu. Elle voit par exemple un camp de concentration qui est justement "liquidé" : ni les bourreaux ni les victimes n'acceptent le Seigneur, une conférence de la paix qui ne se soucie pas du Seigneur. Partout le Seigneur offre son amour, partout il rencontre le refus. Il tente d'intervenir auprès du Père pour les âmes qui refusent, mais dans la mesure où il se trouve à cet endroit du purgatoire, sa prière et son amour ne sont pas reçus. Il ne peut pas encore s'identifier avec une âme qui ne veut rien savoir de lui. Il est lié. Il n'est pas saisi dans l'action de la rédemption, mais dans la contemplation de l’œuvre du Père. Ici, dans la vision du samedi saint, sa mission de rédempteur est pour ainsi dire suspendue. Et plus il pénètre profondément dans le mystère du Père, plus grandit sa vénération pour l’œuvre du Père, plus il veut laisser au Père sa liberté, moins il veut s'imposer avec son œuvre, plus il devient pur don de lui-même au Père inconcevable en son action, plus il se livre aux ténèbres du Père. Il avance dans son mystère en tâtonnant. Il ne veut pas agir le samedi saint, il reste lié dans la vision.

 

C'est pourquoi l’Église sur terre, qui vit dans l'amour, dont l'amour n'est pas lié, doit prier d'autant plus avec la Mère du Seigneur pour ceux qui n'accueillent pas encore l'amour du Seigneur, qui lient son amour; le Père fera que ces prières deviennent efficaces en suppléance pour le Fils qui, dans la vision du samedi saint, n'est pas capable de prier efficacement. Pour les croyants sur terre, le fleuve de la grâce n'est pas coupé, ils ont un accès immédiat à l'amour du Père. Ils interviennent avec leur prière pour le salut du monde.

 

Ceux qui se sont détournés, ceux qui ne veulent pas encore accueillir l'amour du Seigneur, le Fils doit les confier au Père ici en bas, il doit laisser s'accomplir en eux la procédure du Père. Les âmes sont enfermées dans cet état. Elles ne souhaitent aucune aide et aucune prière de l'extérieur. Elles ne reconnaissent pas leur faute, elles ne sont pas prêtes à recevoir la pure grâce du pardon comme l'unique moyen de s'en sortir. Elles se targuent de leur propre justice, de leurs principes, de leur vie passée. Elles veulent expier leurs péchés selon un procédé qu'elles comprennent elles-mêmes. Elles sont ainsi remises à la procédure du Père qui sait bien, dans son mystère, comment, pour chaque âme, il a à combiner justice et miséricorde afin de les forcer (de les ouvrir de force) et de les conduire à l'amour du Fils. Il mêle toujours déjà à sa justice une goutte de l'amour du Fils sans que l'âme le sache et le reconnaisse. Avec le temps, la procédure agira. L'âme commence alors à souffrir en tous ses membres et à ressentir son incapacité à se tirer d'affaire elle-même, elle se voit forcée de renoncer à ses assurances. La cuirasse de morale pharisaïque dont elle s'était entourée lui devient insupportable. Elle comprend qu'elle n'en sortira pas toute seule : elle a besoin d'aide. Elle doit demander qu'on intercède pour elle. C'est alors que le Seigneur est libéré, lui qui était lié par son refus. C'est alors que sa prière pour l'âme devient efficace. Et elle qui jusqu'alors était prise dans les glaces se met en mouvement, aspire à l'amour, se dirige vers la sortie du purgatoire. C'est pendant que le pécheur désire l'amour et la pureté de manière toujours plus pressante, qu'il se repent toujours plus de son péché, qu'il laisse la prière du Seigneur et de l’Église devenir en lui toujours plus efficace, que le changement décisif s'accomplit en lui. Dans la mesure où il reconnaît la gravité de son péché, où il commence à voir toute l'étendue du monde du péché et sa malice, il oublie les limites qui séparent sa propre faute de celle des autres. Il ne voit plus qu'une chose : l'offense infinie faite à Dieu par chaque péché. Il ne la reconnaît pas directement dans les autres (dans le purgatoire on ne voit pas les autres), mais en jetant un regard en arrière sur son état, comment il était dans la vie et comment il était quand il est entré dans le lieu de la purification. C'est dans ce tableau de désolation qu'il reconnaît la nature du péché d'une manière générale. Il ne lui importe plus alors de savoir si lui-même ou un autre a commis le péché; il n'a donc plus non plus le souci de sa purification et de sa rédemption personnelles, il ne calcule plus le temps pour ainsi dire qu'il doit encore passer ici. Il est tellement possédé par la pensée de l'expiation et de l'aide à apporter aux autres qu'il serait maintenant prêt à rester avec joie dans le feu jusqu'à la fin du monde si seulement Dieu en était moins offensé. Tout le poids passe du moi à l'amour de Dieu et, par l'amour de Dieu, à l'amour du prochain. L'âme ne veut plus atteindre de buts personnels, elle ne veut plus être qu'un instrument de l'amour. A l'instant où cette pensée la remplit, elle est sauvée. Il lui est permis de prier avec le Seigneur et avec l’Église, sa prière commence à être efficace dans la communion des saints, et ceci est l'absolution définitive avec laquelle elle entre au ciel. Le purgatoire, c'est le moi; le ciel, c'est les autres. Le passage se fait dans l'amour du Seigneur. L'ordre de l'amour dans le monde et dans le purgatoire est comme inversé : sur terre le grand commandement du Seigneur est de nous aimer les uns les autres. Par l'amour du prochain, l'amour de Dieu est garanti et établi toujours plus solidement. Le chemin décisif vers Dieu passe par l'amour du prochain. Dans le purgatoire, c'est inversé : le pécheur reconnaît d'abord l'offense faite à Dieu, dont il est responsable, il arrive à l'amour du Christ et, à partir de cet amour, l'amour des hommes s'ouvre pour lui. A l'instant où il voit que l'amour du Seigneur est partage infini avec les frères, il est sauvé : il passe de l'état de confession dans le purgatoire à celui de la communion qui est le ciel.

