I. Articles publiés et livres en attente

 

LA VIE ET L’ŒUVRE D’ADRIENNE VON SPEYR (1902-1967)

 

Aperçus divers

 

Site internet de la

Communauté Saint-Jean :

Balthasar&Speyr

 

I

 

Articles publiés et livres en attente

Plan

1. Dieu est autrement (1982)

2. L’Avent du Fils (1982)

3. Au souffle de l’Esprit (1983

4. Un chemin vers Dieu (1984)

5. Des traces de Dieu (1985)

6. La foi d’Adrienne von Speyr (1986)

7. Dieu dans le Journal d'Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar (2005)

8. Jeanne d’Arc dans l’œuvre d’Adrienne von Speyr (2022)

9. Saint Bernard dans l’œuvre d’Adrienne von Speyr (2022)

 

*     *     *     *    *     *     *     *    *     *

 

1. DIEU EST AUTREMENT (1982) 

(Paru dans La Vie spirituelle, n° 649, mars-avril 1982, p. 237-239)

 

Adrienne von Speyr entre sans bruit dans l'édition en langue française; elle est morte sans tapage en 1967 dans sa Suisse natale; elle n'est pas la proie des mass media; elle est (peut-être) l'une des plus grandes mystiques de tous les temps.

Dieu est discret; il œuvre dans le silence. Et que fait-il dans le silence? Il se révèle d'une manière inouïe à l'une de nos contemporaines, docteur en médecine, que nous aurions pu rencontrer en Suisse ou en Bretagne durant certaines vacances. Il se révèle d'une manière inouïe à l'une de nos contemporaines et nous l'ignorons pendant des dizaines d'années. Il se révèle d'une manière inouïe à une fondatrice d'institut séculier et nous allions passer à côté d'elle sans la remarquer.

Dieu a tout dit, c'est entendu, dans sa Révélation, et le dernier des douze apôtres sait bien qu'après lui Dieu n'a plus rien à dire; la porte est close, il n'y a plus qu'à attendre qu'elle s'ouvre à nouveau à la fin des temps. Dieu a tout dit une fois pour toutes et cependant il ne cesse encore de parler aux hommes. A chaque époque Dieu se révèle à nouveau, non pour des révélations nouvelles, mais pour vivifier la foi de toujours. Quand Dieu nous a tout dit, les grandes personnes que nous sommes n'ont pas encore compris grand-chose, ni les exégètes, ni les théologiens. Dieu a plus d'imagination que nous.

Toute petite, Adrienne discutait avec ses professeurs de catéchisme et elle tenait pour assuré, dans sa petite tête, que Dieu était autrement. Dieu est autrement que ce que lui en disaient son catéchisme protestant et ses maîtres; elle le pressentait, elle n'était pas satisfaite de ce qu'on lui apprenait de Dieu. Dieu est autrement qu'on ne pense même quand on connaît bien son catéchisme, sa théologie ou sa Bible. Dieu est autrement qu'on se l'imagine; il survient toujours un peu ailleurs.

Dieu est toujours le même bien sûr, les sages le savent bien et aussi l'enfant du catéchisme et l'exégète. Mais Dieu est encore au-delà, plus vivant et plus vrai que ce qu'on a pu en découvrir jusqu'à présent. Dieu est autrement, infiniment plus proche de nous qu'on se l'imagine. Il ne faut rien imaginer d'ailleurs. Notre foi est la chose la plus réelle de tout le réel du monde.

Souvent il a fait Dieu dans la vie d'Adrienne, souvent aussi il a fait nuit. Elle a reçu le jour et elle a reçu la nuit comme une mission de Dieu : la nuit de la Passion pour être là où Dieu la voulait pour le salut de tous dans la communion des saints; le grand jour de Dieu, pour nous dire ce qu'elle a entrevu du monde infini du ciel.

A tous ceux qui vont jusqu'au bout du monde chercher des recettes de vie spirituelle, à tous ceux qui vont sur les pas de Jésus en Palestine pour essayer de s'approcher de lui, à tous ceux qui cherchent Dieu et à tous ceux qui doutent, il faudrait proposer un long stage chez Adrienne : aucun gourou n'arrive à la hauteur de ses chevilles.

Certains diront : non, merci, pas pour nous les mystiques! La Bible nous suffit et le credo de toujours et la foi de nos pères. D'autres, drapés dans le manteau du doute méthodique, de l'incroyance éclairée ou du jargon fin de siècle, clameront que la mystique, c'était bon au Moyen Age ou du temps de Thérèse d'Avila. Eh bien, tant pis, voici Adrienne von Speyr. Voici des dizaines de volumes (une soixantaine) contenant son message, des commentaires de l’Écriture bien souvent, sobres et objectifs, qui commencent là où s'arrête l'exégète. Avant de porter un jugement, qu'on ait l'honnêteté de les lire.

