VIII. Points de vue sur la vie et l’œuvre d’Adrienne von Speyr

 

 

LA VIE ET L’ŒUVRE D’ADRIENNE VON SPEYR (1902-1967)

Aperçus divers

 

 

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Communauté Saint-Jean :

Balthasar&Speyr

 

VIII

 

Points de vue sur la vie et l’œuvre d’AvS

 

 

Plan

 

1. Échos d’Adrienne von Speyr chez nos contemporains

 

2. La rencontre d'Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar

 

3. Témoins de l'invisible. Adrienne et le P. Balthasar

 

4. Les dialogues d'Adrienne et du P. Balthasar

 

5. Adrienne von Speyr. Quelques dates

 

6. Adrienne von Speyr. Bibliographie

 

7.  Quelques points de vue du P. Balthasar sur les œuvres d'Adrienne von Speyr

 

8. Colloque de Rome 2017

 

9. Adrienne von Speyr selon Marxer

 

10. Colloque de Rome 1985. Notes du P. Balthasar

 

11. Adrienne sur les ondes

 

12. La Servante du Seigneur

 

13. Le mystère de la mort

 

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1. Échos d’Adrienne von Speyr chez nos contemporains

 

JEAN-PAUL II

C’est le pape Jean-Paul II lui-même qui avait demandé au P. Balthasar d’organiser à Rome un colloque sur Adrienne von Speyr. Le 28 septembre 1985, recevant les membres de ce colloque, le pape leur disait entre autres choses dans son allocution: « Vous avez cherché ensemble à mieux cerner l’action mystérieuse et impressionnante du Seigneur dans une existence humaine assoiffée de lui ». (La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain, Paris, 1986, p. 197).

 

Cardinal Angelo SCOLA ( Patriarche de Venise)

« Balthasar s’est mis au service d’Adrienne pour recueillir toutes les intuitions exceptionnelles qu’elle a eues sur les mystères de notre foi. Il assuma la tâche difficile de s’assurer de leur valeur en les comparant avec la doctrine de l’Eglise et avec la grande tradition théologique » (Angelo Scola, Hans Urs von Balthasar, un grand théologien de notre siècle, Paris, 1999, p. 37).

 

"Il me souvient en particulier d’un déjeuner dans un restaurant à Rome, avec Balthasar et Georges Chantraine… C’était en 1985 (Pour la préparation du colloque romain sur Adrienne). On discutait à table des participants, on donnait différents noms, lorsque tout à coup, à propos d’une personne, Balthasar intervint : ‘Non, pas lui. Adrienne m’a dit cette nuit qu’il ne fallait pas l’inviter’. Chantraine et moi nous sommes regardés, un peu interloqués. Après un temps de silence, la conversation reprit. Ce ne fut pas la seule fois où Balthasar m’a mentionné ces dialogues avec Adrienne, décédée en 1967. Il le faisait de façon toute naturelle, considérant ces dialogues comme quelque chose de normal, au point de pouvoir en parler à d’autres" (Cardinal Scola, J’ai parié sur la liberté, Paris, 2020, p. 88).

 

Père Louis BOUYER

« Plus près de nous, on pourrait citer Adrienne von Speyr, que j’ai personnellement connue, et sur laquelle le Père Hans Urs von Balthasar a écrit un fort beau livre récemment traduit en français. Adrienne von Speyr est l’exemple remarquable d’une personnalité bien installée elle aussi, si je puis dire, dans le monde moderne et qui fut une mystique. Médecin et pédiatre, cette femme d’un puissant réalisme, d’une équilibre profond, d’un bon sens nourri d’une vaste culture fut une mystique d’un type certainement extatique avec même des phénomènes extrêmement singuliers de visions et de stigmates ». (Louis Bouyer, Le métier de théologien, Genève, 2005, p. 144. – Entretiens de 1978 avec Georges Daix).

 

Dans son introduction à Figures mystiques féminines (p. 11) : « Nous concentrerons cette étude sur Hadewijch d’Anvers, Thérèse d’Avila, Thérèse de l’Enfant Jésus, Elisabeth de la Trinité, Edith Stein. Nous aurions pu en ajouter d’autres, comme Catherine de Gênes à l’orée des temps modernes, ou Adrienne von Speyr tout près de nous ».

 

Père Henri de LUBAC

Extrait du Journal du P. Balthasar au 30 mars 1946 : « Je reçois ces jours-ci la visite du P. de Lubac qui loge chez Adrienne. Il est très aimable. Il a de longues conversations avec Adrienne et la quitte avec les meilleures impressions, convaincu de l’authenticité de sa mission… A son départ, elle demande sa bénédiction pour elle-même et pour ses enfants. De Lubac dit que, pour elle seule, il n’en aurait pas donné; ce serait à lui à en demander une… » (Erde und Himmel. Die Nachlasswerke, IX, Einsiedeln, 1975, n° 1517).

 

31 mars 1965. Le P. de Lubac est à Rome pour la préparation de la quatrième session de Vatican II, il note dans son carnet : « Aujourd’hui, lettre de Madame Kaegi (= Adrienne von Speyr) m’annonçant qu’un archimandrite est arrivé à Bâle, le 28 mars, pour apporter au P. de Balthasar la croix d’or du Mont-Athos » (H. de Lubac, Carnets du concile, t. II, p. 361).

 

Quant à Adrienne von Speyr,  je l’ai bien connue, et je puis vous assurer que c’était une femme parfaitement équilibrée, d’une intelligence peu commune et d’un grand bon sens, d’une étonnante culture (à la fois germanique et française), et d’une charité efficace (Lettre du P. de Lubac à l’Abbé Bernard Nodet en date du 7 avril 1977 dans G. Chantraine et M.-G. Lemaire, Henri de Lubac, t. IV, p. 589).

 

Père Yves CONGAR

évoque « l’âme mystique que fut Adrienne von Speyr » (Yves Congar, Je crois en l’Esprit Saint, t. III. Le fleuve de vie coule en Orient et en Occident, Paris, 1980, p. 201, n. 31).

 

Mgr DORÉ

parle d’Adrienne von Speyr comme de la « grande mystique de Bâle » (dans une série de recensions d’œuvres du P. Balthasar et d’Adrienne von Speyr : Recherches de Science Religieuse 1995/1, p. 94).

 

Yves-Marie HILAIRE

a intitulé sa contribution à la 7e Université d’été d’histoire religieuse, 9-12 juillet 1998 : « Saintes contemplatives et intelligence de la foi au XXe siècle: Thérèse de Lisieux, Elisabeth Cattez, Edith Stein, Adrienne von Speyr », publiée dans La sainteté. Actes réunis par Gérard Cholvy. Centre Régional d’histoire des mentalités, Université Paul Valéry, Montpellier, 1999, p. 333-346.

 

P. Jean RADERMAKERS,  bibliste

« Il faut dire que les femmes continuent d’apporter à l’exégèse, et à la théologie en général, une contribution appréciable par leur intelligence en profondeur du mystère de Dieu et leur finesse de perception des textes sacrés. Qu’on songe à France Quéré ou Lytta Basset du côté protestant, à Adrienne von Speyr ou Anne-Marie Pelletier du côté catholique! » (Jean Radermakers, Ta Parole, ma demeure, Namur-Paris, 2005, p. 168). – Adrienne von Speyr « a commenté de nombreux textes de l’Écriture avec une grande finesse spirituelle et une profonde intelligence de la Parole de Dieu ». (Id. dans Nouvelle Revue Théologique, 2009/4, p. 828).

 

Olivier CLÉMENT

Il définit la philia : « une profonde amitié, telle celle qui a uni un théologien comme Urs von Balthasar à une grande spirituelle de Bâle, Adrienne von Speyr » (Olivier Clément, Mémoires d’espérance, Paris, 2003, p. 82).

 

P. Xavier TILLIETTE

Dans un compte-rendu d’un livre sur Adrienne von Speyr, il parle d’elle comme d’un « trésor sans égal » pour l’Eglise. « Adrienne est à coup sûr un don de Dieu aux hommes du XXe siècle, une source de vie et de lumière » (Gregorianum 1998/1, p. 203).

 

Jean SULIVAN

rendant compte du livre de Hans Urs von Balthasar : Adrienne von Speyr et sa mission théologique, écrit ceci : « La presque sainte Adrienne von Speyr  a désigné le mal qu’est l’esprit de servitude et de médiocrité… » (Messages du Secours Catholique, n° 303, Mars 1979, p. 13).

 

J. BOUFLET, B. PEYROUS, M.-A. POMPIGNOLI

dans un ouvrage collectif, où ils rangent Adrienne von Speyr parmi les mystiques, écrivent entre choses : « Les œuvres ‘Adrienne von Speyr… constituent une somme spirituelle considérable et parfois très originale… On peut sans doute parler pour Adrienne von Speyr, non seulement de mission spirituelle, mais même de mission théologique, comme on l’avait dit de la bienheureuse Elisabeth de la Trinité » (Des saints au XXe siècle: Pourquoi?, Paris, 2005, p. 226). Voir aussi p. 26: « Adrienne von Speyr est sans doute l’une des plus grandes mystiques du siècle ».

 

P. Benedict GROESCHEL, capucin, prêtre et psychologue, cofondateur des  franciscains du Bronx à New York. Chargé du développement spirituel de l’archidiocèse de New York

Adrienne von Speyr… « écrivain catholique doté d’une grande finesse intellectuelle… Reconnue comme une sorte de génie… » (Benedict Groeschel, Une douce petite voix. Guide pratique sur les révélations privées, Nouan-le-Fuzelier, 2003, p. 124).

 

La revue Carmel

« Adrienne von Speyr est incontestablement une des grandes mystiques de notre siècle » (Carmel, n° 82, 1996/4, p. 107-108).- « Les éditions Culture et vérité poursuivent à un rythme soutenu la publication de l’œuvre de la grande mystique suisse » (Carmel n° 84, 1997/2, p. 86-87).

 

Famille chrétienne

« Une authentique mystique… Les textes lumineux d’Adrienne… Notre mystique le dit superbement… Ce livre : une source jaillissante, remarquablement vivifiante pour ceux qui prennent le temps de faire halte auprès d’elle » (Famille chrétienne n° 161, février 1981, p. 62, à propos du livre du P. Balthasar : Adrienne von Speyr et sa mission théologique et de deux petits livres d’Adrienne).

 

Science et Esprit

« Adrienne von Speyr est une mystique suisse qui a vécu de 1902 à 1967″ (D’un compte-rendu de Mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr paru dans Science et Esprit, 1987, p. 406).

 

La Vie Spirituelle

« … La grande spirituelle bâloise… On sait par ailleurs qu’Adrienne, mère de famille et médecin traitant, n’était pas une illuminée, et que l’institut séculier fondé par elle est le témoin de la qualité de sa vie et de ses œuvres » (P. Jourdain Bonduelle, dans La Vie Spirituelle 710, mai-juin 1994, p. 422-423).

 

Mgr Peter HENRICI, évêque auxiliaire de Coire, ancien professeur de philosophie à la Grégorienne à Rome et doyen de la même Faculté, cousin du P. Balthasar.

« S’il y a de l’inédit dans la théologie de Balthasar c’est dû, en grande partie, à cette source presque intarissable d’inspiration que lui offrait l’expérience spirituelle et mystique d’Adrienne… Il paraît impossible d’égaler cette étonnante culture de Balthasar, comme il serait vain d’attendre une source d’inspiration égale à celle qu’étaient pour lui les expériences mystiques d’Adrienne von Speyr. Nous n’avons qu’à accepter l’une et l’autre comme des dons extraordinaires de Dieu » (Dans Chrétiens dans la société actuelle. Actes du colloque de Lyon, Magny-les-Hameaux, 2005, p. 166-167, 171).

 

Prêtres diocésains

Adrienne von Speyr… "une mystique authentique qui mérite d’être connue" (Janvier 1988, p. 48). – « On ne présente plus Adrienne von Speyr… Cette mystique de haut vol mais à l’expression très simple… » (Janvier 1994, p. 49).

 

Hans Urs von BALTHASAR

« Il est sûr qu’elle a été choisie spécialement, non seulement pour saisir par l’esprit les vérités de la révélation chrétienne ou les éprouver mystiquement, mais aussi pour en avoir une expérience dans son existence la plus charnelle » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, 3e édition, Paris, 1978, p. 76-77). – « Le Livre de tous les saints est un cadeau merveilleux fait à l’Eglise parce qu’il montre comment les saints ont prié, ce qui constitue une invitation contagieuse à la prière personnelle » (Ibid., p. 60-61). – « Adrienne a composé un traité du purgatoire dont on peut dire qu’elle l’a expérimenté dans la souffrance… Qu’on me permette de remarquer que cette expérience du purgatoire, traduite en mots, me paraît théologiquement plus riche, plus variée et plus profonde que le célèbre traité de Catherine de Gênes » (Ibid., p. 46). – « Aujourd’hui, après sa mort, l’œuvre d’Adrienne von Speyr me paraît beaucoup plus importante que la mienne et la publication de ses inédits a pris le pas sur mes travaux personnels. Je suis convaincu qu’au moment où ces œuvres seront accessibles, ceux que cela concerne se rangeront à mon jugement et remercieront Dieu avec moi d’avoir réservé de telles grâces à l’Eglise d’aujourd’hui » (Ibid., p. 9). – « Je dois à Adrienne von Speyr d’innombrables suggestions pour des sermons, des conférences de toutes sortes, mais elle-même, du fait de sa cécité croissante, lisait rarement, et de moins en moins, mes livres. Dans l’ensemble, et bien que les proportions en soient incalculables, j’ai certainement plus reçu d’elle qu’elle n’a reçu de moi » (Ibid., p. 9). – « La mission d’Adrienne pour l’Eglise d’aujourd’hui est essentiellement une nouvelle vivification de la prière – personnelle, pas seulement communautaire » (Ibid., p. 58). – « Aussitôt après sa conversion, à la fête de la Toussaint 1940, les cieux s’ouvrirent sur son âme, déversant des torrents de grâces extraordinaires. Son âme fut entraînée sur toutes les hauteurs et dans tous les abîmes : elle avait été préparée de tout temps à dire oui à tout, sans condition… Il est impossible dans cette postface de décrire, même à titre indicatif, cette plénitude inouïe de grâces; les livres publiés jusqu’ici et surtout les volumes des œuvres posthumes qui paraîtront plus tard en témoigneront » (Dans la Postface aux Fragments autobiographiques, Paris, 1978, p. 301). – Tout ce qu’Adrienne a expérimenté de phénomènes mystiques extérieurs est … « au service de sa tâche (Aufgabe) centrale : par sa parole et toute son existence, vivifier pour notre temps les mystères chrétiens » (Erde und Himmel. Die Nachlasswerke, VIII, Einsiedeln, 1975, p. 8). – C’est à partir de la descente aux enfers … « que s’est organisée toute la plénitude absolument immense de la théologie et de la spiritualité d’Adrienne » (Ignatiana. Die Nachlasswerke, XI, Einsiedeln, 1974, p. 11). – « La plus grande partie de ce que j’ai écrit est une traduction de ce qui, d’une manière bien plus immédiate, bien moins ‘technique’, fut déposé dans l’œuvre puissante d’Adrienne von Speyr » (H.U.v.B., A propos de mon œuvre, Bruxelles, 2002, p. 81). –  » D’abord il faudra publier le legs énorme d’AvS… (Dans ce legs)… se trouvent les 12 volumes posthumes qui pour le moment ne sont pas encore sur le marché. Je pense qu’il y a là de la nourriture spirituelle pour des générations » (Ibid., p. 92). – « Elle cerne le mystère (des relations de Marie et de son Fils) de tous côtés et avec une force spéculative si étonnante qu’on trouvera difficilement quelque chose de comparable dans la littérature mariale… Peu d’écrivains aujourd’hui sont en mesure… aussi bien qu’Adrienne von Speyr d’éveiller au sens de la grandeur insondable du mystère de Dieu » (Dans l’introduction de HUvB au livre d’AvS, Maria in der Erlösung, Einsiedeln, 1979, p. 3).

 

P. Bernard SESBOÜÉ

évoque  « la théologie mystique d’Adrienne von Speyr » en relation avec celle de Hans Urs von Balthasar (La théologie au XXe siècle et l’avenir de la foi, 2007, p. 44).

Adrienne von Speyr : « Une authentique mystique du XXe siècle » (Revue Christus, n° 247, juillet 2015).

 

Gérard LECLERC

« Le plus grand théologien catholique du XXe siècle, Hans Urs von Balthasar, n’a mené son œuvre à terme que grâce à l’expérience mystique d’Adrienne von Speyr » (Journal de Gérard Leclerc, 13 mai 2005).

 

René COSTE

« Le grand théologien suisse Hans Urs von Balthasar, qui s’appuyait sur l’expérience mystique d’Adrienne von Speyr, est parvenu à une évocation saisissante » … du mystère de Dieu Trinité. (René Coste, Nous croyons en un seul Dieu, p. 74).

 

BENOîT XVI

Hans Urs von Balthasar "est impensable sans Adrienne von Speyr".

 

Joseph RATZINGER

Ce que Hans Urs von Balthasar a écrit sur le samedi saint fut certainement déterminé pour une part par sa rencontre de l’expérience mystique d’Adrienne von Speyr (Joseph Ratzinger, La communion de foi. I. Croire et célébrer, p. 165).

 

Pierre DESCOUVEMONT

Adrienne von Speyr, la mystique qui a profondément influencé toute la théologie de Balthasar (Pierre Descouvemont, Dieu souffre-t-il?, p. 110).

 

Revue Thomiste

reconnaître tout ce que Balthasar doit à sa méditation des philosophes allemands du XXe siècle autant qu’à l’expérience mystique d’Adrienne von Speyr (Revue Thomiste 110 [2010], p. 707).

 

Cardinal BARBARIN

J’ai eu la chance d’approcher Hans Urs von Balthasar durant les dernières années de sa vie. Et un jour je lui ai demandé : « Mais vous, quand vous avez rencontré Adrienne von Speyr, comment avez-vous discerné l’authenticité de ce qu’elle vivait? Vous étiez un jeune jésuite et vous accompagniez spirituellement une personne qui vous faisait part de cette cataracte de grâces mystiques qui survenaient dans sa vie… » Il m’a répondu : « Vous avez raison; dans quatre-vingt-quinze pour cent des cas, ce sont des illusions. Mais ce qui m’a permis d’accueillir sa démarche, c’est que tout ce qu’elle me disait tombait très exactement dans l’enseignement et la tradition de l’Eglise. Et d’un coup, grâce à ce qu’elle me partageait, je voyais de nombreuses portes s’ouvrir » (Revue Carmel, n° 145, septembre 2012, p. 107). – Hans Urs von Balthasar explique à propos d’Adrienne von Speyr qu’il n’a jamais vu quelqu’un autant donner vie, par son expérience mystique, à ce qu’il avait reçu comme un trésor de la tradition chrétienne… Elle l’a aidé à reformuler toute sa théologie (Revue Carmel, n° 145, septembre 2012, p. 114). – Adrienne von Speyr entre dans l’Église catholique en 1940. « Elle connaît ensuite une expérience mystique exceptionnelle » (Dieu est-il périmé?, p. 95, n.14).

 

Nouvelle Revue Théologique

« … une mystique plutôt exceptionnelle » (signé S.D. dans NRT 135, année 2013, p. 680).

 

Jean GUITTON

(Adrienne von Speyr) a connu les états et les étapes des plus grands mystiques catholiques; notamment cette participation sanglante à la Passion qu’on nomme la « stigmatisation ». Cela ne l’empêcha pas de dicter une immense oeuvre de théologie… Il est impossible de résumer l’oeuvre de ces deux êtres (Adrienne von Speyr et le P. Balthasar). Ils sont incomparables dans l’histoire (mystique) de l’Europe que nous voyons renaître en 1993 (Préface au livre de E. Guerriero, Hans Urs von Balthasar, p. 5-7).

 

M. ROUGÉ, professeur de théologie et curé de paroisse.

Le P. Rougé note d’abord que de grands renouveaux dans l’Eglise sont l’oeuvre conjointe d’un homme et d’une femme, et il cite par exemple François d’Assise et Claire, Thérèse d’Avila et Jean de la croix, François de Sales et Jeanne de Chantal. Et il ajoute : « Pour le XXe siècle, je pense aussi à Adrienne von Speyr, médecin et mystique, et Hans Urs von Balthasar, immense théologien… Balthasar, intellectuel germanique à la pensée extrêmement dense et spéculative, se disait constamment débiteur, pour son oeuvre théologique, de la profondeur spirituelle des intuitions d’Adrienne » (M. Rougé, L’Eglise n’a pas dit son dernier mot, Paris, 2014, p. 234-235).

 

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2. La rencontre d'Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar

 

 

Bâle, 1940 : Adrienne von Speyr (AvS) et Hans Urs von Balthasar (HUvB) se rencontrent pour la première fois. Elle a 38 ans, lui 35. Elle est médecin, mariée à un professeur d'histoire à l'université de Bâle, protestante. Lui est jésuite et aumônier des étudiants catholiques : il a déjà à son actif un certain nombre de livres de philosophie (sa thèse de doctorat) et de théologie.

 

Elle : c'est la première fois qu'elle rencontre vraiment un prêtre. Elle s'aperçoit rapidement que la foi catholique, c'est ce qu'elle recherchait depuis longtemps. Durant toute sa vie jusque là elle avait "tendu de toutes ses forces vers cette vérité" (HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, 2e édition, Paris, 1978 [= Théol.], p.8). C'est la conversion. Elle est baptisée sous condition le 1er novembre 1940. Elle meurt en 1967, elle est sans doute l'une des plus grandes mystiques de tous les temps.

 

Lui : de 1940 à sa mort (1988), au prix d'un travail intense, il publiera une œuvre théologique considérable qui feront de lui l'un des théologiens majeurs du XXe siècle et peut-être aussi d'autres siècles. La mystique et le théologien se rencontrent par hasard. Le hasard de Dieu. Il fait bien les choses.

 

Tout homme a une mission : Adrienne le répète de temps en temps. Avec le recul du temps, le P. Balthasar pense qu'il a une mission commune avec Adrienne, une mission double, comme il en existe un certain nombre d'exemples dans l'histoire de l'Eglise. Dans les premières pages de L'Institut Saint-Jean. Genèse et principes, Paris, 1986 (= Inst.), le P. Balthasar indique pourquoi il publie cet ouvrage : "Ce livre a d'abord un but : empêcher qu'après ma mort on essaie de séparer mon œuvre de celle d'AvS. Il prouvera que ce n'est en aucune façon possible, ni en ce qui concerne la théologie, ni en ce qui concerne"… la fondation de l'Institut Saint-Jean (Inst., p. 9).

 

Et pourquoi voudrait-on séparer les deux œuvres? Certains le voudraient peut-être pour garder le théologien et écarter la mystique. Les théologiens - certains du moins -, explique le P. Balthasar, écartent avec méfiance ou mépris ce qu'on appelle les révélations privées pour la bonne raison "qu'elles seraient souvent incertaines ou tout simplement fausses; que personne n'est obligé de les reconnaître; car de toute manière tout l'essentiel est présent dans l'enseignement de l'Eglise" (Théol., p. 46-47).

 

La réponse de HUvB à cette objection ne manque pas de saveur : "On peut (alors) se demander pourquoi Dieu se livre sans cesse à de telles entreprises auxquelles l'Eglise ne doit accorder que peu d'attention ou pas du tout". Et Balthasar d'expliquer quel est, pour lui et pour Adrienne, le sens de la mystique chrétienne : "La mystique chrétienne et ecclésiale authentique (les mystiques fausses sont assez nombreuses) est essentiellement une grâce charismatique, c'est-à-dire une mission confiée par Dieu à une personne pour le bien de l'Eglise entière" (Théol., p. 47).

 

Tout au long des siècles chrétiens, des mystiques ont ainsi reçu "la mission de communiquer une nouvelle ardeur au cœur de la foi sous l'inspiration du Saint Esprit. Si, dans la vie et l'œuvre d'AvS, quelque chose est significatif, c'est bien cette vivification centrale de la révélation chrétienne" (Théol., p. 47). Adrienne n'avait pas la moindre formation théologique. "Elle priait beaucoup, et ce qu'elle connut de la foi lui a été inspiré d'en haut et (du) dedans" (La mission ecclésiale d'Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain, Paris, 1986 [= Eccl.], p. 13-14).

 

Dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique, le P. Balthasar a "essayé", en quelques dizaines de pages, de "retracer ce qu'ont été vingt-sept ans d'étroite collaboration avec AvS"  (Théol., p. 7). Et là il nous apprend qu'il a utilisé sans scrupules des pensées qu'Adrienne lui transmettait, aussi bien pour des conférences et des articles que pour des livres. "Je dois à AvS d'innombrables suggestions pour des sermons, des conférences de toute sorte… Dans l'ensemble, et bien que les proportions en soient incalculables, j'ai certainement plus reçu d'elle qu'elle n'a reçu de moi" (Théol., p. 9).

