VII. Œuvres posthumes d'Adrienne von Speyr

 

 

LA VIE ET L’ŒUVRE D’ADRIENNE VON SPEYR (1902-1967)

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VII

 

Œuvres posthumes d’Adrienne von Speyr


    

     "Œuvres posthumes" : c’est ainsi que Hans Urs von Balthasar présentait en 1968 ces volumes dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique (2e édition en 1978 d’une traduction française, p. 90). Le P. Balthasar qualifiait de mystiques ces Œuvres posthumes : "Les œuvres ordinaires d’Adrienne ne sont pas foncièrement différentes de ses œuvres proprement mystiques. J’ai préféré toutefois ne pas publier ces dernières du vivant de l’auteur et de ses proches, mais d’en préparer posément l’édition en échelonnant les textes sur douze volumes qui paraîtront en temps opportun" (Ibid., p. 92).

     En voici la liste définitive : 1. Le livre de tous les saints I-II. - 2. Le filet du pêcheur. - 3. La croix et l’enfer. Première partie : Les passions - 4. La croix et l’enfer. Deuxième partie : Enfers de mission. - 5. La Parole et la mystique. Première partie : Mystique subjective. - 6. La Parole et la mystique. Deuxième partie : Mystique objective. 7. Le mystère de la jeunesse. - 8-10. Journal I-II-III. - 11. Notes ignatiennes. 12. Théologie des sexes. - Au total douze tomes en treize volumes.

Patrick Catry


 

Plan

 

1. Le livre de tous les saints. Tome 1

 

2. Le livre de tous les saints. Tome 2

 

3. Le filet du pêcheur

 

4. La croix et l’enfer. Tome II. Enfers de mission

 

5. La Parole et la mystique. Tome I. Mystique subjective

 

6. La Parole et la mystique. Tome II. Mystique objective

 

7. Notes ignatiennes

 

8.Théologie des sexes

 

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1. Le livre de tous les saints. Tome I

 

Plan

 

Introduction

 

Quelques exemples : Jean, Paul, Thomas, Polycarpe, Irénée, Monique, Ambroise, Augustin, Tertullien, Judas Iscariote, Marie-Madeleine, Benoît, Scolastique, Grégoire le grand, Antoine le grand, Grégoire de Nazianze, Maxime le confesseur, François d’Assise, Claire, Dominique, Hildegarde, l’auteur du "Nuage de l’inconnaissance", Jeanne d’Arc, une religieuse du Moyen Age, une stigmatisée, Fra Angelico, Mozart, Péguy, Bernadette, Joseph, Benoît Labre, Monique, François-Xavier, Origène, Angèle de Foligno, Cécile, Newman.

 

Pour terminer ce choix de textes

 

Annexe : Thérèse de Lisieux et Adrienne dans les années 1940-1944

 

Introduction

 

     Le livre de tous les saints figure parmi les œuvres posthumes d'Adrienne von Speyr (Nachlasswerke I/1 = NB I/1) dont la traduction française n'est pas encore publiée; il en existe une traduction anglaise parue aux États-Unis en 2008 (Book of All Saints). Pour le Père Balthasar, "Le livre de tous les saints est un cadeau merveilleux fait à l’Église parce qu'il montre comment les saints ont prié et parce qu'il invite à prier personnellement comme par contagion" (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 60-61).

     "Aussitôt après sa conversion, commencèrent pour Adrienne des visions de la Vierge, puis de saint Ignace de Loyola; ensuite c'est avec une grande foule de saints qui lui apparaissent, seuls ou en groupes, dans des 'visions' ou des 'transports', qu'Adrienne est introduite dans le monde de l'au-delà. Bien des lois du royaume des cieux lui sont révélées par les différents saints : les apôtres, les Pères de l’Église, ou encore par la petite Thérèse, par le curé d'Ars (qu'elle aimait beaucoup), en paroles, en petites scènes symboliques, mais aussi sans paroles" (Cf. Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 26-27).

     "Par ses visions, Adrienne connaissait et aimait de nombreux saints même sans avoir jamais lu une ligne de leurs écrits, par exemple Catherine de Sienne, Élisabeth de Thuringe, Jeanne de Chantal, Hildegarde, Bernadette, Antoine d’Égypte, Pierre Claver, Benoît Labre, le curé d'Ars. C'est avant tout chez Jean l'apôtre qu'elle trouvait le point de départ de ses dictées" (Ibid., p. 33).

     Dans son introduction au tome I de l'édition originale du Livre de tous les saints, le P. Balthasar nous explique la genèse de ce livre. "Il repose sur un charisme inconcevable... En tant que confesseur, me fut donné l'ordre - et avec l'ordre le pouvoir - de 'transporter' Adrienne par obéissance dans l'esprit de nombreux saints et d'autres croyants des temps passés (de grands artistes, des rois, des protestants) pour connaître de l'intérieur leur manière de prier. Il ne s'agit que de l'attitude de prière..., qui peut être très différente de la puissance intellectuelle" (NB I/1, p. 18-19).

"Charisme inconcevable!" Il y a trois sortes de naïveté (au moins). Il y a la naïveté de celui qui est trop crédule, il y a la naïveté du pense-petit qui n'a jamais pensé que Dieu avait plus d'imagination que lui et aussi infiniment plus de pouvoirs, il y a enfin la naïveté de celui qui pense pouvoir entrer par lui-même en communication avec l'au-delà, avec les défunts, avec le monde invisible. Au bout du compte (au bout du fil), c'est avec les démons qu'il entre en communication. Et là, ce n'est jamais pour un bien. "Nous ne sommes jamais assez forts pour mettre le diable dans notre poche", disait Bernanos. (Cf. L'ouvrage fort documenté du Père François-Marie Dermine, o.p., Vérités et mensonges sur l'au-delà. Mystiques, voyants et médiums, 2e édition, Paris, 2014).

     Le livre de tous les saints est né en l'espace de plusieurs années (Pour ce qui suit, cf. NB I/1, p. 28-32; HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 58-61; L'Institut Saint-Jean, p. 56). Au début tel ou tel saint était montré à Adrienne à des moments où elle n'y pensait pas du tout. D'abord dans son attitude générale, puis souvent dans des prières qui le caractérisaient. Elle pouvait alors retenir son attitude jusqu'au moment où il lui était possible de la dicter; les mots de la prière lui étaient alors donnés à nouveau. Après avoir dicté quelque chose, souvent elle oubliait totalement tout ce qu'elle avait vu et entendu, comme toujours quand Adrienne avait accompli quelque chose dans l'obéissance; elle était ainsi disponible pour autre chose.

     "Dans les premiers temps, il lui arrivait souvent aussi la nuit de voir un saint pendant qu'elle priait et elle me rapportait le lendemain qu'elle avait vu tel ou tel d'entre eux, elle me demandait si elle pouvait m'en dire quelque chose. Souvent il lui était donné de voir la nature d'une personne, mais sans en connaître exactement le nom. Une fois elle dit : 'Aujourd’hui j'ai vu Grégoire'. Je lui demande : 'Quel Grégoire?' Sur quoi elle avoua ne pas savoir qu'il y en eût plusieurs, elle n'avait aucune idée du Grégoire dont il s'agissait. Je lui demandai de commencer sa description et, dès les premières phrases, il fut pour moi évident qu'il ne pouvait s'agir que de Grégoire de Nazianze, ainsi que le montrera le passage de ce livre qui le concerne. Plus tard, vinrent encore Grégoire le Grand et Grégoire de Nysse".

     "Une autre fois, elle me dit : 'Aujourd'hui j'ai reçu Catherine'; et quand je lui demandai de quelle Catherine il s'agissait, elle ne put que me répondre : 'Pas Catherine de Sienne; elle, je la connais'. De par sa description, je supposai qu'il devait s'agir de Catherine de Gênes, dont je n'avais pas lu la vie; une comparaison ultérieure avec sa biographie et surtout une comparaison de sa prière avec les visions qu'on lui attribue me confirma qu'il ne pouvait s'agir de personne d'autre".

     "Plus tard, le choix des saints qui devaient être décrits me fut de plus en plus laissé. Je notais d'abord pour moi le nom sur une fiche et il pouvait arriver qu'en la montrant à Adrienne, elle me dise aussitôt : 'Celui-là, je peux le faire tout de suite'. Un autre, elle l'emportait dans sa prière nocturne et elle me le décrivait le lendemain. Plus tard encore, je pouvais lui demander n'importe quel saint ou n'importe quel personnage du passé; une courte prière la transportait au 'lieu' de la vision, elle fermait les yeux, pendant un instant elle regardait intensément et avec une attention soutenue ce qui lui était montré, et elle commençait alors la description, lentement, en termes bien frappés, puis plus vite, sans aucune hésitation, ne cessant de porter de nouveaux jugements, phrase après phrase... Tout s'accomplissait dans le plus grand calme et la plus grande discrétion. Entre deux descriptions, elle pouvait passer les commandes du ménage, prendre du thé, recevoir des visites, etc... Parfois elle voit le même saint prier à différentes périodes de sa vie. Il ne lui fut pas montré de personnes vivantes (sauf de rares cas) dont la destinée relevait encore de leur libre décision".

     "Souvent le résultat de sa description était très étonnant, j'avais attendu tout autre chose. Je lui proposais aussi des noms qui, pour moi, n'étaient rien de plus que des noms; j'en tirais beaucoup d'une liste de stigmatisés (Cf. F. Schleyer, Die Stigmatisation mit Blutmalen, Hanovre, 1948) avant tout pour voir quelle piété ou quels sentiments se trouvaient derrière les phénomènes. J'ai emprunté aussi quelques noms au livre du P. Herbert Thurston (Die körperlichen Begleiterscheinungen der Mystik, Lucerne, 1956). Le choix des portraits demeure naturellement arbitraire; beaucoup d'autres portraits auraient pu encore être obtenus".

     "Que pouvait être la vérité en ce qui concerne une Maria Castrera ou l'énigmatique Marie de la Visitation? La plupart du temps, je n'ai pas vérifié les réponses en les confrontant à d'éventuels documents existants; mais ce qui était montré, qui était extrêmement précis et si personnel qu'on ne pouvait prendre une personne pour une autre, mettait en ordre des traits particuliers, d'abord sans relation les uns avec les autres, pour en donner une image intérieurement plausible. Qu'en lisant, on garde présent à l'esprit que ne devaient être montrées que la prière et l'attitude de prière devant Dieu des personnages concernés. Cette attitude peut être fort différente de leur action autrefois dans le monde et aussi pour l’Église". "Surtout durant les premiers temps de ce travail, Adrienne avait un besoin tout à fait extraordinaire de pureté et de transparence. Presque avec angoisse, elle demandait chaque fois si elle était assez propre, si je pouvais lire parfaitement dans son âme. Elle aurait voulu se confesser chaque fois avant le travail, elle voulait en tout cas être dans un parfait état de confession".

     "A ce sujet, elle m'a dicté ceci : Tant qu'on vit dans le monde, on est toujours attaché de quelque manière à ce qu'on a. Dans la confession par contre, on doit abandonner ce qu'on a, on doit quitter le monde, sortir tout ce qu'on a et le donner à l’Église. On devrait être comme un enfant. Alors on peut aussi laisser passer à travers soi tout ce que Dieu veut. Tout ce que dit l'Esprit. Dans la confession, on inclut tous les péchés comme Dieu les voit. On se dépouille de son propre jugement sur soi-même pour laisser à Dieu seul le jugement. Ce n'est que lorsqu'on laisse Dieu seul juger qu'on peut dire, quand un saint nous est montré, comment l'Esprit Saint le voit. Le jugement de l'Esprit Saint est souvent différent de ce que pensait le saint lui-même. C'est pourquoi il est parfois montré quelque chose qui était à peine connu du saint lui-même et de son entourage; l'Esprit souligne certaines choses que lui, l'Esprit, considère comme important dans l'âme du saint, aussi bien le positif que le négatif".

     "L'état de confession dans lequel Adrienne voulait se trouver est un état de pure ouverture et de pure disponibilité, toute l'âme n'étant que comme une pellicule photographique qui peut recevoir et reproduire tout ce qui lui est donné. S'il n'y avait pas cette limpidité, Adrienne disait qu'on ne pourrait pas dire ce qui appartient au saint ou ce qui appartient à elle-même dans ce qu'elle transmet : 'Ce serait justement ce que j'aurais tenu en moi de caché qui serait amplifié excessivement dans ce que je transmettrais comme n'étant pas de moi, et qui rendrait impossible l'objectivité du portrait'. Plus l'obéissance exigée est absolue (et ici elle est exigée absolument), plus grande serait la faute si on voulait dissimuler quelque chose. Il est clair qu'un tel 'expériment' ne pouvait être opéré qu'en une âme totalement purifiée".

     "Le total dépouillement de soi exigé ici n'a naturellement rien à voir avec le bouddhisme et le zen, il est une pure action de l'amour chrétien, l'approche la plus haute possible de l'attitude de l’Église en tant qu'épouse du Christ, dans le sein de laquelle et dans l'esprit de laquelle sont cachés ceux qui prient et tous les saints".

     "Adrienne reçoit dans son âme les prières des saints et d'autres croyants en s'y associant totalement. C'est pourquoi, à l'occasion, elle éprouve de la gêne quand elle doit rendre une prière imparfaite : elle-même aurait préféré prier autrement. Quand, dans les prières, il y a des traces de vanité, elle se sent après coup comme souillée. Au contraire, elle a le sentiment de recevoir un cadeau personnel dans tout ce qui est bon dans ces prières. Si elle n'avait pas tant prié elle-même, elle n'aurait pu transmettre aucune prière, et si elle n'avait pas su quelque chose de toutes ces prières, elle n'aurait pas pu non plus les transmettre".

     "Elle ne pouvait assurer cette transmission qu'à son confesseur parce que le tout était une œuvre d'obéissance. J'ai essayé un jour d'introduire un tiers; c'était un jeune jésuite de mes amis; ce fut pour Adrienne un tel tourment que je compris tout de suite que je faisais fausse route, et je n'ai jamais recommencé".

     "Si, de la part d'Adrienne, c'est une œuvre d'obéissance, de la part des saints, c'est une œuvre d'humilité. Une humilité céleste qui ne craint pas de se montrer à l’Église de la terre dans une attitude de confession totale. Les saints du ciel consentent, en une sorte de confession publique devant l’Église, à mettre à nu leurs lacunes et leurs refus. Certains personnages, des stigmatisés par exemple, qui passent communément pour saints sans avoir jamais été canonisés par l’Église, furent en fait des imposteurs. Plusieurs cas de ce genre sont décrits par Adrienne. Les saints authentiques, eux aussi, ont souvent leurs défauts. Du ciel, ils ne craignent pas de révéler quelques-unes de leurs opacités de jadis pour contribuer à la totale transparence de l’Église à l'égard du Christ, de rendre visibles quelques-unes de leurs ombres d'autrefois. Mais ceci est secondaire comparé à l'extraordinaire plénitude de lumière et à la diversité étonnante des formes de prière qui se dégagent de ces quelque deux cent cinquante portraits. Les exemples montreront que rien ne se passe en dehors de l'amour et de la discrétion, pour la seule curiosité, que tout ce qui est montré aide d'une manière ou d'une autre les chrétiens de la terre".

     "Les différentes séries de portraits se sont formées à différentes époques. La série qui contient des portraits avec un triple objet (attitude intérieure, attitude de confession et attitude de prière) et celle contenant des prières explicites se sont formées en une période relativement courte. Quand Adrienne avait fini sa description, j'avais la possibilité de poser des questions complémentaires. Il est significatif qu'Adrienne, qui se trouve sans aucun doute dans une sorte d'extase, entend aussi la voix de son confesseur en vertu de l'obéissance, comprend sa question et peut y répondre en fonction de ce qu'elle voit".

     "La langue maternelle d'Adrienne est le français et elle ne trouvait pas toujours tout de suite le mot allemand précis; dans ces cas, les mots français ont le plus souvent été laissés. Pour juger de ces portraits, on prêtera davantage attention au centre qu'à la périphérie et aux détails. Des détails peuvent être unilatéraux, peut-être aussi mal reproduits. Qu'en lisant, on pèse au trébuchet l'esprit plutôt que la lettre".

     "Aucun de ceux qui liront ce livre ne pourra nier que la force d'expression et la capacité d'analyse et de description manifestées dans ces pages supposent une intelligence naturelle tout à fait extraordinaire et un discernement des esprits d'ordre surnaturel également hors de commun".

     "Manifestement cette œuvre a été donnée à l’Église d'aujourd'hui, fatiguée de prier, pour éveiller en elle un étonnement devant la richesse du 'monde de la prière' et une nouvelle joie à prier".

     Les descriptions ci-dessous sont parfois des extraits ou des résumés du texte intégral.

Patrick Catry


Quelques exemples

 

1. Jean

     Je le vois prier. Il prie de telle manière qu'en chaque mot et en chaque aspect de sa prière le Seigneur se trouve toujours au centre, le Seigneur qu'il aime comme un ami et qui est Dieu. C'est de cet amour qu'il vit et il attiré par lui dans l'amour de Dieu, et son amour se transforme. Chaque fois qu'il se met à prier, il voudrait adorer, remercier, présenter sa requête; il s'abandonne, il s'offre, il se livre totalement. Cependant dès qu'il commence, il est tellement saisi par l'amour de Dieu qu'il n'a plus besoin de rien faire : il est accueilli, son offrande est acceptée par le Seigneur, son sacrifice est agréé. Il n'a plus besoin de faire d'effort, de vouloir quelque chose : la volonté de Dieu et son amour sont totalement en lui. Tout n'est plus qu'amour, unité, grâce. Et, pour lui, c'est comme si Dieu avait justement besoin de cette prière, comme si le Fils l'avait attendue pour remplir les autres d'amour, pour répandre chez les autres le don total de sa grâce. Il n'est jamais plus heureux que dans cette prière puisque, par la grâce, lui-même est distribué également à tous ceux qui attendent cette grâce.

     (Et comment est son amour pour la Mère de Dieu?) Il aime la Mère par le Fils. Il l'aime d'abord parce que, ayant mis au monde le Fils, elle lui a procuré le don de cet amour; puis il l'aime plus personnellement et toujours plus fort; et quand enfin, sur la croix, le Seigneur lui donne sa Mère, toute la responsabilité de l'amour divin, dont il a tant appris auprès du Seigneur et par son amour pour lui, s'introduit dans ses relations avec la Mère. Maintenant il reçoit la Mère par le Fils comme il avait reçu le Fils par la Mère; et, par la Mère, il perçoit de manière neuve comment tout l'amour chrétien est répandu de manière eucharistique, comment aussi les hommes peuvent être confiés les uns aux autres pour qu'ils aiment davantage l'amour de Dieu, croissent en lui, accomplissent en lui la volonté du Père. Mais jamais un tel accomplissement de la mission de Dieu, jamais leur amour ne se limitera à eux-mêmes; leur amour réciproque veut se répandre sans cesse au-delà de manière débordante. Et ainsi, par Marie, Jean apprend à comprendre ce qui pour lui n'était pas aussi clair auparavant : que toutes les générations les proclameront tous deux bienheureux, et que tout ce qu'ils font ensemble, tout ce qu'ils représentent et tout ce qu'ils sont aura à vivre dans les générations futures, qu'ils sont des souches, des fondateurs, que par leur amour chrétien non seulement ils posséderont une éternité dans le ciel, mais que sur terre ils doivent remplir les temps, qu'ils n'ont pas le droit de mourir, qu'ils ont une mission qui dure et demeure jusqu'à la fin du monde et jusqu'au retour du Fils.

     (Et quand plus tard il est seul?) Cela ne change rien. Il vit du même amour pour la Mère, pour le Fils; toute sa vie est amour : pur, divin, parfait.

 

2. Paul

     Je vois sa prière. Elle est un peu agitée, affairée. Un tout petit peu forcée aussi. Elle est curieuse : c'est comme s'il y avait là deux hommes qui prient, c'est comme s'il était en contemplation, mais qu'il eût pris avec lui le Paul actif afin que le Paul actif ne s'écarte de lui à aucun moment et se fasse constamment représenter devant Dieu par le Paul contemplatif.

     (Et son extase?) Il est emporté, entraîné dans l'extase. Mais celle-ci est ensuite tout à fait objective. Elle n'a rien d'extatique, si on comprend sous ce terme une agitation quelconque. Autant sa prière habituelle est agitée, autant ses extases sont complètement paisibles. Il n'est plus qu'un instrument tant que la révélation lui est montrée, il n'est plus que mission et obéissance. C'est ici qu'il a sa contemplation la plus paisible.

     (Que lui est-il montré?) Le ciel et les secrets du ciel. Dans ses visions, il voit toujours plus les relations du monde céleste, les relations entre le Père, le Fils et l'Esprit, et surtout les relations entre l'éternité et le temps.

     (Qu'est-ce que c'est le mystère dont il parle?) C'est le mystère de l'obéissance, c'est-à-dire de l'unique volonté en Dieu; peut-être mieux : le mystère de l'unité en Dieu de manière générale, entre le Père, le Fils et l'Esprit. C'est comme s'il lui était permis de contempler dans ce mystère de l'unité le mystère ultime de Dieu pour ainsi dire, et aussi le mystère ultime de la Trinité, là où n'est plus visible que la nature unique, là où l'unique essence est si une que la distinction des personnes n'apparaît pas.

     (Et quand il est emporté au paradis?) Il voit alors les mystères du paradis qui sont en même temps ceux du ciel, les mystères de l'unité de la création de Dieu avant même qu'elle ne devienne deux par le péché : le ciel et la terre.

     (Qu'est-ce qu'il appelle le septième ciel?) L'unité entre le ciel et la terre, mais surtout l'unité du Père, le fait que toutes les choses sont incluses dans le Père, au fond le mystère primordial de l'unité de Dieu.

     (Et pourquoi justement sept?) A cause des dons du Saint-Esprit. Mais c'est le lieu où rien encore n'est différencié, où les sept sont inclus dans le don le plus haut, dans le don divin en général.

     (Est-ce que sa vision est différente de celle de Jean?) Oui. Elle est plus pratique, plus fonctionnelle, plus active aussi. Elle aspire plus à la réception de la réponse.

     (Mais il dit qu'il lui est impossible d'exprimer ce qu'il a vu?) On doit distinguer. Il reçoit la vision comme une partie de sa mission; elle est propre à donner un plus grand poids à sa parole, à ses interventions. Ici ses visions auraient donc plutôt leur but en Paul lui-même. Mais en outre il trouve aussi dans cette vision l'aspect plus johannique de la contemplation; et cela, il n'est pas en mesure de le traduire dans sa mission, cela lui paraît comme quelque chose qu'il n'a pas la possibilité d'y intégrer. Et ainsi il n'est pas non plus en mesure d'en parler.

     (Et quand il dit : Dans mon corps ou sans mon corps?) "Dans mon corps", c'est tout ce qui est lié à sa mission, tout ce qui est traduisible, tout ce qui se rapporte à sa tâche. "Sans mon corps" : cela veut dire en quelque sorte au-delà de la mission, de son activité personnelle, dans une sorte de communion des saints, qui ne se laisse plus traduire, dans un écoulement vers le Père qu'aucune description ne peut exprimer.

     (A-t-il toujours eu des visions?) Au début, la plus marquante, mais plus tard encore des visions authentiques. La première fut la plus marquante, elle lui a expliqué le contenu et l'extension de sa mission.

     (A-t-il reçu sa théologie par ses visions?) Oui, en grande partie.

     (Comment fut sa vision du Seigneur dans le temple?) Fort semblable à celle de Damas. Pour la raison surtout que son effet fut le même; sans doute la vision de Damas fut-elle une conversion, mais la vision dans le temple comporte une telle extension de sa mission qu'elle ressemble presque à une conversion. Les suites concrètes de la vision ont à peu près le même poids...

 

3. Thomas l’apôtre

     Dans son attitude intérieure il fait partie de ceux qui ont une bonne contenance parce que, au fond, ils ne sont pas provoqués. Il suit le Seigneur, il croit, il ne connaît pas de conflits intérieurs. Mais il ne croit pas à tout ce qui peut survenir, il croit à tout ce qui est démontrable, à tout ce qui se montre clairement. Il n'a pas de raison de ne pas croire, il n'a aucune raison de se singulariser, de refuser l'obéissance; il ressemble aux novices qui suivent d'une certaine manière une vocation, se soumettent à une règle, font ce que font les autres et évitent les grands conflits : chaque jour avec ses exigences leur suffit. Finalement, avec la règle et ses exigences, ils se bâtissent une espèce de maison, d'abord les murs puis encore les portes et les fenêtres, et ils ne remarquent pas que ce sont eux qui dirigent, qu'ils limitent leur foi et leur obéissance. Ils n'ont jamais senti une impulsion intérieure à se jeter dans la foi. Le Seigneur a dit : Aime ton prochain. Eh bien, je vais aimer mon prochain que je rencontre justement. Mais de moi-même je n'ai pas besoin de faire un effort pour élargir ce petit cercle.

     Après la résurrection, Thomas se trouve soudainement devant l'exigence de la foi absolue. Mais parce qu'il n'est pas habitué à se laisser dilater, il ne peut pas faire le saut, dire oui tout d'un coup à l'imprévu. (Quand, avant la Passion, il disait au Seigneur : "Nous voulons mourir avec toi", il le disait pour continuer à suivre le Seigneur. Mais il ne se représentait pas concrètement ce que mourir voulait dire. Car il ne savait pas non plus ce qu'était la vie du Seigneur. Il le disait avec une espèce de sécurité qui manquait de fondement, presque à l'intérieur d'un schéma prévu et d'un développement qu'il pouvait s'imaginer). Maintenant il ne peut pas croire parce que, sans bien le remarquer, il refuse d'accepter une foi toujours plus grande. Que les lois naturelles fassent maintenant éclater les lois naturelles lui paraît inacceptable. Auparavant il y avait, à ce qu'il semble, une relation précise entre nature et surnature. Dans les miracles du Seigneur aussi il y avait chaque fois deux points évidents, contrôlables : avant, l'homme était aveugle, maintenant il voit; avant il était mort, maintenant il est vivant. De sorte qu'aucun doute n'était possible. Mais Thomas ne croyait au miracle que lorsqu'il l'avait contrôlé. Au fond il croit à l'évidence du miracle, pas au Seigneur.

     Seule la rencontre après Pâques le désarçonne. Peu après il recevra l'Esprit Saint et il deviendra un saint. Mais dans son incrédulité première, il représente beaucoup d'hommes, beaucoup de chrétiens, beaucoup de religieux : des hommes qui pensent avoir pris la grande décision et qui ne savent pourtant pas encore de quoi il s'agit.

     Attitude de confession. Tant qu'il n'a pas été vaincu et qu'il n'apprend pas à croire d'une manière nouvelle, il adapte la foi à lui-même et, dans son attitude, il ne va pas au-delà d'une confession d'accommodation. Il sera prêt à reconnaître ceci et cela comme péché dans des limites étroites. Pour se confesser comme il faut, il doit d'abord faire sauter tout le cercle dans lequel il tourne en rond, par exemple en commençant à comprendre qu'il y a pour lui une faute justement parce que, en tant qu'apôtre, il est plus profondément responsable, qu'il doit porter aussi quelque chose de la faute des autres, etc. Sinon il resterait un appelé qui suit extérieurement son appel mais qui demeure intérieurement comme s'il n'avait pas été appelé. Il est le modèle qu'on peut montrer pour faire voir que la responsabilité grandit avec la mission.

     Sa prière correspond à ce qui a été dit. Mais après avoir osé la percée, cela déborde en lui de toutes parts, maintenant il ne peut plus prier assez. Et toujours en partant du miracle qu'il y a un Seigneur et que vraiment il fait sauter toutes les lois. Sa prière a son point de départ dans l'infinie grandeur de Dieu et dans ses possibilités infinies. C'est une prière de l'amour, mais toute différente de celle de Jean. Jean dialogue, Thomas est seulement inondé. Chez lui, il est à peine question d'une réponse bien que son attitude soit quand même plus qu'une réponse.

 

4. Polycarpe (+155)

     Il prie. Il fait une prière qui est beaucoup plus grande que ce qu'il peut imaginer..., pas une prière exaltée, mais une prière cependant qui s'adresse à la Trinité tout entière, qui pénètre dans l'amour tout entier et qui est saisie par l'amour tout entier. Une prière qui grandit et prend forme paisiblement en lui et jubile comme un chant et remplit tout. Et il vit de cette prière, et beaucoup des siens vivent de cette prière. Il ressemble un peu à saint François quand il introduit les plus petites choses dans sa prière, mais aussi les plus grandes, et qu'il ne s'occupe pas de les mettre en ordre selon leur importance, il ne sépare pas l'essentiel de ce qui est secondaire parce qu'il laisse entièrement à Dieu le soin de tout mesurer. Et sa prière rayonne et elle est reçue par Dieu et il n'y a aucune contradiction entre sa vie et sa prière. Il n'est pas très... intelligent ni très savant, et cependant sa prière est en quelque sorte intelligente et savante parce qu'il présente et offre simplement à Dieu toute son humilité, tout son être, tout son amour. Quand il a prié, il n'est pas seulement rafraîchi moralement, il a aussi l'esprit rempli d'inspirations nouvelles.

     (Comment est-il avec son prochain?) Il aime son prochain, mais il l'aime en vertu de la prescription du Seigneur, il pense constamment à ce commandement; il aime les autres non seulement de lui-même, d'homme à homme, son amour a toujours aussi le Seigneur pour objet. Son amour lui sert aussi à accomplir la parole du Seigneur, de sorte que cet amour ne court jamais le danger de devenir égoïste.

     (Et son martyre?) On doit distinguer des phases. Quand il sait que son martyre est chose décidée, il a peur, mais il n'a pas peur pour lui au fond, il a peur de ne plus pouvoir alors servir Dieu comme il faut, il pourrait commencer à penser à lui-même, il pourrait faiblir au dernier moment, dire non intérieurement ou crier..., et cependant il ne désire rien aussi ardemment que le martyre depuis l'instant où il voit qu'il n'y a plus d'issue. Maintenant il prie pour qu'il se conduise dans le martyre comme Dieu le requiert de lui. Et que Dieu accepte aussi ce martyre comme un signe de son amour pour lui. Son martyre est lui-même une prière.

     (Quels sont ses rapports avec Jean?) Il l'admire. Dans l'amour il est totalement son disciple. Mais il y a des différences. Quand Jean fit l'expérience de l'Apocalypse, il fut dilaté par elle et il commença à penser plus profondément et plus lucidement, à concevoir pour ainsi dire Dieu Trinité avec plus de méthode. A partir de l'Apocalypse, on pourrait esquisser une image nette de la Trinité telle que Jean l'a comprise. Polycarpe par contre comprend au fond très peu de choses. Pour lui tout débouche dans l'amour sans que cela prenne une forme nette. Il se laisse dilater par l'amour sans que pour autant sa connaissance s'approfondisse dans le sens d'un savoir accru. Sa connaissance s'approfondit dans la dimension de l'obéissance.

(A-t-il connu Jean?) Oui.

 

5. Irénée (+ 202)

     Beaucoup de foi, beaucoup de travail et de prière. Dans son travail, il ne cesse de toucher à des questions essentielles, mais il a toujours la tentation de prendre des chemins secondaires, de s'écarter. La prière alors le force à se raviser. Le chemin secondaire l'égare, il égare également sa prière; il remarque alors qu'il doit revenir en arrière. Il ne se lasse pas de voir chaque fois à nouveau ce qui est faux et l'énergie qu'il déploie pour revenir ne diminue pas. Le retour ne se produit pas d'abord par humilité, mais par suite d'une obéissance de prière des plus profondes. Il se heurte à des évidences qui lui montrent qu'ici il n'y a pas de chemin qui continue.

     Il possède comme un truc pour la contemplation : il se place brusquement au centre de la foi avant de commencer à méditer. Du plus intime de lui-même il tourne autour de ce centre et, de là, il commence à réfléchir à la nouveauté qui l'occupe, et il voit alors que ce n'est peut-être pas tout à fait juste... A partir de ce centre, il doit alors examiner à nouveau. On devrait pouvoir vraiment déceler cela dans son œuvre.

     Naturellement il n'a jamais approuvé l'hérésie. Mais quand il étudie les systèmes, le moment peut arriver où il se demande : n'y a-t-il pas ici une certaine vérité qu'on pourrait utiliser, qu'on pourrait intégrer? Mais il confronte ensuite l'idée à l'ensemble de la foi catholique et il revient à celle-ci sans la moindre concession. Le passage par les doctrines erronées l'a enrichi; à la fin, il en sait beaucoup plus qu'au début sur la vérité. Sa voie du milieu a été affermie par sa discussion avec la périphérie. Il comprend beaucoup mieux maintenant pourquoi ce qui est catholique est ainsi fait. C'est sa contemplation qui lui fournit la mesure. Elle contient elle-même cette mesure, elle est ce qui le stimule, presque comme de l'extérieur, comme une instance, comme un ami à qui on fait appel.

     Chaque fois aussi son retour au centre à partir des branches extérieures signifie un acte évident de son intellect. Quand il s'éloigne et s'égare à l'extérieur, il risque de perdre Dieu lui-même. Il revient pour se livrer à l'évidence la plus grande. Non simplement par humilité devant le Dieu plus grand. Quand il sort, c'est comme une sorte de prétention à vouloir avoir raison, mais quand alors sa pensée doit être rattachée à ce qui précédait, il se laisse lui-même rattacher.

     Il connaît le silence de Dieu. Quand il commence à prier, il y a d'abord un silence. Mais il y a quelque chose en lui qui se cabre pour ainsi dire contre ce silence : la joie de la connaissance qui est la sienne. C'est comme si chaque fois il disait : "Seigneur, tu sais que je voudrais ce que tu veux. Je voudrais absolument rester au centre de ton Église. Et je sais que ton Église est là pour te glorifier, et je veux faire le don de toute ma vie à toi et à ton Église, avant tout parce que tu m'as confié la tâche de veiller à ta doctrine et à sa forme et à sa pureté. Je sais aussi comment est le chemin qui va de ta doctrine à toi et, mieux encore, comment tu tiens ta doctrine elle-même entre tes mains. Chaque fois que tu nous la confies, c'est comme si tu mettais tes mains plus fermement autour d'elle et que tu la tenais avec plus de sûreté. Cependant tu permets aussi ce qui est mien. Si tu m'as appelé et si tu m'as chargé de me consacrer à ton œuvre d'élucidation des notions du dogme et de tout son relief, je dois quand même bien aussi ajouter mes propres connaissances. Je t'apporte aujourd'hui ce que j'ai trouvé depuis la dernière fois, mais cela ne se laisse pas encore intégrer dans l'ensemble. Au début de ma prière, je pensais au fond que je te rendrai seulement ce qui est à toi et ce n'est que maintenant que je vois que cela ne se laisse pas insérer de la sorte. Car je te sens pour ainsi dire plus loin comme si ce qui est nouveau se trouvait entre toi et moi comme une faute. C'est pourquoi je sais qu'il ne me reste plus qu'à rebrousser chemin jusqu'au tronc indubitable et à me tenir à toi dans mon œuvre. Je dois le faire contre moi-même parce que auparavant j'étais allé volontairement vers l'extérieur. Volontairement, et pourtant aussi avec l'Esprit que tu m'as finalement donné. Je sens que je dois maintenant recevoir à nouveau ton Esprit, rebrousser chemin malgré moi et pourtant consciemment et volontiers. Donne-moi d'insérer à nouveau chaque sentence et chaque mot dans l'unité de tes notions. Donne-moi aussi la combativité nécessaire pour y parvenir à nouveau pour qu'à la fin il ne reste rien d'autre que ta pure doctrine".

     A la fin de sa prière, il y a une remise à Dieu de ce qui en lui n'était pas tout à fait en ordre, dont il ne peut pas s'occuper à fond, de ce qu'il doit confier simplement à Dieu. Et quand est réglé ce qu'il considère comme son éloignement de Dieu, son péché, tout aboutit à une prière rayonnante pour l’Église. Comme s'il devait entonner une hymne d'action de grâces pour le chemin qui lui est offert à nouveau, qu'il ne voit pas encore (c'est le travail seulement qui le lui révélera). Et à la fin, Dieu lui offre réellement la force nécessaire pour recommencer son travail.

 

6. Monique (331-387)

     Elle est la prière qui ne se relâche pas, la piété qui ne s'amollit pas. Elle ne connaît pas de grandes fluctuations dans sa prière. Elle est très donnée à Dieu et aussi à l’Église. La caractéristique de sa prière, c'est surtout sa persévérance dans l'intensité. Pendant un temps très long, elle peut répéter une seule et même prière avec la même force. La prière vocale n'est jamais chez elle une prière des lèvres seulement. Elle a au fond la prière des enfants qui peuvent prier avec beaucoup d'intensité mais sans savoir qu'il s'ensuit une réponse de la part de Dieu, sans même en attendre une, sans penser cependant qu'il n'y en a pas. On présente à Dieu avec le plus grand soin possible ce qu'on a à lui dire. Cela ne va pas beaucoup plus loin.

     C'est une femme énergique et avisée. Sa vie est remplie d'efforts et de contrariétés. Elle voudrait aider, mais avec quoi? Il ne lui reste que la prière. Alors elle prie comme elle le comprend : une prière uniforme, presque monotone. Elle ne peut pas se représenter l'aide de Dieu autrement que comme un exaucement de la prière et elle ne peut pas se représenter la volonté de Dieu pour elle autrement que sous la forme de la prière. Il lui manque ici certainement quelqu'un qui l'aurait aidée à donner une certaine forme à cette uniformité. Il lui manque un élargissement qu'un autre aurait dû entreprendre. Comme ses demandes sont sérieuses et justes, elle ne peut pas s'imaginer que Dieu pourrait vouloir autre chose qu'elle. Dieu va donc se laisser contraindre; et il se laisse aussi contraindre.

     Elle n'a personne pour l'introduire dans la prière contemplative, quelqu'un qui lui explique qu'il n'est pas nécessaire de parler sans cesse à Dieu pour être en prière, qu'il y a une attitude de prière qui inclut tout le travail quotidien, qu'il y a un état dans lequel chaque acte de prière ne jaillit pas comme quelque chose de nouveau mais comme l'expression de ce qui est toujours présent. Cela, elle ne le sait pas; c'est pourquoi elle vit dans une certaine angoisse, avec le sentiment constant : je devrais encore prier, je devrais y aller à nouveau. De même la confession de ses péchés est aussi un peu angoissée : elle pense devoir tout exprimer en mots pour que Dieu l'accepte comme confession. Mais c'est aussi par sa singulière humilité et son don singulier d'elle-même qu'elle dit toujours les mêmes prières, qu'elle dit inlassablement les mêmes invocations. Elle souffre beaucoup; mais elle pense que cette souffrance n'aura de sens et ne sera efficace que si elle est introduite dans sa prière explicite et présentée ainsi à Dieu. Le gémissement inarticulé de la souffrance, elle le transforme aussitôt en prière explicite.

     Sa contemplation se limite au fond à sa disponibilité qui se trouve entre chacune de ses prières explicites et qui jette un pont de l'une à l'autre : sa constante remise d'elle-même à Dieu. C'est une manière particulière de se donner qui représente dans l’Église quelque chose de tout à fait essentiel : un fondement qui porte tout le reste. La mission de son fils sera beaucoup plus différenciée, mais celle-ci ne serait pas pensable sans la sienne. Leurs deux missions s'interpénètrent. Quand il sera converti, il y aura chez la mère une sorte de lassitude. Comme chez quelqu'un qui a derrière lui un effort extraordinaire et qui, après, quand il s'est reposé, ne peut plus atteindre la même intensité d'effort.

     Vis-à-vis de son prochain, elle est touchante. Là aussi elle cherche à tout introduire dans sa prière. Elle compte : une prière pour celui-ci, une pour celui-là. Elle ne comprend pas très bien l'interpénétration des grâces, de l'unique grâce qui porte tout et qui subvient à tout, dont on ne peut pas énumérer tous les détails. Mais elle, elle prend au sérieux toutes les personnes qui la rencontrent, pas seulement son fils. Cependant parce qu'elle n'a pas de vraie direction, elle donne à la prière la préséance sur l'amour actif : elle croit que c'est par sa prière qu'elle peut donner le plus. Et pour elle, ce n'est pas facile du tout de tant prier. Cela lui coûte beaucoup.

 

7. Ambroise (333-397)

     Adrienne le voit d'abord quand il est adolescent. Il a de grandes difficultés dans la foi. Il s'occupe beaucoup de la foi, de chacun des dogmes, de leur ordre et de leurs relations réciproques, mais humainement il n'y arrive jamais. Il ressemble à un élève qui dit en classe qu'il a tout compris et pour qui, dès qu'il est seul, tout devient étranger et inassimilable. Il n'est pas en mesure de prier à ce sujet. Ce qu'il comprend tant soit peu ne va pas jusqu'à s'unifier dans la prière. Ensuite il a l'habitude de dire un Notre Père, peut-être aussi plusieurs; mais cela se fait sans aucune intériorité. On ne peut pas dire que c'est une sécheresse imposée, c'est plutôt une impossibilité de comprendre, une impossibilité de laisser pénétrer en soi. Comme si sa théologie était une pure étude et qu'à côté de cela sa prière était quelque chose de tout autre. Chaque fois qu'il essaie d'établir une unité, il n'y arrive pas. Il n'est pas en mesure non plus de demander à Dieu de le faire parce qu'il a trop le sentiment qu'il doit le faire lui-même.

     Plus tard vient une crise; pas longtemps avant la conversion d'Augustin, semble-t-il. C'est un temps de réussite, de conversions. Mais cette activité ne s'intègre pas non plus avec le reste : une partie de son âme prie, une autre lit et étudie, une troisième parle et convainc avec succès. Lui-même sait bien que le tout devrait former une unité. Ce n'est plus la séparation douloureuse comme au temps de sa jeunesse, c'est devenu une sorte d'accoutumance. Ce n'est que le succès qui fait éclater la crise. C'est dans le succès qu'il comprend qu'il devrait accompagner de sa prière les personnes qu'il attire par ses paroles et par ses écrits. La crise est provoquée par le fait que tout d'un coup l'étude et la prière semblent comme dévalorisées, qu'il n'y a plus là que le succès, sans conteste et pourtant, de manière incompréhensible, d'une manière insensée sans le reste. Un bref espace de temps, quelques jours peut-être, une nuit peut-être, vient sur lui la grande tentation : l'orgueil. Mais il ne lui cède pas. Auparavant le succès lui avait paru comme ridicule. Puis tout d'un coup apparaît la possibilité de pouvoir disposer lui-même de ce succès. Mais au même moment, il se détourne. Pas comme ça! Et il renonce au succès et il prie Dieu, pour la première fois depuis longtemps, de lui faire le don de la prière. Une prière pour lui-même, pour obtenir l'adoration pure, anonyme. Il a fait abnégation de lui-même et Dieu exauce sa prière : il lui accorde ce qu'il lui a demandé. Et justement cette prière anonyme à laquelle il avait pensé dans sa demande. Ce ne sera jamais une prière très riche, mais une prière humble et pure. Dans la prière, il oubliera tout à fait que c'est lui qui prie. Par moments, l’Église joue chez lui un rôle très secondaire, presque celui d'un mal nécessaire. Il n'en a pas encore une vue d'ensemble. Puis tout d'un coup il la voit dans le besoin, il s'échauffe, il voudrait l'aider. Il la voit comme mal définie, sans contours clairs et sans structure précise, comme quelque chose à quoi il devrait collaborer. Pour lui, l’Église est ceci et cela et puis encore quelque chose d'autre, et toutes ces facettes semblent se développer dans tous les sens, il n'en ressort aucune unité. Mais il voudrait justement faire advenir cette unité de l’Église. Une unité qui embrasse tout. C'est par là que se comprend sa position vis-à-vis des souverains de ce monde. Il y a beaucoup de passages de la Bible qu'il interprète de telle sorte qu'il y trouve que la puissance séculière aussi devrait être intégrée dans le royaume de Dieu. Quand le Christ dit : "Mon royaume n'est pas de ce monde", Ambroise voit là une résignation, l'expression d'un fait non d'une nécessité. Si l'Empereur apportait volontairement son empire, celui-ci enrichirait le royaume du Seigneur, sa parfaite souveraineté sur le monde s'exprimerait mieux dès maintenant.

     Dans sa jeunesse, il est sévère avec lui-même, non pas en fin de compte à cause de l'agitation entre prière et recherche. Au temps de ses premiers succès, il fait passer sa sévérité dans sa prédication. Ce n'est qu'après sa "conversion" qu'il devient beaucoup plus sévère vis-à-vis de lui-même et que sa sévérité vis-à-vis des autres laisse percer plus d'amour qu'autrefois.

     Prière. Il commence toujours par le Notre Père. Après, il y a souvent un long moment avant qu'il entre vraiment dans la prière. Entre-temps, il fait souvent des exercices de pénitence; mais ceux-ci sont comme indépendants, ils ne font pas partie de la prière à proprement parler. Ou bien il réfléchit et il décide de la manière dont il jeûnera plus tard. La suite, Adrienne l'entend en latin, elle doit la traduire en esprit : Dieu, permets que tout ce que font les nôtres se fasse toujours plus en ton nom et fais que tout se passe dans l'unité que tu décides. Tu vois qu'il est toujours difficile pour moi d'accomplir mes actions en ton nom. Je projette toujours de mettre à ta disposition ma tâche quotidienne, mon service, de telle sorte qu'à aucun moment je ne t'oublie et que tu sois constamment présent à mon âme. Mais il me semble toujours, quand j'accomplis quelque chose dans une intention qui est liée à toi, d'oublier quand même tout à fait, quand je passe à l'acte, que je le fais pour toi. Comme si je restais collé à mes paroles et à mes actes et que je ne retrouvais qu'après coup l'intention originelle de te servir si bien qu'à présent ce qui s'est passé entre temps me semble étranger. Père, ce sentiment que cela m'est étranger n'est pas bon pour moi. Il me livre trop à moi-même et moins je pense à toi pendant que j'accomplis ta mission, plus je pense à moi. Ce n'est pas que la mission m'accaparerait totalement pour un moment et que, pour cette raison, je t'oublierais. Mais c'est que vraiment je me regarde moi-même, je m'écoute moi-même... Père, je t'en prie, éloigne cela de moi; cela pourrait devenir aussi un scandale pour mes auditeurs s'ils remarquaient un jour que je ne vis pas comme mes paroles leur prescrivent de vivre. Je ne cesse de leur prêcher qu'ils doivent agir comme si tu étais toujours présent; et tu l'es certes en vérité. Et moi-même, j'oublie ta présence!... Père, je voudrais te recommander chaque jour à nouveau mon ministère, mon travail, tout, oui, tout remettre entre tes mains afin que tu préfères tout me prendre plutôt que de me laisser devenir un grand pécheur. Père, reçois cette prière imparfaite! Écoute-la, je voudrais l'avoir dite dans l'Esprit de ton Fils. Tu sais que je l'aime, que j'aime ton Esprit et que, par ton Fils, j'apprends également à t'aimer, toi aussi, toujours davantage. Accorde-moi aussi que quelque chose de cet amour soit contenu dans la prière que ton Fils nous a apprise et, bien que je sois un tel pécheur, laisse-moi prier avec lui : Notre Père... Amen.

 

8. Augustin (354-430)

     Adrienne le voit d'abord au temps de sa première ferveur, lors de sa conversion. Toute son âme est touchée par la nouveauté. Il se tient tout disponible, il veut ce que Dieu veut. C'est la vraie ferveur du converti qui le saisit au plus intime. Et le tout dans une grande humilité : il ne peut simplement pas concevoir qu'il croit vraiment! Que la grâce est si grande! Il ne cesse d'aller voir sa foi et il la considère comme une mère qui s'approche du berceau de son enfant, remplie d'admiration, d'étonnement, de gratitude, ne pouvant comprendre qu'une telle chose soit possible. Il ressent le caractère extraordinaire de la foi avec une force inouïe, il regarde les autres croyants et il voit que c'est la même foi. Et très vite il commence à souffrir de ce que les autres n'éprouvent pas et n'expérimentent pas tout cela comme lui, ne sont pas aussi touchés que lui, ne connaissent pas la même force intérieure que lui, ni le même don d'eux-mêmes.

     Prière des premiers temps. Père, quand je me tiens devant toi et qu'il m'est permis de te donner le nom de Père, à chaque fois je ne peux me défendre du sentiment que c'est à peine possible que tu m'aies réellement fait le don de toute cette plénitude de foi qui m'accompagne jour et nuit et me fait voir dans une lumière nouvelle tout ce que je rencontre. Souvent il me semble qu'il m'est à peine permis de regarder les vérités de ta foi, elles sont tellement grandes et elles me sont encore si étrangères du fait de leur grandeur - bien qu'elles me comblent et dépassent tout ce que je pouvais attendre - que je crains toujours qu'elles pourraient crever devant moi comme des bulles de savon, qu'elles pourraient être entendues autrement que je le pense et surtout qu'elles ne m'étaient pas réellement destinées. Et puis je sais pourtant à chaque fois que c'est vraiment un cadeau de toi que tu m'aies vraiment donné la plénitude de la foi et que celle-ci, d'année en année, ne cesse de se compléter avec une connaissance qui s'accroît. Durant tant d'années je n'ai rien su de toi et si longtemps je me suis tenu devant toi comme un ennemi! Et maintenant tu as oublié tout cela et tu as fait de moi un croyant que chaque jour tu affermis à nouveau! Père, je voudrais te remercier, mais non sans te demander en même temps : fais que cette connaissance soit communiquée par moi à tous ceux auxquels tu penses. Accorde-moi de ne pas réduire ta Parole et de ne pas ternir tes vérités. Permets-moi de les transmettre réellement comme je les reçois. Permets aussi que je persévère dans l'attitude de celui qui adore et en même temps attend et, s'il te plaît de répandre la foi par moi, rends cette foi vivante, fais aussi que l'expérience que j'ai vécue dans ma conversion soit le lot de beaucoup et fais que je ne réduise pas, que je n'oublie pas, la force avec laquelle tu m'as fait le don de ta foi. Fais que j'aie toujours davantage part à la vie de ton Fils et permets que ce soit vraiment ton Esprit qui parle par moi. Amen.

     Puis quand il commence à agir et à se dépenser, sa foi intime perd un peu d'intensité. Ses prières ont une prolixité incroyable, mais elles n'ont plus tout à fait la force de la réponse intérieure d'autrefois. Il ressemble à un orateur célèbre qui doit constamment donner la même conférence et qui peu à peu se dégoûte de lui-même. Augustin en arrive ainsi à un certain dégoût de son propre discours, qui est si fréquent; il ne cesse de vivre de sa première impulsion sans en garder totalement la fraîcheur par une contemplation suffisante. Ses premières prières étaient certes plus maladroites, mais elles étaient plus appropriées que ses dernières, elles étaient peut-être plus abstraites mais en même temps plus intenses : il avait besoin de toute sa force pour assimiler ce qui était nouveau et qui était provisoirement encore abstrait. Il était comme le penseur qui cherche à maîtriser un nouveau concept : encore frappé profondément par son contenu immense, il ne possédait pas encore les moyens de développer logiquement ce contenu. Plus tard, quand il en est davantage capable, il n'en est plus autant touché intérieurement.

     Vis-à-vis de sa mère, il est plein de gratitude et d'affection. C'est par elle qu'il acquiert de nouvelles relations avec les femmes. Sans doute s'adresse-t-il volontiers aux hommes d'abord, mais il comprend maintenant le véritable amour de la femme. Ses relations avec le prochain dans la vie quotidienne sont plutôt fluctuantes. Il essaie sans doute d'aimer les autres, il les aime aussi vaille que vaille, mais souvent ce n'est qu'avec peine et à contrecœur.

     Au début, il doit faire un effort sur lui-même pour parler, plus tard plus du tout. Au début, il est si bouleversé par la grâce qu'il lui est difficile de communiquer, que le travail lui est pénible; plus tard c'est beaucoup plus facile. Il peut écrire ou dicter un nombre incroyable de choses sans s'interrompre, sans se fatiguer. Dans l'étude, il reste appliqué; par l'étude, il a contact avec beaucoup de personnages importants. Son ardeur ne diminue pas, mais sans doute un peu sa chaleur intérieure. Il se sent fort poussé à écrire ses professions de foi. Cela aussi lui coûte beaucoup au début et cela ne devient possible que par beaucoup de prière et en faisant un effort sur lui-même. Mais plus le travail avance, plus il lui devient facile et indifférent. Finalement, il ne s'y intéresse plus guère.

     A la fin de sa carrière, il est beaucoup plus cultivé, beaucoup plus habile qu'au début. Il sait maintenant comment on doit faire. Surtout aussi il connaît mieux l'Eglise. Mais personnellement il est comme épuisé. Au début, il y avait une puissance énorme, une impatience, qui devait faire éruption. Par la suite, c'est comme un écoulement, c'est comme s'il se vidait.

     Prière vers la fin de sa vie. Je me présente devant toi, Père, comme quelqu'un de fatigué et je te demande de te faire entendre en toutes mes préoccupations de telle sorte que je comprenne ce que tu veux de moi et comment je peux le réaliser. Et que je comprenne aussi que toute la force provient de toi, m'est constamment transmise par toi, est toujours à toi, bien qu'elle demeure en moi. Tu vois ce que je fais et tu vois aussi combien tout me devient pénible. Je voudrais toujours pouvoir encore mesurer au succès que tu es content et que je fais réellement ce qui est tien. Et le succès est douteux. Mes prédications et mes assemblées sont plus fréquentées que jamais, et pourtant il me semble souvent que mes paroles ne peuvent plus pénétrer, qu'elles ne sont plus vivantes, qu'elles sont mortes à l'instant où elles sont entendues. Et je vois moi-même que je suis chargé de concepts et que ce qui est vivant et qui constituait ma foi en ses débuts s'est évanoui lentement au fil des années et a été remplacé par des concepts, des connaissances, des définitions. Et je ne connais pas le chemin pour revenir en arrière; mais toi, Père, tu le connais, non parce que ton Fils aurait rebroussé chemin - car il ne s'est jamais éloigné -, mais parce qu'il est toujours resté comme quelqu'un qui ne reçoit que de toi toute sa foi et toute sa force et n'y ajoute de lui-même rien qui pourrait altérer quoi que ce soit. Père, je t'en prie, fais que ma parole redevienne vivante. Fais qu'elle atteigne ceux qui te cherchent, fais qu'elle éveille la foi et fais-la aussi avoir comme effet que je sois moi-même à nouveau humilié. Car tu sais : fatigué et découragé, je ne suffis plus à la tâche. Et pourtant je voudrais y suffire, je voudrais être l'un de ceux qui te restent fidèles et je sais que fidélité ne veut pas dire être chaque jour le même, mais chaque jour être nouveau en toi. Fais-moi le don de cette nouveauté de ta foi, fais m'en le don au nom de ton Fils qui voudrait voir en nous, son Eglise, la preuve chaque jour nouvelle de sa mission reçue de toi. Je te le demande pour l'amour de son nom, je te le demande pour l'amour de tes saints et je te le demande aussi pour l'amour de ceux que tu m'as confiés : donne-le moi! Amen.

 

9. Tertullien (160-220)

     Il aime Dieu, mais d'une manière particulière. Il voudrait faire abstraction de lui et il ne le peut pas. C'est pour lui comme si, vis-à-vis de Dieu, il devait en quelque sorte se tenir au premier rang. Quand il a dans la prière le sentiment de pouvoir rencontrer Dieu ou d'être reçu par lui, il laisse pour ainsi dire à sa place quelque chose de lui-même qui opère avec lui la rencontre suivante avec Dieu, une sorte de mariage... Mais les premiers pas de sa prière sont toujours une recherche volontaire, forcée, comme s'il manquait à sa foi la consistance nécessaire. Pour s'approcher de Dieu, il compte toujours sur la prière particulière, non sur un état constant de proximité. Il connaît des instants où Dieu lui est totalement étranger. Et pourtant Dieu est le fond de sa vie, de ses études, de ses pensées et de ses écrits.

     (Et l’Église?) Ses relations à l’Église passent par les mêmes oscillations que ses relations avec Dieu. Quand il la présente à Dieu, comme individu, péniblement, en souffrant, de manière forcée, en se faisant violence, et en même temps comme en se heurtant aux obstacles qui font barrière, il se présente aussi en même temps à l’Église; car à maints égards, l’Église et Dieu forment une unité, là où l’Église justement est mariée avec Dieu, où Dieu est si occupé par son Église qu'on ne peut plus séparer les deux, que si on veut avoir l'un on doit aussi prendre l'autre. Et puis il sombre à nouveau parce que quelque part il s'est rencontré lui-même une fois encore, il se donne à nouveau de l'importance, il se cherche à nouveau lui-même. (Adrienne soupire fort). Puis l’Église lui est étrangère, il ne voit plus que ses fautes, ses insuffisances, et c'est pour lui comme si une prostituée s'était faufilée à la place de l'épouse légitime dans les appartements du Seigneur. Et alors il hait l’Église, et le Christ aussi lui devient étranger parce qu'il permet des choses de ce genre. Et alors il se débarrasse à nouveau de tout et il cherche à commencer à neuf, à voir tout à neuf.

     (Et les hommes?) Vis-à-vis des hommes, il est plus intéressé qu'aimant. Il les analyse constamment, il les place dans ses plans comme les pièces d'un jeu d'échecs. Il veut les avoir parfaits, dans un service parfait et une obéissance parfaite à Dieu. Il y a des moments où il est le guide entraînant et où il présente en lui-même une sorte d'obéissance parfaite. Il doit ensuite se retirer d'une certaine manière pour ne pas révéler qu'il ne peut garder cette conduite. Et parce qu'il ne peut jamais se libérer d'un reste d'orgueil et d'amour-propre, cela ne dure justement que des moments. Il retombe en lui-même.

     (Après avoir repris conscience, Adrienne est très fatiguée, elle se sent comme spirituellement violentée et elle a de forts maux de tête. Elle dit : C'est comme si on devait mettre des souliers trop étroits, on n'entre presque pas dedans...)

 

10. Judas Iscariote

     Attitude intérieure. Il est choisi par Jésus et il se laisse appeler. Et Jésus sait à qui il a à faire. Et cependant il veut agir en homme vis-à-vis de Judas, malgré sa connaissance divine - c'est une partie de la croix qu'il porte d'avance. Il sait que Judas le trahira. Mais il n'utilise pas ce savoir. Il le met de côté. Il se comporte vis-à-vis de Judas comme quelqu'un qui ne sait pas. Il l'appelle parce que Judas est sur la voie de la vocation, parce que, du point de vue de Dieu, Judas est l'un de ceux qui peuvent être appelés. L'un de ceux qui ont en eux certaines conditions pour accueillir la vocation et la réaliser. Dès l'appel, le Seigneur voile la prescience qu'il a de Judas. Et ainsi les deux se situent l'un en face de l'autre comme supérieur et subordonné, et l'appel de celui-ci se décide et s'accomplit selon des considérations et des perspectives humaines. Le Seigneur ne veut pas en savoir plus qu'un supérieur qui ne dispose pas de connaissances extraordinaires. Sur ce point, la relation de Jésus avec ses possibilités surnaturelles de connaissance est particulièrement nette. Il dispose librement de ce qu'il veut savoir et de ce qu'il ne veut pas savoir. Il ne veut pas non plus enlever aux futurs supérieurs ecclésiastiques la possibilité d'une erreur non coupable. On est sincèrement convaincu que quelque chose va marcher et, par la suite, ça n'a pourtant pas été. Le Seigneur a voulu ressentir cette expérience ecclésiale dans son propre corps.

     L'attitude Judas est celle d'une opposition croissante au Seigneur. Et ça le rend mal à l'aise. Mais c'est Jésus surtout qui ressent un malaise vis-à-vis de Judas. Il laisse ce malaise se passer exactement dans l'espace de sa nature humaine. Il ne le laisse ni augmenter ni diminuer par sa science divine, il ne hait pas Judas comme traître, mais il ne peut pas non plus mettre simplement son malaise de côté et l'ignorer jusqu'au temps de la Passion... Il le laisse exister et se développer selon les lois de la psychologie humaine. Judas a en quelque sorte part à ce malaise sous la forme d'une rancune grandissante. Il voit toujours plus que ça ne va pas. Pourquoi le Seigneur n'intervient-il pas alors qu'il voit que ça ne va pas? Et comme il n'intervient pas, il n'est peut-être pas du tout le Messie. Mais Jésus ne fait pas d'exception pour Judas. Il lui donne, comme aux autres, la leçon entière du christianisme; pas plus et pas moins. Judas ne reçoit pas de "leçons particulières". Jésus n'est pas en mesure de faire des efforts particuliers pour le convertir, car ils auraient pour fondement ses connaissances divines, surnaturelles, non ses connaissances humaines. Mais il ne peut employer ses connaissances divines contre ses connaissances humaines; il ne pourrait justifier une intervention extraordinaire que par ses connaissances globales et donc aussi par ses connaissances humaines. Il lui arrive d'utiliser ses connaissances supérieures, par exemple quand il prédit à Pierre son reniement. Mais ce qu'il fait pour Pierre, il ne le fait pas pour Judas. Il ne lui prédit rien, il ne l'avertit pas. Vis-à-vis de Pierre, il vit sa divinité et son humanité dans l'unité. Il se sert ainsi de ses connaissances divines pour l'avertir. Vis-à-vis de Judas, il ne le fait pas par principe. Il ne tourne vers lui que ses connaissances humaines. Un peu comme s'il ne fallait pas pousser à l'extrême la faute de Judas, presque comme si Judas en avait bien assez à supporter comme ça sans que, par une grâce extraordinaire, on éveille en lui une foi extraordinaire qui ne ferait qu'aggraver sa trahison. En se taisant, le Seigneur épargne Judas. Certes un abîme s'ouvre ici pour nous : nous ne sommes pas capables de saisir la loi selon laquelle le Fils de Dieu dispose de ses connaissances divines, quand il s'en sert et quand il ne s'en sert pas.

     Intérieurement Judas se fait de plus en plus étranger et obstiné. Il joue pour ainsi dire avec son attitude intérieure : il se raccroche au fait que malgré tout le Seigneur l'a appelé, puis il se remet à penser que le tout est impossible; tout ce qu'il a saisi de l'enseignement du Seigneur lui sert à refuser encore plus nettement cet enseignement. Et cependant il est engagé. Il ressemble au religieux qui a prononcé ses vœux et qui ne peut plus revenir en arrière. En fin de compte il ne croit pas. Il fait seulement comme s'il hésitait entre foi et manque de foi. Il considère comment ce serait de croire... Mais le plus important est qu'il n'a pas d'espérance. Et donc pas d'amour, et donc pas de foi. Il n'espère pas que, par sa vocation, il pourrait devenir un autre homme, que Dieu pourrait l'enraciner en lui, qu'il pourrait accepter l'enseignement de Jésus. Il n'espère pas parce qu'il pense se connaître.

Il n'y a pas d'attitude de confession. Il ne croit pas au pardon parce que en fin de compte il ne croit pas au péché. Quand par exemple il ment, il sait très bien qu'il ne dit pas la vérité. Il le sait même avec une très grande évidence. Il serait même souhaitable que la plupart des chrétiens voient aussi clairement leurs péchés! Mais Judas ne les reconnaît pas comme des péchés, il les reconnaît comme des faits qui sont rangés quelque part dans son système de vie, dans le système de son autodéfense.

     La prière, il ne la connaît pas. Quand les autres prient, il blasphème intérieurement. A l'instant où il trahit le Seigneur, jaillit en lui, l'espace d'un éclair, quelque chose comme la possibilité d'une espérance. C'est la première fois qu'il pense qu'il était peut-être quand même réellement le Seigneur. Du désespoir est né quelque chose comme de l'espérance : "Si c'est le Seigneur, alors il appartient à Dieu, et alors la vérité est en lui et pas en moi". Ici il y aurait de l'espérance, car ici il serait libéré de son moi, il reconnaîtrait que Dieu a raison. On ne peut pas dire que Judas n'a pas connu cette "espérance". Bien qu'il aille se pendre. La situation est de toute façon trop monstrueuse, trop brutale pour qu'il y trouve une solution pour lui. Mais il voit peut-être une solution pour le Seigneur. Parce que sa trahison ne peut pas éliminer le Seigneur s'il est Dieu. Et même c'est peut-être pour cela qu'il est devenu son Seigneur..., comme les mauvais vignerons le disent: "C'est le Fils, c'est pourquoi nous voulons le tuer..." Et l'espérance pour Jésus, pour la possibilité qu'il pourrait l'être réellement, est quelque part en Judas si toute-puissante qu'elle ne laisse en quelque sorte plus aucun espace à une espérance pour lui-même... Le "repentir" qui le pousse à rendre l'argent dans le temple est un fruit de cette espérance; il ne pourrait pas manifester ce repentir s'il n'avait pas cette espérance. Et quand il se pend, c'est parce qu'il ne peut plus vivre étant donné qu'il a trahi le Seigneur! Si l'espérance - une espérance - s'était fait jour avant la trahison, elle aurait été là aussi pour lui. Il est comme un Abraham qui a réellement tué Isaac et qui remarque après seulement que l'ange était là pour le retenir... Et ainsi Judas fait périr son individualité totalement négatrice, son acte lui paraît si digne d'extermination qu'il s'extermine lui-même. Il ne connaît pas d'autre voie pour que ce qui a été fait n'ait pas été fait.

 

11. Marie-Madeleine

     Attitude intérieure. Elle a péché; le Seigneur l'a relevée; mais au fond il a pris son péché en lui. De manière croissante : plus elle est libérée, plus il porte, et elle en est aussi consciente. Elle croît pour ainsi dire dans le Seigneur parce qu'il a assumé tout ce qu'elle était auparavant et qu'il lui donne tout ce qu'elle sera à l'avenir. Il se forme ainsi en elle une étrange humilité : elle ne peut plus rencontrer le Seigneur sans rencontrer en même temps son propre péché en lui, et son propre péché en lui est immergé dans la faute de tous. Le Seigneur est maintenant pour elle celui qui porte sa faute en portant en même temps les péchés du monde. Elle s'est confessée une fois, elle s'est repentie une fois. Mais il demeure en elle une confession fondamentale : ce qui lui est propre s'étend dans l'amour à l'affaire de tous. Elle ne pourra plus jamais rencontrer le Seigneur sans prier pour tous les pécheurs. Sans qu'il lui soit rappelé que c'est maintenant à son tour de pardonner aux autres. Car il lui a montré comment on fait pour porter les péchés des autres.