Qu'est-ce qu'un mystique, qu'est-ce qu'un prophète, sinon quelqu'un que Dieu envoie, jamais par hasard, à une certaine époque de l'histoire pour une mission précise. N'en déplaise à ceux à qui la mystique ne plaît pas : elle existe, toute proche de nous; elle fait partie du réel le plus réel et, tout compte fait, elle est la seule chose qui compte vraiment dans la vie des hommes. Tout chrétien le sait bien finalement : ne faut-il pas déjà avoir un certain sens mystique pour voir du pain et dire : "Mon Seigneur et mon Dieu"? Ne faut-il pas déjà avoir un certain sens mystique pour dire à Dieu ne fût-ce qu'un "Notre Père" et à la Vierge un "Je vous salue Marie"? Tel, autrefois, faisait de la prose sans le savoir.

Il serait malséant qu'une mystique, de son vivant, fasse étalage des révélations dont elle a pu bénéficier. Les livres d'Adrienne qui relatent en clair ses expériences mystiques ne sont pas encore dans le commerce. Mais dans tous les autres, les plus nombreux et les plus nourrissants - commentaires bibliques et méditations sur des thèmes de la foi -, transparaît la richesse de sa connaissance de Dieu, et c'est pour être utile au plus grand nombre qu'Adrienne les a dictés, sans y parler jamais d'elle-même. Ce ne sont pas des ratiocinations laborieuses; ce qu'elle dit coule de source, elle est naturel dans le surnaturel, les mots les plus simples introduisent au plus profond, peu d'auteurs ont comme elle le don d'initier aux mystères de Dieu.

Toute l'œuvre d' Adrienne, à peu de choses près, a été rédigée en allemand. Des quelques ouvrages traduits déjà en français (chez Lethielleux), le plus pénétrant jusqu'à présent est peut-être La Servante du Seigneur : méditations et intuitions sur Marie, qui nous entraînent dans le mystère de Dieu. C'est là qu'on sent le mieux affleurer une expérience qui n'est jamais dévoilée explicitement. Les Fragments autobiographiques sont le livre des racines d'Adrienne : si, un jour, beaucoup plus tard, elle a eu de Dieu des connaissances inouïes, il nous est fort utile de connaître ses commencements, toute sa jeunesse jusqu'à vingt-quatre ans. Certains y trouvent des longueurs; nous avons besoin de ces longueurs pour connaître quelqu'un. On y trouve surtout nombre de pages d'une merveilleuse fraîcheur. L'Expérience de la prière nous donne une idée de certains éléments essentiels de la spiritualité d'Adrienne. Il sera sans doute plus évident un jour que certaines de ces pages reflètent, traduites dans la langue de tous les jours, des expériences mystiques qui ne sont pas ici dévoilées pour elles-mêmes. Tout à la fin du livre cependant la confidence est presque claire : "Lors d'une vision, il arrive le plus souvent qu'on se retrouve soi-même après coup et qu'on sache ce qu'on a vu…" Parole de la croix et sacrement, qui met en relation les sept paroles du Christ en croix et les sept sacrements, risque de paraître bien hermétique à certains : il faut plus d'esprit de finesse que d'esprit mathématique pour y pénétrer. Il serait dommage de se laisser rebuter : il y a là des pages admirables.

Ce qu'il faudrait dire ici bien haut, c'est que ces quelques livres ne donnent encore qu'une idée bien pâle de l'œuvre et de la mission d'Adrienne. Pour se rendre mieux compte de leur portée - et à défaut d'avoir accès pour le moment à l'ensemble de l'œuvre -, il faudrait lire la centaine de pages que lui a consacrée Hans Urs von Balthasar dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique (Apostolat des éditions). Ce témoignage brûlant peut suffire à tenir éveillée notre attention. Le propre de Dieu est de nous donner des signes qu'on n'attendait pas. Il est peut-être temps d'ouvrir l'oreille.