 

Que ce géant de la théologie fasse cet aveu peut éveiller le désir d'aller voir à la source. "Il lui arrivait souvent (à Adrienne) de me corriger dans mes opinions (théologiques)" (Inst. p. 49). Et, après réflexion, le P. Balthasar finissait par trouver juste ce qui tout d'abord l'étonnait dans les idées qu'A. lui soumettait (Eccl., p. 14). Elle n'avait pas "la manie des extrêmes", dit-il encore. "Sa pensée se maintient au centre du dogme, dont elle dégage presque indéfiniment les richesses" (Eccl., p. 189).

Autre affirmation étonnante du P. Balthasar : "Aujourd'hui, après sa mort, l'œuvre d'AvS me paraît beaucoup plus importante que la mienne… Je suis convaincu qu'au moment où ces œuvres seront accessibles, ceux que cela concerne se rangeront à mon jugement et remercieront Dieu avec moi d'avoir réservé de telles grâces à l'Eglise d'aujourd'hui" (Théol., p. 9).

 

"Ceux que cela concerne" : il y a mille chemins vers Dieu et bien plus encore. Pour certains, AvS peut être un chemin privilégié. Soixante volumes, 16.000 pages : on peut essayer d'en faire le tour. Il faut tout lire. Et il est vrai que l'œuvre d'AvS est plus précieuse que celle de HUvB : lui, c'est la réflexion du théologien; elle, le jaillissement de la vie. On perdrait beaucoup à essayer de la résumer. Comment synthétiser la vie? "J'ose même lancer un défi à quiconque tentera plus tard de coincer la pensée d'Adrienne dans un système quelconque: il se sentira toujours débordé" (Eccl., p. 187).

 

L'œuvre d'AvS plus importante que celle de HUvB? Lors du colloque romain, la question a été posée au P. Balthasar : si quelqu'un estimait qu'AvS est la plus grande mystique de tous les temps, que dirait-il? HUvB a réfléchi un instant et il a répondu : "Saint Ignace dit qu'il ne faut pas comparer les saints entre eux". Oui, mais on peut comparer leurs œuvres. Pour le côté pratique, les œuvres d'AvS sont dans l'ensemble beaucoup plus accessibles que celles  de HUvB, en ce sens qu'elles sont plus faciles à lire pour celui qui n'a pas de formation théologique particulière. Un chroniqueur des Recherches de Science Religieuse, un homme du métier de théologien donc, avouait lui-même un jour, en rendant compte de quelques ouvrages de HUvB,  qu'il n'était pas un auteur facile. Il faudrait donc traduire deux fois HUvB: une fois littéralement pour les théologiens, et une autre fois en français fondamental pour le Français moyen. En ce qui concerne les œuvres d'Adrienne, on peut le plus souvent se passer du français fondamental.

 

Tous les livres d'AvS, sauf deux qu'elle a écrit elle-même à la demande de son confesseur, ont été dictés à HUvB qui les prenait en sténo. "Elle dictait le plus souvent l'après-midi, au retour de sa pratique médicale, et rarement plus d'une demi-heure par jour" (Théol., p. 29). Pour se faire une idée plus précise de la collaboration entre AvS et HUvB, il faudrait lire tout ce que Balthasar a appelé leur "travail théologique commun" (Inst., p. 37-91). Dans L'Institut Saint-Jean. Genèse et principes, le P. Balthasar va beaucoup plus loin dans les confidences que dans son premier livre sur AvS et sa mission théologique.  Il y utilise largement les notes de son propre Journal qui a été édité en trois volumes parmi les œuvres posthumes d'AvS. Le P. Balthasar explique aussi pourquoi dans les livres d'Adrienne on peut parfois reconnaître son "style" à lui (Inst., p. 49) : les dictées d'Adrienne n'étaient pas toujours du mot à mot; parfois elle expliquait les choses, après quoi il revenait à Balthasar de rédiger un texte pour résumer aussi fidèlement que possible les explications d'Adrienne. Elle demandait en outre à HUvB de ne rien publier d'elle qui ne soit totalement conforme à la foi de l'Eglise.

 

Pour les œuvres de HUvB, contrairement à ce qui a parfois été affirmé, AvS n'intervenait aucunement dans leur élaboration même si, comme il a été dit, le P. Balthasar a utilisé très souvent des idées qui venaient d'Adrienne et de ses innombrables expériences du monde de Dieu. "Du fait de sa cécité croissante, (Adrienne) lisait rarement, et de moins en moins, mes livres" (Théol., p. 9). Finalement, "ce serait une entreprise chimérique de vouloir distinguer dans (mes) ouvrages postérieurs (à 1940) ce qui est d'elle et ce qui est de moi" (Inst., p. 57). Une mission double, disait-il !

Patrick Catry

 

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3. Témoins de l'invisible

Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar

 

Plan

 

Introduction

 

1. Une mission à deux

 

2. Les dictées

 

3. La théologie d'Adrienne

 

4. Marie et l’Église

 

5. La prière

 

6. Autres charismes

 

7. La collaboration d'Adrienne et du P. Balthasar

 

8. La mystique dans l’Église

 

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En 1983, le pape Jean-Paul II a exprimé au P. Hans Urs von Balthasar le souhait que se tienne à Rome un symposium sur Adrienne von Speyr. Celui-ci a eu lieu en 1985 et la traduction française des actes de ce colloque a été publié en 1986 : La mission ecclésiale d'Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain, Ed. Lethielleux, Paris, 1986 (désormais : ME). Pour préparer ce colloque, le P. Balthasar a fait paraître en 1984 un volume traduit partiellement en français : L'Institut Saint-Jean. Genèse et principes, Ed. Lethielleux, Paris, 1986 (désormais : ISJ). Dans cet ouvrage, le texte de la règle (les Principes) de l'Institut Saint-Jean (institut séculier fondé conjointement par Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar) est précédé d'une Genèse qui retrace l'histoire des relations des deux fondateurs; cette Genèse est surtout une nouvelle introduction à la vie et à l'œuvre d'Adrienne von Speyr, complétant les données du volume paru en français en 1976 (l'original en langue allemande est paru en 1968) : Adrienne von Speyr et sa mission théologique, Ed. Médiaspaul, Paris, 1978 (désormais : MT).

 

L'œuvre éditée d'Adrienne von Speyr compte, dans l'édition en langue allemande, une soixantaine de volumes dont une douzaine - les Œuvres posthumes - n'ont été rendus publics qu'en 1985, en vue du colloque romain, avec l'approbation explicite du pape. Ces œuvres posthumes, "qui pourraient paraître étonnantes, voire déconcertantes, à beaucoup de lecteurs" (ISJ 5), le Père Balthasar a voulu les situer dans leur contexte ecclésial par cette Genèse qui est publiée également avec l'approbation du Saint-Siège.

 

Ces faits (de la vie d'Adrienne von Speyr), écrivait déjà le P. Balthasar en 1968,  "je les présente à l'appréciation de l’Église, me soumettant évidemment sans réserve à son jugement" (MT 7).  Cette "appréciation" est maintenant venue de plusieurs manières. Recevant les participants du colloque romain, Jean-Paul II leur disait : "Vous avez cherché ensemble à mieux cerner l'action mystérieuse et impressionnante du Seigneur dans une existence humaine assoiffée de lui" (ME 197).

 

Dans L’institut Saint-Jean, le P. Balthasar évoque, entre autres choses, les "charismes extraordinaires de la fondatrice" (ISJ 11). Qui voudrait en savoir plus devrait recourir à ses deux biographies : celle qu'elle a rédigée elle-même à la demande de son confesseur (Fragments autobiographiques) et celle qu'elle lui a dictée dans l'Esprit Saint avec la conscience qu'elle avait à chaque époque de sa vie jusqu'à sa conversion au catholicisme (Geheimnis der Jugend). Pour la période qui s'étend de 1940 à sa mort en 1967, il est indispensable de recourir au Journal du P. Balthasar (Erde und Himmel) en trois volumes : quelque mille trois cents pages où sont consignés les événements presque au jour le jour.

 

Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar témoins de l'invisible? Au sens obvie et premier du terme, seule Adrienne a vraiment vu l'invisible et elle en a longuement témoigné. Hans Urs von Balthasar, lui, n'a pas vu l'invisible, semble-t-il; pendant vingt-sept ans il a été le témoin de l’Église auprès d'une chrétienne que Dieu entraînait par des voies rares et difficiles. En nous quittant (1988), le Père Balthasar nous laisse bien sûr son œuvre à lui, mais il nous laisse surtout les quelque soixante volumes et les seize mille pages d'Adrienne von Speyr, qui sans lui ne nous seraient pas parvenus : ils sont une merveilleuse actualisation du message chrétien contenu dans le Nouveau Testament. Ci-dessous quelques bribes de l’œuvre de ces témoins de l'invisible.

Patrick Catry

1. Une mission à deux

Les charismes de la fondatrice doivent "profiter à l'ensemble de l’Église". Il y a dans l’Église au cours des âges des "missions à deux": d'abord Marie et Jean réunis par le Crucifié, puis des missions secondaires : saint Jean de la croix et sainte Thérèse d'Avila, saint Jean Eudes et Marie des Vallées, saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal. Pour Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar, la rencontre n'est survenue qu'en 1940 : Adrienne avait trente-huit ans, le P. Balthasar trente-cinq. Le temps d'avant la rencontre fut pour Adrienne le temps d'une "recherche apparemment interminable de la vérité catholique" (elle était née dans une famille protestante de la Suisse romande), la profession de médecin et l'expérience du mariage. Pour le P. Balthasar, ce fut essentiellement une période de formation philosophique et théologique, et son entrée dans la Compagnie de Jésus. La mission d'Adrienne ne fut pas seulement "une mission d'expérience de la nuit obscure et d'autres états christologiques", elle fut aussi, expressément, une mission d'explication; pour l'introduire "au mystère christologique de l'obéissance du Fils au Père", il lui fallait une mission complémentaire (ISJ 12-14).

 

Toute petite, Adrienne voit son ange, et celui-ci lui apprend à ne pas tenir compte de toutes les injustices qui l'entourent et à les pardonner (ISJ 25); il lui explique comment elle peut prier et déjà faire pénitence. Un jour l'ange lui dit : "Avant Pâques, on sera désormais toujours malade. - Pourquoi? - Il a dit que c'était à cause du vendredi saint. Et ce ne sont pas des maladies très amusantes… Ça donne la nausée, on a tellement mal à la tête ou au ventre qu'on ne peut plus rien lire. Ou bien on est si fatigué qu'on ne peut plus rien faire. On a mal, tout simplement" (ISJ 19).

En 1908, la veille de Noël, à six ans, Adrienne rencontre saint Ignace de Loyola dans une rue de La Chaux-de-Fonds, sa ville natale. Plus tard, c'est saint Ignace encore qui lui amènera l'apôtre Jean pour lui expliquer son Évangile. Ce n'est qu'au ciel, lui expliquera-t-il un jour, "qu'il a appris à connaître et à aimer si bien" saint Jean. S'il revenait maintenant sur la terre pour fonder à nouveau son institut, peut-être lui donnerait-il un caractère plus johannique (ISJ 17-18).

 

Les connaissances mystérieuses reçues par la petite fille lui font pressentir que la religion protestante qu'on lui enseigne est insuffisante; la recherche des éléments qui lui manquent durera des dizaines d'années. A quinze ans, elle a une vision de la Vierge Marie : "Je regardais comme dans une prière sans paroles; je n'avais jamais rien vu d'aussi beau… Je ne fus pas le moins du monde effrayée, mais remplie d'une joie nouvelle, intense et très douce…, bien que je ne croie pas le moins du monde avoir su d'une manière quelconque à ce moment-là qu'il me fallait devenir catholique" (ISJ 18-20).

Dès son enfance, elle voulait consacrer sa vie à Dieu et aux hommes. Quand elle prit la décision de commencer des études de médecine - son père n'était plus de ce monde-, elle rencontra l'opposition de sa mère et de son oncle, le frère de son père, qui était directeur d'un hôpital psychiatrique. Un seul désir différent l'assaillait parfois : celui de faire de la théologie "pour en savoir davantage sur Dieu". Passionnée de musique, elle espérait "parvenir à Dieu grâce à elle"; mais elle se rendit compte un jour qu'elle ne pouvait mener de front la médecine et la musique : on exigeait d'elle trois heures d'exercices par jour. Elle sacrifia donc la musique à ses futurs malades. "C'était mieux, pensais-je, de les aborder en ayant fait un sacrifice" (ISJ 22-23).

 

Adrienne a vécu par avance la forme de l'institut séculier qu'elle fondera un jour : appartenance radicale à Dieu et engagement tout aussi radical pour les hommes dans la profession séculière. Elle croyait très fort être destinée au célibat pour Dieu mais, protestante, elle ne voyait pas le moyen de réaliser ce désir. Finalement elle se maria, par compassion, avec un veuf resté seul avec deux petits garçons. La mort prématurée de son mari, Emil Dürr, l'accablera profondément. Pour son second mariage, avec Werner Kaegi, la compassion jouera également un rôle prépondérant. Mais "malgré une véritable affection, l'union ne sera pas facile. Le mariage ne sera pas consommé, si bien qu'Adrienne pourra faire plus tard le vœu de virginité" (ISJ 24-25).

 

Le P. Balthasar a noté la force de caractère d'Adrienne. A l'âge de douze ans, elle donne une gifle à une maîtresse qui avait traité injustement une fille peu douée qui n'était pas en faute (ISJ 26)! Quand elle doit abandonner le lycée à la demande de sa mère, qui trouve sa fille trop entourée de garçons, elle fait du grec la nuit en cachette à la lueur d'une bougie pour rester au niveau de ses camarades. Elle paie elle-même ses études de médecine en donnant des leçons particulières : jusqu'à vingt heures par semaine. Alors qu'elle était étudiante, un médecin chargé de cours dans l'amphithéâtre fit à un malade une piqûre qui le tua sur-le-champ et il rejeta faussement l'erreur sur l'infirmière : Adrienne incita alors les étudiants à boycotter son cours jusqu'au départ du coupable pour une autre université. Cette force de caractère lui permit d'endurer des douleurs physiques extrêmes et, après sa conversion, de prendre sur elle pendant des dizaines d'années toutes sortes de souffrances spirituelles et corporelles pour la rédemption du monde. Elle regrettait que, dans la médecine, on ne puisse pas "prendre sur soi la part de souffrances qui revient aux autres" (ISJ 26-27).

 

Tout au long de sa jeunesse, Adrienne n'a jamais abandonné les exercices de pénitence que l'ange lui avait appris. Pour ses maux de tête ou d'autres douleurs violentes, elle ne prend jamais de calmants. Comme pénitence, elle fait tout ce qui lui vient à l'esprit : mettre des cailloux dans ses chaussures, se donner des coups avec un instrument qu'elle a. "Je pense qu'on doit offrir la douleur", dit-elle. "La prière et la souffrance cachée furent son lot sur la terre" (ME 16) : souffrance de maladies physiques interminables et surtout des nuits obscures de l'esprit dans lesquelles "tout paraissait absurde, insensé, inutile" (ME 188). Et cependant malgré toutes les épreuves de son existence, elle fut "une personne extrêmement gaie, et aussi, incroyablement bonne" (ME 13).

 

En 1940, Adrienne rencontre le P. Balthasar : c'est la conversion et l'entrée dans l’Église catholique. La première chose que le ciel lui annonce alors comme imminente, c'est la souffrance; "on lui demande toujours plus inexorablement si elle est prête à renoncer à tout pour de bon". Durant la semaine sainte 1941, Marie lui apparaît et lui suggère de s'occuper de jeunes filles : il y aurait parmi elles tant de vocations à favoriser. C'est l'origine de l'Institut Saint-Jean. Durant l'été 1941, elle voit Marie devant elle ("pas en vision, mais vraiment présente, en chair et en os") avec l'enfant dans les bras; l'enfant : c'est ainsi désormais qu'elle appelle très souvent la communauté à fonder. Elle établit des projets de statuts qu'elle soumet au P. Balthasar. Elle prie beaucoup pour l'enfant et apprend beaucoup de choses à son sujet (ISJ 37-40).

 

En 1943, le ciel lui fait vivre toutes les atrocités de la guerre, éprouver les états intérieurs des gens qu'on torture et qui meurent de mille manières; elle se livre alors à des exercices exorbitants de pénitence au cours desquels, "bouleversée par ce qu'elle a vu, elle oublie à chaque fois la mesure" que le P. Balthasar lui avait accordée (ISJ 41). Quand elle eut compris le sens catholique de la communion des saints, il fut sans cesse obligé d'endiguer son zèle à se livrer à des pénitences sévères. Elle obéissait toujours… quand elle se souvenait de l'interdiction. "Mais parfois Dieu lui mettait si directement sous les yeux les besoins de l’Église"… qu'elle oubliait la mesure imposée et se jetait littéralement dans la pénitence. Elle s'en accusait après coup : "Je crains d'avoir encore fait une sottise", disait-elle (ISJ 47).

 

Quand, peu après son entrée dans l’Église catholique, Adrienne connut des expériences surnaturelles extraordinaires, le travail du P. Balthasar fut surtout de situer celles-ci dans la tradition de l’Église, de lui apprendre à elle, le médecin qui a les pieds sur terre, qu'il n'y avait là rien d'anormal, si bien qu'elle put dire un jour que ce qui se passait en elle n'était pas à proprement parler de la mystique. Pour la tranquilliser, le P. Balthasar doit lui montrer que, dans l’Église, même des gens indignes peuvent avoir des apparitions. "Oui, répond-elle, mais les apparitions qu'elle a ne sont pas du tout des visions, c'est la réalité pure et simple" (ISJ 46).

 

2. Les dictées

Les "dictées" commencent en mai 1944. Pour le P. Balthasar, Adrienne a bénéficié du don de prophétie au sens paulinien du terme : le pouvoir d'énoncer clairement en concepts et en termes humains ce que Dieu voulait lui montrer de ses mystères (ME 188). Adrienne parle sous l'inspiration, le P. Balthasar prend note en sténo, et c'est lui qui met ensuite ces textes en forme pour l'édition. La quasi-totalité des œuvres d'Adrienne sont nées de cette étroite collaboration. Quelquefois elle cerne une idée par plusieurs expressions avant de trouver celle qui est exacte; alors seule cette dernière devra être imprimée. "D'autres fois le mot juste lui vient dans sa langue maternelle; j'ai parfois laissé le mot français, ou bien je l'ai mis entre parenthèses à côté du terme allemand". Parfois ce qu'elle disait était si concis que le P. Balthasar devait l'interrompre pour lui demander des explications.

 

Le mode d'inspiration est très variable. Il pouvait se produire "partie en paroles, partie en gestes et allusions, ou simplement dans la présentation de grandes lignes". Il y a une différence d'inspiration entre les dictées de saint Jean et celles de saint Paul. "Lors de la dictée, Adrienne traduit ce qu'elle voit…; ce qui lui est montré peut rester pour ainsi dire emmagasiné en elle pour n'être ressorti qu'au moment de la dictée. A ce moment-là, tout est de nouveau présent avec la même fraîcheur, même si des mois se sont écoulés depuis l'inspiration; les idées sont parfaitement claires, elles n'ont pas besoin d'être cherchées". "Adrienne comprenait très bien que, pour rendre ce qu'elle avait vu au ciel, elle devait le transposer en concepts et en images intelligibles pour moi… Mais c'est la communication (à l’Église) qui était l'essentiel de sa mission". Il arrivait souvent à Adrienne de corriger le P. Balthasar : "Non, on ne peut pas dire ça"... "Eh bien, ce n'est justement pas vrai". Elle était très consciente des limites du langage théologique. Elle se plaignait souvent de ne pouvoir exprimer ce qu'elle savait; "mais la précision de ses propos la distingue néanmoins clairement de tant de mystiques qui pensent qu'on ne peut que balbutier au sujet de Dieu" (ISJ 47-50). Adrienne n'avait aucune formation théologique proprement dite. "Elle priait beaucoup, et ce qu'elle connut de la foi lui a été inspiré d'en haut et du dedans… En de nombreux points, elle a, sans jamais contredire la tradition de l’Église, inauguré des aspects tout à fait neufs des sciences religieuses, qui d'abord ébahissent souvent les théologiens, jusqu'à ce que s'avère la justesse de ses paroles " (ME 13-14).

 

Qui fréquente les ouvrages d'Adrienne et du P. Balthasar s'aperçoit rapidement que, dans l'ensemble, ceux d'Adrienne sont beaucoup plus accessibles que ceux de son confesseur. Et cependant, au dire du P. Balthasar lui-même, il est des textes d'Adrienne "dans lesquels sa théologie adopte une technicité telle que même un théologien habile doit se concentrer sérieusement pour pouvoir suivre. Mais en général, tout lecteur passablement formé peut suivre la démarche de sa pensée". D'autre part l'œuvre d'Adrienne exige une lecture "lente et contemplative". "Cela n'aurait pas de sens de vouloir maîtriser rapidement un livre d'Adrienne. Il est évident qu'ainsi, on ne remarquerait pas l'essentiel" (ME 14).

 

3. La théologie d'Adrienne

Dans les dernières années de sa vie, Adrienne disait qu'elle aurait aimer composer une dogmatique. Or, nous dit le P. Balthasar, "elle l'a composée ou du moins elle a fourni d'importantes contributions à une telle œuvre" (MT 70). Un index systématique de l'ensemble sera un jour indispensable; en effet beaucoup de ce qui est dogmatiquement important se trouve disséminé dans le Journal et les commentaires bibliques. Les thèmes de la théologie d'Adrienne traversent "tous les traités de théologie, de la Trinité à l’Église en passant par la christologie, de la protologie à l'eschatologie" (ISJ 50). Cependant le cœur de la théologie d'Adrienne est bien la Trinité (MT 37). Pour le P. Balthasar lui-même, la théologie et la spiritualité d'Adrienne sont d'une plénitude immense (Œuvres posthumes = NB 11, p. 11), la richesse de son œuvre est quasi inépuisable" (ME 12); dans l'ensemble, écrit-il, lui-même a "certainement plus reçu d'elle qu'elle n'a reçu" de lui (MT 9).

 

Adrienne a inventé l'expression attitude de confession: cela consiste "à se tenir découvert devant Dieu ainsi que devant l’Église dotée par le Christ du ministère. Cette façon de se montrer tel qu'on est est pour elle la condition tout autant que l'essence même de l'obéissance, une obéissance qui n'est pas exercée du reste par contrainte mais par amour". L'obéissance d'amour ne se dévoile parfaitement que dans l'obéissance du Fils dont toute la vie apparaît comme l'expression de son amour parfait pour le Père, pour sa volonté et pour la mission qu'il a reçue de lui. Cette attitude du Fils ouvre une voie d'accès au mystère trinitaire : l'obéissance du Fils au moment de l'Incarnation "se fonde sur son attitude éternelle d'amour et de disponibilité vis-à-vis du Père"; mais le Père a un profond respect de la liberté divine du Fils. "La doctrine trinitaire d'Adrienne von Speyr, en partant toujours de la christologie, a révélé des aspects tout à fait nouveaux de ce mystère".

 

Adrienne a ouvert également un secteur de la sotériologie "qui n'a guère été exploité jusqu'à présent" : celui des conséquences ultimes de l'obéissance du Christ pour le salut du monde. Le vendredi saint, "l'amour du Fils renonce à tout contact sensible avec le Père afin de faire l'expérience en lui-même de l'éloignement de Dieu qui est celui des pécheurs"; "et personne ne peut être plus abandonné par le Père que le Fils" parce que personne ne le connaît si bien et que personne ne vit autant de lui. Mais "il est encore un dernier pas, le plus paradoxal et le plus mystérieux de cette obéissance d'amour : la descente en enfer", c'est-à-dire "la descente dans cette réalité du péché que la croix a séparée de l'homme et de l'humanité, réalité qui est ce que Dieu a éternellement et définitivement rejeté loin du monde, réalité dans laquelle Dieu ne pourra être au grand jamais et à travers laquelle, pour retourner au Père, le Fils mort doit passer dans une ultime obéissance de mort afin de connaître aussi cette extrémité, ce cloaque du monde produit par la liberté humaine dévoyée" (ISJ 50-51). L'enfer est "un mystère suprême du Créateur qui a accepté les conséquences de la liberté de l'homme". L'expérience faite par Adrienne des états du Fils en enfer "semble bien être unique dans l'histoire de la théologie" (MT 55). Elle a également renouvelé "des parties essentielles de l'eschatologie traditionnelle" (ME 15).