     Et comme tout le monde sait ce que le Seigneur a fait en elle, elle devient une sorte d'apôtre. Elle est une parabole vivante, un mémorial. Elle doit maintenant mener réellement la vie que le Seigneur exige d'elle et qu'il a rendue possible en elle par son pardon. La surabondance de la grâce doit être lisible en elle. Et elle le devient aussi parce que, à aucun moment, elle ne s'attribue quelque chose à elle-même : elle veut seulement montrer ce que lui est, ce que lui peut faire. Son attitude intérieure résulte du fait que la question ne lui a pas été posée de savoir si elle voulait suivre le Seigneur. Dès l'instant où elle est libérée de son péché, il n'y a plus de problème : elle doit maintenant le suivre. Ce qui est arrivé est tellement un miracle qu'aucun appel n'est plus nécessaire. L'appel est inclus dans ce que le Seigneur a fait. Tous ceux en qui s'est opéré un miracle ont reçu cette sorte d'appel.

     Attitude de confession. Marie-Madeleine ne cesse d'être confessée. Sans doute le Seigneur a-t-il posé un acte unique. Mais dès lors elle se tient comme disponible pour que, par elle, la confession continue, pour que les autres voient en elle l'absolution du Seigneur et soient ainsi incités à se repentir et à se confesser. Afin que le Seigneur puisse tous les accueillir et les sauver. Elle devient un objet de démonstration. Mais le mystère de la démonstration se trouve totalement dans le Seigneur, non en elle. Cela la distingue fondamentalement de tous les "convertis" dans les sectes. Son œuvre à elle vis-à-vis du Seigneur se limite à ne pas se dérober.

     Sa prière fait partie de sa mission. Par sa prière, elle cherche à gagner au Seigneur d'autres pécheurs et pécheresses. Et elle sait qu'aucune prière n'est jamais perdue. Elle est peut-être la première dans l’Église qui prie "à une intention particulière". Quand le Fils dit: "Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel", toutes les volontés du Père sont incluses dans cette prière. Quand Marie-Madeleine prie ainsi, elle le fait à l'intention des pécheurs qu'elle voudrait conduire à Dieu. Mais elle dit clairement : "Que ta volonté soit faite". Elle a très bien saisi l'essence de la prière chrétienne. La plupart de ceux qui, en ce temps-là, priaient à une intention précise pensaient à quelque chose de particulier, de concret, une guérison par exemple, un miracle. Chez Marie-Madeleine, l'intention est spirituelle, elle présume déjà le miracle.

 

12. Benoît (vers 480 - 543)

     Je le vois dans une cellule. Il travaille tout en priant. Il a de la peine à prier et à travailler tout à la fois. Il a beaucoup de mal à persévérer, il a beaucoup de mal à rester là avec sa volonté. Il y a quelque chose qui l'inquiète, mais il ne sait pas ce que c'est et, au fond, il ne veut pas le savoir. Il a un livre devant lui; il contient des versets de la Bible toujours accompagnés de textes des Pères; et chaque fois qu'il arrive à la fin d'un chapitre, son trouble augmente. Puis il continue. Tout à coup il ne peut plus. Il ne lui est plus possible de continuer à prier. Jusqu'à présent il a lu les textes comme un "travail" et, entre deux textes, il a toujours inséré de la "prière". Il l'a fait avec une sorte de simplicité. Maintenant il comprend tout d'un coup d'où vient son trouble. Il y a en lui un point où il refuse. De l'avoir reconnu lui fait très mal. Mais rien ne l'oblige à oser essayer de faire toute la lumière. Il constate simplement avec douleur : il y a quelque chose en moi qui refuse encore. Jour après jour, sa difficulté à prier s'accroît. Le matin, il est toujours dispos, il pense que ça ira. Mais ça va chaque jour un peu moins bien. Finalement la chose est claire pour lui : ça ne peut plus continuer comme ça. Il faut foncer pour arriver à la pleine lumière. C'est Dieu qui le lui suggère. Et en se préparant à saisir ce que Dieu veut, il comprend que Dieu veut quelque chose de nouveau, un nouvel Ordre... Et maintenant il comprend après coup ce qui le troublait quand il lisait les vies des Pères et des moines : il y avait toujours là comme une place vide qui aurait dû être occupée et il pressentait qu'une tâche lui était réservée à lui-même. Maintenant il comprend qu'il doit écrire une Règle et il dit oui à Dieu bien qu'il ne voie rien. D'autres fondateurs partent d'un plan. Ils voient exactement ce qu'ils veulent faire. Lui, il ne le voit pas du tout. Et il se charge ainsi d'une tâche extrêmement pénible. Il recommence ses lectures en cherchant les passages où pourrait se faire jour une exigence. Et à partir de là, lentement, il commence à ébaucher sa Règle. Maintenant il peut à nouveau prier.

     Il est très obéissant. Mais il est souvent fatigué, souvent hésitant. Quand il voit les autres, il pense volontiers : ils en seraient beaucoup plus capables que moi. Mais comme il a dit oui et qu'il s'est engagé dans sa nouvelle obéissance, il n'a plus d'empêchements intérieurs. Pas beaucoup d'empêchements extérieurs non plus. Même si beaucoup de choses se mettent en travers de sa route, l’Église ne s'oppose pas à son œuvre. Elle laisse faire. A l'époque où il commence sérieusement à s'y mettre, il est déjà âgé, il est déjà comme transfiguré. Qu'il n'ait pas dit oui plus tôt n'était pas une faute; il ne comprenait pas.

     Vis-à-vis du prochain, il est enclin à vouloir le gagner trop vite à l'absolu. Si les gens lui tournent le dos, c'est souvent alors pour des motifs très compréhensibles. Il leur a promis superficiellement plus qu'il ne pouvait tenir. Il vit trop intensément à un autre niveau pour pouvoir partager entièrement les besoins des autres. Mais il aime les hommes comme il aime Dieu. Dans son amour de Dieu, il possède une grande régularité. Dans la prière, il connaît des moments de certitude surnaturelle inébranlable. Le fait que Dieu l'ait chargé d'une mission est pour lui presque plus important que le comment. Il n'a que très peu de visions. Il fait beaucoup d'exercices de pénitence; il a vraisemblablement commencé très tôt à mortifier son corps et ses convoitises. Il lutte surtout aussi contre le sommeil, il se force à se lever, etc., ce qui est pour lui une grande pénitence.

     Prière des premiers temps. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Seigneur, jusqu'à présent j'ai eu tellement de mal à comprendre que tu attends de moi quelque chose de nouveau. Et je me sens tout à fait incapable d'en venir à bout. Et cependant, tout en disant cela, je sais que tu veux que je le fasse. Et que, si c'est ta volonté, je n'ai pas le droit de m'en tirer avec des échappatoires. Je sais que je dois continuer. Je sais aussi que tout ce qui ne cessait de me frapper dans les livres ces dernières années, ce n'était pas pour rien. Je découvrais beaucoup à redire dans ce que je lisais et je savais exactement que cela devait être autrement. En ton nom, avec ton aide, je dois donc faire quelque chose de nouveau dans l'Ordre à venir. Seigneur, je dois te prier : change-moi! Change-moi de fond en comble! Rends-moi tel que je puisse réellement te servir! Tu connais bien toutes mes résistances intérieures. Tu connais mon inconstance, mon manque de confiance : je ne cesse de me mettre en route et je pense que je ne pourrai pas aller plus loin. Et si je dois faire quelque chose de nouveau en ton nom, cela doit quand même porter la marque de ta constance. Cela doit t'appartenir. Mais si c'est moi qui dois le faire, il y a grand danger que dès le début cela trahisse partout mon manque de confiance et que cela ne porte pas clairement ta marque. Seigneur, change-moi! Seigneur, renouvelle-moi en toi! Fais de moi l'instrument dont tu as besoin! Et parce que je suis sûr que tu veux te servir de moi et qu'aucun doute n'est possible, je t'en supplie : quoi qu'il m'en coûte et même si c'est très dur, fais de moi à tout prix celui dont tu as besoin, que la nouvelle Règle soit ta Règle, et dispose de toutes mes forces, de tout mon esprit, de tout mon corps, de tout ce que j'ai, de tout ce dont tu pourrais avoir besoin en moi. Bénis tout ce qui doit arriver en ton nom, je t'en prie au nom du Père, au nom de l'Esprit et en ton propre nom. Amen.

     2e prière, vers la fin de sa vie. Père, l’œuvre que ton Esprit m'avait inspiré d'entreprendre est commencée. Tu vois les difficultés que je rencontre bien que je me donne du mal. Et je sais que cela dépend beaucoup de moi : je n'ai pas assez d'amour, et mes éternelles hésitations et mon désir éternel de mieux faire sont toujours plus difficiles à supporter par ceux qui me sont confiés. Leur confiance vacille parce qu'ils voient combien moi-même je possède si peu de confiance et de foi. Et pourtant, depuis que j'ai reçu ta mission, je n'a pas douté un seul instant de son authenticité. Parce que tu le veux, je veux continuer ce qui a été commencé. Et parce que tu le veux, je veux devenir l'instrument qu'il faut pour cette œuvre qui a été commencée. Il m'est difficile d'établir moi-même la mesure de prière et la mesure de pénitence que j'ai à t'offrir pour la nouvelle œuvre. Je ne vois pas très bien non plus ce que je dois encore apprendre dans tes livres, dans ton enseignement, pour fixer vraiment selon ta volonté la Règle et la vie des futurs disciples. En moi vit l'incertitude; et cependant, je pourrais aussi bien dire : en moi vit la certitude que j'ai foi en toi. Père, aie pitié de moi! Père, aide-moi! Non seulement moi, mais aussi chacun de ceux qui vont venir plus tard. Conforme leur vie et la mienne à la vie selon la nouvelle Règle comme tu l'attends de nous et comme tu en as besoin pour apporter à ton Église une nouvelle vitalité. Je t'en prie, Seigneur, que ta Mère aussi nous aide, qu'elle soit avec nous. Permets-lui d'agir de telle sorte que, par l'unité qu'elle a avec toi et par l'unité que tu connais avec le Père et l'Esprit Saint, nous fassions l'unité pour ce que nous commençons, une unité dans laquelle ne soient visibles que la foi que tu nous donnes et la volonté qui nous anime de faire ta volonté. Amen.

 

13. Scolastique (vers 480 - 542)

     La femme sensée par excellence, avec beaucoup de talents, vraiment bonne. Elle est très pure, la parfaite pureté de l'enfant. Elle pourrait se trouver dans les situations les plus impossibles sans subir aucun dommage. Elle fait confiance simplement. Bien qu'elle soit très éveillée, elle a été absolument préservée dans sa vie. Quand elle doit ensuite donner la nouvelle Règle dans son monastère, cette Règle est pour elle l'occasion d'une transformation. Mais partout elle laisse agir la saine raison selon que celle-ci, dans la prière, lui semble utilisable. Elle prie beaucoup. Tout enfant déjà et avant d'entrer au monastère. Son entrée fut pour elle la suite naturelle de sa prière. Elle ignore ce qui ressemble à un combat pour sa vocation. Elle vit dans une sorte d'obéissance priante qui la conduit sans cesse et à laquelle elle se fie comme un enfant.

     En Benoît elle voit deux choses : d'abord celui qui a donné forme à sa Règle à elle et qui est pour elle et son monastère l'autorité. Mais aussi celui qu'elle a à aider; d'où des relations de grande réciprocité. De même qu'il est beaucoup pour elle, elle doit être aussi beaucoup pour lui. Elle distingue très bien les deux choses. Elle prie beaucoup pour lui; elle est le type de la moniale priante. Elle sait aussi que la prière dans un monastère est autre chose que la prière hors du monastère : ici, toutes les sœurs prient aussi. Elle a une haute idée de la vocation de Benoît et, dans la prière, elle en obtient une telle certitude qu'elle ne doute jamais de sa mission. Quand un jour tout semble perdu et qu'il ne voit plus d'issue, elle est pour lui une consolatrice inébranlable. Elle sait que ça ira. Quand elle lui apporte l'encouragement dont il a besoin, elle ne le fait pas simplement au plan humain mais avec tout le poids de l’Église et de l'institution monastique. Elle lui apporte cette consolation comme le fruit de sa prière et avec toute sa féminité. Benoît, avec son Ordre, est comme abrité et caché dans sa maternité comme un enfant. Et elle doit être pour lui l'expression de la maternité parce que quelque chose de cette maternité doit passer dans sa Règle et dans ses relations avec ses frères. Il a souci des frères, mais à sa manière à lui, qui est très austère. Par sa féminité, elle doit ici le dilater, l'enrichir, le libérer, pour qu'il comprenne mieux les autres et aussi pour qu'il ait l'assurance que ses propres tentations érotiques sont tout à fait derrière lui. Il doit apprendre qu'il y a une féminité et une maternité qui ne sont pas touchées par l'érotisme. Si Benoît n'avait pas connu Scolastique, la femme lui serait beaucoup plus apparue comme l'incarnation de la puissance tentatrice. Et, dans sa prière, elle offre à Dieu pour lui ce que lui tout seul n'aurait pu offrir. A part cela, elle est toujours prête à tout accepter de Benoît. Elle est très obéissante; elle ne lui donne jamais tort même quand elle ne comprend pas tout de suite ce qu'il dit. Les relations de Benoît avec ses sœurs lui apprend quelque chose, comme lui-même apprend quelque chose de ses relations à elle avec les frères. Non seulement chacun enrichit l'autre, mais il enrichit aussi l’œuvre, le monastère de l'autre.

     1ère prière, dans les premiers temps. Seigneur, je t'en prie, donne-moi part à l'esprit de ta Mère dans sa jeunesse afin que je puisse être jeune avec mes sœurs. Tu vois combien elles sont toutes différentes les unes des autres et combien elles ont besoin d'être affermies dans leur vocation. Si elles sont affermies, la vie de chacune en devrait être allégée dans la mesure où toutes comprendraient que leur entrée au monastère et l'adoption d'une nouvelle Règle sont quelque chose de très simple et de bien défini, voulu de toi, que cela doit t'être utile, être utile également à ta Mère dans sa jeunesse qui eut le courage de t'accueillir et aussi de t'élever. Nous toutes, nous devrions être animées de cet esprit juvénile. Et nous croyons davantage encore : nous savons que ta Mère possédait cet esprit dont nous avons justement besoin maintenant. Nous en avons besoin pour ne pas reculer constamment devant les difficultés de la tâche, nous en avons besoin pour obéir, obéir à toi et à ce que tu nous prépares pour l'avenir. Pour l'amour de ta Mère, accorde-nous cet esprit que tu lui as donné; comme chacun de tes dons, il ne s'épuise pas dans un don unique, il se multiplie au contraire si bien que, si ta Mère a reçu de toi cet esprit, tu veux montrer par là que tu es assez riche pour nous le donner à nous aussi. C'est pourquoi je te le demande au nom de tout le monastère par amour pour toi et par amour pour ta Mère. Amen.

     2e prière, dans ses derniers temps. Voici l'heure pour nous, Seigneur, de nous présenter devant toi, Benoît et moi, pour que chacun de nous te montre à sa manière où nous en sommes, ce dont nous avons besoin, ce que nous avons à t'offrir. Comme toujours, j'ai à t'offrir mon obéissance, ma disponibilité à faire ta volonté, ma vie. Comme toujours aussi, j'ai à t'offrir l'obéissance de mon frère Benoît, sa disponibilité à faire ta volonté et toute sa vie. Ce dont nous avons besoin tous les deux, c'est de force pour insuffler ton Esprit à nos monastères. Nous avons besoin de force pour ne pas te perdre de vue dans les contrariétés de chaque jour. Nous avons besoin de force pour vivre dans la petite fidélité quotidienne sans oublier la grande fidélité de notre engagement. Nous avons besoin de force pour insérer davantage dans nos Règles ton Esprit et ta vie afin que la Règle soit ta Règle en toute vérité et que son observance soit un signe que nous t'obéissons réellement. Nous avons besoin de ton aide, nous avons besoin de ta grâce. Chacun de nous en a besoin pour lui-même et pour l'autre, pour son monastère et pour le monastère de l'autre. Seigneur, par ta grâce qui nous a accompagnés si visiblement jusqu'à présent, nous sentons que la vie s'affermit dans nos monastères, nous sentons que cette vie a part en tout à ta vie. Nous deux, qui sommes les guides de nos monastères, nous voyons les progrès qu'ils font dans l'ensemble, non pas des progrès extérieurs mais des progrès intérieurs : dans un affermissement de la force des vœux, de la disponibilité et de la simplicité, qui permet à toutes nos sœurs et à tous nos frères d'accepter comme des enfants de leur supérieur ce que tu veux lui donner à lui et, par lui, à tout le monastère. Je t'en prie, Seigneur, bénis tout ce que tu fais par nous, bénis nos monastères, bénis-les avant tout au coeur de l’Église et avec toute l’Église. Ils se veulent tout entiers au service de l’Église. Accorde-leur cette grâce pour qu'ils accomplissent ta volonté dans ce service et puissent vivre pour la plus grande gloire du Père, de l'Esprit et de toi-même. Amen.

 

14. Grégoire le Grand (540-604)

     Le temps qui précède son élection comme pape. Il ne veut pas croire vraiment qu'il sera élu et cependant il le sait. Il règne en son âme une effroyable confusion. Il a le sentiment que s'il est élu ce sera faux et que, s'il n'est pas élu, ce sera encore plus faux parce qu'il pourrait réellement aider l’Église. Il ne cesse de tout remettre à Dieu et il est convaincu que finalement Dieu fera le choix. Il prie.

     Prière lors de l'élection : Père, je sais que c'est ton Esprit qui décidera de l'élection. C'est ton Esprit qui désignera pour ton Fils dans son Église le successeur de saint Pierre. Tu vois, Père, le nombre de ceux qui sont pour moi, tu vois aussi ceux qui sont contre moi. Tu sais que j'ai peur de cette responsabilité; je voudrais te supplier : "Écarte de moi cette coupe", et en même temps te dire : "Père, que ta volonté soit faite, non la mienne". Si c'est ta volonté que je sois élu, je te demande d'approfondir dès maintenant mon intelligence, de te servir dès maintenant beaucoup mieux que par le passé, d'avoir dès maintenant tellement part à ton Esprit que j'accomplisse en tous points ta volonté, pas à pas, dans le temps qui précède l'élection comme aux jours de l'élection et que rien de ta volonté ne soit par moi empêché, déformé ou altéré de quelque manière que ce soit. Père, grande est ma demande car tu vois quel pécheur je suis. Tu me vois tomber continuellement dans les mêmes fautes, tu vois que je ne fais aucun progrès dans la persévérance, que je perds toujours si facilement courage. Et pourtant de celui qui est la tête de l’Église tu attends courage, persévérance et confiance. Comment les posséderai-je plus tard si je ne les ai pas maintenant? Et je suis incapable de me les procurer moi-même. Je t'en prie, Père, éclaire-moi, donne-moi de ton Esprit tout ce qui est nécessaire pour exercer ce ministère difficile, si réellement il devait m'être confié; donne-moi par ton Fils la grâce mystérieuse du ministère, dont personne n'a un si urgent besoin que celui qui doit s'asseoir sur le trône papal à la vue de toute la chrétienté. Père, sois avec tous ceux qui voteront, sois avec celui qui sera élu, et sois dans les prières de ton Église tout entière et de tous les croyants. Amen.

     Plus tard, devenu pape, en un temps très agité, il est entouré de tout un filet de grandes et de moyennes intrigues. Lui-même a une image de l’Église qui est devant lui. Il comprend l'unité du Christ et de l’Église, il comprend la croix et il comprend qu'il doit être pris dans ce mystère et cela se fait aussi. Mais alors s'interposent entre lui et cette Église les mille intrigues et obstacles, et ils embrouillent l'image. Et tous ensemble, les plus petits comme les plus grands, ils se fondent sous son regard en un tragique général ou, mieux encore, en une situation déplorable, sa situation : toutes les difficultés le réduisent, lui, à la même situation, elle lui apparaît peinte des mêmes couleurs. La compassion qu'il éprouve pour l’Église dans son ensemble, il l'éprouve aussi pour lui-même. Il cherche alors à saisir l’Église en ce qu'elle a de premier pour la guérir à partir de là. En tant que pape, il voudrait tenir en main les fils qui le relient à ces éléments premiers, par exemple à chaque communauté, à chaque pasteur.

     C'est à partir de là qu'il faut aussi comprendre sa relation à la mystique. Il serait pensable qu'à partir de la confession de quelqu'un un confesseur puisse voir où se trouve en lui le point de départ d'une expérience plus profonde de Dieu. Là par exemple où fait défaut un ensemble précis de péchés ou bien là où cet ensemble peut être amené à disparaître... De la même manière, Grégoire voit pour lui-même, à partir de sa propre confession, le point de départ possible pour la mystique, pour des dispositions mystiques possibles, et ce point, il le projette ensuite sur les autres. Il est au fond convaincu que chacun peut être un mystique si seulement il se défaisait de certains péchés. Il y a là comme un calcul : si je pouvais placer mes titres de telle et telle manière, je pourrais devenir millionnaire... Pour Grégoire, le tout résulte de l'opposition entre mystique et péché. Il pense moins à des montées par degrés dans la vie spirituelle qu'à une certaine imperméabilité du péché dans l'âme, empêchant qu'y transparaisse la lumière divine. Mais, par la purification de l'âme, cela peut toujours être plus réduit. Et il pense qu'un certain visage de l'âme tourné vers Dieu doit être totalement pur pour que la vue de Dieu soit claire. Et comme il est convaincu que ceci vaut pour l'individu, il est convaincu aussi que cela vaut pareillement pour l'Ordre donné, pour tout Ordre en général même et, par celui-ci, pour l’Église comme tout, l’Église comprise comme totalité de toutes les missions individuelles dirigées vers la vision de Dieu ou comme leur complément réciproque. C'est le but dernier de sa mission de pasteur. Et il commence par lui-même très sérieusement, il se prépare à la vision. Il cherche à se libérer de tout ce qui peut empêcher la vision. En ce domaine, il est magnifique : il élimine les impuretés. Il ne voit pas seulement en lui le péché là où il est, mais là aussi où il pourrait être. Chaque faute, chaque omission, chacune de ses plus petites négligences lui paraît d'autant plus grave qu'il détient le ministère papal. Ce qu'il dit à ce sujet n'est aucunement rhétorique, mais pure expérience vécue. Son zèle est sans limites : partout il voudrait purifier, créer des situations claires. Ses efforts et ses desseins sont d'une totale générosité. Il ressent chaque insuffisance de l’Église comme une tare personnelle. Il est entièrement pénétré de la responsabilité qui pèse sur lui. Il sait qu'il doit essayer d'être digne bien qu'il reste indigne.

     La mystique n'est pas pour lui seulement théorie; il a expérimenté beaucoup de choses. Mais parce qu'il est si convaincu de sa théorie, il ne dira jamais de lui-même : "J'ai vu", mais : "J'aurais vu si j'avais été plus pur". Il peut y avoir des passages imperceptibles entre les formes de la vision : de penser à Dieu à penser en Dieu, de se représenter comment est Dieu (et c'est Dieu qui donne là le sens et le contenu de la représentation) à une espèce de vision comme en rêve, jusqu'à finalement la claire évidence de la vision. Il existe des passages de ce genre, des degrés de ce genre et, quand Grégoire voit quelque chose, ce qui est clair pour lui c'est qu'il pourrait voir encore plus clairement, d'une manière encore plus évidente. C'est pourquoi ce qui lui arrive, il ne le qualifie pas de vision proprement dite. C'est pourquoi il n'est jamais tout à fait sûr non plus en lui-même qu'il voit vraiment ou non. Cela le préoccupe beaucoup, mais il n'arrive jamais à en avoir tout à fait le coeur net. Souvent aussi c'est comme s'il était sûr d'avoir vu certaines choses. Mais il pressent qu'il les a vues dans un certain contexte, et ce contexte n'est pas clair pour lui. Il y voit la preuve à nouveau de son impureté. Il s'inquiète beaucoup lui-même avec des questions. Il lui manque aussi d'avoir un homme au-dessus de lui, et même quelqu'un qui se tiendrait à côté de lui. Il n'a personne à qui il pourrait vraiment se confier. Il pense aussi que, si quelqu'un voyait réellement ce qu'il en est de son âme, sa confiance en la papauté pourrait en être ébranlée. Il ressemble à un médecin qui craint de penser tout haut devant le patient.

     2e prière. Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié. Qu'il soit sanctifié par toute ton Église. Qu'il soit sanctifié par chacun d'entre nous. Et qu'il soit sanctifié par ton indigne serviteur qui est maintenant pape et qui a tant de difficultés. Père, j'étais autrefois pusillanime, je le suis resté! Souvent les difficultés m'accablent presque et je ne peux même pas les clarifier avec toi dans la paix de la prière de telle sorte qu'elles deviennent supportables pour ton Église et que j'apprenne de toi le chemin à suivre. Je me vois sans cesse obligé d'en parler avec d'autres, peut-être même avec certains qui sont incompétents, non seulement pour leur demander un conseil amical, mais aussi pour recevoir d'eux une certaine compassion. Et cela parce que je n'ai pas la force de recevoir des instructions de toi seul, parce que je ne nourris pas l'espoir de pouvoir te servir comme tu le désires. Cependant, Père, tu m'as si souvent donné des preuves de ta grâce, tu m'as si bien accompagné jusqu'à aujourd'hui à travers toutes les difficultés que je vois par là combien tu regardes ton Église avec bienveillance. Et que tu ne laisses pas tes serviteurs seuls. Tu es vraiment là, tu aides. Et je devrais souvent m'en tenir à ton aide divine et paternelle. Mais je ne cesse d'oublier que tu es prêt à ouvrir quand on frappe; je frappe à d'autres portes, j'attends qu'on ouvre et je suis déçu si les choses se passent autrement que les gens me l'avaient annoncé ou qu'ils avaient promis de le faire. Père, enseigne-moi à mettre toujours plus ma confiance en toi. Enseigne par moi à toute ton Église à mettre toujours plus sa confiance en toi. Enseigne-nous d'une manière toute nouvelle le Notre Père, la prière de ton Fils, de sorte que nous nous sentions bien en sécurité auprès de toi dans la prière de ton Fils et que nous essayions de faire avec plus de vigueur et plus d'honnêteté tout ce que tu attends de nous. Voilà ce que je te demande, Père, au nom de ton Fils, au nom de ton Esprit, au nom de la Vierge bienheureuse, au nom de tous tes saints et de tous ceux qui ont mis en toi leur pleine confiance. Amen.

 

15. Antoine le grand (251-356)

     Il prie avec un amour débordant, un amour rare. (Elle sourit). Un amour qui se transforme pendant qu'il prie, comme si au cours de sa prière cet amour se renouvelait sans cesse, comme si au début de sa prière Antoine était là avec son amour et qu'après il n'y eût plus que Dieu avec ses propres paroles, avec tout ce qui appartient à Dieu, comme si Antoine disparaissait à l'intérieur de sa prière, comme s'il ne restait plus que de l'amour dans l'amour et qu'il n'y eût plus rien qui pût être un obstacle à cet amour.

     (Et les hommes dans cette prière?) Il les aime et il ne perd jamais de vue l'apostolat. Même quand il se retire très loin, il n'oublie cependant jamais qu'il emporte avec lui les hommes et leurs préoccupations et leurs péchés, il demeure conscient qu'en se retirant du monde, le fait d'être seul avec Dieu n'est pas une solitude dernière mais une existence pour les hommes et pour Dieu, et il demande à Dieu d'accueillir en lui et par lui la prière des hommes. Il brûle pour Dieu de l'amour le plus saint, mais dans cet amour est inclus l'amour des hommes.

     (Et ses tentations?) Elles sont provoquées par son amour. Le diable s'essaie sur lui; Antoine n'en sort pas vainqueur avec son propre amour mais avec l'amour de Dieu.

     (Quelles sortes de tentations a-t-il à endurer?) Tentations de la chair, tentations de la foi, tentations de l'amour. Dans ses tentations, il ressemble beaucoup au curé d'Ars, comme il a par ailleurs beaucoup de points communs avec lui : dans son amour pour les hommes et aussi dans sa manière de voir l'intérieur des hommes; et si le curé d'Ars entend surtout les hommes en confession, Antoine les entend surtout dans une sorte de totalité, il les voit dans leur totalité et il les porte à Dieu dans leur totalité.

      (A-t-il des visions?) Oui. (De quelle sorte?) Il voit surtout. Il entend peu de choses, mais il voit vraiment beaucoup. Et il y a des moments, surtout dans la prière, où toutes ses paroles s'unifient en une sorte de vision, et tout ce que Dieu veut lui apprendre lui est clairement montré. Ce sont des visions qui le fortifient dans la foi et qui lui découvrent les mystères du ciel. Ce ne sont pas des visions prophétiques, ni des visions de mission au sens large. Il l'est l'une des plus grandes flammes de l’Église.

 

16. Grégoire de Nazianze (330-389)

     C'est le temps de la grande hérésie. On discute sans fin au sujet d'un demi mot. Il doit fournir un travail théologique, élucider des concepts. Il combat et il ne cesse pourtant de se sentir attiré par l'opinion contraire, malgré tout. Il possède un tempérament incroyable. Il préférerait de beaucoup défendre sa vérité avec une hachette et il doit utiliser sa force à couper des cheveux en quatre à ce qu'il semble! Il le fait pourtant avec plaisir et élégance. Tant que ce sont des discussions chrétiennes, tout va bien. Dès que cela devient des discussions de personnes, cela devient plus dur. Le plus dur, c'est quand il a affaire à d'anciens adeptes qui ont fait défection, dont il comprend qu'il ne peut plus compter sur eux. Il se fait alors des ennemis et il les repousse alors qu'il aurait pu se montrer conciliant avec une bonne parole personnelle. Quand il a le temps de réfléchir, de relire ce qu'il a écrit, le violent du début devient tout tendre. Il comprend qu'il a blessé trop vite son adversaire. Il aurait dû s'y prendre autrement avec lui. Il réfléchit alors sérieusement. Il élimine ce qui n'était que son tempérament, ce qui était dur et cassant, ce qui n'aurait ni rendu service ni nui à la vérité du dogme parce que cela ne concernait pas l'affaire. Il devient objectif, il fait passer à l'arrière-plan sa propre personne et l'impression que l'affaire fait sur lui. Comme écrivain, il est élégant et subtil.

     Sa prière ne va pas sans grands combats intérieurs : ils proviennent de son tempérament qui lui fait enfoncer si facilement les portes. Sa prière a quelque chose de sa violence mais aussi de son humilité et de sa finesse. Il veut alors s'adapter à la volonté de Dieu même si les autres sont contre lui. Si, dans une querelle, il a eu objectivement raison, mais que son adversaire ait eu raison au moins selon la forme, un abandon tout particulier de lui-même à la volonté de Dieu est alors requis de lui pour qu'il reconnaisse aussi cette volonté dans son adversaire. Sa passion n'est pas sans vanité. La résistance de ses adversaires lui donne l'occasion - qui ne lui déplaît pas -, au sujet d'une proposition qu'il a à défendre, d'exercer sa faconde, et c'est cela qui, intérieurement, le réconcilie en partie avec ses adversaires.

     Chaque fois qu'il a fourni la preuve qu'il est capable de plus que ce qu'on avait supposé et que lui-même l'avait supposé dans son humilité, il utilise l'espace qui vient de s'ouvrir pour s'y promener. Mais sa foi est totalement authentique. Et bien que certaines doctrines erronées aient pour lui une certaine force d'attraction, il tend quand même de toute son âme vers la vérité. D'autre part il est reconnaissant à la vérité de pouvoir rayonner lui-même dans sa lumière. Mais il aime aussi le risque de l'esprit; il aime un peu ébahir le simple citoyen et, quand il peut le faire dans le cadre de la vérité, il est content. De temps à autre, cela lui demande un combat pour ne pas glisser jusqu'à la limite de l'hérésie, qui le ferait briller davantage. Une tentation caractéristique pour lui : "Si, le cas échéant, je devenais quand même hérétique, je paraîtrais peut-être plus intéressant. Mais la postérité le découvrirait et il vaut donc mieux, pour ma gloire, de demeurer dans la vérité". Sa vanité est souvent naïve. Il est capable de remercier Dieu de pouvoir faire ainsi parade de sa vérité. Chaque fois qu'il retrouve son prochain, il est toujours bien à nouveau. Dans ses lettres par exemple, il peut être touchant.

     Prière. Je me tiens devant toi, Père, et je sais qu'avec toi sont aussi ton Fils et ton Esprit Saint, et que vous trois, dans l'unité de l'être trinitaire, vous posez votre regard sur moi, que vous êtes témoins aussi du combat que j'ai mené en votre nom, vous avez vu comment une sainte colère m'a saisi à nouveau parce que votre doctrine ne pouvait se révéler avec sa pleine splendeur dans les paroles de mon interlocuteur. J'ai péché en me laissant entraîner plus loin que ne pouvait le permettre une juste colère. Je me suis renié moi-même et je me suis montré à moi-même une fois de plus tel que je suis : prompt et irréfléchi pour offenser mon adversaire. Et pourtant, Père, quand je réfléchis à ta majesté, à l'impénétrabilité de ton essence trinitaire, à l'incompréhensibilité de ton être caché, dont nous ne pouvons nous faire qu'une si faible idée, souvent je ne peux plus supporter d'avoir agi ainsi avec toi. Je t'en prie, accepte aussi ma colère comme un signe de mon amour pour toi, de mon impatience quand on te fait l'offense de te voir plus petit ou autre que tu n'es. Et je te remercie pour la mission que tu m'as donnée et qui se résume ainsi : combattre pour ta gloire en un endroit exposé même si ce n'est pas sans qu'un petit rayon de ta gloire ne tombe sur ton serviteur à qui il est permis de lutter pour toi. Amen.

 

17. Maxime le confesseur (580-662)

     Je le vois prier. Il demande à Dieu de le purifier. Il voit devant lui une grande tâche, et il ne se sent pas les forces pour la réaliser. Il pense que les forces lui manquent parce que sa foi est trop petite, parce qu'il n'est pas assez pur. Il est fermement décidé à essayer tout ce que Dieu veut de lui, et il croit à une volonté absolument précise de Dieu. Il croit que ce qu'il a à faire ne peut être fait par personne d'autre, parce que Dieu lui a donné la mission à lui personnellement et à personne d'autre, parce que Dieu l'a choisi et que, s'il refusait, ce serait pour Dieu une vraie déception et, pour lui, Maxime, l'occasion de la déception humaine la plus profonde. Dans cette situation, c'est comme s'il voyait comme secondaire sa relation à l’Église, c'est-à-dire qu'il la voit comme découlant totalement de sa relation à Dieu. Il doit s'arranger avec Dieu afin que l’Église ait quelque chose de lui. Et il ne peut s'arranger avec Dieu si Dieu ne le purifie pas lui-même pour sa tâche. Il ne veut se laisser empêcher par rien, il veut faire tout ce que Dieu exige de lui. Mais il lui semble que sa volonté dépasse ses capacités. Il a bien l'intention de le faire. Qu'il en soit aussi capable est une affaire qui dépend de sa purification par Dieu. Son opinion est celle-ci : qu'il soit disposé à le faire est un petit commencement et Dieu réalisera ensuite son dessein par lui ou contre lui, il fera que sa volonté devienne un fait réel. Il doit se présenter à Dieu comme une coquille. Tout ce qui est requis de lui dans cette prière est que la coquille s'ouvre et reste dans cette proximité de Dieu qui lui est destinée. Et qu'il ne s'effraie pas si la procédure divine est douloureuse. C'est ainsi que je le vois dans sa prière.

     (A-t-il eu aussi des visions?) Oui.

     (De quelle sorte?) C'est difficile à décrire parce qu'elles sont comme des instruments.

     (Qu'est-ce que cela veut dire?) Elles sont des instruments du sens qu'il doit comprendre. Il prie : "Je suis faible, tu es ma force", et au même instant il voit les armes qui viennent de Dieu et expriment la force de Dieu... Et il les voit offertes à lui par Dieu... Ses visions se trouvent pour ainsi dire à l'intérieur de sa théologie. Elles lui donnent souvent les expressions, les comparaisons dont il a justement besoin, mais aussi l'assurance et la promesse. Qu'il voie les instruments de la force de Dieu lui donne une tout autre conviction au sujet de la phrase qu'il croit et comprend : "Je suis faible, tu es ma force".

     (Comment est son martyre?) Il est donné comme sa prière. Il cherche là à être comme Dieu veut l'avoir, à ne pas redouter sa proximité et à accepter le martyre comme la dernière purification que Dieu lui offre dans sa grâce.

     (Comment est sa piété?) Elle varie. Le Christ, la Trinité... Comme Ignace il a des périodes où il s'occupe davantage de ceci et puis à nouveau davantage de cela. Son travail théologique et sa piété également forment à chaque fois une unité. Quand il traite des questions de la Trinité, il prie plus de manière trinitaire; quand il traite des questions de l'Incarnation, le Seigneur passe aussi au premier plan dans sa prière. S'il décrit l'une ou l'autre vertu, il cherche à la mettre en pratique et il prie à ce sujet.

     (Comment sont chez lui action et contemplation?) La contemplation se trouve quelque part au service de son travail théologique. Il a peu de temps pour la pure contemplation. Ses visions aussi sont pour lui une indication et un rappel pour sa contemplation. S'il avait plus de temps pour la contemplation, il pourrait s'y donner plus profondément et alors ses visions aussi seraient plus complètes, du moins le pense-t-il. Il voudrait bien y entrer, mais comme il a une marche lente dans la contemplation, il est toujours temps à nouveau de s'arrêter avant qu'on y soit très profondément.

 

18. François d'Assise (1181/2 - 1226)

     J'ai d'abord vu saint François avancé en âge : priant et maladif, d'une sérénité, d'une pureté et d'une humilité indicibles. Tout en lui, tout ce qui a fait sa vie, tout ce qu'ont été ses difficultés est maintenant transfiguré et transparent. Et cela par la prière. Dans ce qui l'occupe, il n'y a plus rien de purement personnel, pas une trace d'irritation, d'offense ou de ressentiment à cause d'une injustice qui lui a été infligée. Il n'y a que Dieu qui est là et le service parfait dans la sérénité indicible du service et dans une contemplation qui ne s'interrompt jamais.

     Sa contemplation est assez particulière. Elle connaît de grands moments, tout à coup, qui tombent verticalement du ciel, tout le temps, et qui lui communiquent une surabondance de visions; et entre temps son esprit s'occupe de ces hautes pensées et inspirations. Il les utilise, mais en demeurant constamment à une certaine hauteur. Comme si de temps en temps on lui présentait de la nourriture et qu'on lui laissât ainsi de quoi vivre le reste du temps. Il reçoit ce qui lui est montré avec l'esprit qui correspond à ce qui lui est montré, et il est toujours particulièrement reconnaissant de recevoir ce qui lui est montré. Telle est sa contemplation vers la fin de sa vie.

     Mais il y a toujours eu chez lui des impulsions de ce genre. Et sa première réaction était toujours d'action de grâce. En tout ce qui arrive dans sa vie, il s'est toujours habitué d'abord et avant tout à louer et à remercier, avant même qu'il sache ce qu'il a reçu, avant même d'accepter et de regarder et d'arranger ce qu'il reçoit.

     (Quand Adrienne vit la stigmatisation de saint François, elle fut effrayée au plus profond d'elle-même. Elle pensait que tout le monde devrait en être effrayé comme elle). François, qui au fond ne sait pas ce que c'est, qui sait seulement que cela a un rapport très intime au Seigneur, commence d'abord par remercier. Auparavant il avait beaucoup pensé à la croix, toujours avec des sentiments d'action de grâce. Sans se douter de rien, il avait aussi médité sur les plaies du Seigneur. Et il voit maintenant les stigmates à ses mains. Elles sont pour lui comme une chose étrangère qui ne lui appartient pas. Comme si par hasard les plaies du Seigneur étaient tombées sur ses mains comme deux pétales de rose pendant qu'il contemplait le rosier. Et comme si les pétales ne servaient qu'à mieux contempler les roses. Il n'a pas l'impression d'être un "stigmatisé". Pour lui ses plaies ne sont là que pour mieux voir les plaies du Seigneur, pour les comprendre plus intimement. Il n'est pas inquiet. Il a la certitude que tout ce qui arrive là n'a pour but que de mieux louer Dieu. Ce n'est que lorsqu'il remarque que les plaies lui restent qu'il perçoit qu'elles sont un présent que le Seigneur lui fait. Mais à ses yeux, ce n'est pas du tout une distinction. Plutôt une aide pour lui apprendre à prier d'une manière nouvelle, pour mieux louer le Père par un souvenir plus vivant de son Fils.

     Il offre toujours à Dieu ses mains et ses pieds. Il ne leur permettrait jamais de faire quelque chose qui ne serait pas au Seigneur. Il a pour ainsi dire prêté et livré au Seigneur ses mains et ses pieds. Ils ne lui appartiennent plus. Le Seigneur lui a retiré ses membres pour son usage personnel. François a une espèce de respect vis-à-vis de ses membres, comme des parents devant leur fils prêtre. Il ne lui vient pas à l'esprit de se comparer au Seigneur, en quelque point que ce soit. Au contraire. Il s'est perdu lui-même.

     Quand il était jeune, quand il fonda son Ordre dans la force de l'âge, tout déjà alors était service, reconnaissance et humilité. Il avait cependant beaucoup de travail sur le dos. La pauvreté qu'il louait, il devait commencer par l'apprendre lui-même. Il devait acquérir l'unité de sa vie et de son chant. Sa prière court pour ainsi dire devant lui, plus vite que lui. Elle se meut à une hauteur à laquelle il doit se hisser lui-même avec peine. Il est d'une telle humilité qu'il apprend quelque chose de chacun de ses frères, de chacun de ceux qui viennent à lui. Dans toutes les difficultés qu'il rencontre, il commence par louer Dieu; et quand il a loué Dieu, il est certain que la difficulté doit avoir son sens. Alors seulement il commence à réfléchir à la manière de lui faire face.

     Sa chasteté et son obéissance sont entièrement le fruit de sa pauvreté. Depuis le temps où il commence à croire d'une manière totalement vivante, c'est la pauvreté qui lui a tout donné. C'est comme si c'était la pauvreté du Christ qu'il avait d'abord en vue; c'est d'elle qu'il apprend à louer, à prier, à méditer, à vivre. Son humilité aussi apparaît comme la conséquence de sa pauvreté : quand quelqu'un est si pauvre, il n'a rien d'autre à faire qu'à être humble.

     Les hommes lui réservent beaucoup de difficultés parce qu'il les aime tant qu'ils ont du mal à correspondre à cet amour. Il est capable de les aimer tous comme si chacun était le Christ lui-même. Il va vers les autres avec une telle ambition de pouvoir les aimer qu'ils n'y comprennent rien. Il ne peut s'habituer à tempérer son exigence. Cela répugne à beaucoup et il en souffre. Mais il est très engageant et les bons commencent peu à peu à comprendre. Tant qu'ils n'ont pas compris, il souffre parce que, dans sa simplicité, il ne conçoit pas que quelqu'un ne puisse pas considérer le commandement de l'amour du prochain comme le plus pressant.

     Par sa pauvreté il apprend à voir en chacun une sorte de pauvreté qui l'attire. Partant de la pauvreté extérieure, corporelle, son regard s'élève jusqu'à toutes les autres pauvretés : pauvreté de foi, d'amour et d'espérance. Et quand il offre à un pauvre son amour personnel, il offre aussi en esprit en même temps l'amour du Christ. Mais pas plus qu'il ne confond ses mains avec celles du Seigneur, il ne confond son amour avec celui du Seigneur. Il est si bien en mission qu'il sait que l'amour qu'il a à offrir n'est pas du tout le sien mais l'amour du Seigneur. Cela ne le fait pas vivre d'une manière impersonnelle, au contraire; et son amour n'en devient pas général et moyen. Il se tient proche de l'amour de Jean pour le Seigneur. Ceux qui le blessent le plus sont ceux qui ne veulent rien savoir de la pauvreté.

     La hiérarchie catholique, il la reconnaît, mais au milieu de difficultés extérieures grandissantes. Les difficultés à l'intérieur de son Ordre augmentent aussi et sont transmises à Rome, et Rome ne fait qu'à contrecœur ce qu'il désire. Il y a des empêchements, des obstructions... Il aurait beaucoup aimé planter là aussi son idéal et il sent bien une certaine opposition entre cet idéal et l’Église ministérielle, hiérarchique. Il voudrait bien aussi atteindre dans son Ordre une sorte de niveau égal pour tous les frères. En ceci, il se distingue nettement de saint Ignace. Il voudrait au fond que chacun obéisse à chacun. L'obéissance à un supérieur établi élève celui-ci au-dessus du rang et le fait ou bien plus riche ou bien plus pauvre. François est si pur dans sa simplicité qu'il fait trop confiance aux hommes.

 

19. Claire (1194-1253)

     Comparée à François, elle est la femme sage, claire, pratique, qui fait honneur à son nom. L'entrée de François dans sa vie signifie pour elle quelque chose de totalement nouveau. Elle lui doit de ne pas rester seulement une femme de tête mais, par son amour pour lui - un amour qu'il lui rend -, de devenir son disciple. Elle est croyante et de bonne volonté, mais elle conçoit d'abord son service comme un service pratique. En soi, elle serait la Marthe née. Qu'elle reçoive aussi la part de Marie, elle le doit à François. Mais, dans l'obéissance, elle doit de plus rester Marthe : comme supérieure qui comprend et réfléchit et organise. Elle a vu maintenant que la contemplation est mère de l'action. Par François elle a appris ce qu'est l'amour personnel donné; son amour est une réponse à ce qu'elle a rencontré en François. ce n'est que parce qu'elle a appris de lui à comprendre la prière que son amour pour le Seigneur devient un amour vraiment personnel. Tout dans sa relation au Seigneur devient maintenant concret, alors qu'auparavant c'était plutôt un moyen en vue d'un but. Au début, elle ressemblait à quelqu'un qui voudrait améliorer les mauvaises mœurs, qui découvre que le Christ a institué une bonne règle morale et qui, pour cette raison, s'engage pour le christianisme. Mais sur cette voie, Claire a trouvé réellement le Seigneur et pour l'amour de lui.

     Elle a des prières charmantes qui sont d'une parfaire virginité. Parce qu'elle découvre l'amour authentique relativement tard, elle est dans la prière comme une jeune amoureuse. Sa prière a à peu près la même naïveté que les expressions amoureuses d'une jeune fille qui connaît pour la première fois l'amour. Elle est pleine de trouvailles. A part cela, elle a bien du travail dans son monastère. Mais cela ne l'empêche pas d'avoir encore toujours du temps pour de nouvelles inventions dans la prière. Elle introduit aussi ses sœurs dans cette manière de prier. Elle leur décrit le Seigneur de manière si réelle, avec un amour si senti, que les autres apprennent par cet amour à voir et à aimer le Seigneur. Quand on l'entend prier, aimer, lire, on mesure combien d'originalité a perdu la vie des monastères aujourd'hui. Elle aime très purement, mais de manière extrêmement expressive.

     Alors que la petite Thérèse par exemple développe tout à fait normalement sa piété : à douze ans, elle prie comme une fille de douze ans, à vingt ans comme une jeune fille de vingt ans, chez Claire, c'est une éclosion soudaine. Dans son amour, il y a aussi un homme, ce qui n'était pas le cas pour la petite Thérèse. C'est par François que l'amour devient pour Claire une réalité concrète. Parce que François est un homme complet et parfaitement pur, Claire voit le Seigneur à travers lui. François et Claire possèdent une mission commune de concrétiser l'amour pour le Seigneur. Les stigmates que François reçoit sont une forme de cette concrétisation. Claire n'en a pas besoin car François déjà les a. Et leurs missions se touchent.

     Avec le prochain, elle a beaucoup moins de difficultés que François; peut-être parce qu'elle voit les difficultés de François et aussi parce qu'elle est femme et qu'elle n'offre pas son amour avec autant d'ostentation que lui.

     En apprenant à prier de manière franciscaine, elle a fait un grand renoncement : il lui en a beaucoup coûté de renoncer à son besoin d'activité et au résultat dans l'action, et de devenir une contemplative. Il lui fut demandé beaucoup plus qu'à François un travail sur elle-même parce qu'elle dut renoncer au trait distinctif de son caractère : le raisonnable qu'elle possédait et qu'elle possédait comme à juste titre, la facilité qu'elle avait pour aider et servir. Il est plus difficile de renoncer à quelque chose qui est bon et utile qu'à quelque chose de peccamineux. Au commencement de sa vie contemplative, elle aurait souvent volontiers laissé à d'autres la contemplation, non seulement par inclination, mais aussi pour des motifs de raison; mais elle se laisse transformer en ce que Dieu veut faire d'elle.

 

20. Dominique (1170-1221)

     Adrienne le voit d'abord sous l'impression immédiate d'une prédication qu'il a entendue et qui portait sur l'enfer et la grâce. Il est ensuite dans une sorte de cellule, mais qui n'est pas une cellule de couvent, du moins pas au sens propre. Et il réfléchit : grâce ou enfer... La prédication entendue louait la grâce, mais pourtant elle laissait apparaître derrière elle l'enfer comme une menace permanente pour ceux qui ne veulent pas accepter la grâce; et la prédication s'était achevée par un appel pressant à ne pas se fermer à la grâce. A cet instant, Dominique prend une décision toute positive et claire : il décide de donner à l'avenir davantage la grâce à ceux qui sont ouverts à la grâce autant que le permettent tous les chemins de clémence que possède l’Église; mais ceux qui ne sont pas accessibles à la grâce, ceux qui la nient et la refusent, ceux-là, il veut dès maintenant les maudire... Il voudrait séparer plus nettement, également aux yeux de l’Église, ceux qui sont dans la grâce et ceux qui sont perdus, afin que l’Église apprenne à mieux discerner en la matière. Il ne veut pas pour autant anticiper le jugement de Dieu : Dieu pourra toujours encore les sauver s'il le veut.

     Il se fait nuit, et quand Dominique maintenant embrasse d'un coup d'œil la journée et la soirée, il est clair pour lui qu'elles ont été totalement sous l'impression des paroles de prédication qu'il a entendues. Et tout d'un coup il s'aperçoit de la force de la parole. Combien la parole dite en chaire peut être source de grâce. A partir de cette découverte, il décide de fonder sa nouvelle communauté. Il remarque aussi combien il a été stimulé dans son intelligence par cette prédication, à quel point il a reçu une nouvelle connaissance des mystères de Dieu. Il ne sait pas exactement dans quelle mesure le prédicateur lui-même a compris ces mystères, mais il est clair pour lui que ses frères prêcheurs devront avoir absolument des connaissances étendues, philosophiques et théologiques... Ils doivent pouvoir puiser dans un trésor de science et de sagesse pour que leur parole soit efficace.

     Puis Adrienne le revoit, beaucoup plus tard; l'Ordre existe déjà et, entre temps, Dominique est devenu beaucoup plus doux, après des années d'un combat acharné avec lui-même, avec le monde, avec son Ordre. Cette douceur a commencé pour lui à l'intérieur de son Ordre, avec ceux qui étaient du même avis que lui, qui avaient la même orientation, tandis qu'il rejetait sévèrement tout ce qui ne concordait pas avec ses vues : ce qui se trouvait hors de l’Église ou bien ce qui, dans l’Église, n'était pas tout à fait orthodoxe, ou bien ce qui, dans l'Ordre, n'était pas totalement docile.

     Il chercha ensuite à tempérer ses manières raides, et la douceur dont il fait preuve à l'égard de ceux qui ont les mêmes idées que lui, il l'étend aussi aux autres d'une certaine manière. L'intransigeance, toute l'agressivité qui le caractérisent, il les dirigea désormais avant tout sur lui-même. C'est comme s'il avait découvert la douceur comme une arme nouvelle, efficace, et il cherche maintenant à s'en servir.

     Adrienne le voit dire le chapelet. Il voit si parfaitement en Marie celle qui est pleine de grâce, la douceur, qu'il ne tourne pour ainsi dire vers elle que ce qui en lui est doux, qu'il pense à elle lorsque lui-même est plein de mansuétude tandis que, dans le combat, la nécessaire rudesse l'empêche de penser à elle. La Mère du Seigneur n'est pas faite pour le combat. Au cours de sa vie, il y a des années où il dit très souvent le chapelet, comme si c'était sa prière essentielle.

     Prière. Seigneur, tu as dit: "Qui n'est pas pour moi est contre moi". C'est comme si cette vérité qui est tienne me remplissait toujours davantage, comme si elle m'incitait toujours plus à utiliser cette division en deux parties pour tous les hommes que je vois et tous les jugements que j'entends et tout ce que je perçois. Je t'en prie : permets que tout notre travail soit fait de plus en plus pour augmenter le nombre de ceux qui se décident pour toi. Fais que tout ce que nous faisons, tout notre travail de recherche, toute notre prière et chaque parole de notre prédication reçoivent tant de vie et possèdent tant de force que cela conduise toujours à toi de nouvelles âmes. Mais, dans l'allégresse de la conversion, dans cette joie de travailler pour toi, ne nous laisse pas oublier ceux qui sont contre toi. Nous devons mener le combat contre eux, nous devons les anéantir, utiliser aussi toute la rigueur dont nous sommes capables, nous devons aussi, dans la rigoureuse persécution, montrer la doctrine que nous avons à transmettre à ceux qui sont pour toi. Car peut-être que quelques-uns, par l'effroi provoqué chez eux quand ils sauront ce que cela veut dire être contre toi, se déclareront pour toi. Seigneur, je t'en prie, bénis ce travail, augmente-le et montre-nous nos fautes. Car nous savons que beaucoup de ce que nous faisons n'est pas à la hauteur à tes yeux. Nous ne voyons pas ce qui, dans ce travail, ne peut pas réussir, ce qui ne cesse de nous éloigner de toi; c'est pourquoi montre-le nous, nous t'en prions, montre-le à nos fils, montre toujours plus à tous ceux qui nous sont confiés comment nous pouvons être à toi. Bénis-nous, sois avec nous et avec toute ton Église, et donne ton amour et l'amour de ta Mère à tous ceux qui t'en prient. Amen.

 

21. Hildegarde (1098-1179)

     Dans son activité professionnelle, elle procède très méthodiquement : elle guérit, elle utilise pour cela la science de son temps, elle fait ce qui est en usage dans son pays, avec toute son intelligence, sa prudence, sa lucidité, ses capacités d'évaluation. Elle a une certaine thérapeutique, une échelle des chances de réussite, qu'elle consulte. Mais dès le début, il y a beaucoup d'intuition dans son activité. Elle s'en aperçoit elle-même : quand elle a un cas qui est peut-être plus compliqué que le remède qu'elle connaît, elle ajoute d'elle-même quelque chose à sa méthodologie comme si elle obéissait à une voix intérieure. Elle comprend que sa manière propre d'agir réside dans cette sorte d'intuition qui la guide dans l'utilisation de sa science. Elle n'est pas loin de penser qu'une certaine "force" doit sortir d'elle. Qu'en tout cas son intuition lui donne chaque fois la réponse adéquate au cas qui se présente.

     A côté de cela, il y a la pieuse Hildegarde, croyante, humble, qui prie pour ses malades et son entourage, qui mène une authentique vie de prière. Et cela non comme quelque chose qui va de soi mais comme quelque chose qu'elle acquiert de haute lutte. Dans sa foi aussi elle doit sans cesse lutter pour sa foi. On ne lui facilite pas les choses; et sa foi reçoit ainsi quelque chose de tout à fait personnel.

      A côté de cela, il y a encore sa mystique comme un troisième champ de son existence, quelque chose de tout autre. Et souvent elle a l'impression de vivre en même temps plusieurs vies dont chacune garde sa singularité. Puis encore un autre secteur : elle-même dans ses difficultés! Comme médecin, elle a une connaissance presque trop grande du corps. Et elle a à lutter pour sa pureté. Mais pas du tout comme la grande Thérèse; rien n'est sublimé et intégré dans sa prière et sa mystique. La connaissance d'Hildegarde est nourrie d'une part par ses propres pulsions, d'autre part par ses expériences médicales. Par ailleurs elle est lucide : elle sait l'image qu'on se fait d'elle. Elle sait qu'elle fait sensation, qu'elle a une réputation de médecin, mais qu'elle se heurte aussi à une forte résistance. Cela la préoccupe beaucoup. Du dépit se fait jour en elle quand elle rebute, et de la joie quand elle rend service; l'espérance d'être mieux connue. Mais entre-temps elle fait tout d'un coup une découverte, qui ne lui est pas donnée dans une vision mais qui survient comme par hasard : elle découvre que cette intuition professionnelle n'était pas un don naturel mais une grâce. Et donc que son activité médicale ne se trouve pas en dehors de sa vie de prière, que les deux ne font qu'un et doivent ne faire qu'un. A partir de ce moment-là, sa vie de prière est totalement transformée. La grâce qu'elle laissait couler dans sa vie professionnelle, elle la laisse couler aussi maintenant dans sa vie de prière. C'est comme si elle s'avouait vaincue dans la prière parce qu'elle comprend que déjà dans sa vie professionnelle elle a été vaincue par Dieu; alors qu'elle se croyait maîtresse de son art, elle était déjà une servante du Seigneur. Et ce qu'elle considérait comme l’œuvre de son intelligence et comme une subtilité de sa technique était déjà l'action de Dieu. Dieu était entré par une porte qu'elle n'avait pas ouverte. Il y a là pour elle une humiliation marquée. Elle comprend l'unité de sa profession et de sa foi, non pas dans un espace abstrait mais en elle-même. C'est pourquoi elle doit maintenant intégrer aussi dans la synthèse toute sa personne avec ses pulsions; tout en elle doit être mis au service de sa profession et de sa vie de foi. Et ce n'est que maintenant que les visions, elles aussi, deviennent la réponse de Dieu au oui qu'elle a donné à cette unité : au oui qui abandonne à Dieu sa profession. Par là, ses visions reçoivent une toute nouvelle place dans sa vie, désormais elles sont toujours plus incorporées dans l'unité. En abandonnant tout à Dieu, elle peut devenir la grande et célèbre femme qui est en mesure de conseiller tout le monde, etc. Cela ne lui coûte pas beaucoup non plus puisque toute la gloire appartient maintenant à Dieu seul.

     (En contemplant ses visions, Adrienne se sent tout à fait transportée au temps où elle-même commentait l'Apocalypse).

     Dans sa manière de rendre ses visions, et déjà dans sa manière de les comprendre, les visions d'Hildegarde sont fortement marquées par sa science et sa profession. Plus son existence tout entière devient une unité en Dieu, plus les visions deviennent pour elle d'une exigence démesurée. Car elle doit s'adapter toujours plus totalement et tout lui est montré avec toujours plus de logique. C'est comme si Dieu voulait lui prouver que son système à lui dépasse le sien. Et pourtant il est requis d'elle qu'elle comprenne ce qui est montré. Mais les visions qui lui sont montrées sont compliquées, souvent même infiniment compliquées et détaillées. Elle voit mille détails qui ont tous une signification et qui veulent toujours dire encore un peu plus que ce qu'elle a déjà saisi et exprimé. Il reste ainsi dans sa vision et dans ses descriptions beaucoup de choses qui restent non résolues. Par cette sorte de tableaux, Dieu veut lui révéler qu'il est toujours-plus : non seulement parce qu'elle a un bon œil pour voir ce qui peut être vu mais parce qu'elle en a encore un meilleur pour ce qui, dans le tableau, dépasse la vision elle-même. C'est pourquoi le fait qu'elle ne puisse pas tout interpréter n'est pas blâmable, c'est une forme particulière de la communication du toujours-plus. Elle doit savoir continuellement que, malgré la complexité de ses visions et malgré son propre manque de simplicité - qui est un reste nécessaire de son esprit scientifique et impliqué par lui - elle n'arrivera jamais à trouver une formule qui serait suffisamment vaste et scientifique pour exprimer la totalité de ce qu'elle a vu. De cette manière, au fond, ce n'est pas seulement le toujours-plus de Dieu qui doit lui être inculqué, c'est aussi le caractère toujours concret de ce qu'elle voit et par lequel elle est totalement dépassée dans son âme scientifique. Elle n'est pas en mesure de décrire dans le concret tout ce que Dieu lui montre, et encore moins dans son sens spirituel, dans son interprétation.

     Il lui manque de plus le confesseur qui assumerait sa part de la tâche. (Adrienne dit qu'elle deviendrait "folle" si elle devait assumer en tant que médecin l'interprétation de ses visions; elle laisse cela à son confesseur. Celui-ci lui épargne le tourment de l'auto-diagnostic: "Où suis-je à ma place?") Hildegarde n'a pas ce second dans sa mission; c'est pourquoi il lui arrive de ne pas savoir où est sa place. Ceci a certaines conséquences: elle ne cesse d'être elle-même un obstacle à l'interprétation de ses visions. Dans l'obéissance, on est déchargé de toute réflexion y compris de celle que requiert l'interprétation. Hildegarde n'a pas l'obéissance qui sert de gérance. C'est elle-même qui doit faire la synthèse entre son état naturel et son état de visionnaire, elle n'est pas en mesure de laisser naïvement les deux l'un à côté de l'autre.

     Avec sa science préalable et son intuition subséquente, elle se trouve en quelque sorte au point de passage entre l'ancienne et la nouvelle Alliance. Au premier stade, elle était comme "juive", l'intuition lui confère le souffle chrétien de la nouvelle Alliance sans qu'elle en soit consciente. Après coup, elle reconnaît l'unité des Testaments que crée le Seigneur et qu'elle aussi soit établir en elle-même. Mais elle ne connaît pas exactement la transition étant donné qu'entre sa science et son intuition il y a tout un intervalle ou une tension d'expérience qu'on ne peut jamais mesurer exactement.

 

22. "Le nuage de l'inconnaissance" (14e siècle)

     Oui, je le vois. Je le vois prier tout à fait paisiblement. Comme s'il avait déposé à côté de lui le fardeau du quotidien, le fardeau qu'il est lui-même, le fardeau du péché du monde sous lesquels il souffre habituellement, comme si maintenant ces fardeaux ne le concernaient plus en rien. Comme si l'instant était venu de parler avec Dieu et d'avoir part à une sorte d'adoration éternelle de l’Église, de s'enivrer de tout ce que l’Église offre, de tout ce que Dieu offre, sans rien viser d'autre, seulement prier pour l'amour de la prière. Être heureux, connaître, aimer, s'étonner. Et tout cela en toute quiétude et avec un parfait naturel. On ne peut pas dire qu'on est consolé par la prière car on n'a pas emporté de souffrance avec soi. On ne peut pas dire non plus qu'on est fortifié parce qu'on n'a pas emporté de faiblesse avec soi. Tout repose en soi-même, tout est tel que c'est.

     Puis peu à peu il se souvient de lui. Il a conscience à nouveau de tous ses fardeaux. Il les apporte à Dieu. Sa prière devient alors peut-être un gémissement, sans paroles. Ou bien à l'occasion quelque chose qui ressemble à une discussion : Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? Comme s'il accusait d'une manière tout à fait précise et comme s'il envisageait - pour un instant - la contrepartie : il y a tant de douleurs et de souffrances dans le monde; mais nous, nous vivons pour toi, nous aimons pour toi, ne peux-tu pas faire quelque chose pour nous? Presque d'une manière rebelle. Et en même temps pourtant quelque chose d'un peu "programmé", comme s'il l'avait projeté.

     Il peut ensuite revenir à la prière paisible. Chaque prière se termine au fond par un merci. Pour le fait qu'on a le droit de prier, que Dieu ne nous repousse pas mais qu'il nous prend avec lui dans le combat, et que Dieu nous permette de l'aimer, de l'acclamer.

     (Le nuage, qu'est-ce que c'est?) C'est sans cesse ce qui rend invisible, ce qui sépare, ce qui nous laisse deviner quelque chose au-delà de ce qu'on est en mesure de connaître. Cela peut être à prendre d'une manière très littérale : un obscurcissement du ciel, non comme un obscurcissement de la relation à Dieu, même si peut-être ces accusations pouvaient être ainsi qualifiées, quelque chose même de troublant, de gênant, entre Dieu et l'humanité, par suite du péché. Également une manière pour la connaissance de ne pas apparaître, une manière de se dérober; à chaque progrès dans la compréhension le sentiment qu'on ne comprendra pas au-delà. Si bien que tout ce que nous voyons serve en même temps à faire apparaître le non-vu comme plus grand. Par moments, c'est pour lui très important. C'est au fond une âme tout à fait simple, elle est pourtant aussi raffinée et intelligente. Il se sent fasciné par le nuage.

     (Son entourage?) C'est un moine. Cela va tout à fait de soi. Mais je ne vois pas de règle, je ne vois pas non plus le sens d'une règle. La règle est en lui. Mais moine, il l'est bien.

 

23. Jeanne d'Arc (vers 1412 - 1431)

     Adrienne la voit d'abord dans son enfance : elle est tout fait naïve, ingénue, enfant, mais en même temps avertie et finaude, une vraie fille de paysan. Il y a une foule de choses qu'elle connaît parce qu'elle a grandi à la campagne et que là on connaît ces choses. Mais elle les connaît dans une parfaite virginité. Elle est toute naturelle, sans pruderie, sans coquetterie. Sa virginité est la dernière chose dont elle se soucie. Même dans les dernières années de sa jeunesse, sa prière demeure celle d'un petit enfant. Elle aime beaucoup prier, les prières prescrites, le matin, le soir. Entre deux aussi, et cela lui fait plaisir. Elle est un peu comme les enfants qui racontent des histoires, qui ont le besoin de raconter des choses à leurs parents ou à leurs frères et sœurs. Elle raconte ses histoires à la Mère de Dieu et aux saints. Et parce que les histoires dans les prières lui semblent plus belles que les histoires inventées d'habitude, elle raconte des histoires priées. Elle a environ dix ans alors.