Patrick Catry

 

*

2. L'AVENT DU FILS (1982)

 

Plan

 

1.Attente. 2. Disponibilité. 3. Angoisse. 4. L’attente du Fils. 5. Noël. 6. Première enfance. 7. Dignité de l’enfant. 8. L’enfant de douze ans

 

* * * * * * * * * * * * * * 

(France Catholique du 3 décembre 1982, p. 10-11, a publié la première partie de ce texte. Ci-dessous le texte intégral qui avait dû être abrégé pour l'édition)

 

Il y a quelques années, Le P. Hans Urs von Balthasar a signalé l'existence d'une douzaine de tomes de l'œuvre posthume d'Adrienne von Speyr (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, Paris, 1978, p. 90). Deux volumes de ces œuvres posthumes ont été publiés récemment par le P. Balthasar dans l'original allemand sous le titre général : La Parole et la mystique (Das Wort und die Mystik, Bd I. Subjektive Mystik, 296 p.; Bd II. Objektive Mystik, 576 p. - Johannes Verlag, Einsiedeln, Suisse, 1980). On s'en est peu soucié en France jusqu'à présent, semble-t-il. Les quelques pages d'Adrienne qui suivent donneront une certaine idée du contenu de ces volumes, une toute petite idée sans doute. Elles sont extraites d'un Traité sur l'Avent du Fils (Objektive Mystik, p. 119-166). Le P. Balthasar nous avertit dans sa préface que ces textes ne sont pas des méditations ordinaires sur la foi mais qu'ils sont le fruit de la connaissance expérimentale qu'Adrienne a eue des mystères de Dieu. Tout le passé de l'humanité, avec tous ses instants, est engrangé dans la mémoire de Dieu et Dieu est capable de le faire resurgir et de le mettre à la disposition de qui bon lui semble pour une mission. Certains trouveront peut-être que la lumière de ces pages est bien tamisée et qu'il n'est pas nécessaire de faire appel à une connaissance expérimentale des choses de Dieu pour énoncer des banalités. Il se peut aussi que le lecteur rencontre Dieu.

Patrick Catry

1. Attente

Dernièrement j'ai vu Marie à l'époque de sa grossesse; les termes de sa prière sont presque pauvres, mais elle a le maintien de la reine des cieux ainsi que la dignité de celle qui attend. Je comprenais l'incroyable dignité de la femme enceinte. Dieu fait irruption dans notre indignité pour nous apprendre à vivre en l'attendant et à retrouver ainsi une dignité. Parce que le Fils s'est abaissé jusqu'à devenir celui qui est attendu dans le sein de sa mère, l'humanité a reçu une qualité nouvelle qui se retrouve en toute attente dont Dieu s'est réservé l'accomplissement et qu'on peut appeler le fruit de la prière. Car Marie attend ce qui est déjà en elle; tous ceux qui espèrent chrétiennement attendent ce qui est déjà en eux : la Parole de Dieu qui se fait chair et qui s'accomplit selon sa propre promesse.

 

2. Disponibilité

Marie voit d'abord dans l'Esprit Saint une exigence; l'ange l'a représenté pour elle, désormais il sera sans cesse présent dans sa vie. Elle devra toujours être prête pour l'Esprit comme la femme doit l'être pour la venue de son mari. On n'en a jamais fini avec l'Esprit. Celui qui se confesse une fois se déclare prêt à se confesser toujours à nouveau. L'Esprit qui exige maintenant de Marie une disponibilité totale, ne cessera de se présenter encore à elle. Dans les nombreux contacts qui sont liés à la venue de l'Esprit, elle ne sait pas non plus exactement quand et comment il la couvre de son ombre. Mais elle comprend qu'il exige une disponibilité totale jusque dans les recoins les plus secrets de son corps. Elle doit s'offrir et elle doit de plus aimer le Père, le Fils et l'Esprit Saint sans restriction aucune. Elle veut aussi être entièrement docile. Là où pourrait se faire jour la tentation de résister ou de se fermer, elle voit de nouvelles occasions d'aimer. De même qu'une femme une fois fécondée ne peut échapper à la grossesse, Marie ne veut pas se soustraire à l'exigence qui se fait toujours plus grande. Elle reconnaît que l'exigence grandit au fait qu'elle ne comprend pas et au signe de la souffrance qui commence à se dessiner pour elle. Elle sait très bien qu'avec l'enfant la croix aussi grandit en elle et elle dit oui par avance à la croix. Son oui consiste avant tout à laisser l'œuvre de l'Esprit s'opérer en elle de plus en plus et sans limites : il apporte le Fils et la croix. Elle remet toujours tout au Père. Car c'est de sa part que l'ange est venu.