 

Quand je revins le soir vers neuf heures place de la cathédrale - toujours encore le vendredi saint -, Adrienne était descendue plus profondément dans le lieu de la purification. Déjà quand je la quittai dans l'après-midi, elle se sentait dans le voisinage de l'enfer. "J'ai à nouveau ce goût dans la bouche", disait-elle, "glaise et boue". Maintenant elle parle de son état. Elle se sent dédoublée dans l'Adrienne qui pourrait mener une vie décente dans sa maison et cette autre qui doit faire des voyages aventureux à travers l'au-delà. La deuxième voudrait bien être la première, mais dès qu'elle se voit comme la première, un profond dégoût d'elle-même la saisit : tranquillité, bien-être, vie paisible, pharisaïsme! Un tel contenu de vie serait encore plus insupportable que la vie en enfer sans amour. Dans les deux situations, elle voudrait se confesser, se dévoiler, pour arriver au fond; cependant partout elle rencontre la même chose : le manque d'amour. Si elle demeure voilée, elle ne voit là qu'une fuite de la bonne foi, donc du pharisaïsme; si elle cherche à se donner telle qu'elle est, le résultat est le même. Et plus elle cherche à se "vêtir", à se "donner" telle qu'elle est, plus nu paraît son pharisaïsme. Elle me décrit cet état désespéré avec une précision tout à fait étonnante d'analyse psychique, avec la froide objectivité que pourrait avoir un chirurgien des âmes. Le sens ultime de cette analyse, elle ne le comprend pas. Je lui dis : dans cet état, vous pouvez faire ce que vous voulez, ce sera toujours faux parce que votre amour pour Dieu est maintenant déposé auprès de Dieu et, sans amour, il n'y a que pharisaïsme. Ce mot la touche profondément; elle le comprend bien et l'approuve tout à fait sans qu'une aide lui soit par là offerte.