     Quelque temps après, quelque chose en elle est changé. C'est comme s'il y avait en elle quelque chose qu'elle ne veut pas s'avouer à elle-même. A certains moments, elle prie encore comme autrefois, à d'autres moments, le soir par exemple, elle ne prie plus. Peut-être prie-t-elle un peu plus durant la journée pour avoir le soir la permission de moins prier. Cela paraît trop fort; elle-même ne pourrait exprimer ce qui se passe. Quelque chose est éveillé, quelque chose qui se rapporte à son avenir. Il ne lui est pas possible de regarder ce quelque chose en face; elle fait un détour pour l'éviter. Cela la remplit de désir et en même temps d'angoisse. Quand elle pense à la Mère de Dieu et à l'Enfant Jésus, l'angoisse est là. Avec les autres, elle aime prier la Mère de Dieu mais, dès qu'elle est seule, la gêne est là. Un obscur pressentiment. Avant, elle aimait beaucoup être seule. Maintenant elle préfère de beaucoup être avec les autres enfants. Car, quand elle est seule, d'étranges idées l'envahissent. Elle n'en parle jamais à personne. Tout est mis de côté; on ne peut pas y toucher. La souffrance concernant la mission opère extérieurement comme une esquive de la souffrance.

     Peu de temps avant d'entendre l'appel, c'est comme si l'angoisse avait disparu; c'est comme si elle s'était si bien ménagée par son esquive que la paix est revenue. A la place, il y a maintenant dans son âme le souci de son pays, la peur de la guerre. Se fait jour alors en elle une nouvelle tension étrange. Elle est la jeune paysanne qui entend les histoires qu'on raconte devant elle. Mais dans cette jeune fille il y a un autre personnage qui est caché : un jeune paysan qui voudrait se battre. Elle trépigne, elle trouve ça insupportable, elle n'en peut plus de devoir entendre des choses pareilles. Elle est solide comme un garçon. Et en même temps, tout à fait séparé de cela, il y a dans son âme un autre sentiment qui est comme une transformation de son angoisse d'autrefois : un sentiment intérieur de défaite, un sens aigu des souffrances, de la débâcle, de l'abaissement de la patrie. Elle est atteinte ici dans ses sentiments les plus intimes. Ici elle n'est plus du tout la naïve jeune fille de la campagne. Cette nouvelle sensibilité s'est développée entièrement dans la prière et ne cesse de se développer. Elle réagit comme le garçon aux nouvelles extérieures; mais c'est en priant qu'elle reçoit tout à fait intérieurement par Dieu un sentiment de honte pour la défaite. Et il lui semble que Dieu lui-même ne peut plus entendre sa prière parce que lui-même s'est mis à souffrir. Maintenant elle peut tout à coup penser de nouveau penser à Marie et à l'Enfant dans sa prière : presque comme si c'était elle maintenant qui devait consoler la Mère et l'Enfant et comme si c'était pour eux une consolation de voir ce qui se passe en elle. (Ici il y a quelque chose de très tendre qu'on peut à peine exprimer). C'est comme si la Mère attendait à tout le moins sa prière et comme si l'Enfant s'en réjouissait. Comme si l'Enfant, comme les autres enfants, aimait qu'on lui chantât des chansons tristes. Et puis elle est à nouveau cependant si fière que le garçon qui est en elle n'aime pas penser à la fille qui prie. Comment peut-on être si faible, si inexcusablement faible, pour suivre intérieurement des choses de ce genre! Et ainsi elle a le sentiment de devoir cacher très profondément le mystère de sa souffrance intérieure pour être forte.

     Puis la vocation, le départ. Jusqu'au moment de l'appel, c'est le garçon qui prédomine en elle absolument. Tout son monde de prière et de souffrance est comme englouti par le tumulte de la guerre. Il va de soi qu'elle garde en tout le tact et la délicatesse d'une jeune fille, il va de soi aussi qu'elle continue toujours à prier. Mais elle ne connaît plus que sa mission et mesure toute chose selon cette mission. Pour le moment, elle ne comprend absolument pas que les deux ne font qu'un : la souffrance à l'intérieur et le combat à l'extérieur. Que la voix qu'elle a entendue était une conséquence de sa prière qui avait préparé la voix. Elle pense que la voix ne s'est adressée qu'au combattant en elle. Le combattant en elle est bien sûr croyant, pieux (même si ce n'est pas excessif), tout à fait pur. Mais il n'a reçu la mission que parce que derrière lui se trouvait la jeune fille priante; l'action violente est totalement issue de la contemplation priante et souffrante.

     Après les premières victoires, peu à peu la contemplation recommence à se fortifier. Mais ce n'est que lorsque tout a mal tourné et qu'elle est faite prisonnière qu'elle commence à comprendre que tout ne faisait qu'un. Elle se libère du jeune paysan qu'elle était pour n'être plus que la femme, la femme vierge, la femme priante. Du jeune paysan, elle ne garde que ce qui lui est nécessaire pour se défendre; devant Dieu elle est déjà toute donnée. Elle est douce et tendre, et elle supporte ce qu'on lui donne à supporter; elle avait supporté auparavant pour le roi chrétien; elle comprend maintenant que sa mission s'étend et qu'elle doit supporter pour tous les croyants. La fin n'est pas "héroïque" mais toute pure, sans tache, aussi simple que peut l'être la foi d'un enfant et pleine de fidélité. A aucun moment elle ne pense à quelque effet, à quelque morceau de bravoure qu'elle aurait à produire. Elle doit simplement rester fidèle au Christ Enfant qui entre-temps a grandi jusqu'à devenir le Seigneur. Devant le tribunal, elle donne des réponses sans équivoques, parfaitement claires et vraies. Mais elle est déjà tellement détachée d'elle-même qu'humainement elle réalise encore à peine vraiment ce que signifie la situation; elle est seulement convaincue que le tout fait partie de sa mission et ne peut se terminer autrement que comme sa mission l'exige. Elle s'en est remise de tout à Dieu; il doit en faire ce qu'il voudra. Il est vrai qu'au début elle pense qu'elle ne devra pas mourir. Mais au fond d'elle-même elle est livrée et elle le sait.

     Ses visions : au début, ce sont plutôt des voix qu'elle entend. Des voix qui sont à peine accompagnées de visions, mais elles sont très impératives et elles s'adressent à elle de manière très directe. Elle n'entend pas: "On devrait...", mais toujours "Tu dois!" Et elle entend cela comme une impossibilité, mais elle s'incline comme ceci : elle va faire ce qui est impossible sans savoir comment. Tout d'abord les voix lui tombent dessus tout à fait brutalement, c'est comme une intervention chirurgicale, une opération. Elles sont accordées au jeune paysan qui est en elle. Ce n'est que plus tard qu'elle commence à vivre dans la vision, quand la souffrante et la contemplative s'ajoutent à ce qu'il y a de viril en elle. Son être double se répercute jusque dans la mystique : c'est comme si Dieu ne pouvait atteindre en elle le jeune paysan que par la jeune fille souffrante; mais d'autre part celle-ci connaît une espèce de consolation par le jeune homme. Car les nombreuses visions ne conviennent pas au jeune homme étant donné qu'elles confirment la jeune fille dans son don d'elle-même, et par ailleurs la rude forme de commandement des voix ne convient pas à la jeune fille mais au garçon.

     Les visions ont un certain decorum, une certaine forme d'apparat, qui est au fond un "apparat ecclésiastique". Bernadette ne voit que la pure forme de la Mère; Jeanne voit les formes dans tout un environnement et toute une atmosphère qui sont pour elle aussi essentiels que les formes elles-mêmes. Certains lieux précis jouent aussi un rôle dans sa vision ainsi que ce qui se déroulera en ces lieux. Elle voit par exemple le lieu où le roi doit être sacré. Dans les visions, ce ne sont pas des ensembles géographiques qui se déroulent comme un plan de bataille surnaturel. Mais certains points et certains buts stratégiques lui sont tracés. Elle peut ensuite comme vérifier sur la carte où elle est et dresser son plan en conséquence. Ce sont des aides pour une certaine étape de sa mission; quand quelque chose est réalisé, pour elle c'est totalement réglé, elle ne s'en souvient plus ou seulement d'une manière très vague. Cela ne la concerne plus. C'est pourquoi après coup elle ne peut que difficilement reconstruire ce qui s'est passé.

     La première voix qu'elle a entendue lui reste très exactement présente. A cette époque, elle a dit oui de tout son être et elle voulait obéir totalement. Plus tard, dans les révélations qui viennent l'aider, elle est chaque fois pleine de reconnaissance quand cela se confirme, quand le but est atteint. Surtout aussi parce qu'on commence à la tromper. Elle a connu au moins l'hésitation au commencement de sa mission. Mais quand ensuite, devant le tribunal, elle doit dire une foule de choses dont elle ne se souvient plus très bien, et aussi des choses qu'elle ne comprend pas et qu'elle n'a jamais sues, cela devient plus difficile. Elle cherche à se tirer d'embarras en ramenant chaque fois tout aux simples vérités du catéchisme. Comme si elle devait se cramponner à ce qu'a d'immuable le catéchisme pour être sûre aussi de dire personnellement la vérité. C'est dans cette confusion que se produit sa rétractation étant donné qu'elle ne sait simplement plus où se trouve l'obéissance. La première voix avait exigé l'obéissance la plus complète dans la plus complète certitude. Maintenant elle se dédit dans une obéissance soi-disant nouvelle qu'on a provoquée en elle artificiellement en la troublant. On voit ici que Dieu ne laisse souvent à ses saints que leurs forces humaines. Qu'il est vraiment possible d'égarer aussi des saints, que leur mission - momentanément du moins - est comme voilée et perdue. Jeanne fait maintenant ce qu'un humain justement peut faire avec son savoir et ses capacités, alors qu'au début de sa mission elle ne faisait que ce que Dieu voulait sans se soucier le moins du monde des mesures humaines. Mais dans la mort, elle retrouve une totale simplicité. Et par là elle revient à sa première obéissance qui se réalise parfaitement dans sa mort. En devenant ainsi totalement obéissante, elle détourne le regard de Dieu de la désobéissance des autres. Elle expie la faute de ceux qui la brûlent.

     Pour son prochain, elle n'a pas au fond un grand intérêt personnel. Quand elle est enfant, elle joue avec les autres enfants, mais pas nécessairement avec beaucoup de joie. Plus tard, elle voit les hommes à la lumière de sa mission, elle estime ceux qui peuvent l'aider. Elle garde une certaine difficulté à faire le saut jusqu'au toi. Elle se tient à la disposition des autres quand ils sont dans le besoin ou dans la difficulté. Mais elle rend ces services avec une étrange objectivité. Le roi, elle l'aime tendrement, mais totalement par amour de sa mission.

 

24 . XXX (religieuse du Moyen Age, ni béatifiée ni canonisée officiellement, mais considérée  comme sainte par son entourage)

     (Vois-tu XXX?) Oui.

     (Comment est sa prière?) (Adrienne soupire) Je ne vois pas de prière à proprement parler...

     (Que vois-tu alors?) (Adrienne soupire) Je vois une espèce d'inquiétude, une sorte... d'occupation avec des pensées de sainteté. Elle tire d'elle-même quelque chose. Comme une sorte de temps calme pendant lequel on fait ses comptes avec soi-même et où l'on forge des plans.

     (Et les visions?) Je ne vois pas de visions, je vois une sorte de prolongation de cette occupation...     

     (Adrienne s'agite) ... Comme si on s'imagine quelque chose... et au fond plus dans les conséquences que dans l'acte lui-même.

     (Est-ce qu'elle aime Dieu?) Je ne vois que... de l'amour pour elle-même.

     (Et pour le prochain?) (Adrienne gémit) Je ne vois pas d'amour. Je ne vois qu'occupation.

     (Ses relations avec les prêtres, avec ses directeurs?) Elles font partie de l'occupation. C'est comme si elle était possédée par une seule idée à laquelle tout doit servir.

     (Et quelle est cette idée?) Amour de soi.

 

25. YYY ("jouer un rôle" ?)

     Je la vois... avec peine. Je vois une vie étrange. Une aspiration de jeunesse à la sainteté, c'est-à-dire une aspiration à être bonne, à être chrétienne, en s'efforçant de correspondre totalement à la volonté du Seigneur. Et une prière. Et tout d'un coup comme un grand tournant. Elle est louée et célébrée, elle est prise au sérieux. Dans le sens qu'on pense que cela lui est donné : elle est bonne parce qu'elle ne peut pas être mauvaise, elle veut le bien parce que le mal lui est insupportable. Elle veut marcher sur les traces du Seigneur parce que c'est là pour elle la perfection. C'est ainsi que dès ses jeunes années on lui présente d'elle une image dont est très proche l'expression : "une sainte". Elle est peut-être encore trop jeune pour s'en effrayer vraiment. Mais elle a une certaine sagesse paysanne qui lui suggère la pensée de correspondre aux attentes des adultes, de faire comme si, de correspondre à une image qui pour elle est plus l'image d'un enfant sage que celle de la sainteté et de la perfection. Dès lors elle ne peut plus se permettre de céder à une quelconque impulsion du mal.

     Le rôle la flatte. Que ce soit un rôle, elle le remarque assez vite; elle ne veut pas faire le bien par amour du bien, elle veut être louée, elle ne veut pas décevoir son curé, elle veut avoir l'approbation des adultes. Peu à peu il se mêle toujours plus d'humain à son aspiration; seulement c'est aux autres qu'elle doit d'être comme ils l'espèrent. Plus tard, c'est à elle-même qu'elle doit de ne plus sortir de son rôle. Et à moitié inconsciemment, à moitié consciemment, elle persévère dans le chemin de cette prétendue sainteté, mais elle le paie d'un prix amer parce qu'elle perd vraiment beaucoup de ce qu'elle avait cru et visé étant enfant. Elle est sur terre celle qui montre le ciel, celle qui éprouve des choses que les autres n'éprouvent pas, qui a accès à des mystères qui sont cachés au monde. Elle devient pour elle-même un symbole; mais ce qui se trouve derrière ce symbole devient toujours plus vide, sa foi ne cesse de s'affaiblir; et si elle correspond à l'image que se font les autres, il n'y a là aucune obéissance, aucune humilité vraie; c'est le moi qui prédomine. Un moi dont les gens sont certes responsables mais qui pourtant lui convient, dans lequel elle se glisse pour y rester. Ce moi se développe : il s'y ajoute toujours plus de détails, des dorures pour ainsi dire, qui ne lui appartiennent pas.

     Si elle avait reçu en temps voulu de justes directives, elle serait restée une femme simple et bonne. Ses parents ont des doutes; pour cette raison, eux et toute sa famille, elle les tiendra pour suspects. Sa propre impatience, tout ce qui en elle a rapport avec le péché originel et le péché, est réservé pour sa famille. Elle ne voit pas que ce qu'elle représente pour le reste du monde devient toujours plus une illusion. Elle ne voit plus ce qui a été faussé, la part de rôle qu'il y a dans ce qu'elle fait. Elle pense faire l'expérience de quelque chose, mais au fond elle ne fait l'expérience que du théâtre. Un théâtre qui pendant des années semble innocent, qui peut-être même incite à la foi la communauté et un milieu plus étendu. Elle devient un moyen pour stimuler la foi de gens pour lesquels le quotidien de l’Église, de la communauté, de la chrétienté, est trop peu de chose.

     Ce qu'elle présente comme phénomènes corporels n'est pas juste. Il est difficile de dire s'ils sont totalement faux, en tout cas ils sont contrefaits pour l'essentiel. YYY n'est pas assez humble pour éprouver les choses qu'elle présente. Elle s'oppose à la foi authentique surtout par le fait qu'elle répartit toujours plus les hommes en deux groupes : ceux qui croient en elle sont les croyants authentiques, les autres sont des hérétiques, tous sans exception. Elle ne veut pas non plus par exemple que son cas soit examiné par les médecins. Elle a certaines ressources qu'elle fait jouer : elle peut rester un long temps sans montrer d'activité rénale ou de digestion, elle peut jeûner très longtemps, elle a une disposition hystérique qui lui rend possible de produire des saignements tels qu'ils ne se présentent la plupart du temps que chez les saints, etc. Bien des choses sont basées sur des exercices minutieux, souvent conscients, souvent à moitié inconscients. Cela fausse son attitude de prière, sa manière d'être devant Dieu. Elle devient actrice... Douée d'une intelligence qui ne dépasse pas la moyenne, elle s'en soucie peu, elle laisse les choses en l'état, entre savoir et non-savoir. Il n'y a pas non plus de chemin de retour, car si elle laissait tomber quelque chose, elle ne serait plus la célèbre YYY; si elle revenait à sa simple foi de naguère, la faille entre les temps anciens et les nouveaux serait trop grande et incroyable. Elle est devenue fière et orgueilleuse, et elle doit vivre maintenant de ce qu'elle a imaginé. Ce qui n'empêche pas que restent intactes en elle une certaine bonté, une certaine participation au destin d'étrangers, une certaine serviabilité. Elle n'est peut-être finalement qu'une victime de ceux qui l'ont poussée dans ce cadre et de leur passion pour l'extraordinaire. Ce qui est authentique en elle, c'est sa première enfance et ce qui en réchappe en quelque sorte sans mélange, par exemple le Notre Père et les prières des petits enfants. Personne ne l'a priée, par exemple pour lui dire le Notre Père comme "sainte"; si bien que cette prière a gardé pour elle quelque chose du caractère joyeux de la foi qu'elle avait dans son enfance. Mais quand elle prie sur commande pour une intention d'autrui ou pour des personnes déterminées, pour une communauté, elle devient fausse parce que alors elle se place elle-même et sa gloire au milieu de sa prière et qu'elle utilise les exigences des hommes comme d'une sorte d'estrade pour elle...

     Le curé a cru à la chose mais il a connu des heures de doute; il s'est posé des questions à lui-même et il l'a aussi interrogée. Elle a su faire la sourde oreille à ses questions, lui donner l'illusion de la sécurité et laisser intacte l'image qu'il avait d'elle.

 

26. ZZZ (stigmatisée?)

     Je ne la vois pas comme stigmatisée. Je vois sa prière qui est pleine du don d'elle-même mais qui est aussi pleine d'impatience. Elle veut être utilisée; elle veut être un instrument. Et elle attend que tout d'un coup Dieu fasse en elle quelque chose de frappant, quelque chose de frappant pour elle en la convertissant. Mais aussi qu'il la distingue. Elle reconnaît ses fautes, mais elle sait que le Seigneur peut en venir à bout. Seulement elle est sans patience. Et au lieu de se laisser vaincre par le Seigneur, c'est elle qui veut le vaincre. C'est ainsi qu'elle utilise certaines modifications pour se définir comme stigmatisée; elle en rajoute, elle veut être ce qu'elle n'est pas. Mais elle le veut au fond non par volonté de fraude mais par impatience d'avoir le droit enfin de faire quand même quelque chose d'extraordinaire. Elle songe très précisément à une sorte de sainteté qui laisserait passer à travers elle une grande vénération pour devenir ensuite une adoration devant Dieu. Elle se fait instrument. Et elle n'a plus ni le courage ni la force d'y renoncer. D'un côté elle est follement tourmentée en son for intérieur par la fausseté - entre-temps elle l'oublie presque et pourtant elle en a toujours conscience à l'arrière-plan - et aussi par le vrai diable. Un diable qui au fond devrait s'appeler mauvaise conscience. Et elle utilise sa mauvaise conscience pour lutter mais d'une manière qui d'emblée donne la victoire à elle et non à Dieu. C'est une imitation voulue d'états authentiques par quelqu'un qui n'est pas appelé. Elle ne se fait pas la partie belle mais très difficile en luttant vraiment d'une manière héroïque - mais sans base suffisante - contre des choses qu'elle se fabrique elle-même. C'est un va-et-vient dans ses rêveries qui se reflète dans sa prière et qui est nourri à son tour par la prière parce qu'elle se laisse aller ici même à l'impossible et à l'incroyable auquel pourtant elle croit presque. Et si un jour quelqu'un croit un peu en elle, cela confirme en elle la conscience de sa mission; elle se donne alors à nouveau de l'importance et elle continue à se fourvoyer. Au fond il n'y a rien dans sa vie qu'elle n'utilise pour se mettre en valeur, une valeur qu'elle ne veut pas retenir absolument pour elle, mais qui doit pourtant être la sienne.

 

27. Fra Angelico (+ 1455)

     Je le vois (Adrienne sourit). Il aime le chemin qui conduit à Dieu et il est constamment occupé à contempler ce chemin. Toute sa prière vit sur ce chemin et s'il est devenu religieux et s'il a choisi Dieu en somme, c'est pour rester sur ce chemin. Et quand il peint, il peint toujours ce chemin. Les saints qu'il peint, les anges qu'il représente, tous sont pour lui une expression de ce chemin. Et en tout ce qu'il apprend - également en théologie, en philosophie, même si c'est quelque chose d'extrême qui demeure pour lui incompréhensible - il ne peut apparemment l'approuver que si c'est conciliable avec ce chemin. Dès qu'il arrive à ce chemin, tout est clair pour lui et il serait même capable de faire de subtiles distinctions. C'est comme si Dieu l'avait destiné pour qu'il lui présente le chemin. Ainsi tout ce qui lui est inspiré dans la méditation, tout ce qu'il apprend dans la prière et dans sa vie quotidienne, tout se rapporte toujours à ce chemin qui conduit à Dieu.

     C'est le chemin de l'esprit d'enfance et des enfants de Dieu. C'est le chemin de la sainteté, le chemin du renoncement dans l'amour, dans l'amour du prochain, qui est développé à un tel point qu'on voit toujours dans le prochain le Seigneur et sa sainteté.

     L'art lui est donné. Il ne l'a pas choisi au fond. C'est tellement son talent et il lui correspond tellement que c'est l'art qui l'a choisi plus qu'il n'a choisi l'art. Mais, pour lui, l'art ne fait qu'un avec la religion, avec l'amour de Dieu. Il est à vrai dire franciscain en son être le plus intime, comme on se représente François en ses premiers temps. Il est l'un des saints souriants.

 

28. Mozart (1756-1791)

     (Voyez-vous Mozart?) Oui, je le vois.

     (Elle sourit).  (A-t-il une prière?) Oui, je le vois prier. Je le vois dire quelque chose, peut-être un Notre Père. Des mots simples qu'il a appris dans son enfance et qu'il dit en étant conscient qu'il parle avec Dieu. Puis il est devant Dieu comme un enfant qui apporte tout à son père: des pierres de la rue et des branches curieuses et des brins d'herbe et une fois aussi une coccinelle; et chez lui tout cela, ce sont des mélodies, des mélodies qu'il apporte au Bon Dieu, des mélodies qu'il sait tout d'un coup au milieu de la prière. Et quand il a cessé de prier, qu'il n'est plus à genoux et qu'il n'a plus les mains jointes, il s'assied au piano où il chante avec une candeur incroyable et il ne sait plus bien s'il joue quelque chose pour le Bon Dieu ou si c'est le Bon Dieu qui se sert de lui pour jouer quelque chose à la fois pour lui-même (Dieu) et pour lui (Mozart). Il y a une grande conversation entre Mozart et le Bon Dieu, qui est comme la plus pure prière, et toute cette conversation n'est que musique.

     (Et les hommes là-dedans?) Il aime les hommes. Il en a peur et il les aime tout à la fois. Il les craint un peu comme les enfants craignent les autres enfants qui sont grossiers, qui pourraient casser le jouet; mais Mozart redoute au fond qu'on puisse abîmer au Bon Dieu son jouet plus qu'il ne pense à lui-même. Et il aime les hommes parce qu'ils sont les créatures du Bon Dieu et il est heureux d'avoir le droit de les divertir par sa musique. Et à sa manière propre, il voudrait leur poser la question de Dieu, même dans ses morceaux les plus joyeux.

     (Il ne s'éloigne pas de Dieu dans son art?) Non. Il y a certes des moments où l'art a en quelque sorte la préséance, mais il demeure englobé en Dieu. C'est comme s'il avait un pacte permanent avec le Bon Dieu.

     (Et ce qui est triste?) Tout cela est inclus. Car il sait que Dieu s'occupe aussi des hommes tristes et sombres et qu'il est difficile de supporter la pesanteur du monde, et il y a des moments où il sent sur son âme comme un poids énorme; mais alors il doit tout emporter dans sa musique; par sa musique, il doit rendre attentif à tout ce qui concerne Dieu et les hommes.

     (Et Don Juan?) Quand il décrit la fierté, il ne s'y engage pas lui-même, il n'y a aucune part. Quand il décrit la sensualité, il suit un peu sans doute, car il va de soi que la sensualité n'est pas loin. Mais sa sensualité elle-même est tellement celle d'un enfant qu'au fond elle n'est jamais mauvaise.

 

29. Péguy (1873-1914)

     Je vois sa mission et sa prière. Sa prière est changeante. Il prie parfois comme un petit enfant, parfaitement donné à Dieu, porté par les mots qui composent la prière vocale qui lui est familière, d'un coeur simple, satisfait. Puis tout d'un coup il ne voit plus rien et il prie dans une sorte de désespoir. La confiance l'a abandonné, les mots ont perdu leur sens, la prière en tant que telle est dépouillée de son contenu. Et il se met à avancer à tâtons comme quelqu'un qui fait des exercices de natation à sec et qui s'étonne de ne pas avancer. Jusqu'au moment où il remarque qu'il lui manque l'élément porteur; c'est-à-dire qu'il est devenu indifférent, qu'il s'est trouvé pris dans des idées qui ne sont guère compatibles avec la présence de Dieu, qu'il se construit parfois une vie qui n'est pas assez pure, qu'il exige de son entourage ou même de Dieu des choses qui ne lui conviennent pas, qu'il envisage des chemins qui le conduisent à la tentation et qui ne sont pas ses chemins. Le chemin de retour est alors difficile pour lui parce qu'il a sous les yeux la responsabilité qu'entre-temps il a assumée et qu'il ne se sent plus à la hauteur de cette responsabilité. Mais il rencontre à nouveau la grâce et il redevient un enfant qui peut prier et qui trouve sa joie à le faire. La grâce suit parfois avec lui d'étranges chemins qui sont visibles dans ses écrits. Il exprime et écrit les mots de grâce, de plénitude, de connaissance et d'amour dans une véritable inspiration dont le premier fruit est chaque fois qu'elle le ramène à la simplicité de l'enfant dans la prière. Sa mission évolue davantage sur une seule ligne que sa prière : même dans les périodes où il ne prie que difficilement ou pas du tout, il ne perd pas conscience de sa mission et de la responsabilité qu'elle implique. Mais il n'y a pas pour lui de preuve plus éclatante de sa mission que son retour à la prière par le mot qu'il écrit. Dans ses combats intérieurs, qui ne gagnent en intimité proprement dite que lorsqu'il mesure jusqu'où a été son chemin loin de Dieu, il ne peut plus compter que sur Dieu pour lui montrer le chemin du retour. Très souvent il s'éloigne déjà sous l'impulsion d'une idée qui l'enthousiasme, d'une utopie, d'un plan, dont les difficultés lui sont peut-être conscientes, mais qui l'attirent justement pour eux-mêmes et à cause de l'étrangeté de la trouvaille. Et avant d'examiner la chose devant Dieu, avant d'avoir reçu dans la prière la certitude qu'il fait le bon choix, il va de l'avant. Il lui manque en partie le discernement des esprits, c'est pourquoi le jugement lui est difficile. Il commence des choses de bonne foi qui ne peuvent pourtant pas être menées à terme de bonne foi parce qu'un envoyé n'a réellement le droit de prendre que le chemin indiqué par Dieu. Il peut se faire que parfois il confonde avec la véritable intériorité des autres et avec une indication provenant de Dieu un certain enthousiasme, une certaine volonté d'accompagner les autres, de les suivre. Et pourtant plus se fait petit le nombre de jours qui lui restent, plus intime se fait sa connaissance de Dieu, plus grand devient son don de lui-même; il est porté par sa prière mais aussi par son œuvre à laquelle finalement il ne voulait pas donner d'autre contenu que la plénitude de la parole.


 

30. Bernadette (1844-1879)

    Une enfant innocente qui soudainement reçoit une mission. Sur le coup, elle n’y comprend absolument rien. Elle ne sait même pas ce qu’est une mission. Et maintenant l’incompréhensible est là : elle a vu Marie. Sans le savoir, elle a obéi dans la vision, et maintenant elle a à vivre ce qu’elle n’a pas compris et qui est pourtant si simple et si évident. Ce qu’elle a vu était simple; elle le raconte aussi simplement. Elle ressent bien de la méfiance autour d’elle… Mais au fond, cela ne la concerne pas; elle pense toujours que, d’une certaine manière, « c’est la vie ». Sa mission est accomplie, elle se trouve quelque part derrière elle. L’Église l’a tirée à elle si rapidement qu’elle se trouve comme dépouillée de sa mission, une mission dont au fond elle a à peine su quelque chose. – On la fait entrer dans un couvent. Pourquoi ne devrait-elle pas y entrer? Elle est tellement comme une enfant que ce n’est pas un problème pour elle. Au fond elle ne voit jamais le service personnel qui résulte de sa mission : elle ne voit pas que sa vie au couvent par exemple est une conséquence de sa mission… Au couvent elle essuie de terribles vexations, mais elle supporte tout avec une sorte d’obéissance aveugle; aveugle non dans le sens de saint Ignace, mais dans le sens où, simplement, elle ne se pose pas de question : elle a toujours obéi et « on » le supporte simplement. C’est en supportant qu’elle devient sainte. Comme si elle avait reçu par avance tout le don de la grâce et comme si elle devait maintenant, après coup, faire encore ce qui la rend « digne » d’avoir reçu l’apparition.

     Dans sa prière, Bernadette a une simplicité d’enfant… Ce qui s’est passé autrefois à la grotte et ce qu’elle vit à présent au couvent se fondent dans une sorte d’unité et elle est encore toujours dépassée par l’ensemble; elle ne suit pas tout à fait. Cette simplicité absolue qui ne demande pas à comprendre est ce qu’il y a en elle de grand et d’unique. Elle ne sait pas ce qu’elle sait, elle ne sait pas non plus ce qu’elle fait… Elle est tellement faite pour les autres, si totalement expropriée, qu’elle ne fait que laisser passer; elle transmet sans deviner que ce qu’elle livre, elle aurait pu l’avoir pour elle.

     Avant d’avoir vu Marie, la prière de Bernadette était celle d’une enfant pure. Depuis l’apparition, elle sait à qui elle s’adresse. C’est au fond toute la différence. Comme une enfant pauvre qui fait des ourlets pour les mouchoirs d’une riche dame : si une fois elle a vu la dame, elle sait ensuite pour qui elle fait le travail. Elle n’y réfléchit pas, elle ne peut pas s’imaginer le but pour lequel la riche dame a besoin de tant de mouchoirs. Mais elle sait maintenant qui les reçoit, et on lui a dit que la dame en a besoin, bien que l’enfant n’en comprenne pas mieux la raison avant qu’après. Bernadette continue à dire ses Ave Maria à la dame qu’elle a vue. Elle lui dit combien elle l’a trouvée belle et aussi qu’elle souffrirait volontiers pour elle. Et cela d’une manière si absolue et avec une telle manière de ne pas se poser de question que cela tiendrait presque du fanatisme si ce n’était le simple effet de la grâce, la sainteté.

 

31. Joseph

     Il a un coeur simple et il persévère dans un don total de lui-même qu’il ne comprendra jamais totalement… Pour Joseph, sa mission est une mission à côté d’une autre, celle de Marie, et ce que Joseph doit faire, c’est soutenir la mission de Marie de manière très simple… Joseph, l’homme juste, est placé dans une situation qui d’abord l’effraie; il ne comprend pas. Puis la grâce lui donne de comprendre quelque chose, mais pas tout. L’ange lui donne la certitude que ce qui se passe est juste, et il sait désormais : c’est ma route et ma route vient de Dieu. Mais il ne comprendra jamais totalement ce qui s’est passé dans la Vierge Marie. Et quand il essaie de l’aider et d’être un père pour l’enfant, il demeure toujours conscient qu’il n’est qu’un remplaçant. Sa compréhension ne va pas plus loin. Et il prie toujours plus que Dieu lui montre les chemins qu’il doit suivre, non qu’il lui donne de comprendre parfaitement. Quand il regarde la Mère et l’enfant, il comprend que c’est une grâce inouïe de pouvoir être là et de voir et de coopérer; et sa foi grandit, et sa joie aussi grandit sans qu’il doive accompagner la Mère sur ses durs chemins. Même s’il connaît des heures difficiles, puisqu’il doit prendre soin de l’enfant, il connaît cependant surtout la joie de se donner, la joie de participer, et sa prière est pleine d’action de grâce… Quand se manifeste quelque chose du Fils, de sa croissance, de sa mission, il l’emporte aussitôt dans sa prière parce que cela touche tellement sa route à lui qu’il doit garder éveillé dans la prière ce qu’il a vu. Il aime et il travaille, et son aide est telle qu’elle ne compte jamais. Depuis que l’ange lui a parlé, il est apaisé une fois pour toutes et cette paix rayonne sur tout ce qu’il fait. Il ne connaît pas l’inquiétude de celui qui calcule. Il sait qu’il participe à beaucoup de mystères même si ce n’est pas son affaire de chercher à les scruter. Il est sans curiosité; il est tout simplement pieux…

 

32. Benoît Labre (1748-1783)

     Devant Dieu, il est très droit et très simple… Il a une sorte de prière débordante et un désir de voir Dieu qui écartent de lui toute difficulté dans la prière. Pour lui, prier est aussi naturel et aussi simple que de manger ou de dormir pour un homme en bonne santé. Il n’a de difficultés qu’avec son prochain, car il ne peut pas montrer avec les autres la simplicité qu’il a avec Dieu. Il lui est impossible de les aborder comme il aborde Dieu. Et pourtant il se sent abordé par eux comme par Dieu lui-même…  Il voudrait les amener tous à Dieu; et s’il visite avec eux tant de sanctuaires, c’est parce qu’il voudrait donner Dieu à chacun; et parce qu’il ne sait pas bien donner le Dieu qu’il possède, qu’il ne sait pas comment faire, il cherche à leur faire mieux comprendre Dieu d’une manière qui leur soit accessible : les amener par le pèlerinage à un plus haut degré de réceptivité joyeuse…

 

33. Monique (331-387)

     Elle est la prière qui ne se relâche pas, la piété qui ne s’amollit pas. Elle ne connaît pas de grandes fluctuations dans sa prière. Elle est très donnée à Dieu et aussi à l’Église. La caractéristique de sa prière, c’est surtout sa persévérance dans l’intensité. Pendant un temps très long, elle peut répéter une seule et même prière avec la même force. La prière vocale n’est jamais chez elle une prière des lèvres seulement. Elle a au fond la prière des enfants qui peuvent prier avec beaucoup d’intensité mais sans savoir qu’il s’ensuit une réponse de la part de Dieu, sans même en attendre une, sans penser cependant qu’il n’y en a pas. On présente à Dieu avec le plus grand soin ce qu’on a à lui dire. Cela ne va pas beaucoup plus loin… Il lui manque certainement quelqu’un qui l’aurait aidée à donner une certaine forme à l’uniformité de sa prière. Il lui manque un élargissement qu’un autre aurait dû entreprendre… Elle ne peut pas s’imaginer que Dieu pourrait vouloir autre chose d’elle… Elle n’a personne pour l’introduire dans la prière contemplative, quelqu’un qui lui explique qu’il n’est pas nécessaire de parler sans cesse à Dieu pour être en prière… La mission de son fils (saint Augustin) sera beaucoup plus différenciée… Quand il sera converti, il y aura chez la mère une sorte de lassitude. Comme chez quelqu’un qui a derrière lui un effort extraordinaire et qui, après, quand il s’est reposé, ne peut plus atteindre la même intensité d’effort…

 

34. François-Xavier (1506-1552)

     Prière à l’époque où il prend la décision de travailler avec saint Ignace : Père, je voudrais te servir. Toi, ton Fils et l’Esprit et notre Vierge bienheureuse. Et je voudrais t’offrir ma vie de telle sorte que tu ne doives jamais penser que je ne veux t’en donner qu’une part ou faire triompher en quelque point mon propre avantage. Je voudrais que ma vie devienne un service et que ce service, ce soit toi qui en disposes selon tes besoins, afin que tes projets, quels qu’ils soient, se réalisent mieux. Tu connais mes projets de vie, tu connais aussi la joie que j’ai pour mes propres aptitudes, et la joie que j’ai de pouvoir développer mes capacités et mes connaissances. Mais je voudrais t’abandonner entièrement cette joie, qui n’est pas de l’orgueil au fond, et te remettre tout ce que j’ai pour que je ne fasse rien d’autre que ce que tu as projeté pour moi. Tu vois cette nouvelle fondation qui naît et comment ces hommes ne cherchent et ne visent que ce qui est tien. Et je crois comprendre nettement que tu veux que je devienne l’un d’entre eux et que nos forces soient utilisées par toi de telle sorte qu’aucun d’entre nous ne sache plus jusqu’où va ce qui lui est propre, ce qui est à moi et ce qui est propre aux autres. Peut-être cela sera-t-il pour moi un sacrifice parce que j’étais habitué à jeter des coups d’œil en arrière. Cela aussi, je le dépose entre tes mains, Père. Mes habitudes ainsi que tout ce à quoi j’étais attaché en apparence ou réellement, je veux te les remettre et je veux faire avec les autres, dans une parfaite obéissance, tout ce que tu veux si seulement tu me montres que ce chemin est le bon. Mais je crois que tu me le montres déjà par le chemin des autres qui me paraît clairement être juste. Bénis, Père, ce qui va se faire, bénis chacun de nous et fais que ton œuvre, que tu fais par nous, soit utile à ton Église tout entière. Amen.

 

35. Origène (vers 185-254)

      2e prière. Père, tu sais qu’aujourd’hui, dans la prédication, je vais parler de toi et du Fils et de l’Esprit, de votre lumière trinitaire. Je l’ai annoncé, et tous s’y attendent. Et c’est aussi la continuation de ce que j’ai commencé. Père, c’était sans doute manque de vénération, mais je croyais posséder la force et l’intelligence nécessaires pour percevoir ton être trinitaire, et je croyais aussi être capable de le décrire. Et surtout aussi que je pourrais éveiller dans ta communauté le désir de la connaissance. Et maintenant je vois que le désir que j’ai de toi est sans doute trop petit, et le désir que j’ai de la connaissance trop rationnel, trop rempli de problèmes. Pas assez simple et pas assez pur. Père, vois, l’intention était bonne, et maintenant je ne sais pas comment la réaliser. Maintenant j’ai l’impression que tout ce que j’ai à dire sonne creux. La raison en est que c’est moi-même qui suis l’obstacle parce que trop de ce que j’ai utilisé pour la recherche, pour la connaissance, provenait de moi. Père, tu dois m’aider, je t’en prie : fais cela totalement une fois au moins afin que ta communauté ne soit pas scandalisée à mon sujet, afin qu’elle ne croie pas que tout est si petit, si bien limité comme je le vois maintenant, mais qu’elle comprenne bien plutôt que chacune de tes vérités est infiniment plus grande que la pauvre compréhension que j’en ai. Père, je te promets que désormais je me mettrai plus et mieux à la disposition de ta Trinité, d’être toujours moins soucieux de moi et des agréments et de chercher à te servir, toi, le Fils et l’Esprit. Mais accompagne-moi, Père, et fais que tout ce qui, par ma faute et mon insouciance, menace d’être néfaste tourne en bien. Amen.

 

36. Angèle de Foligno (+ 1309)

     Prière d’action de grâces après la communion : Seigneur, ta première épouse fut Marie; elle a pu te porter à la fois comme mère et comme épouse. Tu as habité en elle. Et maintenant, Seigneur, que tu es venu à nous dans l’eucharistie, tu habites en nous comme si nous étions tes mères et tes épouses. Dans l’Esprit qui nous fait comprendre que tu es vraiment présent dans l’hostie, tu te laisses recevoir par nous comme ta mère t’a reçu das l’Esprit et par l’Esprit. Seigneur, bien que nous sachions à quel point nous sommes indignes, nous sommes maintenant remplies d’un sentiment infini de gratitude. Tu habites en nous, tu es en nous, tu habites en nous pour nous accompagner, tu demeures en nous, tu ne nous laisses pas toutes seules. Et en nous permettant de faire pour toi, à notre manière imparfaite, quelque chose de ce que Marie a fait pour toi à sa manière à elle qui était parfaite, tu nous entraînes plus profondément dans ton mystère. Seigneur, je t’en prie, prends-moi tout entière, viens à moi avec toute ta mission, permets que j’accomplisse totalement ta volonté. Et j’en suis sûre : parce que tu es venu, tu permets que je fasse au moins quelque chose, que mes sœurs fassent au moins quelque chose et que tous ceux qui croient en toi te portent. Mon merci, Seigneur, est comme je suis : faible et imparfait. Et cependant je voudrais que mon merci soit aussi grand que ma foi, car ma foi ne dépend pas de moi, c’est un cadeau que tu m’as fait. Elle vient de toi avec toute la plénitude que Dieu le Père lui donne, elle vient par toi jusqu’à nous tous sans altération. Fais que notre merci et notre foi ne fassent qu’un et que nous ne nous en servions que pour te servir. Seigneur, bénis tous ceux qui t’ont reçu aujourd’hui, et donne à tous ceux qui se refusent encore à toi ou qui ne veulent rien savoir de toi de commencer lentement à se tourner tous ensemble vers toi et de devenir ainsi capables de recevoir bientôt ta pleine bénédiction. Amen.

 

37. Cécile (+ vers 230)

     Prière à l’approche du martyre : Seigneur, la mort est proche. C’est la mort que tu me permets de mourir. La mort vers laquelle il m’est permis d’aller pour toi, pour les autres croyants, pour tant d’hommes qui devraient encore venir à la foi. Je te remercie pour cette grâce, car je sais qu’une telle mort est une grâce pour toute ton Église. Elle n’est pas isolée, elle est en relation avec la mort de tous les martyrs qui ont joyeusement donné leur vie pour toi. Pour toi, pour ton Église, pour tous les croyants, pour tous ceux qui vont venir. Je ne puis pas te remercier assez pour cette grâce. Mais tu vois que je suis une faible femme et qu’à la fin l’angoisse ne me sera peut-être pas épargnée. Mais je te prie, je te prie avec la force que me donne en face de toi la promesse que j’ai faite : permets que je meure vraiment selon ta volonté et que je puisse jusqu’au dernier instant montrer à ton Église combien je t’aime et que je ne reçois la mort que par amour pour toi et dans la disponibilité à faire ta volonté. Accorde-moi l’aide nécessaire, laisse-moi souffrir avec toi et donne ta grâce à tous ceux qui, après moi, devront marcher vers la mort par le même chemin. Bénis les miens qui ne croient pas encore, bénis les miens qui ont déjà la foi, bénis tous les croyants qui, par toi, sont devenus mes proches, bénis toute ton Église et finalement reçois encore de moi mon merci de pouvoir comprendre maintenant en vérité quelle grande grâce c’est de pouvoir mourir pour toi. Amen.

 

38. Newman (1801-1890)

     (N.B. Le pape Benoît XVI a béatifié Newman le dimanche 19 septembre 2010. Il a été canonisé le 13 octobre 2019 par le pape François. Ce portrait a été édité en 1966).

     Il prie très soigneusement, avec un amour soigneux, juste, un amour qui ne souffre rien qui ne soit totalement pur et totalement honnête. Il apporte dans sa prière tout ce qui le tracasse et l’occupe. Il l’apporte sans l’avoir trié au préalable; il le trie dans la prière. Et dans la prière, il reçoit de savoir avec certitude si ce qu’il a apporté est vraiment utile, si Dieu peut s’en servir, si Dieu peut le bénir. Si Dieu le bénit, il le contemple encore une fois dans la prière et il voit si cela rayonne maintenant la lumière de Dieu. Ses pensées, ses préoccupations, ses prières, ses recommandations sont comme des diamants qui tout d’abord n’étaient pas taillés et dont il ne savait pas si c’était au fond des diamants. Puis l’expert, c’est-à-dire Dieu, les regarde et les taille comme il faut, et finalement Newman voit lui-même aussi que c’était réellement des pierres précieuses. Mais on doit bien dire que presque tout ce qu’il apporte à Dieu est réellement du diamant, qu’auparavant il a déjà opéré saintement un choix.

     Et ensuite il a fait abnégation de soi, il s’est prosterné, il s’est livré, comme s’il était un religieux. Son ascèse, son idée de l’obéissance à Dieu, son idée de la chasteté, de la pauvreté, de l’amour sont absolument dignes d’un religieux et à vrai dire d’un religieux éprouvé. C’est comme si au temps de sa conversion il avait reçu intensément de manière infuse toute la vie d’un religieux. Il possède une règle qui est en Dieu.

     Son travail, il l’aime parce que c’est le travail de Dieu. Il y a là des choses qu’il aime beaucoup, d’autres qui lui pèsent; mais celles-ci aussi il les aime d’un amour soigneux parce qu’il veut que l’œuvre appartienne tout entière à Dieu. Souvent c’est comme s’il écrivait avec son sang et comme s’il utilisait ses dernières forces pour comprendre quelque chose. Il lui est beaucoup demandé personnellement. Il se trouve au fond à son travail comme un fondateur d’ordre vis-à-vis de sa fondation.

     Les hommes, il les aime. Un peu curieusement. Il voit en eux des créatures de Dieu, mais un peu comme un entomologiste qui aime ses insectes. Il a souvent du mal dans le premier contact avec quelqu’un. Il ne le reçoit qu’en passant par Dieu.

     Il n’a pas de visions. Des inspirations de temps à autre. Des certitudes soudaines, mais rarement. Il se développe très, très lentement. Pendant longtemps il semble qu’il n’y a aucun progrès, puis soudain il a quand même fait trois pas. Et puis de nouveau il n’en fait plus, et tout d’un coup il en fait dix. Mais sa vie tout entière est un développement qu’on ne peut pas arrêter.

     Les hétérodoxes, il les aime, il les comprend, il espère qu’ils vont venir. Mais il a beaucoup de compréhension pour leurs hésitations.

     Il aime l’Église. Il a pourtant du mal à s’y habituer. Il espère toujours pouvoir lui rendre davantage quelque chose de ses dimensions divines. Il souffre beaucoup qu’elle montre tant d’humain. Il l’aime un peu comme on aime un enfant qui n’est pas aussi réussi qu’on l’espérait, mais on n’abandonne pas l’espoir que cela peut encore venir… Newman est certainement un grand saint.


 

Pour terminer ce choix de textes

     Dans sa présentation du Livre de tous les saints, le P. Balthasar annonçait "quelque deux-cent-cinquante portraits" (Adrienne von Speyr et sa mission  théologique, p. 59). En fait il y en a deux-cent-soixante-trois, et certains "saints" ont "bénéficié" de deux portraits : Denys, Hildegarde, Jean, Paul, Thérèse d'Avila,Thomas d'Aquin.

     On peut lire Le livre de tous les saints pour connaître (un peu) les saints de l'intérieur. On peut le lire aussi pour découvrir, derrière tous ces témoignages vivants, un certain visage de Dieu. En lisant ce livre, on peut comprendre un peu mieux qui est Dieu en vérité. Et dans un premier temps, s'étonner, s'émerveiller, que Dieu permette à toutes ces personnes, qui sont vivantes par-delà la mort dans le monde infini de Dieu, de se manifester aujourd'hui à l’Église terrestre pour la plus grande joie des croyants qui reçoivent ces confidences.

     Tous les saints ont une certaine idée de Dieu, une certaine manière d'être avec lui, de se tenir devant lui, de lui parler. Tous ont quelque chose à nous dire pour "nous instruire des richesses du Royaume" (Cf. Prière après la communion du 29e dimanche), tous reflètent quelque chose de Dieu, ont un certain sens de Dieu. Il ont tous à nous apprendre aussi à nous tenir "comme il faut" devant lui. Ces saints nous disent quelque chose de la mémoire sans fond de Dieu : elle ne contient pas seulement deux-cent-soixante-trois portraits, mais le vécu de soixante-dix milliards de destins depuis les origines de l'humanité, tout le détail de toutes les vies du monde.

     Il y a là un message "pour ceux que cela concerne" (HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 9), c'est-à-dire finalement tous les humains. Un message concernant la foi et la mémoire de Dieu et l'infini de Dieu et la présence auprès de Dieu de tous ceux qui ont quitté ce monde et ont été accueillis dans sa lumière.

     Il est difficile de parler juste de Dieu. Ceux qui sont dans la lumière ont la bonne manière de le faire, celle de l'Esprit de Dieu. Ils relisent leur vie terrestre à la lumière de l'Esprit. Où était l’essentiel de leur vie? Où était Dieu? Quel Dieu? Le Père, le Fils, l'Esprit Saint?

     La "conversion" d’Adrienne von Speyr a eu lieu le jour de la Toussaint, 1er novembre 1940. Plus tard, un jour, Dieu lui a fait la grâce de connaître de l’intérieur la vie d’une certain nombre de saints et leur prière. Les saints sont toujours vivants dans le monde invisible de Dieu. Mais si Dieu le veut et quand Dieu le veut, ils peuvent se rendre présents au monde d’en bas, d’une manière visible ou invisible. La Vierge Marie peut apparaître à Bernadette en 1858, comme elle est apparue tout au long des siècles à un certain nombre de croyants. Et non seulement la Vierge, mais nombre d’autres saints. Est-ce possible?

     Une juive découvre la foi en Jésus Christ à l’âge adulte. Depuis toujours la foi des chrétiens lui semblait impossible : qu’un homme soit Dieu, c’est insensé. Et un beau jour, ou plutôt une belle nuit, elle s’est rendu compte de ceci : "En effet un homme ne peut pas être Dieu. Mais si Dieu existe, il peut devenir un homme! Il peut faire tout ce qu’il veut, et je ne vais pas lui dire comment il faut être Dieu" (Rosalind Moss dans R.H. Schoeman, Le miel du rocher, p. 138). Que des saints vivant dans le monde invisible de Dieu puissent se faire connaître de l’intérieur à des croyants d’aujourd’hui ou d’hier, pourquoi pas? "Je ne vais pas dire à Dieu ce qu’il peut faire et ne pas faire".

     "L’Écriture de la nouvelle Alliance est là pour montrer que l’Esprit est toujours vivant et que le Fils vit toujours en lui. Elle est un signe que le Fils continue à agir sur terre. Quelque chose d’analogue vaut ensuite pour tout ce que l’Esprit inspire dans l’Église : les Pères de l’Église, les saints et leurs enseignements et leurs missions, etc. Tout cela est un prolongement de l’Écriture dans la mesure où l’Esprit est à l’œuvre de manière vivante. Et la réception de l’enseignement des saints par l’Église est un signe qu’elle reconnaît que l’Esprit est vivant. Les saints sont essentiellement des inspirés"(Adrienne von Speyr, NB 1/2, p. 242).

     L’Esprit souffle où il veut. Les saints sont des inspirés, nous dit Adrienne, il y en a qui sont prophètes, qui parlent sous l’inspiration de l’Esprit, d’autres qui se "contentent" de vivre guidés par l’Esprit. Par tous, l’Esprit de Dieu peut nous toucher aujourd’hui encore, comme il peut le faire par l’Écriture et de bien d’autres manières.

     Toutes les œuvres posthumes d’Adrienne von Speyr ont été rendues publiques en 1985 avec l’approbation explicite du pape Jean-Paul II, à l'occasion du colloque sur Adrienne qui s'est tenu à Rome en septembre 1985 (Cf. HUvB, L'Institut saint-Jean, p. 5). Le Livre de tous les saints a été dicté à partir de mars-avril 1946 (Cf. NB 9, p. 5-6). L'édition originale est datée de 1966. (Adrienne est morte en 1967).

     Le livre de tous les saints n'est pas un discours sur Dieu laborieusement concocté par Adrienne von Speyr ou Hans Urs von Balthasar. Ce livre  parle de Dieu dans le langage de gens  du XXe siècle. Trouve-t-on quelque chose d'équivalent dans la littérature mystique de tous les temps? Pourquoi au milieu du XXe siècle, le ciel s'entrouvre-t-il de la sorte? Si Le livre de tous les saints est, à sa manière, un commentaire (inspiré) de l’Écriture (inspirée), faut-il vraiment le laisser sous le boisseau?

Patrick Catry

 

 

Annexe : Thérèse de Lisieux et Adrienne dans les années 1940-1944

 

     Thérèse de Lisieux est mentionnée assez souvent dans toute l’œuvre d’Adrienne von Speyr, surtout dans certains volumes. Le P. Balthasar notait déjà (dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique , p. 32) : “Avec passion, bien que non sans quelques légères réserves, elle traduisit en allemand l’Histoire d’une âme de Thérèse de Lisieux; son dialogue avec elle ne cessa jamais”. Dans le même ouvrage (p. 27), le P. Balthasar relève que bien des lois du royaume des cieux lui furent révélées par différents saints : apôtres et Pères de l’Église, mais aussi la petite Thérèse, le curé d’Ars qu’elle aimait beaucoup, sans parler de saint Ignace de Loyola et de beaucoup d’autres.

     A défaut d’un relevé exhaustif de toutes les mentions de Thérèse dans l’œuvre d’Adrienne von Speyr, les pages qui suivent proposent de donner un aperçu de ce qu’on peut glaner dans le premier tome du Journal du P. Balthasar, au volume 8 des Œuvres posthumes (Erde und Himmel. Erster Teil: Einübungen, Johannes Verlag, Einsiedeln, 1975), qui n’est pas encore paru en français. Ce volume couvre la période qui va du 1er novembre 1940, jour du baptême d’Adrienne, au 30 avril 1944. Thérèse y est mentionnée au moins vingt-deux fois. Le P. Balthasar a pris soin de numéroter toutes ses notes prises souvent au jour le jour, mais sans toujours s’astreindre à indiquer  la date exacte. 

     La première mention de Thérèse se trouve au N° 27 qu’on peut dater approximativement de mars 1941. Adrienne dit un jour au P. Balthasar : “Je connais encore si mal les saints!” (C’est la convertie de fraîche date qui parle). “Indiquez-moi un saint à qui je pourrais m’adresser”. Singulière demande, pensera-t-on peut-être. Mais cela dénote le souci de ne pas rester dans le vague. Le saint, ce doit être quelqu’un à qui on peut s’adresser. Elle ne dit pas : “qu’on peut prier”, mais : “à qui on peut s’adresser”.  Le P. Balthasar lui propose alors deux noms : saint Ignace (ce qui peut aller de soi pour le jésuite qu’était alors le confesseur d’Adrienne) et la petite Thérèse. Tout le monde sait sans doute que, par la suite, le P. Balthasar écrivit un ouvrage sur Thérèse de Lisieux (Thérèse de Lisieux. Histoire d’une mission, Médiaspaul, réédition 1997) qui figure parmi les quelque quatre-vingt-cinq volumes dont il est l’unique auteur.  Puis le P. Balthasar donna à lire à Adrienne les lettres de saint Ignace. “Elle trouva qu’elle n’avait jamais rien lu de plus magnifique; aucun autre livre que je lui prêtai, avant ou après, même pas sainte Thérèse, ne fit sur elle autant d’impression, et de loin”. On peut noter l’expression : “même pas sainte Thérèse”, pour remarquer tout de suite l’estime d’Adrienne pour la sainte de Lisieux dès qu’elle l’eut découverte. Seul saint Ignace peut la concurrencer, si l’on peut dire.

     Au numéro suivant (28), donc toujours approximativement en mars 1941, il est question, comme très souvent dans ce Journal, du travail d’Adrienne comme médecin.  Un jour, en auscultant une patiente, elle remarque qu’elle porte un scapulaire. Adrienne demande ce que c’est et, quand elle apprend que ce morceau de tissu a été en contact avec le corps de la petite Thérèse, elle est touchée “d’une étrange façon”. Que dire de plus? Le P. Balthasar lui-même n’ajoute pas souvent de commentaire aux faits qu’il consigne. Le détail est anodin mais il s’inscrit dans un ensemble. Au moins Adrienne est-elle sensible à certaines choses.

     Le N° 53 est une lettre  écrite par Adrienne sur deux jours : les dimanche et lundi de Pâques 1941; le P. Balthasar étant absent de Bâle, Adrienne lui écrit longuement (six pages dans l’édition allemande) pour revenir sur les événements des derniers jours où pour la première fois elle a vécu la Passion du Christ et où elle a fait l’expérience du samedi saint. Elle décrit aussi longuement ce que fut sa nuit de Pâques dont elle n’a pu encore parler à son confesseur. Le tout la laisse encore tout ébranlée et tout émue. Toute cette lettre est une grande action de grâce qui commence comme ceci : “Loué soit Jésus Christ dans l’éternité. Amen. Je ne puis commencer autrement que par ce cri car il contient tout”. Elle avait écrit les premiers mots de cette lettre l’après-midi du dimanche de Pâques à 4 heures. Elle reprendra encore la plume le lundi à 1 heure du matin, c’est elle qui le note. Juste avant la reprise de l’écriture le matin, elle avait écrit ceci : “Ma lettre est peut-être très incohérente mais une joie forte m’habite toujours. J’aurai besoin de jours et peut-être de mois pour en faire le tour en quelque sorte, mais le bonheur est en moi, je remercie Dieu et Jésus, et la sainte Vierge et la petite Thérèse – elle me devient très chère – et aussi saint Ignace et encore beaucoup d’autres…” Ignace et Thérèse vont de pair ici encore, mais la sainte de Lisieux est nommée dans l’action de grâce avant même Ignace, et ce avec un petit couplet qui lui est propre : “Elle me devient très chère”. Cela ne dit rien encore de ce qui va suivre.

     Le 26 juin 1941 ou dans les jours qui suivent (N° 102) Adrienne a avec le P. Balthasar une longue conversation sur les saints. Elle trouve qu’il n’est pas juste de faire tant de bruit autour des procès de canonisation. “Les meilleurs saints sont ceux qui sont cachés. Et qu’a-t-on comme échelle pour mesurer la sainteté?” Les grâces “gratis datae” ne sont pas une échelle de mesure de la sainteté bien qu’elles peuvent aider à  y croître… Encore une fois “les saints cachés sont les plus beaux”, même si on admet que les saints dûment canonisés sont réellement saints. Le P. Balthasar note un peu plus loin qu’Adrienne a avec chaque saint une relation tout à fait particulière. “Avec saint Ignace elle s’entend remarquablement”. C’est même devenu une véritable relation d’amitié. Et le P. Balthasar pose alors à Adrienne la question : “Et comment est-ce avec la petite Thérèse?” “Là, c’est tout différent”, répond-elle. Ce qui l’attache à elle, “c’est un tout autre genre d’amour, une sorte de tendresse, quelque chose de très tendre”. “Si elle avait comme patients Ignace et Thérèse, ajoute-t-elle, elle aimerait caresser doucement l’une tandis qu’elle pourrait donner éventuellement à l’autre une bourrade amicale”. A cette époque, Adrienne n’a pas encore vu Thérèse alors qu’elle a déjà vu saint Ignace assez souvent.

     Le 25 août 1941 (N° 158), le Journal commence comme ceci : “Cette nuit, fortes douleurs. Et au beau milieu, une si grande grâce, une telle plénitude d’amour qu’il lui semble que tout son être n’est plus qu’adoration. Dans le feu de l’amour, elle veut se lever pour se mettre à genoux. Tout d’un coup le Seigneur est là à côté d’elle…” Aussitôt après, Marie se met à côté du Seigneur. Le Seigneur disparaît, Marie reste… et dit : “Pauvre petite”. Puis elle disparaît à son tour. A l’arrière-plan, pour la première fois visible, la petite Thérèse. “Elle avait quelque chose d’infiniment enfant, candide, sereine”. Adrienne resta ensuite jusqu’au matin en prière et en adoration. “Sa volonté de tout supporter est plus affermie que jamais. Bien qu’elle ait le sentiment que c’est vraiment presque assez et souvent presque un peu trop…” Ce 25 août 1941, Adrienne voit donc Thérèse pour la première fois dans le sillage du Seigneur et de Marie. Simple présence, sans un mot, au beau milieu d’une nuit de souffrances.

     La mention suivante de Thérèse dans le Journal se trouve dans une lettre d’Adrienne, datée du 4 septembre 1941 (N° 172), adressée au P. Balthasar en retraite à Sitten. Vers la fin de cette lettre elle écrit : “Je lis la petite Thérèse de Ghéon, cette fois en français. L’Évangile de Jean en entier”. Son intérêt pour Thérèse ne faiblit pas. Elle cherche à mieux la connaître aussi par les moyens à sa disposition.

     On arrive ensuite à la Toussaint 1941, premier anniversaire du baptême d’Adrienne. Elle a connu des journées de souffrances; la veille de la Toussaint elle en est soulagée, du moins en partie. “La fin proprement dite a lieu le soir à cinq heures. Elle est à l’hôpital Sainte-Claire pour son travail et, en passant dans le couloir du deuxième étage, elle voit Marie… C’était la première fois que Marie la rencontrait si visiblement hors de sa maison… Nous passons la soirée ensemble, elle est très heureuse, paisible, sereine, pleine d’esprit. La nuit suivante est une unique prière d’action de grâce. Elle prie à toutes ses intentions et elle apprend des choses très précises sur certaines personnes. Le matin, 1er novembre, elle voit la petite Thérèse. Puis une foule de saints qui se déplacent lentement avec des visages de fête” (N° 216)… Encore un présence silencieuse de Thérèse donc, mentionnée seule avant toute une série de saints. Aucun commentaire n’est donné.

     Le N° 374 est daté du 20 août 1942. “Dans la nuit du jeudi au vendredi, grosse angoisse et maux de tête. Marie apparaît et avec elle un ange qu’Adrienne n’avait encore jamais vu et qui porte la couronne d’épines. Adrienne voudrait s’en saisir et la demander. Mais Marie lui fait comprendre qu’on ne doit pas vouloir s’en saisir soi-même. Elle sera donnée au moment et de la manière qui conviendront. Si on la désire soi-même, on se blesse d’une manière qui est fausse. Puis la couronne lui fut mise. Elle ne sait pas pendant combien de temps ni comment elle lui fut retirée. Là-dessus la Mère et l’ange disparurent. Adrienne fut saisie d’une grande angoisse. Ils pourraient être venus à moi (le P. Balthasar, sans doute) et m’avoir mis la couronne. Elle pria de toutes ses forces pour que cela ne se fasse pas. Alors la couronne lui fut offerte une deuxième fois. La petite Thérèse lui montra alors comment cette couronne se déplace à travers le temps, comment des gens ne cessent de devoir la porter afin qu’elle reste pour ainsi dire fraîche et efficace. Nous aussi, nous devons veiller à la transmettre”. Pour la première fois Thérèse fait davantage qu’être simplement présente. Elle figure parmi les innombrables saints qui ont enseigné à Adrienne quelque chose des mystères du royaume des cieux. Et la première fois que Thérèse intervient pour un enseignement, c’est au sujet de cette couronne d’épines que des gens doivent porter tout au long des âges. Saint Paul n’est pas loin : “Je complète en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ”. Ces souffrances doivent rester “fraîches et efficaces”, et elles le sont parce que des gens les portent à nouveau à chaque époque. C’est Thérèse, après Marie, qui est chargée pour ainsi dire de confirmer Adrienne dans sa mission de souffrance, qui est l’une de ses missions.

     Dans la nuit du 1er au 2 octobre 1942 sans doute (N° 439) Adrienne a une vision qui dure longtemps. C’est une vision qui concerne la communauté qu’elle est appelée à fonder, l’enfant, comme elle l’appelle très souvent dans ce Journal.  C’est une vision toute en symboles. En ce qui concerne Thérèse dans cette vision, Adrienne voit un groupe de saintes occupées à travailler, et leur travail consiste à façonner des pierres (les futures membres de la communauté sans doute). Dans ce groupe, Adrienne reconnaît la Mère de Dieu et la petite Thérèse, peut-être aussi Élisabeth. “On voyait qu’elles façonnaient de petites pierres, et cela, non avec des instruments mais simplement en les prenant en main et en les passant de main en main. Chacune avait ses pierres particulières. Seule Marie n’en avait pas parce que toutes lui appartenaient. Les pierres étaient chaque fois une partie, un aspect de l’enfant. Mais dans ce travail, tout se préparait d’une certaine manière”. Cette petite scène symbolique montre en Thérèse l’une des “patronnes” de l’enfant. On la retrouvera encore dans ce rôle.

     Au matin du 1er novembre 1942 (N° 449) , “une foule de saints se trouvaient près de son lit”. Parmi eux, Marie, “rayonnant une incroyable beauté. Une foule de saints connus et inconnus”. Ignace était là, et aussi Cécile “qui est toujours là quand c’est fête”. Et puis pour la première fois elle a vu la grande Thérèse. A l’arrière-plan il y avait aussi la petite Thérèse et Jeanne d’Arc.  Adrienne n’en dit rien de plus : une simple présence.

     En novembre 1942 (N° 472), Adrienne a une vision sur les dons qui viennent du ciel. Elle-même était au ciel avec un grand panier et beaucoup de saints étaient autour d’elle. Le panier contenait ce qu’elle pouvait offrir. Il y avait là deux sortes de dons : des dons “éphémères” et des dons “impérissables”. Mais Adrienne corrige aussitôt ces expressions : des dons “limités” et des dons “infinis”, des “divisés” et des “non-divisés”. “Quelque chose de ces derniers dons est accessible à tout homme : elle peut faire sentir ses fleurs à chacun; c’est un cadeau, le même pour tous, mais il n’est pas diminué par le partage”. L’autre genre de don – le don divisé – est largué : par exemple on donne à quelqu’un la fleur qu’on a en main. On n’en a en main qu’un nombre limité, par exemple douze fleurs. “D’une certaine manière on peut les distribuer selon son propre choix et à son gré”. Adrienne comprend que du ciel aussi on peut distribuer des dons des deux manières. Elle donne alors en exemple la petite Thérèse. “Vingt personnes la prient pour avoir le même don”. Toutes vont recevoir d’elle quelque chose, et elles vont avoir part à son don général et à son amour. “Mais un seul va recevoir le don particulier qu’il a demandé”. Le P. Balthasar demande alors à Adrienne si la petite Thérèse choisit ce don comme elle l’entend. Réponse d’Adrienne : “Naturellement elle peut prendre part à la décision. Mais finalement c’est Dieu qui décide par son choix. Cependant nous sommes insérés dans ce choix. Également celui qui prie et qui obtient par la suite ce qu’il a demandé prie d’une manière particulière de telle sorte que c’est justement lui qui recevra. Lui aussi est inséré sans pour autant perdre sa liberté”. Le P. Balthasar ajoute simplement en conclusion : “Quand Adrienne eut compris tout cela, elle ne fut plus triste de ce que le don ait aussi un côté limité”. Cette nouvelle vision symbolique, comme toutes les autres, est porteuse d’un enseignement. Il arrive à  Adrienne de ne pas comprendre le sens d’une vision alors que son confesseur se trouve en mesure de le faire. D’autres fois, c’est le ciel lui-même qui le lui explique ultérieurement. Il arrive aussi que l’explication ne vienne pas… du moins dans  le Journal .