 

3. Angoisse

Marie sent pour la première fois l'enfant s'agiter en elle. Cette expérience est nouvelle pour elle, tout aussi neuve et aussi étrange que pour toute femme lors de sa première grossesse. Chez toute jeune mère, il y a cet étonnement: "Ah! C'est comme ça!" Pour Marie, la question peut se poser : "Est-ce qu'il y a une différence entre mon expérience et celle d'une autre femme? Est-ce vraiment Dieu qui vit en moi?" C'est comme une légère angoisse. Par les prophéties, elle sait qu'une femme juive va mettre au monde le Messie. N'importe quelle femme. Pourquoi elle justement? Est-ce qu'elle ne s'est pas tout simplement monté la tête? Il plane en Marie une certaine angoisse : est-ce que le normal, le physiologique qui se passe en elle est vraiment exactement ce que Dieu lui demande? N'y a-t-il pas mêlé quelque chose de trop personnel? Peut-être seulement que le Fils est trop homme? On peut difficilement décrire l'angoisse qui rôde autour de la Mère au sujet de cette limite inconcevable entre le divin et l'humain. Peut-être est-elle comparable de loin à l'inquiétude d'un fondateur d'Ordre qui craint d'avoir mis trop du sien dans son œuvre et pas assez de ce qui correspondait à sa mission divine. La crainte d'avoir souci de sa propre fécondité plutôt que de laisser grandir la semence de Dieu par son intermédiaire. Marie le sait: une naissance approche. Sera-t-elle à la hauteur de l'événement dans le sens de Dieu? Est-ce que pendant ces mois l'enfant ne sera pas devenu tellement son bien qu'il ne serait plus ce que Dieu attend d'elle?

 

4. L'attente du Fils

Le Fils attend sa naissance, il attend son existence humaine au milieu des hommes. Il attend en compagnie de sa mère. Et il participe à son angoisse. Il veut y avoir part parce qu'il ne veut éviter rien de ce qui est humain, sauf le péché. Il participe en même temps à l'attente du Père et de l'Esprit qui maintenant le regardent pour ainsi dire comme on regarde un homme. La joie du Père est comparable à celle d'un père humain puisqu'il voit la croissance du Fils dans le sein de sa mère. Et il y a en lui comme un étonnement que ce petit être soit son Fils qui doit racheter le monde entier. Et tandis que le Fils voit cette joie et cet étonnement, il participe en tant qu'être humain à l'angoisse de sa mère: "Pourvu qu'en tant qu'homme aussi j'arrive à répondre en tout à l'attente du Père!" Et puis il se passe aussi quelque chose de mystérieux : pendant que le Fils vit dans le sein de sa mère, il fait sienne sa parfaite pureté. Bien entendu, il possède en tant que Dieu toute vertu. Mais en tant qu'être humain, il y a pour lui comme pour tout enfant une dépendance. Il sait combien choisi et protégé est l'espace où il peut naître, mais il sait aussi que le temps de cette pureté est limité parce que, au-delà, l'autre monde, le monde pécheur, l'attend. Qu'il puisse avoir cette mère n'est pas pour lui que ménagement : le contraire l'atteindra par la suite d'autant plus inexorablement.

 

5. Noël

Instant de certitude : la naissance arrive. Pour Marie, c'est la fin de l'Avent et de l'angoisse; c'est le commencement de la joie. Comme si, pour elle, la fête de Noël était un peu avancée. Quand l'enfant est là, aucune angoisse ne se lit plus sur ses traits. Avant même qu'elle le voie, la présence de l'enfant est totale pour elle. Durant ces deux heures (environ) s'ouvre pour toute la chrétienté une possibilité de contemplation : on n'a pas besoin de voir pour faire l'expérience de la présence du Seigneur et de l'imminence de sa venue. L'enfant qui, durant l'Avent, s'est habitué à l'humanité, est humain aussi  au moment de sa naissance en ce qu'il vit totalement l'instant présent. Il partage aussi ceci avec sa mère. Durant ces derniers mois, elle avait totalement vécu de ce que l'enfant lui donnait; il remplissait sa méditation et la méditation remplissait sa vie. Et maintenant, quand l'enfant paraît, elle apprend à être comme il est lui-même, c'est-à-dire à goûter totalement l'instant présent sans aucune tristesse pour les difficultés qui attendent l'enfant. Sa mission est maintenant la joie pure; elle sent aussi que maintenant elle dépend de l'enfant de manière immédiate. - L'enfant remercie le Père pour la grâce de l'Incarnation. Il fait l'expérience en lui-même maintenant de ce qu'était le dessein du Père quand il créa l'homme. La mère et l'enfant n'ont besoin de rien d'autre pour leur joie que d'être ensemble en Dieu. Leur pauvreté souligne encore le don du Père. La mère est sans souci et sans trouble, elle a l'enfant et elle l'adore; l'amour est si grand qu'il éclipse tout. C'est une fête de l'amour. Ils sont comme deux amoureux dans une pauvre cabane et ils se font inventifs l'un pour l'autre pour compenser par l'amour tout ce dont ils doivent se passer.