 

Elle raconte ce qu'elle voit. Elle se trouve maintenant tout au fond, près du fleuve de l'enfer qu'elle a vu chaque année. Il s'écoule à nouveau sans fin et mécaniquement, sans vie propre. Dans ce fleuve, Adrienne voit émerger deux planches ressemblant à un pont de fortune comme on en rencontre sur les torrents. Ce sont des poutres grossières, noircies au feu. Ce pont sert à décharger dans le fleuve de l'enfer les péchés qui ont été enlevés dans le lieu de la purification. Aucun homme n'a jamais mis le pied dessus, et le Seigneur non plus ne le fait pas. N'y mettent le pied que ceux à qui a été confiée la tâche de porter les péchés en enfer. Adrienne ne sait pas de qui il s’agit, peut-être des anges, pense-t-elle. Les déchargeurs apportent les péchés, gros et informes, comme le sont les péchés que charrie déjà le fleuve. Et pourtant ces péchés ont des proportions qui sont connues des déchargeurs. Pour parler de manière imagée : d'un pécheur sont déchargées dix brouettes pleines, d'un autre vingt brouettes. Le pécheur lui-même ne connaît pas les dimensions. Jamais il n'en a connaissance. Il sait seulement que son mensonge, sa luxure, etc., ont été enlevés. Il n'est jamais en mesure de comparer la quantité et le poids de ses péchés avec la quantité et le poids des péchés des autres. Cette quantité et ce poids sont objectivement connaissables. Le Seigneur aussi prend ses distances par rapport à ce savoir. S'il se souciait de cette quantité et de ce poids, il semblerait alors vouloir mesurer pour ainsi dire la somme totale des péchés enlevés. Mais justement cela, il ne le veut pas. Il ne veut pas enlever seulement une certaine masse de péché mais le péché du monde tout simplement. Tout le péché. Il ne veut jamais non plus regarder les péchés personnels séparés du pécheur. Il voit exactement le péché tant qu'il est attaché à l'homme qu'il aime. Il connaît ce qu'il y a en lui de bien et de mal. Mais seul lui importe l'homme, seul celui-ci l'intéresse. Dès qu'il arrive à séparer le péché du pécheur, le péché ne l'intéresse plus. Ce qui est enlevé appartient en quelque sorte à la comptabilité du Père. Seul l'amour intéresse le Fils; dans ses relations avec l'homme, il est conduit exclusivement par l'amour. Il ne veut rien savoir de ce qui ne serait pas l'amour. Le Seigneur n'aime pas moins un homme parce qu'il pécheur. Il ne laisse jamais la mesure de son amour être déterminée par la mesure du péché. C'est pourquoi il ne veut pas connaître non plus les dimensions du péché. Il ne considère le péché que comme ce qui, dans le pécheur, empêche encore provisoirement l'accueil de son amour.

 