     On arrive ensuite au 20 juin 1943 (N° 684), fête de la Sainte Trinité. Adrienne a une grande vision d’anges et de saints en ordre de procession en l’honneur de la fête du jour. “Tous portaient des symboles trinitaires… La petite Thérèse portait trois fleurs en main : rouge, blanche et bleue, qui ensuite se réunirent et dont sortit un unique bouquet de roses”. Les anges, eux, portaient des flambeaux à trois branches dont les lumières confluaient en une seule. Marie portait un châle d’un blanc éclatant de trois sortes… En fait pour les symboles trinitaires, Adrienne se limite à Marie, à Thérèse et aux anges. Elle a décrit peut-être aussi les autres, mais le Journal n’en a pas gardé trace.

     Le matin du dimanche 11 juillet 1943 (N° 725), visite de beaucoup d’anges et de saints. “Les anges étaient innombrables. La petite Thérèse. Puis Ignace… Puis Marie”. Encore une fois simple présence, semble-t-il. Pas de paroles, pas de scène symbolique.

     Le même jour, l’après-midi (N° 726), Adrienne demanda au P. Balthasar de revoir avec elle sa traduction en allemand de la petite Thérèse, à laquelle elle travaillait depuis longtemps. “Nous avons lu et corrigé durant plusieurs heures. La traduction n’était pas précisément bonne, du moins celle du premier chapitre”. Il faut peut-être se rappeler ici que la langue maternelle d’Adrienne était le français et qu’elle ne s’était mise sérieusement à l’allemand que vers l’âge de vingt ans lorsque sa famille s’installa à Bâle. Le P. Balthasar note quelque part qu’elle ne maîtrisa jamais parfaitement l’allemand. On comprend donc assez facilement les lacunes de sa traduction et le besoin qu’elle avait  de se faire contrôler. La traduction de l’Histoire d’une âme par Adrienne parut finalement aux éditions Saint-Jean en 1947 (Cf. Mission et médiation. Hans Urs von Balthasar, Ed. Saint Augustin, Saint-Maurice [Suisse], 1998, p. 26). Puis le même jour encore Adrienne et son confesseur échangèrent sur le style trop fleuri à leur gré de l’Histoire d’une âme. Fallait-il l’écarter ou non? Finalement Adrienne dit : “Naturellement ce n’est pas notre style. Mais je voudrais continuer le travail pour bien établir que ce style fleuri a sa place et qu’il est juste et catholique même si beaucoup de choses ne sont pas à notre goût”. Et puis pendant que continuait le travail de révision ce jour-là, il y eut à nouveau une présence de saints, comme le matin, et parmi eux à nouveau la petite Thérèse. “Elle regarda un instant le travail. Elle paraissait heureuse et semblait fleurie comme son style. Mais tout à fait ravissante”. Et le Journal ajoute: “Ignace également jeta un long coup d’œil”. Cette journée du 11 juillet se termine là. Comme toujours c’est un sobre compte rendu sans commentaire.

     Pour le mardi 13 juillet 1943 (N° 730), le Journal rapporte entre autres événements une conversation tenue l’après-midi entre Adrienne et une certaine Mlle H. Celle-ci avait dû faire un séjour en hôpital psychiatrique et elle avait retrouvé la santé par l’intermédiaire d’Adrienne. Ce jour-là, Mlle H. exprime à Adrienne la pensée que le mot de la petite Thérèse sur les roses qu’elle répandrait sur la terre quand elle serait au ciel manifestait une certaine prétention. Mlle H. demande alors à Adrienne si elle-même oserait jamais dire qu’au ciel elle ferait ceci ou cela. Et Adrienne de répondre oui. Et elle s’explique : “Nous savons quand même que le Seigneur nous a sauvés et qu’il a préparé le ciel pour nous”. Quant à elle, elle sait qu’au ciel il y aura beaucoup à faire…La discussion  sur le sujet s’arrêta là.

     Un lundi au début du mois d’août 1943, “une très belle journée” , commence par dire le Journal (N° 777). “Le matin, un grand nombre de saints”: Marie, Ignace, François-Xavier pour la première fois, la petite Thérèse et la grande, Cécile, Augustin et beaucoup d’autres. Le P. Balthasar ajoute : “Elle me parle longuement de cette visite et elle me décrit le caractère de chacun”. Mais on n’en saura pas plus, sauf pour Augustin…

     Le samedi 18 septembre 1943 (N° 802), Adrienne a une très longue vision qui commence le matin et dure toute la journée. Il y est longuement question de la manière dont différents saints portent une certaine chevalière; et suivant la position de la chevalière, se manifeste le genre de relation qu’ils ont vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des hommes. Le premier qui se présente, c’est Ignace, et on nous explique comment il était avec les hommes et avec Dieu. A la fin il ajoute “qu’il y a des moniales à qui il arrive de porter toujours vers l’extérieur le côté mince et vulnérable” de la chevalière. Au même instant parut la petite Thérèse; elle avait à son doigt la chevalière avec le côté fin tourné vers l’extérieur. Le Journal alors commente : “Adrienne comprit par là une foule de choses sur la vie dans les monastères de moniales contemplatives : combien ici tout le but est de ne pas tourner en habitude le sacrifice quotidien, mais qu’il atteigne constamment l’âme sans défense et sans protection. Combien est important dans ces monastères le qui, dans la vie des laïcs et des actifs, serait hors de propos”. Voilà pour Thérèse. Vint ensuite le tour de Catherine de Sienne, du curé d’Ars et de saint Augustin. A nouveau une scène symbolique remplie de signification, mais sans guère de paroles explicatives.

     Peu avant le 18 octobre 1943 (N° 829), Adrienne a vu une nuit la petite Thérèse. “Elle ratissait une allée avec un râteau”. Elle disait que c’était son métier. Quand tout fut bien propre, Marie y passa. Thérèse disait qu’arracher des mauvaises herbes ne faisait pas partie de sa mission. Puis Adrienne vit la même allée un peu plus loin; là Ignace et Paul arrachaient des mauvaises herbes à la sueur de leur front. L’explication vint alors : “Il fut… indiqué que l’enfant ne pourrait venir, que Marie ne pourrait passer dans l’allée, que lorsqu’elle serait toute propre et désherbée”.

     Au début de décembre 1943 (N° 941) le P. Balthasar interroge un jour Adrienne sur la nature du Carmel. “On peut peut-être dire ceci, répond Adrienne : au début la carmélite – la petite Thérèse par exemple – est totalement occupée d’elle-même et de son but éternel; puis vient le temps où elle passe du côté des jésuites et se consacre totalement au salut des âmes”.

     Le 8 décembre 1943 eut lieu une réunion de quatre jeunes filles autour d’Adrienne et du P. Balthasar en vue de la fondation; la rencontre commença à la chapelle par un temps de prière et d’enseignement et se poursuivit chez Adrienne par un temps d’échanges. Le lendemain (N° 945) Adrienne raconta à son confesseur comment elle avait vu la soirée. “A la chapelle, il étaient . Marie se trouvait à droite de l’autel et, autour d’elle, les patrons : Ignace, la petite Thérèse, la grande Thérèse, Augustin, Paul, Cécile et beaucoup d’autres”. Rien d’autre à dire que cela : la petite Thérèse fait partie des saints “patrons” de la future communauté.

     Durant le mois de mars 1944, au cours d’une nuit de vendredi à samedi, Adrienne eut beaucoup de visions (N° 1050). Une série de ces visions tournait autour des voies vers la sainteté. Adrienne s’étonne de la diversité de ces voies : la grande Thérèse, puis François d’Assise. Et puis “elle vit un rapport singulier entre Ignace et la petite Thérèse, comme si Ignace avait commencé tout d’un coup à s’intéresser beaucoup à elle à un certain stade de son cheminement; comme s’il essayait de la tirer, de lui suggérer quelques petites choses qu’elle comprenait ensuite à sa manière qui n’était pas tout à fait celle d’Ignace. Il l’aurait voulue un peu plus virile”. Le P. Balthasar n’ajoute aucun commentaire. On peut quand même noter qu’il y a une action possible des saints du ciel sur les habitants de la terre, entre autre bien sûr des saints canonisés et de ceux qui le sont en devenir. “Adrienne a enseigné (à son confesseur) que les frontières du ciel et de la terre sont fluides” (Marc Ouellet, dans Mission et médiation. Hans Urs von Balthasar, Saint-Maurice [Suisse], 1998, p. 170).

     Enfin la dernière mention de Thérèse dans ce premier tome du Journal (page 487) figure dans des notes manuscrites d’Adrienne ajoutées par le P. Balthasar à la fin de ce volume; elle est datée du 14 février 1944 : “Parfois j’envie presque la petite Thérèse; quand elle est dans l’obscurité et la sécheresse, elle ne doute jamais que le Seigneur l’aime le plus justement dans cet état”. Aux spécialistes de Thérèse de dire si ce jugement sur elle est juste. Adrienne écrivait cela parce que elle-même, par la grâce de Dieu, connaissait souvent le “trou”: le “trou” est le terme utilisé par Adrienne pour dire un  état d’abandon de Dieu qui peut prendre des formes et des degrés divers mais qui est toujours davantage qu’une simple absence de consolation (Cf. N° 127); c’est la désolation de la souffrance, le doute, l’absence de foi, l’angoisse, la tristesse désespérée, l’obscurité totale, la certitude même de sa propre damnation. C’est ce qui fait écrire ce jour-là à Adrienne qu’elle envie parfois la petite Thérèse.

 

     Les lignes ci-dessus signalent simplement la présence de Thérèse de Lisieux dans le tome premier du Journal. Resterait à continuer le relevé pour le reste de l’œuvre.

Patrick Catry

 

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2. Le livre de tous les saints. Tome 2

 

Introduction

 

"Le livre de tous les saints. Deuxième partie" d'Adrienne von Speyr figure parmi ses œuvres posthumes (Nachlassbände I/2, 295 pages, édité en 1977) ; il n'est pas encore paru en traduction française. C'est un ouvrage très composite, comme on peut s'en rendre compte en consultant la table des matières dont voici l'essentiel :

 

SUPPLÉMENTS AU "LIVRE DE TOUS LES SAINTS" I/1

 

I. Sainteté et communion des saints (p. 15-26)

Communion des saints – Toussaint – Les saints dans la communion des saints – Prière dans la communion des saints - De la sainteté - De la mission des saints et du danger de leur schématisation - Action et contemplation chez les saints - Psychologie des saints.

 

II. Portraits de saints ( p. 27-100)

Job - Daniel et Jean – Joachim, Zacharie, Joseph – Jean-Baptiste - Visite de Marie à Élisabeth - Siméon et Anne - Marie de Béthanie et Marthe - Marie de Béthanie et Marie, la Mère du Seigneur - Trois apôtres : Jean, Pierre, Jacques - Corps et esprit chez les apôtres (Pierre au Thabor, Les trois disciples au mont des oliviers, Au lac de Tibériade - Marie et l'eucharistie - Pierre dans les Actes des apôtres - Paul et l’Église - Pierre et Paul avec leurs écrits – Augustin - Augustin et Newman – Denys - Trois formes de prière : Elisabeth de Thuringe, Thérèse d'Avila, Ignace - Thérèse d'Avila - Angèle Merici - Marguerite-Marie Alacoque - La petite Thérèse parle d'elle-même : Grande et petite sainteté, Trouver Dieu dans la famille - Le temps au pensionnat - Prière au couvent - Justice, miséricorde, enfer - Son insistance pour entrer en religion - L'acte de consécration à l'amour miséricordieux - La "demi nuit" - La mystique - La méditation de la petite Thérèse - Inquiétude de la petite Thérèse - La petite Thérèse et la Sainte Face - Thérèse et Catherine de Sienne dans la prière - Vianney dans sa jeunesse - Vianney et la confession - Elisabeth de la Trinité - Lucie de Fatima - Le moi et le on chez les saints : La petite Thérèse, Roothaan, Thérèse d'Avila, Elisabeth de Thuringe, Augustin, Thomas d'Aquin, François Borgia, Jean Berchmans, François de Sales, Newman, Ignace.

 

III. Sainteté et humiliation (p. 101-126)

Au sujet de l'humiliation - Obéissance et humiliation (extase d'obéissance pour entrer dans l'humiliation trinitaire) - Extase d'obéissance concernant la décision de l'incarnation - Unité de l'humiliation et de l'obéissance - Découverte de l'humiliation - Adrienne expérimente dans l'extase l'humiliation de l’Église - Le Seigneur humilie l’Église - Obéissance des prophètes (extase d'obéissance dans l'humiliation) - Job dans l'humiliation - Les saints et l'humiliation - Madeleine dans l'humiliation - Elisabeth de Thuringe dans l'humiliation - Catherine de Sienne dans l'humiliation - Marguerite de Cortone dans l'humiliation - Stanislas dans l'humiliation - Lacordaire dans l'humiliation - Foucauld dans l'humiliation.

 

IV. Épreuves de disponibilité de quelques saints (p. 127-138)

Thérèse d'Avila - Thérèse de Lisieux - Marie-Madeleine de Pazzi – Gertrude - Jeanne de Chantal - Marie de l'Incarnation - Mechtilde de Magdebourg - Marguerite-Marie Alacoque - Sophie Barat - Mechtilde de Hackeborn - Françoise romaine - Maria Ward - Marguerite Ebner - Gemma Galgani - Catherine Labouré.

 

V. Marie (p. 139-199)

Ecce ancilla - Prérédemption – Corédemption - Prérédemption de Marie depuis la création (Marie, première Ève) – Au sujet de la pré-rédemption - Corédemption de Marie - L'unité de Marie dans l'unité du Christ - Comment Marie est médiatrice - Mère des vivants : Ève et Marie - Marie et les prophètes - Marie dans l'histoire du salut - Mission de Marie durant la Passion - Corédemption à la croix - Corédemption avec les pécheurs - Marie et l'Esprit à la croix - L'Église : Ève et Marie - Marie et le ministère - Marie et la Pentecôte - Marie et le corps du Christ - Marie et l'eucharistie - Maternité de Marie.

 

SUPPLÉMENTS AUX AUTRES ŒUVRES POSTHUMES

 

Supplément au tome III (p. 203-207)

Marie devant la mort de son Fils - Corédemption le samedi saint.

 

Supplément au tome IV (p. 209-219)

Un "enfer" sur l'omission - Un "enfer" sur confession et direction - Un "enfer" sur manquer quelque chose et s'adapter : Ap 19,17 s.

 

Supplément au tome V (p. 221-238)

Extases d'obéissance : L'angoisse de Dieu, Les missions et leur origine - Indications pour la mystique : Passage graduel aux visions, Mystiques et non-mystiques, Remarque sur les révélations, Vision, transport, vision du Christ, De l'interprétation des visions, "Révélations privées", Discrétion dans la contemplation, Direction des mystiques.

 

Supplément au tome VI (p. 239-247)

Marie, l'Ecriture sainte et l'inspiration - La "kénose" du Fils - Nourrir l'enseignement.

Supplément au tome VII (p. 249-259)

Sur l'obéissance d'Adrienne à différents âges de sa vie : Six ans, Douze ans, Novembre 191, Université 1923/24 - 2e semestre, 1932. Après une année d'exercice de la médecine, Fin mai 1940.

 

Supplément aux tomes VIII-X (p. 261-277)

Jour de première communion 1946. Madeleine et la confession – 10 novembre 1947 - 12 novembre 1947. Conversation et prière - Fin septembre 1949. Enseignements de la Mère - Les deux états et la Trinité - Nouvel an 1950. Noël au ciel - Février 1949. Suspension de Marie dans l'Esprit Saint - Chandeleur 1950. Marie au ciel - Au sujet de la nuit (Marie - Jean de la croix) - Annonciation à Marie - Marie et la connaissance de sa propre sainteté.

 

Supplément au tome XI (p. 279-294)

Paroles de "notre Père saint Ignace" : Ignace aujourd'hui - "Ne vous inquiétez de rien" - Vers le "troisième degré" - Appel relatif et absolu – Religieux morts - Organisations ecclésiastiques - Les prêtres séculiers - Paul et la confession - Confession personnelle - Examen de conscience - L'examen particulier - Mystique et discernement - Direction spirituelle des simples - Les jeunes et leurs difficultés - Deux états – Coadjuteurs - Conseils pour la direction spirituelle - Sur les évangiles.

 

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La préface du P. Balthasar à ce volume est brève (deux pages), en voici l'essentiel.

 

1. Dans la première partie, le titre "Portraits de saints" contient quelques visions qui ressemblent aux tableaux du précédent volume, mais s'y ajoutent des comparaisons entre plusieurs saints et surtout des considérations générales sur la sainteté et sur la communion des saints.

Dans "Sainteté et humiliation", il s'agit de montrer le rapport intime qui existe entre sainteté et humiliation; ce qu'Adrienne a dicté à ce sujet est en grande partie le fruit de ses propres exercices de pénitence humiliants.

 

Les "Épreuves de disponibilité" font partie des choses les plus extrêmes qui ont été demandées à Adrienne. A partir de quelques exemples choisis dans ce qu'elle vivait elle-même intimement, il fallait que soit montré jusqu'où la disponibilité humaine pouvait s'approcher du oui parfait. Ici aussi, Adrienne fut transportée dans l'âme des saints concernés, tels qu'ils étaient sur terre, et elle répond pour eux à des "exigences" de Dieu toujours plus dures et plus invraisemblables. L'enseignement qu'elle développe partout de la sainteté comme oui (à Dieu) présente ici son épreuve existentielle ultime, non en Adrienne elle-même, mais dans des exemples provenant de la communion des saints.

 

L'ascension abrupte vers un oui toujours plus profondément purifié conduit en toute logique au sommet qu'est "Marie". Toutes les œuvres d'Adrienne, surtout le Journal, montrent à quel point elle a passé toute sa vie avec Marie et en Marie. Sans cesse ses visions gravitent autour de tous les aspects du mystère de Marie, précisément aussi de ses aspects les plus féminins et les plus tendres. Mais ici, où il s'agit du cœur de la communion des saints, le regard plonge avec une force spéculative inouïe au cœur du mystère qui est visé par les termes de "prérédemption" et de "corédemption". Des points de vue qui, à partir de l'Ecriture, étaient familiers aux Pères de l'Eglise, à la spéculation ultérieure et à la liturgie, mais dont les rapports ultimes demeuraient pourtant souvent incertains, sont ici éclaircis et ordonnés. Non certes sous la forme d'un traité scolastique, mais dans une pensée qui revient sans cesse sur le sujet et dont les différentes perspectives ne cessent de viser le même centre. Il serait possible que soient ici ouvertes de nouvelles voies que la théologie ecclésiale pourrait suivre sans danger et où elle pourrait arriver à des découvertes importantes.

 

2. La deuxième partie apporte des compléments aux autres œuvres posthumes. Le P. Balthasar note ici l'ordre chronologique de parution de ces œuvres : I/1, III, VII en 1966 ; II, XII en 1969 ; V, VI en 1970 ; IV en 1972 ; XI en 1974 ; VIII, IX en 1975 ; X en1976 ; I/2 en 1977. On se rappellera qu'Adrienne est morte en 1967. Le P. Balthasar avait pris en sténo une quantité presque incalculable de notes. Après une première répartition en douze tomes, il apparut que certains matériaux auraient dû être attribués à un tome déjà paru ; ils figurent dans le présent volume. Le P. Balthasar précise : "Presque toutes les pièces ajoutées ici sont de grande importance et indispensables pour une étude approfondie de la théologie d'Adrienne, ainsi par exemple les extases d'obéissance... Bien des éléments plus personnels (instructions, exhortations et consolations) n'ont pas été reproduits. Même sans cela, ce qui est ici présenté est plus que suffisant".

Patrick Catry

 

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Quelques textes

 

Table des matières des textes choisis

1. Communion des saints – 2. La visite de Marie à Élisabeth – 3. Les trois disciples au mont des oliviers – 4. Prière d’Élisabeth de Thuringe – 5. Vianney dans sa jeunesse – 6. Au sujet de l’humiliation dans l’Église – 7. Madeleine dans l’humiliation – 8. Épreuves de disponibilité de quelques saintes – 9. Catherine Labouré – 10. Prérédemption – corédemption – 11. Passage graduel aux visions - 12. Discrétion – 13. Marie, l’Écriture et l’inspiration – 14. Sur la kénose du Fils – 15. Chandeleur 1950. Marie dans le ciel – 16. Annonciation.

 

1. Communion des saints

Dieu, en sa Trinité, jouit de la communion la plus sainte et de l'échange le plus intime de l'amour. C'est dans cette joie que Dieu fonde l'Eglise du Seigneur. Elle est l'expression de l'invitation faite aux hommes par le Fils incarné à entrer dans la communion avec le Père et l'Esprit Saint, qui est la sienne. Et de même que Dieu le Père a créé le monde en communion avec le Fils et l'Esprit, de même le Fils engendre l'Eglise dans la même communion, et quiconque y entre, il le fait participer aux biens de la communion selon un certain degré de conscience. Les hommes certes sont chargés de péchés, inattentifs, indignes des honneurs et des joies qui leur sont offertes par la communion des saints. Néanmoins la communion porte son nom non seulement d'une manière superficielle, mais avant tout, en raison de la présence du Seigneur en son centre, elle porte absolument le caractère de la sainteté. Il la lui offre, il reste en elle, se révèle en elle afin aussi que sa sainteté à elle ressorte clairement. Il se sent chez lui dans l'Eglise, en elle il rencontre les siens. Et il voudrait que les croyants également se sentent ici chez eux et l'y rencontrent et aient part à l'infiniment grand qu'il leur propose, même s'ils ne comprendront jamais totalement cet infiniment grand, et même si cet infiniment grand a pour eux un certain caractère insolite du fait de leur état de pécheurs. Ils sont chez eux, mais ils pourraient l'être beaucoup plus en tant que saints par la sainteté du Seigneur. Et par cette sainteté ils devraient devenir des saints eux-mêmes en ne résistant pas à la grâce et en ne lui opposant aucun refus. Et toutes les grâces qui leur sont offertes sont des grâces de la communion des saints : la grâce de sanctifier leur vie, la grâce de prier et de porter pour les autres, d'être parfaitement disponibles, de reconnaître en chacun des autres ce qu'est le Seigneur, de voir en tout homme l'humanité que Dieu a assumée; car le mystère de l'incarnation se manifeste partout. Quand il vivait parmi nous, le Seigneur a institué les sacrements et, parce qu'ils nous rencontre partout comme pécheurs, il a institué le sacrement de la réconciliation et c'est peut-être comme pénitents justement que nous discernons le mieux la nature de l’Église : indigne parce que pécheresse, digne parce que rachetée. Et en chaque communion le Seigneur s'offre lui-même, il prend domicile en nous de sorte qu'à cet instant ce n'est plus nous qui vivons mais lui en nous. Lui qui, dans l'hostie, est totalement présent, ne faisant qu'un avec le Père et l'Esprit comme depuis toujours dans l'éternité (p. 15-16).

 

2. La visite de Marie à Élisabeth

Marie se réjouit d'aller voir sa cousine, d'être avec elle, de vivre avec elle dans une nouvelle lumière. Elle voit que sa vie à venir sera toujours plus lumière. Mais cela la chagrine de devoir mener avec son entourage une sorte de double vie. Le grand mystère est en elle, il la remplit d'un bonheur tout à fait supraterrestre. Mais elle ne peut pas demeurer dans sa contemplation de telle sorte que ce bonheur se maintienne sans discontinuer, car Dieu veut qu'elle vive en ce monde au milieu des hommes. La divergence est pour elle si sensible qu'elle l'accable; à certains moments tout lui semble irréel. Elisabeth est pour elle l'image d'une femme raisonnable, paisible, aimable. Elle se réjouit de se confier à elle. Et il lui semble que si elle pouvait parler avec sa cousine, la répartition de la lumière et de l'ombre serait plus juste. Non en ce sens qu'elle voudrait se débarrasser de ce qui est difficile ou être toujours dans la clarté; elle a offert à Dieu sa disponibilité et son don d'elle-même et elle voudrait y demeurer aussi parfaitement que Dieu le souhaite. Elisabeth, pense-t-elle, pourra la conseiller, ensuite elle verra plus clairement son chemin. Non qu'elle voudrait y voir plus clair que Dieu ne l'a prévu. Elle voudrait seulement tout faire comme il le veut et elle est convaincue que sa rencontre correspondra tout à fait à la volonté de Dieu. - (Parle-t-elle du mystère avec Élisabeth?) Dès qu’Élisabeth aperçoit Marie, elle a une intuition. Mais Marie sait alors qu'elle n'a pas besoin de parler de son secret, de ce qui lui est arrivé dans l'Esprit Saint. Elle parle de son attente et Elisabeth comprend que c'est l'attente du Sauveur qui vient de Dieu. En ce qui concerne l'origine de l'embryon, Elisabeth n'a aucune curiosité, elle ne pose pas de questions. Marie sait qu’Élisabeth sait exactement ce qu'il est juste et nécessaire qu'elle sache, et Marie en sait autant pour elle-même. Et ensuite les deux femmes connaissent le tressaillement de Jean dans le corps d'Elisabeth, et elles savent que leurs enfants sont unis l'un à l'autre en Dieu. Et qu'en tant que mères elles ont beaucoup de choses en commun et que ce qu'elles ont en commun se trouve en Dieu. Elles parlent ensemble de tout ce qui concerne leur meilleur don d'elles-mêmes, de leur obéissance profonde. Sans bavardages, dans une conversation paisible dont le fond est le désir d'obéir toujours mieux à Dieu. - (Et Zacharie?) Il se trouve en marge avec sa non-compréhension, mais aussi avec sa bonne volonté. Il fait partie de ceux qui ne peuvent pas croire tout de suite. Quand il s'est suffisamment étonné, il devient croyant. Devant une nouveauté inattendue, il s'effraie. Il est de ceux qui disent d'abord non et qui ensuite font. (Qu'y a-t-il de grand en lui?) Une fois qu'il a commencé à croire, c'est totalement, et il est prêt à supporter toute humiliation. Presque comme si sa première réaction négative lui avait été imposée pour qu'ensuite son oui soit d'autant plus vigoureux et qu'il soit d'autant plus humilié d'avoir d'abord dit non. Il pourrait presque être le patron des humiliés (p. 38-40).

 

3. Les trois disciples au mont des oliviers

Les disciples qui accompagnent le Seigneur au mont des oliviers ont certes un désir de lui appartenir qui pénètre tout leur être. Cependant davantage leur être corporel, car chaque fois qu'ils sont appelés à comprendre, leur esprit se dérobe. La chair est faible, mais surtout parce que leur esprit n'est pas encore formé. Le peu qu'ils ont compris est solide. Ce qu'ils ont compris corporellement du Seigneur est beaucoup plus; mais ce qui est corporel est faible. Jusqu'à présent aussi il y a eu peu d'occasions de renoncements spirituels. On ne peut absolument pas les confondre ici avec Paul. Pour eux ce ne fut pas difficile d'accepter la foi nouvelle. C'était des gens simples, des rustres d'une certaine manière. Maintenant au mont des oliviers, ils sont saisis par le spirituel et ils ne savent que faire. Ils voient que le Seigneur entre dans une grande souffrance. Chacun des trois éprouve les choses de manière très différente. - Pierre ressent la tâche qui est angoissante. Il sait quelque chose de l'Eglise future, qu'il doit représenter. En voyant la souffrance du Seigneur, l'angoisse le saisit qu'il pourrait lui aussi sombrer dans la souffrance, qu'il devrait se détacher de sa mission avant qu'il l'ait vraiment saisie et qu'il l'ait accomplie. Il a pitié de lui et du Seigneur. Il voudrait bien aider, mais il ne sait pas comment. Il éprouve l'angoisse d'un homme qui, devant une catastrophe, voudrait trouver une solution radicale quelconque, mais qui ne voit aucune possibilité. Il ne peut pas surmonter son angoisse. C'est comme l'angoisse d'un paysan qui regarde sa maison en flammes et son bétail brûler. - Jean a l'angoisse de l'amour. Il a de l'angoisse pour le Seigneur. Et il craint de le perdre. (Adrienne elle-même tremble d'angoisse). Il a une telle angoisse…, il n'a peut-être pas été à la hauteur, il n'a peut-être pas tout donné, il n'a pas su au fond ce qu'était l'amour. Il ferait tout pour sauver l'amour, mais il ne voit pas ce qui peut arriver. - Jacques se trouve entre les deux. Il a une angoisse qui ne peut se formuler, qui ne peut se justifier, un malaise qui le saisit tout entier, corps et âme. Et il est contaminé par l'angoisse des deux autres. Il voudrait venir en aide aux deux pour qu'ils puissent aider le Seigneur. Il voudrait se prodiguer, mais il ne sait pas comment. - Ils dorment par pur désarroi. Ils ont le sentiment que leur heure n'est pas venue, qu'ils doivent peut-être rassembler leurs forces. … Ils ne peuvent contribuer en rien à la décision; cette conscience est pour eux humiliante. Ils laissent le Seigneur chercher seul la solution. Jean est tellement accablé d'angoisse et de tristesse que, comme un enfant, il s'endort en pleurant. L'exigence spirituelle démesurée les a tous épuisés (p. 46-48).

 

4. Prière d'Elisabeth de Thuringe

Élisabeth de Thuringe est restée dans sa prière comme l'était la petite Thérèse enfant : elle a un constant besoin d'être en conversation avec Dieu. Mais Elisabeth est très avare de paroles dans sa prière. Elle est totalement ouverte et elle est comme une enfant; mais elle entend et voit beaucoup plus qu'elle ne parle elle-même. Les autres ne sont aucunement pour elle un obstacle à la prière, ils la nourrissent plutôt. Elle voit le Christ tout à fait réellement en ceux qui souffrent; en ceux qui sont dans le besoin elle rencontre les besoins du Seigneur. Il va tellement de soi pour elle de prier qu'elle ne pourrait rien dire de la durée de ses prières. Elle est simplement dans la prière et elle y reste. Elle y est comme un enfant est dans un jardin. Ici il découvre un nid avec des œufs et il se réjouit, là un oiseau mort et il est terriblement triste, mais tout fait partie de sa vie. Pour Elisabeth, tout ce qu'elle vit et souffre fait partie de son existence en Dieu. Quand par exemple elle dit un Notre Père et que, pendant ce temps, un souci lui vient, il fait partie de son Notre Père. "Que ta volonté soit faite" : justement dans ce pauvre qui lui arrive maintenant. "Notre pain de chaque jour" : donne-le lui! Il n'y a pas d'interruptions, mais seulement des correspondances (p. 59).

 

5 – Vianney dans sa jeunesse

Il a eu dans sa jeunesse une expérience de prière. Un jour, il a dit un Notre Père sans beaucoup d'insistance, avec la disposition d'esprit où l'on se dit : je vais encore vite prier un peu maintenant. Et tout d'un coup il remarque que la prière devient vivante en lui. Qu'elle devient en lui la clef qui ouvre toute la richesse de Dieu. Que, par la prière, Dieu nous donne la possibilité d'avoir part à ses trésors. Comme si quelqu'un ouvre une armoire pour prendre une pièce de monnaie et il en tombe des sacs entiers. Mille fois plus. Mais pour qui a de l'argent les besoins s'accroissent. J'économise vingt francs pour acheter une robe. Mais si je reçois un million, je peux en quelque sorte tout me payer. Celui qui reçoit les trésors de prière de Dieu comprend qu'il peut oser les choses les plus folles. Vianney comprend tout d'un coup qu'il a part au pays tout entier de la grâce. En priant, il peut s'emparer de tout. Il s'enhardit, avec la grâce de Dieu, à regarder dans les cœurs des pécheurs. Il le fait aussi avec certitude. Pour la plupart des chrétiens, la formule: "Dieu peut tout" est une affirmation vide de sens. Ils n'ont pas le courage d'entrer dans ce tout. Mais Dieu se réjouit quand nous le dévalisons. Tout cela fut dans la vie de Vianney une expérience unique. Une expérience inaugurale. Ce qui y fut décisif demeure toujours vivant par la suite, il peut y revenir. Vis-à-vis de Dieu, l'homme peut toujours revenir à des grâces déjà reçues (p. 88).

 

6. Au sujet de l'humiliation dans l’Église

Le plus dur est de persévérer dans l'humiliation. Sans doute est-on disposé à assumer une humiliation comme châtiment d'une faute précise. Mais à un certain moment vient le sentiment que maintenant c'est assez. Comme le fait Job dans l'Ancien Testament, nous voyons l'humiliation comme partie d'un compte qui doit tomber juste. Mais dans le Nouveau Testament, le Seigneur entre dans son ultime souffrance comme un humilié. Il porte sa croix non comme un fardeau qu'il a pris lui-même, qu'il a choisi selon ses forces. Il la porte comme quelqu'un qui s'est sacrifié, qui s'est donné, un humilié. Sur son chemin de croix, il nous montre que sa souffrance est une souffrance imposée comme l'est aussi à sa suite notre souffrance, qui finalement est aussi sa souffrance, elle ne nous est que prêtée, elle ne nous est pas remise pour être la nôtre. Il n'entre pas dans la souffrance avec des sentiments élevés, avec le sentiment que finalement il sera vainqueur. Il va à la croix comme un vaincu. Nous n'avons pas le droit de chercher à éviter la croix du Seigneur, même pas avec la conscience que le Père l'a ressuscité. Aussi longtemps que Dieu le veut, nous avons à porter la croix de la manière dont le Fils l'a portée : dans l'humiliation. - Même pour les saints canonisés, il arrive qu'ils voudraient sortir de l'humiliation. On est tout prêt à faire quelque chose pour le Seigneur : des exercices de pénitence, des exercices de prières. Et si par exemple on reçoit une vision, cela apparaît comme une réponse, une récompense pour ce qui a été fait. De sorte que notre propre conduite gagne en valeur à nos propres yeux, et on commence peut-être à faire davantage pour recevoir encore plus de faveurs. Mais si dès le début tout s'est passé dans l'humiliation, ne peut se faire jour le sentiment d'une performance avec une contrepartie de Dieu, d'un acte limité avec une exigence précise. L'état d'humiliation supprime le plus tôt possible toutes les bornes qui nous séparent de la grâce de Dieu. L'humilié n'est pas en mesure de compter. Même s'il reçoit des grâces mystiques, il ne va pas non plus commencer à compter. - Il n'y a peut-être pas de préparation plus directe à l'extase que l'humiliation. On est débarrassé de soi-même à tout point de vue, on devient libre pour Dieu. La disponibilité propre est étendue en direction de la disponibilité de l'Eglise, on peut alors recevoir la joie du Seigneur. Mais il n'y a pas de contradiction au fait que le Seigneur humilie aussi son Eglise justement quand il la remplit totalement de sa joie. Et une humiliation de ce genre peut être merveilleuse parce qu'elle inclut la foi, l'amour, l'espérance. Tous ceux qui sont humiliés peuvent s'associer à cette humiliation de l'Eglise et avoir part de ce fait à sa foi, à son amour et à son espérance. Là où l'Eglise est totalement livrée et pure et totalement prise par le Seigneur, elle devient assez forte pour accepter les humiliations les plus profondes et à voir en elles le couronnement de son amour pour le Seigneur (p. 103-104).

 

7. Madeleine dans l'humiliation

(Adrienne dans une extase d'obéissance). La rencontre avec le Seigneur est pour Madeleine une très grande humiliation. Qu'il voie tout, qu'il sache tout, ce qui a été dit et ce qui n'a pas été dit : que pour ainsi dire il ne voie pas seulement par devant ce qu'elle a dit et fait, mais par derrière ce qu'elle n'a pas dit et pas fait. Elle a en horreur le fait qu'il voie ainsi ce qu'il y a en elle de plus caché. Car tout d'abord elle ne s'attend pas à l'humiliation. Puis elle remarque que ce n'est que par l'humiliation qu'elle est entrée dans la grâce du Seigneur, que c'est par l'humiliation qu'elle est débarrassée de son péché, que c'est par l'humiliation qu'elle est introduite dans l'amour. Et maintenant elle aime l'humiliation et dès lors elle cherche à être humiliée partout où c'est possible, et elle cherche à s'humilier elle-même. (Comment fait-elle cela?) En plaçant l'amour du Seigneur si haut au-dessus de son propre amour qu'en toute occasion elle s'abaisse pour l'élever, lui. Elle fait cela très discrètement. Elle le fait sans se faire remarquer du tout. Dans sa prière, dans son travail, dans son amour. - Madeleine aime l'humiliation. Toute sa féminité, tout son don d'elle-même à l'homme ont été repris par le Seigneur et dirigés sur une voie toute nouvelle. Lors de sa conversion, elle se sent touchée physiquement au plus intime d'elle-même. C'est avec son corps qu'elle a péché. Le péché est parti, mais l'humiliation est restée. L'humiliation d'avoir été reprise de cette manière par le Seigneur. Comme si le Seigneur s'était mis au début de son péché. Il le fait spirituellement et pourtant il le fait corporellement d'une certaine manière. Afin qu'elle apprenne le spirituel dans son faux don d'elle-même et son infidélité, il faut justement qu'elle devienne fidèle aussi corporellement. C'est à lui qu'appartient maintenant son corps par la chasteté qu'il lui a rendue. Ainsi, ce qui l'humilie, c'est justement la vertu qu'elle a reçue. Elle se sent comme nue devant Dieu et devant les saints, mais sans qu'il y ait là le moindre péché. Il n'y a là que des sentiments d'humiliation. Que les autres sachent qu'elle était une pécheresse n'a pas la moindre importance. Ce qui est le plus important, c'est qu'elle était une pécheresse devant le Seigneur et qu'il l'a lavée d'un prix qu'elle ne fait que deviner, qu'elle ne connaît pas (p. 116-117).

 

8. Épreuves de disponibilité de quelques saintes

Les épreuves qui suivent concernant la disponibilité de quelques saintes ont eu lieu dans une forme particulière d'extase qui avait été ordonnée dans l'obéissance mais qui n'excluait pas de sévères exercices de pénitence. Ces exercices de pénitence présentaient différents degrés de difficulté dans le don de soi; ils furent vécus comme tels par Adrienne ou par les saintes qu'elle personnifiait dans l'extase. La difficulté est chaque fois accrue par le fait qu'est toujours plus exigé par Dieu de l'inattendu qui semblait humainement impossible. Cet inattendu peut encore se trouver tout d'abord dans le prolongement de ce que désire la personne, mais que peut-être elle n'ose espérer; mais il peut finalement ne plus consister qu'en des choses dont elle a horreur d'avance, des choses qu'il lui semble impossible que Dieu puisse les lui demander (directement ou par le moyen d'instruments humains). La disponibilité des âmes qui se sont données à Dieu apparaîtra d'abord, sur les degrés inférieurs, comme constamment présente; quand débute l'inattendu, les unes commencent à hésiter tandis que d'autres continuent à avancer comme naturellement avec la même disponibilité qu'au début. Aux derniers degrés, les plus difficiles, où ce qui est demandé paraît tout à fait impossible et en contradiction avec Dieu, quelque chose qui humilie la personne à l'extrême, quelques-unes encore marquent le pas tandis que d'autres, dans une sorte d'assentiment aveugle à tout ce que Dieu veut, surmontent aussi cette épreuve. - Dans ce qui suit n'est pas reproduit tout le dialogue qui s'est engagé à chaque degré, mais uniquement l'essentiel. Quand Adrienne revenait de l'état extatique dans lequel elle avait personnifié une sainte donnée, elle donnait des explications complémentaires - reproduites ici intégralement - sur les dispositions internes de l'intéressé. - Dans le transport, la sainte en question donne son esprit à Adrienne. Ce n'est pas Adrienne qui est transférée dans la sainte, c'est la sainte qui vient en elle. Dans une sorte d'inspiration. Elle réalise l'esprit de la vie terrestre de la sainte dans une expression adaptée à l'époque actuelle; ce n'est donc pas une situation historique particulière d'autrefois qui est recueillie, mais sa substance universelle. Et c'est d'une manière analogue que sont également traduites les exigences formulées (p. 129).

(NdT. Lors du colloque de Rome, en 1985, j'ai posé la question en privé au Père Balthasar : ces épreuves imposées par Dieu restent bien mystérieuses pour le lecteur. On ne sait pas en quoi elles consistent. Le Père Balthasar m'a répondu qu'il ne pouvait pas en dire plus. "J'ai mes ordres", a-t-il dit. - P.C.).

 

9. Catherine Labouré

Je demande si elle veut tout donner à Dieu. Elle : "Je dois". (Moi : "Pourquoi?") Elle sourit. " Avant de voir la Mère, je voulais tout donner. Depuis que je l'ai vue, je dois. Je ne peux pas faire autrement". (Moi : "C'est beau. Est-ce difficile aussi?") Elle : "La question ne se pose pas. Je sais seulement que je dois. Et je pense que cela m'est permis. Mais on ne pèse ni le facile ni le difficile". - Lors des épreuves, la réponse est toujours : "Oui. Tout est bien pour moi si c'est sa volonté. Je ne pose pas de question". (Moi : "Est-ce que tu aimes cette volonté?") Elle : "Oui… Tu vois, j'aime cette volonté tout entière parce que c'est la volonté divine et parce que j'aime Dieu. Mais je n'essaie jamais de me demander si j'aime cette volonté particulière. Je crois que la Mère n'a toujours eu devant les yeux que la volonté de Dieu tout entière". (Moi : "Et tu imites toujours la Mère?") Elle : "Depuis que je l'ai vue, plus qu'auparavant". (Moi : "Et est-ce que la tâche qu'elle t'a donnée est difficile?") Elle : "Je ne sais pas. Peut-être que tout est difficile. Peut-être que tout est facile. Je n'ai pas de quoi mesurer" (p. 138).

 

10. Prérédemption – corédemption

(En extase). Le Fils veut racheter le monde pour le Père. Cette rédemption est réalisée par sa Passion dans laquelle il porte tous les péchés comme s'ils étaient ses propres péchés, et le Père reconnaît en lui tous les pécheurs. Arrivera donc l'instant où le Père verra dans le Fils la somme des outrages qui lui sont infligés à lui, le Père. C'est un processus d'amour que le Fils a imaginé par amour pour le Père et pour le monde. Et il est juste alors que le Père et l'Esprit montrent à l'avance au Fils l'efficacité de la croix. Marie, la Mère, est ici dès le début un cadeau que le Père et l'Esprit font au Fils, comme si la Mère représentait dès le début une sorte de don anticipé, un acompte, en tant qu'elle est un instrument de la rédemption. Le Père et l'Esprit montrent au Fils que le chemin qu'il propose est valable en rachetant d'avance la Mère en prévision de la croix, ce qui veut dire finalement : par la croix. C'est un acte de rédemption du Fils par sa croix douloureuse, mais de telle manière que, pour son action, le Fils reçoit à l'avance la Mère qui le concevra comme celle qui est sans péché. En montrant par là au Fils que la rédemption par la croix est valable, le Père lui ouvre en même temps la voie pour accomplir l'incarnation. - Marie, avec le mystère de sa conception immaculée, se trouve donc en un point central de la Trinité : elle est offerte aussi bien par le Fils au Père que par le Père au Fils, avec une préséance du Père qui la donne au Fils pour qu'il puisse en somme commencer son œuvre. Marie est pensée et créée aussi bien à partir de la croix qu'en vue de la croix. Et l'Esprit, qui porte la semence du Père dans le sein de la Mère, accompagne durant toute sa vie la Mère qui a été rachetée à l'avance. Il la reçoit pour ainsi dire des mains du Père pour la rendre à ces mains. Il s'engage comme son défenseur et son consolateur en la tenant éloignée de tout péché, mais il s'engage aussi comme défenseur et consolateur du Fils en lui montrant à l'avance que son plan est réalisable, et finalement il s'engage comme défenseur et consolateur du Père en lui montrant comment, en vertu de la prérédemption de la Mère par le Père, le Fils ne peut avoir aucun doute sur l'exécution de son œuvre. Dès le début, elle illustre pour le Fils la rédemption qui est pensée pour tous et qui suffira pour tous (p. 144-145).

 

11. Passage graduel aux visions

Je ne peux pas me rappeler quand j'ai vu le Seigneur pour la première fois. Peut-être le savez-vous. Mais au fond je ne crois pas qu'il y ait eu un passage subit de la non-vision à la vision. Quand elle vient, on connaît déjà l'atmosphère qui l'entoure ou bien on connaît l'état où l'on se trouve quand elle vient; et sans l'avoir encore vue, on la connaît déjà; elle vous est familière. Lors des premières rencontres avec le Seigneur comme avec la Mère de Dieu, je n'ai jamais eu l'impression que c'était étrange, c'était plutôt comme si était devenu clair quelque chose qui était là depuis longtemps, ou bien comme si une porte qu'on pensait être fermée était au fond ouverte depuis longtemps, ou bien comme si un ange, qui se trouvait tout près du Seigneur et de sa Mère, vous avait montré bien des choses depuis longtemps. Comme si la vision était une certaine suite naturelle de rencontres précédentes. Comme si par exemple je marchais dans le couloir et passais devant ta porte qui était à moitié ouverte, tu m'entends arriver et tu cries : "N'oublie pas de faire ceci et cela!" Et je connais ta voix. C'est un hasard que je ne te voie pas parce que la porte est entrebâillée; une autre fois la porte est grande ouverte si bien que je peux te voir quand tu me parles. Mais la différence est minime. La première fois aussi il était tout à fait clair que tu avais crié et que j'avais répondu "oui" (p. 226).

 

12. Discrétion

On ne doit pas aspirer à l'union mystique. Mais on ne doit pas non plus ouvrir un abîme entre la "simple prière" et la "prière passive" (dans laquelle Dieu assume la direction). D'autre part, on devrait plutôt encourager le mystique que le décourager. Beaucoup de discrétion est ici nécessaire. Le confesseur doit avoir une vue claire de l'âme du pénitent, et il doit alors savoir où il peut enfoncer une porte et où il ne peut pas le faire. Où il doit fermer hermétiquement et où il doit ouvrir sans crainte. Il ne doit pas seulement freiner et mettre en garde, il doit aussi conduire à se décider. Il peut très facilement fermer des choses qui devraient être ouvertes pour Dieu, surtout chez des âmes simples. - Il n'y a pas que les grands phénomènes mystiques, il y a aussi des missions toutes petites et cachées : quelqu'un peut être destiné à consoler et à encourager dans un milieu pénible, ou bien il peut avoir reçu quelque chose qui rayonne. Une ouvrière d'usine, qui est dans une situation difficile, peut recevoir de Dieu des grâces particulières pour le supporter et rayonner quelque chose. On ne fera peut-être pas d'elle une grande sainte, mais on parlera d'elle dans sa commune et elle sera peut-être ainsi pour beaucoup, discrètement, une lumière et un réconfort. - Les gens qui prient bien, on doit les laisser tranquilles. S'ils le demandent, on doit leur montrer les voies. Naturellement, on ne doit pas parler de mystique devant toute une communauté (p. 232).

 

13. Marie, l’Écriture et l'inspiration

Celui qui a reçu la Parole la tient comme une mère son enfant. Une mère attend son enfant et s'en réjouit. Quand elle l'a mis au monde, il lui est montré et il est beaucoup plus convaincant que lorsqu'elle l'attendait. Elle le possède, elle l'a auprès d'elle, elle le tient dans ses bras, elle le porte aux voisins et le montre. Non seulement tel qu'il est, mais tel qu'elle le voit : avec les yeux de l'amour. Mais en soi aussi, sans les yeux de la mère, l'enfant est un être qui vaut par lui-même, en qui on peut trouver sa joie. - Si nous attendons quelque chose de la foi en tant que croyants, nous sommes renvoyés à la Parole de l'Ecriture. Si nous la méditons réellement, elle s'ouvre à nous comme quelque chose que nous avons le droit de posséder; nous trouvons toujours en elle des profondeurs, des vérités et des beautés nouvelles, et des vérités objectives que nous pouvons de plus contempler avec les yeux de l'amour parce que Marie fut la première à contempler le Fils et parce que dès le début elle l'a fait avec les yeux de l'amour. Même alors qu'elle n'a pas encore compris dans sa plénitude sa grandeur et sa divinité, elle a trouvé dans son amour des choses en lui qui étaient pure vérité et pur amour et qui n'étaient absolument pas contraires à l'image objective qu'elle devait se faire de cet enfant comme son Seigneur. Et c'est ainsi qu'elle va dans le monde avec son enfant et qu'elle le montre aux hommes, et elle a aussi à nouveau des temps où elle est seule avec lui. Plus tard, le Fils commence à agir, mais non sans qu'elle soit présente. - C'est le chemin qu'elle ouvre à tous ceux qui croient au Seigneur et l'aiment et le tiennent dans l'Ecriture pour aussi vivant que la Mère le tenait vivant dans ses bras. Et qui, dans l'amour, peuvent apprendre de la contemplation de la Mère à le contempler comme Marie le faisait dans l'amour. Si on met au centre ce vécu de la Mère avec l'enfant sur son sein, on peut à partir de là contempler toute la vie du Seigneur, mais aussi jeter un regard en arrière sur la promesse, sur l'Ancien Testament et même pénétrer la création. - Quand l'Esprit couvre la Mère de son ombre, il "inspire" l'enfant en elle. Comme il inspire les disciples ou les prophètes pour qu'ils mettent par écrit ce qu'ils ont vécu avec Dieu et avec le Seigneur. Dans le fait que l'Esprit couvre la Mère de son ombre et dans le fait qu'elle reçoit l'enfant, on voit en quelque sorte ce que c'est que donner et recevoir. Et les deux se croisent pour ainsi dire. L'Esprit donne le Fils à la Mère et la Mère le reçoit. Mais en même temps la Mère donne aussi ce qu'elle a à donner. Elle devient un milieu qui donne et qui prend. En elle, le retour du Fils au Père est déjà en quelque sorte préfiguré; on peut dire que la Mère va rendre le Fils au Père. Elle va le mettre au monde pour le rendre au Père et elle en était déjà d'accord quand elle a dit oui. - Si le Fils n'était pas venu corporellement dans le monde, nous n'aurions aucune expérience concrète de la vérité de l'Ancien Testament et ainsi nous n'aurions pas l'intelligence de la Parole qui atteste ni de la Parole qui est attestée. De même que le Fils devient homme dans la Mère, de même il devient Parole humaine dans l'Ecriture. Qu'il soit aussi bien homme que Parole ou Dieu, cela nous est attesté par la Mère et par l'Ecriture de manière à ce que nous y comprenions quelque chose. Dans l'Ancien Testament, la Parole n'est qu'entendue, dans le Nouveau elle existe corporellement : "Qui me voit voit le Père". Par son humanité, qui nous est communiquée par l'Ecriture, nous nous sommes beaucoup rapprochés de la Parole. - Dans l'ancienne Alliance, la Parole nous restait en quelque sorte extérieure; dans la nouvelle, elle devient notre chair et nous voyons Dieu en elle. En devenant homme pour nous, la Parole nous fait saisir dans la Mère quelque chose qui nous appartient à tous, quelque chose de si humain que par elle - et ensuite plus profondément encore par l'eucharistie - nous avons Dieu au milieu de nous et en nous, dans une proximité à laquelle on ne s'attendait pas jusque là. C'est pourquoi le Verbe fait chair est pour nous l'accès à l'Ecriture aussi bien de l'ancienne que de la nouvelle Alliance. La Parole est devenue Parole faite chair au point central; toutes les autres paroles partent de là et y ramènent. Et le fait que l'Esprit ait couvert la Mère de son ombre est devenu aussi le témoignage de l'engendrement du Père éternel; si nous voulions parler de l'engendrement éternel sans l'incarnation du Fils, à vrai dire nous n'y comprendrions rien. - Le Fils incarné reprend les prophéties et les transforme en sa vie. Il accomplit toutes les paroles du Père. Nous voyons ainsi comment la Parole devient chair en lui et le reste. Le Verbe fait chair est un être qui est vraiment né, mais qui ne cesse aussi de naître. L'accomplissement renvoie constamment aux prophéties tant que vit le Fils. Le Verbe s'est fait chair ; ce n'est pas quelque chose qui est terminé, c'est un processus qui s'accomplit durant toute la vie du Seigneur, ce qui fait qu'on peut aussi dire que la Parole naît toujours plus de la chair. La chair du Seigneur est en contact constant avec la prophétie pour la faire devenir en elle vérité, Parole vraie, accomplie. Dans le fait que sa chair devienne Parole (en tant qu'incarnation de la Parole), on voit que, dans la venue du Fils, est inclus dès le commencement son retour au Père. - Et après avoir tout accompli, le Fils reste la Parole. Il ne s'éloigne pas de ce qui est rapporté de lui. Une preuve en est l'Apocalypse. Elle montre que tout son être demeure vivant; non qu'il devrait redevenir homme pour accomplir à nouveau. Et pourtant s'il y a dans l'Apocalypse tant d'éléments de l'Ancien Testament, cela montre que l'accomplissement est toujours compris en devenir. Même après avoir dit : "C'est accompli!", le Fils demeure la Parole du Père, il reste ce qu'il était : présence de cette Parole qui ne perd rien de son actualité à travers les siècles. - C'est pourquoi l'inspiration demeure aussi dans l'Ecriture. Elle est aujourd'hui aussi vivante qu'autrefois lorsqu'elle fut composée. Elle n'est pas du passé. L'Esprit a inspiré, en ce sens elle est terminée ; et il inspire constamment, en ce sens elle n'est pas terminée, elle est éternellement et continuellement en train de s'accomplir. En s'incarnant, le Fils l'a justement aussi montré. Il est inspiration. Il ne parle pas sans l'Esprit Saint. Il n'est pas la Parole terminée du Père, mais il s'ouvre à l'action de l'Esprit dans la mesure où il est la Parole du Père. On reconnaît en elle le Fils du Père, mais le Fils inspiré par l'Esprit de sorte que, par son incarnation, on apprend à connaître la nature de l'inspiration - dans la mesure où il procède du Père et qu'il est donné par l'Esprit. - Par sa seule existence, l'Ecriture est un mystère d'amour parce qu'elle est un moyen que Dieu prend pour se communiquer à nous et se rapprocher de nous. C'est justement du fait que l'inspiration ne soit pas terminée que Dieu est toujours occupé à nous racheter. L'essentiel est dit, et pourtant le dernier mot n'est pas livré. Tant que des hommes sont créés par le Père, l'Ecriture reste un accès à lui. Elle doit être vivante pour chacun et elle contient pour chacun personnellement ce qui est important pour lui et pour son chemin vers Dieu. Et ce chemin se trouve toujours dans le Fils. Ce n'est pas seulement le chemin universel de la chrétienté qui est tracé dans l'Ecriture, il est tenu compte de chacun en particulier, y compris de ceux qui ne sont pas encore nés. - L'Ecriture de la nouvelle Alliance est là pour montrer que l'Esprit est toujours vivant et que le Fils vit toujours en lui. Elle est un signe que le Fils continue à agir sur terre. Quelque chose d'analogue vaut ensuite pour tout ce que l'Esprit inspire dans l'Eglise : les Pères de l'Eglise, les saints et leurs enseignements et leurs missions, etc. Tout cela est un prolongement de l'Ecriture dans la mesure où l'Esprit est à l’œuvre de manière vivante. Et la réception de l'enseignement des saints par l'Eglise est un signe qu'elle reconnaît que l'Esprit est vivant. - L'Evangile lui-même n'est pas seulement un récit de faits, il est en même temps un enseignement vivant. Il a part à l'Esprit Saint. Le Seigneur comme l'Esprit parlent ici. La parole que le Seigneur a dite parle, mais comme l'Esprit (dans l'Eglise) l'a entendue et reçue. - Et ici la Parole est une fois encore confiée à chacun - comme l'enfant à la mère. D'abord pour que la Parole soit aimée et ensuite pour qu'on la transmette en aimant. Elle est confiée au prédicateur, au théologien. Et il est tout à fait juste que celui qui expose la Parole dans la chaire se laisse porter et inspirer lui-même par la Parole. Il est quelqu'un qui est "grisé" d'une manière purement objective. Il peut "parler en langues" s'il laisse la Parole le dominer et s'il la dit comme le requiert l'Esprit. Les saints sont essentiellement des inspirés (p. 239-242).

 

14. Sur la "kénose" du Fils

S'il est déjà difficile de se représenter la Trinité en Dieu lui-même, comme mouvement des personnes les unes vers les autres et les unes dans les autres, elle est encore plus difficilement représentable dans l'incarnation, et à plus forte raison dans l'eucharistie. Il se produit ici quelque chose de totalement atterrant : le Fils devient une chose dans l'hostie. Déjà l'incarnation est incompréhensible : que Dieu le Fils soit maintenant sur terre totalement et qu'il se laisse donner une vie du Père, de l'Esprit et de la Mère, ce qui le fait disparaître pour ainsi dire dans l'Esprit et dans la Mère pour naître des deux. Quand l'Esprit couvre la Mère de son ombre, le Fils est dans l'Esprit comme la semence de Dieu; disposant librement de lui-même, il disparaît totalement pour se mettre à la disposition de cet homme particulier, cette image de Dieu. - Mais comme tel, il vit toujours dans le Père, étant donné qu'il ne connaît pas le péché. Il vit de l'amour pour le Père et il ne veut rien d'autre qu'accroître l'amour pour le Père. Mais il reste pour nous étrange que la distance doive signifier et réaliser l'accroissement de l'amour. - En partant de ce point, l'eucharistie maintenant. Le Fils qui, par la foi de l'Eglise, laisse naître sa chair à partir de choses autant qu'on en veut à partir d'hosties produites par l'homme, semble maintenant s'éloigner encore beaucoup plus du Père. Auparavant il pouvait toujours appeler le Père son Père et posséder l'Esprit comme médiateur du Père. Il y avait une origine du Père, un acte divin qui unissait Père et Fils. Dans sa nouvelle manière d'être, il est divisé en d'innombrables hosties pour rester cependant en elles l'unique qui vit dans le Père. Mais il renonce maintenant pour ainsi dire à accomplir quelques grandes actions en tant qu'incarné pour, au lieu de cela, devenir à nouveau lui-même par le moyen d'un nombre infini de transsubstantiations. - La "kénose" du Fils est faite d'un abandon de ses facultés divines pour s'approcher toujours plus des hommes pécheurs : devenir d'abord l'homme qui n'a pas perdu la connaissance de Dieu. C'est un stade de la kénose. Ainsi, sur la croix, il rend au Père sa création sous la forme d'un juste : l'Adam intact. Il joue pour ainsi dire le rôle de cet Adam que le Père aurait voulu avoir; il lui donne cet amour que Dieu avait espéré recevoir de la part de sa création. - Dans le fait que Fils se vide ainsi lui-même il y a l'archétype de cette folie qui se trouve aussi dans la vie selon les conseils. Pourquoi quelqu'un doit-il devenir ermite s'il a une maison et suffisamment d'argent. Pourquoi vivre célibataire si Dieu l'a créé tel qu'il puisse mener une vie de couple, etc.? Dans la vie consacrée, il y a aussi une kénose à la suite du Fils. - Mais dès l'éternité déjà le Fils s'est vidé en rendant tout au Père. En vertu de cette "kénose" éternelle, il est capable aussi de la kénose de l'incarnation. Dès l'éternité il est immuable, mais il a éternellement la possibilité de prendre cette forme, également celle du Crucifié. L'exemple de la virginité est instructif : on dépose la possibilité d'être fécond, on ne l'utilise pas, mais elle est là inchangée. C'est pourquoi cet exemple est meilleur que celui de la pauvreté, car si quelqu'un partage ses biens, ils ne sont plus là. - Mais finalement il s'agit pour le Fils non seulement d'assumer les limites que possédait l'homme créé parfaitement, il s'agit aussi de la limitation de ses facultés spirituelles à l'image de l'homme tombé. Il ne connaît pas l'heure du Père, etc. Il dit le premier Suscipe (la prière de saint Ignace), il offre au Père de reprendre sa mémoire, son intelligence, sa volonté. Non de telle sorte que ce ne soit qu'un jeu, et il pourrait en tout temps les reprendre au Père. Il le "pourrait" sans doute - comme il pourrait avoir des légions d'anges -, mais il a aussi déposé auprès du Père cette possibilité de le pouvoir. Le Père répond à cet acte d'amour du Fils en l'acceptant et il participe ainsi au même acte. Le Père ne le fait pas seulement de l'extérieur et d'en haut, il prend part intérieurement à l'acte du Fils, il prend cet acte au sérieux. - De la sorte le Père participe finalement aussi à l'acte de l'eucharistie du Fils, à sa prodigalité infinie. Le Fils se prodigue aussi ici dans le Père, comme de toute éternité. Et une part de la prodigalité du Père consiste en ce qu'il laisse le Fils se prodiguer. Que cela soit possible, l'homme le sait par son expérience de l'authentique compassion, quand un autre souffre et qu'on supporte à peine soi-même cette souffrance de l'autre (p. 242-244).

 

15. Chandeleur 1950. Marie dans le ciel

La Mère se présente sous des aspects très différents. Parfois on la voit entourée de nombreux saints si bien qu'elle ne se fait pas remarquer d'une certaine manière. Quand la Mère est ainsi au milieu des saints, on sent que le ciel et les saints ont quelque chose de marial, que chacun incarne quelque chose de la nature de la Mère, d'une mission et d'une idée de la Mère. Mais elle est là comme elle vit dans le ciel : en se donnant. Dit de manière imagée : elle tient simplement en main en quelque sorte des fils dont chacun mène à un saint. Mais il peut aussi se faire qu'on ne voie pas la Mère elle-même, mais seulement les fils : c'est-à-dire les saints qui sont justement occupés à tracer d'elle un tableau spirituel, chacun en étant ce qu'il est et pas autrement, et en annonçant ainsi la proximité de la Mère, en représentant en lui-même son existence. - Plus un chrétien est unifié, plus étendues sont les influences qui se rencontrent en lui. Non seulement le Christ vit en lui, la nature des saints aussi vit en lui, la Mère vit en lui. Et cela de multiple manière : comme ils vivent dans le ciel et comme ils ont vécu sur terre, mais aussi comme ils ont vécu dans le Seigneur, comme la Mère a vécu en eux, etc. - Lors de la vision de la Mère ce matin, c'était comme si d'abord elle était imprécise, comme une parmi beaucoup d'autres. Puis, du fait de l'intensité de son être, on la remarqua de plus en plus. Bien que, dans la vision, elle ait porté une robe que je connaissais, elle ne frappait pas par ce qui était visible en elle, mais par son être. Comme une signature devenue vivante. Et on se sentait attirée très fort vers elle, mais dans un engagement, et le jour de sa fête on prend volontiers un engagement. On voit qu'elle-même assume tant de choses et on sait alors qu'elle sera là aussi à l'avenir. - A l'arrière-plan se trouvait le Fils. Mais dans le Fils il y a une vision si inouïe du Père qu'on n'a à aucun moment le sentiment d'être privé de cette vision, même si on ne voit pas le Père. "Qui me voit voit le Père". On doit justement réfléchir pour découvrir qu'on ne voit pas soi-même le Père. Il ne reste aucun espace vide, on ne trouve pas qu'il manque quelque chose. (Qui voit dans son château un descendant célèbre d'une grande famille voit en même temps tout son illustre passé, il voit plus que ce qu'il peut apprendre dans un livre d'histoire). A vrai dire, on n'a jamais au ciel le sentiment d'un manque. Sur terre, on peut se battre avec une question qu'on aimerait bien poser un jour au ciel. Et peut-être que réellement quelque chose nous est montré en direction de la solution, ou bien on l'oublie simplement parce que toutes les attentes sont comblées, parce que beaucoup de questions aussi ont reçu leur réponse avant même que la question ne soit posée (p. 271-272).

 

16. Annonciation

Il n'y eut tout d'abord en Marie que le oui. Quand ensuite l'ange l'eut visitée et que l'Esprit fut venue sur elle, elle continua à vivre dans ce oui, non parce qu'elle l'avait exprimé mais parce que Dieu l'avait accueilli et le lui avait rendu transformé. C'était maintenant le oui de Dieu qui vivait en elle. Le oui de Dieu voulait devenir vivant en elle. - Je vois comment elle a dit oui alors qu'elle était jeune fille, presque encore un enfant. Un oui humain dans la grâce divine. Et son oui devient un oui divin dans un être humain tout donné, et Dieu le Père, avec ce oui, façonne son Fils. Et la Mère est là avec toute son humanité, sa foi, son amour, son espérance. Et elle a un corps comme toutes les jeunes filles ont un corps; mais tout d'un coup elle ne possède plus ce corps parce qu'il est pris par Dieu qui en a besoin. C'est son corps à elle, mais il est le corps que Dieu a choisi pour que sa Parole y devienne homme. Et elle sent combien son mystère de jeune fille est élevé pour devenir un mystère de maternité, et comment son corps se donne à la semence de Dieu, et comment son don d'elle-même est simplement reçu par Dieu. Elle a dit oui avec ses lèvres, avec son coeur; mais ensuite Dieu a pris son corps; elle sent que Dieu le possède et y dépose sa semence. Il ne le fait pas dans une extase mystérieuse, ni en l'emmenant pour le faire ailleurs, mais elle reçoit tout simplement dans son corps la semence du Père apportée par l'Esprit. Cela se passe tout simplement. Tout d'un coup elle est mère. Elle est heureuse, très heureuse de recevoir ce qu'elle a reçu parce que à l'instant même elle sait qu'elle est prise, reçue, accueillie, passée en la possession de Dieu, et c'est ce qu'il y a de plus beau pour une femme croyante. - Mais elle partage quelque chose de son mystère à ceux qui essaient de s'ouvrir totalement à la volonté de Dieu dans leur mission, ils sont reçus par Dieu et ils peuvent être féconds avec la Mère (p. 274-275).