 

6. Première enfance

Quand Marie, Joseph et l'enfant ont enfin une maison et que commence une vie plus calme, la mère peut se réjouir de son enfant et vaquer dans une joie tranquille à ses devoirs domestiques et maternels. De plus elle vit dans un mystère immense dont pour le moment elle est instruite avant tout dans la patience. Les événements extraordinaires sont du passé : annonciation et visite à Élisabeth, grossesse, départ pour Bethléem, naissance et mystère un peu effrayant avec les mages comme si tout était déjà public et connu du monde entier et comme si ça devait continuer désormais à coups de miracles. Et puis au contraire, la persécution, la fuite, le retour. - Et maintenant le quotidien gris et voilé où ne se produit plus aucun signe, et cependant tout ce qui a été demeure vrai et Marie sait garder dans son cœur le mystère dont elle sait qu'il grandit avec l'enfant. L'enfant grandit comme les autres enfants, ignoré, mais avec lui grandit et mûrit le mystère divin pour une moisson que Marie ne connaît pas. - Ce n'est pas qu'elle éprouve le besoin de montrer maintenant son enfant au monde entier ou de le voir faire des miracles, mais c'est pour elle cependant une affaire très sérieuse de voir l'enfant tellement ignoré après tous les signes et tous les messages qu'elle a reçus jour après jour et en même temps de soupçonner que l'œuvre du Père et de l'Esprit et aussi du Fils doit s'accomplir dans le secret et que son devoir de mère consiste à être là pour qu'elle puisse s'accomplir sans incident. - Elle doit apprendre à soumettre au secret toutes ses actions, tous ses sentiments, tous ses soins. Elle ne peut avoir aucun désir d'en apprendre davantage que ce que Dieu veut justement lui révéler; elle doit être prête à apprendre tout ce qu'il lui montre maintenant. Durant tout ce temps, le plus important pour Marie est sans doute ceci : laisser s'accomplir imperceptiblement, croître intérieurement dans la prière, être attentive dans l'amour pour combler et se laisser combler, même dans les petits événements du quotidien qui s'ouvrent sur le divin et s'y perdent. - Tous les soins dont elle entoure l'enfant et de même tous les besoins de l'enfant, toutes ses rencontres avec lui, font partie de son silence et de sa prière et en tout cas de ce qu'elle a à recevoir dans l'esprit. Car son esprit doit devenir capable par l'Esprit Saint d'être à la hauteur des questions que son enfant, comme tout enfant, va lui poser, afin que rien ne soit une entrave à sa mission divine, mais qu'au contraire celle-ci en soit favorisée humainement. Peut-être que l'essentiel des trente années contemplatives du Fils se passe, au cours des premières années d'enfance, dans le cœur de la mère.

 

7. Dignité de l'enfant

Le nouveau-né dans les bras de sa mère possède une dignité humaine illimitée et le droit d'être soigné et nourri. Quand sa mère le soigne, change ses langes et le nourrit, l'enfant reste lui-même en se laissant faire. Cela se fait avec naturel, cela fait partie de la dignité de l'enfant de recevoir ces soins. Quand, plus tard, il fait ses premiers pas et part à la conquête du monde qui l'entoure, cela se passe aussi avec dignité, dans une simplicité et une justesse de ton qui caractérisent toute son évolution. La même chose vaut pour ses premiers balbutiements, pour l'élargissement de son monde par la parole. C'est une dignité toute simple qui correspond à l'être de l'enfant et au dessein de Dieu. Chacun de ses progrès recèle un éclat de sa dignité. Il reçoit, il paie de retour, il est heureux, il ne se sent pas humilié par ce qui lui est encore réservé, mais chaque découverte le stimule. Il ne rumine pas des problèmes qui ne le  concernent pas, il se contente de ce qui se présente aujourd'hui bien qu'il pressente que demain se poseront de nouvelles questions. Il se plie volontiers à ce qu'on attend de lui. - Le Fils demandera aux croyants de rester devant le Père comme des enfants. Ils ne doivent pas sans cesse réfléchir à leur indignité, ni toujours la souligner, mais recevoir simplement et comme des enfants la conscience de leur condition d'enfants de Dieu et y demeurer. Ils doivent évoluer sans contrainte dans le monde de Dieu et ne pas dresser continuellement des barrières à leur prière, parler de leur indigence, de leur inclination au péché ou simplement y penser. S'ils gardent d'une certaine manière le sentiment d'être pécheurs et donc aussi d'être indignes, ils peuvent malgré tout recevoir avec action de grâce le don de la dignité d'enfants de Dieu. C'est la dignité qui prévaut. - Même l'impuissance de celui qui est suspendu à la croix et son cri d'abandon ne laissent percer à aucun moment la pensée qu'il puisse être indigne. Il meurt avec la dignité de celui qui appartient au Père, il souffre comme un homme qui apporte tout au Père comme un enfant sans faire le départ entre ce qui lui appartient et ce qu'il doit rendre, entre ce qu'il veut prendre sur lui et ce qu'il ne veut pas assumer; il remet au tout du Père le tout de son être. Et quand un chrétien prie, il implore avec la dignité du mendiant qui n'a rien et qui a besoin de beaucoup, avec la dignité d'un enfant à qui il n'est pas donné de pouvoir rendre ce qu'il doit recevoir.