 

4. Marie et l’Église

Le premier ouvrage d'Adrienne est consacrée à la Vierge Marie : La Servante du Seigneur. Ce livre, si simple en apparence, "contient des chapitres d'une profondeur insondable, notamment ceux qui traitent de la relation de Marie à Joseph et à Jean" (ME 15). Marie est le cœur intime de l’Église immaculée (ISJ 52). Dans l’Église chaque chrétien a une mission, mais il existe aussi des missions fondamentales qui sont les colonnes de l’Église; toutes les missions se complètent. Plus un saint est parfait, plus il est désapproprié de soi, plus Dieu est en mesure de réaliser à travers lui sa volonté sur la terre comme au ciel. Le Christ, dans son obéissance d'amour, a toujours fait parfaitement la volonté du Père. Marie également, à travers tout ce qui lui a pesé et même à travers tout ce qu'elle ne comprenait pas, a correspondu exactement à sa mission; elle est le modèle fondamental de toute sainteté dans l’Église. "A cet égard il n'est pas douteux que, par sa soif de pénitence en substitution pour tout ce qu'on lui montrait de  corrompu dans l’Église et dans le monde, aussi bien que par sa familiarité presque inconcevable avec la Mère du Seigneur, Adrienne ait atteint une pureté d'âme sur laquelle, comme sur une plaque photographique intacte, le ciel et la terre pouvaient s'imprimer. En d'innombrables 'voyages' elle était emmenée en toutes sortes d'endroits du monde où se passait quelque chose de difficile : elle pouvait être transportée dans l'âme de personnes en train de se confesser péniblement pour les aider de l'intérieur, elle pouvait assister des gens en train de souffrir ou de mourir sous la torture dans les camps de concentration, les champs de bataille" (ISJ 52-55).

 

5. La prière

La mission d'Adrienne pour l’Église d'aujourd'hui est "essentiellement une nouvelle vivification de la prière (personnelle, pas seulement communautaire)", nous dit le P. Balthasar (MT 58). Adrienne a pu contempler la prière de nombreux saints et d'autres croyants si bien qu'elle était en mesure de décrire de l'intérieur leur prière et toute leur attitude devant Dieu. Bien des gens, même des stigmatisés, qui passent pour saints sans d'ailleurs être canonisés, furent des imposteurs: Adrienne décrit plusieurs cas de ce genre. "Même des saints authentiques ont leurs défauts… Les saints du ciel ne craignent pas, pour contribuer à la totale transparence de l’Église à l'égard du Christ, de rendre visibles quelques-unes de leurs ombres de jadis". Mais, au-delà de ces ombres, les quelque deux cent cinquante portraits recueillis dans Le livre de tous les saints (Allerheigenbuch) offrent une "plénitude saisissante de lumière… De chaque saint est esquissé un portrait rapide, mais sans égal. Pas un cliché, pas un lieu commun, pas une répétition… Il arrivait qu'Adrienne voie, la nuit, dans des heures de prière, un saint dont elle ne savait pas toujours le nom exact et qui lui montrait son attitude de prière". D'après la description que lui en faisait Adrienne, le P. Balthasar arrivait parfois à préciser de qui il s'agissait. Cependant tel ou tel saint des temps anciens a gardé son parfait anonymat. Le P. Balthasar avait aussi la faculté de demander à Adrienne de lui décrire n'importe quel saint. "Une courte prière 'transportait' Adrienne dans 'l'extase d'obéissance', une courte prière la ramenait finalement sur terre. Tout s'accomplissait dans le plus grand calme et la plus grande discrétion. Entre deux descriptions, elle pouvait passer les commandes de la maison par téléphone, prendre une tasse de thé, recevoir des visites, etc." Quand Adrienne avait fini sa description, le P. Balthasar pouvait lui poser des questions complémentaires qui recevaient, elles aussi, une réponse. Souvent les portraits furent différents de ce à quoi le P. Balthasar s'attendait. "Le livre de tous les saints, ajoute-t-il, est un cadeau merveilleux fait à l’Église, parce qu'il montre comment les saints ont prié, ce qui constitue une invitation contagieuse à la prière personnelle". Parmi les saints décrits par Adrienne figurent des saints de toutes les époques, y compris des apôtres et des personnages de l'Ancien Testament (MT 58-66).

 

6. Autres charismes

Adrienne a fait l'expérience d'un certain nombre de phénomènes mystiques : stigmates, transports, bilocations, exorcismes, émissions de lumière, lévitations, guérisons inexplicables, glossolalie, rencontres aussi du diable, qui la tracasse autant qu'il a tracassé le curé d'Ars (ME 190). Mais ces phénomènes apparaissent simplement comme concomitants de ce que, invisiblement par la prière et la dure pénitence, visiblement par les dictées, il fallait transmettre à l’Église (ISJ 57). Tous les phénomènes mystiques de la vie d'Adrienne n'avaient pour elle et ne doivent avoir pour nous "qu'une importance secondaire" (ME 190).

 

Adrienne a écrit deux ouvrages sur la théorie de la mystique : Mystique subjective et Mystique objective, non encore traduits en français. Un de ses enseignements principaux "est qu'il n'y a pas de 'degrés de perfection' valables et déterminables une fois pour toutes… Nombre de saints qui eurent des visions les ont accueillies de manière imparfaite; d'autres chrétiens, qui ont vécu dans la foi pure et vivante, peuvent avoir été plus parfaits. Adrienne a ainsi renouvelé fondamentalement toute la théorie de la mystique. Sous ce rapport, elle se rattache à la mystique de l’Écriture Sainte, de Moïse aux prophètes de l'Ancien Testament jusqu'aux visions de l'Apocalypse en passant par saint Paul (ME 14-15).

 

7. La collaboration d'Adrienne et de Hans Urs von Balthasar

"Ce serait une entreprise chimérique de vouloir distinguer nettement (dans mes ouvrages postérieurs à 1940) ce qui est d'elle et ce qui est de moi", affirme le P. Balthasar (ISJ 57).

 

L'une des premières formes de la collaboration d'Adrienne avec le P. Balthasar fut son aide spirituelle pour les retraites prêchées par son confesseur : elle les accompagnait de prières et de pénitences particulières. "Pendant les journées, elle me téléphonait et me donnait des indications concrètes sur la manière de traiter telle ou telle personne dont elle me décrivait l'aspect extérieur (elle ne connaissait pas les noms, je devais reconnaître les personnes d'après la description) et dont elle me dépeignait exactement les dispositions intérieures, le plus souvent en m'indiquant comment il fallait traiter les intéressés". Une fois, pour tel ou tel, "elle eut à souffrir pendant des heures". En une autre circonstance, toujours de loin, "à cause de l'un ou de l'autre, elle reste une nuit entière à genoux".

 

Une autre forme de la collaboration d'Adrienne, plus difficile encore sans aucun doute pour elle, fut "la correction et l'éducation impitoyable de son confesseur". Il a fallu certainement du courage au P. Balthasar pour accepter que ces choses soient publiées de son vivant (ISJ 58-63).

Une expérience "particulièrement effrayante et incompréhensible pour Adrienne" fut celle qu'elle fit devant le cercueil d'un enfant de douze ans, fils unique d'un ami cher et vénéré, le Professeur Merke. "Elle avait prié 'comme une folle' au chevet du mourant, elle avait même offert à Dieu ses propres enfants à sa place; le garçon était mort et elle avait continué à prier jusqu'au moment où le cadavre avait bougé et s'était à moitié redressé; et c'est alors que vint soudain du ciel comme une voix : 'Pourquoi contrecarres-tu mes décisions?' Le mort retomba; l'infirmière, fort étonnée, dut lui joindre à nouveau les mains". Adrienne avait déjà opéré, pour ainsi dire sans problèmes, bien des miracles ("On sait toujours au moment même quand on doit le faire, ici elle s'était heurtée à une limite…" (ISJ 66-67).

 

Incroyable familiarité avec le ciel : "Cette nuit j'ai vu le saint Père (Ignace). Il nous regardait, toi et moi; je devais semer, disait-il, et toi, tu traçais des sillons dans un grand champ; et chacun de nous deux pensait que c'était l'autre qui le faisait, je veux dire que chacun voyait la tâche plus grande (de l'autre); alors il m'expliqua que nous n'avions cette impression que parce que nous ne pouvons pas suffisamment voir l'origine de leur répartition. C'est alors qu'arriva le Seigneur en disant : 'Ma bénédiction est avec eux' ; puis en se tournant vers Ignace : 'Et avec toi aussi' " (ISJ 69-70).

"Une chose particulièrement dure fut la stigmatisation soudaine et totalement inattendue qui la remplit d'une confusion sans bornes et la plongea dans  des angoisses horribles" (ISJ 72). Elle redoutait beaucoup que d'autres remarquent le phénomène. "Malgré ses mains bandées beaucoup ont vu ces plaies, qui n'étaient pas grandes… Dans les années qui suivirent, à sa prière instante, l'aspect visible des plaies s'effaça, pour réapparaître parfois aux jours de la Passion; mais souvent la douleur est telle qu'Adrienne s'étonne qu'on ne voie pas, par exemple, le sang qu'elle sent couler de la couronne d'épines de son front" (MT 28).

 

8. La mystique dans l’Église

Il est souvent arrivé que les théologiens écartent avec méfiance ou mépris les "révélations privées" en expliquant aux croyants "qu'elles sont souvent incertaines ou tout simplement fausses, que personne n'est obligé de les reconnaître", que, de toute manière, "tout l'essentiel est présent dans l'enseignement de l’Église. Il est curieux, note alors le P. Balthasar avec un certain humour, que Dieu se livre sans cesse à des entreprises de ce genre auxquelles l’Église ne doit accorder que peu d'attention ou pas du tout". En fait "la mystique chrétienne et ecclésiale authentique (les mystiques fausses sont assez nombreuses) est essentiellement une grâce charismatique, c'est-à-dire une mission confiée par Dieu à une personne pour le bien de l’Église entière… Cette grâce n'est pas donnée pour faire naître des excroissances périphériques en théologie, ni pour la construction de 'chapelles latérales' dans la cathédrale de la dogmatique existante, mais au contraire pour que celle-ci soit approfondie et vivifiée en son centre". Cela commence par la mystique de saint Paul (et même avant) et continue sans interruption à travers les siècles. La tâche de tous les grands mystiques fut de "communiquer une nouvelle ardeur au cœur de la foi, sous l'inspiration du Saint-Esprit". "Si, dans la vie et l'œuvre d'Adrienne, quelque chose est significatif, c'est bien cette vivification centrale de la révélation chrétienne" (MT 46-47).

 

C'est pour que l'attention des chrétiens se porte d'abord sur l'essentiel (les commentaires bibliques d'Adrienne et ses traités de théologie et de spiritualité) que le P. Balthasar s'est refusé pendant longtemps à publier les œuvres posthumes. "Soyez convaincu que l'essentiel du message d'Adrienne est dans les volumes en vente. Les œuvres posthumes contiennent soit des détails privés (pour plus tard), soit des aspects accessoires" (Courrier du 28.02.1979). "Je vous conseille vivement d'étudier d'abord les œuvres d'Adrienne qui sont en vente, en particulier celles sur saint Jean; elles sont spirituellement beaucoup plus nourrissantes que la plupart des œuvres posthumes (contenant en majorité des choses personnelles). Les petits livres cartonnés contiennent très souvent aussi des choses merveilleuses" (Courrier du 08.08.1979). "Les volumes 5 et 6 des œuvres posthumes sont du reste en vente maintenant (Mystique subjective et Mystique objective : une méditation du Credo à partir d'expériences mystiques). Le caractère si objectif de toute la piété d'Adrienne - servir l’Église et Dieu en tout, ne jamais se mettre en lumière - facilitera l'accès à beaucoup" (Courrier du 05.01.1981). "Je pense… que son charisme est unique dans l'histoire de l’Église. Mais il faut absolument rester prudent : d'abord faire passer les œuvres que j'ai mises en vente, ce sont elles avant tout qui peuvent nourrir les âmes. Plusieurs volumes des œuvres posthumes ne sont que les ajouts. Et plusieurs ne doivent sortir qu'après ma mort" (Courrier du 01.02.1981). "J'ai relu les tomes 2 et 3 (du commentaire sur l'évangile de Jean), que je trouve les meilleurs. Jacques, chap. 1-2, et 2 Pierre m'ont (aussi) beaucoup réjoui, de même Éphésiens" (Courrier du 01.08.1981). "J'ai relu en entier les œuvres d'Adrienne, c'est inépuisable. Certains livres qui m'avaient paru moins importants ont beaucoup gagné : Christlicher Stand, Jacques, 2 Pierre, et plusieurs petits" (Courrier du 06.11.1981). "Les obstacles (pour admettre Adrienne)… sont douloureux. Il faut attendre une disparition - prochaine" (14.06.1982). "J'ai utilisé pour mes derniers tomes de la Dramatique les œuvres d'Adrienne et trouvé une fois de plus que les œuvres accessibles sont plus nourrissantes que les œuvres posthumes, l'essentiel est dans saint Jean et saint Paul, même la plupart des thèmes qui traversent les œuvres posthumes, que je ne publierai pas sauf si l’Église le demande" (Courrier du 16.12.1982). "Il faut que d'abord la théologie soit acceptée, les 'curiosités' après" (Courrier du 01.01.1983). "Le volume 2 (du commentaire sur saint Jean) me paraît le plus riche" (31.08.1984). "En effet tous les traités de théologie sont renouvelés et la théologie entière devient vivable" (Courrier du 25.04.1985). "Je suis convaincu qu'au moment où ces œuvres (celles d'Adrienne) seront accessibles, ceux que cela concerne se rangeront à mon jugement et remercieront Dieu avec moi d'avoir réservé de telles grâces à l’Église d'aujourd'hui" (MT 9).

 

 

*

 

4. Les dialogues d'Adrienne von Speyr

et

Hans Urs von Balthasar

 

(Pour le premier anniversaire de la mort du cardinal Hans Urs von Balthasar + 26.06.1988)

 

Il importait beaucoup au Cardinal Hans Urs von Balthasar qu'après sa mort on ne sépare pas son œuvre de celle d'Adrienne von Speyr. Leur mission principale, selon lui, fut, dès 1945, la fondation de l'Institut Saint-Jean, institut séculier destiné à se déployer en trois branches : féminine, masculine et sacerdotale.

 

Jusqu'à présent cependant le fruit le plus visible de leur collaboration demeure les quelque soixante volumes édités des œuvres d'Adrienne von Speyr, presque tous pris en sténo par le P. Balthasar et préparés par lui pour l'édition.

 

L'un des jugements les plus étonnants qu'on trouve sous sa plume est celui-ci : "L'œuvre d'Adrienne me paraît beaucoup plus importante que la mienne" (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 9). Dans l'introduction qu'il a placée en tête de son Journal (Erde und Himmel, 3 tomes, plus de 1300 pages, 1975-1976, Johannesverlag, Einsiedeln), le P. Balthasar exprime sa conviction que toutes les expériences mystiques d'Adrienne von Speyr sont au service de sa mission centrale : par sa parole et toute son existence, vivifier pour notre temps les mystères chrétiens.

 

Pour célébrer le premier anniversaire de la mort du Cardinal, voici quelques brefs extraits - ni les plus significatifs sans doute, ni les plus profonds - du premier tome de ce Journal : notes prises parfois au jour le jour depuis le baptême d'Adrienne.

 

(Les N° en tête de chaque paragraphe sont ceux de l'édition originale. A = Adrienne; B = Balthasar)

 

Patrick Catry

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(5) "Elle se sent malheureuse de ne pouvoir offrir à Dieu que si peu de choses pour ses grâces surabondantes"… Elle passe trois jours sans manger.

 

(8) Elle prie des nuits entières à genoux au pied de son lit… Le lendemain matin, elle n'est pas plus fatiguée que d'habitude. B. lui conseille la prudence et ne lui permet qu'une heure de prière la nuit hors de son lit.

 

(31) Mars 1941. Adrienne passe une visite médicale à l'hôpital. La sœur lui dit à la fin : "Vous savez, docteur, avec votre cœur, le Seigneur fera ce qu'il voudra".

 

(78) Crise cardiaque qui aurait pu être mortelle : le pouls d'Adrienne bat à deux cents coups à la minute. Il lui semble étrange de vivre encore : elle avait vraiment compté mourir.

 

(86) Une vision rassure Adrienne sur le sort de son premier mari, Emil, mort incroyant.

 

(94) Adrienne : Notre collaboration à l'œuvre de Dieu n'est quasi rien et cependant nous sommes conviés à faire quelque chose alors que Dieu pourrait tout faire lui-même et plus simplement que nous. Elle cherche un exemple. C'est un professeur de maths qui est génial : il couvre le tableau de chiffres, des choses incroyablement compliquées; les élèves ne suivent plus depuis très longtemps. Tout à coup au milieu du tableau : 2 x 2. Un élève particulièrement zélé, enchanté d'avoir compris quelque chose, crie : ça fait 4. Et le professeur le remercie en souriant de le lui avoir rappelé si aimablement. Et il continue ses opérations.

 

(102) Elle trouve anormal qu'on fasse tant de bruit autour des procès de canonisation. Quelles mesures a-t-on pour mesurer la sainteté? Pour elle, les saints cachés sont les plus beaux… D'une discussion entre la Mère de Dieu et saint Ignace, elle comprend qu'au ciel ce n'est pas l'uniformité, ni l'ennui; "on ne doit pas y boire de l'eau sucrée à longueur de journée" (comme elle dit). Au ciel, chacun garde ses caractéristiques; s'il n'y a pas de tension, il y a du moins une intéressante diversité… B. lui dit que Dieu ne manque certainement pas d'humour et qu'il s'adresse volontiers à ceux qui le comprennent. Il doit peu y en avoir parce que la plupart des gens ne peuvent se le représenter qu'infiniment sérieux. A. rit, elle est d'accord.

 

(115) Balthasar : Il m'est impossible de noter la foule de pensées qu'elle me communique. Elle ne m'en dit que des fragments, comme ça vient. Elle répète toujours : j'aurais tant de choses à vous dire.

 

(202) Adrienne : "Dans l'hostie, il n'y a pas seulement le corps du Christ, mais en quelque sorte aussi la Trinité" (à la suite d'une vision).

 

(230) Elle renonce à une vision du Seigneur en faveur de quelqu'un d'autre "qui en a besoin", si le Seigneur le veut ainsi.

 

(241) Le Christ souffre encore d'une certaine manière dans la gloire parce qu'il y a toujours tant à souffrir encore pour le monde.

 

(295) Faut-il prier ou non à telle intention particulière? Prier pour le succès de son fils à un examen? Elle ne le pense pas; la Vierge l'y invite, son fils est reçu, le seul de son école et pourtant pas le meilleur.

 

(303) Balthasar : "Je lui permets de prendre la discipline trois ou quatre fois par nuit, mais pas plus de soixante coups".

 

(324) A., à propos de Marie : "Elle ne fait pas de reproches. Là où elle voit ne fût-ce qu'une petite étincelle d'amour, elle s'accroche".

 

(347) La sœur d'Adrienne lui dit que le bruit court dans Bâle qu'A. est une sainte. Sa mère le lui confirme. Cela la jette dans toutes les angoisses. Elle a de l'angoisse parce que c'est une si terrible illusion des gens, un tel outrage à Dieu et à l’Église qu'on la confonde avec les saints.

 

(371) Elle ne dort plus que deux heures par nuit au maximum. Le reste du temps est presque toujours une prière "conduite", comme après la communion. Elle me dit cela après s'être plainte de ne plus pouvoir prier parce qu'elle est chaque fois aussitôt comme "emportée". Je la tranquillise : cela aussi est prière.

 

(379) Elle me pousse toujours plus fréquemment à exhorter à la pénitence dans ma prédication.

 

(392) Elle ne lit plus l'Ancien Testament (1942). Un effroi la saisit quand elle commence à le lire si bien qu'elle doit s'arrêter. Pourquoi? "Parce qu'il y manque le Christ". Je dis : "On prie bien les psaumes tous les jours dans le bréviaire". - "Oui, dit-elle, c'est autre chose, car ils sont ordonnés au Christ et à l’Église". Elle ressent la distance entre l'Ancien et le Nouveau Testament comme très essentielle.

 

(406) L'amour est très souvent le sujet de sa conversation, c'est inépuisable. Avant, elle croyait qu'on ne pouvait aimer de toute son âme que quelques personnes. Maintenant elle sait qu'on peut aimer  de toute son âme d'innombrables personnes, et chacune autrement, et ce n'est pas être infidèle que de se donner tout entier à un grand nombre. Auparavant elle ne savait pas que c'était possible.

 

(513) Elle a vu les différents degrés de la prière, de la plus vide à la plus pleine; l'essentiel, c'est le don de soi. Le don total de soi dans la prière, la ferveur proprement dite est le don particulier de Marie. Marie peut nourrir de son don de soi la prière de tous les hommes.

 

(657) Beaucoup de péchés semblent des vétilles mais, au fond, la faute légère semble presque encore plus minable que le péché grave parce qu'elle sacrifie l'éternité à une bagatelle… A. voit comment les pécheurs résistent à la grâce; fondamentalement, ils ne veulent pas se convertir parce qu'ils préfèrent le plaisir d'un instant à l'éternité qu'ils repoussent et occultent purement et simplement jusqu'à ce qu'ils aient imposé leur volonté.

 

(675) Marie peut apparaître à quelqu'un et cette personne peut finir dans l'égoïsme. A. connaissait un cas de ce genre parmi ses connaissances. Mais elle se reprit et se demanda comment elle pouvait oser juger cette femme alors qu'elle-même était si profondément ancrée dans le péché.

 

(789) Le miracle de la consécration ne dépend pas de la sainteté du prêtre qui célèbre : le Christ seul agit à ce moment-là. Mais quand il donne la communion, le prêtre "communique au croyant, dans l'hostie, quelque chose de lui-même".

 

(795) Retour de vacances (1943) : soixante-sept personnes à sa consultation; le lendemain : soixante et onze.

 

(806) Adrienne a eu une vision des apôtres; elle en parle longuement à B. : beaucoup de choses belles et profondes. B. ne peut en noter qu'une partie, de mémoire, en s'en tenant le plus possible aux termes mêmes d'A.

 

(950) "Il y a beaucoup de belles œuvres qui sont faites par des artistes incroyants, lui dit le Seigneur. Dans ces œuvres aussi, je suis présent, et ils ne pourraient pas les réaliser si je n'y étais pas. En tout ce qui est beau, vrai et bon, je suis présent. Tout cela ne peut être conçu qu'en moi. C'est pourquoi beaucoup d'hommes seront aussi conduits jusqu'à moi par ces œuvres sans que ce soit l'intention de ces artistes ou de ces auteurs. Tout vrai chrétien sait cela" (12.12.1943).

 

*

5. Adrienne von Speyr

Quelques dates

 

 

1902 - 20 septembre. Naissance à La Chaux-de-Fonds (Suisse)

 

1908 - Automne. Entrée au jardin d’enfants chez Mlle Robert
           Noël. Rencontre de saint Ignace

 

1910 - Printemps. École primaire (Collège de la Promenade)

 

1914 - Printemps. Progymnase (premières années du lycée)

 

1916 - Printemps. École supérieure des filles

 

1917 - Printemps. Retour au gymnase
           Novembre. Vision de la Mère de Dieu

 

1918 - 9 février. Mort de son père. Surcharge de travail. Tuberculose
           Du 1er juillet au 1er octobre : sanatorium de Langenbrück
           D’octobre 1918 jusqu’au début de juillet 1920 : Leysin

 

1920 - Du 1er octobre à la mi-décembre : Saint-Loup. Adrienne y suit des cours d’infirmière.  

           Rechute de tuberculose

           Du 15 décembre 1920 au 15 août 1921 : chez son oncle à la Waldau, près de Berne

 

1921 - 15 août. Bâle. Entrée à l’école des jeunes filles

 

1923 - Printemps.  Baccalauréat. Début des études de médecine

 

1924 - Été. Excursion à vélo
         Automne. 1
er examen de propédeutique. Fracture de la jambe

 

1925 - Septembre-octobre : 2e examen de propédeutique

 

1926 - Vacances d’été et semestre d’hiver :
            Sous-assistante en chirurgie et
en médecine à l’hôpital civil de Bâle

 

1927 - Juin. Hôpital pour enfants
           Juillet. Vacances à San Bernardino
           Septembre. Mariage avec Emil Dürr

 

1928 - Automne. Examen d’État. Diplôme de médecine

 

1929-1930 - Assistante. Fait des remplacements : hôpital des femmes (Bâle),

                     Heiligenschwendi, Thoune, Les Diablerets

 

1931 - 15 avril. Ouverture de son cabinet médical, Eisengasse 5 à Bâle

 

1933 - Avril. Pneumonie

 

1934 - 12 février. Mort d’Emil Dürr

 

1936 - 29 février. Mariage avec Werner Kaegi

 

1940 - Avril. Première rencontre du P. Hans Urs von Balthasar
           1er novembre. Entrée dans l’Église catholique

 

1942 - Stigmatisation

 

1944 - Début des dictées presque quotidiennes au P. Balthasar

 

1945 - 29 septembre. Avec le P. Balthasar :

           fondation de l'Institut Saint-Jean (Wettsteinallee, 6, Bâle)

 

1954 - Début février. Derniers jours des consultations médicales

 

1964 - Adrienne perd presque complètement la vue

 

1967 - 17 septembre. Mort à Bâle en la fête de sainte Hildegarde

 

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6. Adrienne von Speyr

Bibliographie

 

 

Œuvres d'Adrienne von Speyr en traduction française

avec la date de parution en français

 

L'amour, 1996.