Après m'avoir expliqué cela et comme je terminais d'en prendre note, une exclamation d'effroi échappe à Adrienne. Je vois qu'elle est totalement absorbée et que son esprit est ailleurs. La scène qui suit fait partie des plus inoubliables que j'aie vécues avec elle. Adrienne commence maintenant à circuler lentement dans la pièce, extrêmement concentrée. Sa mimique et ses gestes furent maintenant, et au cours de cette scène (comme plus tard quand des scènes semblables se répétèrent), d'une force d'expression presque théâtrale. Une sorte de pantomime fut jouée devant moi dont je devais retenir exactement le sens. Adrienne regardait devant elle avec un regard sombre, le regard se fit toujours plus grave, la marche plus lente; elle s'arrêta et commença à vaciller lentement d'avant en arrière. Je me levai pour la soutenir par derrière. Mais elle se remit à marcher. Elle ne me voyait pas. Puis elle s'arrêta à nouveau et, au dernier moment, je dus à nouveau la soutenir. Cela recommença de la sorte plusieurs fois; elle avançait, j'étais derrière elle pour la rattraper en cas de besoin. Mais elle éprouva ce soutien comme une charge croissante. Ses gestes exprimaient qu'elle était gênée, qu'elle se sentait entravée. Elle regardait si ses mains portaient des menottes, elle exprimait son désespoir d'être liée. Puis elle me regarda sans me reconnaître le moins du monde. Elle commença à parler comme on parle avec quelqu'un qu'on n'a jamais vu. Elle parlait un haut allemand très peu aimable bien que très courtois, presque de l'allemand de théâtre que d’habitude on n'entendait jamais de sa part. "Qui êtes-vous?" Elle n'entendit pas ma réponse. "Que voulez-vous de moi ici? Savez-vous qui je suis? Non, n'est-ce pas. Je vais essayer de vous l'expliquer. Voyez-vous, j'ai tout perdu. Je n'ai plus rien, vraiment plus rien... Je me suis perdue moi-même. Je ne suis plus qu'une faiblesse... J'ai perdu aussi ma profession; vous comprenez : j'avais autrefois une tâche, une mission; je les ai perdues... Et maintenant je dois chercher Dieu, car Dieu aussi je l'ai perdu. Qu'est-ce qu'on peut faire?" Je lui dis : "Je pourrais peut-être vous aider à chercher Dieu?" Elle me regarda curieusement. "Si vous me connaissiez exactement, dit elle, si vous saviez que je n'ai vraiment plus rien, que je n'ai même plus de nom, vous ne le feriez sans doute pas". Cependant, dis-je, je le ferais même dans ce cas. Elle me regarda avec un sourire sceptique et elle me demanda : "Savez-vous ce que vous faites là? Avec moi que vous ne connaissez pas du tout, vous ne pouvez quand même pas vouloir faire ce chemin, jusqu'au bout, vraiment jusqu'au bout. Vous me laisseriez en plan longtemps avant". Non, dis-je, je n'ai pas l'intention de la laisser en plan, je veux vraiment essayer d'aller avec elle jusqu'au bout. Adrienne alors devint pensive et elle dit très lentement : "Alors j'ai peut-être trouvé mon prochain ici en enfer". Elle appuya très doucement sa tête contre mon épaule et elle dit, toujours dans le même haut allemand : "Excusez-moi, je vous prie, mais je suis très fatiguée, je voulais seulement me reposer un petit instant". Puis elle me regarda, elle commença à sourire curieusement, d'une manière sceptique pour ainsi dire, et elle s'éveilla lentement comme d'un rêve. Il lui fallut du temps pour se retrouver dans sa pièce; lentement elle me reconnut, elle était infiniment étonnée. "Que faites-vous donc ici?" Je dus rire terriblement avant qu'elle-même fût gagnée par mon rire incoercible. "Je ne vous ai jamais vu aussi joyeux", dit-elle. "Pourquoi donc riez-vous comme ça?" Je dis dans une joie folle : Ceux qui sont là-haut se paient un beau spectacle pour le saint vendredi saint. Adrienne ne comprenait pas ma gaieté, elle commença à me raconter ce qui lui était arrivé. "J'étais en enfer, absolument seule. Je voyais les traces du Seigneur, mais pas lui. Je devais chercher Dieu, le Père. Et j'étais désespérée. Je voulais me précipiter dans le fleuve, sans arrêt. Mais il y avait là quelqu'un qui me retenait toujours. Il m'entravait, j'étais dans son obéissance et cela m'était désagréable. Un homme tout à fait inconnu, pas antipathique, mais qui m'était totalement étranger. Puis je lui expliquai ma situation. Et, chose curieuse, il voulut m'aider, et m'aider jusqu'au bout. Je compris alors que c'était mon prochain". "Mais c'était moi-même", dis-je. Adrienne ne comprenait toujours pas. Elle ne voulait pas me croire. "J'ai avec vous une tout autre relation. Vous êtes mon ami, que j'aime en Dieu. Mais celui-là par contre était un homme totalement étranger". Je riais encore toujours. "Oui, lui dis-je, il peut bien se faire qu'on trouve son prochain en enfer, et tout d'un coup le prochain et l'ami sont une seule et même personne".