 

8. L'enfant de douze ans

Marie cherche son Fils et elle le retrouve au bout de trois jours; mais tout désormais sera différent. Dans la recherche de la mère, dans l'attitude du Fils qui se laisse trouver, il y a quelque chose que nous devrions toujours faire et recevoir. Quelque chose du Fils nous échappe toujours, non parce que comme autrefois il serait resté volontairement en arrière, mais parce que nous ne pouvons pas marcher du même pas que lui. Nous devrions apprendre à le trouver toujours à nouveau là où il est. - Aujourd'hui plus que jamais, pour les chrétiens le Fils est perdu. Avant tout parce que nous nous contentons de l'image que nous nous sommes faite de lui et que nous estimons qu'il est inutile de chercher plus loin. Parce que la Mère est sans péché, elle le trouve exactement comme il veut se laisser trouver par elle. Pour elle, il est devenu maintenant un autre parce que cela fait partie de sa mission qu'il soit désormais différent. Pour nous, cela tient à notre péché que nous ne le laissions pas être autrement que nous nous le représentons. Nous l'oublions toujours entre temps et nous le cherchons à nouveau quand nous pensons avoir besoin de lui. Et parce qu'alors il est devenu autre, nous ne le reconnaissons pas.

 

*

 

3. AU SOUFFLE DE L'ESPRIT (1983) 

(Paru dans Tychique N° 42, mars 1983, p. 55-56)

 

Adrienne von Speyr est ce médecin suisse qui, à sa mort, en 1967, a laissé une œuvre spirituelle considérable dont la traduction française est en cours de publication (une dizaine de volumes parus en 1982 aux éditions Lethielleux, Paris).

Parmi les quelque soixante volumes que compte l'ensemble, aucun n'est consacré exclusivement à l'Esprit Saint, mais il n'en est aucun non plus sans doute où sa présence ne soit sensible.

On écrira un jour une pneumatologie tirée des écrits d'Adrienne von Speyr. Pour le moment, la première chose à faire est de la découvrir. L'œuvre n'a pas besoin de présentation, elle parle d'elle-même: on reconnaîtra vite si c'est l'Esprit qui l'inspire ou si elle n'est que métal qui résonne et cymbale retentissante.

Hans Urs von Balthasar évoque quelque part la plénitude inépuisable de la théologie et de la spiritualité d'Adrienne von Speyr. Que le lecteur aille voir lui-même si c'est vraiment vrai. Il serait absurde de souffrir de la soif à côté d'une source. Que même ceux qui sont rassasiés fassent le détour: il n'est pas sûr qu'ils ne se découvrent pas une soif nouvelle et qu'ils ne disent eux aussi au Seigneur: "Tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant!"

Pour une première vue d'ensemble sur la personne t l'œuvre d'Adrienne von Speyr, il faut se référer à la présentation de Hans Urs von Balthasar : Adrienne von Speyr et sa mission théologique (Paris, 1978).

Patrick Catry
 

Le texte traduit ci-dessous est tiré des Œuvres posthumes (Nachlassbände), t. XI, p. 24-27.

 

L'Esprit souffle où il veut : l'homme a souvent l'impression que cela se fait au hasard. L'homme est habitué non seulement à mesurer les choses de ce monde avec ses propres mesures, mais aussi à accueillir les choses de Dieu dans son expérience chrétienne conformément à l'attente qu'il s'en fait. Ce qui pourrait arriver en lui par la grâce de l'Esprit est d'emblée psychologiquement canalisé et réduit. Si le souffle de l'Esprit ne correspond pas à son attente, il dit qu'il ne comprend pas Dieu. C'est qu'il a cessé depuis longtemps déjà d'être avec lui.