L'Apocalypse, 2015.

Au cœur de la Passion, 1996.

Au service de la joie. Méditations sur l'épître aux Philippiens, 1998.

L'avènement du Seigneur. Commentaire de la seconde épître de saint Pierre, 1997.

 

Le Cantique des cantiques, 1995.

Choisir un état de vie, 1994.

La confession, 2016 (Nouvelle traduction).

La création, 2022.

 

Le Dieu sans frontière, 1992.

Disponibilité, 1997.

Dix-huit psaumes, 2019.

 

Élie, 1981.

Épître aux Éphésiens, 1987.

L'expérience de la prière, 1993.

 

La face du Père, 1984.

Fragments autobiographiques, 1978.

L'homme devant Dieu, 1994.

 

Ils suivirent son appel, 1991.

 

Jean: Méditations sur l'évangile selon saint Jean :

   Le Verbe se fait chair.
        Tome 1 (Prologue ) 1987.
        Tome 2 (Chapitres 1,19 à 5) 1990.

   Les controverses.

        Tome 1 (Chapitres 6 à 8) 1992.
        Tome 2 (Chapitres 9 à 12) 1993.

   Le discours d'adieu.
        Tome 1 (Chapitres 13 et 14) 1982.
        Tome 2 (Chapitres 15 à 17) 1983.

   Naissance de l'Eglise.
        Tome 1 (Chapitres 18 à 20) 1985.
        Tome 2 (Chapitre 21) 1985.

Job, 2014.

 

Le livre de l'obéissance, 1980.

 

Marc. Points de méditation pour une communauté, 2006.

Marie dans la rédemption, 1991.

La mission des prophètes, 1998.

Le monde de la prière, 1995.

Le mystère de la mort, 2020 (Nouvelle traduction).

 

Parole de la croix et sacrement, 1979.

Les portes de la vie éternelle, 1986.

Première épître aux Corinthiens (2 tomes), 1999-2000.

 

Le Sermon sur la montagne, 1989.

La Servante du Seigneur, 2014 ( Nouvelle traduction).

Sur la terre comme au ciel. Prières, 1994.

 

Trois femmes et le Seigneur, 2017 (Nouvelle traduction).

 

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Info 2014

L'Association Saint-Jean soutient la maison d'édition Johannes Verlag (Freiburg) dans son projet de publication en langue française de l’œuvre d'Adrienne von Speyr et de Hans Urs von Balthasar.

Pour être tenu au courant de la sortie de ces ouvrages, envoyez vos coordonnées à l'Association Saint-Jean (180, rue La Fayette, boîte n° 5, 75010 Paris) : saintjeanparis@wanadoo.fr

 

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Œuvres complètes (Entre parenthèses : dates de première parution en allemand)

 

ANCIEN TESTAMENT

 

La création (1972)

Élie (1972)

Job (1972)

Dix-huit psaumes (1957)

Le Cantique des cantiques (1972)

La mission des prophètes (1953)

Isaïe (1958)

 

LES ÉVANGILES SYNOPTIQUES

 

Le Sermon sur la montagne (1948)

La Passion selon saint Matthieu (1957)

Au cœur de la Passion (1981)

Trois femmes et le Seigneur (1978)

Paraboles du Seigneur (1966)

Saint Marc (1971)

 

L’ÉVANGILE SELON SAINT JEAN

 

Jean I. Le Verbe se fait chair (1949)

Jean II. Les controverses (1949)

Jean III. Le discours d'adieu (1948)

Jean IV. Naissance de l’Église (1949)

 

LES ÉPÎTRES APOSTOLIQUES

 

La première épître aux Corinthiens (1956)

La victoire de l'amour. Méditations sur Romains 8 (1953)

L'épître aux Éphésiens (1950)

Au service de la joie. Méditations sur l'épître aux Philippiens (1951)

L'épître aux Colossiens (1957)

L'épître de saint Jacques (1961)

Les épîtres de saint Pierre (1961)

Les épîtres de saint Jean (1961)

L'Apocalypse (1950)

 

MARIE ET LES SAINTS

 

La Servante du Seigneur (1948)

Marie dans la rédemption (1979)

Le livre de tous les saints I-II (1966. 1977)

 

LA PRIÈRE ET LES SACREMENTS

 

Le monde de la prière (1951)

La lumière et les images (1955)

L'expérience de la prière (1965)

Sur la terre comme au ciel (1992)

Parole de la croix et Sacrement (1957)

La confession (1960)

La messe (1980)

Le filet du pêcheur (1969)

Théologie des sexes (1969)

L’éternité dans le temps. Les fêtes de l’année liturgique (2017)

 

ÉTAT DE VIE

 

Choisir un état de vie (1956)

Ils suivirent son appel (1955)

Disponibilité (1975)

Le livre de l'obéissance (1966)

Médecin et patient (1983)

 

L'HOMME DEVANT DIEU

 

Le Dieu sans frontière (1955)

L'homme devant Dieu (1966)

Les portes de la vie éternelle (1953)

La face du Père (1955)

Le mystère de la mort (1953)

L'amour (1976)

Lumina (1974)

Recueil de thèmes (1977)

 

ŒUVRES AUTOBIOGRAPHIQUES

 

Fragments autobiographiques (1968)

Le mystère de la jeunesse (1966)

Terre et ciel I-II-III (1975-1976)

 

NOTES IGNATIENNES (1974)

 

LA PAROLE ET LA MYSTIQUE I-II (1970)

 

CROIX ET ENFER I-II (1966. 1972)

 

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Chronologie de la rédaction des œuvres d’Adrienne von Speyr

selon les indications données par Hans Urs von Balthasar dans ses préfaces aux tomes 2 et 3 de son Journal (NB 9, p. 5-6 ; et NB 10, p. 6)

 

1944-1945 Évangile de saint Jean

 

1945-1946 Apocalypse

 

1946 La Servante du Seigneur

         La création (Gen 1)

         Première Lettre de saint Jean

         Sermon sur la montagne

         Lettre de Jacques

         Première Lettre de saint Pierre

 

1947 Deuxième Lettre de saint Pierre

         Passion selon saint Matthieu

         Lettre aux Éphésiens

        Job

        Cantique

 

1948 Isaïe

         Lettre aux Philippiens

         La confession

 

1949 Choisir un état de vie

         Première Lettre aux Corinthiens

         Le monde de la prière

         Les psaumes

         Élie

 

1951 La mission des prophètes

         Les portes de la vie éternelle

         Lettre aux Colossiens

         Le mystère de la mort

         Le Dieu infini

 

1952 La face du Père

         La lumière et les images

         La victoire de l'amour

 

1953 Ils suivirent son appel

         L'homme devant Dieu

         L’expérience de la prière

 

1955 Les paraboles du Seigneur

         Le livre de l'obéissance

         Sur l'amour

 

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Pour les références aux œuvres posthumes : NB = Nachlassbände (Œuvres posthumes)

 

NB 1/1. Le livre de tous les saints I. « Cette œuvre est née en l'espace de plusieurs années ». Commencée en 1946, terminée au début des années soixante (NB 1/1, p. 28 ; NB 9, p. 5 ; NB 10, p. 6).

 

NB 1/2. Le livre de tous les saints II. « Cette deuxième partie du "Livre de tous les saints", qui paraît en dernier dans l'édition des œuvres posthumes [Note 1. Les volumes sont parus dans l'ordre chronologique suivant: I/1, III, VII (1966), II, XII (1969), V, VI (1970), IV (1972), XI (1974), VIII, IX (1975), X (1976), I/2 (1977)], apporte des compléments aux autres tomes. La quantité presque incalculable de notes sténographiées sur feuilles et fiches ne fit apparaître qu'au cours de leur répartition - souvent provisoire - en douze tomes certains matériaux qui auraient dû être attribués à un tome déjà paru » (NB 1/2, p.12).

 

NB 2. Le filet du pêcheur. «  Le contenu de ce livre fut dicté petit à petit entre juin 1945 et 1948, avec quelques compléments ultérieurs » (NB 2, p. 7).

 

NB 3. La croix et l’enfer I. «  Ce volume contient chronologiquement - année par année, de 1941 à 1965 - les expériences de souffrances du temps de la Passion » (NB 3, p. 7).

 

NB 4. La croix et l’enfer II. « Ce livre est un complément du précédent, même si c'est un complément important ».

 

NB 5. La Parole et la mystique I. Mystique subjective. « Ce livre n'a pas été composé ni écrit d'un seul jet; il rassemble des paroles d'Adrienne réparties sur des années » (NB 5, p. 14).

 

NB 6. La Parole et la mystique II. Mystique objective. «  Les exposés ici rassemblés, qui reposent sur des expériences vécues et qui concernent le contenu de la foi chrétienne, ont simplement été classés selon les antiques symboles de foi. Ils comprennent des fragments dictés à différentes époques, la plupart cependant dans les années 1947-1949 » (NB 6, p. 15).

 

NB 7. Mystère de la jeunesse. « Il sera toujours vain d'essayer de vouloir éclairer les souvenirs de la vie d'Adrienne von Speyr ici présentés - mis par écrit en 1947 - autrement que par un charisme unique, entièrement surnaturel » (NB 7, p.7).

 

NB 8. Terre et ciel. Journal I. « Le présent volume du Journal est intitulé Exercices préparatoires. Il s'étend de la conversion (automne 1940) à mai 1944, peu de temps avant le début des dictées sur l’Évangile de saint Jean » (NB 8, p. 8).

 

NB 9. Terre et ciel. Journal II. « En mai 1944, a commencé le temps des grandes dictées qui désormais non seulement remplissent le temps de travail (en partie étroitement mesuré: je ne mentionne pas en détail dans ce Journal mes très nombreuses absences de Bâle), mais se placent au centre de l’attention spirituelle ». Le tableau chronologique va de mai 1944 à décembre 1948 (NB 9, p. 5).

 

NB 10. Terre et ciel. Journal III. Du 20 janvier 1949 au 17 septembre 1967.

 

NB 11. Notes ignatiennes. « Comme la plupart des œuvres posthumes (à part II, VII, XII), celle-ci aussi est une compilation de textes qui sont nés au fil des ans » (NB 11, p. 9).

 

NB 12. Théologie des sexes. « Le présent volume rassemble des pièces grandes et petites qui furent dictées, à peu d'exceptions près, entre le 8 décembre 1946 et le milieu de l'année 1947 » (NB 12, p. 7).

 

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Selon NB 1/2, p.12, les œuvres posthumes ont été éditées dans l'ordre chronologique suivant :

1966 I/1, III, VII

1969 II, XII

1970 V, VI

1972 IV

1974 XI

1975 VIII, IX

1976 X

1977 I/2

Patrick Catry

 

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7. Quelques points de vue de Hans Urs von Balthasar

sur les œuvres d'Adrienne von Speyr

 

Ci-dessous quelques extraits d'une correspondance échangée entre le P. Balthasar et le P. Catry.

 

Une question avait été posée au P. Balthasar concernant les œuvres posthumes d'Adrienne von Speyr. Voici sa réponse :

Le 28.02.1979... Merci de votre lettre. Soyez convaincu que l'essentiel du message d'Adrienne von Speyr est dans les volumes en vente. Les œuvres posthumes (Nachlassbände) contiennent soit des détails privés (pour plus tard), soit des aspects accessoires. Je vous fais envoyer les volumes 5-6 qui ont un intérêt plus général... (N.B. Volume 5 : Subjektive Mystik. Volume 6 : Objektive Mystik. Ces deux volumes sont aujourd'hui disponibles en librairie. Ils ne sont pas encore édités en français).

 

Nouvelle question concernant les œuvres posthumes. Réponse :

Le 08.08.1979... Merci de votre lettre. Je vous conseille d'étudier d'abord les œuvres d'Adrienne qui sont en vente, en particulier celles sur saint Jean; elles sont spirituellement beaucoup plus nourrissantes que la plupart des œuvres posthumes (contenant en majorité des choses personnelles). Les petits livres cartonnés contiennent très souvent aussi des choses merveilleuses... (N.B. Beaucoup de ces petits livres cartonnés de l'édition allemande sont aujourd'hui parus en français, par exemple: Les portes de la vie éternelle, Le mystère de la mort, La face du Père, L'homme devant Dieu, Le Dieu sans frontière [Der grenzenlose Gott. Pourquoi pas : Le Dieu infini?]).

 

Suite à une demande d'envoi du Livre de tous les saints. Réponse :

Le 19.12.1980... Merci pour vos vœux. Que Dieu bénisse pour nous tous l'année qui vient. Je vous fait envoyer le Livre de tous les saints. Ce n'est pas à moi de commenter (les œuvres d'Adrienne von Speyr). J'ai édité 60 volumes, cela suffit, ils s'expliquent eux-mêmes... (N.B. Le Livre de tous les saints est aujourd'hui disponible en librairie dans l'édition originale allemande; il n'existe pas encore en édition française).

 

Réponse à une nouvelle demande, différente :

Le 05/01/1981... Je pense que le grand commentaire sur saint Jean est plus utile aux croyants que ces côtés plus intimes de son expérience personnelle (contenus dans les Œuvres posthumes). Les volumes 5 et 6 des Œuvres posthumes sont du reste en vente maintenant (Théorie de la mystique. Une méditation du credo à partir d'expériences mystiques). Le caractère si objectif de toute la piété d'Adrienne von Speyr - servir l’Église et Dieu en tout, ne jamais se mettre en lumière - facilitera l'accès à beaucoup. Bonne et bénie année.

 

Réponse à une lettre concernant le Livre de tous les saints :

Le 01/02/1981... Je pense aussi que le charisme d'Adrienne von Speyr est unique dans l'histoire de l’Église... (Ce sont les œuvres disponibles en librairie) avant tout qui peuvent nourrir les âmes... Bien à vous in Domino.

 

Réponse à un lettre concernant, entre autres choses,  les tomes 5 et 6 des Œuvres posthumes :

Le 01/08/1981... J'ai relu les tomes 2 et 3 du commentaire d'Adrienne sur saint Jean (N.B. C'est-à-dire les volumes 3 à 6 de l'édition française), que je trouve les meilleurs. Aussi Jacques, chapitre 1-2 et 2 Pierre m'ont beaucoup réjoui, de même Éphésiens...

 

Réponse à une lettre concernant un autre envoi :

Le 06/11/1981... J'ai relu en entier les œuvres d'A.., c'est inépuisable. Certains livres, qui m'avaient paru moins importants, ont beaucoup gagné (Choisir un état de vie, Jacques, 2 Pierre et plusieurs petits). Avec mes meilleurs souvenirs in Xo.

 

Réponse à l'envoi d'un article sur Adrienne :

Le 14/04/1982... mais les obstacles (pour admettre AvSp)... sont douloureux. Il faut attendre ma disparition prochaine...

 

Réponse à une demande d'accord pour publication d'un texte d'Adrienne :

Le 15/06/1982. Je n'ai pas d'objection contre la publication de ce texte, mais quelques-unes contre certains passages de votre introduction. Il faut laisser mûrir les choses... Le témoignage essentiel (est) dans les livres abordables... Priez un peu pour moi, la tâche est lourde. In Domino.

 

Réponse à l'envoi du tiré-à-part d'un article sur Adrienne :

Le 16.12.1982. Bonnes et bénies fêtes d'abord (Noël)... J'ai utilisé pour mon dernier tome de la Dramatique les œuvres d'A. et trouvé une fois de plus que les œuvres accessibles sont plus nourrissantes que les Œuvres posthumes; l'essentiel est dans saint Jean et saint Paul, même la plupart des thèmes qui traversent les Œuvres posthumes, que je ne publierai pas sauf si l’Église le demande... J'ai fini ma Dramatique, maintenant je vais m'occuper de séminaristes et jeunes prêtres surtout. Bien fraternellement en Notre Seigneur.

 

Réponse à un projet d'article sur Adrienne :

Le 01/01/1983. Je reviens à l'instant d'un cours avec de jeunes séminaristes en Allemagne... Je suis en train de négocier avec Ratzinger pour voir comment procéder. Il faut d'abord que la théologie d'A. soit acceptée, les "curiosités" après! Bonne et sainte année in Domino.

 

Réponse à l'envoi d'un tiré à part :

Le 31/08/1984. (Le commentaire d'A. sur saint Jean) : Le volume 2 (Controverses) me paraît le plus riche. Volume 4 est très long - mais il est au centre : Jean entre Marie et Pierre. Nous allons sortir en 85 toutes les "Œuvres posthumes" pour le symposium que le Pape désire (octobre 85) à Rome. Pas à pas!... In Domino.

 

Réponse à un merci pour l'envoi de Unser Auftrag :

Le 30/12/1984. Un petit mot seulement pour vous remercier de vos vœux. Je vous souhaite une année bénie. Elle sera décisive pour Adrienne, dont toutes les Œuvres posthumes vont paraître, pour le triduum sur elle, proposé par le Saint-Père lui-même... Bien à vous in Domino.

 

Réponse à l'envoi d'un tome des Œuvres posthumes :

Le 25/04/1985. Merci pour votre "tout petit mot", en voici encore un plus petit. Je me réjouis que vous ayez découvert les véritables dimensions d'Adrienne. Mais ce sera long de les faire voir à l’Église officielle... En effet tous les traités de théologie sont renouvelés, et la théologie entière devient vivable. Avez-vous reçu l'invitation au triduum romain (27-29 septembre)? In Domino vôtre.

 

Réponse à un courrier concernant le colloque de Rome :

Le 23/05/1985. Une très courte réponse. Les interventions écrites ne seront pas lues devant l'assemblée (au colloque de Rome), mais peuvent faire partie de la publication écrite après le synode... Bien à vous in Domino.

 

Réponse à un autre courrier concernant le colloque de Rome :

Le 06/07/1985... Les conférences romaines seront (et devront être) élémentaires, peut-être que celle du cardinal Danneels et de Chantraine seront utilisables. Tout est le fruit d'une intuition de Jean-Paul II qui, à table, me proposait ce triduum. Merci de tout et priez pour nous.

 

Réponse à un courrier après le colloque de Rome :

Le 14/11/1985. Merci de votre lettre. Il faut bien dire que durant les dernières années A. fut bien muette. Mais il y a des notes de Mlle Gisi et les souvenirs de Mlle Capol. Depuis la "mort à Cassina" son existence avait changé... L'ensemble (du colloque) a été fécond...

 

Réponse à un courrier concernant son cardinalat :

Le 09/06/1988.  (Imprimé) : J'aurais aimé répondre personnellement aux nombreuses félicitations que j'ai reçues à l'occasion de ma distinction. Je le fais en mon cœur, mais demande votre indulgence pour cette manière peu courtoise de procéder. Ce qui me réjouit le plus est votre attachement à notre pauvre Église si méconnue. Tâchons de notre mieux à la faire connaître aux chrétiens et aux non-chrétiens. Bien vôtre. (Manuscrit) : Merci de vos paroles : c'est naturellement Adrienne qui a arrangé ces choses (après les avoir prédites). Il faut se laisser faire. Je prie pour vous...

 

 

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8. Colloque de Rome 2017

 

Les 17 et 18 novembre 2017 s'est tenu à Rome un colloque (symposium, dit-on là-bas) international sur Adrienne von Speyr sous le titre : "Une femme au cœur du XXe siècle".

 

Pourquoi ce colloque ? Pour célébrer le cinquantième anniversaire de la mort d'Adrienne. A l'origine de ce colloque, il y a le Père Jacques Servais, jésuite, recteur de la Casa Balthasar à Rome (le titre complet en est : Casa Balthasar, Speyr, Lubac) et Lucetta Scaraffia, professeur d’histoire contemporaine à l'Université La Sapienza et directrice du magazine mensuel de l'Osservatore Romano : "Donne, Chiesa, mondo" ("Les femmes, l’Église, le monde").

 

En 1985, à la demande du pape Jean-Paul II, avait été organisé à Rome un colloque (symposium) sur la mission ecclésiale d'Adrienne von Speyr. Le colloque de 2017 a cherché à mettre en évidence sa personnalité, sa manière d'être chrétienne dans le monde, de vivre sa profession de médecin avec toutes ses obligations familiales et domestiques ; et puis comment elle est devenue fondatrice d'un institut séculier : la Communauté Saint-Jean. Comment être chrétien aujourd'hui dans le monde à la lumière de la mission d’Adrienne ?

 

Les conférences furent données en italien ou en anglais. Une traduction simultanée était assurée dans l'une de ces deux langues. Les conférences du vendredi 17 après-midi furent données dans une salle de conférences des Sœurs ursulines, contiguë à la Casa Balthasar. Les conférences du samedi 18 ont eu lieu au Vatican dans la magnifique salle de conférences de l'Académie des sciences. Les conférences étaient entrecoupées par des débats et des échanges au cours desquels le public pouvait intervenir.

 

Les quelque quatre-vingt participants de ce colloque provenaient d'une vingtaine de pays différents, d'Europe et d'Amérique, qui connaissaient déjà plus ou moins l’œuvre d'Adrienne et souhaitaient la connaître davantage. Beaucoup étaient des laïcs mariés, hommes et femmes, des laïcs et des laïques consacrés parmi lesquels des membres de la Communauté Saint-Jean fondée par Adrienne et le P. Balthasar, quelques religieuses, quelques prêtres. Ce colloque fut aussi une occasion de permettre des partages de découvertes et d'expériences.

 

Voici les différents thèmes qui furent traités : 1. L'influence d'Adrienne sur le Père Balthasar ("L'étoile polaire de Balthasar"). - 2. L'intelligence spirituelle d'Adrienne pour notre temps. - 3. Adrienne médecin. - 4. Les premières années d'Adrienne (avec projection de photos d'Adrienne, de ses proches et des lieux où elle a vécu). - 5. La figure de Marie. - 6. Présentation du livre d'Adrienne : "Trois femmes et le Seigneur". - 7. Adrienne, femme de réconciliation. - 8. L'engagement de Dieu pour le monde. - 9. Adrienne, fondatrice de la Communauté Saint-Jean (en France, on dit : "L'Institut Saint-Jean" pour ne pas confondre avec la communauté fondée par le P. Philippe, qui est née après la communauté fondée par Adrienne). - 10. Un charisme féminin.

 

Dans l'après-midi du samedi 18, le cardinal Ouellet, préfet de la Congrégation pour les évêques, s'est introduit discrètement dans la salle Pie IV : entre deux conférences, il fut invité à dire quelques mots. Pour lui, la théologie d'Adrienne est "charismatique" au sens où son origine se trouve dans la rencontre vivante et actuelle avec la parole éternelle du Ressuscité.

 

L'Osservatore Romano du samedi 18 novembre a consacré deux pages entières à ce colloque en en publiant trois conférences, ou du moins des extraits. Les éditions du 19 novembre et du 20-21 ont encore reproduit de larges extraits de quelques autres conférences.

 

N.B. Quelques éléments du texte ci-dessus proviennent du site internet "Terre de compassion", un texte de Sophie Beney intitulé : "Un symposium sur Adrienne von Speyr au Vatican".

 

Les participants qui se sentaient inspirés avaient été invités à envoyer à l'avance aux organisateurs une page ou deux pour décrire l'un ou l'autre aspect de la mission d'Adrienne qui les avait frappés. Ci-dessous le papier que j'avais envoyé.

 

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Une femme touchée par la grâce

 

Au Moyen Age, on disait de Grégoire le grand que c'était un homme ruisselant de Dieu. Adrienne von Speyr, c'est une femme qui a été touchée par la grâce. Touchée, et pas un peu. Pas pour elle seulement, mais pour beaucoup, pour toute l’Église et, finalement, pour toute l'humanité. C'est vrai d'ailleurs de tous ceux et de toutes celles qui ont été touchés par la grâce, chacun à sa mesure. Quand Dieu a visité quelqu'un comme il a visité Adrienne von Speyr, c'est qu'il lui a confié quelque chose à nous dire, à nous les croyants et à toute l'humanité.

 

Je découvre Adrienne von Speyr au temps de Pâques 1978 en jetant un coup d’œil sur le livre du P. Balthasar qui vient d'arriver en notre bibliothèque : Adrienne von Speyr et sa mission théologique. Je pense y jeter simplement un coup d’œil : il faut bien se tenir un peu au courant des nouveautés ! Je vois qu'il est question d'une femme de notre temps, dont j'ignorais même le nom ; elle a des visions et ce n'est pas une bonne sœur ; elle est mariée, elle est médecin, elle lit des romans, et pas à l'eau de rose : Sartre, Simone de Beauvoir, Colette, etc. Il faut que j’aille voir ça ! Je lis ce livre du P. Balthasar. Puis je lis tout Adrienne, en français, puis en allemand : une soixantaine de volumes, seize mille pages. Et jusqu'à présent j'en ai bien traduit cinq mille pages... pour le plaisir.

 

Une femme touchée par Dieu. Beaucoup d'hommes et de femmes de notre temps ont été touchés par Dieu. Innombrables sont les témoignages qu'on peut lire ou entendre. Adrienne a reçu aussi le don d’expliquer les choses de Dieu qu'elle a perçues. Des choses de Dieu qui concernent la vie de tout être humain depuis les origines jusqu'à la fin du monde.