 

*

 

3. Le filet du pêcheur

 

Introduction

 

1. Dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique (traduction française de Erster Blick auf Adrienne von Speyr, paru en 1968), le P. Balthasar évoquait déjà Le filet du pêcheur (Das Fischernetz - 219 pages - qui ne sera imprimé qu'en 1969. La traduction française n'en est pas encore parue). Voici comment le P. Balthasar présentait alors cet ouvrage (p. 67-69) :

"Le filet du pêcheur : nous appelions ainsi le livre qui donne une (une, non la seule) interprétation du nombre johannique des cent-cinquante-trois poissons pris dans le filet de Pierre. C'est le plus "donné" des ouvrages d'Adrienne ; je ne peux en faire qu'une présentation très imparfaite. Il peut et doit prouver qu'elle ne tirait pas ses inspirations de n'importe où. Il restera une énigme pour tous les psychologues des profondeurs.

Cent-cinquante-trois, c'est ici la somme de la sainteté de l’Église, composée des nombres premiers qui y sont contenus ; ces nombres sont des principes déterminés de sainteté, représentés par certains saints choisis. Pendant longtemps ne furent donnés que les sept nombres premiers fondamentaux (de 11 à 31, puisque les nombres jusqu'à 10 appartiennent à la divinité ; 5 toutefois était Marie), ensuite le système s'élargit jusqu'à 53 (= Jean), enfin jusqu'à 153 (avec le denier nombre premier 151 = Pierre). Chaque fois, Adrienne connaissait les nombres et les combinaisons de nombres, avec lesquels des biographies entières de saints pouvaient être présentées, avant qu'elle eût la moindre idée de la personne qui pouvait être désignée par ce nombre ; parfois c'était moi qui devais le "deviner", ou bien le nom survenait plusieurs mois plus tard, tout à fait accessoirement, pendant une dictée".

Le P. Balthasar donne alors comme exemple la série suivante qu'Adrienne lui dicta un jour très rapidement :

97 + (3 x 17) + 5

97 + (2 x 19) + 17 + 1

97 + (4 x 13) + 4

97 + (2 x 19) + 11 + 7

97 + (5 x 11) + 1

97 + (4 x 11) + 12

97 + (4 x 11) + 7 + 5

97 + 31 + 12 + 5 + 7 + 1

97 + 53 + 3

Le P. Balthasar commente : "On remarquera d'abord que chaque ligne donne 153, c'est-à-dire que le saint considéré (désigné par 97) parfait sa sainteté en sainteté ecclésiale grâce à certains principes (ou patronages) de sainteté. Le nombre 11 est Ignace (1-1 : Deus semper maior, et aussi le Dieu nu devant l'homme nu) ; 13 est Paul (1-3, le Dieu de l'Ancien Testament, s'ouvrant comme Trinité) ; 17 est François d'Assise (Dieu répandu dans les charismes de l'Esprit) ; 19 est le curé d'Ars (la confession, 9, est toujours aussi le nombre du mystère de Dieu) ; 23 est Irénée (le théologien fondamental : 2 = l'Homme-Dieu compris en fonction de 3 = la Trinité) ; 29 est Canisius (l'obéissance, le Christ qui s'abandonne dans le mystère de Dieu ; 31 est Monique (celle qui représente l'Ecclesia orans ; 131 sera Augustin) ; 2 est l'Homme-Dieu, 3 la Trinité, 4 la croix, 5 Marie, 7 l'Esprit. Maintenant on peut montrer comment 97, en 9 différentes phases de son existence, se détermine par les composantes de sa spiritualité.

Naturellement, le choix des saints, dans Le filet du pêcheur, est, d'un point de vue humain, arbitraire ; aussi représentent-ils dans une large mesure le nombre immense des autres. Et, bien entendu, ce choix fut aussi consciemment opéré en fonction de la spiritualité que nous devions faire valoir dans nos fondations, il contient des saints que nous connaissons, que nous aimons et qui nous sont proches. De plus, il fut toujours souligné que la "mathématique" déployée ici n'est qu'un infime aperçu, détaché de la mathématique infinie de la Jérusalem céleste.

Mais la véritable doctrine de ce livre étonnant (qui ne peut pas être présenté ici, même sommairement) est celle-ci : il existe une concordance exacte entre le ciel et la terre. La correspondance entre le Christ et la volonté du Père est parfaite, mais aussi la correspondance entre le oui de Marie-Eglise et l'exigence du Verbe, et il est possible de se laisser parfaire, achever, dans l’Église (153) et dans la communion des saints. De plus, la Parole que Dieu adresse à l'homme est précise, et non pas vague et approximative. Enfin, les grandes missions des saints sont indivisibles (en tant que nombres premiers). Elles proviennent de l'unité et de l'unicité de Dieu. Instructifs ont été les exemples d'apparentes grandes missions qui, à première vue, ressemblaient à des nombres premiers, mais qui ensuite se révélèrent divisibles, c'est-à-dire humainement inventées et artificiellement composées ; il leur manque une transparence suprême et aussi la fécondité.

Que le système de la Jérusalem céleste corresponde à une mathématique infinie, ici-bas insaisissable, c'est ce que montrent aussi les sections du "commentaire de l'Apocalypse", qui s'occupent des nombres. Mais la grandiose finale de ce commentaire avec l'explication de la cité céleste montre de nouveau ce qui est décisif : que tous ces nombres ne sont que des formes de l'amour infini, de même que tout ce qui est figure dans l’Église terrestre n'est, pour nous pécheurs, que l'ensemble des formes inventées et cristallisées de l'amour de Dieu".

 

2. En 1984, dans L'Institut Saint-Jean (paru en traduction française en 1986), p. 54, le P. Balthasar présente à nouveau Le filet du pécheur : "Il est un ouvrage tout à fait singulier d'Adrienne, Le filet du pêcheur, où cette sainteté englobante est symbolisée par le nombre de 153 poissons dans le filet indéchirable de Pierre ; tous les nombres premiers indivisibles contenus dans cette plénitude représentent chacun une des missions fondamentales, mais de telle sorte qu'avec les autres nombres premiers qui influent sur lui par leur tâche particulière, chacun atteint toujours au nombre total de l’Église. Il n'y a pas lieu de présenter ici toute la subtile mathématique de cet ouvrage étonnant qui est du reste typique d'Adrienne dans la mesure où pour elle l'obéissance de la terre aux desseins du ciel peut être et doit être absolument exacte et adéquate. Plus un saint correspond adéquatement à sa mission, plus il prie et chemine dans la désappropriation de soi, sans réflexion sur soi, de façon transparente, plus il est parfait ; et plus Dieu est en mesure de réaliser à travers lui sa volonté 'sur la terre comme au ciel'. Sans doute a-t-on tenu compte de nous deux dans cette œuvre, en ce sens que seuls nous furent montrés les saints que nous connaissions et dont le comportement pouvait nous apprendre quelque chose. Que la mathématique céleste dépasse infiniment notre compréhension, c'était clair également ; les derniers calculs de nombres, avec leurs relations, leurs écarts, etc., ne furent plus montrés qu'aux confins sans être expliqués.

Différents aspects de la mystique des nombres (sont évoqués) dans le Journal. Cette mystique des nombres commença en même temps que les visions et les dictées de l'Apocalypse qui sont également la propriété exclusive d'Adrienne... Il ne servirait donc à rien d'étudier un saint particulier et de le présenter dans sa singularité, de montrer combien il est digne d'imitation si on ne le présentait pas simultanément comme une porte particulière qui mène à la totalité du Seigneur... Tous les saints doivent laisser transparaître le Seigneur ; c'est lui qu'on doit voir, éclairé par les saints, mais en même temps ceux-ci doivent avoir, bien sûr, leur lumière, leur figure, leur relief, pour que tout ne se dissolve pas dans la figure du Seigneur... C'est pourquoi il s'agit toujours à la fois d'universalisation et d'individualisation".

 

3. En plus de ces deux brèves présentations du Filet du pêcheur par le P. Balthasar, il faut maintenant parcourir l'introduction qu'il a donnée à l'édition de ce livre (p. 7-12). "Le présent volume ne peut pas et ne doit pas être compris comme une œuvre isolée, mais comme un complément aux autres œuvres d'Adrienne von Speyr et sur elle, un complément en particulier aux commentaires de l'Evangile de Jean et de l'Apocalypse, aux tableaux des prières des saints et à mon Journal des années 1940 à 1950. Le livre éclairera de lui-même le rapport avec les écrits johanniques; la parenté avec les prières des saints n'a pas besoin d'explication, mais l'histoire de sa genèse, décrite dans le Journal, est indispensable pour le comprendre et il faut la rappeler ici au moins partiellement".

"Le contenu de ce livre fut dicté petit à petit entre juin 1945 et 1948, avec quelques compléments ultérieurs, et cela en grande partie d'une manière tout à fait abrupte dans ce qui a été appelé les états d'enfer, qui sont caractéristiques de la forme de la mystique d'Adrienne von Speyr : avant tout suivre le Christ le samedi saint - ce qui est l'un des centres de sa mission de souffrance et d'explication - puis aussi transport dans un état apocalyptique dans lequel des choses sont transmises avec une objectivité instrumentale absolue".

"Au cours des années précédentes, depuis sa conversion le 1er novembre 1940, Adrienne avait déjà eu un grand nombre de visions dans lesquelles elle avait rencontré des saints de tous les siècles de l'histoire de l'Eglise, et qu'elle voyait surtout dans leurs missions, dans leurs tâches divines, que les saints réalisèrent ici-bas avec plus ou moins de pureté; et sur ce point justement certaines différences furent mises au jour entre la pure mission et son accomplissement. Et ceci est relié à son tour à la mission propre d'Adrienne d'incarner l'obéissance absolue, la parfaite transparence dans l'amour johannique et ignatien, donc aussi le principe de confession comme attitude de vie permanente, et de lui donner, pour autant que cela dépendait d'elle, une valeur et une portée universelles pour l'histoire de l'Eglise".

"La dictée du commentaire de l'évangile de saint Jean était commencée et demandée depuis longtemps quand, au cours d'une retraite à Estavayer qui commença le 5 août 1945, les visions de l'Apocalypse fondirent sur elle avec tonnerre et éclairs, la bouleversant au plus haut point; et à côté de l'interprétation de ces visions, presque comme un sous-produit, s'ajouta l'interprétation du nombre 153 et des nombres premiers contenus dans ce nombre sur la sainteté de l'Eglise et les saints qui sont inclus dans ce nombre".

"Cependant ce thème était déjà apparu pour la première fois le 1er juillet 1945 dans une grande vision de l'enfer où il s'agissait avant tout du sens de la descente du Christ en enfer pour le salut, du rapport entre la croix et l'enfer, mais aussi des différentes significations de l'enfer chez un certain nombre de saints, entre autres chez des docteurs de l'Eglise. Dans l'extase, à un certain moment, tombèrent les mots : La croix est soit 2 soit 4, jamais 3. Et un peu plus tard : Je connais encore les nombres : 85, 39, 15, 5… et 9. Après être revenue à elle, elle dit à ce sujet : Ce sont les nombres de la souffrance. Eux aussi, comme les nombres positifs, font un total de 153, le nombre des poissons; mais ils sont constitués de parties qui n'expriment tous que le vide. C'était l'après-midi. Le soir, Adrienne fut de nouveau dans un état d'enfer où elle parla tout d'abord du sang du Christ et de l'ancienne Alliance, puis elle s'assit et commença à répéter avec une grande sûreté et plusieurs fois de suite les séries suivantes de nombres qui lui étaient manifestement soufflées : 3, 7, 11, 13, 17, 19, 23, 29, 31. Elle ajouta : Ce n'est qu'ainsi qu'on peut comprendre la pêche. En revenant à elle, elle dit : Celui qui me montrait les nombres me montra aussi que la somme en fait 153. Quand elle répéta les nombres, elle n'en avait aucune idée. 3 est le nombre de la Trinité et 7 le nombre des dons de l'Esprit. Les deux ensemble font 10. Les nombres de 1 à 10 sont réservés à Dieu. Les nombres suivants jusqu'à 31 seront les nombres premiers. Le nombre premier 1 est souligné, ce serait le nombre de Dieu, mais ce nombre est inexprimable et n'entre dans aucune catégorie de nombres. Manque aussi le nombre premier 5 parce que ce n'est pas un nombre divin. A la fin de la série seulement se trouve le nombre 31 dans lequel la Trinité s'unit à l'unité de la divinité".

"A Estavayer, dans une conversation qui portait sur des sujets tout autres, elle dit tout à coup : Vous savez quand même que saint François est 17? Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire. Elle dit : A cause des nombres premiers. J'ai oublié de vous dire qu'ils sont sept. 3 et 7 sont les nombres de Dieu, les autres sont occupés par des saints. Elle savait encore que 11 était Ignace et 31 Monique. Ce qu'elle avait dit des nombres de Dieu, surtout de 1 et de 5, fut complété plus tard et alors légèrement modifié".

"Entre-temps, les dictées sur l'Apocalypse continuèrent; les nombres qui s'y trouvent furent expliqués en leur lieu, mais sans relation avec le système des nombres premiers, qui ne fut brièvement mentionné qu'occasionnellement mais ne fut pas développé. Adrienne parla en partie des nombres (par exemple 19), qu'elle comprenait en quelque sorte comme des principes sans pouvoir les attribuer à une personne".

"Dans une extase, elle dit : Savez-vous qui est 23 ? Je répondis négativement. 'Je ne le sais pas non plus, mais c'est une plaie', car elle avait besoin de son principe pour expliquer une relation en enfer : le principe qu'on n'a pas le droit de se tailler des marches de l'enfer au ciel, mais qu'on doit planer au-dessus de l'abîme au péril de sa vie, sans assurance. Puis elle dit : Qui est 23? Quel est le premier Père de l'Eglise que vous avez étudié? Je réfléchis un instant et dit : Irénée. Elle continue aussitôt : Donc Irénée dirige ses attaques contre les gnostiques, contre les degrés pour aller à Dieu. Pouvez-vous me dire le caractère d'Irénée? Je ne sais que répondre. Elle dit : La crainte respectueuse devant le mystère, n'est-ce pas?"

"Il fallut un certain temps avant que soit trouvé le vrai nom pour tous les nombres de 11 à 31. Déjà alors - comme plus tard, d'une manière plus éclatante encore, pour les vies tirées des nombres - beaucoup de choses furent démontrées dans ces nombres avant même qu'on sût qui était le nombre en question ou ce qu'il signifiait".

"A la fin d'octobre, il fut clair que tout nombre premier était inclus dans 153 : Tout ce qui est dans l'Eglise doit être contenu dans ce nombre. 17 sans 11 : l'amour pur sans la sagesse aimante n'arriverait à rien. C'est ainsi que tous les nombres doivent toujours être présents. Par exemple on ne pourrait pas fonder un Ordre où il n'y aurait pas 153, où manquerait un nombre". Peu de temps après, la série des nombres s'étendit jusqu'à 53. Mais ce ne fut que dans les semaines qui suivirent qu'on put mettre définitivement un nom sur les sept premiers. Elle les appelle les sans-préalables, qui construisent sur rien, mais qui vivifient à nouveau le tout pour ainsi dire comme à partir de la tradition primitive remontant au Seigneur. Les nombres ultérieurs construiront sur un trésor déjà présent ou sur un inspirateur. Mais au début, pour les chiffres de 37 à 53, elle ne put donner que peu de noms. Elle voit le rapport entre 31 et 13, elle voit une lutte entre 11 et 13; dans 153, elle voit 9 x 17, et l'étrange calcul suivant : 1000 - 847 (= 7 x 11 x 11) = 153 : comme exemple de la manière dont on doit remonter lors d'une fondation, dans l'Esprit (7) d'Ignace (11), arriver à un point de départ correct qui est le total de 153 qui doit toujours se trouver au début d'une fondation".

"Quand commença la dictée sur Isaïe, il fur précisé au chapitre 7,9 : Au fond l'usage des nombres par Dieu signifie une certaine accommodation à notre intelligence. Il recourt à un système de mesure que nous comprenons pour exprimer de plus hautes mesures. De sa propre grandeur absolue, il nous donne des grandeurs mesurables, comme consolation, mais aussi comme signe que ses nombres ne sont pas nos nombres, que toute précision humaine renvoie à quelque chose au-delà d'elle-même, à une précision plus grande, d'une espèce différente et divine".

"En ce sens, Le filet du pécheur reste aussi une approximation. Dans la manière dont il fut communiqué, tout était destiné à montrer que ce n'était pas une invention humaine : des biographies entières furent présentées en chiffres bien avant que ne fût livré le nom correspondant. Mais si l'exactitude des nombres devait être une preuve de l'exactitude en vigueur chez Dieu - beaucoup d'autres preuves encore en furent données dans la vie d'Adrienne -, il fut en même temps souligné que le système apparemment ainsi fermé n'était qu'un tout petit échantillon des calculs de la sagesse divine et de l'immensité de la merveille qu'est la communion des saints. Si au début les nombres furent donnés lentement et de manière tout à fait intermittente - avec des interruptions de plusieurs mois -, les derniers nombres présentés - les nombres descendants, les correspondances entre les deux séries de nombres, le système des vertus, le système des écarts - arrivèrent à une vitesse stupéfiante, si bien qu'à la fin Adrienne elle-même ne pouvait plus les répéter et les noter que partiellement; et comme aussitôt après, d'autres thèmes redevenaient prioritaires, le tout resta finalement comme une tour gothique inachevée, un fragment. Le mathématicien pourrait certainement découvrir encore toutes sortes de relations éclairantes, et justement le système des vertus est, dans sa richesse, une invitation à réfléchir et à déceler des rapports significatifs. Mais tout se perd quelque part dans la 'ténèbre supra-lumineuse' de Dieu".

"Pour tout observateur, il sera clair que c'est 11 qui inspire le tout, et également que, pour 11, il ne s'agissait pas d'un jeu; il s'agissait de la mission de vivifier son esprit, qui n'apparaît plus ici comme un esprit particulier et séparé, mais comme un esprit qui est introduit et élevé dans la communion des saints. Le choix de ceux qui sont désignés par des nombres est sans aucun doute conduit par un dessein souverain. Un dessein qui peut établir si librement des connexions parce qu'il porte en lui la conscience de s'imposer de lui-même malgré la résistance de l'histoire".

"En ce qui concerne la forme du livre édité, il a semblé opportun de laisser tomber le développement chronologiquement tumultueux et d'adopter autant que possible une suite systématique et ordonnée. Les sections qui figurent maintenant en tête sont en partie les dernières dictées. Les explications sur les différents nombres premiers - dictées avec une rapidité vertigineuse - ont été mises en ordre et les descriptions des saints qui ne sont venues que plus tard ont été placées avant les biographies des nombres. Adrienne a dit un jour : Les noms se rapportant aux biographies des nombres, je ne les ai toujours appris en général que lorsque tout était fini. Comment les aurais-je déterminés moi-même ? Elle voulait dire : Comment mon subconscient aurait-il été en jeu ?"

"Quelques chiffres restent sans nom, soit que l'éditeur ait jugé bon de ne pas exposer les vivants sans nécessité, soit que les noms des chiffres opposés n'aient pas été donnés. Que 143 (François de Sales) ne soit pas un nombre premier ne fut découvert que lors de la préparation de l'impression, mais cela s'accorde avec ce qu'Adrienne dit par ailleurs de ce saint. Le texte s'y rapportant comme aussi la comparaison avec le 143 de la série descendante (Eusèbe de Verceil) ont été laissés tels quels. Ce qui est frappant, c'est qu'un saint soit représenté par deux chiffres : ceci certainement pour montrer que l'ordre présenté échappe par un sourire à la volonté de l'homme d'avoir une vue d'ensemble, mais que cette mesure importait surtout à 11".

Patrick Catry

 

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Table des matières du Filet du pécheur

Introduction 7

I. Généralités. Les nombres divins...................................... 15

II. Les sept premiers............................................................. 41

III. Les autres nombres jusqu'à 153................................... 59

IV. La série descendante et les compléments polaires .... 121

V. Le système des vertus..................................................... 191
 

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Quelques pages du Filet du pêcheur

 

Table des matières des textes choisis

1. Communion des saints - 2. La pêche miraculeuse - 3. Les nombres de 1 à 10 appartiennent au Seigneur - 4. Les sept premiers nombres premiers - 5. Une discussion sur la confession - 6. Les autres nombres premiers jusqu'à 153 - 7. La série descendante (généralités) - 8. La série descendante (détail : quelques points seulement) - 9. Marie (5) entre 1 et 3 dans 153 - 10. Charles de Foucauld (149) - 11. Exemple des corrélations entre série montante et série descendante : Athanase (59) et Bernadette (59).

 

1. Communion des saints

Aucun saint dont le nombre appartient au total de 153 ne peut jamais s'isoler sur son seul nombre détaché des autres. De même qu'il appartient à l'ensemble, il fait partie de l'accomplissement de sa mission que, par sa vie, son don de lui-même, sa foi, son sacrifice, il fasse mieux comprendre aux autres croyants quelque chose de l'essence du Dieu unique (1), de la médiation de la Mère (5), de la Trinité divine (3). Aucun par exemple ne peut vouloir servir uniquement la Mère sans se souvenir en même temps de la médiation procurée par la Mère entre 1 et 3. Aucun ne peut vouloir penser de manière exclusivement trinitaire sans penser au rôle de Marie, aucun même ne peut se limiter au Dieu unique sans vouloir inclure le Fils et l'Esprit. Autant chaque nombre doit rester entier et indivisible, autant aussi chacun doit passer sous forme de rayon à travers l'ensemble des nombres et se laisser compléter d'une manière infiniment variée et pourtant toujours précise pour arriver à cette totalité (p. 24).

 

2. La pêche miraculeuse

A la fin de l'évangile de Jean est racontée la pêche miraculeuse. Pierre va pêcher, mais auparavant déjà il avait reçu du Seigneur la promesse qu'il serait pêcheur d'hommes. En général, quand on pêche, il se fait que tantôt on prenne beaucoup de poissons, tantôt peu, tantôt aucun. Quand il retire ses filets, le pêcheur n'a pas pour premier souci de compter les poissons mais de savoir de manière toute générale s'il y en a beaucoup : il les pèse. Ici, au lac de Tibériade, il en va autrement. D'abord le nombre de poissons qui a été pris suite à l'ordre du Seigneur est très grand comparé au rien en fait de nombre; malgré leurs efforts, les apôtres n'avaient rien pris de la nuit. Ensuite, une fois le filet retiré, les poissons sont aussitôt comptés par Pierre. C'est la pêche du Seigneur qui n'appelle pas des masses, c'est une pêche dans laquelle Pierre, le pêcheur d'hommes, est déjà impliqué, et il a le droit et la mission de se soucier du contenu du filet : il est conscient que le Seigneur appelle toujours chacun en particulier pour leur donner part à l'unité et que lui, Pierre, en tant qu'associé et coresponsable, doit compter les poissons. Il y en a 153 (p. 26).

 

3. Les nombres de 1 à 10 appartiennent au Seigneur

Le Fils a reçu le 1 du Père parce qu'il est de même nature que le Père. Il est 2 parce qu'il est la deuxième personne et c'est en tant que telle qu'il est devenu homme. Il est le 3 parce qu'il est le Dieu Trinité et qu'ici-bas il incarne toujours aussi pour nous le Père et l'Esprit Saint. Il est le 4 parce qu'il a la croix. Il est le 5 parce qu'il a Marie en lui avant qu'elle l'ait. C'est en partant d'elle qu'il a réalisé sa rédemption. Il est le 6, parce qu'il est la deuxième personne dans le Dieu Trinité et, plus précisément, dans la multiplication de sa démesure. Les nombres 2 et 3, il nous semble qu'on puisse en quelque sorte en avoir une vue d'ensemble et les comprendre, mais la multiplication (2 x 3) nous retire cette fausse intelligibilité.(Au 6 se rattache la tentation qui peut conduire au mal. C'est s'arroger la démesure de Dieu, c'est tout savoir mieux que Dieu, c'est le reflet illusoire de l'infini de Dieu). Il est 7 parce qu'il a les dons de l'Esprit Saint qui reposent sur lui et il distribue ces dons aux hommes. Il est 8 parce qu'il est en même temps Dieu et homme : 3 et 5. C'est ainsi qu'il peut encore attribuer le 8 à sa Mère de manière particulière parce qu'elle est l'être humain vers lequel le Dieu Trinité s'est penché de manière unique. Il est 9 parce qu'il a le nombre trois fois saint de la Trinité et qu'il le révèle en devenant homme, mais il le fait connaître comme le mystère permanent de Dieu. C'est ainsi que 9 est de manière particulière le nombre du mystère. Il est 10, qui est le nombre de la perfection divine, parce qu’il l'intègre par tout ce qu'il est et opère (p. 28-29).

 

4. Les sept premiers nombres premiers

11 Ignace de Loyola : Il doit réaliser deux fois le 1. Il doit s'approcher le plus possible du Fils, mais chercher, dans cette proximité, l’œuvre du Père, la création : le 1 comme Dieu l'a mis en Adam, comme Dieu le Père l'a mis dans le Fils incarné. - 13 Paul : Le 1 divin qui va vers le 3 divin. - 17 François d'Assise : Le 1 de Dieu, d'Adam et du Christ en face du nombre de l'Esprit Saint. L'Esprit est l'amour entre le Père et le Fils. Mais le 7 se trouve ici confronté au 1 de Dieu et de l'homme et de l'Homme-Dieu. L'Esprit est l'amour entre Dieu et l'homme dans le Christ. - 19 Vianney : Le 1 de Dieu et de l'homme, et de plus le nombre du mystère de Dieu : 9. Le mystère est enveloppé dans quelque chose qui n'a pas de nom, mais qui empêche le mystère de se développer parce que l'enveloppe est trop solide. Cela empêche qu'il se perde et pourrait être laissé de côté, mais cela permet de rendre le mystère utilisable comme un tout. Dans le 1, Vianney voit l'homme individuel et Dieu qui est devenu homme ; et il comprend le 9 comme le mystère par lequel il peut rétablir la relation entre l'homme et l'Homme-Dieu. Pour lui, c'est la confession. - 23 Irénée : Le 2 en tant que Christ, Celui qui est devenu homme, qui a pris l'homme en lui et se tient à la place de l'homme devant le Père, lui présente l'homme accompli en se présentant lui-même. Et le 3 comme mystère de la Trinité, non surtout telle qu'elle est dans le ciel avant le monde, mais telle qu'elle agit dans le monde par Celui qui est devenu homme. Il doit toujours chercher le Dieu unique qui est trois à partir du Dieu unique qui est deux. - 29 Canisius : Le 2 du Christ et le 9 du mystère. Un mystère de Dieu comme pour 19, mais cette fois-ci devant le Fils devenu homme. On peut certes trouver chaque vérité chrétienne accomplie dans le Fils ; ainsi par exemple la confession dans sa vie totalement transparente devant le Père, quand il s'explique lui-même devant ses apôtres et ses disciples. Mais le mystère fondamental du Christ est quand même l'obéissance. Pour Canisius aussi, dans un choix qui est basé sur une réflexion, il choisit l'obéissance que Dieu lui présente comme un mystère. - 31 Monique : Le 3 de la Trinité est en tête, l'homme suit. Dans la confrontation, c'est Dieu qui prédomine. Dieu prend la parole, Dieu montre, et Monique accueille (p. 39-50).

 

5. Une discussion sur la confession

11 (Ignace) requiert du confesseur qu'il cherche à tout prix un point de départ. Peu importe d'une certaine manière où se trouve celui-ci pourvu que ce soit un point de départ juste à partir duquel on peut avancer. Du pénitent, il exige qu'il comprenne que par lui-même, tout seul, il n'est capable de rien. - 13 (Paul) voudrait qu'en chaque confession on montre la déviation qui a eu lieu depuis l'état d'absolution de la confession précédente. J'avais compris alors exactement ce qui devait être changé dans ma prière, dans mon amour du prochain, etc. Je n'ai pas agi sérieusement en conséquence. Je ne devrais donc pas non plus recevoir d'absolution avant que je sois totalement pénétré que cette contradiction est insupportable. Le confesseur devrait montrer clairement le chemin pour l'éviter. - 17 (François d'Assise) requiert que le pénitent découvre son manque d'amour. Et pas seulement de manière abstraite : "J'ai trop peu aimé Dieu" (ce que chacun peut et doit toujours dire), mais le manque évident d'amour du prochain qu'il aurait absolument fallu éviter. Le confesseur et le pénitent devraient insister ensemble sur ce point et chercher les voies d'une amélioration. - 23 (Irénée) : Quand le pénitent vient se confesser, il devrait se sentir comme rejeté de la communion de l’Église. Dans la confession, il devrait voir où il s'est opposé à l’Église en tant que communion des saints. 23 voit les choses très objectivement et très sobrement. "J'ai menti" : sur ce point, c'est absolument la même chose dans la nouvelle Alliance que dans la loi de Moïse : "Tu ne dois pas mentir". Par le mensonge, j'ai nui à l’Église, je me suis éloigné de sa communion ; je comprends que cette communion ne peut exister que si nous vivons tous dans la vérité afin que tous ceux qui sont dehors reconnaissent par notre vie que la vérité est dans l’Église. Et c'est le confesseur qui accueille à nouveau dans l’Église. Pour cela, il doit montrer au pénitent qu'il s'est éloigné, mais aussi lui donner l'envie d'y entrer à nouveau et de s'en tenir désormais avec plus de fidélité aux principes de l’Église. La confession est une sorte de devoir officiel vis-à-vis de l’Église. - 29 (Canisius) : Le confesseur doit faire deux choses : remettre le pénitent au centre de la doctrine et éveiller en lui le sens apostolique. Non en lui imposant des tâches particulières, mais en lui montrant que celui qui vit de la doctrine doit la représenter à ceux qui ne la connaissent pas encore. Du pénitent il requiert qu'il comprenne qu'il n'a pas été un exemple. Par contre, la confession du péché en détail est pour lui moins importante ; il va rapidement au-delà. Ce qui est important pour lui est que le pécheur a trahi la foi, du moins qu'il lui a nui. - 31 (Monique) suggère tout autre chose que les autres. Le confesseur doit absolument insister sur ce qui est le plus pénible, sur ce qui humilie le plus. Y insister presque avec une certaine impudence. Ce n'est qu'après une confession de ce genre qu'une bonne prière serait à nouveau possible. Le confesseur aussi doit prier beaucoup. Et pendant la confession, il devrait écouter le péché d'une oreille, et Dieu de l'autre. - Arrive enfin 19 (Vianney) et il emballe la confession dans un grand drap : dans l'amour. Le pénitent doit se confesser de telle manière qu'il devienne capable d'aimer Dieu. Il doit se confesser dans l'espérance d'être à nouveau aimé par Dieu et d'avoir le droit de l'aimer à nouveau. Et le confesseur doit être si pénétré de cet amour pour Dieu qu'en passant à travers lui cet amour inonde le cœur du pénitent, de sorte que cet amour lui dévoile le cœur du pécheur et qu'il soit ainsi en mesure de faire entrer le pénitent dans le même amour. - Ce sont les 7 qui participent particulièrement à la grâce de l'Esprit Saint dans la confession si bien qu'à certains égards le nombre 7 peut désormais représenter aussi la grâce de la confession (p. 54-56).

 

6. Les autres nombres premiers jusqu'à 153

37 Dominique. Le 3 de la Trinité au premier plan, l'Esprit ensuite. - 41 Thérèse d'Avila. Le 4 de la croix et du sacrifice, le 1 de Dieu et en même temps de l'homme. - 43 Thomas d'Aquin. Le 4 de la croix avant la Trinité. - 47 Basile. La croix et l'Esprit Saint. - 53 Jean. Marie et la Trinité. - 59 Bernadette. Marie et le mystère. 61 Benoît. Se rappeler qu'au nombre 6 se rattache la tentation ; 61 c'est la confrontation du diable et de l'homme, mais aussi du diable et de Dieu. Benoît voit le combat de Dieu contre le démon. - 67 Thérèse de Lisieux. Thérèse est tellement convaincue de sa mission et accaparée par elle, elle est tellement occupée par ce qu'elle a à faire et à expliquer que la confrontation du mauvais esprit et du Saint-Esprit est depuis toujours le lieu d'où elle parle. - 71 Le nom n'est pas donné, c'est sans doute que la personne concernée est encore vivante. 71 vit dans le contraste entre l'Esprit et le Christ, le un qui signifie en même temps Celui qui est devenu homme et l’homme en général. - 73 Denys. Esprit et Trinité, dans un face-à-face qui est toujours comme fonctionnel. - 79 Benoît Labre. Esprit de Dieu et mystère de Dieu. - 83 Jean de la croix. Tous ceux qui commencent par un 8 ont comme fondement ce qui est marial. Dans le sens du mystère le plus profond de la Providence et du sens de la présence de Dieu, de l'accompagnement de l'homme par Dieu, de l'union entre Dieu Trinité et l'homme. 83 a de plus le 3 de la Trinité ; cela veut dire que, par le mystère le plus profond de l'habitation de Dieu en l'homme, il doit revenir à Dieu, il doit constamment signaler le caractère mystérieux non seulement de la relation de Dieu à l'homme, mais aussi du croyant à Dieu. - 89 Pierre Claver. Le 8 marial et le 9 du mystère. Le mystère concerne le fait que Dieu Trinité se penche vers l'homme, vers tous les hommes. - 97 Le nom n'est pas donné parce que la personne est encore vivante. C'est le mystère - le mystère divin - qui est partout perceptible dans la mission de 97. Et ce mystère se trouve avant l'Esprit, c'est donc un mystère de l'Esprit. - 101 Jean d'Avila probablement. Le 1 de l'incarnation et le 1 de l'homme, l'un en face de l'autre. Mais le 1 de l'incarnation est en même temps le 10 divin qui contient la mission donnée au Fils de devenir homme et de ramener les pécheurs au Père. De sorte qu'il faut mettre une relation entre ce 10 et l'homme, une relation qui est durable. - 103 Bonaventure. Il a le 10 en tant que chiffre divin et l'Esprit trinitaire. Mais dans le 10 il y a aussi le 1 de Celui qui est devenu homme et le 1 de l'homme. Sa mission est de rapprocher l'homme de Dieu par le Dieu-Homme. - 107 Sophie Barat. Toutes les missions avec 10 ont en même temps le 10 divin et les deux 1. Sophie Barat a de plus le 7 : elle doit si bien faire comprendre l'Esprit Saint aux hommes qu'ils deviennent aptes à suivre le Christ. - 109 Le nombre n'a pas reçu de nom, pas plus dans la série montante que dans la série descendante. - 113 Le nombre n'a pas reçu de nom parce que la personne est encore vivante. Le 1 de Dieu incarné, le 1 de l'homme, le 11 de saint Ignace ; ce 11 avec son face-à-face intérieur des deux 1, le 3 de la Trinité. Si bien que le sens principal de cette mission est de révéler les relations de la Trinité au Fils devenu homme aussi bien que les relations de la Trinité à l'homme, de garder à ces relations leur caractère ignatien, de le remettre en lumière là où il est obscurci et d'ouvrir, à partir de ce caractère ignatien, de nouvelles voies. - 127 François-Xavier. Le nombre des apôtres et celui de l'Esprit Saint. Et dans le 12, le 1 comme nombre du Christ et nombre de l'homme, et le 2 comme nombre du Fils incarné dans la Trinité. - 131 Augustin. Un mélange de 13 et de 31. Le 3 du milieu est la médiation par Dieu Trinité qui fait sortir le 13 du 31. - 137 Marie de l'Incarnation. Le 13 en face du 7, mais aussi 1 et 3 en face du 7. Et en fait on peut distinguer deux périodes : la première serait 1 et 3 ; le 1 de l'Incarnation et aussi de l'existence humaine en face de Dieu Trinité, et cela doit se réaliser dans l'Esprit. La deuxième qui est engendrée par la prière, étant donné que du 1 et du 3 naît le 13 de l'apostolat, et elle doit façonner cet apostolat avec l'Esprit. - 139 Louis de Gonzague. 13 et 9 : Louis de Gonzague a le 13 comme élément paulinien, mais cet élément aussi comme 3 et 1. Dans le 9, il a un mystère intact qu'il doit porter de manière paulinienne, mais aussi dans le sens d'un homme qui est donné à Dieu Trinité. - 149 Charles de Foucauld. 1 de l'incarnation et de l'homme, 4 de la croix, 9 du mystère. - 151 Catherine de Sienne. Le 1 de Celui qui s'est fait homme et de l'homme, le 5 de la Mère de Dieu et à nouveau le 1 de Celui qui s'est fait homme et de l'homme (p. 57-113).

 

7. La série descendante (généralités)

Dans la série descendante, le saint est renvoyé à ce qui existe, à ce qui est transmis, ou bien il est comme encadré par les voies d'autres saints, et il a sa mission personnelle qui lui est donnée en plus, comme un plus à trouver dans la tradition. Il doit aussi compter avec les relations existantes, il a en général un caractère moins direct, il est moins exposé, moins inopportun que les nombres ascendants. Il doit souvent amener à une nouvelle perfection quelque chose qui existe déjà ou réaliser un progrès avec ce qui est disponible. Pour les nombres ascendants, l'exigence de Dieu est plus rude. Les deux saints qui ont le même nombre ont l'un vis-à-vis de l'autre une relation de complémentarité polaire qui est créée par Dieu de manière purement surnaturelle, ils sont le reflet l'un de l'autre. Chacun voit en ce que possède l'autre quelque chose qu'il aimerait bien avoir ou être. Et cela non en raison de sa volonté libre, liée à sa personne, mais en raison de la mission qu'il a reçue... La petite Thérèse (67) par exemple n'aspire pas à être égale à la grande ; mais c'est peut-être justement le genre d'humilité et de modestie qui s'exprime en Newman (67) qui est pour elle extrêmement importante ; Newman avait pour ainsi dire sous les yeux, peut-être à l'époque de sa conversion, l'idéal de la "petite voie" thérésienne (p. 121-122).

 

8. La série descendante (détail : quelques points seulement)

151 Pierre. Il a deux fois 1, chaque fois en tant qu'incarnation et en tant qu'homme et, au milieu, la Mère de Dieu en tant qu'épouse du Seigneur, la Mère au milieu de son Epoux, entourée de son Epoux, mais entourée aussi des hommes en tant que pécheurs. - 149 Ignace d'Antioche. Au centre, la croix. Mais pas une croix qu'on peut contempler, c'est une croix qui doit être subie. Et cela en face de 1 et de 9. C'est-à-dire que ce qui est en vue, c'est plus le caractère mystérieux de la croix que la croix elle-même, et ce caractère mystérieux est souligné par Celui qui est devenu homme, qui veut sauver les pécheurs. - 139 Ambroise. Le Christ et l'homme, la Trinité, le mystère. Et également ce qui est paulinien (13) et le mystère. Au début, sa mission semble constituée de 1, de 3 et de 13, comme si le mystère n'existait pas encore. - 137 Bernard. L'incarnation et l'homme en face de la Trinité, mais celle-ci entourée par l'incarnation et par l'Esprit. Le centre est Dieu Trinité qui envoie le Fils dans l'incarnation salvatrice et qui envoie l'Esprit pour que les croyants reçoivent une direction et connaissent leur chemin. - 131 Élisabeth de Thuringe. Deux fois l'incarnation, deux fois l'homme, et la Trinité au centre, comme la lumière que Dieu répand et la nourriture qui remplit toute l'âme, tout l'être, d'étonnement et de gratitude. - 127 Jeanne de Chantal. L’homme et Celui qui est devenu homme, la double nature du Christ, l'Esprit. Mais aussi les douze apôtres. - 107 Élisabeth de la Trinité. (Note du P. Balthasar : En travaillant à ce livre, il me fut dit tout d'un coup qu'il manquait encore pour 107 une contemplative : je devais donner rapidement un nom. Comme je travaillais justement sur Élisabeth de la Trinité, c'est ce nom qui se présenta le premier à mon esprit. Par la suite, j'ai regretté de ne pas avoir donné le nom d'une "plus grande", Mechtilde de Magdebourg par exemple ou Brigitte). 10 et 7. Si elle a consacré et offert sa vie à Dieu par amour du 10 divin, pour le servir en se donnant à lui dans la voie carmélitaine, elle est continuellement attirée par le 7, travaillée par l'Esprit pour qu'elle le perçoive et envisage sa fonction en Dieu Trinité et la détermine. - 103 Madeleine. Elle a le 1 de l'homme pécheur comme de Celui qui est devenu homme. Et puis tout de suite dans le 1 l'unité du 10 divin. Et celui-ci en face du 3 : ce n'est que par le 10 que le 1 se tient devant Dieu Trinité. - 101 Zacharie. Il a le 10 divin et le 1 de l'homme et de l'Incarnation. - 89 Hildegarde. 8 comme Marie dans la Trinité, 9 comme le mystère divin qui se présente à elle comme un tout, qui est pour elle comme un mystère, dans la vision en même temps que dans la connaissance. - 83 Jean Eudes en tant que fondateur. Le mystère trinitaire de la Mère (8 = 5 + 3) comme mystère d'abandon. En être rejeté parce qu'arrive l'inattendu, pour être ensuite placé de nouveau devant Dieu Trinité. C'est ainsi que le trinitaire apparaît deux fois : dans le 8 et dans le 3. Dans le 8, comme uni à Marie, dans le 3 mis à part. - 79 Charles Borromée. L'Esprit est placé en tête parce que Charles connaît l'Esprit Saint avant de connaître le mystère et parce qu'il doit se tenir à la disposition de l'Esprit pour apprendre le mystère. L'apprendre non comme ce qu'on ne peut pas apprendre, comme l'incompréhensible, mais comme ce en quoi on vit et qui alors se révèle aussi autant qu'il lui plaît et garde en réserve ce qu'il veut. - 73 Daniel. L'Esprit et Dieu Trinité. Le 7 en tant qu'exigence permanente à laquelle il doit se conformer et à laquelle aussi il consent parfaitement dans une obéissance parfaite. Il n'offre jamais de résistance à l'Esprit ; ce qui vit en lui de l'Esprit, il le tient continuellement à la disposition de l'Esprit Saint. - 71 Lacordaire. Le 7 de l'Esprit et le 1 aussi bien de l'homme que de Celui est devenu homme. L'Esprit est en tête. L'Esprit qui éveille, révèle, exige et accompagne. Lacordaire, en tant qu'homme, doit suivre cet Esprit, mais en tant qu'homme qui s'en tient à Celui qui est devenu homme. Il doit prêter obéissance à l'Esprit de telle sorte que les hommes peuvent sentir quelque chose de l'Esprit. C'est pour lui une obéissance de chaque instant, étant donné que son être, aussi bien dans son travail spirituel que dans sa prédication et ses conférences, doit chaque fois être poussé par l'Esprit : non que l'Esprit l'inspirerait au cours de sa prédication mais, quand il se prépare, il faut qu'il cherche l'Esprit, en fasse l'expérience, et il lui est ensuite permis de communiquer aux hommes ce qu'il a vu et expérimenté. - 67 Newman. Il a le 6 des difficultés et des résistances, de la tentation par le diable, le 6 au fond de l'inquiétude, et le 7 de l'Esprit. De l'Esprit victorieux auquel on peut se donner non seulement pour vaincre avec lui le 6, mais pour servir l’Église. Si bien qu'un travail constant devient une grâce constante. Le 6 est chez lui très radical, il est le 6 des mille difficultés, des questions, jusqu'à la limite des critiques importunes et incessantes, de l'obscurité et de l'incertitude, qui sont ensuite vaincues par l'Esprit. Mais le destin de Newman apparaît très rayonnant pour la postérité : en tant que force de conversion, en tant qu'assurance tranquille que l'Esprit dirige et qu'il est présent, en tant que dévoilement des mystères de l’Église, de la grâce, de l'Esprit, de Dieu Trinité. - 61 Joseph de Copertino. Le 6 de la tentation démoniaque et le 1 dont ressort particulièrement Celui qui est devenu homme. Au début de sa vie de foi, Copertino en tant que chrétien a fait l'expérience de la tentation, il appris à connaître la force du tentateur et en même temps il a été si envahi par l'amour du Christ et sa pureté et sa perfection que cette force a été brisée. Il a appris à connaître ce qui est tentant, non seulement en lui-même mais aussi dans les autres, dans le monde dans son ensemble et aussi par les lumières qu'il recevait dans la prière. - 59 Athanase. Marie et le mystère. En tant qu'il a Marie : mystère du service, du don de soi, du oui. En tant qu'il est mystère divin, c'est ce qui l'occupe, ce sur quoi il aimerait concentrer ses forces, mais cela ne lui est pas permis, parce que sa vocation est déjà prévue, sa mission est déjà donnée, son apostolat est déjà mis en route, chaque fois avec la directive et l'accompagnement du mystère, dans un don de lui-même qui ne fait que s'intensifier, qui ne laisse pas le temps d'étudier le mystère en tant que tel. - 53 Origène. Le 5 de Marie et le 3 de la Trinité. - 47 Stanislas. Il a part à l'Esprit Saint dans la croix. A la relation du Seigneur suspendu à la croix et de l'Esprit que le Christ mourant envoie au Père, mais qui, parce qu'il est l'Esprit de Dieu, veille sur la croix pour le Père. - 43 Marie de Béthanie. Le 4 de la croix et le 3 de la Trinité. Elle accompagne le Seigneur dans sa Passion, et cet accompagnement ne commence pas seulement avec le début de la Passion et la prière au mont des oliviers, il commence quand débute l'amitié avec le Seigneur. Marie l'accompagne dans la prière, et cette prière peut consister à écouter ce que le Seigneur dit, mais elle peut aussi consister à se tenir simplement à sa disposition pour tout. - 41 David. L'ancienne Alliance ne connaît pas la croix. Mais comme précurseur de la croix, il connaît le combat contre le mal au nom du Dieu juste. C'est une collaboration aux côtés de Dieu pour aider celui qui est bon et juste à obtenir justice au nom du Créateur. En ce sens, avec le 4, David connaît par avance la croix et, avec le 1, l'homme qui s'est décidé pour Dieu. - 37 Jeanne d'Arc. Elle se trouve entre 3 et 7, écoutant ce que Dieu Trinité et ce que l'Esprit Saint ont à dire, parce qu'elle doit comprendre et qu'elle doit obéir, obéir en comprenant exactement. Elle ne se tient pas au milieu (entre 3 et 7) pour puiser de la sagesse, pour expliquer la parole de Dieu, mais pour obéir à partir de ce qu'elle a perçu, pour transformer en acte ce qu'elle a entendu. - 31 Gertrude. La Trinité et Celui qui est devenu homme – l'homme. Une vie de prière. Et dans la prière, une ligne qui se répète toujours et qui va de Dieu à l'homme par le Christ. - 29 Jean Eudes. Il a le 2 de la christologie et le 9 en tant que mystère de Celui qui est devenu homme. Le 2 l'engage personnellement très fort dans la foi, dans toute sa conduite ; il lui donne le cadre solide qui se fait toujours plus précis au cours du temps pour que son obéissance s'adapte toujours plus nettement à la volonté de Dieu Trinité. Le 9, il l'a d'abord en tant que mystère divin qui reste caché et qui se tient derrière chaque exigence de Dieu : du Père au Fils, du Père et du Fils à l'Esprit, du Fils à l’Église, du Fils à ceux qui sont appelés. - 23 Anselme. Le Christ et Dieu Trinité. Le centre de sa mission se trouve très profondément dans Anselme personnellement. Il est subjugué par le fait que Dieu Trinité condescend à envoyer son Fils et que le Fils qui a été envoyé reste continuellement devant Dieu Trinité et que, dans la fidélité et l'obéissance, il fait exactement, à tout instant même le plus court, ce que veut le Père. - 19 Abraham. L'homme devant le mystère de Dieu. Le mystère lui est confié comme un tout. Et au départ, il doit le porter sans savoir où il va. Il se connaît lui-même, il connaît son ascendance et ses origines, mais le fardeau voilé dont il est chargé reste pour lui inexpliqué. Il doit vivre en vénérant ce qui lui a été confié et avec la volonté de le laisser tout entier, il doit grandir près de la connaissance du mystère sans l'entamer, sans l'explorer, sans se creuser la tête. - 17 Antoine le grand. Le 1 de l'incarnation et de l'homme, Antoine fait aboutir les deux l'un dans l'autre, il veut vivre dans le Christ pour les hommes. Et il laisse disparaître totalement sa propre personne au service du Seigneur et des hommes. Il disparaît d'abord dans son prochain, puis avec lui dans le Christ. C'est alors seulement qu'arrive le mystère de l'Esprit Saint. Il sait que seul l'Esprit rend possible de donner à l'incarnation de Dieu et à l'imitation du Christ un sens fécond pour les hommes. - 13 Matthieu. Matthieu a le 13 de telle manière que ni le 1 de l'homme ni le 3 de Dieu n'ont besoin d'être très clairs pour lui personnellement. Il est ouvert au 1 de Dieu et au 1 de l'homme, ouvert aussi au 3 de Dieu. Mais ouvert comme un passage. Il assume vis-à-vis des deux un rôle de médiation : il laisse passer par lui, il a un rôle d'envoyé qui perçoit le message et le transmet tel quel ; sa qualité principale est la transmission dans le sens exigé. Il n'a pas comme Paul à ajouter du sien, il n'a pas à fournir ce service actif d'interprétation. - 11 Job. Le 1 – 1 avant la venue du Christ est pour Job question, désir, cri. Il sait qu'il n'y a qu'un Dieu. Il sait que l'homme est seul et il connaît son humiliation devant la justice de Dieu. Mais, pour lui, l'homme est béant et Dieu est béant. Dans cette souffrance, l'homme est ouvert à Dieu, mais la forme de la grâce qui est attendue n'est pas encore visible. Et la réponse réelle de Dieu, l'action de sa grâce n'est pas encore visible. Mais dans le cri de l'homme, Dieu aussi est béant, car la question de l'homme à Dieu montre à Dieu lui-même qu'il doit devenir homme, cette béance est une promesse qui réclame qu'elle soit accomplie. Job est comme un vase ouvert qui se trouve face à l'ouverture de Dieu et qui attend quelque chose qui change tous les contenus : la compréhensibilité de Dieu aussi bien que son incompréhensibilité, sa puissance aussi bien que sa miséricorde et sa grâce (p. 123-182).

 

9. Marie (5) entre 1 et 3 dans 153

Dieu crée le monde en tant que Dieu unique qui est pourtant trois et un. Au coeur de cette entreprise se trouve Marie qui, en tant qu'être humain, est l'être humain unique qui rend possible ici-bas que le Dieu unique se présente lui-même comme étant trois en un. Marie se trouve donc au centre en tant que médiatrice de toutes les grâces pour les hommes, mais aussi de la visibilité de Dieu et de l'évidence de sa Trinité dans l'unité. Elle est l'être humain à qui Dieu Trinité donne la mission fondamentale qui ouvre la nouvelle Alliance et permet aux croyants, dans cette Alliance, de porter un regard sur la vie trinitaire. Par elle, ce n'est pas seulement le Fils qui est né en tant qu'homme, c'est aussi Dieu le Père qui prend soin définitivement de sa création pour l'introduire par l'Esprit dans la vie trinitaire qui s'est manifestée (p. 22-23).

 

10. Charles de Foucauld (149)

1 de l'incarnation et de l'homme, 4 de la croix, 9 du mystère. Le mystère est celui de Celui qui s'est fait homme avant la croix, le mystère aussi de Celui qui s'est fait homme et de sa croix, de toute la mission du Christ. Et plus précisément, devant le 1 qui est aussi l'homme. Dès que Foucauld comprend qu'il peut être cet homme pour qui le Seigneur a inventé et souffert le mystère de la croix, il disparaît. Il disparaît dans le Seigneur pour lui laisser tout le 1, tout le mystère de son être et le mystère de se trouver devant sa propre croix et devant le mystère de son être et de la croix. Le laisser, non en abandonnant le Seigneur et en laissant le Seigneur seul sur la croix, mais au contraire en se laissant commander par le Seigneur, en se laissant donner la part du mystère qui est prévue pour lui, dans une disponibilité et un don de soi parfaits. Quoi qu'il puisse faire (dans sa prière, dans sa méditation, dans son apostolat), il le fait sous le poids de la croix, sous la charge dont le Seigneur le charge, dans un amour parfait pour le mystère parfait du Seigneur, qu'il ne cherche pas à découvrir : il se tient à la disposition du mystère tel qu'il est. Toute sa mission est une mission de don de soi, de présence constante, du oui dans la durée et dans une continuité qui n'est interrompue par rien ; et ce qui est là voilé et mystérieux, c'est justement que cela reste toujours tel quel. C'est pourquoi il n'y a pas à attendre de lui des explications grandioses, ni de nouvelles connaissances ecclésiales, ni des vérités théologiques auxquelles on n'avait pas prêté attention jusque là, mais un adsum qui se répète à travers tout sans faiblir, sans qu'il faille tenir compte de la personnalité de celui qui parle, un adsum qui se perd et disparaît dans sa mission, pourvu que soient mises en lumière par lui la totalité de la croix et la nécessité pour tout homme d'être touché par elle. Ce que le Seigneur attend de tous, Charles le fait au nom de beaucoup. Son don de lui-même est une réponse au Seigneur, un merci pour le don de lui-même qu'a fait le Seigneur, la promesse aussi de ne jamais considérer son propre don de lui-même comme quelque chose de personnel, mais de le tenir d’emblée disponible pour que le Seigneur puisse en façonner un nouveau don de soi, de nouvelles missions qui seront toutes marquées du signe de la croix et qui chercheront toutes à rendre une force et une actualité nouvelles au mystère de la rédemption de tous les hommes par la croix, au mystère de la rédemption de l'humanité.

(Avant le dévoilement)

a) 149 + 1 + 3

b) 149 + 1 + 1 + 1 + 1

c) 149 + 4

(Explication)

Pour a). D'abord d'une manière tout à fait juste : de Dieu à Dieu Trinité. C'est son unique occupation. La majeure partie de son apostolat consiste dans le fait qu'il est en Dieu. C'est une prière très contemplative.

Pour b). Puis il y a comme un aplanissement. Dieu et toujours Dieu seulement, dans une sorte de monotonie. Dans la difficulté aussi du service. Comme si sa contemplation était rendue plus difficile du fait qu'elle n'a plus de ligne, qu'elle n'a plus de contours.

Pour c). Et puis émerge la croix qui consiste en une sorte de persécution. Il ne voit plus de chemin devant lui. Il lui devient très pénible de prier et de rester fidèle. Mais il tient bon. Il offre tout à la croix. Dans un premier temps, la croix semblait venir comme du dehors et il en est accablé. Puis il a accepté la croix totalement, c'est une croix de proximité et de présence de Dieu.

Il a une ressemblance avec le curé d'Ars, il semble aussi très apparenté au carmel. C'est probablement un saint récent (p. 109-111).

 

11. Exemple des corrélations entre série montante et série descendante : Athanase (59) et Bernadette (59)

Bernadette dit les prières qu'on lui a apprises et elle reste dans une pureté qui n'a pas été éprouvée en quelque sorte. Ce n'est pas pour rien que Marie justement lui dit : "Je suis l'Immaculée Conception", parce que l'Immaculée est très chère à l'âme de Bernadette, son âme est sans tache comme une page vierge. Elle est préparée pour ce qui lui est montré, elle a l'ouverture naturelle de l'enfant qui ne connaît pas le mal. Et ce que son chemin a de pénible et de monotone lui permet d'être attachée de manière particulièrement forte à ce qu'elle apprend vraiment, le bien. Elle est ce qui est vierge, ce qui est pur, si bien que l'apparition de Marie et les miracles qui s'y rattachent ne sont pas opposés à son attente ; ils sont plutôt comme quelque chose de nouveau qu'il faudrait apprendre en plus, qui la remplit d'étonnement et de joie, mais ne diffère pas beaucoup de sa prière jusqu'à présent. Elle doit se souvenir que cela existe, que la Dame vient en ce lieu, qu'elle a dit justement ces paroles, des paroles qu'elle garde tout aussi difficilement qu'une nouvelle prière par exemple ou n'importe quel autre bout d'enseignement. Il n'en résulte aucun problème, seulement l'obéissance qu'on lui impose et qui concerne ce qu'elle doit dire, ou par la suite au couvent, dans l’Église. Ce qu'elle doit apprendre est toujours encadré par l'apparition, il ne lui viendrait jamais à l'esprit de chercher quelque chose en dehors du cadre qui lui est présenté. Même quand elle est au couvent et qu'on lui impose des pénitences et qu'on la tracasse, ou qu'on l'interroge sur les apparitions, la mesure de mortification la satisfait totalement chaque fois. C'est aussi suffisamment difficile! Sa spontanéité n'arrivera jamais à faire ou à dire plus que ce qu'elle doit, elle n'y sera jamais employée. Chaque fois Dieu lui donne pour ainsi dire une si parfaite mesure qu'il n'y a aucune raison de poser davantage de questions. Tous ses moments libres, toutes ses pensées libres, elle les remplit de prière. Elle connaît une sorte de discipline de prière déterminée qui remplit tous les vides. - Elle est le contraire d'Athanase qui ne cesse de devoir chercher sa forme de prière, de pénitence, de conduite, de réflexion théologique. Ce que Bernadette expérimente comme cadre rempli, il ne le connaît que comme point de départ pour autre chose. Sa prière aussi de don de lui-même et de sacrifice est une prière qui l'oblige à aller plus loin, une prière qui le fait continuer à chercher, une prière d'attente de l'inattendu qui va le concerner. Tout ce qu'il assume en fait de sacrifice doit servir à consolider les mots de la foi, à façonner de manière neuve une relation à Dieu qui donne à Dieu l'occasion de se communiquer de telle sorte que ses contemporains et la postérité puissent la comprendre. Quand il est fatigué, il lui serait souvent agréable de saisir d'un seul coup d’œil la tâche qui est devant lui, de voir un bout de chemin limité et encadré, de mettre la dernière main à quelque chose qu'il a commencé. Mais il est conscient que ce n'est pas pour lui et que tout moment de recueillement le place en Dieu devant de nouvelles exigences, que tout terme théologique qu'il a trouvé ouvre de nouveaux aspects. - En ce qui concerne la révélation aussi, les deux sont opposés. A l'enfant de Lourdes, Dieu peut se communiquer dans une sorte de paix et de plénitude qui ne laisse pas de place pour autre chose. Mais, à l'évêque, il se montre de telle manière que ses révélations ne sont que des points de départ pour davantage. Pour Athanase, ce qu'il doit saisir est devant lui, le cadre se trouve derrière lui. Pour Bernadette, le cadre se trouve toujours devant elle et elle y entre. Le point de rencontre des deux, ce qui leur est commun, c'est le "cadre", ce qui les oppose c'est leur attitude vis-à-vis de ce cadre (p. 159-160).

 

 

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4. La croix et l'enfer. Tome II. Enfers de mission

 

Que veut dire le P. Balthasar quand il évoque des enfers de mission dans la vie d'Adrienne von Speyr? De quoi s'agit-il ?

 

La première fois que le P. Balthasar évoque ces enfers de mission, c'est dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique (p. 55) : "Adrienne connaissait souvent aussi pendant l'année, des états que l'on pourrait qualifier d'enfers de mission, et que j'ai rassemblés dans un livre volumineux (Kreuz und Hölle, II463 pages). Ces états étaient des ravissements (extases) dans une conscience quasi infernale, c'est-à-dire purement objective, d'obéissance de mission et de transmission : la transmission de choses sur lesquelles le plus souvent Adrienne ne savait plus rien par la suite, mais que je pouvais, en vertu de l'obéissance, rappeler à sa mémoire pour qu'elle me les explique plus en détail. Dans ces états, elle n'était plus la femme aimante, mais le pur instrument d'une vérité à communiquer ou à expliquer, et elle ne me reconnaissait plus. J'étais quelqu'un qui devait apprendre quelque chose et qui d'abord ne comprenait rien, ce qui lui faisait assez souvent prononcer des paroles sarcastiques, méprisantes (pour tant d’inintelligence dans les choses divines). Elle donnait finalement quelque signe indiquant que la leçon était terminée ; ensuite elle pouvait, par une simple prière commune, être ramenée à son état normal de conscience. Ces enfers de mission étaient comme des prolongements du mystère central d'obéissance du samedi saint".

 

Dans L'Institut Saint-Jean (p. 51-52), le P. Balthasar n'évoque que fort brièvement ces enfers, qu'il ne qualifie pas alors d'enfers de mission, mais d'enfers tout simplement : "Les conséquences pour la théologie, la mystique et la vie chrétienne ordinaire, des expériences du samedi saint et d'autres enfers qu'a faites Adrienne sont incalculables et il faudra les explorer lentement".

 

Pour en savoir plus sur ces enfers de mission, il faut parcourir l'introduction du P. Balthasar à Kreuz und Hölle, tome II (p. 9-12). Dans ce volume "sont décrits un grand nombre d'enfers qui furent vécus par Adrienne à différentes époques de l'année. Ils sont le plus souvent caractérisés par le fait qu'Adrienne était transportée dans l'état d'enfer du samedi saint pour pouvoir décrire, de la manière voulue par Dieu, le passage du Seigneur en enfer, mais aussi d'autres choses qui y sont plus ou moins rattachées. L'état est toujours caractérisé par le fait qu'Adrienne devient comme étrangère à elle-même en tant que personne vivante (de différentes manières et selon des degrés divers ainsi que les textes le montrent) et qu'elle perd ainsi, par ce retrait d'elle-même, la communication normale avec les autres : dès qu'elle est en enfer, elle ne me reconnaît plus, elle parle de moi comme d'un absent avec l'inconnu qui est devant elle ("Ce Hans Urs"). Elle dialogue avec cet inconnu, mais elle parle souvent aussi avec d'autres personnages présents que je ne vois pas - il peut s'agir de saints ou de pécheurs de toutes sortes, mais pas de damnés naturellement - et qui lui découvrent l'un ou l'autre aspect de la réalité de l'enfer ou un aspect de la vérité chrétienne à partir de la perspective de l'enfer. - Pendant les états d'enfer, ses paroles sont tantôt immédiatement compréhensibles, tantôt à peine compréhensibles ou même pas du tout : dans ce cas, quand elle est sortie de l'extase, elle me donne les explications que je souhaite. Ces explications éclairent bien des choses mais pas toutes. Bien des éléments de ces enfers demeurent obscurs; je n'ai pas essayé de les élucider de force, mais je ne les ai pas non plus supprimés pour ne pas effacer l'impression vivante de l'événement. - Il fut aussi très difficile d'identifier toutes les personnes avec lesquelles Adrienne parlait dans son extase et qui étaient toujours, d'une manière ou d'une autre, des figures marquantes de l'histoire de la théologie et de la spiritualité. Souvent Adrienne connaissait leur nom. D'autres fois, elle pouvait indiquer le siècle et la nationalité. Je n'ai mis de noms que là où ils me paraissaient certains; pour quelques-uns, j'ai mis un point d'interrogation; pour d'autres, je les ai laissés sans nom surtout quand il s'agissait d'hérétiques des débuts du christianisme (mais dont les erreurs ne cessent de revenir sous d'autres formes dans l'histoire de l'Eglise et qui sont donc importantes aussi aujourd'hui). - Dans l'état d'enfer, la foi, l'amour, l'espérance, toute la vie chrétienne vivante sont "déposés" auprès de Dieu; celui qui parle est réduit à une pure "mission", à une pure "voix " qui ne fait que transmettre. Cela se manifeste aussi par le fait qu'Adrienne me traite sans aucune complaisance, souvent d'une manière carrément grossière, ou avec méfiance, ou avec condescendance, et qu'elle ne m'obéit qu'avec une extrême répugnance (elle ne me reconnaît plus comme étant son confesseur), par exemple quand je l'empêche de se brûler au feu ou de se jeter par la fenêtre. Il serait impossible et absurde que l'obéissance chrétienne fonctionne comme d'habitude dans cette aliénation. Adrienne parle au passé de sa vie de foi ("Il y avait autrefois quelqu'un qui pensait...", etc.) - En posant des questions et en "jouant le jeu" habituellement, la tâche m'incombait de rendre la scène vivante, de pénétrer plus profondément dans les différents aspects du problème. Mais mes répliques ont l'air assez banales et dépourvues d'imagination. En "jouant" mieux, on aurait pu aller encore beaucoup plus loin dans l'expérience. Il m'était aussi confié le soin de faire sortir Adrienne de l'état d'enfer par une prière faite ensemble. La plupart du temps, comme on le verra, elle donnait elle-même le signal de la fin. - Pour expliquer clairement ce qu'elle veut dire, elle utilise toutes sortes d'objets qui sont dans la pièce ou bien elle fait des gestes symboliques, comme on le ferait avec un élève particulièrement stupide. Ce caractère si concret des extases, qui exprime un contenu surnaturel au moyen des choses les plus naturelles, est particulièrement caractéristique d'Adrienne. Tout chez elle est incarné, tangible. - Les "enfers de mission" pouvaient avoir lieu à n'importe quel moment. Souvent, pendant une dictée (le moment dépendait alors du chapitre et du verset du livre commenté). Parfois il y avait aussi toute une "séquence" d'enfers, par exemple la veille d'une fête. Mais aussi sans raison apparente. - Pendant un "enfer de mission", les événements sont souvent extrêmement incohérents non seulement en ce qui concerne les associations qui sont liées au thème principal de manière incompréhensible pour le spectateur, mais aussi en ce qui concerne le changement de thème. Un autre thème apparaît tout d'un coup et le thème précédent n'est pas repris ou il l'est sous une forme différente. C'est pourquoi les titres ajoutés par l'éditeur ne sont que des lignes directrices fort approximatives. Chaque pièce forme un tout. De plus l'ordre des pièces n'est pas chronologique; il suit autant que possible des cycles de thèmes. - Une première partie traite surtout du thème de l'enfer (du samedi saint); au début, il y a une "séquence" ancienne (de l'année 1945) qui ne peut pas être désassemblée. Puis suivent des pièces qui tournent surtout autour de la théologie générale de l'enfer et de ses différents aspects. S'y rattache une "séquence" qui, annoncée comme portant sur le péché originel, déborde cette notion de plusieurs côtés. - Une deuxième partie s'ordonne autour de trois cercles de thèmes centraux de la théologie d'Adrienne von Speyr : celui des missions principales dans l'Eglise (comme nombres premiers; cf. Nachlassbände II), celui de l'attitude juste dans la mystique (Ibid. V), celui des visions de l'Apocalypse (pendant sa dictée, il y eut de nombreux "enfers"), finalement le thème de la théologie de la sexualité ou du corps en général (cf. Nachlassbände XII). Ces cercles de thèmes ne peuvent se séparer que d'une manière approximative, ils passent souvent l'un dans l'autre. Dans d'autres "enfers" également, en dehors de cette deuxième partie, on trouvera des allusions aux nombres premiers. Les sept premiers, qui sont importants, sont toujours supposés connus (11 Ignace, 13 Paul, 17 François, 19 Vianney, 23 Irénée, 29 Canisius, 31 Monique). - Une dernière partie regroupe différents thèmes qui, à bien y regarder, ne sont pas du tout fortuits : il s'agit d'un éclairage des états dans l'Eglise et avant tout de l'imperfection de l'Eglise, des chrétiens et spécialement de ceux qui occupent en elle le rang de "saints". La critique parfois sarcastique (par exemple de Paul ou de Thérèse d'Avila ou de François de Sales, entre autres) doit être comprise dans l'exact contexte de l'état d'enfer : Adrienne n'est pas "elle-même", mais "une mission" qui doit être "communiquée". Dans ce regard d'en bas (à partir du domaine des effigies de l'enfer), il s'agit de mesurer, de manière impersonnelle, à un idéal absolu de sainteté chrétienne les personnes concernées; et ces personnes soumises à la critique ne sont pas des personnes privées quelconques, ce sont des directions spirituelles très significatives de l'histoire de l'Eglise qui se sont développées de manière peu heureuse en raison des singularités personnelles d'un fondateur ou d'un initiateur. Ces "perspectives de l'enfer" sur les saints sont proches (mais pas du tout identiques!) de la perspective du voyant de l'Apocalypse et de celle qui a conduit aux visions du "Livre de tous les saints" (Nachlassbände I). Du reste, dans les jugements d'Adrienne sur certains grands saints, on ne devra jamais isoler l'une ou l'autre de ses assertions; on doit toujours prendre en compte ce qu'elle en a dit dans l'ensemble de ses œuvres et du Journal.