 

Matin du samedi saint. J'apprends au téléphone qu'Adrienne est dans une profonde angoisse et une grande solitude. Au fond de l'enfer. Elle promet de raconter l'après-midi différentes choses sur l'enfer. Quand j'arrive chez elle l'après-midi, elle dicte ce qui suit sur "Dieu Trinité et le péché" comme préparation à la relation du Fils au péché en enfer. Sur terre, le croyant reconnaît le péché par l'Esprit Saint. C'est lui qui donne à l'homme la faculté de reconnaître comme péché tel acte précis de telle manière qu'on reconnaît aussi en même temps tout ce qui l'entoure, ses développements, ses ramifications. Quand un homme commet un adultère, c'est un acte concret; mais il a des rapports de tous côtés, des fils le relient à d'autres actes et à d'autres intentions, il a autour de lui une "sphère", il est en relation avec d'autres péchés. On ne perçoit pas tout cela avec la seule raison naturelle. Si on vit dans la grâce, l'Esprit Saint découvre tous ces rapports. D'une manière tout à fait objective. Il dévoile les faits. Il introduit dans la nature du péché, naturellement sans éveiller le moins du monde l'envie de le commettre. - L'homme qui pourrait commettre un péché le connaît donc d'abord comme péché objectif. La tentation de le commettre peut alors naître en lui. Le péché reçoit une nouvelle relation à lui, il voit le plaisir et l'avantage que cela lui apporterait de le commettre. Il est entré dans le domaine de la tentation subjective, et ce domaine est celui du Fils. C'est contre la tentation que lutte la grâce du Fils. Il offre son amour efficace, immédiat, pour aider. Comme aide subjective. Celle-ci va jusqu'à vaincre le péché. - Cette victoire elle-même et le sacrifice qui y est inclus appartiennent au Père. Dès que le combat est fini, dès qu'il est décidé que l'homme ne péchera pas, commence le domaine du Père. Le Fils accompagne l'homme jusqu'à ce point par son intervention; le fruit du combat, il l'abandonne au Père parce que tout le fruit de son œuvre, il le remet à la disposition du Père. Par amour, pour offrir au Père ce qu'il aime en l'homme, c'est-à-dire ce qui les rend semblables au Fils et ce qu'ils ont de lui. Si le Fils demandait pour lui non seulement le combat mais aussi la victoire, il ne laisserait pour ainsi dire au Père aucune participation à l’œuvre de la rédemption. Mais il veut que toute l’œuvre aboutisse au Père parce qu'elle est partie du Père. Et que finalement elle est l’œuvre du Père lui-même. Sinon aussi la vie des hommes dans la grâce du Seigneur serait en quelque sorte limitée et claire. L'imitation du Fils serait quelque chose de simple, de clos, d'intelligible. Notre vie serait dominée seulement par l'idée du Fils; il y aurait une proportion simple entre notre chemin et le chemin du Fils; il suffirait de croire au Fils, de se tenir à ses prescriptions comme à un programme qu'on peut embrasser d'un coup d’œil, on pourrait tout classifier et mesurer. Et le chemin ne serait plus un chemin trinitaire. Mais justement le Fils ne doit jamais être compris sans toute la Trinité, il renvoie toujours au-delà de lui, au Père et à l'Esprit Saint. Cela ne rabaisse aucunement le Fils, cela montre seulement qu'il est impossible de le détacher de sa relation au Père. De même que le Fils renvoie toujours au-delà de lui, au Père et à l'Esprit, de même aussi notre vie est dominée d'une manière infinie par la Trinité tout entière; les trois personnes façonnent ensemble cette vie et donc aussi la relation de l'homme au péché. L'Esprit a une relation au péché en tant qu'objet, le Fils a une relation au péché en tant que tentation subjective, le Père a une relation au péché en tant que vaincu.