 

Adrienne n'a pas sur Dieu un discours culpabilisant. Le ciel lui demande de commenter l’Écriture : saint Jean, saint Paul et d'autres écrits du Nouveau Testament, etc. Le ciel lui inspire aussi d'écrire sur divers sujets : la Mère de Dieu, le mystère de la mort, Dieu infini, etc. En quelque sorte un langage sur Dieu et le monde qui sort de l'ordinaire, qui n'est pas le fruit de laborieuses cogitations, mais simplement une présentation pour aujourd'hui du monde infini de la foi, qui embrasse tous les temps et toutes les situations.

 

Pourquoi cela ? Pour nous dire le chemin vers Dieu, pour nous aider à nous tenir comme il faut devant Dieu. Adrienne a le don de nous rendre Dieu plus proche et, au détour de la phrase, elle nous fait comprendre comment s'approcher de Dieu en vérité pour être en communion avec lui. Adrienne a une manière unique de nous faire toucher du doigt l'immensité de Dieu, immensité à laquelle l'homme est destiné. J'ai lu beaucoup de théologiens d'hier et d'aujourd'hui, j'ai fréquenté beaucoup les Pères de l’Église, j'ai lu beaucoup d'auteurs spirituels et de mystiques de tous les temps, beaucoup d'écrits de saints et de croyants de notre temps touchés par la grâce. Il y a énormément à recevoir d'eux.

 

Et voilà qu'arrive Adrienne von Speyr. Toute la foi chrétienne est là, celle des Pères de l’Église, des théologiens et des mystiques et des auteurs spirituels de tous les temps. Elle n'avait rien demandé, si l'on peut dire. Et le ciel lui est tombé sur la tête et dans le cœur et dans l'intelligence et dans la parole : il y a chez elle infiniment plus sur Dieu et sur l'histoire de chaque être humain d'hier et d'aujourd'hui. Comment est-ce possible ? Il faut aller voir.

 

Aller voir, pas par un petit contact superficiel, entre la poire et le fromage. Il faut s'y plonger, s'immerger. Tout n'est pas facile, ça ne fait rien, il faut continuer, le trésor sera là un jour ou l'autre, et la perle inoubliable. Persévérer dans la lecture en se souvenant de saint Augustin: "Si tu comprends, ce n'est pas Dieu". Dieu est plus grand que la petite idée qu'on peut s'en faire quand on est sans Dieu et aussi quand on est croyant depuis le berceau.

 

C'est peut-être ça l'essentiel d'Adrienne von Speyr : nous faire pressentir comme une évidence que Dieu est infiniment proche et infiniment plus grand que ce qu'on a pu en comprendre jusqu'à présent. Et ce Dieu, bien sûr, est le Dieu de Jésus-Christ et de l'Esprit Saint. Et de Jésus-Christ justement, et de l'Esprit Saint, il y a infiniment à dire et, pour nous, à découvrir. Non pas pour rester sur la rive, en spectateurs, mais pour nous faire entrer dans la ronde éternelle à laquelle tous les humains sont appelés, pour laquelle tous sont programmés.

 

Lire Adrienne von Speyr, cela n'empêche absolument pas de continuer à lire tous les autres témoins de Dieu, ceux d'hier et ceux d'aujourd'hui. Et de cela, on peut en avoir un exemple dans l’œuvre du P. Balthasar : il a beaucoup reçu d'Adrienne, nous dit-il, mais cela ne l'a pas empêché de continuer à utiliser autant qu'il le pouvait toute la littérature de tous les temps : la profane, la religieuse et la chrétienne, pour essayer d'introduire au mystère de Dieu et du monde. Rien n'est de trop pour permettre à l'homme d'entrer davantage en communion avec Dieu. Adrienne von Speyr n'est qu'une voix dans le concert. Tous les chemins mènent à Rome... et à Dieu.

 

Quand une femme a été touchée par la grâce comme Adrienne von Speyr l'a été, on se demande pourquoi son procès de canonisation n'est pas encore ouvert cinquante ans après sa mort. Il est vrai qu'elle n'en a pas besoin pour elle-même, mais les croyants en ont besoin, et ceux qui ne sont pas encore croyants en ont besoin, l'Eglise en a besoin. Et Dieu aussi en a besoin, la preuve, c'est qu'il nous l'a envoyée.

Patrick Catry, moine de Wisques

 

 

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9. Adrienne von Speyr selon Marxer

 

"Au péril de la nuit. Femmes mystiques du XXe siècle" : tel est le titre d'un livre de François Marxer paru en 2017. A priori, il était réjouissant de voir éditer un livre sur des mystiques du XXe siècle. Le Père Marxer en a retenu huit : Thérèse de Lisieux, Marie Noël, Simone Weil, Édith Stein, Adrienne von Speyr, Etty Hillesum, Mère Teresa, Marie de la Trinité, bien que certaines d'entre elles ne soient pas, en langage chrétien, des mystiques proprement dites. Premier étonnement : Marthe Robin n'y figure pas. Le titre du livre était réjouissant. En lisant les pages consacrées à Adrienne von Speyr (p. 311-335), il a fallu vite déchanter.

 

Ce qu'on constate alors, c'est que ces vingt-cinq pages ne sont pas consacrées à la nuit, ou aux nuits, d'Adrienne von Speyr, mais à la grande nuit du Fils de Dieu le samedi saint. Et pourtant Dieu sait si Adrienne von Speyr a connu la nuit et des nuits, combien de pages aussi de ses œuvres comportent des réflexions sur le sens de la nuit des croyants et des mystiques : de tout cela, pas un mot chez Marxer.

 

Et pour parler de la nuit du Fils de Dieu dans sa descente aux enfers, l'auteur ne se réfère à aucune étude publiée avant lui sur le sujet ; les premières études à consulter auraient été, bien sûr, celles du P. Balthasar, par exemple pour n'en citer qu'une : Théologie de la descente aux enfers parue dans La mission ecclésiale d'Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain, Paris, 1986, p. 151-160.

 

De plus Marxer ne donne aucune référence précise aux œuvres d'Adrienne. Vers la fin de son chapitre (p. 331), il signale quand même en note que "L'essentiel des citations d'Adrienne qui suivront sont tirées de Kreuz und Hölle [La croix et l'enfer], vol. 1 & 2 (Die Passionnen), Einsiedeln, Johannes Verlag, 1972". ("Passionen" ne s'écrit qu'avec un seul n après le o : c'est un détail). Mais la référence de Marxer manque elle-même de précision. Le tome 1 de Kreuz und Hölle a bien pour sous-titre Die Passionen, mais il est paru en 1966. Le tome 2 de Kreuz und Hölle a pour sous-titre Auftragshöllen, et il est paru en 1972. Cette seule imprécision donne à penser... On peut se demander aussi pourquoi Marxer ne signale qu'à la page 331 qu'il va puiser ses citations d'Adrienne dans La croix et l'enfer, alors que dès la page 319, il l'utilise, comme on va le voir. Par ailleurs, nulle part Marxer ne prend la peine d'indiquer les emprunts qu'il fait littéralement au commentaire d'Adrienne von Speyr sur l'évangile de Jean (détail ci-dessous).

 

Un certain nombre de textes d'Adrienne bien mis en évidence sont cités dans le livre. Commençons par lire ces textes en y ajoutant autant que possible leur origine.

 

P. 319. "Il est devenu le Verbe muet du Père..." Ce texte se trouve littéralement dans le livre de Hans Urs von Balthasar Adrienne von Speyr et sa mission théologique (désormais Mission), p. 179. En voici le texte intégral avec entre parenthèses ce que Marxer a omis ici et qu'il citera plus loin (p. 323) : "Il est devenu le Verbe muet du Père. Parce que le Verbe était chair et que la chair meurt, le Père se tait. C'est ce silence du Père qui reçoit la mission consommée du Fils. Il n'y a pour l'instant plus rien à en dire. Le Père se tait pour ne faire qu'un avec le Fils qui se tait. (Et ce silence entre la mort et la résurrection doit apprendre aux hommes à se taire aussi). La descente du Fils aux enfers s'accomplit dans le silence de la mort du Fils et le silence de la réponse du Père". Ce texte n. 91 de Mission provient déjà de La croix et l'enfer I (Voir Mission, p. 400).

 

P. 319-320. "Plus l’angoisse du Fils s'intensifie..." provient littéralement du commentaire d'Adrienne sur Jean 19,16 (Naissance de l’Église, I, p. 108). En voici le texte intégral (Marxer en omet certaines lignes qui sont mises ici entre parenthèses) : "Plus l'angoisse du Fils s'intensifie, plus le Père lui retire la vision, pour permettre au Fils de lui prouver parfaitement son amour parfait. Le Père se soumet au Fils en agissant ainsi ; il sait que le Fils veut lui offrir le sacrifice parfait de l'amour parfait. Pour que ce sacrifice atteigne sa plénitude, tout soulagement que le Père pourrait lui accorder (Marxer écrit : apporter) doit être éliminé. (Le Père ne se dérobe pas de la sorte à l’angoisse du Fils. Il y prend une part essentielle, mais cette participation ne doit pas être perçue du Fils. Et cette nuit obscure, dans laquelle le Fils est plongé toujours plus profondément, est une nuit permise, imposée comme une tâche par le Père) ; c'est la nuit du Père. Le Père ne laisse pas briller sa lumière dans les ténèbres du Fils, parce que cette nuit ténébreuse est tout entière ouverte à présent au péché du monde. (S'il y avait de la lumière, le péché du monde n'y serait pas, mais le péché du monde doit être plongé dans les ténèbres de Dieu pour y être racheté. Dans ces ténèbres, le Fils est passif ; il a renoncé à sa lumière. Le Père y est actif : il s'emploie à ne pas laisser briller sa lumière dans les ténèbres du Fils). Pour que les ténèbres du Fils ne puissent être pénétrées par sa lumière, le Père se cache dans les ténèbres, afin d'être sûr qu'en cet instant aucun rayon de sa lumière n'atteigne le Fils. Le Fils se plonge dans les ténèbres de la faiblesse, parce qu'il a déposé toute sa force auprès du Père. Et le Père a besoin de toute sa force – la sienne et celle que le Fils a déposée auprès de lui – pour endurer ces ténèbres et ne pas interrompre la Passion du Fils".

 

P. 320. "C'est le mystère sans fond..." provient littéralement du commentaire d'Adrienne sur Jean 20,20 (Naissance de l’Église, I, p. 231). En voici le texte : "C'est le mystère sans fond du samedi saint : parce que le Fils ne peut pas chercher le Père dans l'amour, il doit le chercher là où il n'est pas. Le Père n'est pas simplement voilé et disparu comme à la croix, mais le Fils est maintenant contraint de se rendre à l'opposé du Père, là où il n'y a qu'une certitude : l'absence du Père".

 

P. 329. "Au péché..." provient littéralement du commentaire d'Adrienne sur Jean 19,41 (Naissance de l’Église, I, p. 172-173). En voici le texte intégral, tel qu'il se trouve dans le commentaire de Jean (le texte de Marxer comporte une variante signalée entre parenthèses) : "Au péché, Dieu a donné une double réponse : les enfers et le Fils. Les enfers, en tant que conséquence inévitable du péché, le Fils, en tant que libre disponibilité à expier le péché. Maintenant les deux se rencontrent. Cette rencontre n'est pas un mystère démoniaque, mais un mystère chrétien, un mystère d'amour, car tout jaillit de l'amour du Père : par amour, il livre son mystère au Fils, et le Fils à la mort. Tout demeure un mystère de la communion entre Père et Fils (Marxer : "un mystère de communion entre le Père et le Fils"). Mais non moins un mystère des ténèbres, parce que le Fils, dans les enfers, vit l'aliénation du péché. Et pourtant les ténèbres du péché sont environnées par les ténèbres de l'amour".

 

P. 330. "Si le Fils par amour..." provient littéralement de Mission, p. 190-191. (Mission, p. 401 indique que l'origine de ce texte est La croix et l'enfer, II). En voici le texte intégral (Marxer omet certaines lignes qui sont mises ici entre parenthèses) : "Si le Fils par amour pour le Père et les hommes a porté la croix, le Père par amour pour le Fils et les hommes a créé l'enfer. (Maintenant, avec l'Esprit renvoyé par le Fils et qui se porte garant de l'objectivité de son offrande, le Père montre au Fils en enfer l'objectivité de son amour pour lui ; cet amour consiste dans le geste de montrer, qui en même temps manifeste l'objectivité de son amour paternel pour les hommes. Le Fils est le seul à accomplir sur la croix l’œuvre de rédemption). Et le Père est le seul, en montrant l’enfer au Fils, à révéler ce que la croix a opéré. (Dans l'objectivité de l'enfer le Fils reconnaît le reflet dans le Père de l’objectivité de sa croix. Et cette vision reste strictement et toujours la réponse à la croix. Elle est l'achèvement de la croix). L'enfer ainsi dévoilé, tel que le voit le Fils, est la preuve que le Père a accepté la mort du Fils sur la croix... Le Père a créé l'enfer par amour, car c'était son dessein de le donner au Fils, de l'amener à sa consommation par le Fils".

 

P. 332. "Jusqu'à présent il a vécu avec le Père dans la confiance réciproque, mais il n'a pas encore vu, dans l'occultation ultime, ce que le Père a d'incompréhensible, le mystère originaire de la puissance paternelle qui engendre". La substance de ce texte se trouve  dans l’article du P. Balthasar paru dans la revue Communio (janvier-février 1981), p. 67.

 

En plus de ces citations de quelques lignes et bien apparentes dans le texte édité, le livre de Marxer contient un certain nombre de textes et d’allusions à des passages précis des œuvres d'Adrienne (toujours sans références, bien sûr), mais présentées à la manière de l'auteur. On peut mentionner au moins

 

p. 319, § La nuit du Père, semble bien s'inspirer de Mission, p. 180 : "Le samedi saint est un jour sans parole, correspondant d'une certaine façon à la période où le Fils se trouvait dans le sein de sa Mère. Il avait été déposé dans la pureté virginale de sa Mère, et ce rapprochement avait la forme de l'isolement et du silence. Ici le Fils est déposé dans le sein des enfers, qui ne sont qu'impureté et ténèbres, et de nouveau ce rapprochement du mystère du Père est isolement et silence. Il doit chercher le Père où il n'est pas. Et il ne peut le faire ni dans la conscience ni dans la lumière de l'amour ; il doit le chercher, comme quelqu’un qui aime et ne ressentirait plus cet amour, comme quelqu'un qui est aimé et qui serait comme privé d'amour".

 

P. 324 : L'obligation qui s'impose au Christ de traverser l'enfer "n'entre dans aucun calcul, même pas celui de la coupe". A rapprocher de Mission, p. 184 : "Le samedi saint n'appartient à aucun plan ni même au calice du Seigneur, c'est le don gratuit et supplémentaire par excellence".

 

P. 325 : il est question de Dieu et du chaos. Est-ce que l'auteur glose à sa manière le texte d'Adrienne qu'on trouve dans Mission, p. 188 ? "Le Père n'est pas là (en enfer). Car ce que voit le Fils, c'est ce que le Père a définitivement rejeté, éliminé, et dans lequel plus rien ne subsiste de la relation originelle du Père avec sa création. C'est ce qui en fait le nouveau chaos, le principe opposé à Dieu. Du premier chaos Dieu avait créé le monde, et ce faisant l'avait 'délivré' du chaos. L'enfer c'est le chaos rétabli, c'est-à-dire le refus de Dieu par le monde. Et tant qu'il y a ce refus, il ne reste à Dieu qu'à laisser le chaos se reconstituer partout où on le rejette : la somme de tous les refus forme le chaos, l'enfer. Le premier chaos, avant la création du monde, n'était ni bon ni mauvais ; c'était simplement une possibilité indivise. Maintenant le chaos est le mal séparé du monde, désormais le monde se situe entre le ciel et le chaos de l'enfer".

 

P. 327-328 cite entre guillemets des extraits d'un texte d'Adrienne (Mission, p. 185), séparés par des points de suspension. Voici le texte complet d'Adrienne et, entre parenthèses, les quelques mots retenus par Marxer. "Il faut que le Fils traverse l'enfer pour retourner chez le Père, car il doit pouvoir considérer l'ampleur de l’œuvre consommée dans ses effets, et l'effet obtenu en reste désormais détaché : le péché, séparé de ceux qui l’ont commis. C'est pour eux qu'il a opéré cette séparation du péché et du pécheur ; aux enfers il rencontre d’abord le péché (nu et sans attache). Tant qu'il subissait la passion et n’était qu'abandonné, il restait comme toujours le Fils pour le Père ; mais pour que la mesure de la déréliction fût comble, le Père était pour lui un étranger et lui-même se sentait comme rejeté au rang de simple créature. Il fallait donc un chemin de retour, mais ce dernier ne pouvait être trouvé que s'il voyait dans sa totalité ce qui le séparait de l'homme, le péché. C'est par cette vision que s’achèvera sa glorification... Sur la croix le Christ restait comme amputé. Le commencement et la fin demeuraient dans la Trinité, mais le moment présent était séparé, détaché, par la prise en charge de la Passion, par le poids de nos péchés sur ses épaules ; ce poids, il devait le revoir en enfer, isolé, (hideux, menaçant dans son énormité – mais privé de toute possibilité d'expansion, puisque séparé de l'homme)".

 

P. 328 utilise partiellement mais littéralement des textes d'Adrienne placés entre guillemets. Ces textes proviennent de Mission, p. 190, mais Marxer en cite d'abord la fin, et ensuite seulement le début. Voici le texte d'Adrienne avec, entre parenthèses, les deux bouts de phrases retenus par Marxer : "Le Fils souffre sur la croix par amour du Père. Et le Père à la croix reçoit la preuve de l'amour du Fils pour lui et pour les hommes. Elle ressort avec une évidence incomparable. L'Esprit, que le Fils renvoie au Père, ramène au Père (de façon objective et inaltérée, le témoignage de la passion et de la mort) du Fils. 'Entre tes mains...' Ces paroles signifient aussi que l'Esprit est livré au Père si complètement et se donne si pleinement à lui que le Père (participe totalement à l'objectivité, à la nécessité et à la volonté de souffrance).

 

P. 328. "Comme une poupée... comme un catatonique". Se trouve dans l'article du P. Balthasar sur Adrienne dans la revue Communio (janvier-février 1981), p. 45. L'original est dans Kreuz und Hölle I, p. 49.

 

P. 332. "En se voilant..." Se trouve littéralement dans Mission, p. 166-167. Voici le texte intégral d'Adrienne avec, entre parenthèses, les textes retenus par Marxer : "Mais pendant que le Fils crucifié cherche le Père, sa transparence à l'égard du Père est encore surpassée par celle du Père lui-même : par le silence avec lequel il accepte totalement ce sacrifice du Fils. (En se voilant complètement, le Père se révèle entièrement. Rien ne surpasse cette transparence-là). Il laisse s'achever la vie terrestre du Fils dans la Passion totale et c'est là le langage le plus clair du Fils au sujet du Père : dans sa nuit il n'est plus que le Verbe muet du Père lui-même : le sacrifice accepté dans le silence. (C'est l'achèvement de ce que le Père et le Fils ont convenu ensemble dans l'amour, et par conséquent la révélation la plus intime de Dieu). C'est l'extrême limite de ce que les hommes peuvent deviner de la grandeur divine".

 

P. 333 (en haut) et p. 333-334 : Marxer utilise sans doute le commentaire d'Adrienne sur Jean 19,41 (Naissance de l’Église, I, p. 168-169). S'il l'avait connu (et cité) intégralement, il n'aurait pas pu en faire le commentaire inadéquat qu'il a produit. Voici le texte intégral d'Adrienne : "Le samedi saint, le Père fait expérimenter au Fils ce qu'il possède de plus intime : ses ténèbres qui, sinon, étaient toujours cachées sous la lumière, comme une chose dont on ne parle pas, comme l'ultime mystère personnel qu'on ne révèle à personne. Mais maintenant le Père révèle au Fils ce mystère, en laissant le mystère lui-même parler à sa place. Dieu lui montre son mystère, mais en le lui montrant, il ne se montre pas lui-même. Souvent, entre deux êtres, la plus grande intimité n'existe pas lorsqu'ils se parlent ou se fréquentent, mais lorsqu'ils sont éloignés l'un de l'autre. Il se peut que l'un veuille faire voir à l'autre quelque chose de si intime et de si caché, qu'il ne puisse le faire que dans sa propre absence, ne le montrer qu'éloigné, peut-être uniquement par écrit, en tout cas rien que de façon indirecte... C'est précisément en achevant par la rédemption la création du Père, que le Fils est plus convaincu que jamais de la grandeur du Père et de son amour, et il accueille le mystère des ténèbres comme le Père le lui présente : dans l'éloignement du Père lui-même".

 

P. 333 (en bas) : "Le Père fait éprouver au Fils ce qu'il a de plus intime, c'est-à-dire la ténèbre qu'il tenait avant cela caché sous la lumière, quelque chose dont on ne parle jamais, l'ultime secret de sa personne". Semble bien n'être qu'une autre traduction du commentaire d'Adrienne sur Jean 19,41 (Naissance de l’Église, I, p. 168-169) cité ci-dessus.

 

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Après avoir parcouru ces textes d'Adrienne cités par Marxer ou sous-jacents à ce qu'il présente comme étant la pensée d’Adrienne, il peut être utile de signaler quelques points qui indiquent en partie la "manière " de l'auteur.

 

On remarque d'abord, dans ce chapitre consacré à Adrienne von Speyr, le nombre impressionnant d'auteurs qu'il cite ou auxquels il fait allusion. Voici une liste à peu près exhaustive des auteurs cités ou signalés : Thérèse de Lisieux, Marie Noël, Etty Hillesum, Adorno, Dante, Lázlo Nemes, Bertold Brecht, Kurt Weil, Primo Levi, Hannah Arendt, Marguerite Duras, Robert Antelme, Bruno Bettelheim, Marie de la Trinité, Hölderlin, Paul Ricoeur, Edith Stein, Marie Skobtova, Mère Teresa, Gide,Houellebecq, Dostoïevski, Gogol, Sorokine, Ageev, le Tasse, Jakob Böhme, Freud, Denys l'Aréopagite. Quelle débauche de noms! Pour quelle utilité ?

 

Quatre fois dans ce texte de vingt-cinq pages, mention est faite des camps nazis. P. 314, il est question des Sonderkommandos, des "cargaisons" de la chambre à gaz, des chevelures et des dents en or récupérés "avant de nourrir la gueule des crématoires", du "savoir-faire technicien", de "l'efficacité bureaucratique", de "l'ardeur policière", de "l'astre noir du nazisme", de "la suie des cheminées crématoires". - P. 317 : "Vert sombre avec des reflets brunâtres ce qui fait penser aux uniformes guerriers, qui, en ces années-là, déferlent sur l'Europe… Cette "chose gluante vert sombre qui bouillonnait"... "comme de la vase de marécage..., épaisse comme le reflet de cette nuit épaisse"..., "merde que personne n'avait encore vue"..., "la fièvre, la maigreur, les doigts désonglés, les traces des coups des SS". - P. 323 : "C'est ce même silence de la mort qui ensevelit les baraques du camp, le Revier où halètent les mourants qu'on va achever, le râle des fours insatiables..., lacéré des aboiements des hommes et des aboiements des chiens... - P. 330 : "Que dire en effet quand la bourrelle nazie lâche en riant son molosse sur le détenu chancelant en criant : Hund ! (chien)... ? Que dire quand, au témoignage de Robert Antelme, il y avait des os des morts dans la soupe des vivants et que l'or de la bouche des morts s'échangeait contre le pain des vivants ?" - Quatre fois les camps nazis : qu'est-ce que cela apporte à la compréhension de la nuit du Fils de Dieu le samedi saint ? Tous ces détails sur les camps nazis ne se trouvent aucunement dans les livres d'Adrienne.

 

Quelques échantillons aussi du style de l'auteur. P. 319 « Mouvement régressif que la descente aux enfers où le Fils retrouve l'hospitalité utérine, non pas de la pureté virginale et accueillante du sein de Marie, mais de l'enfer qui n'est à l'inverse qu'impureté et ténèbres ». P. 323 "Le silence enveloppe l'immobile mouvement de l'obéissance : nul pépiement des âmes, ni murmure des anges, pas même le feulement du désespoir qui grogne... Ce silence..., c'est celui d'Abraham qui lie le fils sur le bois, Abraham fixé par l’œil noir du cyclone divin qui happe les vivants dans un mourir qui est au-delà de la mort". - P. 326. Jésus... "rabbi nazaréen, passionné et méditatif". (On n'est pas loin du "doux rêveur galiléen" de Renan!). Ce style de Marxer n'est pas du tout celui d'Adrienne, sobre et objectif.

Quant aux jugements de Marxer sur Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar, qui parsèment son exposé, on peut espérer seulement que ceux qui liront ce livre ne se laisseront pas impressionner et que cela ne les empêchera pas de se plonger dans les œuvres d'Adrienne von Speyr. Ces œuvres permettent souvent de se rendre compte à quel point est vivante et vivifiante la parole de révélation de Dieu transmise dans l’Église depuis les origines, à quel point aussi elle concerne tous les humains : croyants, peu croyants et incroyants.