 

Le présent volume ressemble à un vrai chantier. Au point de vue littéraire, il l'est certainement. Mais au point de vue théologique, il contient une quantité de vues et de déclarations des plus précieuses, et il est peut-être la voie d'accès la plus directe à ce qu'était et devrait être en son centre la mission d'Adrienne von Speyr" (p. 9-12).

 

Que veut dire donc le P. Balthasar quand il évoque des enfers de mission dans la vie d'Adrienne von Speyr ? Ce sont "simplement" des extases (d'un genre particulier) qui ont un certain rapport avec la descente du Christ en enfer le samedi saint.

Patrick Catry

 

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Pour se rendre compte de la variété des thèmes abordés dans ce volume, rien ne remplace de jeter un coup d’œil sur la table des matières :

 

Introduction (p. 9-12)

 

I. SUR LE THÈME DE L'ENFER

 

A. Une séquence sur la théologie de l'enfer (p. 15-90)

 

Enfer et confession - Les degrés en enfer. La super-obéissance - Le Seigneur dans ce qui est le plus difficile - Trinité et enfer - Opposition vie et enfer - Théories sur l'enfer - Origène et Augustin - D'Origène à Fénelon - Ignace. François de Sales

 

B. Aspects de l'enfer

 

a) Généralités (p. 91-183) : Trinité et enfer - Le temps du Christ - Le Fils voit le péché en train de se commettre - En enfer sans protection - Marie et l'enfer. Le centre de la vie du Seigneur comme feu et choix - Toussaint et samedi saint - Fragment de cinq enfers - Les missions d'enfer - L'enfer et le corps - L'accompagnement en enfer - L'enfer comme mort - Porter tous les péchés en enfer - Enfer et confession - La justice de Job et l'enfer - L'enfer de Job et celui du Seigneur - Se dévoiler et se voiler - Le Fils comme pain et comme pierre. Ignace. Confession - Le Fils et l'Esprit en enfer - L'Esprit-Saint et l'enfer (Le Fils et l'Esprit en enfer - Résistance à l'Esprit. Résistance au péché avec l'Esprit - L'esprit dans la tentation et l'Esprit-Saint) – Brûler - Substitution par le Fils. Don de l'Esprit

 

b) Sur les effigies (p. 183-202) : Place du pécheur en enfer, du sauvé au ciel - Le Seigneur efface les effigies - Effigies, colère de Dieu et amour du Christ - L'annulation des effigies

 

c) Les péchés en enfer (p. 202-273) : Trois degrés de rejet. Baptême, confirmation, ordination. Le casse-noisettes - Missions refusées - Incroyance. La croix comme invention du Christ - Incroyance "nouvelle formule" - Passer de la foi à l'incroyance - Les hérétiques - Montanisme et modernisme - Le pélagianisme aujourd'hui – Nestorianisme – Sabellianisme – Messalianisme - Avec les emmurés - Solidaire des incroyants – Confession avec les incroyants - Les désobéissants et le risque de l'obéissance - Solidaire des apostats - L'enfer des philosophes - Formes de folie théologique

 

C. Aspects du péché originel (p. 274-308) : Expérience de l'effacement du péché originel - Péché originel, baptême, enfer - Mur contre le péché originel - Pénitence. Confession générale

 

II. DU DOMAINE D'AUTRES ŒUVRES

 

A. Autour de l'Apocalypse (p. 311-339) : Tentation. Sur le chiffre 666 - Vérité et mensonge - Confessions de substitution - Le sang (du Seigneur, des martyrs) devant l'enfer - Retour au Père (maintenant voilé) - Fin de l'Apocalypse

 

B. Autour du Livre des nombres et du Livre des sexes (p. 340-364) : Entre 11 et 31 - Sans certitude : 23 - Faux nombres - Fausses missions - Trinité, paradis, sexualité - Virginité des hommes

 

C. Autour de "Mystique subjective" (Subjektive Mystik) (p. 365-388) : Vision et confession - Fausse subjectivité

 

III. L’ÉGLISE. SUIVRE LE CHRIST (p. 389-461) : Tradition - La moitié et le tout - Formation de la doctrine mariale - La sphère du monde et sa remise à Dieu - Chercher le Seigneur aujourd'hui - Le jugement sur Jérôme - Vianney et la confession – Paul - Les trois croix - L'Esprit et l'Eglise d'aujourd'hui - Mourir avec l’Église - Force et faiblesse dans le Christ, en Marie, dans l’Église - Confession d'obéissance - "Constellations" dans l’Église - Sainteté personnelle - Le samedi saint, l’Église suit mal le Seigneur - Sur la nuit des saints et leurs imperfections - Une nouvelle doctrine?

 

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Quelques textes

 

Table des matières des textes choisis

1. Dans les enfers de mission, Adrienne ne reconnaît pas le P. Balthasar avec lequel elle échange. Quelques exemples - 2. Dire non à Dieu - 3. Les amis - 4. Corédemption – 5. Le péché et la grâce – 6. Marie – 7. La volonté de Dieu – 8. Évangile et enfer – 9. Mouvement – 10. Aller à la rencontre du Seigneur – 11. Être chrétien - 6 . Saint Patrick - 13. Les amis – 14. Solitude – 15. Ma volonté – 16. L’Esprit Saint – 17. Le cadeau – 18. La rencontre – 19. Humilité – 20. Vision et théologie – 21. Comblée de grâce – 22. Le chemin de la grâce – 23. Respect – 24. L’amour – 25. Le toucher – 26. La foi brûlante – 27. Les fausses prières – 28. Marie et Joseph – 29. Le mouvement – 30. Visions – 31. Visions – 32. Enfer – 33. Visions et illusions – 24. Ceux qui méprisent les visions – 35. Trois croix – 36. La fiancée – 37. L’Esprit – 38. L’Église – 39. Marie – 40. Confession – 41. Vertus – 42. Confiance – 43. La perfection des saints – 44. Des saints parfaits – 45. Comprendre le péché.

 

1. Dans les enfers de mission, Adrienne ne reconnaît pas le P. Balthasar avec lequel elle échange. Quelques exemples :

- Adrienne est en extase. Le P. Balthasar lui dit de s'asseoir car elle est très fatiguée pour être restée longtemps debout. Elle : Qui êtes-vous pour me donner des ordres ? Quel âge avez-vous ? - Lui : quarante ans. - Elle : Comment en êtes-vous venu, jeune homme, à me donner des ordres ? - Le P. Balthasar lui fait remarquer qu'elle est à peine plus âgée. - Elle : On devient très vieux en cherchant... Depuis que je vis, je me trouve aux portes de la mort. J'ai l'impression d'être plus vieille que Mathusalem. (Elle voit le col romain du P. Balthasar). Elle : Vous êtes peut-être jésuite ? - Lui : Est-ce que cela vous gêne ? - Elle : J'ai aimé les jésuites. (Elle sourit). Ils ne viennent sans doute pas avec moi dans la solitude. Hans Urs serait venu. Lui aussi est jésuite. Peut-être un jésuite en rupture. Vous comprenez : Hans Urs a un chemin si singulier... Il l'aurait plus facile si je n'étais plus (p. 23).

- Adrienne : Vous me gênez. Vous me gênez vraiment. J'ai besoin de toute ma patience pour vous supporter. Hans Urs ne me gêne jamais. Quand il vient, je mets volontiers tout sens dessus dessous pour avoir du temps pour lui. Mais vous, vous me gênez. Je crois que vous ne comprenez absolument rien (p. 24-25).

- Adrienne demande au P. Balthasar qui il est . Réponse : Hans Urs. Elle : Imposteur ! Pourquoi dites-vous des choses pareilles qui ne sont pas croyables? (p. 362-363).

- Adrienne : Vous êtes un drôle de citoyen. Donnez-moi vos notes. On ne devrait rien noter de personnel pour ne laisser parler que Dieu. Lui : Je ne note rien de personnel. Elle : Bravo. Un bon point (p. 417).

- Adrienne (en extase) regarde le P. Balthasar : Que faites-vous là ? Avez-vous une mission ? Lui : Oui, je dois entendre. - Elle : Ah ! Ah ! Alors je dois vous le dire ? (p. 423).

- Adrienne : Je vais vous dire quelque chose en toute confiance. Hans Urs est mon confesseur. Il sait exactement comment je pèche et combien. Peut-être ne voit-il pas toute la quantité, il est un peu bonasse (p. 439).

 

2. Dire non à Dieu

Un homme peut dire non au Seigneur, par exemple à une vocation au sacerdoce, et par là faire le malheur de toute sa vie. Mais ce non unique ne suffit pas pour l'envoyer en enfer. Avant que quelqu'un soit en enfer, il est souvent interrogé, il est sans fin interrogé. Le chemin qui mène enfer consiste en une longue suite de questions que le Seigneur lui a adressées et auxquelles il n'a pas répondu. Et comme le Seigneur est allé directement en enfer, comme une flèche, il a rassemblé pour lui, dans la rapidité de sa descente, toutes les possibilités de non réponse (p. 19-20).

 

3. Les amis

Quelqu'un a perdu tous ses amis au cours de sa vie parce qu'il a toujours cherché la petite bête avec eux. Et quand il a été presque seul, la pensée lui vient que c'était beaucoup plus beau. Il a commencé à magnifier sa solitude. Il a maintenant beaucoup plus de place. Il n'a pas remarqué qu'il s'est mis à la place de ses amis. Il croyait aussi avoir plus de temps pour la prière. Mais il n'a pas remarqué qu'il s'était mis lui-même à la place de l'adoration. Car dans cette solitude, qui n'est qu'un malentendu et un manque d'amour, il n'y a pas d'adoration. - Un deuxième a perdu aussi ses amis, mais par accident. Ils sont morts. Et parce qu'il avait offert le sacrifice comme il fallait, il s'est rapproché de Dieu par cette perte. - Le troisième a gardé ses amis, mais il a essayé de les offrir toujours plus à Dieu, d'en faire toujours plus des amis de Dieu. Sans doute arrive-t-il ainsi dans la solitude, mais dans la solitude du Seigneur, dans une solitude partagée, étant donné que ses amis aussi sont allés dans la solitude pour chercher le Seigneur qu'ils avaient déjà trouvé. Et ainsi il en est sorti quelque chose de beau (p. 21).

 

4. Corédemption

Vous ne savez donc pas qui est sauvé? On est sauvé après la mort, après le purgatoire. Mais il y a déjà cette possibilité sur terre. Elle signifie une participation immédiate à la rédemption. Quelqu'un de ce genre ne commettra plus de péché. Sans doute fera-t-il encore des fautes, mais ses fautes ne feront pas obstacle au fait qu'il est sauvé. Etre corédempteur, c'est participer à la mission du Seigneur. Il ne peut pas racheter autrement. Il ne peut pas inviter à une fête et laisser les invités se contenter d'être spectateurs du repas (p. 25).

 

5. Le péché et la grâce

Avec son péché, le pécheur ne s'est pas seulement chargé lui-même, il a aussi chargé les autres. De même qu'un homme ne peut faire aucune bonne action qui ne profite pas à tout le monde, de même il ne peut en faire aucune mauvaise qui ne nuise pas à tous. Le péché se trouve toujours à la croisée de la personne et de l'ensemble des hommes (p. 33).

 

6. Marie

La Trinité et Marie vont ensemble; en étant enceinte du Fils par l'Esprit Saint, elle s'est placée totalement dans la lumière de la Trinité (p. 35).

 

7. La volonté de Dieu

Il est pire de prétendre qu'on fait la volonté de Dieu sans la faire que de se rebeller. De cette manière, on se détourne de Dieu beaucoup plus radicalement et d'une manière beaucoup plus assurée (p. 46).

 

8. Évangile et enfer

L'évangile et l'enfer. L'évangile, c'est le message du Seigneur qui a été transmis. Mais le Seigneur n'y apparaît jamais seul, il est toujours entouré de gens : disciples, peuple, pharisiens, etc. Une tranche de la vie du Seigneur traverse apparemment par hasard des tranches d'autres vies. Et pourtant rien n'est par hasard; tout est plein de sens, significatif, révélateur, tout éduque vers le Seigneur. Et à la fin de tout épisode humain, il y a la grande révélation sur Dieu. -L'enfer est ici le contraire de l'évangile : il est message fermé. Pour l'évangile, quelqu'un a soif et il reçoit à boire. Et s'il n'a pas encore soif, l'évangile lui indique au moins qu'il y a en l'homme une source scellée de soif de Dieu et que l'évangile peut l'apaiser. L'enfer par contre est le pur refus de l'apaisement de la soif, que quelqu'un ait maintenant soif ou pas. A celui qui n'a pas soif, l'enfer dit : tu mourras bien de soif car il n'y a rien. Et il ne le dit à propos qu'à celui-là seulement qui a soif (p. 49).

 

9. Mouvement

Tout ce qui est éternel demeure mouvement (p. 74).

 

10. Aller à la rencontre du Seigneur

Tous montrent l’enfer comme s’il était simplement devant vous, comme si c’était un trou où l’on pourrait se précipiter, et on devrait faire terriblement attention de ne pas y tomber. Comme si toute pensée qu’on n’a pas pour Dieu était un pas vers l’enfer. Mais on devrait quand même avoir le courage de laisser l’enfer derrière soi et aller simplement à la rencontre du Seigneur ; on ne devrait pas constamment supporter la contrainte que représente le négatif de l’enfer sur le chemin positif qui conduit au Seigneur (p. 75).

 

11. Être chrétien

Etre chrétien signifie renoncer à son propre moi. Renoncement !Renoncement ! As-tu compris cela ? Mais comme tout renoncement ultime, un renoncement qui n’est pas mesurable. On doit simplement dire oui ; Lui alors en fait ce qu’il estime bon. C’est souvent très fécond (p. 79).

 

12. Saint Patrick

L’Irlandais, un saint, avait pour ainsi dire la passion de brûler pour le Seigneur. Il invitait tous les chrétiens qu’il rencontrait à brûler avec lui pour le Seigneur. Il y invite comme à un plaisir (p. 80).

 

13. Les amis

Quand on s’accompagne l’un l’autre, il n’est pas nécessaire que toute la conversation tourne autour de choses pieuses. Je peux quand même parler avec mon ami du beau temps et de l’oiseau qui chante là, ou d’un livre que j’ai lu et n’exprimer peut-être alors rien d’intime, du moins pour un tiers. Mais si nous nous aimons, nous savons que Dieu nous accorde cette joie et que nous avons le droit d’échanger nos soucis : les soucis chrétiens, pas seulement les soucis naturels. Car si Dieu, dans sa grâce, veut dès ici-bas me donner part à sa vie éternelle, celle-ci devient alors une partie essentielle de mon existence (p. 126).

 

14. Solitude

Je voudrais savoir de qui vient cette pensée que Dieu le Père souffre de solitude parce que les hommes qui se sont perdus par le péché lui manqueraient. Et le Fils se séparerait de lui pour les lui rapporter (p. 126).

 

15. Ma volonté

Partout où est ma volonté, la volonté de Dieu est anéantie; la mienne est si grande qu'elle possède la liberté de réduire à rien la volonté de Dieu (p. 153).

 

16. L'Esprit Saint

"Toi, suis-moi" : l'apôtre suit l'appel parce que l'Esprit l'a touché, l'a rendu attentif à la venue du Seigneur. Et pour le Seigneur qui appelle, il y a dans son action, à côté de son obéissance au Père, la reconnaissance de l'action de l'Esprit dans l'appel lui-même. "Toi, suis-moi" : le Fils dit cela au bon moment, quand l'autre a été préparé par l'Esprit; l'appel devient audible pour l'apôtre parce que la voix de l'Esprit a pris forme en lui (p. 218).

 

17. Le cadeau

Vous êtes chrétien? Que donnez-vous à la personne que vous aimez le plus? Le Seigneur, n'est-ce pas? De lui, vous n'avez sans doute qu'une vague idée. Vous offrez donc votre vague idée. Et pourtant vous savez que votre don est beaucoup plus grand que vous ne le pressentez. Pour vous et pour les autres, il peut avoir des conséquences telles que vous n'avez aucune idée de ce que vous avez donné en vérité. Je connais quelqu'un qui a peut-être fait quelque chose comme cela un jour… C'est une affaire tout à fait folle. Vous n'avez rien à manger ici? Je voudrais vous donner quelque chose à manger. Un gâteau. Il est vraisemblable que vous le partagerez quand même avec celui qui vous l'offre. Et si j'en mange un morceau avec vous, vous aimerez mieux ce qui vous aura été offert. Naturellement je ne vous offre pas le gâteau avec l'intention de le manger moi-même. Mais enfin, il est logique que j'en reçoive une part. Tout comme je m'attends à ce que vous l'acceptiez. Et il en résultera une joie commune, dans la communauté aussi du repas. Et maintenant : si vous me donnez le Seigneur, je ne vais quand même pas le recevoir toute seule, je vous en donnerai quelque chose si je peux. Une part en retombera sur vous quelle que soit la manière dont je peux le recevoir (p. 203-204).

 

18. La rencontre

En toute rencontre avec le Seigneur, il y a le moment inquiétant où je remarque que je suis transformé. Je deviens quelqu'un que je ne domine plus. Il passe à l'action. Il me prend. Cela peut devenir très inconfortable. Et voilà que je place à côté de celui que Dieu voulait celui que je veux avoir moi-même. Je cherche à faire de moi la réalité d'une fiction et celle-ci est mon produit personnel. Je suis peut-être "le pur jouisseur", ou "le pur érudit", ou "le pur marchand"; je fais de moi l'image de celui que je veux être et chaque jour je remplis cette image de tout ce qui me vient à l'esprit. Si je veux être "jouisseur", je me représenterai des plaisirs, je les ferai miens, je mettrai l'un à côté de l'autre une quantité de sources de plaisirs; mais pour tout garder, je fermerai toutes les fenêtres qui auparavant étaient ouvertes au Seigneur (p. 244). 

 

19. Humilité

Si je n'ai pas le courage de faire profession de la croix, c'est-à-dire de me soumettre avec le courage de l'humilité, de l'abandon - et l'abandon est ce qui est le plus difficile si je suis intelligent; l'intelligence jumelée à une parfaite humilité est très rare, elle est le signe de la sainteté -, si je n'en suis pas capable, je dois justement alors me décider contre le Seigneur et pour moi... Plus j'ai à m'occuper profondément des choses de Dieu, plus je dois me tenir humblement devant la croix. Si je néglige cette attitude, je commence à créer des hérésies. Je suis épris de mes idées; ce qui au début était une recherche sérieuse dans la Parole de Dieu devient marotte, finalement jeu (p. 286-287).

 

20. Vision et théologie

Il y a une relation entre le péché originel et la vision. Il y a certains aspects du péché originel qu'on ne peut percevoir que dans la vision. Il y a dans le péché originel une absence de couleurs qui ne reçoit de contours et de nuances que par la lumière de la vision. Il y a des choses qui sont trop liées à la terre pour qu'on puisse les percevoir en dehors d'une vision. Là en bas on ne peut rien se représenter. Les choses restent un simple concept vide. Ce n'est que par la vision que le concept devient vivant. La théologie est souvent comme un cours de géographie. La vision rend possible le voyage dans les pays qu'on a appris par cœur. On voit au fond ce que cela voulait dire. Par le catéchisme et aussi par la Bible on sait que le péché originel est en relation avec la chute d'Adam et qu'il se retrouve en chaque personne dans toutes les générations. Mais s'il est vu dans une vision, il apparaît alors comme une réalité véritable sous les aspects les plus divers (p. 289).

 

21. Comblée de grâce

La Mère n'a pas le péché originel. Elle n'est donc pas en état de réfléchir sur le point de savoir si elle voudrait commettre quelque péché. Elle ne connaît pas ce pouvoir d'attraction que le péché a pour nous. Quelqu'un qui a froid, l'idée peut lui venir à l'esprit de voler du bois chez son voisin. La Mère ne peut absolument pas former ce raisonnement. Bien qu'abstraitement parlant elle ait la possibilité de pécher et donc qu'elle a un mérite à ne pas pécher, elle n'arrive cependant jamais à proximité du péché parce que celui-ci, en raison de l'absence en elle du péché originel, n'a pour elle aucun pouvoir de séduction. - Adam et Marie. Bien que les deux n'aient pas le péché originel, ils ne sont pourtant pas dans la même situation. Marie est toujours déjà saisie par la grâce de l'amour de son Fils. Elle vit à l'intérieur de cette grâce, elle se réclame d'elle constamment. Chacun de ses actes est une réponse à cette grâce. Adam par contre n'est pas racheté (dans le sens d'une séparation définitive du péché), il n'a pas reçu la grâce comme la Mère en tant que réponse de Dieu à un oui accepté à l'avance. La grâce de Marie consiste en un oui réciproque entre Dieu et elle : parce qu'elle est comblée de grâce, elle prononcera son oui et elle a la grâce de pouvoir le prononcer (p. 292-293).

 

22. Le chemin de la grâce

Le Christ est Dieu et homme tout à la fois, et il empêche absolument par son existence que Marie puisse jamais s'approcher du péché. C'est cela justement qui fait la nature du péché originel : l'envie de pécher, Adam n'a aucunement pu l'empêcher chez Eve tandis que pour sa Mère le Seigneur l'empêche d'emblée. La relation Adam - Eve est en quelque sorte un stimulant pour le péché originel tandis que la relation Christ - Marie est un mur contre le péché originel. Adam et Eve sont bannis ensemble tandis que le couple Christ - Marie entre en scène contre ce bannissement et ouvre à nouveau le chemin du ciel, ramène l'homme en Dieu. Et comme Adam a eu besoin d'Eve pour pécher, ainsi le Seigneur ne veut pas ouvrir sans la femme le chemin de la grâce (p. 305-306).

 

23. Respect

Le respect est toujours un signe de vérité. Toute grossièreté, tout vrai manque de respect, de tact - je ne veux pas dire crainte et angoisse - est toujours mensonge. Au fond tout est mensonge là où je me mets moi-même au lieu de mettre Dieu, pour me donner à moi-même ce qui est à Dieu (p. 320).

 

24. L'amour

C'est curieux : il y a des gens qui ressentent comme une injustice la moindre chose qui ne va pas selon leur volonté parce qu'ils ne sont pas capables d'aimer. Ils ne sont jamais capables de mettre en avant, au lieu de leurs exigences, un tout petit peu d'amour, un soupçon d'amour seulement, une goutte seulement, une ombre seulement, un rien seulement… Et parce qu'ils en sont incapables, ils ressentent tout ce qui leur est contraire comme injuste, comme dirigé et voulu expressément contre eux (p. 320).

 

25. Le toucher – Il est impensable que le Seigneur touche un homme et que cet homme soit le même qu'avant (p. 331).

 

26. La foi brûlante

Tu es un homme, un pécheur comme moi, mais ta foi brûlante fait de ton moi une porte ouverte à Dieu. Tu commets peut-être des fautes, tu n'es pas un saint, mais parce que tu brûles, tes fautes me troubleront peu ; tu peux me montrer le chemin de l’amour. Le chrétien idéal est celui qui, dans la grâce, est prêt à prendre tout chemin que Dieu lui montre. Dans ce oui parfait, il n'y a pas seulement le don de soi, il y a aussi la conscience de son insuffisance. J'ai besoin de soutien (p. 333).

 

27. Les fausses prières

La fausse prière veut imposer sa mesure à Dieu. De même que le Seigneur a souffert pour tous, de même ceux qui prient en vérité souffrent pour tous ceux qui prient faussement. Le poids de plomb des fausses prières est accrochée à la rare prière authentique qui autrement pourrait être beaucoup plus efficace : pour les païens et les hérétiques par exemple. Mais elle est absorbée par ceux qui sont mes plus proches dans l'Eglise, un peu comme si moi, en tant que mère, j'ai à me soucier d'abord de mes propres enfants avant de m'occuper des étrangers. Cela ne veut certes pas dire que la prière authentique monte moins directement vers le trône de Dieu... Savez-vous ce qu'est la prière? Laisser parler Dieu (p. 349-350).

 

28. Marie et Joseph

Joseph vit avec Marie sans s'approcher d'elle parce que Dieu ne l'a pas voulu. Il n'est pas question de sexuel entre eux. De la part de Marie certes pas, bien qu'elle sache ce que c'est qu'être un homme et bien qu'elle aime Joseph; mais la volonté de correspondre à Dieu la remplit si totalement qu'il ne reste en elle aucun espace pour un désir qui ne soit pas inspiré par Dieu. Pour elle, la continence n'est pas un sacrifice. Et en son enfant, elle a déjà tous les enfants : ainsi elle ne connaît pas le désir d'en avoir un deuxième ou un dixième. Pour Joseph, c'est différent. Il offre sa virginité à Dieu le Père et, pour cela, il devient son représentant auprès du Fils. Il voit devant lui la fécondité de sa virginité : dans la vie en commun avec la Mère et l'enfant. Ce signe de la fécondité est si fort qu'il repousse très loin en lui le désir de la femme. Il ne convoite pas Marie. Mais il garde son corps, qui est viril, et un renoncement ne cesse d'être exigé de lui, un renoncement qui est d'autant plus conscient qu'il vit dans une famille. Ses instincts ne sont pas éteints, ils sont maîtrisés par le signe de la fécondité devant lui. C'est un renoncement physique qui est inclus dans le renoncement plus grand accompli par lui quand il n'a pas renvoyé son épouse et qu'il a assumé une fois pour toutes la virginité dans le mariage. A ce moment-là il fut introduit dans le grand silence. Comme il a cru tout simplement à l'ange, il est devenu capable d'entrer en toute maturité dans les mystères de foi du Seigneur (p. 362).

 

29. Le mouvement

Le péché : j'ai oublié d'aimer. Pendant de longs moments je n'ai pas pensé à Dieu et pas du tout au prochain. C'était ça le péché. Le péché est le contraire de la vérité, parce qu'il est dirigé contre Dieu. Par l'absolution, Dieu rend l'homme capable de se mettre en mouvement dans la direction de la vérité (p. 365).

 

30. Visions

Ceux qui ont des visions ne doivent pas essayer de voir ce qu'ils ne doivent pas voir ; par la suite, Dieu pourrait les priver de visions pour leur éviter une trop grande tentation à ce sujet. Quand on essaie de voir ce qu'on ne doit pas voir, ce qu'on voit, c'est son miroir (son double) : moi-même comme je suis si le Seigneur ne vit pas en moi (p. 366).

 

31. Visions

Il y a une possibilité de vivre au ciel et sur la terre, ou bien aussi dans les enfers et sur la terre, dans les enfers et au ciel. Dieu communique tout cela par les visions (p. 369).

 

32. Enfer

L'enfer est le lieu où le Fils cherche le Père sans le trouver (p. 372).

 

33. Visions et illusions

Adrienne voit tout d'un coup un nombre énorme de personnes qui firent une expérience surnaturelle à l'occasion d'une quelconque petite prière, d'une heure d'adoration, etc., qui auraient pu conduire peut-être à une vision authentique. Mais la plupart restèrent en quelque sorte "au-dessous de la vision" ou se contemplèrent elles-mêmes dans leur état. Ou le tout était un produit de la fatigue et de l'imagination. La plupart du temps cela resta ainsi sans suite, sans importance. D'autres viennent avec tout un arsenal de visions. L'une d'entre elles était peut-être authentique, mais elles en imaginèrent ensuite cent de fausses. Puis toutes celles qui ont eu des expériences mystiques entre schizophrénie, incroyance et superstition. Enfin le phénomène de contagion réciproque dans un couvent, le phénomène de surenchère mutuelle, pour ne pas décevoir les pieuses attentes des autres sœurs. Si une sœur seulement a expérimenté quelque chose, toutes deviennent visionnaires en un rien de temps. - On voit par là combien est dangereux l'état de vision. Il requiert un degré singulier de détachement. D'où l'absolue nécessité pour lui de l'obéissance et de la pauvreté. Mais aussi de la chasteté en son sens le plus profond, qui lui ôte toute gourmandise (en français) et toute convoitise (en français) spirituelles. Il n'est aucunement permis de désirer une vision, par exemple de désirer continuer à avoir des visions du Seigneur parce qu'on l'a une fois vu, etc. Si la vision est authentique, elle laisse certes une sorte de faim et les temps intermédiaires sont comme un jeûne; mais on ne cherche pas à apaiser cette faim parce qu'elle ne nous appartient aucunement (p. 383).

 

34. Ceux qui méprisent les visions

Adrienne a vu un homme qui incarnait le mépris de tout ce qui est vision dans l'Eglise, le mépris de "toutes ces femmes" avec leurs révélations privées. Puis elle vit venir l'un après l'autre nombre de confesseurs qui ont affaire à des visionnaires. Ils se sentent liés à l'évangile, mais non à l'Apocalypse. Pour eux, l'Apocalypse n'est plus l'Evangile. Ils construisent un mur autour d'eux, ils ne veulent rien savoir de ces choses. Ils ont la foi, mais avec une incroyance partielle. Ils sélectionnent. Ils s'arrogent le droit de simplement négliger ce qui est mystique dans l'Eglise, peut-être même de l'anéantir. Et comme ils représentent la main de l'Eglise, ils ont le pouvoir d'étouffer réellement. Il y a eu beaucoup de visions authentiques qui n'ont pas été reconnues parce que personne ne voulait entendre et admettre quelque chose. - L'homme qui prend radicalement position contre tout ce qui est vision dit en quelque sorte : "Tout est déjà dit dans la Bible; pourquoi des révélations privées ? Elles ne peuvent provenir que du Mauvais!" Quand réellement il y a une mission et qu'on ne peut pas parler, celui qui a la mission s'enterre dans la solitude et il doit quand même essayer à nouveau de jeter un pont, de saisir une main. Mais l'homme qui rejette la mission au nom de l'Eglise est dans la désobéissance vis-à-vis de Dieu. - Dans la vision, le voyant doit disparaître totalement pour ne laisser apparaître que ce qui est présenté. L'exigence de s'ouvrir au confesseur en est par là encore plus grande : il faut aussi une pure transparence en Eglise. Dans la vision, le voyant doit devenir si transparent qu'on puisse voir à travers lui ; on ne doit voir que ce qui est montré; dans la confession, le voyant doit se faire lui-même transparent afin que par là aussi soit transmis ce qui est montré (p. 383-384).

 

35. Trois croix

Trois croix se trouvent côte à côte; mais, dans le Seigneur, elles ne forment qu'une seule croix. Car le seul côté que nous voyons de Dieu Trinité, c'est le Seigneur, et ainsi nous ne voyons la croix du Père et la croix de l'Esprit que dans la croix du Seigneur (p. 418).

 

36. La fiancée

Que fait une fiancée si son fiancé l'aime plus qu'elle ne l'aime? Il peut alors lui donner de son amour à lui afin qu'elle l'aime en retour avec son amour à lui. Il peut lui envoyer son esprit et le recevoir d'elle en retour. Dieu peut faire de même : il m'envoie son Esprit et je l'aime en retour avec cet Esprit. C'est ainsi que fait le Seigneur avec son Église (p. 423).

 

37. L'Esprit

Le Seigneur ne cesse d'offrir à l'Eglise sa chair et son sang. Mais il doit en même temps lui donner son Esprit afin qu'elle comprenne que son présent est sa chair et son sang. Il distribue donc son Esprit, l'Esprit du Père, et l'Esprit à son tour se laisse distribuer d'une manière eucharistique dans un double sens : horizontalement, dans toute l'Eglise, et dans l'eucharistie du Fils lui-même pour la garder vivante en ceux qui la reçoivent. Cette première distribution n'est pas liée à la distribution eucharistique; un chrétien peut avoir part chaque jour à la distribution de l'Esprit sans communier. Et de plus c'est dans l'Esprit qu'est contenue la hiérarchie, qui n'est pas contenue dans l'eucharistie. La hiérarchie a sans doute affaire avec le Fils parce que le Fils a institué le sacerdoce, le ministère, la confession, etc. Mais la mesure d'Esprit qui y est liée, c'est l'affaire de l'Esprit. Tous ceux qui ont part à l'ordre ecclésial vivent de cet Esprit et il est vivant et agissant en toute fonction ecclésiale, donc aussi dans l'eucharistie... N'est-il pas vrai que dans l'Eglise d'aujourd'hui l'image de l'Esprit est beaucoup plus brouillée que celle de l'hostie ? Celle-ci l'est indirectement par l'Esprit. Chacun se rétrécit et se refuse. Chacun veut être plus malin que l'Esprit. Et par ce refus de l'Esprit, tous les sacrements sont diminués. On le reconnaît peut-être de la manière la plus immédiate pour l'eucharistie parce que le Seigneur et l'Esprit forment ici pour notre intelligence une unité compréhensible. Car ce n'est que dans l'Esprit de Dieu que j'affirme que ce pain est la chair du Christ. Et cet Esprit de Dieu, le Fils l'a insufflé dans l'Eglise hiérarchique et je dois me tenir à lui dans la foi. Mais naturellement si tous s'associent pour remplacer cet Esprit objectif par leur propre esprit subjectif, faible, pécheur, l'Esprit de l'Eglise sera toujours plus empêché d'agir : il étouffe (p. 423-424).

 

38. L’Église

Le Seigneur prend l'Eglise avec lui sur la croix pour éprouver l'Eglise. Si plus tard les chrétiens s'enfuient individuellement, cela ne peut plus rien faire à l'Église. Et même si tous fuyaient une nouvelle fois (comme l'ont fait les apôtres), l'Eglise ne cesserait d'être abritée dans le Seigneur et aucune preuve ne pourrait alléguer que l'Eglise n'est pas l'Eglise du Seigneur. Elle reste la fiancée. Elle est constamment allumée de manière neuve à son feu divin de sorte que, même si elle le voulait, elle ne pourrait pas mourir. La fin de l'Eglise est aussi peu imaginable que la fin de l'éternité. Quand le Seigneur la fit, personne non plus n'était là, lors de cette décision première dans le ciel (p. 426).

 

39. Marie

Vis-à-vis de l'ange, Marie est pure faiblesse. Mais cette faiblesse de la pure réceptivité est en même temps le produit de sa puissance, comme la semence est le produit de la puissance de l'homme. Parce que la foi de Marie est très forte, elle laisse faire. Tout comme la femme aimante laisse faire l'homme. Mais elle revient ensuite à sa puissance première en laissant la semence croître en elle. Ce qu'elle ajoute à la semence pour qu'elle croisse, c'est sa propre puissance, sa puissance concentrée au fond dans la faiblesse, qui provient de la puissance première de la foi. C'est par cette puissance qu'elle donne naissance à la faiblesse du Fils (p. 428).

 

40. Confession

Qu'est-ce que c'est que l'obéissance? Adaptation à la volonté de Dieu. Mettre toutes les cartes sur la table. Confession et obéissance : celui qui est obéissant est toujours prêt à se confesser. Je serai devant vous une coquille ouverte. Si j'avais péché, je vous demanderais tout de suite d'y jeter un coup d’œil. Celui qui est obéissant est toujours prêt à se laisser montrer ses fautes même si elles n'existent pas. Je tiens ma coquille ouverte devant vous et si vous êtes mon confesseur, je vous montre ma faute aussi peu déguisée que possible. De là à la confession, il n'y a qu'un pas (p. 431).

 

41. Vertus

Le Seigneur était aussi humble que la petite Thérèse. Mais quand il a purifié le temple, il était aussi violente que la grande. Dans ses réponses, il était aussi fin qu'Ignace (de Loyola). Mais le Seigneur est toujours encore plus que ces saints (p. 434).

 

42. Confiance

Adrienne est en extase. Elle pose la question au P. Balthasar : Peut-on vous faire confiance? Le P. Balthasar : Je l'espère. Elle : Qu'est-ce que ça veut dire confiance? Le P. Balthasar : Pas de méfiance. Elle : Oui, mais positivement? Lui : Ne pas vouloir regarder soi-même Elle : Ne pas commencer si haut! Regardez : une personne en qui on a une totale confiance est quelqu'un qui ne peut jamais me prendre en défaut (en français). J'ai avec lui une sorte d'intimité qui n'est pas déterminée par moi mais par lui parce que j'ai confiance. Il peut aller et venir, il sait qu'il est toujours attendu. Et qu'il n'y a aucune minute dont il serait exclu. Naturellement, dans ma profession ou d'une autre manière, je peux faire quelque chose qu'il ne comprend pas. Mais c'est sans importance. Il ne peut pas me surprendre. Et je sais ainsi qu'il me prend comme je suis. Il pose peut-être certaines exigences pour m'attirer aussi dans la confiance, pour pouvoir accomplir une tâche en moi. Je peux avoir commencé quelque chose parce que je ne savais pas qu'il viendrait maintenant et je dois terminer ce que j'ai commencé, il doit attendre un instant. Et pourtant mon âme est prête à le recevoir. J'avais seulement des raisons externes de terminer mon travail. Et il est clair pour lui que malgré cela il est le bienvenu. Et s'il… (dois-je vous dire quelque chose d'intime?)… s'il veut aussi ma confiance, il m'offrira aussi quelque chose de son intimité, il apprendra à rester ouvert devant moi. Si c'est un homme et moi une femme, il est peut-être plus difficile pour lui que pour moi d'être tout à fait ouvert. Il pourrait être plus dérangé par ma présence inattendue que moi par la sienne… - Maintenant s'il est le Seigneur et moi le croyant, je dois d'abord apprendre à cheminer sous ses yeux et à n'être jamais dérangé par lui, c'est-à-dire à être prêt à faire ce qu'il veut. Le Seigneur répond en offrant son intimité. Et celle-ci est infiniment plus variée que celle d'un être humain. Son intensité est tout autre. Et il offre à l'un sa croix et son angoisse et sa nuit. Afin qu'on soit toujours auprès de lui. Et afin que cette relation conduise notre disponibilité pour certaines choses à une disponibilité pour toutes choses. Vous comprenez cela? (p. 448).

 

43. La perfection des saints

L’Église ne doit pas vouloir compléter artificiellement la perfection des saints. Elle doit souffrir de leurs imperfections. C'est mieux pour les croyants (p. 454-455).

 

44. Des saints parfaits

Question du P. Balthasar : "Y a-t-il des saints parfaits à part la Mère de Dieu?" Réponse : La Mère de Dieu, on ne peut pas la citer ici. Elle est ailleurs. Du reste : oui. Dans le domaine de ce qui est accessible à des envoyés, François, Jean-Baptiste, Ignace, Catherine de Sienne, la petite Thérèse, le curé d'Ars et d'autres sont sûrement aussi déployés que Dieu le voulait (p. 454).

 

45. Comprendre le péché

Je ne peux comprendre mes péchés que dans la mesure où j'ai l'amour, et l'amour éveille aussitôt en moi l'espérance : si le Seigneur prend sur lui mon péché, je deviens alors un autre (p. 460).

 

 

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5. La Parole et la mystique. Tome I. Mystique subjective

 

 

La présente fenêtre voudrait introduire au tome 5 des œuvres posthumes d’Adrienne von Speyr : Mystique subjective. On ne peut mieux faire pour commencer que de parcourir l’essentiel de la dense introduction de Hans Urs von Balthasar à ce volume.

 

Deux livres sur la mystique

« Les volumes 5 et 6 des œuvres posthumes (NB) d’Adrienne von Speyr portent le même titre : La Parole et la mystique. Il veut dire que la mystique se réfère tout entière à la révélation de la Parole faite chair, Jésus Christ. C’est une mystique trinitaire, christologique et ecclésiologique. Mais en tant que mystique, elle se distingue quand même de l’expérience de la foi commune aux chrétiens : au mystique sont montrés des aspects particuliers de la révélation chrétienne, et pour cela il est placé dans un état particulier.

La mystique s’articule donc en deux parties (qu’on ne peut séparer que de manière inadéquate) : l’une s’occupe des états et des modes d’expérience du mystique qui, de manière purement instrumentale, sont ordonnés à l’objet qui doit être perçu et façonné par lui (c’est la matière de NB 5 : Mystique subjective); l’autre partie s’occupe du contenu de ce qui est perçu, qui naturellement ne peut être autre que le contenu de la foi commune de l’Église; seulement ce contenu est expérimenté avec une intensité nouvelle grâce à un éclairage et des accents nouveaux (c’est la matière de NB 6 : Mystique objective) ».

 

La mystique dans l’ensemble de l’œuvre d’Adrienne von Speyr

Le P. Balthasar précise alors la portée limitée des volumes qu’il présente. « Les deux volumes sont fragmentaires; ils n’offrent pas une théorie complète de la mystique subjective, encore moins le contenu de la mystique. Viser simplement à être complet en ce domaine serait d’ailleurs déraisonnable parce que les chemins de l’Esprit Saint pour interpréter la Révélation demeurent toujours ouverts, sont sans cesse actualisés de manière neuve, c’est la raison pour laquelle on ne peut pas les systématiser ».

 

Pour se faire une idée d’ensemble de l’expérience mystique d’Adrienne, ce sont les douze tomes des œuvres posthumes qu’il faut lire. Le P. Balthasar poursuit : « Ces deux volumes sont fragmentaires parce que beaucoup de ce qu’Adrienne von Speyr a expérimenté, elle n’en a pas parlé ou elle n’en a parlé que par allusions, et aussi parce que, dans les présents volumes, beaucoup de données ne sont mentionnées qu’en passant : elles sont développées plus à fond thématiquement par ailleurs.

Le Journal (NB 8-10) par exemple contient beaucoup de données d’expériences concrètes sur des choses qui ne sont esquissées ici que brièvement. Quelques indications concernent les « tableaux de saints » contenus dans NB 1/1, d’autres se rapportent aux expériences de la Passion et de l’enfer qui forment la matière de La croix et l’enfer (NB 3-4). Ce qui se trouve à l’arrière-plan et commande le tout, c’est la théorie de l’obéissance, de la disponibilité totale à Dieu et à l’Église dans son rôle de direction (le confesseur) : c’est la condition fondamentale de la justesse de toutes les formes de la mystique chrétienne; on trouvera dans NB 11 de plus amples développements sur l’obéissance ecclésiale.

 

Ces renvois et ces mises entre parenthèses ne veulent pas dire que le contenu du présent volume (NB 5) ne serait pas compréhensible par lui-même. Il l’est parfaitement; mais il reçoit un surcroît de lumière quand il est placé dans l’ensemble des expériences mystiques d’Adrienne. Surtout quand il est mis en relation avec les relations d’expériences qui sont présentées à profusion non seulement dans NB 6 mais dans l’ensemble de son œuvre : commentaires de l’Ecriture et méditations sur des vérités chrétiennes de toutes sortes ».

 

Le terme « mystique »

« Le terme mystique a été gardé malgré son ambiguïté; il est circonscrit avec suffisamment de clarté par le contexte où il se trouve chez Adrienne von Speyr. Il se trouve dans un champ de force triple, trinitaire exactement; par son contenu et par sa forme, il a pour modèles les révélations bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testament : visions, auditions et autres expériences de Dieu faites par les prophètes et les auteurs des apocalypses bibliques, l’expérience de Dieu faite par Marie et surtout la relation de l’Homme-Dieu à son Père du ciel.

Le terme mystique est de plus précisé par les manières dont l’Esprit Saint des charismes, tout au long des siècles de l’histoire de l’Eglise, plonge sans cesse de nouveaux élus dans le contenu et les événements originels de la Révélation pour vivifier et approfondir par eux la foi de l’Église dans son ensemble. Pour Adrienne, cette instrumentalité de la mystique ecclésiale et, dans le mystique, l’attitude de service correspondante à l’égard de Dieu comme à l’égard de l’Eglise est l’un des traits principaux qui militent en faveur de l’authenticité de ses expériences ».

 

La composition de « Mystique subjective » (NB 5)

« Tout ce que dit Adrienne demeure très ouvert ». Le livre n’a pas été composé ni écrit d’un seul jet;  le livre  n’a pas non plus été conçu selon un plan; il rassemble des paroles d’Adrienne répartie sur des années. « Les textes sont là tels qu’ils  ont été dictés… (Seul leur ordre avec les titres proviennent de l’éditeur)… S‘y trouvent simplement rassemblées et mises plus ou moins en ordre des pensées importantes sur la mystique en général et sur sa propre mystique en particulier. C’est à cela qu’il faut attribuer le fait que les accents semblent se déplacer. Tantôt c’est la Trinité qui apparaît au centre, puis c’est l’Incarnation, et puis encore – d’une manière particulièrement forte – l’importance de la Passion et de la descente au séjour des morts ».

 

« Mais tous ces aspects sont inséparables les uns des autres et l’importance particulière donnée au samedi saint… veut montrer qu’ici se trouve pour Adrienne la plus haute révélation de l’amour trinitaire et la clé de voûte de la mission du Fils. Il est montré de manière significative comment les sacrements de l’Église et la mystique ecclésiale découlent de l’expérience du samedi saint. Le samedi saint est aussi le jour de l’obéissance absolue du Fils, puisqu’il est envoyé par le Père dans les ultimes ténèbres de ce qui est opposé à Dieu… »

 

Disponibilité

« Il n’est donc pas étonnant que ce soit justement du samedi saint qu’Adrienne a pu au fond tirer le critère central de la mystique chrétienne : la pure disponibilité vis-à-vis de Dieu est l’unique disposition adéquate pour recevoir comme pour transmettre ses révélations. Il fut accordé à Adrienne de tester ce critère pour nombre de mystiques, hommes et femmes, de l’histoire de l’Église en étant placée elle-même dans leurs états mystiques avec mission de déterminer la mesure dans laquelle ils avaient cette attitude adéquate ou s’en écartaient ».

Il ne s’agit pas avant tout de différences de subjectivité, de tempérament et de caractère. « Ainsi par exemple quand Adrienne dit qu’elle a des extases en prose tandis que Jean de la croix en a en poésie ». La question essentielle est celle-ci : dans quelle mesure « ces mystiques servent chrétiennement d’instruments à l’égard du contenu de ce que Dieu leur offre ». Sur ce point, il existe « une identité presque totale entre Adrienne et Hildegarde ».

 

Le juste critère

« Le thème du juste critère traverse tout le livre… Le critère de la juste attitude subjective est simplement tiré du contenu objectif de la révélation chrétienne, bien plus il est même donné et exigé par lui; il est tiré du don total et aimant de Dieu dans l’attitude du Christ qui fut obéissant jusqu’à la mort, il est tiré de l’attitude de Marie, l’humble servante, pour qui tout doit se passer selon ta parole, il est tiré de la sobre exigence de la foi paulinienne vis-à-vis des excès charismatiques et des printemps mystiques de Corinthe. Toute la psychologie de la mystique est inexorablement soumise par Adrienne von Speyr à une théologie de la mystique chrétienne, sobre et transparente; c’est d’elle seule qu’on peut tirer en toute sûreté les critères d’authenticité et d’inauthenticité »…

 

Conclusion de Hans Urs von Balthasar

« Que le lecteur comprenne surtout que ce recueil de textes n’est qu’une petite partie d’un ensemble beaucoup plus vaste; toutes les œuvres posthumes s’éclairent les unes les autres et projettent ensemble une lumière déterminante sur la plénitude des autres œuvres. La richesse de fond de l’ensemble de l’œuvre, qui rend si merveilleusement vivante la révélation biblique, donne finalement le critère pour porter un jugement théologique sur la mystique d’Adrienne von Speyr ».

 

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Table des matières

Avant de parcourir quelques pages de ce volume, la présentation des titres principaux de la table des matières peut permettre d’en avoir une certaine vue d’ensemble; même si titres et sous-titres n’évoquent pas toujours grand-chose de précis, ils peuvent quand même permettre de s’orienter quelque peu.

Patrick Catry

 

PREMIÈRE PARTIE : RÉVÉLATION CHRÉTIENNE ET MYSTIQUE

1. L’Église et la mystique - 2. Dieu avant le monde - 3. De l’ancienne Alliance à la nouvelle - 4. Le Fils incarné et la mystique - 5. Mystique de la Passion - 6. La nuit du samedi saint - 7. Le mystère pascal, origine des sacrements et de la mystique - 8. Mystique trinitaire

 

DEUXIÈME PARTIE : FORMES ET CRITÈRES

1. Vision et extase (De la foi à la vision – Vision – Extase, inspiration) - 2. Mystique indirecte - 3. Différents phénomènes - 4. Critère de la mystique chrétienne - 5. La mystique de l’obéissance chez Adrienne von Speyr

 

 

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PREMIÈRE PARTIE : RÉVÉLATION CHRÉTIENNE ET MYSTIQUE

 

1. L’Église et la mystique

1. L’obéissance

La grâce de Dieu s’offre des manières les plus diverses à ceux qui sont choisis pour l’expérience mystique, mais en tout cas de telle manière que le but premier est une obéissance absolue. Une obéissance qui ne s’épuise pas à suivre anxieusement de petites prescriptions, mais qui prend possession de toute l’existence et ne laisse place à aucune sphère neutre. Vis-à-vis des autres hommes, quelque chose comme un mode de vie personnel libre peut se maintenir mais, au milieu même des obligations extérieures les plus grandes, est exigé pour le cœur qu’il veille parfaitement à vivre dans une obéissance qui non seulement impose des devoirs mais aussi qui instruit et guide dans l’Esprit Saint…

 

2. Le mode de la rencontre

Certes Dieu remplira d’amour le mystique, il le fera vivre totalement de l’amour divin, mais à la condition qu’il puisse l’avoir et le conduire dans une obéissance sans faille. Cette obéissance peut prendre une forme particulièrement frappante comme par exemple pour Nicolas de Flue qui doit tout quitter afin qu’il soit prêt, dans la solitude, pour une rencontre mystique telle que Dieu veut la lui donner. D’autres vivent des rencontres semblables dans leur vie de tous les jours sans que rien n’en soit visible pour les autres. La manière dont a lieu la rencontre dépend de Dieu. La personne concernée doit s’adapter, elle doit seulement être consciente que Dieu peut à tout instant changer ses habitudes et exiger de nouvelles formes d’obéissance…

 

3. Vivre comme un nomade

Il y a des mystiques qui sont allés avec le Seigneur dans tous les lieux possibles, qui ont vécu les états les plus divers, de la nuit intérieure la plus profonde à l’amour le plus brûlant; tout pourtant ne faisait qu’un avec la même mission. Tant qu’il obéit, le mystique ne peut pas perdre cette mission, c’est pourquoi il n’a jamais besoin non plus de s’inquiéter, car le lieu de sa mission se trouve en Dieu et il est en mesure d’y persévérer en s’abandonnant et en obéissant. Jamais il n’obéit à une mission qu’il aurait imaginée lui-même, il n’obéit toujours qu’à une mission en Dieu. Il y vit comme un nomade sans savoir à quel moment les tentes seront démontées et où il faudra changer de lieu. Mais il sait très bien que Dieu tient en main sa mission, la conduit et la règle…

 

4. Nuit et lumière

La mission mystique est animée par la vie du Fils dans le Père, elle est traversée par le souffle de l’Esprit qui souffle où il veut, afin que la mission demeure toujours vivante et puisse se présenter à tout instant avec ses exigences inévitables. Cette exigence est même au fond toujours présente dans l’exercice de l’obéissance. La prière du mystique également est tellement absorbée par sa mission et soumise à elle qu’elle est très souvent infléchie : il voulait demander ceci et il doit demander cela. Quand ce genre d’impératif survient dans la prière, l’orant sait alors en toute certitude que Dieu veut lui communiquer quelque chose d’unique, au moins pour lui. Il sait aussi que la mise à l’épreuve de son obéissance ne se fera jamais attendre longtemps et que des signes ne cesseront de se présenter. Car aucune grâce mystique ne vit uniquement de la nuit de la croix, elle vit aussi de la résurrection du Seigneur. La prière peut ainsi être quelque chose que le mystique offre à Dieu, dans l’obscurité la plus profonde peut-être, pour qu’elle soit éveillée à ce que le Seigneur exige d’elle, souvent si indépendamment de celui qui prie qu’il ne ressent pas du tout lui-même le changement qui s’opère. Un Jean de la croix peut prier dans la nuit la plus profonde, avec le sentiment d’être totalement abandonné, et sa prière mourante, précisément quand il n’est plus guère capable de l’exprimer, est transformée en un instant en un jaillissement de vie des plus forts, comme le fruit – pour l’Église et pour l’éternité – d’une semence qui semblait condamnée justement à une totale stérilité…

 

5. Se tenir à la disposition de Dieu

Celui qui renonce librement au mariage afin d’être vierge pour Dieu sait qu’il aura part aux mystères de Dieu dans une plus large mesure. D’une manière à laquelle il peut sans doute se préparer en se mettant totalement à la disposition de Dieu, mais que Dieu réalisera totalement comme bon lui semblera. Dieu communique à chacun ce qu’il veut mais, dans ce qu’il communique, il y a aussi des allusions à ce qui n’est pas communiqué, à ce que Dieu ne donne qu’à pressentir et dont il omet de parler afin que le croyant sache qu’il existe un mystère auquel il n’a pas accès. En cela, il n’est pas dans une situation essentiellement différente de celle de l’Église…

 

6. Marie

Le Fils se constitue une Église qui lui est adaptée, mais sans qu’elle ait part à l’abaissement qu’il a assumé en s’incarnant (car l’Église n’est pas Dieu), mais en la faisant participer à son exaltation et en la rendant ainsi capable de recevoir ses grâces. Nous pouvons nous faire une idée de la relation de l’Église au Seigneur en regardant la relation de Marie au Fils. Le Fils reste Dieu bien qu’il se soit abaissé à devenir homme; Marie reste totalement créature malgré la grâce de la pré-rédemption qui l’a exaltée, mais elle est une créature qui suit le Fils de la manière la plus stricte comme il l’avait prévu dans ses desseins. Dans ses échanges avec le Fils, elle ne fait pas que donner et prendre (comme le font les sexes au plan naturel), elle est placée directement devant son mystère qui le singularise : il est engendré par le Père et il a une vision immédiate du Père…

 

7. La manière de prier de Jésus

Quand Marie prie avec son enfant, elle se sert des mots qu’elle connaît, elle demande des choses qui lui semblent nécessaires, elle prie à la manière d’une vraie croyante; mais elle sait que le Fils, qui entend ses mots, les reprend et les transmet à Dieu d’une manière qui la dépasse. Non seulement parce que Dieu le Père et l’Esprit Saint les reçoivent du Fils, mais parce que la prière du Fils lui-même, sa manière de parler avec le Père, lui demeure inaccessible; cela fait partie du mystère trinitaire. Dans sa prière, le Fils ne donne pas simplement comme un homme et il ne reçoit pas non plus en tant que tel ce que Dieu lui donne, il le donne en tant qu’Homme-Dieu. Il prend ce que Dieu lui donne, mais en même temps il donne lui-même en tant que Dieu et il reçoit aussi en tant que Dieu. Sa manière de prier est pour Marie beaucoup plus impénétrable et beaucoup plus complexe que sa propre manière…

 

8. Le caractère mystérieux de Dieu

Beaucoup plus profondément que tout autre croyant qui suit le Christ dans l’Église, Marie – même quand elle n’est pas concernée – voit le caractère mystérieux de Dieu et de son monde sans qu’elle soit introduite dans ce monde là où le Fils ne le veut pas. Certes elle a vu l’ange et, par cette apparition dans sa sphère à elle, elle a été infiniment dilatée; mais justement c’est par cette dilatation unique qu’elle sait définitivement qu’elle a toujours à se tenir à sa place. Qu’il ne lui appartient pas de réfléchir (plus qu’il ne faut) et de savoir à l’avance ce qui va se passer, mais d’être toujours prête pour le Seigneur à tout instant, dans une attente virginale…

 

9. Personne ne connaît l’heure

Quand un mystique reçoit une vision, il voit son attente comblée bien que, la plupart du temps, il n’ait pas eu au préalable connaissance de cette attente. Il peut avoir nourri cette attente seulement dans le sens d’une correspondance dans l’obéissance au cas où Dieu voudrait combler cette attente. Mais la plupart du temps, ce qui est de règle, c’est que « personne ne connaît l’heure »; Dieu exige seulement la disponibilité générale et il se réserve le droit de l’Époux qui peut à chaque instant combler tout désir de l’épouse et qui le comble même si l’épouse ignorait tout de ce désir. Il peut créer un désir afin de le satisfaire, mais il peut aussi façonner le désir de telle manière qu’il ne devient conscient que lorsqu’il est comblé…

 

10. L’irruption de l’éternel

L’un des aspects les plus essentiels de la mystique est la rencontre en elle de l’éternité et du temps, l’irruption du toujours-maintenant dans les limites de l’éphémère. S’il est vrai que les visions sont des tranches du monde céleste, qu’elles transmettent un mystère de Dieu qui a cours maintenant et qui est montré maintenant, et que cette participation prend maintenant la forme que Dieu veut, il n’y a pas de degrés dans la mystique. Car ce qui est gradué, Dieu l’a prévu pour le temps éphémère, non pour le temps éternel. Et les visites de l’éternel dans notre temps ne se règlent pas d’après les lois de l’éphémère, elles se passent dans le monde mais proviennent de l’infini et de la durée éternelle. Le mystique qui est appelé à en faire l’expérience les saisit avec son âme immortelle destinée à l’éternité…

 

11. La méthode de Dieu

Il y a des saints dont le chemin est très abrupt; d’autres, dont le chemin monte lentement ou par à-coups. Mais des degrés méthodiques, il n’y en a pas au fond, car les degrés signifient d’une certaine manière des points de vue où on peut s’arrêter pour mesurer la distance parcourue depuis le dernier point de vue et constater comment on y est magnifiquement arrivé. Quand l’âme qui s’est livrée comprend ce que Dieu veut maintenant précisément et qu’elle peut se référer au oui qu’elle a donné une fois pour toutes, il n’y a rien de plus direct que son chemin vers Dieu. Pour ne pas effrayer une âme, Dieu peut certes avancer très doucement et s’adapter à chacun de ses états. Mais cela reste sa prérogative. Il peut aussi faire autrement. Il n’y aurait rien de plus insensé que de vouloir découvrir un chemin qui pourrait servir à dessiner les prérogatives et les droits du mystique et à ébaucher de manière systématique une « école de la mystique ». Paul est atteint par une lumière aveuglante, il tombe par terre, il entend une voix, il demande ce qu’il doit faire. Ce n’est pas un chemin qu’on peut diviser, et il n’y a pas de signes précurseurs. Ou bien quand les trois disciples sont au Thabor et qu’ils voient tout à coup devant eux un tableau de la réalité céleste, le Seigneur ne se sert pas de sa glorification pour leur faire des degrés qu’ils pourraient gravir jusqu’à son apparition, afin de leur permettre d’avoir une certaine vue d’ensemble…

 

12. L’ouvrière et la religieuse

Finalement quiconque vit vraiment dans la grâce se trouve dans une relation « sponsale » avec le Seigneur et il a part à la grâce de la Mère de Dieu. L’un peut expérimenter cette grâce de manière mystique, l’autre non; et pourtant la grâce est essentiellement la même. Les missions sont différentes. A une ouvrière d’usine ou à celle qui vit dans un autre milieu prolétaire Dieu ne donnera pas les mêmes grâces qu’à une religieuse dans un cloître fermé; et pourtant la mission de l’une n’est pas moins sponsale que celle de l’autre…

 

13. La présence des saints

Ce que nous faisons dans l’Église, nous le faisons sous le regard des saints et de toute la cour céleste. Il y a la possibilité de réaliser tout d’un coup que tous sont là. Cette expérience peut être variée : elle peut consister à voir clairement la présence du ciel ou simplement avoir conscience de cette présence. Pour celui qui un jour a vu, cette connaissance a d’autres couleurs que pour celui qui vit dans la foi nue…

 

14. Réaliser le ciel

Les deux manières de réaliser le ciel – vision ou foi nue – sont voilées l’une pour l’autre. Mais elles créent l’une et l’autre un attrait, un nouvel espace, pour la vérité de Dieu; car entre la pure vision et la foi pure, toutes les transitions sont possibles. Les deux piliers d’angle de cet espace sont d’un côté la réalité de la participation du ciel à la terre, de l’autre l’entière obéissance qui est exigée ici-bas, qu’on soit voyant ou simple croyant. Peu importe la manière dont l’espace se remplit pour chacun entre ces deux limites; toutes les manières sont justes et vraies.

Cet attrait produit dans l’Église quelque chose comme une vision stéréoscopique. De même qu’il y a entre les yeux une répartition du travail pour obtenir en relief un objet indivisible, il en est de même dans l’Église. Ou de même que la semence et l’ovule doivent se trouver pour qu’il y ait procréation, et on ne peut pas dire d’un enfant ce qu’il doit à son père et ce qu’il doit à sa mère. La vision en relief est propre à la foi catholique; elle provient des missions extraordinaires des saints qui doivent féconder cette foi… Bien des Pères de l’Église, une Hildegarde, une Catherine, la grande et la petite Thérèse ont apporté à la foi de l’Église de nouvelles semences vivantes. Il revient certes aussi à l’Église ministérielle de rendre fécond pour la foi commune ce bien vivant…

 

15. Approfondir la vérité

Tous les mystiques authentiques ont vu et expérimenté des choses qui sont chrétiennement centrales, s’appuient sur la Révélation, en font comprendre des aspects auxquels on fait peu ou pas attention ; et malgré tout ce qu’il y a d’extraordinaire chez les mystiques, ces aspects sont toujours tout simplement en harmonie avec l’ensemble. Ceux qui font ces expériences doivent essayer d’exprimer ces choses de telle manière qu’il en sorte quelque chose de fécond pour l’Église. Dans leur ensemble, elles ont pour fonction de vivifier la vérité supra-temporelle présente dans l’Église et de l’approfondir pour la foi.