 

Si maintenant on ne regarde plus le péché à sa naissance dans le monde, mais dans ce qui reste de lui en enfer, tout change également. Dans l'enfer aussi le péché est présent en tant qu'objet, en tant que tentation et en tant qu'accompli. Il est d'abord là en tant qu'objet, comme quelque chose de précis : par exemple avarice, adultère, colère, etc. Mais, pour le regarder, on n'a plus l'Esprit Saint. Il n'est donc plus éclairé par lui et il lui manque ainsi en enfer ce qu'il recevait par lui : profil, contours, dégradé, nuances. Il est maintenant objet en tant que grandeur "absolue". Absolu non dans le sens qu'il serait simplement infini. Mais pas non plus dans le sens opposé qu'il aurait une forme détachée, sans relations, claire. Au contraire, il est absolu en ce sens qu'il perd le caractère de pouvoir être décrit. Ici-bas, on peut décrire et établir exactement un adultère. Il a son développement; en un certain point, la pensée se change en désir, le désir en préparatifs, etc. Par son aide surnaturelle, l'Esprit Saint fait apparaître clairement toute cette périphérie. En enfer, cette configuration manque totalement. Le péché perd ses contours; bien que l'avarice soit toujours encore avarice, la luxure, luxure, etc. Les péchés passent maintenant les uns dans les autres.

 

Mais le péché est aussi présent en enfer avec son coté subjectif comme tentation. Ici-bas, il y a autour du péché une sphère tout à fait personnelle, l'homme s'engage avec lui, l'accueille en lui, le nourrit pour ainsi dire de sa substance, le mélange à son moi, lui prête sa force qui est positive et qui lui appartient. Tout cela est visible et présent aussi en enfer. Ce n'est pas détaché du péché. La stature du péché objectif, qui a en soi une forme, est comme enveloppée par ce côté subjectif, et cela le rend sans traits, sans forme, "amorphe".

 

En enfer enfin, le péché est là comme ce qui est accompli. Ce qui est accompli est fait du péché nu et de ce que l'homme lui a donné de lui-même. Quelque chose de tout à fait personnel, d'unique, qui n'appartenait qu'à cet homme, qui était comme une part de lui-même, fait de ce péché accompli ce qu'il est. Cette femme précise, qui a commis cet adultère précis, a pour cela donné de sa capacité d'amour féminine et personnelle, elle a donné de la puissance profonde et radicale qui atteint ce qu'il y a de plus unique dans sa personnalité spirituelle. Cette capacité qui était son bien propre, elle l'a utilisée, dépensée, gaspillée pour ce péché. Quand le péché est éliminé de l'homme, cela aussi doit être éliminé. Cela appartient désormais à l'enfer.

 