 

Du texte de Marxer, on peut quand même relever ceci qui ressemble tout à fait à ce que disent si souvent Adrienne et le P. Balthasar : "Il est vrai que, de la vérité de l'homme et de son Dieu, jamais on ne saurait prétendre que l'on est parvenu au bout ; au contraire, c'est toujours au-delà que nous entraîne cette quête du Royaume qui vient..." (p. 326).

 

On pourrait enchaîner sur ce thème avec Adrienne : "Pour saisir quelque chose de divin, on a toujours besoin de la grâce, et celle-ci exige sans cesse du croyant le renoncement à soi-même" (Mission, p. 101). "Le mystère de Dieu restera toujours plus grand que la faculté de compréhension de l'homme, si vaste soit-elle... Celui qui ne consent pas à faire ce pas dans le mystère, à abandonner son propre raisonnement, à croire avec amour, celui-là ne peut entendre la parole du Seigneur" (Mission, p. 104).

 

Pour aborder la descente aux enfers chez Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar, une remarque de E. Vetö, professeur à la Grégorienne, aurait été la bienvenue dans le chapitre de Marxer : "Un renouvellement aussi conséquent de la compréhension d'un article du Symbole (la descente aux enfers) demanderait à être étayé par une enquête chez les Pères et dans la Tradition. Or des études récentes commencent à montrer que l'idée d'une portée salvifique constitutive pour tous du descensus est effectivement présente chez un bon nombre des Pères... S'il se confirmait qu'il n'est pas en rupture avec la Tradition, mais qu'il en développe certaines virtualités, l'apport de Balthasar pourrait alors être jugé déterminant et apte à contribuer à une vision complète du descensus Christi" (Cf. Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques, 2015/3, p. 513).

 

L'étude de la nuit mystique d'Adrienne reste à faire. Elle-même a souvent parlé de la nuit des mystiques et de son sens. Trois exemples seulement. "Il y en a qui ne refusent pas la lumière et cependant le Seigneur a choisi pour eux la nuit. Une fois pour toutes dans leur vie, ils se sont mis à la disposition du Seigneur dans une véritable indifférence. Et le Seigneur, dans son grand désir de les faire participer à son mystère, leur a accordé les ténèbres" (Mission, p. 239-240). "Dieu parle dans la souffrance ou dans la fatigue, tantôt de plus près, tantôt de plus loin, mais il fait entendre sa parole. Sauf s'il a décidé de faire entrer dans la nuit complète et de se taire totalement et d'ôter au croyant toute possibilité de trouver une trace de chemin vers lui. Mais cette nuit n'est jamais le dernier mot de Dieu parce que Dieu le Père a ressuscité son Fils de l'enfer et qu'il ne veut pas que le monde sauvé n'ait part qu'à l'atroce de la Passion, mais qu'il ait part à tout le chemin indivisible du Fils. La lumière ne cesse de percer même les ténèbres les plus profondes, il ne cesse d'y avoir un matin, une joie, une résurrection (Erde und Himmel [Terre et ciel], Einsiedeln, Johannes Verlag, 1976, t. III, n. 2208). "La nuit aussi est amour : aider le Dieu crucifié dans sa détresse (Ibid., n. 2051).

N.B. Je remercie le Père Antoine Birot de m'avoir suggéré quelques corrections et précisions; le texte ci-dessus a été modifié en conséquence ce 30/01/2018.

Patrick Catry, moine de Wisques

 

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10. Colloque de Rome 1985

Notes et réflexions du P. Balthasar sur l’œuvre d’Adrienne

 

Un colloque consacré à Adrienne s’est tenu à Rome du 27 au 29 septembre 1985. Les Actes en ont été publiés sous le titre : La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain. 27-29 septembre 1985 (parus en 1986 aux éditions Lethielleux). Tout le monde n’a pas nécessairement sous la main les Actes de ce colloque, d’où ci-dessous l’essentiel des notes et réflexions du P. Balthasar dans son introduction à ce colloque et dans sa conclusion, transcrites plus ou moins littéralement ou en résumé : elles sont précieuses pour qui désire découvrir Adrienne ou entrer plus avant dans sa connaissance.

Le P. Balthasar note en commençant que Jean-Paul II « a témoigné un intérêt personnel pour la théologie d’Adrienne von Speyr », d’où le désir qu’il avait exprimé un jour de voir se tenir ce colloque (p. 11). Et le P. Balthasar poursuivait : « Au cours de ce colloque, nous centrerons notre intérêt sur une partie seulement des thèmes essentiels de la pensée théologique et spirituelle d’Adrienne, lesquels n’épuisent aucunement la quasi inépuisable richesse de son œuvre » (p. 12).

 

1. Les œuvres

Pour le P. Balthasar, les œuvres maîtresses d’Adrienne sont ses commentaires sur saint Jean, sur saint Paul et sur les épîtres catholiques ; et puis Le monde de la prière, La Servante du Seigneur, La confession. Et il ajoutait : « C’est seulement après avoir travaillé ces œuvres ‘objectives’ que le lecteur se tournera vers les livres consacrés à des thèmes plus subsidiaires : ceux-ci sont présentés dans les volumes dits ‘posthumes’ » (p. 12). Le P. Balthasar note par ailleurs que les ouvrages d’Adrienne sont d’un accès plus ou moins faciles. Il en est qui sont accessibles à tout chrétien qui s’intéresse à la foi ; il en est au contraire quelques-uns dans lesquels même un théologien averti doit se concentrer sérieusement pour pouvoir suivre. En général cependant, tout lecteur un tant soit peu formé peut suivre la démarche de sa pensée. « Toute la pensée d’Adrienne trouve son origine dans la prière et s’y meut continuellement et, pour cette raison, il y faut une lecture lente et contemplative. Cela n’aurait pas de sens de vouloir maîtriser rapidement un livre d’Adrienne. Il est évident qu’ainsi on ne remarquerait pas l’essentiel. Qui veut lire Adrienne correctement doit se contenter de quelques pages à la fois, de quelques phrases peut-être» (p. 14). Un livre en apparence aussi simple que La Servante du Seigneur contient des chapitres d’une profondeur insondable, notamment ceux qui traitent de la relation de Marie à Joseph et à Jean... Plus on progresse dans l’œuvre d’Adrienne, plus large devient l’horizon, plus captivante devient la lecture pour qui s’intéresse à la vérité chrétienne (p. 15-16).

 

2. Rencontres mystiques de la jeunesse

Dès sa plus tendre enfance, « Adrienne a vécu des aventures extraordinaires que, normalement, on appelle ‘mystiques’. A l’âge de six ans, la veille de Noël, elle rencontra dans une ruelle en escalier de La Chaux-de-Fonds un homme qui boitait légèrement et qui rayonnait une grande pauvreté. Il l’invita à l’accompagner ; plus tard, dans de très nombreuses visions, Adrienne le reconnut comme étant saint Ignace de Loyola. A l’âge de quinze ans, elle eut une vision de la Mère de Dieu, à l’occasion de laquelle elle reçut dans la région du cœur une blessure qui ne se referma plus : elle acquit alors le sentiment qu’elle était vouée à Dieu corporellement aussi, et la décision du mariage lui devint difficile » (p. 12-13).

 

3. La théologie

Adrienne n’avait pas la moindre formation théologique. « Ce qu’elle connut de la foi chrétienne lui a été inspiré d’en-haut et d’en-dedans… En de nombreux points, elle a, sans jamais contredire la tradition de l’Église, inauguré des aspects tout à fait neufs des sciences religieuses, qui au premier abord étonnent souvent les théologiens, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive de la justesse de ce qu’elle a dit » (p. 13-14). Le charisme d’Adrienne comporte des « facettes étonnantes et pour beaucoup peut-être déconcertantes », qui éclairent des recoins théologiques parmi les plus cachés. Le P. Balthasar en énumère quelques-uns : Quelle a été la conscience du Fils de Dieu lorsqu’il assuma une nature humaine ? Quelle a été sa conscience personnelle lors de l’institution de l’eucharistie ? Ou lors du délaissement sur la croix ? Ou lors de la descente en enfer ? Quelle a été l’attitude de Marie durant sa grossesse, et son angoisse : comment un être humain sera-t-il capable d’enfanter le Messie ? Adrienne a été introduite dans des mystères ultimes, presque ineffables, comme le samedi saint ; elle projette un éclairage nouveau sur ce mystère resté dans une demi-obscurité dans la longue tradition de l’Église. Elle a renouvelé également des parties essentielles de l’eschatologie traditionnelle. Voilà certaines des témérités de ce charisme, mais combien éclairantes et souvent consolantes pour le simple fidèle. Adrienne n’a cependant pas la manie des extrêmes. Sa pensée se maintient au centre du dogme dont elle dégage presque indéfiniment les richesses (p. 15 et 189).

 

4. La vie concrète

La prière et la souffrance furent le lot d’Adrienne ici-bas (p. 16), mais elle dissimulait ses peines intérieures durant ses journées laborieuses auprès de ses malades, son mari ne se doutait de rien. Cela n’empêchait pas Adrienne de dicter chaque jour à son confesseur, pendant une demi-heure, des méditations bibliques ou d’autres réflexions sur la foi chrétienne (p. 188). Adrienne s’attachait tellement au contenu que Dieu voulait lui manifester et qu’elle voulait transmettre aussi clairement que possible à l’Église, que les situations où elle pouvait être placée lui étaient presque indifférentes. Dieu, disait-elle, me place dans la situation qui lui semble la plus favorable pour une transmission adéquate : simple foi, inspiration, extase ou n’importe quoi, cela ne fait rien. Personne, pour avoir eu une fois une vision, n’a le droit de prétendre à ce que cela se renouvelle, disait-elle. La foi chrétienne pure et simple n’est pas une foi amoindrie. Nombre de saints qui eurent des visions, les ont accueillies de manière imparfaite ; des chrétiens qui ont vécu dans une foi pure et vivante peuvent avoir été plus parfaits (p. 14-15).

 

5. La théorie de la mystique

Adrienne a renouvelé fondamentalement toute la théorie de la mystique. Sous ce rapport, elle se rattache à la mystique de l’Écriture Sainte : la vision sur l’Horeb, les visions d’Isaïe et d’Ézéchiel, l’expérience de la déréliction vécue par Job, la foi parfaite de Marie, les visions des apôtres et de saint Paul, celles du voyant de l’Apocalypse (p. 15). D’autre part Adrienne a obtenu – et ce fut là un de ses charismes extraordinaires – un aperçu de la prière et du degré de disponibilité de nombreux saints, ou de personnes considérées comme telles. Que cela ait été possible prouve indirectement que sa propre disponibilité était proche de celle de Marie. Pour conserver empreints en elle tous ces tableaux des rapports les plus variés avec Dieu, son âme devait elle-même être comparable à une plaque photographique vierge, libre pour tout ce que Dieu voulait lui manifester à elle et, à travers elle, à nous aussi (p. 15). Dieu a voulu lui montrer la façon plus ou moins parfaite dont certains saints ou d’autres personnages connus ont prié. Pourquoi cela ? D’abord pour faire voir l’incroyable richesse du monde de la prière. Ensuite pour que les chrétiens se rendent compte que même les prières de certains saints canonisés n’ont pas toutes la même perfection. Nous recevons là une leçon très concrète sur ce qu’est l’abandon sans réserve à la conduite de Dieu (p. 188-189). Ce qui semble important à Adrienne, c’est justement la mise à nu du cœur humain devant Dieu, ce qui pour elle s’identifie encore avec la disponibilité totale… Elle trouve cette attitude parfaite en Marie, elle n’est que la servante : « Je n’ai rien à cacher, on peut tout voir en moi, tout avoir de moi. Dieu peut m’utiliser comme il le veut, même si je ne comprends plus rien, même s’il lui semble bon de me percer comme la balle de la petite Thérèse ». Cette attitude devant Dieu porte aussi le nom d’indifférence au sens ignacien du terme ou encore celui d’obéissance (p. 189-192).

 

6. Conclusion

Le programme du colloque prévoyait à la fin une synthèse par le P. Balthasar. Voici comment commence cette synthèse : « Je veux bien essayer de faire une conclusion. La synthèse (promise dans le programme) me paraît chez Adrienne aussi impossible que si l’on voulait tenter une synthèse de la mer. J’ose même lancer un défi à quiconque tentera plus tard de ranger la pensée d’Adrienne dans un système quelconque : il se sentira toujours débordé » (p. 187). S’il fallait donner un nom aux charismes les plus extraordinaires d’Adrienne, le P. Balthasar penserait volontiers au don de prophétie au sens paulinien du terme : le pouvoir d’énoncer clairement en paroles humaines ce que Dieu veut lui montrer de ses mystères (p. 188). L’un des charismes rares qu’a connues Adrienne, ce sont les visites qu’elle a reçues des saints. A part Marie, ce fut surtout Ignace de Loyola : Adrienne l’a vu souvent, « elle parlait sans cesse avec lui ». Et c’est Ignace qui lui a amené saint Jean afin que celui-ci lui explique ses écrits (p. 190). D’autres phénomènes mystiques abondent chez Adrienne : en plus de ses visons et de ses rencontres avec les saints, il y a des bilocations, des guérisons inexplicables, des émissions de lumière, des rencontres aussi avec le diable, qui la tracasse autant qu’il a tracassé le curé d’Ars... « Mais tout cela n’avait pour elle, et ne doit avoir pour nous, qu’une importance secondaire. Un dernier trait qui distingue ses paroles de tant d’autres mystiques : aucune exaltation, aucun emportement subjectif ; une sobriété bienfaisante traverse toute son œuvre (p. 190). Comme le Christ, elle ne voulait vivre que de la Parole de Dieu ; comme Ignace, elle distribuait ses derniers sous, sans s’occuper du lendemain. Enfin, la réalité qui commande tout, c’est l’amour (p. 193).

Patrick Catry

 

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11. Adrienne sur les ondes

 

 

Radio Chrétienne Francophone (RCF) m’a proposé une collaboration à l’émission "Mémoires de nos pères". Cette émission est présentée comme ceci : Des prêtres des diocèses de Lille, Arras et Cambrai proposent à tour de rôle de faire découvrir des auteurs qui les ont marqués ou qu'ils ont étudiés durant leurs études pour nous en faire découvrir la spiritualité. A travers des textes choisis, ils apportent aux auditeurs un regard plus profond sur la pensée et l’œuvre des grands auteurs chrétiens.

Pour chaque auteur présenté, sont prévues cinq émissions de sept minutes. Chaque émission comporte d’abord un texte de l’auteur présenté, puis un commentaire. Adrienne est passée sur les ondes du lundi 7 décembre au vendredi 11 décembre 2020. Ci-dessous le texte de ces émissions.

P. Catry

 

 

1. A la rencontre d’Adrienne von Speyr

 

 

Texte

Adrienne von Speyr est un médecin d’origine suisse, elle est née en 1902 et elle est morte en 1967. Voici une prière qu’elle a faite alors qu’elle avait une vingtaine d’années : "Mon Dieu, je t'en prie, aie pitié de nous tous. Tu vois que nous avons tant de mal à te comprendre. Quand j’étais petite, tu étais tout proche, mais maintenant tu es souvent très loin. C'est peut-être de ma faute. Je t'en prie, mon Dieu, enlève de moi tout ce qui n'est pas à toi, arrache-le et mets à la place tout ce que tu veux. Je ne sais pas bien ce que je dois faire de ma vie. Donne-moi ton Esprit. Donne m'en beaucoup, beaucoup, tellement que je puisse le donner à tous ceux qui en ont besoin. Fais réellement de moi ta servante, réellement une fille qui travaille pour toi dans la vigne du Seigneur. Mon Dieu, je t'aime beaucoup et je te le demande, aime-moi, aime aussi toute ma famille et donne-moi d'aimer ceux qui seront plus tard mes malades. Et puis je voudrais que tu me montres le véritable chemin. Je veux bien faire ce qui est pénible, mais je voudrais aussi que ce soit vrai. Donne-nous à tous la vérité de ton Esprit Saint. Amen"1.

 

Référence 1. Geheimnis der Jugend, p. 66.

 

Commentaire

J’ai découvert Adrienne von Speyr au temps de Pâques 1978 en jetant un coup d’œil sur le livre du Père Balthasar qui venait d'arriver en notre bibliothèque : Adrienne von Speyr et sa mission théologique. Je pense y jeter simplement un coup d’œil. Je vois qu'il est question d'une femme de notre temps, dont j'ignorais même le nom ; elle a des visions et ce n'est pas une bonne sœur ; elle est mariée, elle est médecin, elle lit des romans, et pas à l'eau de rose : Sartre, Simone de Beauvoir, Colette, etc. Il faut que j’aille voir ça ! Je lis ce livre du P. Balthasar. Puis, petit à petit, je lis tout Adrienne, en français ce qui avait déjà été traduit, puis le reste en allemand : une soixantaine de volumes, seize mille pages. Beaucoup d'hommes et de femmes de notre temps ont été touchés par Dieu. Innombrables sont les témoignages qu'on peut lire ou entendre. Adrienne a reçu aussi le don d’expliquer les choses de Dieu qu'elle a perçues. Elle a le don de nous rendre Dieu plus proche, de nous faire comprendre comment s'approcher de Dieu en vérité pour être en communion avec lui. Elle n'avait rien demandé, si l'on peut dire. Et le ciel lui est tombé sur la tête et dans le cœur et dans l'intelligence et dans la parole. L'essentiel d'Adrienne von Speyr est peut-être de nous faire pressentir comme une évidence que Dieu est infiniment proche et infiniment plus grand que ce qu'on avait pu en comprendre jusqu'à présent.

 

2. La foi selon Adrienne von Speyr

 

Texte

Nous continuons aujourd’hui notre découverte des écrits d’Adrienne von Speyr, ce médecin suisse décédé en 1967. Elle nous a laissé une soixantaine de livres de spiritualité chrétienne. - La foi, c’est une histoire. Dans le paradis, qui était le lieu de Dieu en ce monde, l’homme ne pouvait pas se cacher de Dieu. Dans notre monde actuel, le croyant ne peut pas non plus se cacher de Dieu : il sait par la foi qu’il vit devant sa face. Il pourrait tout au plus essayer de se cacher en reniant sa foi. Le vrai croyant, lui, bâtit sa vie dans la conscience que Dieu le voit. Il lui est permis de se présenter devant Dieu, de l’adorer, de le prier. Et Dieu se révèle à chaque homme de la manière qui lui semble bonne1. Sans la foi en Dieu, la vie terrestre est dépourvue de sens. Sans Dieu, la vie humaine commence dans la solitude, s’ouvre au monde et se termine dans la mort. C’est une courbe qui monte et qui retombe ensuite inexorablement. La vie en Dieu monte avec la vie terrestre ; et quand elle a atteint son point culminant, elle s’ouvre sur l’infini. Le croyant ne va pas à sa perte, il aura la vie éternelle dans laquelle nous verrons Dieu2.

 

 

Références 1. Das Wort und die Mystik I, p. 48.

                   2. Jean. Le Verbe se fait chair II, p. 69 (sur Jn 3,16).

 

Commentaire

Qui est Dieu et comment s’ouvrir à lui ? Le Père, le Fils et l’Esprit Saint nous communiquent la lumière de Dieu. Chaque jour et à chaque instant, nous pouvons être illuminés par sa plénitude. Seulement le péché affaiblit notre capacité de recevoir la lumière. Ou bien on ne la voit plus, ou bien on la voit autrement qu’elle est, ou bien on la voit, mais on ferme les yeux le plus vite possible pour ne pas être obligé de la voir parce qu’elle est incompatible avec notre péché. En nous créant, Dieu le Père nous a donné des yeux, il nous a donné la foi qui est un sens pour le percevoir. La lumière a le pouvoir de nous rendre présente à tout instant l’absolue actualité de Dieu. Il suffit de se mettre en contact avec la lumière divine par la prière, la lecture de l’Écriture ou toute autre trace de Dieu dans le monde pour être aussitôt atteint d’une manière directe par la lumière de la vérité. - Le Seigneur Jésus apparaît à ses disciples le soir de Pâques, toutes portes étant closes. Celui qui dit dans la foi : "Seigneur, reste avec nous" se trouve dans la grâce de l’expérience des apôtres. La réalité primordiale est celle-ci : dans la foi, Dieu se tient à notre disposition, que nous le voyions ou non. Et cependant une vie chrétienne peut très bien se dérouler entièrement dans la foi nue. Tout entraînement à essayer d’expérimenter l’au-delà est faux : il dépend uniquement de la grâce de Dieu de l’accorder.

 

 

3. La prière selon Adrienne von Speyr

 

Texte

Nous continuons aujourd’hui notre découverte des écrits d’Adrienne von Speyr, ce médecin suisse décédé en 1967. Elle nous a laissé une soixantaine de livres de spiritualité chrétienne. - "Savez-vous ce qu'est la prière? Laisser parler Dieu". Cette affirmation est le fondement de tout pour Adrienne. Pour prier, il faut entrer dans sa chambre et fermer la porte. Le plus important dans la prière, c'est d'abord que Dieu puisse nous y atteindre. Dans la prière, la parole de Dieu a la priorité sur la parole de l'homme. Il faut du silence pour percevoir la voix de Dieu. La prière n'est pas seulement une parole adressée à Dieu, elle est aussi, et bien plus encore, une écoute de sa parole, une disponibilité à faire ce qu'il dit. La prière n'est pas seulement l'expression des besoins de l'homme, mais la disponibilité pour tout ce que Dieu dit et pour tout ce dont il a besoin. L’homme arrive à la prière avec ses idées d'homme, avec des espérances précises, il devrait en repartir avec les idées de Dieu. Si l’homme a suffisamment de révérence envers Dieu, il cherche à lui laisser tout l'espace qu'il veut occuper au lieu de lui présenter ses propres idées.

 

Références : Kreuz und Hölle II, p. 350 - Le sermon sur la montagne, p. 135 (sur Mt 6,6) - La confession, p. 191 - Das Wort und die Mystik I, p. 45.

 

Commentaire

Dans sa présentation de la vie et de l'œuvre d'Adrienne von Speyr, le P. Balthasar note que "la mission d'Adrienne pour l’Église d'aujourd'hui est essentiellement une nouvelle vivification de la prière". La prière n'est pas une petite activité marginale et surérogatoire, elle est au cœur de la vie du chrétien, le chrétien vaut ce que vaut sa prière. Si, par malheur, la prière n'avait plus grand sens pour lui, il aurait en fait perdu l'essentiel de son identité. Prier, c'est entrer dans le monde de Dieu. Vivifier cette relation essentielle, Adrienne le fait tout au long de ses œuvres en initiant au Dieu vivant. Si l'homme qui a un jour prié essayait de renoncer à la prière et de l'oublier tout à fait, il devrait savoir que, comme Dieu a retrouvé Adam, il pourra le retrouver, lui, après chacune de ses dérobades. Adam sait bien que Dieu se promène encore dans le paradis. L'homme n'a pas le choix : il ne peut décider que Dieu n'existe plus. Il peut tout au plus s'imaginer qu'il est en son pouvoir de le faire. A la dernière cène, l'apôtre Jean qui se penche sur la poitrine de Jésus pour lui demander : "Seigneur, qui est-ce?" est un symbole de la prière véritable. La vraie prière, dans l’Église, est ce geste de se pencher amoureusement vers le Seigneur. Le croyant ne prie ni debout ni assis, mais penché vers le Seigneur. Il peut le faire parce qu'il repose déjà sur la poitrine de Jésus.

 

 

4. La mission selon Adrienne von Speyr

 

Texte

Nous continuons aujourd’hui notre découverte des écrits d’Adrienne von Speyr, ce médecin suisse décédé en 1967. Elle nous a laissé une soixantaine de livres de spiritualité chrétienne. - Tout homme a une mission, personne n'en est exempt dans l’Église; chaque chrétien est envoyé auprès de ceux que l’Église doit attirer au Seigneur. Tout homme a une mission : et le prêtre qui parle, et le laïc par sa vie, et le mendiant qui demande un verre d'eau. Chacun est un moyen par lequel le Seigneur nous attire à lui, et il nous attire à lui afin de nous envoyer vers d'autres. Le prêtre qui nous exhorte connaît sa mission, tandis que le mendiant qui nous sollicite l'ignore. Et cependant tous deux pareillement sont des envoyés du Seigneur1. Pendant que Jésus était à table dans la maison de Simon le lépreux, une femme vint avec un flacon d'albâtre contenant un parfum de nard pur et très coûteux (Mc 14,3). Le Seigneur ne verrouille pas ses portes. Cette femme a un but précis. Sait-elle qu'elle est une envoyée? A peine sans doute. C'est le cas de beaucoup de ceux qui cherchent le Seigneur et le rencontrent. Quelque chose les pousse; ils veulent faire quelque chose et ils ne devinent pas à l'avance qu'ils vont recevoir dans cette rencontre quelque chose qui est le sens de leur vie2.