 

16. Qu’est-ce qui est important?

Mais si de l’extraordinaire, de l’inattendu et du sensationnel en quelque sorte était sans cesse apporté à l’Église pour la stimuler, le danger pourrait se faire jour que le quotidien perde de son intérêt et que peu à peu il soit mésestimé. C’est pourquoi tous les mystiques feront l’expérience qu’à côté de l’extraordinaire ils sont toujours renvoyés de multiples manières à ce qu’ils connaissent depuis longtemps de la doctrine et de la vie chrétiennes pour justement le remplir aussi d’une vie nouvelle. Dans leurs visions et leurs autres expériences mystiques, il y a bien des choses qui semblent tout d’abord être secondaires ou n’être que des raccords; eux-mêmes ne penseraient pas à les transmettre si Dieu n’attirait pas expressément leur attention sur le fait que là aussi il y a quelque chose qui mérite qu’on s’en occupe. Après tout le mystique sait par expérience que dans sa prière il y a presque toujours quelque chose qui est donné par Dieu, qui donc est important et à quoi il doit s’attarder…

 

17. Le Notre Père

Dans la prière la plus simple, Dieu peut offrir soudainement au mystique une lumière toute nouvelle si bien qu’il ne pourra plus jamais franchir ce seuil, ni jamais dire cette prière sans penser à cette expérience que Dieu lui a un jour accordée. Le Notre Père est un don du Seigneur pour tous les jours, qui ne peut jamais non plus être épuisé même par l’homme le plus religieux, et qui est capable de le tenir constamment éveillé. Le mystique peut dire le Notre Père comme toute autre personne pieuse et y découvrir tout d’un coup, par Dieu lui-même, non par ses propres efforts ou par ses propres intuitions, une profondeur toute neuve, il peut être transporté pour ainsi dire au centre de la vérité qui renouvelle la prière, pour lui et pour l’Église, à partir de sa source divine…

 

18. L’expérience de saint Paul

Quand Paul devenu chrétien fait l’expérience de Dieu dans l’intimité, c’est dans une sorte de ravissement qui réveille en lui le souvenir qu’il a été autrement sans qu’il puisse se rendre compte exactement de ce qui lui est arrivé, comment le ravissement s’est produit, ce qui s’est passé en lui pour qu’il devienne capable d’entendre et de voir. Comme tout chrétien, il vit en présence de Dieu avec les limites de sa connaissance même si sa connaissance nous paraît énorme. Le chemin qu’il doit parcourir pour parvenir à Dieu consiste à dépasser le fait d’être en présence de Dieu; ce qu’il doit atteindre, c’est la sphère qui appartient à Dieu seul, cette sphère est en même temps celle de l’obéissance où seul Dieu peut inviter les siens, où il n’est donc permis à personne de s’introduire de force…

 

19. Le troisième ciel

Pour Paul, la connaissance est devenue un combat. Son ravissement  et son accueil par Dieu se réalisent dans le cadre de ce combat même si, subjectivement, lui-même ne lutte pas, ne prétend à rien et même s’il ne lui est pas permis de désirer cette forme particulière de connaissance. Il voit. Il entend. Il voit aussi les paroles, il les comprend et il sait que ce ne sont pas des paroles d’homme. Elles sont transférées pour lui dans la sphère de ce qu’il peut saisir, de ce qu’il peut connaître, mais elles comportent une limite. Elle est une limite en direction de Dieu et en direction de sa créature. Une limite qui est placée devant lui justement pour qu’il la voie. Autant la limite s’estompe pour Adam, autant pour Paul elle est mise en évidence, elle est gardée. Dieu, qui ravit les siens des manières les plus diverses, ne donne pas à Paul de comprendre le mode de son propre ravissement. Paul sait qu’il s’est passé quelque chose et il sait ce qu’il a appris. Mais il a perçu aussi la limite sur le chemin qui va vers Dieu. Il reconnaît en cette limite un état qui est propre au « troisième ciel », qui le caractérise peut-être parfaitement. Sa vision est pour lui le souvenir d’un certain degré qu’il a en quelque sorte atteint, d’une ouverture qui lui a été accessible mais qui ne livre pas son dernier secret. C’est au fond la vision d’un château fort imprenable. Il est tout à fait conscient que l’état, la vision, le château fort sont des réalités. Pas du tout des fantômes, ni des produits de ses rêveries ou de son imagination, qui se présentent et qui en même temps se dérobent. Des réalités de Dieu, que Dieu montre – pas plus. Son état est donc très éloigné de celui de Jean qui se trouve dans le ciel avec la mission d’entendre, de voir, d’écrire…

 

20. Le mystique a dans l’Église une position de faiblesse

La « Révélation » est la vérité de Dieu et ce qu’il enseigne au monde. Elle reste sommaire à bien des égards, elle ne remplit pas tous les coins du domaine spirituel. La « mystique » dans l’Église peut développer bien des points qui à l’origine ne sont qu’esquissés. Le critère principal de son authenticité est qu’elle rende plus vivant le contenu de la révélation. A l’égard de l’expérience mystique qui se rencontre dans ses rangs, l’Église a aussi une liberté remarquable; elle en admet certaines, pour d’autres elle reste indifférente ou les laisse tomber. Dans l’Église, le mystique est dans une position de faiblesse. Il ne perce pas dans tous les cas. Bien sûr, le Christ non plus n’a pas percé durant sa vie terrestre, ni par sa prière, ni par sa prédication, ni par sa Passion et par sa mort. La renommée qui entoure des mystiques est a priori suspecte dans l’Église, il n’est pas rare non plus qu’un peu de tromperie s’y mêle; la curiosité est éveillée, les gens sont contents, l’affluence est grande…

 

21. La mesure de Dieu

La mystique est aussi donnée pour dilater la vie des chrétiens, pour leur donner part au ciel dès ici-bas sans que cette part leur permette d’en percer tous les secrets. Bien des chrétiens pour qui tout est en règle ici-bas cherchent à se tailler les choses de la Révélation et de l’Église à leur propre mesure, à les rapetisser, à les rendre sans surprises et banales, pour s’installer non seulement ici-bas mais déjà par avance dans l’au-delà, pour se mettre à l’abri de tout imprévu. C’est contre cela surtout que se tourne la mystique. Les choses de Dieu doivent garder la mesure de Dieu. Il faut que toute installation soit ébranlée. La nouveauté de Dieu ne doit pas seulement être annoncée, elle doit être manifeste. Cette nouveauté se trouve toujours dans le ciel et dans l’éternité; mais déjà les petits aperçus qui en sont accessibles au mystique sont si inattendus et si hors normes que tout croyant comprend que dans l’éternité – qui est toujours plus grande – il faut encore s’attendre à des choses beaucoup plus inconcevables, non avec une vague et molle attente de l’esprit qui consentirait à cette possibilité, mais avec la joyeuse espérance de celui qui est au courant. Le mystique se rend bien compte – et tout chrétien devrait le savoir avec lui – que sa parole est éloignée de la Parole de Dieu de toute la distance qui sépare l’homme de Dieu et que non seulement chaque parole de la vie éternelle signifie plus que ce qu’on peut en penser et en dire, mais aussi plus que toute vision et toute expérience qui en sont accordées à un homme ici-bas…

 

2. Dieu avant le monde

 

22. Quand Dieu décide la création

Avant de créer le monde, Dieu ne se révélait qu’au sein de sa Trinité. La nature trinitaire de Dieu est si infinie et si parfaite qu’elle suffit éternellement à Dieu Père, Fils et Esprit. Mais le Père, avec le Fils et avec l’Esprit, décide en toute liberté de donner à leur éternel échange d’amour une nouveau mode d’expression. Cet échange avait lieu jusqu’alors à l’intérieur de la nature trinitaire infinie; Dieu met maintenant en dehors de lui une création qui doit rester avec lui dans un échange constant. Placée en dehors de lui et habitée par les hommes, elle s’appellera « terre » : avec Dieu qui est au « ciel », elle est dans une relation vivante et pleine d’attente. Le don de Dieu aux hommes, qui leur rend possible le contact avec le ciel de Dieu Trinité, sera la foi. La forme de la foi n’existera que lorsque l’homme sera devenu une réalité dans le temps.

 

23. La connaissance mystique reste en la possession de Dieu

Par contre Dieu Trinité, en tant qu’éternel, a déjà une relation authentique avec ce qu’il va créer. Le Père se dispose à agir, le Fils le seconde, l’Esprit plane en créateur sur l’abîme. Cet état de Dieu avant que le monde soit est d’une grande importance pour la création quand elle peut en connaître quelque chose. Comment Dieu veut faire connaître cet état qui est le sien (qui est toujours unique dans la nature et différencié selon les trois personnes) relève de sa liberté. Il peut offrir des expériences, des images et des mots pour l’exprimer; mais le divin qui se trouve par là donné à connaître n’est pas seulement toujours plus, il est aussi tout autre que tout ce qui est créé. La source de ce qui commence ici à couler à flots pour le monde se trouve tellement en Dieu qu’il peut la faire couler pour les expériences des hommes et la faire tarir à nouveau, comme il veut. Ceci au contraire de la foi : Dieu la remet réellement à l’homme et l’homme ne peut la perdre que par sa propre faute. Mais la connaissance mystique reste en la possession de Dieu et à sa disposition, il la donne à qui il veut et comme il veut et dans la mesure où il le veut…

 

24. La joie de Dieu

En Dieu rien ne se perd. Quelle qu’ait pu être l’activité de Dieu de toute éternité avant la création, les traces s’en trouvent dans les trois personnes quand elles créent le monde. Pour Dieu, il n’y a pas de passé, tout souvenir est présence. Rien ne finit en Dieu, mais tout continue d’être fécond dans un éternel présent. La joie de Dieu quand il crée exprime tout ce que contient sa vie éternelle. Et la force créatrice de Dieu, chargée de sa fécondité éternelle, est si grande que les choses qu’il crée portent aussi les traces de cette fécondité permanente, d’une manière cachée peut-être, si bien que sa fécondité interne n’apparaît pas tout de suite dans ses conséquences…

 

25. Adam avant la chute

Dieu crée l’homme à son image, c’est-à-dire avec une multitude de possibilités fécondes. Adam peut nouer des relations avec le monde qui l’entoure, avec Eve, avec sa progéniture, avec Dieu lui-même. Il porte en lui la lumière de l’Esprit, qui lui permet de nouer toutes ces relations et de les organiser. Et il reçoit deux ordres de Dieu : régner sur le monde, mais ne pas manger de l’arbre. Dans le cadre de ces ordres, il est libre d’organiser ses relations avec Dieu selon les possibilités que Dieu lui donne. Aux heures où Dieu se promène dans le paradis : vivre avec lui et apprendre toujours du nouveau de lui. Et cela sans distinguer ce qui est possible dans le bien : ce qui est bien n’est pas limité par ce qui est bien, il n’est pas question non plus de comparer, de préférer un bien à un autre, de les additionner; tout reste dans le simple fait qu’il est juste que les choses soient ainsi et pas autrement. L’homme est en ordre et heureux, il n’a pas besoin d’aspirer au bonheur. Les limites dont il fait l’expérience lui ont été données par Dieu de telle sorte qu’il n’est pas conscient d’avoir des limites. Une limite ne se fait sentir que dans le commandement négatif de ne pas goûter du fruit. Mais tant que dure l’obéissance, cet aspect négatif reste quelque chose d’étranger, un « ne me touche pas », qui ne pose pas de problème. Et comme l’homme ne ressent pas de limite en tant que telle, il n’y a rien en lui qui pourrait se révolter; il éprouve une reconnaissance joyeuse pour ce que Dieu lui accorde…

 

26. Adam après la chute

Après la chute, tout change. L’unique limite est franchie et, dès cet instant, des limites se font sentir partout. Et l’homme s’y heurte constamment au sens le plus concret du terme. Il s’y heurte partout dans ses actes, il trébuche dans ses pensées. Pour l’homme, Dieu avait créé la foi qui s’accordait au mieux avec sa raison, son mode de vie, toute sa nature humaine. Mais il devait rester ouvert à Dieu au-delà de tout ce qu’il avait compris et ainsi il promettait toujours de nouvelles réalisations. Cette foi était comprise dans la parole du Père, que l’homme était capable d’entendre, dans laquelle il pouvait mettre sa parole sans pour autant réduire la parole de Dieu. La parole était exprimable; Dieu ne cessait de la dire et l’homme était capable de la répéter et, parce qu’il fait partie du sens de la parole de Dieu qu’elle soit toujours plus grande, il faisait partie du sens de l’homme que sa foi restât capable d’extension. Cette relation est troublée par le péché. Le sens de l’homme s’émousse s’il n’est pas constamment nourri du sens de Dieu. L’homme met alors des limites quand Dieu dit quelque chose qui n’a pas de limites; sa « foi » ne croit plus qu’à ce qui, dans la parole divine, lui semble conforme à sa nature finie. Il établit une certaine relation entre ce que Dieu « peut » dire et ce qu’il peut comprendre; il a privé par là la parole de Dieu de son caractère illimité et la foi de son ouverture…

 

27. L’ermite des origines

L’un est devenu ermite en raison d’une connaissance de Dieu, d’un besoin de Dieu, parce qu’il sait que Dieu a besoin d’être aimé par l’homme. Mais maintenant il rencontre un Dieu qui lui offre des choses qui étaient prêtes avant même que le monde existe. L’amour et la libéralité de Dieu sont si infinis qu’il n’hésite pas à partager à l’homme des trésors qu’il avait pour lui seul avant qu’il fût question d’un monde. Il donne des choses qui étaient prêtes en Dieu pour rattraper le monde avant même que le monde fût. Des choses qui existaient pour le pardon de la faute dans ce qu’il y a en Dieu de plus originaire, avant même la naissance d’un pécheur. C’est pourquoi il faut que l’homme qui doit apprendre ces choses disparaisse en quelque sorte afin qu’il soit plongé dans ce qui n’a pas de commencement…

 

28. Dieu, l’Inconnu

Le mystique devrait comprendre qu’il doit renoncer à toute attente. Avant même l’expérience mystique, mais en tout cas après elle, il sait peut-être que l’expérience de Dieu ne correspond jamais à l’attente de la prière, qu’en toute expérience mystique Dieu ne se donne pas seulement comme bienfaiteur – une grâce de ce genre est finalement une réponse à une question que Dieu lui-même a mise dans le cœur du croyant -, mais que Dieu se montre ici comme l’Inconnu : comme le Créateur qui crée ce que l’homme reçoit en cet instant, qui se montre en même temps dans son être de Créateur le plus originaire, avec son dessein, son plan, dans la paix de son être trinitaire…

 

29. L’éclair

Pour se faire une certaine idée de la mystique, on pourrait se représenter qu’elle provient de la conversation trinitaire avant la création du monde. Et, dans cette conversation trinitaire, il serait question des préalables divins à la constitution du monde créé. Les expériences mystiques seraient des coups d’œil jetés sur ce genre de préalables, mais sans qu’on en en arrive à une totale adéquation entre la vérité qui est en Dieu et la vérité qui est dans le mystique et pas davantage à une totale adéquation avec l’Église. Car la mystique n’est pas la simple confirmation de quelque chose qu’on sait et qu’on possède déjà expressément, elle n’est pas la simple consolidation de liens qui existent déjà et qu’il suffirait en quelque sorte de renforcer. Elle est essentiellement révélation de mystères et, en tant que telle, elle vise à rendre vivant ce qui dans l’Église est figé. Dans ce qui est gelé, un souffle de Dieu nouveau en provenance de l’origine, un torrent qui est issu de la source la plus primitive qui coule dans le cœur de Dieu, dans une durée qui n’a rien de commun avec notre temps. En provenance d’un amour de Dieu qui dépasse tout ce qu’on peut chercher à comprendre dans le mot amour, et qui ne flamboie pour ainsi dire que par éclairs. On ne peut absolument pas saisir ce feu et il est pourtant infiniment efficace. Et, dans l’éclair, c’est tout un paysage divin qui apparaît qui n’est pas accessible autrement que dans l’éclair…

 

3. De l’ancienne Alliance à la nouvelle

 

30. La mystique des prophètes

Au paradis, qui était le « lieu » de Dieu dans le monde, l’homme ne pouvait pas se cacher de Dieu. Dans le monde présent, l’homme croyant n’en est pas non plus capable parce qu’il sait par la foi qu’il vit en présence de Dieu, que Dieu le regarde. Il ne pourrait essayer de se cacher de Dieu qu’en reniant la foi ou en la perdant, en s’imaginant qu’il est pour Dieu un inconnu. Mais c’est en sachant que Dieu le voit que le croyant va structurer sa vie de foi. Il lui est permis de se présenter devant Dieu, de l’adorer et de lui adresser ses demandes. Et Dieu se révèle à chaque croyant de la manière qui lui plaît. – Mais à côté de cette relation commune, il y a aussi dans l’ancienne Alliance une relation particulière. Dieu peut se saisir de croyants en particulier pour se servir d’eux comme instruments de sa révélation. Il peut leur faire connaître soudainement des choses d’une manière si pressante et si actuelle qu’elles dépassent la foi ordinaire. Des choses qui ne correspondent pas à ce que la foi attend habituellement, des choses qui montrent au croyant en le bouleversant que Dieu établit pour lui d’autres normes. Le prophète est, lui aussi, lié à la loi de Dieu; mais il est introduit au-delà, dans une sphère qui a un caractère mystique. Dieu agit ici de manière absolument unique, il s’ouvre des chemins qui ne sont pas praticables habituellement. Ce n’est que par sa foi que le peuple a accès à ces révélations de Dieu; la foi est la clef de la mystique des prophètes et des voyants. Les croyants ne participent pas à l’expérience mystique, mais ils comprennent la signification de la mystique pour leur foi : elle n’est aucunement en contradiction avec la foi, elle lui apporte au contraire une nouvelle vitalité en provenance d’une source inaccessible…

 

31. La distance entre Dieu et l’homme

Quand, dans l’ancienne Alliance, les prophètes entendent des voix ou qu’il leur est donné de voir des images, quand Élie est nourri au désert ou quand, dans un duel, un homme de guerre reçoit une force extraordinaire, les rencontres de ce genre avec le monde divin ne sont toujours qu’inchoatives. Elles restent le signe de la distance entre Dieu et l’homme, elles augmentent la crainte d’un Dieu vivant et terrifiant, même si c’est l’expérience d’une victoire, d’un bonheur ou d’un amour. Le monde de Dieu apparaît comme un monde prodigieux, les expériences qui en sont faites sont ponctuelles et elles ne peuvent absolument pas former un tout. Elles sont certes comptées comme expériences mystiques dans lesquelles s’est manifestée la force de Dieu, quelque chose est arrivé qui a forcé les limites du monde de l’homme, mais l’image du monde divin ne devient pas un tout avec tous ces fragments. Toute rencontre avec le surnaturel se passe en un lieu nouveau et imprévu; le contraste est souligné entre la puissance de Dieu et l’impuissance de l’homme même quand, pour un instant, l’impuissance de l’homme est si bien utilisée par la puissance divine qu’elle paraît puissante…

 

32. La mystique dans l’Église

Dans ses expériences de Dieu, le mystique de l’ancienne Alliance a souvent dû se contenter de choses plus tape-à-l’œil, plus frappantes, que le mystique de la nouvelle Alliance. Celui-ci peut toujours s’appuyer sur le Christ qui concentre en lui toutes les expériences de Dieu faites ici-bas avant lui et la somme de toutes les expériences chrétiennes qui suivront. Il constitue une Église vivante à partir de sa propre vie; en tant qu’organisme bien établi, elle est au service de toutes les expériences chrétiennes à venir. Ce cadre manquait à l’ancienne Alliance. Ce n’est pas que, dans la nouvelle alliance, Dieu le Père se soumettrait au règlement de l’Église; ce qui se passe au contraire, c’est que, répondant à l’obéissance du Fils, il s’adapte au Fils et donne ainsi aux expériences mystiques la possibilité d’être réellement contrôlées par l’Église ; il les replace sans doute chaque fois dans l’ensemble de l’Église afin qu’elle soit affermie, mais, par l’approbation qu’elle donne, elle confère également de la force aux expériences des personnes. La mystique contribuera à soutenir l’Église comme des poutres solides; mais ces poutres elles-mêmes reçoivent leur solidité du fait qu’elles sont incorporées dans l’Église. Il y a entre elles une interaction. Cette interaction est beaucoup moins visible dans l’ancienne Alliance. Et parce qu’elle n’existe pas sous cette forme dans l’ancienne Alliance – du moins pas sous une forme aussi achevée -, ce qui tape à l’œil y est beaucoup plus marqué aussi bien dans la nature que dans la surnature…

 

33. Le curé d’Ars

Dans l’Église, Vianney est un prêtre parmi d’autres; de son vivant, bien des gens le vénèrent, mais officiellement l’Église ne fait rien pour lui, les autorités le tolèrent plutôt. L’Église a justement sa propre vie qui, même quand elle semble morte, est incomparablement plus forte que l’expérience mystique d’un individu. Dans l’ancienne Alliance par contre, un mystique comme Élie a un rôle de leader; il se détache du petit peuple. Dans l’Église, le mystique ne doit guère s’attendre qu’à une solitude spirituelle; à vue humaine, il disparaît dans l’Église. Pour la bonne raison aussi que la tâche du mystique est devenue autre. Dans l’ancienne Alliance, la connaissance de Dieu authentique et profonde était rare, isolée. Dans la nouvelle Alliance, ce n’est pas seulement le mystique qui voit Dieu dans le Fils incarné, c’est l’Église en tant que telle. Son savoir est sûr même si humainement elle peut encore beaucoup se tromper dans le détail. C’est pourquoi, dans la nouvelle Alliance, il peut y avoir des tensions aussi grandes entre le ministère ecclésial et la mystique, alors que dans l’ancienne Alliance aucun ministère ne pouvait « corriger » un mystique…

 

34. Ézéchiel et Jean

Ézéchiel a reçu la grande vision des êtres vivants auprès du trône de Dieu. Il les décrit ensuite dans une inspiration qui arrive après coup. A l’origine, il a vu différents aspects qui ne se sont assemblés que peu à peu pour donner un tableau d’ensemble. Il lui faut du temps pour recueillir en lui le tout. Jean voit et saisit l’Apocalypse dans une suite rapide. Ézéchiel regarde et la compréhension de ce qu’il a vu lui arrive très lentement. Il regarde des tableaux prophétiques, il est initié à des choses qui ne sont pas encore réalisées. Il ne peut pas voir leur ampleur, tout reste en suspens. Entre lui et l’Apocalypse, il y a la vision du Thabor et la vision du Seigneur ressuscité…

 

35. Le cheval

Supposons quelqu’un qui n’aurait encore jamais vu un cheval, on ne pourra pas lui transmettre une vision convenable de l’animal. On pourrait lui en faire comprendre certains aspects, par exemple sa manière de sauter ou de hennir. C’est de la même manière que le Seigneur communique des aspects de l’ensemble de sa vision. C’est pourquoi chez les mystiques le terme « comme » est indispensable. J’ai vu « comme un feu », etc. C’est le signe de la distance entre la vision du prophète ou du mystique et la vision du Seigneur. C’est aussi le signe de la distance entre cette vision qui est transmise et l’idée que s’en font les croyants. Mais le plus important, c’est le premier point. Aucun prophète ne peut jamais décrire ce qu’il voit de manière exhaustive parce qu’il est conscient que ce qu’il peut comprendre n’est pas à la hauteur de la totalité de la vision, qu’il voit quelque chose qui est davantage que ce qui s’exprime dans la vision. Celui qui voit quelque chose de céleste sait en même temps qu’il n’en voit qu’un détail; qu’au fond il faudrait le ciel tout entier pour donner sa pleine réalité à ce qui est vu. Il y a ainsi une triple adaptation : 1. Le tableau renvoie à plus que ce qu’il montre. 2. Ce qui est montré est plus que ce que peut saisir le voyant. 3.Ce qu’il a expérimenté est plus que ce qu’il peut communiquer à d’autres…

 

4. Le Fils incarné et la mystique

 

36. Les éclairs de la mystique

La « Révélation » est une entreprise de Dieu contre le péché… La « mystique », et précisément la mystique néotestamentaire, est employée quand le monde – chose curieuse, justement aussi en tant qu’Église – auquel la révélation de Dieu a déjà été adressée fait la tentative d’échapper à nouveau à tout prix aux mains de Dieu… Dans l’Église « empirique », la somme des chrétiens (avec leurs péchés et leurs fautes) constitue la somme de la sainteté. Mais, plus profondément, l’Église est la « communion des saints » qui vit de la grâce sanctifiante du Seigneur. Et parce que la grâce est infinie, elle l’emporte d’emblée sur la somme des péchés qui ne peut être que finie. C’est pourquoi l’Église ne peut pas sombrer. Cependant si la somme des péchés dépasse un certain seuil (qui n’est jamais humainement mesurable, Dieu seul le connaît), l’Église risque d’être soumise à nouveau aux lois de la pesanteur, c’est un combat pour sa survie qui s’engage. Dieu fait intervenir ici les éclairs de la mystique. On pourrait dire : Dieu le Père vient en aide à l’œuvre du Fils en utilisant surtout pour cela des tableaux, des scènes, des paroles du Fils et de la doctrine chrétienne…

 

37. Un cadeau à l’Église

Parce que le Seigneur a confié aux hommes son épouse, l’Église, et que les hommes restent pécheurs, il doit donner à cette Église une vie constamment jaillissante. Une vie donc qui se dérobe aux idées des hommes. C’est ici que la mystique chrétienne est un cadeau à l’Église, un don qui échappe à toute mainmise, que Dieu distribue librement à ceux qu’il a choisis pour cela, non en vue d’un terme, mais par l’Église en vue de l’éternité. La vie mystique est un plus qui est donné, une surabondance qui est soustraite au péché, soustraite à la finitude, soustraite à l’éphémère, mais qui est pourtant distribuée dans le fini et l’éphémère pour que l’infini et l’éternité rayonnent pour la foi d’une lumière nouvelle.

 

38. Les refus de l’homme et la grâce

Il y a certes dans le domaine de la mystique bien des éléments qui n’atteignent pas dans l’Église leur plein effet. Mais Dieu n’est pas lié non plus au temps terrestre; ce qui a été interrompu prématurément, des choses qui n’ont pas eu le temps de se déployer comme il fallait ou des choses dont on a interdit le développement (ces trois possibilités sont des conséquences du péché), il peut sans cesse les continuer par une nouvelle mission mystique qui commence au même point. Dieu Trinité n’est pas réduit à arriver à ses fins avec un petit nombre de missions mystiques; devant tous les refus de l’Église et de certains croyants, il reste celui qui domine tout, qui connaît les refus de l’homme et qui est capable de l’accueillir avec sa grâce surabondante…

 

39. Retour « sur terre »

Les états d’amour extatique pendant lesquels le mystique ne sait pas ce qui se passe ni comment, et après lesquels il est déposé à nouveau sur terre sont, comme pour le martyr, une participation à un bout de chemin sur la voie divine de l’amour. Les accès à cette voie sont extrêmement nombreux; toute expérience mystique authentique est une réponse à une offre de Dieu de faire connaître quelque chose de nouveau, de plus profond, du mystère caché de son amour. Si les expériences mystiques n’étaient pas une participation à la réalité la plus concrète qui fonde toute l’existence de la création et toutes les voies du salut de Dieu, le mystique devrait, à la fin de l’extase, se réveiller tout à fait en dehors de ce qui fait sa vie terrestre. Mais en fait, il s’y réveille en plein milieu parce que sa vie vécue dans la foi fait bien partie de l’imitation concrète du Fils tout autant que ce qu’il a vu mystiquement. De même aussi le Christ, après son expérience dans le temple à l’âge de douze ans ou après avoir opéré un miracle ou après une prière la nuit auprès du Père, est toujours revenu sur la voie ordinaire qu’il devait suivre ici-bas en tant qu’homme pour accomplir, dans l’obéissance au Père, les prophéties de l’ancienne Alliance. C’est pourquoi, après une vision, le retour du mystique dans la voie de la foi pure n’est pas une « perte de vitesse », il est la continuation équivalente de son chemin dans l’obéissance chrétienne de l’imitation…

 

40. Le Thabor

Le Seigneur qui, sur le Thabor, apparaît transfiguré à ses disciples, est dans son propre royaume, le royaume qui lui appartient, c’est là aussi qu’il rencontre Moïse et Élie; et comme il est dans son royaume, il apparaît à ses apôtres transfiguré. Ceux-ci voient la différence entre son apparence habituelle et son apparence à cet instant-là, mais ils voient aussi que, sous ces deux apparences, il est le même Seigneur. C’est tout un chemin mystique qui est ramassé dans ce double regard sur le Seigneur. Car la transfiguration comporte une double signification : l’apparition de Moïse et d’Élie devant le Seigneur, la conversation qu’il a avec eux, on pourrait les considérer comme faisant totalement partie de sa vision; il serait alors accordé aux apôtres d’en voir un petit quelque chose qu’ils ne comprendraient que dans une mesure restreinte, comme le montrent les conclusions qu’ils en tirent. Ou bien on pourrait dire que le Seigneur, qui monte au Thabor avec ses apôtres, est lui-même l’auteur de cette apparition qui est une traduction terrestre et visible – avec un sens céleste – de ce qu’est véritablement sa vision du Père : une image de sa propre mystique. Cette différence revient dans toute vision mystique : participation humaine imparfaite à quelque chose de parfait, ou bien traduction par Dieu lui-même, dans une réplique terrestre, de ce qui au ciel est parfait…

 

5. Mystique de la Passion

 

41. L’angoisse mystique

Dans la nouvelle Alliance, toute mystique reçoit du Seigneur sa marque. Les formes imparfaites de la mystique qui étaient encore possibles dans l’ancienne Alliance ne sont plus en usage, elles sont dépassées. Lors de sa vocation mystique, Moïse résiste à la volonté de Dieu, il doute, il discute, et Dieu, pour arriver à ses fins, doit briser finalement sa résistance. Dans la nouvelle Alliance, ce genre de résistance n’existe plus parce que la tension entre la volonté humaine et la volonté divine a été totalement réglée par le Fils au mont des oliviers. Et même si cette tension est vécue dans la plus grande angoisse – et le mystique chrétien doit en faire une certaine expérience -, l’attitude du Fils au mont des oliviers constitue le cadre dans lequel l’angoisse mystique peut être traversée dans la nouvelle Alliance. C’est justement en créant ce cadre que le Fils accomplit les états de souffrance de l’ancienne Alliance et les rend compréhensibles. C’était des promesses qui, en tant que telles, ne pouvaient pas rester, le Fils devait devenir homme pour apporter la solution de ces énigmes. Par la parole qu’il dit au mont des oliviers : « S’il est possible, que ce calice passe loin de moi! Mais que ce ne soit pas ma volonté qui se passe, mais la tienne! », il « sauve » Moïse et les prophètes. En tant qu’homme, il doit tenir pour possible que le calice passe loin de lui; et cette possibilité est insérée par lui dans la volonté divine…

 

42. Une angoisse imposée par Dieu

Quand un mystique reçoit une vision, il cherche son sens. Celui-ci peut lui être donné en même temps et il peut vivre dans une sorte de bonne intelligence avec la vision, ne faire qu’un avec ce qu’il a vu et expérimenté. Il peut être convaincu d’emblée de la justesse de ce qu’il a vu et attendre son fruit. Mais si c’est une mystique d’angoisse, il ne peut s’attendre à aucun fruit, ni non plus voir l’authenticité de l’angoisse. Il ne trouve pas d’indices qui pourraient apaiser son angoisse en lui assurant son authenticité. Il est au contraire si convaincu de l’inauthenticité et de l’incongruité de ce qu’il expérimente qu’il ne peut ni l’accepter, ni l’expliquer, ni le porter, et cela augmente l’angoisse que Dieu lui a imposée…

 

43. La souffrance de la nuit mystique

Un homme peu croyant accepte certes que Dieu le voit et l’entend; mais sa relation à Dieu n’aura jamais, et de loin, une intensité qui irait jusqu’à l’angoisse de l’abandon. Il peut être mécontent de Dieu parce que sa volonté propre est pour lui bien établie et que Dieu ne s’y conforme pas. Il peut trouver Dieu « injuste ». S’il est un croyant authentique et qu’il lui arrive une souffrance naturelle, il peut poser à Dieu la question du sens de cette souffrance; mais il n’en restera pas moins soumis : il sait finalement que tout ce que Dieu décide arrive pour le bien de l’homme. Dans la foi, il y a une réponse qui est toute prête même pour ce qui est le plus dur. Pour le Fils sur la croix, il n’y a pas de réponse toute prête. Si le Père répondait, c’est la souffrance la plus dure qui serait enlevée, le Père serait accessible, la question serait inutile. Pour qu’apparaisse la souffrance la plus profonde, insurpassable, la question est nécessaire. Déjà en tant qu’humaine, la souffrance de la croix est incompréhensible, mais si c’est le Fils divin qui est abandonné par le Père divin, elle est absolument infinie. Et ainsi il est clair que seul l’Esprit Saint peut être témoin de ce qui se passe en vérité, lui qui est prêt à en rendre témoignage. Et cependant c’est de cette souffrance surhumaine du Fils que jaillit une étincelle sur ceux qui sont choisis pour l’accompagner dans la nuit. C’est à son abandon que ne cesse de s’allumer la souffrance de la nuit mystique. Pour celui qui passe par ce genre de souffrance, elle sera incompréhensible; il ne saura plus non plus (ce qu’il sait en dehors de la souffrance) qu’elle est un don de Dieu et donc qu’elle signifie grâce et fécondité. Au moment de la souffrance, cette compréhension fait défaut, tout comme le Père était absent à la croix…

 

6. La nuit du samedi saint

 

44. Aucune borne ne peut être mise à cette nuit

Que l’invitation du Seigneur à partager sa nuit soit quelque chose de particulier, celui qui y est invité s’en aperçoit très vite. Quand il s’agit de communiquer une vision, celle-ci est donnée comme quelque chose formant une unité, comme quelque chose qui existe pour une durée déterminée : que ce qu’elle exige se dévoile pleinement dès le premier instant ou qu’au début elle reste impénétrable. La vision en tout cas est un fait et ce qui est vu indique un chemin; le voyant n’a pas à se demander s’il veut voir ou non, ou quelle sera la suite. Il a été amené par quelque chose à entrer dans un domaine précis, on l’y a conduit; et la vison sera rarement telle qu’il voudrait prendre la fuite ou qu’il voudrait qu’elle le laisse tranquille. Il en est tout autrement quand le Seigneur invite à partager sa nuit. La plupart du temps, il se réfère à un oui donné précédemment. C’est ainsi que Marie partage la croix de son Fils en vertu de son propre accord qui a été pris au sérieux : même si ce n’était pas expressément stipulé, c’était inclus dans son oui dès le début. Quand un chrétien se met à la suite du Seigneur en se consacrant à lui par des vœux, il laisse ouverte la possibilité – peut-être sans que ce soit souligné – que le Seigneur le fasse participer plus étroitement à sa nuit, et non seulement participer, dans un sens général, à bien des choses que l’homme naturel préfère éviter. Et si effrayé qu’il soit de la soudaineté et des dimensions de l’exigence, même s’il s’en défend et voudrait fuir et qu’il ne comprend plus rien, il sait pourtant dans la foi, s’il s’agit de la nuit de la croix, qu’elle est un droit du Seigneur ; et le Seigneur peut en faire usage non seulement pour l’éprouver ou le purifier, mais pour quelque chose d’autre qui ne peut être obtenu d’aucune autre manière. Et la volonté de l’homme de s’enfuir et son impression de ne pas être à la hauteur de la chose ne portent pas préjudice à son oui, ce sont tout au plus des gestes de défense de quelqu’un qui est bouleversé par l’exigence divine. On ne peut même pas dire non plus que ce sont des protestations de la saine nature contre les exigences démesurées de la surnature. C’est un droit de Dieu qui s’exerce sans s’occuper du refus de l’homme. Quelque chose de la souffrance et de l’impuissance divino-humaines est imposé à un croyant à quoi il résiste involontairement. Il faut bien qu’il résiste pour qu’il se souvienne de ce qui était avant et qu’il entende encore ses propres gémissements comme signe de sa participation à ce qui, dans la nuit, est incompréhensible mais inévitable. Car aucune borne ne peut être mise à cette nuit.

 

45. Les trois jours

Que la nuit du Fils présente pour nous une mesure de temps – « trois jours » – veut seulement dire que nous ne pouvons rien en mesurer que la durée qu’elle demande quand on la traduit dans notre mesure du temps qui est finie. Mais cette traduction ne touche pas à l’essentiel. Ce que fut la durée de son passage dans le séjour des morts, de quoi furent faites sa longueur et sa profondeur, ce qu’elle avait d’insupportable, peut-être même le fait qu’elle ne s’écoulait pas, reste le secret de Dieu. Quand un mystique est invité à partager d’une certaine manière cette nuit du Fils dans le séjour des morts, il ne peut rien dire de sa nature ni de sa durée. Il sent nettement que le temps s’écoule tout à fait autrement, et même au fond que tout tempo a disparu. De l’extérieur, un témoin étranger peut constater la durée de la nuit imposée; celui qui la traverse sent que le temps ne s’écoule pas; tout est arrêté et reste le même ou pénètre toujours plus avant, apparemment, dans l’absence de temps. Mais cette absence de temps se distingue essentiellement du temps éternel du ciel parce que nulle part, à partir de cette absence de temps (comme à partir du ciel), il n’est possible d’établir une relation quelconque entre cette absence de temps et le temps de ce monde. Cette absence de temps ne semble pas non plus provenir du temps éternel parce qu’aucune sorte de relation ne peut être établie avec lui. Le passage à travers les enfers prend tout le temps, soit aucun temps. Le chemin est ce qui est sans chemin comme le temps est ce qui est sans temps. Employer le terme « traversée » est une solution de fortune pour dire qu’il s’agit d’une visite et d’apprendre quelque chose; on ne peut rien dire sur la manière d’y entrer ni d’y séjourner. Nous, les humains, pour marcher, courir, monter ou descendre, nous avons toujours besoin du temps pour mesurer et d’étendue pour dire le chemin parcouru. Mais là, d’emblée, toute mesure est enlevée. Enlevée, tout comme le Fils lui-même s’est dépouillé de tout attribut qui lui rappellerait le temps de son séjour parmi nous ou les états de sa mission terrestre…

 

46. La relation cachée du Fils au Père et à l’Esprit

S’il est vrai que toute la mystique chrétienne a le Christ comme point de départ, il est clair qu’aux orants qu’il a choisis il ne transmet pas seulement, par une communication directe de ses mystères, des choses de sa vie qu’on voit et qu’on comprend, mais tout autant sa relation cachée au Père et à l’Esprit. Cette communication pourtant demeure voilée, car elle contient des mystères qui restent réservés pour l’éternité. Des mystères qui doivent rester inépuisables et qui pourtant ne peuvent pas être totalement mis de côté en tant qu’intangibles. Au contraire il offre aussi ces mystères voilés de son être comme le centre de la mystique nouvelle, et même comme ce qu’il y a en elle de plus essentiel : non seulement ce qu’il a fait, mais aussi ce par quoi il est passé.

 

47. L’Église et la mystique

Parce que, dans l’Église, rien n’est purement personnel au fond, mais que l’Église a aussi pour tâche de rendre ses membres catholiques, de limiter ce qui est personnel afin que cela devienne chrétiennement utile à tous, ecclésial et fécond dans l’Église, il n’est possible à aucune expérience mystique de se soustraire à un accompagnement et à une direction de l’Église même si, dans un premier temps, elle présente un aspect personnel très marqué et qu’elle s’adresse à une personne déterminée pour la « convertir », pour la détourner de la voie où elle marche, pour la conduire sur une autre, ou bien pour dilater ce qui en elle est petit et réduire à fond ce qui en elle est grand. Que la direction soit continue ou que des accompagnements occasionnels finissent par former un tout, le but doit toujours être de rendre l’expérience mystique aussi féconde que possible pour l’Église. En général, cette fécondité (qui n’a rien à faire avec l’indiscrétion et la publicité) est toujours mise entre les mains du mystique et de son directeur spirituel. C’est une relation qui comporte deux aspects : elle renvoie au Seigneur, mais lui non plus ne laissa pas sans témoins toute sa fécondité ; comme témoins, il avait sa Mère et ses disciples et surtout l’Esprit Saint. Le Père aussi certainement ; mais pour notre manière de voir, le Père est surtout celui sur qui le Fils a les yeux fixés.

 

7. Le mystère pascal, origine du sacrement et de la mystique

 

48. Nuit et lumière trinitaire

La mystique doit avoir tellement son origine dans la lumière trinitaire que c’est là que peut être justifiée la participation à la nuit, à ce qu’a d’insupportable la déréliction. Dans la consolation habituelle de la prière comme en tout soulagement que Dieu accorde ici-bas aux siens, le croyant participe activement d’une certaine manière : par sa foi qui le fait espérer, par sa prière où il cherche de l’aide auprès de Dieu. Dans la nuit, ce genre de participation est impossible. Elle est si bien écartée que tout ce qui lui correspond, tout ce qui s’y réfère paraît impossible ; si, sur la croix, le Fils a cependant rendu son Esprit au Père, il ne reçoit, dans la nudité et l’abandon de la nuit, que ce que Dieu lui offre, et Dieu ne lui offre que ce qui n’est pas du ciel, ce qui ne peut pas voir le jour, ce qui n’est pas accessible à la lumière. C’est donc une privation de la lumière, de l’amour, de l’atmosphère spirituelle, une absence de tout ce qui est en rapport avec le ciel.

 

49. L’école des réalités

Bien des croyants, dans leur vie de foi, évitent de penser à leur propre mort ou à la mort du Seigneur. Ils suivent sans doute l’année liturgique, mais comme cela leur convient : le temps du carême et la semaine sainte, ils les passent surtout dans l’attente joyeuse de la fête de Pâques qui arrive sans qu’ils réfléchissent sérieusement à la Passion du Seigneur; durant l’Avent, ils regardent à l’avance la venue certaine de l’enfant sans donner de place à l’inquiétude et aux rudes épreuves de Marie. Mais Dieu prend ses mystiques à l’école des réalités et ils doivent les affronter. Ils ne rencontrent pas Dieu d’une manière qui plaît à l’homme, ils doivent goûter des mystères qui sont réellement les mystères de Dieu, de sa grâce et de sa rédemption. Ce sont les mêmes qui sont les sources de la vie sacramentelle de l’Église. Et le mystique n’est pas seulement un esprit ; on ne lui demande pas non plus de faire des efforts pour arriver à être un esprit de ce genre, il est une âme spirituelle dans un corps qui, dans tous ses sacrifices, ne peut pas renier sa corporéité. Car c’est ainsi que Dieu a créé l’homme. C’est une image et en même temps plus qu’une image. Toutes les voix et toutes les visions et toutes les expériences du mystique doivent toujours déboucher sur une expérience de la dure réalité chrétienne. On ne peut jamais rendre la nature d’une rencontre mystique avec des descriptions vagues et poétiques, avec des rêveries. Il ne s’agit pas de quelque chose d’à peu près, de nuageux, qui échappe à toute prise et reste intraduisible ; on peut toujours trouver une manière de dire qui évoque pour les autres, pour l’Église, une réalité incarnée et concrète.

 

50. Mystique et eucharistie

Les rencontres mystiques ont toujours un arrière-plan eucharistique ; celui qui fait une expérience mystique du Seigneur retournera toujours à l’eucharistie et il en repartira toujours, il aura nécessairement une dévotion particulière pour le Seigneur eucharistique pour ne pas s’égarer, pour être testé par l’eucharistie, pour faire contrôler par la réalité sacramentelle du Seigneur la réalité de sa rencontre avec lui. Mais il partira aussi de l’eucharistie pour donner le sens le plus plein possible à ses visions, et à l’expression qu’il doit leur donner, et à la vérité qu’il doit faire connaître par elles. Parce que tout est contenu dans l’eucharistie et que la vérité du Seigneur possède, intégrés en elle, tous ses aspects possibles, le mystique trouvera dans la confrontation entre vision et eucharistie des mots nouveaux pour la vérité de l’une comme de l’autre, qui proviennent de la fécondité de leurs rencontres. Ce n’est pas que chaque mot devrait compléter chaque autre mot mais, chaque fois, c’est une présence qui se trouve confirmée par l’autre.

 

51. Mystique et baptême

Dieu est libre de se communiquer aussi de manière mystique à un humain avant qu’il ait reçu le baptême. C’est ainsi que Paul entend la voix et voit la lumière, et il n’est baptisé qu’après; dans les Actes des apôtres, d’autres reçoivent l’Esprit Saint comme le signe qu’ils doivent être baptisés. La mystique appelle le baptême. Normalement personne ne peut rester mystique à la longue sans désirer le baptême, sans savoir qu’il doit le recevoir. Le contact avec le Seigneur en tant que source première de la grâce s’effectue dans le baptême.

 

52. Pentecôte et mystique

La rencontre de l’Esprit Saint avec les apôtres le jour de la Pentecôte ne peut pas être comprise autrement que comme une rencontre mystique. Ils sont ivres, hors d’eux-mêmes, en extase. Quand Dieu crée un homme, on peut d’une certaine manière prévoir à quoi ressemblera le résultat : il présentera les caractéristiques de tout homme. Quand l’Esprit du Créateur rencontre le croyant, on ne peut pas prévoir ce qui en sortira. Pour la saine raison humaine, la Pentecôte est un spectacle de désordre, d’aliénation, de trouble dans l’homme : ce n’est pas l’homme lui-même qui le provoque et rien de naturel ne peut le causer, il est un signe d’une invasion du divin, le signe que l’Esprit de Dieu souffle en l’homme où il veut et qu’il transforme tout ce qui est habituel. Les limites de l’esprit humain sont supprimées, les disciples parlent des langues qu’ils n’ont jamais apprises, ils parlent même plusieurs langues en même temps sans les avoir étudiées. C’est ici, dans l’accès à quelque chose d’inaccessible, dans ce qu’il est impossible d’obtenir même si on le voulait, que se trouve un point essentiel de la mystique. Ce dépassement des limites sans qu’on l’ait voulu soi-même et sans s’y être exercé caractérise tout le domaine de la mystique. La manière dont Dieu conduit alors peut rendre inutile tout degré apparemment nécessaire, le rend de fait réellement inutile. Les apôtres sont des croyants qui tout d’un coup, d’un ciel serein, reçoivent un cadeau qui les comble, dont Dieu seul est l’origine. Ils ne reçoivent pas ce don selon leurs mérites ou leurs efforts, mais sans conditions. Ce n’est pas non plus leur personnalité propre qui fait l’expérience d’un complément ou d’une surélévation, tout l’accent est mis sur l’intervention de Dieu. L’unique condition pour recevoir la confirmation est la foi du baptisé. C’est à celle-ci que se joint l’Esprit Saint. Et la transformation qui se produit dans l’apôtre n’est pas seulement perceptible pour lui, il la remarque aussi chez les autres, et il reconnaît que leur transformation est causée par l’Esprit…

 

8. Mystique trinitaire

 

53. La liberté de l’Esprit

Il y a par exemple la liberté de l’Esprit de souffler où il veut. A cette liberté est associé un facteur d’indépendance et par là de « surprise » qui est le propre de l’Esprit ; on pourrait le comparer à la spontanéité de l’enfant qui, par ses trouvailles – cocasses ou sérieuses – procure continuellement à ses parents diversion et joie. En Dieu, la Trinité des personnes, qui différencie toujours profondément la Trinité tout entière, est une occasion toujours nouvelle de distinction et d’union et, en conséquence aussi, un appel à nous, les créatures, à prendre part à ce double mouvement éternel. Non seulement en ce qui concerne notre idée de Dieu, mais aussi pour nous-mêmes, afin que nous ne restions pas définitivement figés sur des positions, qu’elles soient spirituelles, chrétiennes ou catholiques. Ce n’est pas une invitation à cultiver les paradoxes et les extrémismes, mais bien à se mouvoir dans la « sphère » de la vérité éternelle entre le centre et la périphérie, à ne cesser de sortir de la plénitude infinie pour entrer dans la richesse de nouvelles permutations telles qu’elles sont toutes possibles à l’intérieur de la plénitude. Le centre non plus n’est pas le lieu où tout mouvement a cessé ; il est le lieu d’où provient tout mouvement et vers lequel il ne cesse de revenir.

 

54. Les saints et la Trinité

Dimanche de la Trinité. Tôt le matin, beaucoup de saints qu’Adrienne connaît et voit souvent. Mais cette fois-ci était visible pour chacun une caractéristique de sa sainteté qui ne permettait pas qu’on le prenne pour un autre. Pour le dire d’une manière graphique : chacun apparaissait comme une ellipse ouverte vers le haut, dont on pouvait suivre un peu l’ouverture vers le haut jusqu’à ce qu’elle soit prise dans la lumière trinitaire. Cette lumière agit sur les saints de manière variée ; chacun est exposé différemment à la relation entre les trois personnes. Dans la nature de chaque saint, il y aurait trois zones qui contribuent toujours à son unité, mais de manière variée. Chaque fois, la zone du Fils n’est pas difficile à reconnaître parce qu’il est devenu homme ; c’est elle qui incite les saints à aimer leur prochain et à les aider autant que possible, à intervenir pour eux en substitution d’une certaine manière à la suite du Seigneur, à soutenir l’Église pour que, par la foi, l’amour, l’espérance, elle devienne pour les hommes une patrie et que, par tout cela, devienne sensible l’amour trinitaire apparu dans le Fils.

 

55. Grégoire de Nazianze et l’Esprit Saint

Grégoire de Nazianze est marqué par l’Esprit, mais pas autant qu’Augustin et Thomas, ses efforts pour s’entendre avec son prochain relèvent du Fils. Ce qui en lui relève du Père, c’est son sens de l’inaccessible ; en tous ses efforts et en toutes ses recherches, il est toujours conscient que le Père est toujours plus grand, et cela veut dire pour lui toujours plus insaisissable. Adrienne le voit sous une lampe allumée. Il est assis là avec son travail, il écrit et la lampe est là pour l’éclairer ; elle le réchauffe aussi ; près d’elle, il fait plus chaud que dans le reste de la pièce ; il sait que s’il mettait la main sur la lampe, il serait brûlé. Il a un jour essayé effectivement de le faire et il a vraiment été brûlé. Il sait aussi qu’il serait plus conscient de la force du feu s’il mettait par exemple le feu à son parchemin ou à ses vêtements ou à autre chose qu’il peut évaluer dans une certaine mesure. Brûler fait mal et on pourrait se laisser brûler encore plus. On ne connaît pas ce plus, mais on sait qu’il existe dans le prolongement de ce qu’on connaît. C’est dans le fait qu’il connaît ce prolongement que réside sa manière de saisir l’Esprit. Et quand il imagine ce que sa lampe pourrait signifier pour un pauvre qui a froid ou pour un prisonnier dans son sombre cachot, il voit alors le Fils derrière elle. Et il comprend qu’un chrétien peut transmettre l’Esprit aussi bien que le Fils. Mais s’il n’avait pas besoin de sa lampe parce qu’il fait jour et que la lumière et la chaleur viennent du soleil, l’origine de la clarté et de la chaleur de sa lampe serait révélée par la lumière du soleil ; le soleil serait alors pour Grégoire l’image du Père, accessible dans son rayonnement et sa chaleur, et cependant absolument inaccessible encore parce qu’aucun homme ne peut s’approcher du soleil.

 

56. Prière dans l’Esprit Saint

Parce que le Fils est devenu homme, on est tenté de s’adresser surtout à lui dans la prière comme si, du fait de son expérience du monde, il était plus à même de nous comprendre  Et quand arrive la fête de l’Esprit, il semble un peu pénible de devoir maintenant s’occuper surtout de lui, de lui confier notre prière. Mais dès qu’on le fait, on remarque que la difficulté qu’on redoutait n’existe pas. La prière est seulement devenue autre parce qu’on se sait maintenant enveloppé par l’Esprit. En s’approchant de lui, on se sent comme dorloté et protégé en lui. Il sait d’emblée ce qu’il faut dire dans la prière, pourquoi on le prie et, par son omniscience, il nous rend la prière facile. Mais cette prière à l’Esprit Saint a une particularité : plus que d’habitude on pressent la grandeur et l’immensité de Dieu ; on sait que ce qui nous est personnel et qu’on apporte trouve un écho, mais sur un plan qui se trouve très haut et qui inclut déjà les solutions, qui les connaît et les possède. Ce sont peut-être ainsi des questions plus éloignées surtout qu’on présente à l’Esprit, plus pressenties qu’exprimables; c’est une autre sorte de méditation, de dialogue, de demande et d’action de grâce. L’action de grâce est élevée à un niveau supérieur; on a l’impression d’apporter des vases vides et l’Esprit les remplit. On n’est pas en mesure d’observer le processus, mais il se fait. Les vases remplis, l’Esprit les prend avec lui et il les porte au Père et au Fils. Il joue le rôle de l’intermédiaire mystérieux qui nous enlève ce qui nous appartient. La question de savoir ce qu’il en fait ne se pose pas. Il se charge de la prière avec tout ce qui la rend plus difficile, plus incompréhensible, peut-être aussi plus problématique et, à la place, il nous offre l’assurance d’un échange vivant en Dieu Trinité.

 

DEUXIÈME PARTIE : FORMES ET CRITÈRES

 

1. Vision et extase

 

57. Conscience de soi

La conscience de soi empêche l’existence de l’esprit en Dieu. Il y a dans la contemplation une diminution de la conscience de soi qui est causée par l’augmentation de l’existence en Dieu. Dans les visions, la conscience de soi peut diminuer jusqu’à disparaître totalement…

 

58. Un pacte avec Dieu

L’égoïsme peut se glisser aussi dans la relation avec Dieu. Comme deux égoïstes qui se marient concluent un accord et délimitent leurs sphères, on peut de même conclure avec Dieu un pacte dans la prière. Je fais quelque chose par amour pour lui et il me rendra service, il me protégera, il m’aidera finalement à gagner le ciel. Mais le ciel de Dieu est son échange d’amour et aucun égoïste ne peut y entrer. Il doit d’abord avoir placé son centre en dehors de lui.

 

59. L’humain et le divin dans la vie la plus quotidienne

La diminution de la conscience dans la contemplation ne veut pas dire encore directement « ravissement » ; celui-ci serait le dernier degré d’une perte de la conscience naturelle de soi. Certes, dans une vision, la conscience peut aussi se comporter à peu près comme dans la contemplation ; la vision n’exige pas forcément le ravissement. C’est ainsi qu’il est souvent arrivé à Adrienne que, tout en parlant avec le P. Balthasar, elle voie dans la même pièce un habitant du ciel. Elle est transportée de cette manière au niveau de ce qu’elle voit et qui, à cet instant-là, est un niveau plus réel ; le niveau humain où se poursuit la conversation passe en quelque sorte à la périphérie ; il est périphérique comparé à la réalité du monde divin qui est maintenant ouvert, et la conscience d’Adrienne en est déplacée d’autant. Au milieu de sa vision cependant, elle n’est pas gênée pour continuer la conversation terrestre qui concerne peut-être des questions qui sont tout à fait sans importance, des questions de ménage, etc. Seul un ravissement total supprimerait cette simultanéité…

 

60. Ravissements

Les ravissements arrivent plus rarement à Adrienne quand elle est seule. Pour elle, ils sont surtout là pour qu’elle transmette directement à celui qui est présent quelque chose du monde divin, quelque chose qui est atteint de la manière la plus pure par une mise hors circuit temporaire de la personnalité naturelle du voyant. Le ravissement peut se produire de différentes manières : 1. Par une extase ordinaire. Ici l’activité sensorielle est supprimée et il n’y a plus de perceptions naturelles. 2. Par une extase commandée (transport par le confesseur). 3. Par des « voyages  » (bilocation) où elle est emportée corporellement quelque part et ramenée où elle était. 4. Par des missions d’enfer : la conscience de soi est alors totalement absorbée, mais les fonctions spirituelles et corporelles sont utilisées pour laisser passer quelque chose qui doit être présenté.

 

61. Lourdes et l’Esprit Saint

Le rôle de l’Esprit Saint est triple : il confirme dans le ciel, il confirme le voyant individuel, il confirme l’Église. Et il fait comprendre les desseins qui étaient liés à l’image. Si par exemple, à Lourdes, dès la première apparition, Marie a déjà sa pleine réalité – Bernadette a vu la dame, elle a parlé avec elle, elle a entendu sa voix, la dame s’est présentée – , Bernadette ne sait pas tout d’abord à quoi cela peut être utile, quelle est la signification de l’ensemble. Elle répète le nom qui est pour elle incompréhensible, mais elle ne sait pas – à part la joie qui lui est donnée – la portée de l’apparition, ni ce qu’elle doit en faire. Et quand elle raconte ce qu’elle a vu, c’est en vertu d’une mission qui n’est pas claire du tout pour elle. Et quand la source jaillit, les témoins aussi se trouvent devant un prodige dont il ne connaissent pas encore la fécondité. L’Esprit Saint connaît le pourquoi et le développement futur, et il en rend compte à Dieu en quelque sorte de la même manière qu’il a rendu compte au Père du dialogue de l’ange avec Marie et qu’il l’a couverte de son ombre. Mais à ceux qui assistent au prodige de Lourdes, il donne une certitude qui est fondée en grande partie sur sa propre certitude. Quand arrivent des miracles de guérison, ceux qui sont guéris savent – et l’Église le sait avec eux – que ces miracles sont comme des paraboles du miracle d’une foi renouvelée : pour ceux qui sont présents, pour leurs proches et, par leurs effets, dans toute l’Église. Et c’est l’Esprit Saint qui distribue et gère l’ensemble.

 

62. La prière conduite

Il y a dans la prière un niveau mystérieux qui n’est ni le niveau terrestre ni le niveau céleste au sens propre. C’est le niveau où la prière est reçue et partagée. Elle peut devenir là une rencontre. On dit peut-être dans sa prière : « Donne-moi davantage de dévotion », et tout d’un coup, à titre de cadeau, comme une image ou comme une voix, avec une explication pour ainsi dire incontestable, est montrée la dévotion d’un saint, de beaucoup de saints, d’une période de l’histoire de l’Église, etc. Et il pourrait se faire qu’on reçoive une expérience de cette dévotion et on saurait alors clairement que c’est ainsi qu’on doit être, que c’est ainsi que ça marche. Ou bien on reçoit de voir comment la petite Thérèse prie, ou comment saint Ignace combat, ou comment François d’Assise cherche Dieu. Avec des mots qui me sont compréhensibles, avoir une plénitude qui s’ouvre à moi.

 

63. L’arc-en-ciel

Les visions ne cessent d’ouvrir le ciel. Le Père lui-même ne se montre jamais. Il montre le Fils, la Mère de Dieu, etc., toujours de telle sorte que tout renvoie à lui. On devrait toujours mieux apprendre à voir le ciel tout entier en chaque détail qu’offre une vision. Différentes visions rendent des atmosphères du ciel très différentes, car le ciel peut être aussi bien ce qu’il y a de plus objectif que ce qu’il y a de plus subjectif. La Mère de Dieu peut nous ouvrir toute une atmosphère de douceur et ensuite tout d’un coup celle d’une exigence absolue. Que ce soit d’une manière ou d’une autre, elle est totalement vraie : elle soutient chaque fois ce qu’elle doit soutenir. Elle sert. Si aujourd’hui elle est la douceur, si demain elle est celle qui exige et si après-demain elle est celle qui est pleine d’angoisse, la question se pose toujours de savoir si elle renvoie par là à des états de Dieu. Cela, elle le fait certainement. Mais nous, les humains, nous ne sommes jamais capables au fond que d’un sentiment à la fois, c’est pourquoi la plénitude du ciel est décomposée pour nous comme un arc-en-ciel pour que finalement nous y comprenions quelque chose. Autrement, nous ne pourrions rien connaître du tout de Dieu. Tout doit être traduit pour nous du fait que nous sommes liés au temps. Nous ne pouvons pas comprendre que l’exigence peut être dans la douceur ou l’angoisse dans la joie.

 

64. Des visions comme un puzzle

Quand, après la conversion d’Adrienne (1940), commencèrent les apparitions, il fallut avancer très prudemment ; la première fois, je n’avais même pas la certitude qu’il s’agissait bien d’une vision… Plus tard, quand les affaires furent bien établies, il y a des visions dans lesquelles beaucoup de choses pouvaient rester ouvertes. Par exemple, on ne sait pas qui est le saint qui est apparu, ni ce qu’on a vu exactement, ni comment on doit le traduire ; le tout garde un certain caractère prophétique dont la portée ne se révélera que plus tard. La vision était une promesse dont le contenu n’était pas urgent pour le moment, il ne le deviendra que lorsqu’elle se réalisera. Au début on n’a que quelques pièces du puzzle, les autres sont ajoutées plus tard et on sait qu’un jour elles pourront s’assembler. Ou bien ce qui est offert fait une vague impression pour qu’on en vienne à penser par soi-même qu’il faut continuer à chercher, à voir les choses dans une lumière qui ne nous est pas familière, mais qui est exigée par le fait de l’apparition.

 

65. L’essentiel et le secondaire

Même si la vision a quelque chose qu’on peut saisir avec les sens, elle a pourtant son essence, en tant qu’elle est donnée par Dieu dans la foi, plus dans la foi que dans les sens. Cela apparaît moins lors de sa réception immédiate que lorsqu’on essaie par la suite de la cataloguer. Bien des éléments de ce qui a été vu sont parfaitement clairs et peuvent très bien être décrits ; d’autres restent comme voilés. Mais ils en font partie – en marge – bien que le voyant n’y soit peut-être rendu attentif, en un troisième temps, que par les questions qu’on lui pose. Ce qui a été saisi dans la foi est ce qui est central, ce qui a été voulu par Dieu ; ce qui est sensible, ce sont en grande partie des phénomènes secondaires qui doivent expliquer ce qui est central. Les sœurs de la petite Thérèse l’interrogent après sa vision sur différents points qu’elle ne peut plus préciser ; cela la trouble. Elle a vu comme il fallait ce qu’on lui donnait à voir, les traits qui se sont gravés en elle étaient prévus par Dieu, son assurance n’avait pas besoin de signes supplémentaires. Les non initiés, qui n’avaient pas eu la vision, demandent à Thérèse des détails auxquels elle n’a pas prêté attention parce que l’obéissance ne l’exigeait pas d’elle et maintenant, pour répondre, elle doit entreprendre une reconstruction qui n’est pas totalement recevable. Pour ce faire, elle doit se référer à ce qui est « courant » pour expliquer malgré tout aux autres de manière valable ce qui était unique. C’est ainsi que ce qu’elle a dit comme témoin reçoit un supplément en un sens qui n’est pas totalement licite.

 

66. Dieu a différentes manières de se faire connaître

Dans la vie d’un enfant, il peut y avoir des visions qui ont un tel degré de réalité que l’enfant n’est pas en mesure de les distinguer des choses et des événements du monde qui l’entourent. Il n’a pas non plus l’expérience et la formation voulue pour distinguer les deux mondes. Il parle d’une manière tout aussi naturelle avec un ange qu’il voit qu’avec les autres personnes. Plus nous sommes innocents, plus grande est notre ouverture à tous les modes de révélation de Dieu et des choses célestes. Ce qui est décisif, c’est le degré de réalité et il ne coïncide pas toujours avec la présence physique. Supposons que je suis plongée dans un livre captivant et, tout près de moi, vous écrivez une lettre. Je sais que vous êtes là, mais je suis occupé avec mon histoire. Puis vous allez dans la pièce à côté, de là vous me lancez quelques mots aimables et vous me dites que vous serez libre pour moi dans quelques minutes. Par ces quelques mots, vous êtes plus « présent » pour moi que par votre présence physique auparavant. Dieu a donc différentes manières de se faire connaître et il peut arriver au même but de différentes façons. Il est important de le savoir afin qu’on ne s’attache pas à une manière plutôt qu’à une autre.

 

67. Être transporté dans l’extase

L’être humain est engagé dans l’extase comme Dieu le veut, c’est tout le contraire d’un entraînement en vue d’un but à atteindre. La juste manière d’y être engagé consiste à se vider, à entrer en quelque sorte dans un néant, mais un néant dont Dieu dispose de telle sorte qu’il prend toujours plus de place dans l’âme. Bien des choses qui jusqu’alors semblait justes et normales dans l’homme perdent leur sens parce que Dieu revendique aussi ce que l’homme possédait légitimement. Jusqu’alors l’homme pouvait disposer librement de bien de ses manifestations vitales : mouvoir ses membres comme il l’entendait, aller où il voulait ; il était libre de vouloir prier maintenant précisément et, pour cela, d’aller dans sa chambre, etc. Cette libre disposition de soi semblait à Dieu juste et bonne. Mais à l’instant où commence la prière, Dieu emmène l’orant en un lieu inconnu, il lui montre des choses qu’il n’a jamais rencontrées, lui fait participer à quelque chose qui fait partie de la nature de Dieu et qu’il n’aurait jamais pu atteindre par une prière qui aurait voulu atteindre ce but. L’adaptation à laquelle l’homme doit se prêter à l’avance et dont il a été question ci-dessus consisterait seulement pour lui à mettre entre parenthèses sa propre volonté et à ne vouloir réaliser ses plans que si Dieu n’a pas pour lui d’autres projets. L’être humain se met tout entier entre parenthèses dans la volonté de Dieu. Il accomplit sa volonté dans la mesure où elle est l’expression du divin et il y renonce dès que la volonté de Dieu en dispose autrement. Cette mise entre parenthèses s’accomplit sans que l’homme réfléchisse le moins du monde à la possibilité pour lui d’être transporté dans l’extase.

 

68. Des pieds et des mains

Ce qui est sûr, c’est que faire des pieds et des mains pour arriver à l’extase ne sert à rien, c’est tout au plus y mettre un obstacle. A un double point de vue. Celui qui ne veut pas une extase que Dieu lui offre ou qui la veut autrement se trouve dans un état de désobéissance vis-à-vis de Dieu, et Dieu ne va pas lui imposer ce qu’il refuse. Celui par contre qui s’efforce de parvenir à une extase que Dieu ne veut pas lui accorder peut, par toutes sortes de moyens, se mettre dans un état qui, pour lui seulement, mais en aucun cas pour Dieu, peut passer pour extatique.

 

69. Inspiration

Peut-être n’est-on nulle part aussi indifférent que dans le domaine de l’inspiration. Il se peut qu’on doive saisir maintenant quelque chose qui semble presque impossible, une partie qu’on devra jouer à la limite; mais il se peut aussi qu’il ne se produira rien de frappant. Après une inspiration, on peut retrouver la vie quotidienne totalement épuisé ou bien parfaitement frais et dispos. Les deux possibilités n’ont aucun rapport avec ce qui a été offert. On peut revenir tout frais parce que, dans le surnaturel, malgré la plus grande application, des forces nous ont été constamment données ; mais après une seule seconde d’inspiration, on peut aussi revenir totalement épuisé, et cet épuisement pendant l’inspiration ne suit aucune loi physiologique. C’est du fait qu’il n’existe pas de loi que la différence entre nature et surnature est très sensible, même quand Dieu fait l’unité.

 

70. Retour dans le monde après les extases

Je ne sais pas comment c’était autrefois, mais aujourd’hui il m’est souvent très difficile de revenir. Il y a quelque chose d’humiliant d’appartenir encore au monde et pourtant, à nouveau, c’est beau aussi. « Atterrir », on ne le peut au fond que dans la prière. La prière nous porte et façonne le monde dans lequel on doit revenir. Ce n’est pas qu’à chaque fois nous vient expressément la pensée de prier, parce que souvent le retour est tellement associé à la maladie, à des nausées, à des souffrances, qu’on retombe comme hors d’haleine dans l’aujourd’hui temporel. Souvent on doit se reprendre petit à petit pour qu’on soit à nouveau totalement ici, et c’est très pénible surtout quand on est très fatigué et que la tâche à reprendre nous semble difficile.

 

2. Mystique indirecte

 

71. Coopération

Dans le domaine proprement mystique, il peut se faire que quelqu'un soit choisi par Dieu pour laisser passer par lui et rayonner des choses qu'il ne perçoit pas lui-même. Par sa propre transparence, il peut aider un autre à atteindre une transparence sans qu'il ait conscience d'y être pour quelque chose. C'est pourtant en relation avec sa grâce mystique. Lui-même se souvient peut-être qu'à tel moment il avait prié très fort. Il avait parlé avec Dieu sans savoir que Dieu condenserait cet entretien en une vision ou un effet qui proviendrait de l'orant et qui aurait pour la personne concernée un caractère extrêmement concret, qui serait même pour lui une expérience unique quasi mystique. Le mystique ne voit pas qu'il est lui-même entre deux, il projette l'image qui passe par lui sans qu'elle le touche et dont il est pourtant marqué au moins autant que celui qu'elle atteint. Cela peut aller si loin que les mots qu'il dit dans sa prière, les expériences qu'il fait, atteignent l'autre avec la netteté des mots, des appels et des images si bien que l'autre participe plus tangiblement à ce mystère de la prière que l'orant lui-même à qui tous ces effets restent cachés.