De ces trois éléments - l'objet, la tentation et ce qui est accompli - il se forme une unité : ce qui est rejeté. Et maintenant, le samedi saint, le Fils commence à chercher Dieu en enfer, donc dans le mystère du Père ; il voit là ce qui est rejeté par le Père : le Père ne peut donc pas y être visible. Il le cherche tout de même. Dans l'objet il cherche l'Esprit Saint, dans la tentation il cherche son amour, dans ce qui est accompli il cherche Dieu. Mais parce qu’ici il n'y a que ce qui est rejeté, repoussé, enlevé, il ne peut pas trouver. Il est ainsi dans une pure solitude. Cette solitude est pour lui toute différente de sa solitude sur la croix. Sur la croix, il pouvait encore appeler Dieu son Père, auprès de qui il avait tout déposé, même s'il ne le voyait plus. Car sur la croix il se possédait encore lui-même comme étant le Fils. Ce qui ne veut pas dire que sur la croix il n'ait pas été totalement abandonné ou qu'il aurait joui d'une solitude satisfaite d'elle-même. La passion sur la croix était une passion de solitude, qui avait mis le toi en dépôt, qui avait renoncé au toi par amour. C'était une soif d'amour qui était de ce monde. En enfer, la soif n'est plus de ce monde, elle est du monde d'en bas, elle a une infinité et une éternité négatives. Sur la croix, le Seigneur voyait encore chacun des hommes vivants pour qui il souffrait même s'ils étaient immensément nombreux. Et même si la croix était une exigence tout à fait démesurée, il avait pourtant conscience de s'être prodigué pour le péché du monde. On pouvait toujours encore prendre quelque chose au Fils, il avait donc toujours encore quelque chose à donner. En enfer par contre, il n'y a plus ni Dieu ni d'homme pour recevoir quelque chose. Sur la croix, le Seigneur est mort pour communiquer la vie. Ici il n'y a plus de vie, tout est mort et rejeté. Sur la croix, la souffrance avait encore au moins le visage du sacrifice, et donc de l'amour (même si c'était un amour déjà disparu), la recherche du Père se faisait dans une sorte d'amour productif. Ici, aucun amour n'est plus possible, parce qu'il n'y a plus la moindre chose digne d'être aimée. Le Fils est jeté dans quelque chose qui n'a plus besoin de sacrifice, parce que c'est ce qui est déjà rejeté. Auparavant, la souffrance rédemptrice était une œuvre du Fils; maintenant sa souffrance est une œuvre du Père que le Fils regarde. C'est une souffrance qui n'est pas du tout incluse, qui n'est pas du tout prévue dans l’œuvre et la tâche du Fils, c'est une exigence démesurée qui n'est plus dans le cadre de la mission du Fils mais au-delà de sa mission. C'est pourquoi la recherche de Dieu en enfer n'a pas d'espoir de le trouver, c'est une recherche dans le chaos. Car derrière chaque péché, le Fils ne voit qu'une chose, c'est que le Père n'y est pas. Plus le fleuve du péché le submerge, plus le saisit cette absence absolue de Dieu. Ici aussi il y a une descente progressive dans la boue du péché : le Fils se tient d'abord à la lisière du péché, mais ensuite il s'avère nécessaire qu'il entre dans le péché pour le saisir totalement. Sur la croix, le Fils a pris le péché en lui de manière active; ici, pour le saisir, il doit y entrer. Plus il y entre, plus le pénètre l'absence du Père. Dans l'objet, dans la tentation, dans ce qui est accompli, il trouve le pur négatif du Père. Les traces positives sont celles auxquelles on reconnaît que quelqu'un était là qui maintenant s'est éloigné. Ces traces révèlent quelque chose d'une présence antérieure. Mais il y a aussi des traces négatives, celles qui ne montrent en toute sûreté qu'une chose : l'absence absolue, celui qu'on cherche n'est sûrement pas là. Dans les trois états du péché, le Fils reconnaît une chose avec certitude : le Père n'est pas là. Car ce qu'il voit, c'est qui est rejeté et éliminé définitivement par le Père, ce à quoi n'adhère plus rien de la relation originelle du Père à sa création.

 

C'est le nouveau chaos, c'est l'opposition originelle à Dieu. C'est à partir du premier chaos que Dieu avait créé le monde. Il avait "délivré" le monde du chaos en le créant. L'enfer est le chaos restauré : il est fait du rejet de Dieu par le monde. Dans la mesure où le monde rejette Dieu, il ne reste plus à Dieu qu'à laisser le chaos revenir là où est le refus; la somme de tous les refus forme le chaos, l'enfer. Le premier chaos avant la création n'était ni bon ni mauvais; il était simplement une possibilité neutre. Le chaos maintenant, c'est le mal séparé du monde, et le monde se trouve maintenant au milieu entre le ciel et le chaos de l'enfer. Au début, Dieu avait en lui la potentialité de sa création tout comme l'homme possède en lui ses spermatozoïdes dont il peut faire des enfants. Seulement chez l'homme la possibilité de réalisation est limitée par la capacité de réception de la femme, et le nombre incalculable des facultés génésiques masculines que la femme ne peut accueillir se perd parce qu'il y a une disproportion entre la potentialité et la capacité de réception. En Dieu, cette disproportion n'existe pas, car il peut créer tout ce qu'il veut. La disproportion n'apparaît que lorsque le monde refuse d'accueillir les créations de Dieu. Par ce refus d'accueillir, Dieu est obligé de créer un nouveau chaos constitué par ces refus : l'enfer.