 

Références 1. Jean. Discours d'adieu I, p. 54-55 (sur Jn 13,20).

                   2. Saint Marc (sur Mc 14,3).

 

Commentaire

Croire veut dire porter du fruit. Tous ceux que le Seigneur est venu sauver ont à être féconds, chacun reçoit une mission particulière adaptée à ses dons et à son caractère. Bien sûr, humainement parlant, personne n'est indispensable même si, du point de vue du Seigneur, on est irremplaçable. Humainement parlant, d'autres pourraient accomplir notre tâche aussi bien, voire mieux que nous. Du point de vue du Seigneur par contre, chacun est irremplaçable parce que chacun est indispensable à la plénitude de la gloire de Dieu. Adrienne nous aide à comprendre que personne n'aura le droit de dire un jour qu'on ne lui a rien demandé, que le Seigneur ne lui a pas fait signe. Chacun reçoit du Seigneur un signe et même plus d'un, une mission et même plus d'une, mais rien n'est plus facile que de faire l'homme qui n'a rien vu, qui n'a rien entendu. Cependant on ne se détourne pas de Dieu sans en être conscient parce que Dieu qui appelle donne aussi à celui qu'il appelle la possibilité de l'entendre. Tout homme a une mission même celui qui récuse l'existence d'un être qui pourrait exiger de lui quelque chose. Tout homme a une mission, qu'il le veuille ou non. Dieu a toujours quelque chose à nous demander, il a toujours de nouveaux projets pour nous, il sollicite notre collaboration comme s'il en avait vraiment besoin, là où nous sommes, ou bien ailleurs.

 

5. L’Esprit Saint est toujours à l’œuvre

 

Texte

Nous continuons aujourd’hui notre découverte des écrits d’Adrienne von Speyr, ce médecin suisse décédé en 1967. Elle nous a laissé une soixantaine de livres de spiritualité chrétienne. - Par une grâce du ciel, Adrienne a pu connaître l’attitude intérieure devant Dieu d’un certain nombre de saints. Voici sainte Bernadette : "Une enfant innocente qui soudainement a vu Marie. Ce qu’elle a vu était simple; elle le raconte aussi simplement. On la fait entrer dans un couvent. Pourquoi ne devrait-elle pas y entrer? Elle est tellement comme une enfant que ce n’est pas un problème pour elle. Au couvent, elle supporte tout avec une sorte d’obéissance aveugle, elle ne se pose pas de question. Dans sa prière, Bernadette est comme une enfant pauvre qui fait des ourlets pour les mouchoirs d’une riche dame. Elle ne peut pas imaginer pourquoi la riche dame a besoin de tant de mouchoirs. Mais un jour elle a vu la dame et elle sait maintenant qui les reçoit, on lui a dit que la dame en a besoin. Bernadette continue à dire ses Ave Maria à la dame qu’elle a vue. Elle lui dit combien elle l’a trouvée belle et aussi qu’elle souffrirait volontiers pour elle. Et cela avec une telle manière de ne pas se poser de question que cela tiendrait presque du fanatisme si ce n’était le simple effet de la grâce, la sainteté"1.

 

Référence 1. Das Allerheiligenbuch I/1, p. 221.

 

Commentaire

Adrienne von Speyr est entrée dans l’Église catholique le jour de la Toussaint 1940. Plus tard, Dieu lui a fait la grâce de connaître de l’intérieur la vie d’une certain nombre de saints et leur prière. Les saints sont toujours vivants dans le monde invisible de Dieu. Et si Dieu le veut, ils peuvent se rendre présents au monde d’en bas, d’une manière visible ou d’une manière invisible. La Vierge Marie peut apparaître à Bernadette en 1858, comme elle est apparue tout au long des siècles à un certain nombre de croyants. Est-ce possible? Une juive de notre temps découvre la foi en Jésus Christ à l’âge adulte. Depuis toujours la foi des chrétiens lui semblait impossible : qu’un homme soit Dieu, c’est insensé. Et un beau jour, elle s’est rendu compte de ceci : "Effectivement un homme ne peut pas être Dieu. Mais si Dieu existe, il peut devenir un homme! Il peut faire tout ce qu’il veut, et je ne vais pas lui dire comment il faut être Dieu"1 . Que des saints vivant dans le monde invisible de Dieu puissent se faire connaître de l’intérieur à des croyants d’aujourd’hui ou d’hier, pourquoi pas? "Je ne vais pas dire à Dieu ce qu’il peut faire ou ne pas faire". Adrienne nous explique elle-même : L’Écriture est là pour montrer que l’Esprit est toujours vivant. L’Esprit ne cesse de souffler dans l’Église et de susciter des saints.

 

Référence 1. Rosalind Moss dans R.H. Schoeman, Le miel du rocher, p. 138.


 

Table des matières

1. A la rencontre d’Adrienne von Speyr

2. La foi selon Adrienne von Speyr

3. La prière selon Adrienne von Speyr

4. La mission selon Adrienne von Speyr

5. L’Esprit Saint est toujours à l’œuvre

 

 

*    

 

12. La Servante du Seigneur

 

 

Le premier livre d’Adrienne von Speyr fut un livre marial. Il s’intitule Magd des Herrn, ‘La Servante du Seigneur’ (1948). Le premier chapitre est intitulé : ‘La lumière du oui’… Le fiat de la Mère du Seigneur est la chose la plus humble que la servante puisse énoncer et accomplir, et par là même son acte suprême, sa perfection ; en s’attachant toute à Dieu, elle devient tout entière libre en Dieu : libre pour tout ce que décidera la liberté divine, et ce sera toujours le plus vrai, le meilleur et le plus beau, même si cela doit devenir un jour le plus douloureux » (HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 42). Ailleurs, le P. Balthasar signale que ce livre fut en fait écrit en 1946 et publié seulement deux ans plus tard (L’Institut Saint-Jean. Genèse et principes, p. 52, note 73).

Une première traduction française de ce livre est parue en 1979, une seconde en 2014 aux éditions Johannes Verlag (241 pages). La jaquette du livre de cette deuxième édition indique qu’il comporte vingt-trois « méditations mariales ». Adrienne von Speyr nous y invite « à contempler les mystères de la vie de Marie et à comprendre toujours plus profondément ce qu’ils révèlent de la vie de l’Église et de chacun de ses membres.

Patrick Catry

 

Voici les titres de ces méditations (la numérotation n’est pas dans le texte imprimé) : 1. La lumière du oui – 2. L’âme de la Mère – 3. Marie et l’ange – 4. Maternité – 5. La Visitation – 6. Le Magnificat – 7. Marie et Joseph – 8. Attente et naissance – 9. La présentation au temple – 10. Nazareth – 11. L’enfant de douze ans – 12. Le départ – 13. Les noces de Cana – 14. Les renvois – 15. Le Golgotha – 16. Marie et Jean – 17. Pâques – 18. Pentecôte – 19. Mort et Assomption – 20. Marie dans l’Église – 21. La Mère et la prière – 22. L’appel de la Mère – 23. La Mère et les hommes.  

 

Quelques textes (un par chapitre) 

 

1. Le oui de Marie

Le oui de Marie est avant tout une grâce. Il n’est pas simplement sa réponse humaine à l’offre de Dieu ; il est tellement une grâce quil est en même temps la réponse divine à toute sa vie. C’est la réponse de la grâce dans son esprit à la grâce déposée dans sa vie dès l’origine. Mais c’est tout autant la réponse attendue par la grâce, que Marie donne en ne restant pas sourde à l’appel de Dieu ; et pour elle, ne pas rester sourde signifie se mettre à la disposition de l’appel en se donnant tout entière. Se donner de toute la force et de toute la profondeur de son être et de ses possibilités, et donc se donner à la fois dans la force et dans la faiblesse : la force de celle qui est prête à accueillir tout ce que Dieu disposera et la faiblesse de celle dont on a déjà disposé, qui est assez faible pour reconnaître la puissance de celui qui l’interroge et pourtant assez forte pour lui offrir sans réserve sa propre vie (p. 8-9).

 

2. L’âme de la Mère

L’âme de la Mère est toute simple. Toutes les questions et toutes les réponses forment en elle une unité. Son être est irréductiblement un. Cette extrême simplicité de son âme toutefois ne vient pas d’elle-même mais de la proximité de Dieu, qui lui permet de se redonner sans cesse de façon telle que tout le multiple et l’incompréhensible est assumé par Dieu lui-même. Dieu lui est si proche qu’il apporte avec lui la réponse toute simple à toutes les questions ; il aplanit et résout tout ce qui paraît embrouillé, il modèle toutes les situations de la vie d’une manière si limpide et si plénière qu’un mystère persiste certes, mais jamais d’énigme angoissante. Marie vit tellement en Dieu qu’elle sait toujours ce qu’il attend d’elle et qu’il n’est rien de plus simple pour elle que de faire la pure volonté de Dieu, même quand il lui demande quelque chose de difficile et d’amer... Il y a dans la vie de Marie beaucoup de questions, mais elle ne s’y arrête pas. Elle ne réfléchit pas indéfiniment sur l’incompréhensible qui dépasse son entendement. Aucun problème ne peut devenir essentiel pour elle, car tout problème est comme tel une limite, et Marie est pure disponibilité et ouverture à tout ce qui doit la trouver disponible et ouverte (p. 21-22).

 

3. Marie et l’ange

La rencontre de Marie avec l’ange... est la première chose qu’on apprend d’elle. Nous ne savons pas qui elle est, nous ne connaissons pas son passé. Mais en apprenant qu’elle aperçoit l’ange, nous découvrons du même coup toute la disposition de son âme. L’ange qui apparaît est l’accomplissement de sa prière, non qu’elle s’y soit préparée en priant pour ou en vue de cette apparition, mais parce qu’elle s’est tenue prête pour une mission qu’elle ne connaissait pas encore. Ayant vécu dans une attitude de prière, elle est capable, au moment décisif, de voir l’ange entrer chez elle et de lui obéir. Vision et obéissance découlent toutes deux, chez elle, de la même source : l’ouverture à la mission que Dieu peut lui donner quand et comme il lui plaît (p. 33).

 

4. Maternité

La grossesse est devenue le signe et le gage de la grâce qui se déploie en elle comme la réponse de Dieu… Marie porte à présent l’enfant en elle. Elle le porte physiquement et spirituellement. Physiquement, il se développe en elle et il a besoin de sa substance pour grandir. Mais spirituellement, c’est plutôt l’enfant qui développe et forme la mère. Dans son oui, elle était prête à devenir spirituellement la Mère du Seigneur... Dans la maternité, l’Esprit du Seigneur s’empare d’elle pour la rendre féconde dans le sens de l’Esprit. Ainsi la maternité devient-elle une clé pour tous les autres mystères de Marie… Elle n’a pas besoin de la vue d’ensemble pour faire ce qu’elle a à faire, pas plus qu’elle n’a besoin de comprendre l’enfant qu’elle porte. Sa tâche consiste à laisser le mystère avoir lieu… Elle a donné son oui en toute disponibilité, sans vouloir voir tout ce à quoi elle consentait… Elle qui porte et forme le fils de la grâce, elle se laisse elle-même porter et former par la grâce (p. 43-44).

 

5. La Visitation

A la salutation de la Mère du Seigneur, l’enfant tressaille dans le sein d’Élisabeth… Dans le tressaillement de son enfant, elle est remplie du Saint Esprit… et elle commence à connaître ce qui s’est produit de surnaturel et de céleste en Marie… Élisabeth trouve la formule juste, mais les mots qu’elle prononce reçoivent pour elle leur vérité à l’instant même où ils sortent de sa bouche ; il en va d’elle comme des prophètes et des chrétiens qui, parlant sous l’action de l’Esprit, s’entendent soudain dire des choses qu’ils n’avaient jamais soupçonnées eux-mêmes et qui frappent également, de façon tout aussi brusque et inattendue, mais jusqu’au cœur, ceux qui les entendent. Il y a, chez celui qui parle comme chez celui qui écoute, une intervention soudaine de l’Esprit Saint… Marie apporte avec elle tout le parfum de l’ange (Cf. p. 53-54).

 

6. Le Magnificat

Marie ne peut commencer autrement le Magnificat qu’en témoignant à Dieu sa reconnaissance… Cette action de grâce est directement et exclusivement adressée à Dieu, son Seigneur, qu’elle est autorisée à porter en elle alors qu’il est pourtant le Fils du Très-Haut… Elle n’hésite pas à parler d’elle-même. Elle connaît sa dignité : le Seigneur a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante et il a fait en elle de grandes choses, si grandes qu’il lui a permis de devenir sa mère. Ces merveilles ne pourront pas rester secrètes entre elle et Dieu ; c’est une mission qui concerne le monde dans sa totalité et doit être reconnue par le monde entier… Elle voudrait que tous acquièrent une connaissance vivante du miracle qu’est la grâce (Cf. p. 63-64).

 

7. Marie et Joseph

Leurs fiançailles sont celles de gens qui veulent servir Dieu et s’appartenir l’un à l’autre… L’ouverture mutuelle qu’ils reçoivent par leur engagement ne porte pas préjudice dans leur cœur à leur amour de Dieu : cet amour occupe, après comme avant, la première place… Pour Marie, s’abandonner à la volonté de Dieu et s’abandonner à la volonté de l’époux que Dieu lui a donné ne font qu’un dans son esprit. Elle s’offre sans réserve à son fiancé comme elle se présente sans réserve devant Dieu… Pour Joseph, les fiançailles sont le prélude à un mariage terrestre normal. Il est chaste et juste ; il vit selon la justice de ses pères. Sa chasteté n’a rien à voir avec la fade impuissance que semblent lui attribuer la plupart des images. Quand il lui faudra renoncer, c’est tout l’homme en lui qui le fera… Au moment des fiançailles toutefois, il connaît l’amour réel d’une femme, et cet amour de sa fiancée l’enrichit comme seul l’amour d’une femme peu combler un homme (Cf. p. 71-74).

 

8. Attente et naissance

Marie n’a pas vu l’Esprit qui, en représentant du Père, l’a couverte de son ombre. Elle n’a vu que l’ange qui lui a promis Dieu pour fils. Elle ne peut donc se représenter dans l’attente ce que sera l’enfant à naître. Elle ne peut le comparer en pensée au Père, comme les autres mères ont coutume de le faire. Elle ne peut pas regarder Joseph pour s’habituer à ce que sera son futur enfant. Personne n jamais vu le père de son enfant… La fiancée de Joseph n’a pas passé ses fiançailles à regarder Joseph, mais Dieu… Son amour pour l’enfant croît avec l’enfant lui-même... Pour l’instant, rien n’est encore visible de la passion. Seul est perceptible le fait que la Mère, comme toute femme enceinte « endure »… Dès sa grossesse, elle est disposée à donner son fils aux hommes… Elle veut tellement être dans la main du Père, du Fils et de l’Esprit que même alors qu’elle forme et abrite le Fils en elle, elle ne se considère jamais comme sa propriétaire mais a toujours conscience d’être seulement au service d’une mission qui la dépasse largement (Cf. p. 89-92).

 

9. La présentation au temple

Ils seront toujours nombreux à être amenés à la Mère par le Fils, comme Jean, mais nombreux également à être amenés au Fils par la Mère, comme Joseph. Ces deux mouvements mis en évidence au début dans des cas particuliers, seront ensuite les voies accessibles au plus grand nombre. Innombrables sont ceux qui ne seront mis sur le chemin du Fils que par l’exemple de la Mère : les simples surtout, qui doivent parvenir à Dieu par les choses humaines parce que Dieu en soi leur semble trop élevé. Et loin de faire un détour en passant par Marie, c’est l’accès direct qu’ils emprunteront ainsi, la voie tracée et prévue par Dieu lui-même. Mais également de nombreux témoins de la foi : bien que déjà disposés en eux-mêmes à se donner, ils devront pourtant rencontrer d’abord la Mère et découvrir en elle quelque chose qui ressemble à leur propre mission, pour emprunter vraiment la voie du Fils et envisager sérieusement la faisabilité de leur propre mission (p. 104-105).

 

10. Nazareth

Le petit enfant ne peut vivre sans sa mère. Elle le nourrit de son lait. Le lait maternel est un merveilleux, un délicieux breuvage, car c’est une nourriture provenant d’un être spirituel. Quand une mère nourrit son enfant, elle lui communique quelque chose d’elle-même, de sa propre substance. Elle lui a déjà donné la vie et elle l’y maintient en lui donnant de sa propre vie. L’enfant réclame cette vie ; il veut puiser à cette source. Et c’est aussi ce que veut la mère : en rassasiant l’enfant, c’est aussi son propre désir de se donner à lui qu’elle rassasie. Entre Marie et son fils, cette donation réciproque se joue dans la discrétion la plus profonde : le Fils se nourrit de la vie pure de la Mère, qu’elle-même n’a reçue de Dieu qu’en vue et par l’intermédiaire du Fils (p. 115).

 

11. L’enfant de douze ans

Quand, après trois jours de recherches, les parents trouvent l’enfant au temple parmi les docteurs, en train d’interpréter l’Écriture, d’interroger ou de répondre aux questions, ils saisissent que quelque chose de nouveau leur est, à eux plus encore qu’aux auditeurs présents, révélé dans cet enfant. C’est comme si l’enfant s’était soudain avisé de sa divinité, comme s’il avait commencé de vivre pour sa mission divine. Sans prévenir ses parents et sans qu’ils l’y aient préparé, le Fils a, de sa propre initiative, entrepris à l’intérieur de sa grande mission quelque chose de tout à fait nouveau. Ce n’est plus dans la cadre d’un développement harmonieux qu’il fait ce qu’il doit faire, mais avec un saut brusque. Pour ceux qui l’écoutent au temple, c’est la sagesse de l’enfant qui est étonnante, mais pour la Mère, l’événement marque un éclatement complet de tout ce qui a précédé, ce qui la jette dans la plus vive inquiétude (p. 123-124).

 

12. Le départ

Tant que le Fils vivait à Nazareth, Marie avait le ciel à la maison, parce que le Fils est à la fois au ciel et sur la terre. Maintenant qu’il est parti, elle est conduite d’une part, dans sa propre humanité, dans une souffrance qui la dépasse, et porte d’autre part en elle l’extension inouïe du ciel que le Fils ouvre en lui soustrayant les limites de son humanité à lui... Dans la proximité de son humanité, le Fils était pour elle le ciel sur la terre, intégré dans la vie quotidienne de la maison de Nazareth. Maintenant que cette humanité lui est retirée, il lui est nécessaire, pour le trouver, d’avoir dès maintenant part à la contemplation de l’éternité. Telle est la manière chrétienne d’accompagner celui qui s’en va au loin : ne lui adresser que d’affectueuses pensées humaines serait stérile, mais l’accompagner de pensées en Dieu, c’est-à-dire de prières, voilà qui est sensé et fécond, voilà qui crée une véritable proximité (p. 135).

 

13. Les noces de Cana

La Mère est présente à ce premier miracle du Fils. Elle est là d’abord comme mère du Seigneur selon la chair, et sa présence atteste la reconnaissance que le Fils a envers elle. En lui donnant l’origine de l’existence en ce monde, elle lui a donné autant qu’un être humain peut donner à un autre. Aussi la fait-il maintenant participer au commencement de ses miracles, et pas qu’en simple spectatrice : elle coopère en étant à l’origine du miracle. Mais ce n’est toutefois pas sur elle qu’il s’accomplit… Le miracle ne répond pas ici à un appel humain qui se présenterait par exemple sous forme d’une souffrance ou d’une infirmité humaine. Le Seigneur ne s’adresse pas à une seule personne comme il le fera souvent par la suite; dans cette première manifestation publique de son pouvoir, c’est à l’Église tout entière qu’il s’adresse. Le miracle de Cana est une affaire ecclésiale : c’est la préfiguration des sacrements (p. 139-140).

 

14. Les renvois

Le Seigneur est parti depuis longtemps déjà ; il est au cœur de sa mission active. Un jour qu’il se trouve avec ses disciples au milieu d’une grande foule, on lui annonce que sa mère est là dehors et qu’elle le cherche. Elle le cherche avec les autres membres de sa famille, poussée par une véritable inquiétude féminine. Elle a toujours été consciente de la mission de son fils. Mais elle s’était imaginé pour lui un tout autre chemin… Quand il commença à se montrer et à se manifester en public, elle s’attendait à ce qu’il montre sa royauté, sa divinité, sa gloire avec toujours plus d’éclat… Elle suit de loin sa route qui prend cependant un tout autre cours quelle n’avait supposé. Elle commence à craindre que quelque chose ait eu lieu qui empêche, retarde, occulte sa mission. Elle ne comprend plus ; elle voudrait au moins parler avec lui pour qu’une lumière illumine à nouveau son âme (p. 147-148).

 

15. Le Golgotha

Marie marche avec le Fils sur le chemin de la croix. Elle le parcourt avec toute l’affection humaine d’une mère humaine devant partager la fin de son fils. La fin non seulement de sa vie, mais encore de ses projets, de ses espoirs, de son action. C’est de cette manière que Marie le vit, même si elle sait que la mission de son fils n’a pas de fin. Car elle n’est pas dispensée de connaître aussi le chemin de croix tel que le vit ici-bas une femme ordinaire : de goûter jusqu’à la lie la honte de son fils, de trembler à la perspective de la séparation imminente. Elle parcourt ce chemin avec les autres femmes en pleurs ; c’est un chemin difficile et douloureux. Elle aperçoit aussi tous les tourments infligés au Fils, les préparatifs de la crucifixion, elle entend et voit autour d’elle la foule converger vers le spectacle de la mort de son fils. Il n’y a de place en elle pour aucune consolation humaine (p. 155).

 

16. Marie et Jean

La relation de Marie et Jean est complètement ouverte au Seigneur. Mais cette ouverture naît dans le percement du côté du Christ, dans l’effet explosif de la souffrance de la croix. Marie et Jean sont sur le point de perdre le Seigneur en tant qu’homme – et ils le savent tous les deux. Marie perd le fruit de ses entrailles, le fils pour lequel elle a vécu, en lequel elle a vu le sens de son existence. Jean perd l’ami bien-aimé qui l’a appelé et choisi, et initié à tous les mystères divins de l’amour, celui sur la poitrine duquel il put reposer. Tous deux se tiennent, malgré la grâce qui les accompagne dans leur compassion avec le Fils comme devant un abîme, devant ce qui semble être la fin. Au plan humain, leur vie décline avec celle du Fils vers la mort et les enfers. Ils sont, pour leur part, prêts à succomber avec lui à la mort et à l’accompagner jusqu’au bout. Mais le Seigneur transforme pour eux deux cette fin en un nouveau commencement, et un commencement commun (p. 171-172).

 

17. Pâques

Au matin de Pâques, comme jadis à l’apparition de l’ange, Marie est à nouveau pure attente. Elle n’attend pas d’apparition précise. Mais sa foi est si ouverte que n’importe quelle apparition peut se produire. Et voilà que son fils se tient déjà devant elle dans la gloire divine et remplit l’espace de sa foi d’une plénitude au-delà de toute conception humaine. Il ne remplit pas seulement un vide existant, il le comble, déborde, comme la divinité déborde toute attente de l’homme. Le premier oui de Marie à l’ange, sa première joie à la conception, sa première exultation dans le Magnificat ne sont qu’un très modeste commencement humain, comparée à cette tempête du oui pascal et à ce feu du nouveau Magnificat… La mission de la Mère sur terre n’est pas encore terminée, elle aura encore à persévérer au milieu des apôtres et de l’Église naissante. Mais cet ajournement est absolument insignifiant au regard de la perfection avec laquelle mère et fils se comblent l’un l’autre dans la joie de Pâques (p. 179+-180).

 

18. Pentecôte

Marie aussi est présente avec les autres femmes, les apôtres et les disciples à l’assemblée de l’Église naissante après l’ascension du Fils au ciel… Et voilà que l’Esprit Saint descend sur eux à la Pentecôte… Marie est explicitement présente à cette fête de fondation de l’Église… Quand l’Esprit Saint la couvrit pour la première fois de son ombre, il fit naître en son sein le Fils incarné : un être humain concret, particulier… Le Fils enlevé auprès du Père fait de nouveau descendre sur elle l’Esprit Saint afin que, dans cette deuxième descente de l’Esprit et de son ombre naisse toute la réalité concrète du corps de l’Église… La Pentecôte est pour la Mère le point de départ d’une mission nouvelle, d’une mission devenue à présent véritablement infinie. C’est pour elle une fête sérieuse, une fête de la responsabilité. Elle est investie d’une tâche à perte de vue… Dans l’Église, les apôtres ont des fonctions partielles, réparties en quelque sorte entre eux. La Mère, elle, se porte garante du tout (p. 185-191).