 

72. Voilà ce qu'il en est pour le mystique indirect

Celui qui, dans un dessein d'apostolat, dit une parole de foi ne sait jamais exactement comment cette parole sera reçue. Il prie pour qu'il la dise comme il faut et qu'elle soit reçue comme il faut et qu'elle agisse selon la volonté de Dieu. Mais même si la parole qu'il dit est pour lui tout à fait objective et claire, elle est rarement utilisée par Dieu pour agir selon l'idée limitée que s'en faisait celui qui l'a dite. Cette parole est donc chargée d'un contenu que Dieu lui donne ; elle agit dans l'auditeur autrement qu'on ne s'y attendait, elle sera peut-être utilisée pour servir de base à d'autres mots et pour comprendre d'autres choses. Parce que le Fils est la propre Parole du Père, le Père prend sous sa garde toute parole qui est dite pour le servir. Mais l'auditeur est encore toujours libre de rejeter la parole ou de la garder en un "lieu sûr" où elle ne peut pas faire de "ravages". Si donc déjà la parole de foi ordinaire que dit un chrétien agit autrement qu'il ne le pense, son être tout entier aussi sera ressenti autrement qu'il ne le pense ; il en est de même aussi de sa transparence pour des choses dont il ne sait rien, mais pour lesquelles il se tient fondamentalement prêt et que Dieu a prises pour les gérer lui-même. Voilà ce qu'il en est pour le mystique indirect...

 

73. Rencontres mystiques

Dans les rencontres mystiques avec Dieu, il faut toujours distinguer entre la rencontre elle-même et ce qui doit s'ensuivre. La rencontre peut être très simple, d'une simplicité si enfantine que le priant remarque à peine l’extraordinaire surtout s'il a l'habitude d'avoir des visions et qu'en outre il ne saisit pas sur le moment qu'il doit comprendre davantage que ce qui s'est manifesté. Que Dieu se laisse rencontrer aussi simplement – dans une vision qui comble, dans une prière que Dieu parachève, dans une grâce donnée gratuitement – reste le plus souvent l'exception. Ou bien, selon le plan de Dieu, c'est un prélude, et le fruit sera seulement l'ensemble : ce qui veut dire aussi à l'occasion que c'est plus tard qu'il devra travailler à la vision. Dieu peut offrir à l'âme une sorte d'accoutumance à lui : il l'introduit insensiblement dans son être, lui révèle des choses infimes qui ne montreront leur portée que par leur répétition. Une longue série de visions ou la permanence dans un état de vision sont éventuellement nécessaires pour une tâche qui se révélera plus tard urgente et qui aura été préparée de longue main. C'est en voyant à plusieurs reprises que Bernadette doit s'accoutumer à ce qu'elle voit, qui se communique à elle et se grave en elle si bien que, par la suite, cela ne lui fait rien de voir aussi la "Dame" en présence de toute une foule. Des apparitions apparemment superflues s'accumulent qui requièrent d'elle une obéissance toujours plus grande et donnent à la "Dame" une prééminence toujours plus évidente sur le monde du quotidien. Finalement l'enfant peut supporter l'extraordinaire et que tout le village coure à la grotte. Il n'est donc pas nécessaire que l'assaut soit sonné dès la première vision; Dieu sonnera bien les cloches quand les temps seront mûrs.

 

3. Différents phénomènes

 

74. Stigmates

Y a-t-il des stigmates d'origine psychique? S'ils sont authentiques, il ne le sont certainement pas. Car les stigmates authentiques sont causés par Dieu et non par le moi. Ils viennent de l'extérieur. Si je m'employais à donner des stigmates à mon corps par mon âme, ce serait des signes que je me serais donnés à moi-même, peut-être avec les meilleures intentions. Entre des causes naturelles de ce genre (qui doivent être qualifiées de plus ou moins hystériques) et la cause surnaturelle, il n'y a pas de troisième terme à part la tromperie...

 

75. Bilocation et "voyages"

On aimerait bien décrire la manière dont les deux mondes s'articulent : celui qui nous est commun et l'autre dont les croyants connaissent l'existence et qui est vu par certains. Mais justement on ne le peut pas. Je suis peut-être occupée à prier, le jour ou la nuit ; j'avais l'intention de dire un Notre Père, mais souvent alors la prière est prise, elle m'est montrée, elle est priée pour moi, je ne peux plus en disposer moi-même. Il se peut qu'un chœur d'anges soit là ou Jésus enfant à un certain âge ou des gens que je ne connais pas du tout, des religieux dans une chapelle ou une église donnée qui sont occupés à dire réellement cette prière. Alors ou bien il va tout à fait de soi qu'on est comme l'un d’entre eux et qu'on y est associé, ou bien on doit demander de pouvoir être comme l'un d'entre eux et on prie alors avec eux en gardant son style propre. Mais d'une manière ou d'une autre on appartient à un autre monde ; cela se fait sans efforts, car le fait d'être là ne s'oppose pas du tout au fait de ma présence ici. Le fait d'être là est une manière d'être comblée, une extension de ma présence ici et une manière de la compléter. C'est quelque chose qui s'ajoute ou bien cela en fait partie depuis toujours : simplement on n'y avait pas fait attention.

 

76. Opérer des miracles

Pour opérer un miracle, le chrétien reçoit dans sa main quelque chose de la puissance de Dieu ; comme dans un jeu, l'enfant et le père échangent un peu leur rôle : l'enfant joue le rôle du père, le père obéit. Mais naturellement tout le jeu reste caché dans la volonté du père. Il y a des miracles qu'on peut reconnaître comme tels avec certitude. Il y en a beaucoup aussi qu'on pourrait connaître mais qui ne sont pas connus, et d'autre part beaucoup qu'on ne peut pas reconnaître et pour lesquels il n'est pas du tout prévu qu'ils soient mis en vedette ; ils restent dans l'ombre et souvent nous ne savons pas si un miracle a eu lieu ou non. Dans l'ordre surnaturel, Dieu peut faire des choses extraordinaires qu'il tient pour nécessaires, il peut aussi les faire par un humain qui est alors thaumaturge sans le savoir. C'est ainsi que, lors d'une opération – comme sans y prêter beaucoup d'attention et sans y accorder une grande importance -, un chirurgien peut faire quelque chose qui finalement était décisif et qui a sauvé la vie de quelqu'un.

 

77. Parler en langues

Le parler en langues est une immersion dans la sphère de ce qui n'est pas encore articulé. Adrienne apporte avec elle sa mission qui est en fait unie à la mission de l'interprète. Quoi qu'elle apporte de propre, que ce soit central ou périphérique, elle sait que cela ne compte pas. Pendant qu'elle est "aspirée" dans cette sphère, elle voudrait souvent, chemin faisant (car il y a là une sorte de "chemin"), prendre encore certaines dispositions, cependant cela s'avère toujours dépassé ; on est d'abord "entraîné dans un tourbillon". Une forte sensation de remise à neuf comme dans un bon bain quand on arrive de voyage fatigué et couvert de poussière, ou bien quand on émerge dans le soleil et dans le vent après un bain de mer : à la sensation de bien-être est associé le sentiment d'être purifié et renouvelé. C'est une sensation heureuse et en même temps tout à fait objective. Et à partir de ce renouvellement, un nouvel ordre aussi se fait...

 

4. Critères de la mystique chrétienne

 

78. L'imagination de Dieu

Dieu aime tellement le monde qu'il veut toujours lui montrer de nouveaux visages de son amour. C'est pourquoi il mène inlassablement du centre à une périphérie pour enrichir le centre. Il le fait aussi tout au long des siècles chrétiens bien que tout soit déjà contenu dans la Bible. Tout y est, mais personne ne connaît toute la plénitude de l’Écriture. Lourdes aussi y était contenu sans que quelqu'un ait pu s'en douter. La petite Thérèse aussi, qui nous montre son quotidien et sa petite voie et ouvre par là une vue nouvelle sur l'amour de Dieu. Le curé d'Ars aussi, qui nous montre comme pour la première fois ce qu'est la confession. Il la débarrasse du dégoût des chrétiens et en fait une révélation rayonnante de l'Esprit Saint. La puissance d'imagination de Dieu est constamment à l’œuvre pour arracher l’Église à son embourgeoisement.

 

79. Variété des visions

Parfois, dans les visions, plusieurs choses sont montrées en même temps : un contenu peut être montré de manière centrale, d'autres choses comme accessoirement, en guise d'encadrement. On regarde d'abord ce qui est central ; plus tard on pourra regarder ce qui est à la périphérie sans qu'il soit nécessaire que cela soit montré à nouveau ; on sait seulement qu'il y a encore là quelque chose qui reste en suspens et qui en fait aussi partie. Peut-être qu'au centre il y avait le Seigneur, Marie à côté de lui, plus loin sur le côté Jean, peut-être Madeleine ou d'autres saints ou autre chose qui fait partie aussi du domaine de l’Église. Mais une autre fois, Jean peut se trouver au premier plan et, à côté de lui, se trouve la Mère et, plus loin, le Seigneur parce que maintenant c'est justement un mystère de Jean qui est donné à contempler. Demain peut-être à nouveau un mystère de la Mère, et plus tard seulement un mystère du Seigneur.

 

80. Un instrument

Ce que le mystique est pour lui-même perd tout intérêt parce que maintenant il doit devenir totalement fonction de sa vision. Et parce que finalement celle-ci ne lui est pas destinée et qu'il doit la transmettre et la laisser devenir féconde d'une manière ou d'une autre - étant donné qu'elle appartient à l’Église -, il n'est lui-même qu'un instrument dans la main de Dieu, et tous ses efforts doivent consister à ne pas troubler la transparence dont Dieu a besoin, à écarter du chemin tous les obstacles. Et si Dieu veut lui attribuer une nouvelle compréhension et une nouvelle profondeur, le mystique n'a aucunement à opposer ses propres exigences (par humilité par exemple) à cette exigence de Dieu. Il ne doit pas seulement accepter de disparaître si Dieu le veut, mais aussi accepter de se laisser totalement réduire et reconstruire. Il serait mauvais pour lui, par un faux zèle, de vouloir assurer une place à ses propres désirs ou à ceux qu'il tient pour tels. C'est Dieu seul qui organise et dispose. C'est Dieu aussi qui dirige la vision : il la donne telle qu'il l'a prévue et en même temps telle qu'elle doit être reçue. Ce qui est caractéristique, c'est que ce qui est vu ne se trouve pas dans le voyant lui-même, bien que ce soient les yeux de la foi qui voient. Ce qu'il voit se trouve à une certaine distance, mais qui peut se réduire au point qu'il puisse le toucher ; il ne prétendra jamais cependant qu'il a "au plus intime de lui-même", en son propre moi, le Seigneur ou la Mère de Dieu ou quoi que ce soit de surnaturel. Il peut être touché par ce qu'il voit comme par un éclair ou en être fasciné, ou bien il peut toucher le vêtement du Seigneur, mais il ne peut éprouver tout cela en lui-même. Car ce qu'il appelle son moi est totalement dans la vison, il s'y est perdu en quelque sorte. Il perçoit dans la mesure où il s'oublie et doit s'oublier lui-même.

 

81. Un mystique qui doit garder le silence

On peut imaginer un mystique à qui pour un temps est imposé le silence et qui, durant ce temps, reçoit une série d'expériences qu'il doit amasser conformément à sa mission. Avec naturel et dans l'obéissance de toute son âme, il doit les juxtaposer telles qu'elles lui ont été transmises sans se mettre au centre, sans chercher à en saisir le fruit, sans poser d'autres questions. Pour le moment, il n'est pas chargé de communiquer ce qu'il a expérimenté, ni même d'en tirer des conclusions personnelles, il lui est uniquement indiqué qu'il a à percevoir et à ranger ce qui lui a été donné, dans la simplicité et l'obéissance. S'il satisfait exactement à cette mission, s'il la reçoit avec la mesure et le rythme dans lesquels elle a été donnée, sa disponibilité en sera accrue, son esprit éduqué et, aussi bien dans l'expérience mystique que dans la vie terrestre, il devient ce que Dieu veut faire de lui. Il est vidé et il est façonné pour devenir le réceptacle dont Dieu a besoin. Il se peut que Dieu préférera procéder de la sorte un long temps avec lui pour éduquer son âme dans une certaine continuité. Un beau jour, peut être atteint le degré de saturation que Dieu souhaite et dont il pourra façonner une nouvelle mission.

 

82. Inconvenances

Il y a aussi toutes les personnes qui, dans le cadre d'une révélation qu'elles ont entendue, ne veulent pas continuer... Dieu parle, mais je suis si occupée à parler moi-même, à prendre part à la conversation, à couper la parole, que je n'écoute plus, que j'entends tout au plus quelques mots qui manquent alors de cohérence. Et si par la suite j'essaie de reconstruire ce que Dieu a dit, cela sonne faux en mettant les choses au mieux. Ou bien on ne laisse pas à Dieu le temps de parler, on lui coupe la parole, on sait mieux que lui comment il doit terminer ses phrases. Il y a dans la mystique toutes les inconvenances que peuvent avoir les hommes dans leurs dialogues. Il peut se faire que l'Esprit ait parlé et qu'à ce moment-là je n'étais pas capable de comprendre totalement ce qu'il a dit. Comprendre veut toujours dire aussi traduire. Si une traduction n'a pas lieu par ma faute, parce que actuellement je ne veux pas, l'Esprit ne va pas répéter la même révélation. Je ne peux pas dire à Dieu : "Écoute, ce que tu as dit tout à l'heure est peut-être quand même plus intelligent que je ne l'avais pensé tout d'abord, répète-le encore une fois, je t'en prie"...

 

5. La mystique de l'obéissance chez Adrienne

 

83. Extase d'obéissance

Au retour de l'extase, je suis toujours très fatiguée, j'ai du mal à retrouver le mode ordinaire de penser, j'ai l'impression d'être quelqu'un qui doit marcher avec des béquilles. Il doit réapprendre à marcher. Cela signifie chaque fois une limitation qui est fatigante. Autrefois, quand je n'étais pas encore aussi fatiguée que maintenant, je l'ai moins senti. Et quand on sort de l'extase, on sort aussi du royaume de l'amour parfait ; et c'est laborieux d'être à nouveau dans le domaine du non-amour.

 

84. La région de l'Esprit

(Adrienne est en extase et, dans cet état, elle dit ce qui suit au sujet de l'extase). L'extase ouvre tout un domaine du ciel éternel ; la question posée avant l'extase détermine la partie du monde céleste où il faut demeurer pendant l'extase. Elle ne la détermine pas dans sa largeur et sa profondeur, mais elle délimite en quelque sorte la sphère, la région. C'est d'une part la région de l'Esprit Saint (qui traverse le ciel entier), d'autre part la région où doit être cherché ce qui a été demandé : un saint, un prophète, par exemple. Les deux points de vue produisent comme un système coordonné qui détermine le lieu où l'on arrive.

 

85. Quand on est dans l'éternité

Vu la Mère du Seigneur. Il y a des états où l'on sait qu'on est au-delà ; le tout ne mérite plus le nom de vision, on est dans l'extase et on a part à l'autre monde. Et la plupart du temps, quand on est dans l'éternité, on n'oublie certes pas la notion du temps qui passe, on lui est seulement devenu étranger. Il n'y a pas la peur que ça pourrait s'arrêter soudainement ; on vit au ciel simplement et sans inquiétude. Et quand ensuite on se retrouve quand même encore en ce monde, c'est alors avec un supplément d'éternité, si bien que tout est en ordre. On n'est pas une Eve qui a été chassée du paradis. Qu'on ait eu le droit d'emporter ici-bas quelque chose de la substance précieuse de la vie éternelle, qui peut aussi aider les autres, nous rend reconnaissant. D'autres fois, ce sont précisément des visions ; celles-ci sont des tranches limitées de la vie éternelle, et on est conscient de ces limites : ce sont des éléments. C'est alors comme un supplément pour la prière : certaines choses sont montrées pour qu'on les contemple. Dans la première manière par contre, c'est comme si on était aspiré dans l'autre monde. Cela ne provoque aucun sentiment de vertige ou de tangage ; à notre nouvelle place, une nouvelle unité est aussitôt créée.

 

86. Le tricot

Souvent je suis assise à mon bureau et je tricote ; tandis que les mains sont occupées, mon esprit est libre, une prière m'est offerte que je n'avais pas cherchée. Au fond parce que je vis dans ce lieu isolé. Il y a sans doute là diverses expériences qui remplissent de bonheur ; mais au total, c'est que l'âme est habitée et cela s'exprime dans une prière. C'est quelque chose qui est donné de manière habituelle, en deçà encore d'une vision concrète particulière. Quand on a avec quelqu'un une conversation donnée, qui est interrompue pour une raison ou pour une autre et qui est reprise plus tard, dans l'intervalle on reste ouvert à cette conversation. C'est pourquoi on n'a pas besoin de réfléchir au passé ni de prévoir l'avenir, on reste simplement disposé de manière habituelle à cette conversation, on se tient à sa disposition. Cela n'est pas gêné par le fait qu'entre-temps je travaille ou que je lise ou que je réfléchisse à quelque chose. Quoi qu'il arrive, ce genre d'ouverture est là qui ne demande aucun effort particulier. Ainsi en est-il pour les intervalles entre les visions.

 

87. Le guide

Quand j'ai une extase, vous y êtes aussi (= le P. Balthasar) et votre ministère contribue à rendre la vision possible. La première fois que j'ai vu la Mère du Seigneur, vous étiez dans le tableau. Le 8 décembre 1940, je me décidai à parler avec vous des vœux. Je ne pensais pas qu'il en serait sérieusement question pour moi. Mais vous avez dit : "Quand Dieu prend quelqu'un au sérieux, il peut exiger un chemin très abrupt". Et vos doigts escaladèrent votre bibliothèque, verticalement. J'ai su alors que vous me montriez par là les résistances que j'aurais à vaincre en moi pour aller d'un rayon à l'autre. Et je voulus vous demander – sans peut-être penser tout à fait sérieusement à moi – si vous ne pourriez pas m'aider à m'insérer totalement dans la volonté de Dieu. Je ne voyais pas les vœux, je voyais seulement la nécessité de faire ce que Dieu veut, et je savais que ceci aussi devait se faire par vous. Et quand, après ma conversion, arriva la première vision de la Mère avec la frange de son tablier, j'eus intérieurement l'impression que vous dirigiez les yeux de mon âme vers la Mère. Ceci est dit de manière maladroite, mais au fond c'est vrai. Depuis lors, je n'ai eu aucune vison, je crois, dans laquelle vous ne m'avez pas guidée et que vous n'avez pas accompagnée, dans laquelle vous ne m'avez pas dit à l'instant décisif où je devais regarder. Vous me touchez très légèrement et je sais que vous travaillez mon obéissance comme une matière que vous tenez en main. Vous guidez mon amour comme par une laisse invisible, vous assumez ma volonté dans la vôtre qui est remplie de faire la volonté du Fils comme sa volonté était remplie de faire la volonté du Père...

 

88. Dieu prend ce dont il a besoin

Il y a la prière où l'on est simplement prêt à écouter ; mais rien n'est dit de plus que les mots du Notre Père. Une autre fois, la prière commence tout à fait de la même façon, mais tout d'un coup Dieu semble prendre pour lui toute la substance comme lorsqu'un enfant tête le sein de sa mère, cela peut être douloureux ou délicieux ; l'homme tout entier est pris, esprit et corps, c'est du tout que doit sortir la prière. Il se peut que Dieu en fera une véritable vision, ou bien il nous emportera et nous dira : Tu es au ciel. Et on se sent entraîné dans le ciel et on doit continuer à dire là les mots du Fils. On voit peut-être le fruit ou bien on ne voit rien. Quand on est emporté, on a l'impression que Dieu est entré au plus intime, qu'il nous donne une force qu'il déverse aussitôt en quelqu'un d'autre. Il se peut qu'on ne sente que sa volonté, que le service ; tout le reste est pur passage. Et plus on est réquisitionné par quelqu'un, plus on est attiré profondément en Dieu. On dit : "Que ta volonté soit faite", et Dieu nous retire toute notre volonté propre pour que sa volonté prenne la place, ou bien il nous retire notre connaissance propre pour la remplacer par la sienne. Ou bien il nous retire notre foi limitée pour que sa foi ouverte occupe la place. Parfois on ne sait plus rien de soi-même. Ou bien on sent seulement qu'on est totalement dépouillé et on sait qu'on ne peut plus être soi-même parce que Dieu a tout pris. D'autres fois on sait qu'on est soi-même uniquement parce que Dieu est là : c'est parce qu'il est en moi que moi aussi je suis. D'autres fois encore il ne nous laisse aucun répit dans la disponibilité. On pense qu'il a maintenant ce dont il a besoin, il prend alors quelque chose de tout autre. Pas ce à quoi on se serait attendu. C'est avec ce qui est arrivé ensuite qu'on regarde le passé et qu'on voit le changement. Cela éveille de l'inquiétude et cela renforce en même temps beaucoup la confiance. Dieu prend simplement ce dont il a besoin. On pense être éveillé pour lui, mais il prend justement ce qui dort maintenant en moi. On doit être prêt également avec tout ce qui dort en nous. Toujours, les limites sont dépassées et repoussées par Dieu.

 

89. Allaiter tous ceux qui ont soif

La Mère de Dieu : Oh ! Elle est pur don d'elle-même. Elle ne s'est servi de son corps que pour être don d'elle-même, afin que le Fils expérimente dans son Église-épouse le don de soi parfait et afin que tous les saints deviennent saints par elle. Elle ne connaît pas de "degrés dans le don de soi", pas de limites, pas de repos dans le don d'elle-même, ni la nuit, ni le jour, ni dans la tranquillité, ni dans l'espace. Elle est de plus en plus entraînée au centre de Dieu avec toutes les fibres de son corps. Et là où le souffle de l'Esprit va dans tous les sens - toujours exactement là où il veut, et pourtant justement partout -, elle peut offrir dans toutes les directions son sein qui, par l'Esprit, est rempli du lait du Fils. De ce centre de Dieu, elle peut allaiter tous ceux qui ont soif. Et que ce soit la Mère ou que ce soit l’Église qui offre son lait, c'est la même chose. Parce que c'est par le Fils que les deux sont devenues épouses. Par la virginité de sa Mère, le Fils est entré en elle comme un véritable époux et il lui a donné ainsi le lait dont elle put le nourrir. Et pour l’Église, c'est la même chose. Mais là où pour Marie, c'est le Fils qui est là, pour l’Église c'est le ministère qui est là d'une manière particulière. Le ministère reçoit le lait de l’Église pour le distribuer. Que Dieu bénisse le ministère.

 

90. Il y a bien des choses qu'elle ne comprend pas

Je vois la Mère du Seigneur. Le Fils est parti, elle est chez elle. Elle sait qu'il est Dieu et qu'il fait de grandes choses. Mais il y a tant de choses en lui qu'elle ne comprend pas. On lui raconte tant de choses, une quantité de rumeurs lui sont rapportées. Lui-même, elle le voit si rarement. Et pourtant elle doit être avec lui, et travailler avec lui, et prier avec lui, et lui être donnée. Elle veut tout ce qu'il veut, mais il y a bien des choses qu'elle ne comprend pas. Et elle est fatiguée de la fatigue du Fils, elle est fatiguée de ne pas comprendre et parce qu'elle prie tant. Elle a une prière de fatigue parce que son Fils lui donne sa propre fatigue quand elle prie.

 

91. Le porteur de la semence

(En extase). De même que le Fils sur la croix renonce à savoir qu'il est Dieu et qu'il ne souffre que comme homme, il y a de même chez le porteur de la semence du Père, l'Esprit Saint, un renoncement correspondant quand, sur mission du Père, il ne veut plus se sentir que comme porteur de la semence et qu'il s'abaisse au rôle de féconder la Mère, non seulement jusqu'à devenir homme comme le Fils dans son incarnation et son humanité, mais jusqu'à n'être que le spermatozoïde d'un homme. Et ceci bien que l'Esprit soit Dieu et qu'il porte Dieu sur mission de Dieu. Il abandonne donc totalement sa divinité pour remplir sa mission divine afin que la glorification du Père par le Fils soit parfaite et qu'ainsi la Mère également participe à la rédemption du monde par le Fils. Il est comme réduit à n'être qu'une fonction, ce qui inclut qu'il renonce à son être propre jusqu'à l'ignorer. L'Esprit d'amour n'est plus que le porteur de l'amour, il en est tellement le pur porteur qu'il n'est comme pas touché par ce qu'il porte, il l'insère dans la Mère comme un tout venant de Dieu le Père. Comme si rien n'en adhérait à lui, comme s'il ne pouvait rien détourner de cet amour pour le faire entrer dans son être propre. Et comme s'il ne voulait rien non plus y ajouter de propre, pour le laisser tel que le veut celui qui a donné l'ordre, le Père.

 

92. Le pêcheur de perles

Vianney devant son confessionnal. Pour Vianney, le fil conducteur, ce sont les autres..., c'est le premier qui se présente à son confessionnal. Le confesseur sans consolation va consoler le pécheur sans consolation. Le moyen qui lui permet de consoler, c'est qu'il est lui-même sans consolation. La consolation est pour lui ce qu'il y a de plus inaccessible : aussi bien sa consolation en Dieu que la consolation qu'il doit donner. Très souvent quand il se rend à son confessionnal, il ne voit rien devant lui au fond. Il ne sait qu'une chose : il y aura encore une fois quelqu'un qui sera là. C'est son état de suspension. Souvent aussi il arrive qu'il voit qu'il a consolé quelqu'un, que l'autre est rempli de consolation et, quand il a vu cela, sa propre consolation est terminée. Il n'a pas le droit de se consoler lui-même de la consolation qu'il a donnée. Il ressemble à un pêcheur de perles qui ne cesse de plonger, et chaque fois qu'il a trouvé une perle, il doit aussitôt la donner et se jeter dans un danger plus grand encore pour en trouver encore une. Pour un patron qui lui est étranger. Et plus Vianney en connaît au sujet de la consolation – et, pour les autres, il est obligé d'en savoir quelque chose – , plus son savoir lui paraît irréel.

 

93. Retour d'extase

Lors d'extases profondes, qui la font entrer totalement en Dieu, peut-être en plusieurs étapes, Adrienne doit être rappelée beaucoup plus longtemps pour qu'elle revienne sur terre. Elle ne revient alors aussi que par étapes, tandis qu'elle reprend conscience plus vite quand elle a été transportée dans un saint par exemple. Elle n'a pas l'impression de venir d'en haut, mais plutôt d'à côté. Un jour elle m'a vu d'abord extrêmement petit, comme quand on regarde à l'envers dans une longue-vue, ou comme quand, dans un film, quelque chose apparaît d'abord tout petit, devient toujours plus grand et remplit finalement tout l'écran. D'un saint dont la nature et la prière lui sont proches en quelque sorte, elle revient plus facilement que d'un autre qui "ne lui va pas". Ces saints (qui lui ressemblent), elle n'a pas besoin de les avoir connus auparavant, il suffit qu'elle puisse s'y reconnaître rapidement dans leur esprit. Le saint est comme une maison qui est aménagée au goût d'Adrienne. Ainsi en est-il par exemple pour Françoise romaine, Jeanne de Chantal, Hildegarde ou Mechtilde de Magdebourg, tandis que pour d'autres...  il lui est plus difficile de revenir à elle.

 

*

Autres réflexions sur la mystique

 

I

 

Pour ceux qui n'auraient pas à leur disposition les livres du P. Balthasar et d'Adrienne von Speyr, voici quelques notes brèves qu'on peut y glaner au sujet de la mystique et des mystiques. D'abord dans Hans Urs von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique :

 

1. Aussitôt après la conversion d'Adrienne, une véritable cataracte de grâces mystiques a commencé à fondre sur elle (p. 26).

 

2. Bien des lois du royaume des cieux lui sont enseignées par les saints les plus divers : la petite Thérèse, les apôtres, les Pères de l’Église, le curé d'Ars (qu'elle aimait beaucoup), en petites scènes symboliques ou aussi sans paroles (p. 27).

 

3. La théorie qu'Adrienne a formulée atteint son sommet dans une seule affirmation : la mystique est une mission particulière, un service spécial dans l’Église, et ce service n'est accompli correctement que dans un total oubli de soi - elle aimait le terme "effacement" - et la disponibilité de la servante à l'égard de la Parole de Dieu (p. 29).

 

4. Il faut bien noter que les expériences faites par Adrienne von Speyr et ses découvertes sont de nature entièrement charismatiques, c'est-à-dire qu'elles sont de purs dons de Dieu. Ce ne sont pas des choses qu'elle aurait pu trouver par elle-même. De plus, dans le domaine des choses de Dieu, Adrienne ne voulait jamais qu'on mette un point final aux découvertes qui ont été faites et aux systèmes élaborés (p. 41).

 

5. Les théologiens d'aujourd'hui écartent souvent avec méfiance ce qu'ils appellent les "révélations privées", en expliquant que ces révélations sont souvent incertaines ou tout simplement fausses, que personne n'est obligé de les reconnaître, que de toute façon tout l'essentiel se trouve dans l'enseignement de l’Église. On peut se demander pourquoi, malgré tout, Dieu ne cesse de se livrer à des entreprises auxquelles l’Église ne devrait pas prêter attention ou auxquelles elle ne devrait que peu s'intéresser. Pour Adrienne von Speyr, la mystique chrétienne et ecclésiale authentique (il y a bien des mystiques fausses) est essentiellement un charisme, c'est-à-dire un service confié par Dieu à quelqu'un pour l'ensemble de l’Église. C'est bien ainsi qu'Adrienne a compris sa mission (p. 46-47).

 

6. Adrienne connaissait souvent aussi des ravissements dans lesquels elle n'était plus que "le pur instrument d'une vérité à communiquer ou à expliquer" (p. 55).

 

7. Se rappeler... que les charismes proprement dits sont donnés par Dieu et ne peuvent nullement s'acquérir par quelque entraînement (training) spirituel (p. 56).

 

8. Dans les manuels, la mystique est définie comme étant une connaissance expérimentale de Dieu... Il va de soi que l'expérience mystique n'affaiblit pas l'acte de foi ni ne le remplace; l'expérience mystique a la foi comme fondement et elle débouche sur elle; l'expérience mystique renouvelle et enrichit la foi (p. 70).

 

9. La théologie et la prédication officielles avaient remisé la mystique dans un coin, l'avaient plus ou moins méconnue, voire méprisée, rejetée et réduite au silence. Adrienne von Speyr a ramené la mystique au centre de l'histoire du salut. Ce centre, c'est l'échange entre la Parole de Dieu et l'audition de cette Parole par l’Église ainsi que la réponse qu'elle lui donne... Là où la Parole de Dieu n'est pas seulement écoutée avec l'intelligence de l'exégète et du théologien, mais avec le cœur tout entier, avec toute l'existence, là où quelqu'un tient bon dans le feu et la nuit quand le cœur de Dieu s'ouvre, là on peut parler de mystique, non dans le sens vague de l'histoire des religions et de la philosophie de la religion, mais dans un sens catholique et ecclésial (p. 73).

 

10. Pendant près de dix ans, Adrienne a commenté des livres de l’Écriture : après les écrits de Jean, quelques lettres de saint Paul, les épîtres catholiques, l'Apocalypse, des livres ou des parties de livres de l'Ancien Testament. Dans ses dernières années, on pouvait lui mettre entre les mains un texte quelconque de l’Écriture et lui proposer de l'expliquer su-le-champ; elle fermait les yeux quelques secondes et elle commençait ensuite à parler d'une voix calme et objective, en des phrases qui étaient quasi prêtes pour l'impression (p. 29).

 

11. La mission d'Adrienne au sens strict commence avec les dictées de Jean en mai 1944. C'est saint Ignace qui amena un jour l'apôtre Jean auprès d'Adrienne "pour lui expliquer son évangile" (HUvB, L'Institut Saint-Jean, p. 18).

 

12. Quand commencèrent pour Adrienne les expériences extraordinaires du monde de Dieu, le rôle du P. Balthasar fut avant tout de « les situer dans la tradition de l’Église et à lui apprendre à elle, le médecin qui a les pieds sur terre, qu’il n’y a là rien d’anormal ». Au début, peu après sa conversion, Adrienne se défendait d’être une mystique; par le protestantisme où elle avait vécu jusqu’à trente-huit ans, elle avait « horreur de la mystique ». Elle pouvait dire que « ce qui se passe en elle n’est pas à proprement parler de la mystique…, que les choses n’ont rien à voir avec elle-même, la pauvre et méchante Adrienne » (Ibid., p. 46).

 

13. Ce que le mystique a vu, entendu, vécu est destiné à « éclairer plus vivement, plus profondément, pour l’intelligence de notre temps… maints éléments de la doctrine trinitaire, de la christologie ou de l’ecclésiologie » (Ibid., p. 56-57).

 

14. « Nombre de phénomènes mystiques – stigmates, transports, émanation de lumière, lévitation, glossolalie et autres choses du même genre – se manifestèrent dans l’existence d’Adrienne, mais sans aucune insistance, simplement comme phénomènes concomitants de ce que, invisiblement par la prière et une dure pénitence, visiblement par les dictées, il fallait transmettre à l’Église. Le critère d’authenticité de sa mystique réside tout premièrement, sinon exclusivement, dans la qualité de ce qu’elle a fait, de ce qu’elle avait et a encore à dire » (Ibid., p. 57).

 

15. « Adrienne a renouvelé fondamentalement toute la théorie de la mystique. Sous ce rapport, elle se rattache à la mystique de l’Écriture sainte : depuis la vision sur l’Horeb jusqu’à celles d’Isaïe et d’Ézéchiel, jusqu’à la déréliction de Job, jusqu’à la foi parfaite de Marie, jusqu’à la vision des apôtres, celle de saint Paul, jusqu’aux visions de l’Apocalypse » (La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain, p. 15).

 

16. « Pouvons-nous refuser à Dieu la capacité de se révéler au monde quand il veut? » Et cela même après l’époque des apôtres. (HUvB, Tu couronnes l’année de tes bontés, p. 92).

 

17. « Quelle autorité ont réellement dans l’Église les révélations privées? »… Il y a dans certaines de ces révélations dites privées « des choses pleines de sève et de vie… Quand des révélations privées pleines de vie sont rejetées par des croyants, il y a toujours derrière cela un rejet de la vitalité véritable de la foi » (Œuvres posthumes d’Adrienne von Speyr, t. 11 : Ignatiana, p. 424-425).

 

18. « Très souvent l’Église n’a pour ces choses (les révélations privées) qu’un ‘nihil obstat’ et elle ne s’engage pas plus. Ce n’est peut-être pas très réjouissant, mais il serait beaucoup plus épouvantable que l’Église confirme de fausses révélations. Seul le Seigneur est tout à fait saint et, à part lui, personne ne l’est. Tous les saints ont leurs lacunes et leurs défauts. L’Église ne peut pas canoniser quelqu’un qui n’est pas saint mais, même quand elle canonise un saint, elle court le danger de canoniser aussi en lui des choses qui ne sont pas saintes par ailleurs. Même en quelqu’un qui n’est pas saint, l’Église peut trouver des choses qui ont un rapport avec la sainteté et qui, en tant que telles, peuvent être admirées » (Ibid., p. 425).

 

II

 

Autres réflexions, d’autres auteurs, sur la mystique, qui ne concernent pas directement Adrienne von Speyr.

 

19. « Les mystiques… sont les explorateurs de l’au-delà » (J. Guitton, Journal de ma vie, t. II, p. 153).

 

20. « Les mystiques ouvrent des portes sur un Au-delà du couramment accessible… Il ne serait pas plus raisonnable de rayer la mystique de notre champ que de renoncer à l’outil mathématique pour une approche pragmatique de l’Univers » (P. Chaunu, L’apologie par l’histoire, p. 175).

 

21. « Dieu décerne parfois à son peuple une grande grâce de pensée » (Péguy, dans HUvB, La gloire et la grâce, t. II,2, p. 294).

 

22. Jean-Jacques Antier a abordé sa biographie de Marthe Robin « avec les yeux d’un croyant pour qui l’expérience mystique possède une valeur absolue » (J. Guitton, dans sa préface au livre de J.-J. Antier sur Marthe Robin, p. 12).

 

23. « Origène définissait la théologie comme un ‘enthousiasme critique de la foi’. Qui est plus enthousiaste, plus inspiré par Dieu ou plus précisément en Dieu que la mystique? » (A. Scola, dans La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain, p. 8).

 

24. Les saints sont aussi des explorateurs, et ils parlent aux théologiens comme les voyageurs aux géographes : « Vos discours sont peut-être vrais, mais ce point-là, je l’ai expérimenté, j’y ai été, je le sais et j’en témoigne ». Ils « choquent » les raisons transmises par le passé, à la manière dont le Nouveau Monde bouleversa tant de traditions. Aussi les regarde-t-on « comme des sauvages ou comme des étrangers dont on n’entend pas le langage » (Cf. M. de Certeau, La fable mystique, t. II, p. 175).

 

25. Oscar Cullmann à propos de Fatima : « C’est une théophanie, et les théophanies interviennent dans l’histoire du salut. Je suis porté à admettre qu’elles continuent, même après le Christ, et que Fatima pourrait bien en être une » (Cité par J. Guitton, Journal de ma vie, t. II, p. 227).

 

26. »Les apôtres ont déposé la plénitude de la vérité dans l’Église comme un trésor, mais c’est un dépôt vivant qui se rajeunit » (Saint Irénée, Adv. Haer. III,4,1, cité par B. Bobrinskoy, Le mystère de l’Église, p. 161).

 

27. (Les mystiques) « puisent de nouveaux sucs au trésor sans fond de la Révélation, ils enrichissent la tradition explicite, ils en pansent les blessures, et ils en nourrissent les besoins nouveaux de leur époque » (H. de Lubac, dans B. Dumas, Mystique et théologie d’après Henri de Lubac, p. 142).

 

28. « La mystique est le but, la théologie n’est qu’un outil et dont l’autorité elle-même est moindre que celle des mystiques » (Ibid., p. 141).

 

29. « Fondamentalement, la théologie doit apprendre à recevoir (de la mystique)… reconnaissant ainsi que la vraie pénétration appartient à la mystique » (Ibid., p. 141).

 

30. « La mystique chrétienne sera essentiellement une intelligence des Livres saints » (Ibid., p. 18).

31. Michel de Certeau évoque « ces dialogues mystiques où le ‘directeur’, fût-il François de Sales ou Fénelon, devenait le disciple et l’interprète de sa dirigée » (M. de Certeau, La fable mystique, t. II, p. 43).

 

32. « La canonisation de Newman sera très difficile, parce qu’il a trop écrit de lettres, et pour être canonisé il faut beaucoup détruire de ce qu’on a écrit » (J. Guitton, Journal de ma vie, t. II, p. 135).

 

33. « On sait à quel silence ont été voués les textes (de mystiques) qui ne bénéficiaient pas du soutien d’un ordre religieux ou d’un réseau de pouvoirs » (M. de Certeau, La fable mystique, t. II, p. 28).

 

34. (Les saints) « sèment pour l’éternité dans le champ de l’Église » (J. Ratzinger, Les saints nos contemporains, p. 162).

 

*

 

6. La Parole et la mystique. Tome II. Mystique objective


 

Introduction

 

Une année de la foi pour l’Eglise catholique commencera le 11 octobre 2012. A cette occasion, cette nouvelle fenêtre voudrait présenter un certain nombre de textes choisis du commentaire d’Adrienne von Speyr sur le credo (Mystique objective. Original : Objektive Mystik. 576 p. = NB 6. La traduction française de ce volume n’est pas encore parue). A vrai dire, ce n’est pas Adrienne qui a « composé » ce commentaire. Vers la fin de sa vie, elle disait encore qu’elle aurait aimé écrire une dogmatique. Si elle-même n’a pas réalisé ce souhait, elle a du moins « fourni d’importantes contributions à une telle œuvre » (Hans Urs von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 70-71).

Au cours de ses rencontres quasi quotidiennes avec Adrienne von Speyr pendant quelque vingt-sept ans, le P. Balthasar a recueilli en sténo un « nombre énorme » de pensées, de réflexions , de méditations, d’intuitions d’Adrienne von Speyr. Certains de ces fragments sont relativement courts, d’autres furent dictés en tant que traités suivis correspondant à une expérience qui pouvait s’étendre sur des jours et des semaines, comme par exemple le Traité du purgatoire – « l’étonnant Traité du purgatoire » (Dans Mystique objective. 76 pages. Un livre dans le livre!). « Si on le compare à celui de Catherine de Gênes, sa richesse dogmatique apparaît sensiblement plus grande ».

Beaucoup des fragments recueillis par le P. Balthasar ont trouvé leur place dans d’autres œuvres d’Adrienne von Speyr, en particulier dans les Oeuvres posthumes et surtout dans le Journal. C’est après la mort d’Adrienne – en 1967 – que le P. Balthasar a rassemblé un certain nombre de ces fragments en les classant dans le cadre des articles du symbole des apôtres pour en composer Mystique objective (Cf. NB 6, p. 15). Tous les thèmes théologiques abordés dans Mystique objective sont traités également dans les autres œuvres d’Adrienne von Speyr, et parfois de manière plus développée.

Ce que le P. Balthasar tient à souligner, c’est que les fragments présentés dans Mystique objective ne sont pas, au fond, de simples méditations sur la foi, ils reposent sur des « expériences vécues » qui concernent le contenu de la foi chrétienne. « Ils sont le résultat de réelles expériences mystiques ». Par exemple, « il fut donné à Adrienne, en raison de la mystique d’obéissance qui lui était propre, d’approcher sans doute de manière unique le mystère de la conscience divino-humaine du Fils sans pour autant qu’elle ait jamais prétendu en parler de manière adéquate ».

Divers articles du P. Balthasar ont aussi été rassemblés en plusieurs volumes sous le titre Skizzen zur Theologie : des études fragmentaires, des « esquisses », qui ne disent rien de complet, mais qui « saisissent quelque chose d’essentiel qui se perdrait dans la systématisation de la pensée ». C’est ce qu’écrivait le P. Balthasar dans l’avant-propos du tome I de ces Skizzen (p. 5). La même chose pourrait se dire de tous les fragments qui composent ce commentaire d’Adrienne sur le credo. Tels quels, ils peuvent toujours nourrir la foi ou la réveiller.

Patrick Catry

 

1. Jésus enfant

Le nouveau-né qui est dans les bras de sa mère (Jésus dans les bras de Marie) a une dignité humaine absolue, et il a droit à ce qu’on le soigne et qu’on s’occupe de lui. Quand sa mère le fait, qu’elle change ses langes et s’occupe de sa nourriture, l’enfant garde son honneur intact de laisser tout cela se faire. Cela va de soi, cela fait partie de la dignité de l’enfant de le recevoir. Quand plus tard il fait ses premiers pas et fait la conquête du monde qui l’entoure, cela aussi se fait avec la dignité qui marque l’événement tout entier, dans la simplicité et la justesse. C’est la même chose pour les premiers mots qu’il balbutie, l’élargissement de son monde par la parole. C’est une dignité toute simple qui correspond à la nature de l’enfant et au dessein de Dieu. Dans chaque progrès qu’il fait, il y a un éclat de sa dignité. Il reçoit et répond et il est content, il ne se sent pas humilié par ce qu’on lui réserve encore pour plus tard, mais il est encouragé par toute chose nouvelle qu’on lui donne. Il ne rumine pas des problèmes qui ne le concernent pas, ce qu’on lui offre aujourd’hui lui suffit, bien qu’il pressente que demain il y aura de nouvelles questions. De plus, c’est de bonne grâce qu’il fait ce qu’on attend de lui. (Toutes les références entre parenthèses sont à NB 6. Ici, p. 164-165).

 

2. L’atmosphère de Dieu

Depuis toujours ce qui m’a frappée, c’est qu’au ciel, à aucun instant, on ne peut oublier la présence de Dieu. L’essentiel n’est jamais qu’on voie la Mère de Dieu ou des anges ni même le Fils, ou qu’on parle avec quelqu’un ou qu’on regarde ce qu’il fait. Quelle que soit la scène, peuplée ou sans personne, on doit absolument penser à Dieu… Ce qui sur terre apparaît de manière si diverse est au ciel présence parfaite si bien qu’aucune pensée ne peut nous en détourner, quoi que ce soit qu’on perçoive, entende ou dise. On pourrait comparer cela à certaines adorations devant le saint sacrement exposé : tout est présence du Seigneur, on ne peut s’en détacher même si on ne peut décrire le mode de sa présence… C’est l’atmosphère de Dieu. C’est la foi vivante en tant que telle qui voit. C’est la gloire (Herrlichkeit), l’éclat (Glanz), la beauté de Dieu, quelque chose qui ravit et transporte, qui est aussi d’une infinie tendresse (65-66).

 

3. Marie et Joseph

Quand Marie a dit oui à Joseph, si elle lui avait demandé : « Comment sera notre mariage? » et si Joseph avait dû lui donner une réponse tout à fait sincère, il aurait dû au fond demander lui-même à Dieu : « Comment sera mon mariage avec Marie? » Mais lui, qui nourrit des espérances masculines, n’a pas posé à Dieu cette question; pour le moment, il reste quelque chose d’ouvert entre Dieu et lui. Joseph n’a pas répondu à la question que Marie ne lui a pas posée. Il n’aurait pas non plus été en mesure de lui répondre par lui-même sans empiéter sur les droits de Dieu. L’un et l’autre doivent laisser la question en suspens pour rester dans la pleine vérité de Dieu parce qu’il s’agit d’un mystère. Et parce que l’un et l’autre ignorent l’existence de ce mystère, ils n’en tiennent pas compte. Ils ne cherchent pas à scruter ce que Dieu s’est réservé, ils n’ont pas la curiosité d’Adam et Eve. Ils laissent faire Dieu (128).

 

4. L’Esprit Saint

L’Esprit Saint sait où l’homme doit regarder et aller pour être en Dieu et pour accomplir un nouveau pas vers Dieu en vérité. Un savoir qui n’exige aucun ravissement en Dieu, mais qui est influencé d’un point de vue purement humain et est en même temps influencé par Dieu. Un savoir qui se tient au point de rencontre de la nature et de la surnature et qui fait connaître clairement à l’homme comment il a à se conduire dans la grâce (391-392).

 

5. La vraie question

La vraie question : si nous supposons que Dieu fait toujours ce qui est juste, nous pouvons parvenir beaucoup plus facilement à la solution des questions que nous nous posons (35-36).

 

6. La communion des adultes

Quand nous recevons le Seigneur dans l’eucharistie, nous devons toujours garder devant les yeux de la foi les quarante jours (entre Pâques et Ascension). On peut très bien expliquer à un enfant : Tu vas recevoir le Seigneur dans ton coeur. Il y croit à sa première communion. – La foi de l’adulte a souvent pâli et la présence réelle du Seigneur lui paraît tout à fait irréelle. Il est tellement occupé par son acte d’accueil qu’il ne peut plus recevoir naïvement le Seigneur réel. Il se comporte avec raideur et beaucoup de formalité, il produit toutes sortes d’actes, mais pas celui de l’amour comme un enfant. Mais pour recevoir le Seigneur dans l’eucharistie, on doit s’exprimer comme un enfant. Ce n’est pas le miracle de la transsubstantiation qui est la grande affaire et le but de la messe, mais la réalité de l’amour présent du Seigneur. – Si une jeune fille aime le roi d’un amour véritable, l’amour vainc toute distance. Elle l’aime comme elle peut; le fait qu’il soit roi ne refroidit pas son amour; mais elle ne perd pas de vue qu’il est roi, elle intègre cet élément dans son amour. Par contre, si à une fille qui n’aime pas le roi on annonce qu’elle va recevoir sa visite, elle sera angoissée, se montrera formelle. Si le roi venait souvent, elle se ferait un rituel (301).

 

7. Jésus ressuscité

L’atmosphère des rencontres de Jésus ressuscité avec ses apôtres est incroyablement tendre, c’est tout la contraire d’une contrainte. Le Seigneur demande à Pierre : « M’aimes-tu? » Il ne lui demande pas : « Pourquoi m’as-tu trahi » (300).

 

8. Distance

Il y a dans le croyant une joie de la distance (qui le sépare de Dieu), une joie qui n’essaie pas de saisir quelque chose de plus de Dieu, qui n’essaie pas d’exiger, de désirer, mais qui se réjouit des choses telles qu’elles lui sont données (575).

 

9. Prière

Quand on prie, on sait que la plus grande part de la prière est un don de Dieu. Même quand on prie quelque chose d’aussi appris que le Notre Père, même quand on est convaincu d’avoir pris soi-même la décision de prier, qu’on se recueille personnellement dans sa chambre pour assumer les pensées et les dispositions du Fils. On reconnaît pourtant tout de suite que tout nous est donné. Toute parole que l’on dit signifie beaucoup plus qu’on ne le saura jamais; toute parole a une plénitude qu’on ne pourra jamais lui donner nous-mêmes; Dieu doit l’entendre d’une manière divine… Et même si l’on ne reçoit pas le don de voir la forme et le contenu que la prière revêt devant Dieu, on sait cependant que cette transformation a lieu et qu’elle est un pur don. La source d’où tout découle et dans laquelle tout est formé réside en Dieu, on le pressent (287).

 

10.Vie et mort

Naissance et mort des ordres religieux. Peut-être ont-ils remplis leur mission qui n’était que pour un temps. Peut-être Dieu leur redonnera-t-il vie, peut-être que leur esprit revivra plus tard dans un autre ordre sous une autre forme. Etc. (557).

 

11. Le Fils et la Trinité

Tout ce qui est visible dans le Fils est toujours l’expression de toute la Trinité. Dans le comportement du Fils, il faut toujours voir aussi le Père et l’Esprit. Il y a des moments où, dans le Seigneur, apparaît toute la divinité dans une unité, d’autres moments où c’est surtout son caractère de Fils qui ressort, d’autres où il s’efface en quelque sorte pour laisser le Père ou l’Esprit apparaître pleinement (551).

 

12. Le grand passage

Il peut certes se faire qu’on doive souffrir jusqu’à la fin et qu’on meure dans l’obscurcissement de la souffrance et qu’il ne soit aucunement question de ciel ouvert. Peu importe; car c’est Dieu qui détermine la manière dont il veut recevoir le mourant. Le sens de la foi n’est pas que j’aie une mort facile, mais que j’entre dans la mort comme un vivant, de la manière dont le Seigneur me l’accordera. Peut-être dans l’obscurité, la souffrance et l’angoisse et en n’y voyant plus rien. Mais peut-être aussi dans une dernière annonce de la Bonne Nouvelle : « Je vois le ciel ouvert » (284).

 

13. Le Christ enfant

(Incarnation. Pour une approche de la conscience de Jésus enfant. Dialogue avec Adrienne âgée de six ans). – (Que fais-tu?) Je m’amuse avec des animaux en bois. Ma grand-mère est assise sur un canapé et elle tricote. (Et à quoi penses-tu?) Au Bon Dieu. Ce ne sont pas des animaux de son étable. Mais ce sont quand même des animaux du Bon Dieu. J’ai aussi un cheval et un âne et un tas de moutons… (Et à quoi as-tu pensé maintenant?) Oh! Comment dire?… Je pense : la vache fait du lait. On doit prendre le lait. Un petit enfant ne peut pas le faire, c’est difficile. Alors j’appelle le pâtre. Et alors, quand il a pris le lait il me le donne et je le porte à l’hôpital. J’ai un vrai hôpital… pour les enfants. Et parce que la vache appartient au Bon Dieu, le lait aussi lui appartient. Je porte donc le lait du Bon Dieu aux enfants malades. Et ceux-ci disent : Oh qu’il est bon, ce lait (en français). Moi : C’est le lait du Bon Dieu. Les enfants disent alors : Raconte une histoire du Bon Dieu. Moi : Non, non, pas maintenant; quand je serai grande. (Que veux-tu faire plus tard?) Je veux être médecin. On devra tout donner. Il y a aussi les mères qui donnent du lait. Tu sais ça? Je voudrais… donner… à tous… – J’ai été malade et j’ai eu mal. Quand ça fait mal au corps, je peux le dire. (Et à l’âme?) Là aussi on a mal. Déjà maintenant. Quand on n’a rien à donner. A un pauvre ou à la bonne quand elle a du chagrin? Un jour, chez ma grand-mère, j’ai vu deux larmes. Et je n’avais rien à lui donner. Quand je pleure, papa me donne toujours quelque chose. Mais je ne pleure pas exprès, je suis trop grande. Alors j’ai dit à ma grand-mère : « Je te prête ta petite fille ». Elle : « J’aurais préféré que tu me la donnes ». Moi : « Ça, je ne peux pas, j’appartiens au Bon Dieu »; Je lui ai dit ça. Ma grand-mère m’a dit que j’appartiens quand même à papa et à maman. – Mais pourtant je ne leur suis que prêtée. (202-203).

 

14. Visions

(Les visions appartiennent aussi au monde de l’Esprit Saint). Celui qui a une vision peut voir en une seconde des mondes entiers, peut-être même plusieurs mondes à la fois, le ciel et l’enfer en un clin d’oeil (415). [Pour le familier de saint Benoît,cela évoque un épisode de sa vie].

 

15. Crainte et espérance

Dans la mesure où nous sommes pécheurs, nous craignons la mort; dans la mesure où nous sommes sauvés, nous l’espérons; dans la mesure où nous sommes les deux, crainte et espérance demeurent mêlés. L’amour parfait bannit la crainte chez celui qui est vraiment saint (247).

 

16. L’Esprit et la prière

Nous savons que sans l’Esprit Saint nous ne pouvons pas prier. Si nous sommes vrais et si nous prions vraiment, il nous donne le contenu de la prière : parole et sens et attitude en même temps. Il nous forme lui-même comme il a formé la personnalité du Fils lors de l’incarnation. Et c’est lui qui, dans la prière, nous présente au Père et au Fils, qui transforme notre esprit pour qu’il reçoive les traits que le Fils veut lui donner afin que le Père reconnaisse en nous le Fils (431).

 

17. Eteindre l’Esprit?

On ne peut comprendre l’Ecriture, dans sa dimension d’inspiration, que par la foi. D’où la nécessité absolue de la méditer dans la prière et de la fréquenter. Cela exige un effort parce que notre condition de pécheurs a la tendance effrayante à éteindre partout l’Esprit (551).

 

18. Comprendre

Nous comprenons – par son Esprit- ce que le Père nous donne à comprendre; mais l’Esprit ne nous donne à comprendre que si nous l’en prions (429).

 

19. Purification

Dieu seul sait quand il a suffisamment purifié un homme – par la confession et la pénitence (473) .

 

20. Entrer dans l’Eglise

Il est décisif qu’on entre dans l’Eglise avec humilité et non la tête haute. Qu’on n’ait pas l’impression de rendre service à l’Eglise. C’est l’Eglise qui nous rend service en nous accueillant. Vrai surtout pour les jeunes. Pour les personnes âgées, éviter ce qui pourrait paraître dur (471).

 

21. Le ciel

Le ciel est ainsi fait que chacun est à sa place si bien qu’il n’attire pas l’attention et qu’il n’est remarqué que si Dieu dirige son regard sur lui ou sur quelqu’un parce qu’il est question d’une mission particulière ou d’une fête particulière; et ensuite tout retourne dans l’inaperçu d’une manière toute naturelle et comme allant de soi. Il n’est pas de lieu où moins de pose soit possible qu’au ciel. Et quand il y a des « fêtes », la beauté et la dignité ne sont troublées par aucun genre de « pose ». Tout se déroule avec une dignité qui va tout à fait de soi et une dignité qui est en même temps parfaitement pure (573).

 

22. La foi

Habitant en nous, le Seigneur nous fait don de sa vue spirituelle des choses (284).

 

23. Le tiède

Plus un chrétien est saint, plus purement l’Esprit demeure en lui, et il peut le voir, le décrire, le transmettre d’autant plus clairement; tandis que le tiède fabrique un mélange confus d’Esprit et de moi (425).

 

24. Les contraintes de l’enfance

Tous les soins dont Marie entoure son enfant et également les besoins de l’enfant lui-même et tout ce qui arrive avec lui font partie de son silence et de sa prière et de ce qu’elle doit absolument accueillir en esprit. Car son esprit doit devenir capable, par l’Esprit Saint, de répondre aux questions que son enfant – comme tout autre enfant – lui posera afin que rien de sa mission divine ne soit gêné, que celle-ci au contraire fasse aussi l’expérience d’une exigence humaine. Peut-être que l’essentiel des trente années contemplatives du Fils se passe-t-il, durant ces premières années de l’enfance, dans le cœur de la Mère. Plus tard, quand le Fils est adulte et qu’il donne un enseignement et que sa Mère y est initiée, il est la Parole autonome qui peut accueillir aussi les questions de sa Mère et y répondre en toute liberté. Mais pour le moment, il est soumis aux contraintes de l’enfance; ce n’est pas une « nuit » ni une privation, parce que tout n’est qu’en devenir, et pourtant, en face du Père, c’est un renoncement à la pleine possession de sa force de Fils. Et sa Mère accompagne ce renoncement avec sa disponibilité (164).

 

25. De la confiance des enfants de Dieu

Le Fils invitera les croyants à rester comme des enfants devant le Père. Ils ne doivent pas constamment se poser des questions et souligner leur indignité, mais recevoir simplement et comme des enfants la conscience d’être des enfants de Dieu et y persévérer. Ils doivent se mouvoir avec naturel dans le monde de Dieu et ne pas mettre constamment des limites dans leur prière, parler de leur impuissance, de leur inclination au péché ou d’y penser. S’ils gardent aussi quelque part le sentiment de leur tendance au péché et donc de leur indignité, il leur est quand même permis de recevoir avec gratitude le don de leur dignité d’enfant devant Dieu. La dignité l’emporte; la pureté de la conversation avec Dieu, la force de la prière, peut-être aussi la force de la nuit et de la souffrance dans la prière peuvent être si convaincants que cela devient clairement une participation à la destinée de Jésus enfant. Même l’impuissance de celui qui est suspendu à la croix, son cri d’abandon ne laissent à aucun moment s’éveiller la pensée de l’indignité. Il meurt dans la dignité de celui qui appartient au Père, il souffre comme un homme qui porte tout au Père comme un enfant, sans trier constamment ce qui est à lui et ce qu’il doit donner, ce qu’il veut prendre sur lui et ce qu’il ne veut pas prendre; il rapporte la totalité de son être à la totalité du Père. Et quand un chrétien prie, il implore avec la dignité du mendiant qui n’a rien et qui a besoin de beaucoup; avec la dignité de l’enfant à qui il n’est pas donné de rendre quelque chose pour ce qu’il doit recevoir. Quand il adore, c’est avec la dignité de celui qui sait; et il ne pourrait pas le savoir si la grâce ne lui avait pas encore révélé que par elle tous les écarts et tous les accidents coupables sont dépassés (165).

 

26. Souffrance de Dieu?

Nous n’avons pas de mot pour dire la « souffrance » mystérieuse que notre péché cause à Dieu, si Dieu ne change pas, s’il est toujours bienheureux et ne peut être blessé par sa créature. Et cependant il serait inconcevable que Dieu demeure insensible à la faute et au malheur de ses propres créatures, lui qui est l’amour éternel (266).

 

27. Les deux possibilités

Il n’y a que deux possibilités : ou bien je fais ce que je veux (en accord avec l’Esprit ou contre lui), ou bien je fais ce que veut l’Esprit (en accord avec ce que je veux ou contre mon gré). Il n’y a pas de milieu ni de compromis possible. – Il peut arriver que je veuille le bien (parce que je ne suis pas si mauvais que je ne veuille que le mal). Naturellement, je le veux avec la grâce. Mais il peut se faire un jeu de l’Esprit qui me laisse d’abord faire le bien que je veux, quelque chose qui correspond à mon moi, à mes dons, à ma personnalité, à mon orientation, certes dans un cadre de vie chrétienne. Mais cette volonté qui est la mienne peut être soumise par l’Esprit à un examen (445).

 

28. La croix de l’Eglise

Il y a une certaine analogie entre l’Eglise et son Seigneur, entre l’Épouse et l’Époux. Elle doit être clouée à la croix avec des clous. Elle doit aussi apprendre à connaître la totale impuissance. Toute envie de critiquer le Seigneur qui la cloue ainsi solidement doit lui passer, et toute question pour lui demander pourquoi il doit en être ainsi doit être rentrée… Elle est entièrement dépouillée… Ce n’est pas elle qui va dire au Seigneur ce qu’il y a en elle; c’est le Seigneur qui va lui montrer ce qu’il peut tirer d’elle… La plus extrême humiliation : ce n’est qu’ainsi qu’elle trouve le plein contact avec la terre où elle vit, que tombent les murs de séparation; elle marche nu-pieds sur le sol dur et pierreux… L’Eglise est systématiquement éprouvée par le Seigneur. Mais selon un plan dont elle n’a pas une vue d’ensemble… L’humiliation est poussée jusqu’aux limites du doute… L’Eglise doit apprendre à nouveau le repentir (278-280).

 

29. Le partenaire

Aussi longtemps que la foi n’est qu’une sorte de devoir inculqué, il y a après la prière la satisfaction qui provient du sentiment naturel du devoir accompli. Mais aussitôt que Dieu a vraiment touché un croyant et que celui-ci a fait l’expérience que, dans la prière, il a vraiment affaire à Dieu, que Dieu s’adresse à lui personnellement, tout change. Dieu s’adresse à lui personnellement : cela veut dire qu’il sait que Dieu exige quelque chose de lui, ou bien qu’il comprend que Dieu se laisse appeler et qu’il vient à l’aide quand on a besoin de lui, ou bien qu’il comprend que Dieu possède des mystères remplis de joie et qu’il veut communiquer (574).

 

30. Le trésor de prière

Quand un chrétien offre quelque chose à Dieu et à son trésor de prière pour qu’il en fasse libre usage, il ne peut pas décemment revenir en arrière. Supposons qu’il ait beaucoup prié et médité et qu’il en ait remis le fruit à Dieu; si arrive un temps de détresse et que ce soit la nuit, il a besoin d’aide. Il ne peut pas dire à Dieu : Donne-moi maintenant un peu de ce que j’ai déposé auprès de toi. Ce serait mesquin. Car son intention était bien de mettre à la libre disposition de Dieu ce qui lui appartenait (47).

 

31. Le ciel

Au ciel, on est tellement lié à Dieu que notre propre désir de voir davantage de Dieu se limite au désir de ne voir que ce que Dieu nous montre (569).

 

32. L’inondation

Pour comprendre quelque chose au divin, il faut toujours la grâce, et celle-ci requiert toujours du croyant un renoncement à lui-même : renoncement à ratiociner, à chipoter et à tout savoir mieux que tout le monde… « La grâce inonde, c’est sa nature »… Elle répand sa lumière comme le soleil. L’homme devrait renoncer à un équilibre, à un dialogue entre lui et Dieu comme entre deux partenaires; il devrait ne plus être qu’accueil, avec les bras ouverts, des bras qui cependant n’arrivent jamais à tout saisir parce que la lumière coule à flots partout et demeure insaisissable et qu’elle est beaucoup plus que ce qu’un individu peut recevoir. Comme si on tenait un petit récipient sous un puissant jet d’eau; le récipient ne peut jamais être rempli parce que le jet est trop fort (520).

 

33. La semence

Lors de l’incarnation, l’Esprit est porteur de la semence du Père… Il l’est pour toujours dans le monde… Il est souvent une semence qui tombe d’abord sur un sol pierreux, qui ne peut pas lever, à laquelle on ne prête pas attention. Personne ne sait si en ce lieu, derrière cette parole ou cet acte, n’est pas cachée une semence de Dieu… L’Esprit entraîne toujours avec lui le Père et le Fils (425-426).

 

34. Les pécheurs et les autres

Au ciel, tous sont dans l’état d’une parfaite absolution. Avec cette absolution, Dieu a effacé tout ce qui n’était pas clair, il aboli aussi toutes les différences qui peuvent exister entre les pécheurs d’autrefois et ceux qui n’ont pas péché (573).

 

35. Bavardage

L’Eglise ne doit pas vouloir savoir ce que le Seigneur accomplit en elle, sauf dans la mesure où le Seigneur lui-même le veut. Beaucoup de mystères en elle n’appartiennent qu’au Seigneur, par exemple beaucoup de ce qui concerne les saints. Aucune discrétion n’est plus grande que celle du Seigneur, et il voudrait que son Eglise aussi soit discrète. Malheureusement elle ne l’est souvent pas, il y a en elle beaucoup de bavardage (467).

 

36. La flamme

Nous comprenons ce que Dieu le Père nous donne à comprendre par son Esprit; mais l’Esprit ne nous donne l’intelligence que si nous l’en prions. Sa grâce est accomplissement de quelque chose qui est déjà là, et illumination d’un présent obscur… Quand nous prions l’Esprit, nous ne sommes pas contraints, et cependant nous y sommes incités par l’Esprit. Il est comme un soufflet qui pousse nos flammes dans une certaine direction et il devient flamme lui-même (429).

 

37. La meurtrière

Qui se donne à Dieu totalement ne tombe pas dans le vide. Il se tient à l’exemple du Seigneur, à son invitation à le suivre; et dans cette invitation le Seigneur dévoile en même temps ce qu’il a de propre. Qui le voit, voit le Père, et la vision se fait dans l’Esprit Saint. Il n’est pas facile de se représenter que Dieu est devenu totalement homme; mais plus difficile encore de se rappeler constamment que cet homme est le Fils du Père, la deuxième personne de la Trinité, que celui qui veut le suivre regarde vers l’infini comme par une meurtrière qui ouvre sur l’infini. Ainsi il peut promettre joyeusement au Fils de le suivre, mais il voit aussi que bien des choses encore demeurent mystérieuses. S’il veut se mettre authentiquement à la suite du Christ, il n’a pas le droit de s’en tenir à ce qu’il a compris, il ne doit pas seulement vivre pour ce qu’il a saisi, il doit suivre le Christ tout entier. Il peut certes avoir une préférence pour des mystères particuliers, ceux par exemple par lesquels il a perçu l’appel. Mais le Seigneur s’adresse à chacun avec le visage qui correspond à ses possibilités de perception; personne ne doit s’effrayer de ce que le Seigneur soit si riche, chacun doit au contraire se tenir ouvert à tout, avec respect (491).

 

38. Le temps éternel

Le temps qui s’écoule est une invention de Dieu, lui-même est dans l’éternité. Le temps est mesuré avec les mesures de l’homme et de sa vie : le monde ne cesse de durer le temps d’une génération, jusqu’au moment où le Fils de Dieu assume la durée d’une vie, emprunte au temps des hommes trente-trois années pour les vivre. Mais parce qu’il les a empruntées au temps des hommes,