Si toute une pastorale ou même toute une théologie peut-être est bâtie sur une telle attitude, la différence entre le Dieu qui est et celui que l'homme imagine ne fait que s'accroître, l'écart devient toujours plus tragique. Il ne s'agit pas seulement de la largeur, de la longueur et de la profondeur de la vérité; c'est sa nature même qui est changée. Le Dieu que finalement l'homme projette n'est plus qu'une image qu'il a inventée d'après sa propre nature. Dieu est devenu image et ressemblance de l'homme. Et alors, pour remettre les choses en ordre, l'Esprit doit souffler dans l'homme en train de mûrir avant même que ses propres possibilités soient parvenues à maturité et l'aient rendu incapable de Dieu. Ou bien l'Esprit doit l'atteindre de manière à faire s'écrouler sa construction.

Il n'est peut-être personne qui ait été conduit aussi manifestement par le souffle de l'Esprit qu'Ignace de Loyola : tout lui fut arraché, il a reconnu brusquement que son image de Dieu était fausse et que sa vie elle-même était en désordre. C'est dans son nouveau commencement qu'il fait l'expérience du souffle de l'Esprit.

Ce nouveau commencement qui consiste à prendre la décision de vivre selon les conseils évangéliques s'effectue dans le souffle de l'Esprit parce que le renoncement à se posséder soi-même totalement expose toujours l'homme au souffle de l'Esprit. La pauvreté est le renoncement à ce qui a été; la virginité est le renoncement à ce qui a été rêvé; l'obéissance est le renoncement toujours nouveau à tout et elle est de ce fait l'imploration du souffle constant de l'Esprit qui vide tellement l'âme qu'il n'y a plus de place en elle que pour la soumission à l'Esprit. C'est pourquoi l'obéissance résiste à toute systématisation. Dès qu'une espérance quelconque se rattache à l'obéissance, ce n'est plus de l'obéissance, ce n'en est plus que la parodie et la caricature.

En tant qu'être spirituel, l'homme possède une liberté qu'il est toujours enclin à faire jouer contre Dieu; c'est pourquoi son premier péché consistera à argumenter contre la pure obéissance et à se faire une image alors qu'il devrait être lui-même image. En se faisant homme, Dieu entrera dans l'image de l'homme pour lui montrer ce que c'est qu'être homme et image de Dieu. Tout ce que le Fils a fait et dit ici-bas, toute sa conduite et toute sa manière de penser, tout était déterminé par son obéissance et nous a été transmis pour que nous puissions l'imiter dans l'obéissance. Les saints qui accomplissent des miracles, les croyants qui demeurent dans une relation vivante au Dieu Trinité, tous ceux qui usent de la parole dans le sens du Seigneur, ne font rien d'autre que laisser l'obéissance devenir la réalité de leur vie; ils ne discutent pas intérieurement avec Dieu, ils reçoivent tout comme le Fils lui-même acceptait tout et comme il leur présente afin de le lui rendre.

Et ce que l'homme croyant rend au Seigneur va toujours au Père par le Fils. Le Seigneur se cache pour ainsi dire dans l'acte de l'existence chrétienne, qui n'est rien d'autre au fond que le retour de la créature au Père, le salut du monde, le fruit de la croix, la libération de l'Esprit.  Tout ce que le croyant rend au Père est inclus dans l'acte du Fils sur la croix, rendant l'Esprit au Père. Ce qu'il y a de plus mystérieux dans la condition d'Homme-Dieu du Fils, c'est qu'il accomplit toujours l'éternel dans le temps, c'est qu'il accomplit dans l'éphémère ce qui dure toujours, c'est qu'il accomplit dans une existence unique ce qui subsiste dans tous les temps, hier, aujourd'hui et demain, tant que dure le monde. C'est un mystère du souffle vivant de l'Esprit Saint en lui qui est obéissant jusqu'à la mort; et quand il rend ce souffle au Père, il prend aussi notre obéissance pour la rendre au Père dans l'Esprit Saint.

Celui qui, comme Ignace, s'offre à l'Esprit de Dieu le fait dans une certaine incertitude. L'Esprit garde toujours pour l'homme son caractère imprévisible et il présente cette caractéristique même pour l'homme qui s'est livré à lui. Cela vient de ce que l'Esprit procède éternellement du Père et du Fils; dès l'origine, il est celui qui s'adapte au dessein du Père et aux intentions du Fils bien qu'il soit Dieu et bien qu'en tant que Dieu il sache toujours ce qu'il fait. Il le sait mais il le fait en s'adaptant au Père et au Fils. Il agit en toute liberté mais de telle sorte qu'il y a toujours dans son projet un espace libre pour s'adapter aux autres personnes.