 

19. Mort et Assomption

Celle qui est maintenant reçue au ciel par le Fils n’est autre que celle qui l’a reçu du ciel sur la terre… C’est une circulation éternelle entre Dieu et l’homme, le ciel et la terre, le monde spirituel et le monde matériel. Une circulation aussi entre la Mère et le Fils. Car de même que la Mère a autrefois dit oui au Fils et à tout ce qui se rapporte à lui, le Fils à son tour dit aujourd’hui son grand oui à la Mère. Ce oui est divin et incommensurable, et il offre au oui de la Mère tout l’illimité du ciel. Tant que la Mère était sur la terre, sa condition humaine lui imposait des limites dont il lui fallait tenir compte, même quand elle tentait d’agir dans le sens du Fils. A partir de son assomption, elle reçoit le pouvoir de faire sans limites ce que le Fils veut. Elle ne connaît plus d’autres barrières que celles que nous opposons sur terre à son action. Seul notre non peut encore retenir son oui éternel (p. 196).

 

20. Marie dans l’Église

Chaque fois que l’Église souffre sur terre, qu’elle traverse des persécutions et des temps difficiles, elle participe aux mystères que la Mère a traversés dans sa vie terrestre. C’est la Mère elle-même qui initie l’Église à ses mystères. Et l’Église ne peut pas plus succomber dans de telles souffrances que la Mère n’aurait pu mourir à la naissance de son enfant. Car c’est la vie même quelle a enfantée. Et dans la vie de la Mère avec son fils, dans l’infinité de leurs relations mutuelles, sont contenues d’avance toutes les situations qui peuvent se présenter à l’Église et à l’homme vivant dans l’Église. Ainsi le chrétien qui s’efforce de « sentir avec l’Église » et d’avoir le sens ecclésial peut se laisser simplement insérer dans la vie de la Mère avec son fils. Il a dans cette vie la pierre de touche infaillible de l’esprit ecclésial (p. 200).

 

21. La Mère et la prière

L’aspect concret de la prière commence pour un enfant chrétien déjà en ce qu’on lui présente la Mère de Dieu à vénérer. Une image de Marie, une statue, un cantique marial sont les premières choses qu’il apprend à comprendre du Seigneur et du monde céleste en général. Le Seigneur lui-même peut rester encore longtemps abstrait pour l’enfant, alors que sa mère céleste est déjà devenue concrète à ses yeux. A elle il peut se confier, à elle il peut remettre tout ce qui le dépasse et lui demander de s’en charger et de le communiquer. L’enfant ne sait pas pourquoi certaines choses qu’il aimerait faire sont défendues ; mais il comprend déjà que cela ferait de la peine à la mère du ciel. Elle traduit dans le petit univers des représentations enfantines ce qu’il y a d’insaisissable dans la réalité surnaturelle. Elle est la garante de la vérité de l’invisible (P 210-211).

 

22. L’appel de la Mère

Avec la naissance du Fils, Marie n’est pas au terme de sa fécondité, au contraire, elle acquiert précisément par là l’aptitude à enfanter chaque chrétien, membre du Christ. La maternité physique lui confère une maternité spirituelle illimitée. Partout où un homme se dirige vers son fils, partout où quelqu’un cherche réellement – que ce soit la foi, la conversion ou la vocation -, là elle aplanit le chemin à sa manière féminine. Elle le fait avec cette touche presque imperceptible qui lui est propre et qui est pourtant la plus puissante qui soit. Elle établit le lien entre le pécheur et son fils. Elle ne se met pas entre eux comme un tiers qui masquerait en quelque sorte la vue sur le Christ, elle écarte au contraire tout ce qui pourrait gêner cette vue (p. 219).

 

23. La Mère et les hommes

Le Fils nous forme à sa mère avant qu’elle-même ne nous forme au Fils. Il n’attend pas cependant que nous ayons un certain âge pour nous confier à la Mère. Il lui amène les enfants déjà. Lorsqu’il dit : « Laissez venir à moi les petits enfants », il compte d’ores et déjà sur le soutien de sa mère, il pense à elle, il se rappelle comment il allait vers elle quand il était encore enfant. Il la donne à chaque âge telle que celui-ci peut la comprendre. Au petit enfant il donne une mère qui le garde et le protège, à l’adolescent il montre la mère avec toute la responsabilité quelle assuma en prononçant son oui, à l’adulte il donne la femme qui l’accompagna durant sa vie, au mourant il redonne celle qu’elle était au début pour l’enfant : l’amour maternel personnifié, plein de bonté et de pardon (p. 230).


 

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13. Le mystère de la mort


 

"Le mystère de la mort" : tel est le titre d’un petit livre d’Adrienne von Speyr. Il est paru en allemand en 1953 aux éditions Johannes Verlag (Einsiedeln), en traduction française en 1989 aux éditions Culture et Vérité (Namur) ; une traduction française révisée en est parue aux éditions Johannes Verlag en 2020. Il ne comporte pas d’introduction du P. Balthasar. Il compte onze chapitres dont voici les titres : 1. La mort, un châtiment et une fin. 2. La mort, une fatalité. 3. Mort et Providence. 4. La mort dans l’Ancien Testament. 5. La mort, une action de Dieu. 6. Mort, où est ton aiguillon ? 7. Je suis la résurrection et la Vie. 8. La mort et l’Église. 9. La mort et les saints. 10. Une onction en vue de la mort. 11. La mort de Marie. - Ci-dessous, quelques extraits (parfois avec des raccourcis).

Patrick Catry


 

Table des matières des textes choisis

1. La mort – 2. Le mystère – 3. L’absent – 4. Le paradis – 5. La fin – 6. Les subterfuges – 7. Mars et le Messie - 8. On ne joue pas avec Dieu – 9. L’essentiel – 10. La résurrection – 11. La croix – 12. La vie – 13. L’Église – 14. La famille – 15. Les saints – 16. Les sacrements - 17. L’amour – 18. La mort de Marie – 19. L’Assomption de Marie – 20. Le mystère de l’éternité. 

 

1. La mort

L’homme vit à présent tourné vers la mort. Il ne lui sert à rien de n’en pas connaître l’heure. Il ne peut cependant pas vivre comme si cette heure ne le concernait pas, comme si elle n’allait pas sonner pour lui… Au contraire, il doit vivre dans la perspective de cette heure, la tenir devant les yeux, lui laisser le sens que Dieu lui a donné depuis toujours : le sens d’un châtiment. Cela ne veut pas dire qu’il doive ne voir partout, en toute son existence, que péché et châtiment ; qu’il laisse chaque chose être ce qu’elle devrait être devant Dieu. Dieu a banni l’homme du paradis et, de propos délibéré, il l’a laissé vivre tourné vers la mort. Il a jugé bon pour l’homme cet état de choses et l’homme doit donc s’en trouver satisfait (p. 9).

 

2. Le mystère

La mort est fin et, en tant que fin, elle est mystère. Elle n’est pas une fin suivie d’une continuation, d’une nouvelle construction. Elle est fin absolue. Rupture totale. Si Dieu a transformé si complètement la relation de l’homme à sa vie et à son milieu, il ne lui a pas dit pourtant ce qu’il va faire de lui quand la vie atteint son terme. L’homme a une expérience de ce qu’est cette fin par la mort de ses semblables et leur mise en terre, la décomposition de leur corps, la rupture de tout contact humain avec eux. Aucun amour ni aucun souvenir n’est plus capable de les rappeler à la vie. Au-delà de la mort, devenant en quelque sorte visible dans la brèche ouverte, il n’y a plus que Dieu. Dieu qui était avant que cet homme fût, Dieu qui l’a créé et accompagné, Dieu qui survit à sa mort comme il survivra aussi à ma mort et à la mort de chaque homme et de toutes les générations. Et ce que Dieu va faire de ses créatures après leur mort reste mystère.

 

3. L’absent

La mort introduit une relation très étrange avec le prochain. Un ami peut contempler la dépouille mortelle de son ami et voir par là ce que lui-même sera dans peu de temps ; quelqu’un qui ne peut plus disposer de rien et dont le corps est soumis aux décisions prises par d’autres. Par esprit d’amitié et de piété, il peut prendre les dispositions qui correspondent aux vœux du défunt – pour autant que celui-ci en ait laissé – concernant la cérémonie des adieux, l’inhumation, l’héritage. Mais justement, en prenant ces dispositions, il constate combien, au fond, sa connaissance du défunt était incomplète, combien il connaît mal sa volonté la plus intime (même s’ils ont souvent parlé ensemble de la mort). Et c’est ainsi qu’il prend conscience de la manière la plus impressionnante à quel point, par la mort, son ami est devenu un absent. La mort a pour conséquence la plus rigoureuse, non seulement la séparation, mais une limitation contraignante de la connaissance de l’autre, la rupture d’un dialogue, d’une entente, d’un amour qui s’était cru capable d’autres dimensions. L’ami est mort, mais cette mort même crée un vide dans notre propre existence (p. 13-14).

 

4. Le paradis

Au paradis, l’homme vivait une relation au ciel. Il n’avait pas à se faire de souci pour son destin et pour son avenir. Il vivait dans la durée, sans problèmes, sous la protection visible et tangible de Dieu. Le ciel était si proche que la succession des jours n’était pas opposée à la vie céleste. Il y avait dans l’homme une non-connaissance dans laquelle il se contentait de la grâce de Dieu. L’existence était ainsi faite et pas autrement ; Dieu l’avait créée ainsi. Le monde des idées pour la créature à peine sortie de Dieu était un monde où Dieu était présent. Le paradis n’était pas une création de l’homme mais le monde de Dieu ; bien qu’il lui fût permis d’y régner, il n’était pas possesseur de sa propre personne, il était à la disposition de Dieu. Quand des questions surgissaient, Dieu était là pour y répondre. Quant à la création tout entière, elle venait de sortir de la main créatrice de Dieu, et neuve, et toute à la disposition de l’homme (p.16).

 

5. La fin

Pour le pécheur, la mort apparaît comme la fin : violente, brutale. Jusque-là, l’homme dresse ses plans ; il ne lui vient pas à l’idée d’imaginer et d’envisager rien au-delà de cette fin. Que Dieu ait un autre projet sur son existence, que par conséquent il devrait vivre ouvert à l’éternité lui semble une pensée sans consistance. Il se taille son propre petit monde dans le monde de Dieu et il adapte ses pensées à ce mini-format. Inutile de penser à ce qui a pu se passer avant le péché. Inutile toute question au sujet de Dieu, ou de se régler sur lui. Si, au paradis, la nature était ouverte à un surnaturel qui l’abordait visiblement, à présent l’homme se donne, à partir du centre de sa propre nature, un surnaturel fictif, une surhumanité au lieu de son humanité. Il essaie de repousser les limites de ses jours, d’étendre le rayon d’action de sa puissance, les possibilités de sa science (p. 17-18).

 

6. Les subterfuges

L’homme pécheur cherche Dieu ; mais comme il ne peut pas le trouver sans altération dans la pureté paradisiaque et que, d’autre part, il ne veut pas accepter son état de péché total et habituel comme un fait irrévocable, il invente des subterfuges. Il cherche à entrer en dialogue avec Dieu sous le couvert du secret. Mais Dieu veut être avec l’homme dans une proximité qui ne connaît ni dissimulations ni détours. Il veut être perçu dans toute sa grandeur et toute sa rigueur. C’est pourquoi il a placé l’homme sur les chemins de la peine et du labeur ardu, de la souffrance et de la mort. Ils sont là pour prendre la place des subterfuges. C’est par la peine, la souffrance, l’incertitude, les limitations, que l’homme doit se heurter à Dieu (p. 26-27).

 

7. Mars et le Messie

Pour le pécheur, et aussi pour l’homme de l’Ancien Testament, le monde de Dieu, le ciel, semblait quelque chose de proprement « au-delà », comparable à ce que Mars est pour nous aujourd’hui. Une relation personnelle avec ce monde-là n’était guère possible. La mort apparaissait comme la conclusion finale de la réalité humaine, conclusion qui semblait renforcer encore le contraste avec le monde divin. Mais voilà que vinrent les prophéties annonçant de la part de Dieu la venue du Messie. Cette fois, c’est le ciel lui-même qui se mettait en mouvement; la vie divine était en marche vers la vie humaine (p. 42-43).

 

8. On ne joue pas avec Dieu

Si la foi en Dieu d’un homme est conventionnelle et s’il ne lui accorde pas le pouvoir de transformer son existence, il traîne bien avec lui, dans son bagage de vie personnelle, une idée de Dieu, mais elle est pour lui une entrave plutôt qu’un stimulant. Le contenu de son idée de Dieu aura tendance à se rétrécir de plus en plus pour se résumer finalement en quelques lois morales généralement admises. Mais si Dieu est pour le croyant le Dieu vivant, sa vie sera constamment transformée par sa foi, les valeurs qui la déterminent seront constamment réévaluées. Les choses n’ont de sens qu’en tant qu’elles mènent à Dieu, qu’elles proviennent de lui et qu’elle peuvent être prises comme service. On ne joue pas avec Dieu comme avec un concept auquel on attache de l’importance au gré de son bon plaisir ; Dieu est vivant au point qu’il ne reste plus au croyant qu’à s’en remettre totalement à sa conduite, à lui en laisser la responsabilité ; et là où l’homme doit en assumer une lui-même, il le fera devant Dieu et lui confiera le soin de la mener à son ultime accomplissement (p. 46-47).

 

9. L’essentiel

Pour que le royaume de Dieu soit saisi comme une réalité, il faut qu’une foi authentique produise une prière authentique, et Dieu lui-même doit inspirer son sens à la parole de la prière. Ce qui devient vivant dans la prière n’est si grand que parce que cela fait partie de la vie éternelle de Dieu, qui fait voler en éclats les limites de notre vie terrestre. Dieu ne nous a pas créés pour un temps mais pour son éternité. C’est l’éternel qui est premier ; c’est le divin qui est l’essentiel et le permanent, et ce que nous pressentons de la vie de Dieu dans notre vie temporelle est la garantie que nous sommes appelés à une vie éternelle. Dieu ne joue pas avec nous comme avec de petits enfants à qui on montre quelque chose pour le leur retirer aussitôt. Bien plutôt il nous le montre pour nous stimuler, pour introduire dans notre vie un ferment, une promesse qui dépasse le temps, il nous montre quelque chose de son éternité (p. 48).

 

10. La résurrection

La mort ouvre ainsi une nouvelle manière de vivre la foi et transporte sur terre une réalité du ciel. Elle élargit la sphère d’activité de Dieu. La mort n’est pas un châtiment qu’il faudrait subir pendant un certain temps, elle est une voix qui retentit dans la vie, une action de l’éternité inconnue dans le temps qui passe. Au plus profond une parole de Dieu, une part de son enseignement. Or cet enseignement acquiert sa plénitude dans l’apparition du Fils qui subit la mort de tout le monde et qui, au cœur de cette mort, par l’action du Père sur lui, implante la résurrection. Il n’y a de résurrection qu’à partir de la mort. Son retour au Père en tant que ressuscité est pour la foi l’unique source qui permette d’avoir part à la vie éternelle (p. 52).

 

11. La croix

La mort garde jusqu’à la fin du monde son caractère pénal. Le Fils n’est pas venu annuler l’œuvre et les décisions du Père, mais les justifier de par l’amour trinitaire. Quand il offre au Père sa vie en ultime sacrifice pour les pécheurs et qu’il meurt sur la croix, il va de soi qu’il aime ce sacrifice, celui de sa propre mort, de l’amour même avec lequel il se sacrifie au Père. Il aime l’œuvre qu’il accomplit sur la croix parce que c’est l’œuvre qui ramène le monde au Père. Cette croix est l’œuvre suprême de son amour inventif, le sommet de ce qu’il a pu concevoir. Et même si ce sommet est payé de la plus grande souffrance, l’unité continue de subsister entre la mort et la résurrection, entre l’amour pour le Père et l’amour pour les hommes, entre la joie de l’incarnation et l’amertume de la mort (p. 56-57).

 

12. La vie

« Je suis la résurrection et la vie » : le Fils de Dieu dit cette parole au milieu de sa vie. Nous connaissons la vie de l’individu et sa mort ; mais voilà que le Fils veut être toute vie : celle des hommes et celle de Dieu, comme s’il passait à travers toutes les vies pour les rassembler en lui, comme s’il n’y avait pas de vie en dehors de la sienne. La vie du Fils ne se conçoit pas sans la résurrection, ni sa résurrection sans sa vie. Il est la vie, mais il est la résurrection opérée par Dieu. Et parce qu’il fait don de sa vie à tous, parce que sa vie passe à travers tous les vivants, il distribue de la même manière sa résurrection. « Je suis la résurrection » : tout souci personnel, tout effort propre, tout calcul se résout en lui. « Je suis la vie » : et là il n’y a plus de place pour aucune espèce d’inquiétude ni d’angoisse. C’est dans la foi que se passe la prise en charge (p. 63-66).

 

13. l’Église

Le Fils a institué l’Église ; elle est son Épouse. Mais elle se compose d’hommes et il doit laisser à des hommes le soin de la diriger. Les croyants forment tous ensemble la communion des saints. Chacun de ces hommes meurt. Ils meurent de la mort que le péché a apportée dans le monde et qui est assortie d’angoisses et d’incertitude. Mais parce qu’ils sont chrétiens, ils meurent en même temps de la mort que le Seigneur a subie pour eux. Ils sont donc, au milieu de leur mort la plus personnelle, impliqués dans la mort du Seigneur pour nos péchés. Le chrétien subit sa propre mort en croyant, dans la communion des saints, c’est-à-dire entouré par l’Église et objet de son souci, en sécurité auprès d’elle qui prend soin de lui jusqu’à la fin. L’Église est médiatrice ; elle se sert pour cela de ce qu’elle possède – sa prière actuelle et son trésor de prière – pour préparer le mourant à la venue du Seigneur. L’Église recueille tout ce qui vient du Seigneur pour le transmettre. Elle doit connaître l’heure de la mort, son imminence, pour assumer sa responsabilité vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis du mourant (p. 74-76).

 

14. La famille

Quand l’Église intervient à l’occasion d’un décès en procurant la consolation des sacrements et de la parole, ce n’est pas seulement le mourant, c’est le plus souvent toute la famille qui se sent de nouvelles obligations envers elle. De par l’utilité de l’intervention présente de l’Église, la famille découvre un sens auquel elle n’avait pas assez prêté attention jusqu’alors. Ce n’est pas seulement la solitude du mourant, c’est aussi la solitude de son entourage qui est rompu par une instance qui établit une nouvelle relation à Dieu. Par la grâce de la passion et de la mort du Fils, Dieu permet que, pour beaucoup dans l’Église, la mort soit un paisible passage vers Dieu, dans un sentiment de sécurité, en abandonnant toute rancune contre l’inévitable (p. 78-79).

 

15. Les saints

Il y a une différence entre la mort d’un chrétien ordinaire et celle du saint. Le saint renonce parce qu’il se conforme si bien à la volonté de Dieu que celle-ci est toujours pour lui le bien suprême. Mourir dans la volonté de Dieu est le présent le plus grand que Dieu lui a préparé parce qu’il n’entretient aucun doute au sujet de cette volonté de Dieu, ni que le Père ait préparé son ciel pour les siens par le sacrifice de son Fils. Et Dieu exige de ses saints des choses qui ne sont tolérables que dans la foi et parce que Dieu est toujours le plus grand. La mort de la petite Thérèse, par exemple, est une mort pénible ; elle la sent arriver, elle voudrait s’ajuster au-dedans à la volonté du Père, mais la force de l’acquiescement joyeux ne lui est pas accordée, comme si le Père permettait ce léger manque d’assurance au beau milieu du couronnement de sa mission pour servir de repoussoir à la parfaite assurance d’autres saints qui allèrent sans hésitation au-devant de toute mort reconnue comme venant de Dieu (p. 88-89).

 

16. Les sacrements

Les sacrements sont situés à l’entour de la croix, ils sont en relation étroite avec la mort du Seigneur, et donc avec notre propre mort. Il meurt pour que nous vivions, nous mourons pour pouvoir vivre par lui. Nous, pécheurs, nous mourons pour devenir des saints ; nous, terrestres, nous mourons pour devenir célestes. Ce que le Seigneur a enduré, ce qu’il a rassemblé pour ne pas le laisser perdre, c’est cela dont l’Église a la gestion. Quand elle administre les sacrements, elle communique des expériences de la vie du Seigneur dans les genres les plus divers. L’expérience qu’il a faite de la mort est aussi en fin de compte une expérience de vie de ce genre : l’expérience de l’offrande au ciel de sa vie terrestre, celle de l’interruption de son existence parmi nous pour vivre dans le ciel une vie éternelle de résurrection. Au moment de mourir, nous reconnaissons que nous sommes aptes à la vie, nous qui recevons dans le sacrement de l’Église – dans les derniers sacrements comme dans les autres – ce qui nous est le plus nécessaire pour notre vie céleste sous une forme instituée et bénie par le Seigneur, sous laquelle il nous reconnaîtra comme siens (p. 100).

 

17. L’amour

Pour le Seigneur, son entrée dans le temps signifie un anéantissement, un renoncement à sa vie céleste (sans préjudice de sa vision du Père), une mort. Dans sa naissance déjà, il y a une vue anticipée de la croix. Et il est clair que ceux qui veulent le suivre doivent également inclure dans leur don total d’eux-mêmes le renoncement que le Fils a accompli à sa naissance. Il endure une double mort pour sauver le monde : il prend congé de son Père et de son ciel bien-aimé pour se consacrer au souci du monde, pour s’adonner à la vision du Père comme on peut l’avoir ici-bas, pour enfin mourir complètement au Père sur la croix dans la déréliction et offrir le sacrifice parfait de sa vie. C’est la mort dans l’aliénation et le rejet, mais c’est une mort par amour, à cause de l’amour, , un amour qu’il laisse en héritage aux hommes sous la forme d’un commandement, mais un amour qu’il ne cesse aussi de répandre en eux, si bien que leur foi en naîtra et même toute leur vie chrétienne (p. 107-108).

 

18. La mort de Marie

Le grand mystère de la Mère du Seigneur, c’est le mystère du don total : au Père qui lui a fait don de son Fils, à l’Esprit qui la couvre de son ombre, au Fils qui se laisse porter par elle. Elle fait partie depuis toujours de ceux qui gardent le commandement de l’amour du prochain. Elle aime les hommes et Dieu d’un amour qui est communiqué directement par le Fils. Son mystère, c’est qu’elle a été rachetée à l’avance. En tant que rachetée à l’avance, conçue sans péché, séparée du péché originel par la grâce du Fils, elle n’a pas de part à la mort. Si cependant elle meurt, c’est en raison d’une plus parfaite conformité à ce que fait le Fils. Elle n’est pas exempte de la mort parce qu’il est mort lui aussi. Marie aime les hommes au point qu’elle aussi meurt de la mort des hommes (p. 114-115).

 

19. L’Assomption de Marie

Pour Marie, il n’est pas nécessaire qu’aucun instant s’intercale entre la mort et l’éternité, l’instant de sa mort se confond avec l’instant de son accueil dans le ciel. Elle n’a besoin d’aucune purification, elle peut être accueillie telle qu’elle est. Dès sa mort, elle est reçue avec son corps dans le ciel. Le corps qui a porté le Fils, les mains qui l’ont entouré de soins, le visage de la Vierge qu’il a connu ici-bas, toute son apparence extérieure telle qu’il la voyait dans la maison de Nazareth et telle que les apôtres la connurent, toute sa manière d’être telle que Dieu l’avait créée pour qu’elle soit digne du Fils, se révèle à présent digne de la vie éternelle. Cette rencontre du Fils avec sa Mère dans le ciel se trouve être des retrouvailles de celle qu’il a toujours connue, qu’il a connue depuis toujours en tant que Dieu, mais aussi telle qu’il l’a connue humainement, étant homme lui-même (p. 115-116).

 

20. Le mystère de l’éternité

Dans l’ancienne Alliance, la mort signifie la fin ; ce qui venait après elle était un mystère rigoureusement gardé que Dieu conservait jalousement comme sa propriété. A l’époque du Fils et de Marie, ce mystère est dévoilé de multiples manières ; et quand, après la mort de l’un et de l’autre, le mystère semble retrouver davantage de son implacabilité, ce n’est que parce que la foi de ceux qui ont suivi n’est pas assez forte pour affronter directement le mystère de l’Ascension du Fils et de l’Assomption corporelle de la Mère. Car enfin la vie chrétienne ne consiste pas seulement à accomplir l’enseignement promulgué par le Fils, adapté et limité aux conditions de lieu et de temps ; elle s’étend jusqu’au mystère de l’éternité. Le croyant n’a plus besoin de compter avec ses limites et sa précarité comme avec des données immuables, il lui est possible de vivre comme en acompte, dès à présent, de l’éternel, sans que cet acompte lui soit chichement mesuré et sans la peur d’imprimer illicitement à son temps éphémère la marque d’une durée éternelle qui lui serait étrangère ; car le Fils et sa Mère lui ont transmis le mystère de leur mort et de leur résurrection si totalement entrelacées que cette unité est également valable pour lui. Il n’a pas le droit d’imposer à son espérance et à son amour de chrétien les limitations du terrestre même pour ce qui semble ne concerner que le « purement humain » ; il est ici-bas citoyen du ciel et cette citoyenneté est celle de l’amour (p. 119-120).

 

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Mise à jour 17/06/2022