 

L'enfer est un mystère qui résulte de l'amour de Dieu pour le monde. Le péché en tant qu'objet est la conséquence du fait que dans l'amour doit régner la liberté et donc que le refus soit possible. Le péché en tant que tentation est le fait de ne pas accueillir la semence de Dieu dans le cadre du mystère de l'union : le mauvais usage de l'amour, l'accueil fait à moitié, le jeu, l'avortement. Le péché en tant qu'accompli, c'est le refus total lui-même. L'enfer contient le péché en tant qu'accompli, mais il est accompli en incluant nécessairement en lui l'objet comme la tentation subjective.

 

L'enfer, c'est aussi le résidu qui ne peut être sauvé, qui ne s'ouvre pas (qui ne lève pas, qui ne pousse pas). Il est l'obscur contraire du lumineux mystère d'amour qui existe entre le Père et le Fils. De même que le Père fait connaître son mystère au Fils non seulement comme mystère mais dans le mystère, comme ce dont on ne parle pas (même après), de même il y a dans le péché un mystère; le mystère reste et ne s'ouvre pas : l'enfer. Dans l'amour, il reste toujours quelque chose de mystérieux : l'accueil de l'amour lui-même. La femme peut se donner totalement, elle n'accueillera pourtant jamais l'amour de l'homme en tant que tel. On peut en quelque sorte voir d'un seul coup d’œil l'amour de la femme : elle se donne totalement afin d'être totalement ouverte pour recevoir. La volonté de l'homme par contre, on ne peut jamais la saisir réellement dans l'amour; la femme non plus ne peut la saisir. Une femme peut certes éprouver l'érotisme de son mari, mais elle n'en verra jamais le fond ultime. Elle ne peut en saisir que ce que son mari lui en communique. Mais il n'y a pas d'homme non plus qui perdrait beaucoup de paroles pour dire la nature de son érotisme. Quand il se donne à sa femme, il dit en quelque sorte : prends de moi ce que tu peux, pour le reste laisse-moi tranquille. Ce mystère de l'érotisme n'a pas à faire directement avec le péché, mais bien avec le canevas de l'enfer. C'est en lui qu'on voit sa possibilité, son lieu : c'est dans le "chaos" de l'amour que le chaos du péché est possible en tout premier lieu. C'est ensuite par le péché que cette possibilité tracée d'avance devient actuelle et est réalisée. Si, dans l'érotisme, la femme n'était pas femme, c'est-à-dire, si elle n'était pas accueillante, l'homme ne serait pas homme. C'est une lointaine parabole de la relation qui existe entre Dieu le Père et Dieu le Fils.

 

Malgré toute l'égalité de nature entre l'homme et la femme, l'homme est ce qui est originel, la femme ce qui est dérivé. De même le Père et le Fils sont de même nature dans la divinité, mais le Père reste la source du Fils, l'origine infinie du Fils. Le passage du Fils à travers l'enfer en tant que mystère du Père est un signe de la paternité du Père vis-à-vis du Fils. Par les ténèbres de l'enfer, le Fils se dirige à tâtons vers le mystère de la source.

 

Après m'avoir dicté cela, Adrienne sombra à nouveau dans un état où elle ne me connaissait plus, où elle ne savait plus où elle était. Elle croyait être seule. Elle s'agenouilla et fit toutes sortes de choses incompréhensibles sur le moment. Elle retira rapidement un soulier et le plaça devant elle. Puis elle mit dessus une bûche. Puis la broche qu'elle portait. Tout d'un coup elle recouvrit ces objets du petit tapis qui se trouvait sous son bureau. Puis elle se leva et fit deux pas. Mais elle revint en arrière avec les signes d'une violente colère et elle enleva son deuxième soulier. Elle se mit à déambuler à pieds de bas, revint une fois encore en arrière pour chausser à nouveau le deuxième soulier qui &e