Quand nous nous offrons à Dieu, c'est la plupart du temps à partir d'un aujourd'hui que nous comprenons plus ou moins bien en vue d'un avenir qui nous est inaccessible. Nous demandons à Dieu qu'il achève et mène à bonne fin un plan qui peut être purement humain oui bien même un plan qui se situe au niveau de la foi, que nous voudrions mieux réaliser dans la forme que nous avons projetée. Mais nous devrions apprendre à nous offrir à Dieu de telle sorte que nous demeure imprévisible la manière dont notre offre sera reçue. Tant que nous faisons des plans, nous nous livrons inévitablement à des supputations, notre moi continue à avoir plus d'importance que l'Esprit. Notre mission est peut-être de fonder un Ordre, de construire une maison, de répondre à une vocation, le sacerdoce par exemple; mais le comment de la réalisation, c'est l'Esprit qui doit en décider en maître. Et bien que nous devions nécessairement nous aussi faire des plans à ce sujet, nos plans doivent être aussi malléables que le sont ceux de l'Esprit lui-même vis-à-vis des plans du Père et du Fils. Et pour un homme, c'est cela le plus difficile.

Mais parce que l'Esprit a introduit le Fils dans le oui de la Mère et que nous aussi nous sommes des nouveau-nés dans le Fils, parce que nous ne cessons de le recevoir dans l'eucharistie et que nous sommes renouvelés pour son Esprit dans la pénitence, nous recevons aussi par là la grâce de faire entrer notre esprit dans le dessein du Fils. Le malheur est seulement que nous faisons et projetons toujours des choses qui sont à la mesure de nos forces, en demandant sans doute que Dieu les bénisse, mais dans l'exécution de ce que nous avons entrepris nous oublions de rester à l'origine ou d'y retourner : au oui sans réserve de la Mère quand l'Esprit la couvrit, mais aussi à l'Esprit qui, soufflant où il veut, a conduit le Fils à la croix et Pierre où il ne voulait pas, le Seigneur là exactement où il voulait aller et Pierre exactement où il ne voulait pas aller. Entre cette volonté du Seigneur et ce non-vouloir de Pierre, il y a pour chaque croyant toutes les possibilités d'être conduit par l'Esprit.

 

*

 

4. Un chemin vers Dieu (1984)

 

Plan

 

Avant-propos. Introduction. 1. Marie. 2. L’accès à Dieu. 3. Les rencontres. 4. Le mystère de Dieu. 5. Le poids de l’éternel. 6. La vie de Dieu Trinité. 7. La mission du Fils. 8. Le Père. 9. Le Verbe s’est fait chair. 10. Le retour au Père. 11. Le Seigneur aujourd’hui. 12. La mission de l’Esprit. 13. L’emprise de l’Esprit. 14. Le témoignage de l’Esprit. 15. L’Église

 

Pour continuer la route avec AvS

 

* * * * * * * * * * * * * * * * * *

 

 

AVANT - PROPOS

 

Adrienne von Speyr est morte en 1967. Elle est sans doute l'une des plus grandes mystiques de tous les temps. Recevant à Rome en septembre 1985 les membres d’un colloque ayant pour objet la mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr, le pape Jean-Paul II évoquait devant eux  "l’action mystérieuse et impressionnante du Seigneur" dans cette vie. Nombreux sont aujourd'hui dans l’Église les signes de Dieu, il suffit pour s'en apercevoir de ne pas fermer les yeux volontairement. Tous les chrétiens ne sont pas sensibles aux mêmes signes, c'est pourquoi  Dieu les multiplie afin que chacun puisse être touché par les signes qui lui sont adaptés. Parmi tant de signes de Dieu, Adrienne von Speyr a surgi parmi nous "comme une sœur vivante et vivifiante" (Hans Urs von Balthasar).

Adrienne von Speyr est née en 1902 dans une famille protestante de la Suisse romande. Toute petite, elle est instruite mystérieusement par un ange des choses de la religion: comment on prie et comment on peut faire pénitence. A quinze ans, une vision de la Vierge Marie la remplit d'une joie intense et très douce, mais elle est toujours protestante et n'a aucune idée de se faire catholique. Elle sent cependant de manière confuse les lacunes de la religion qu'on lui enseigne.
Encore enfant, elle accompagne parfois à l'hôpital son père, qui est oculiste, et elle rend visite aux enfants malades. Son désir de venir en aide aux hommes éveille en elle le projet de devenir médecin: elle veut consacrer sa vie à Dieu et aux hommes. A seize ans, après la mort inopinée de son père, en plus du travail scolaire lui incombent tous les soins de la maison, sa mère ayant dû congédier la femme de ménage pour des raisons pécuniaires. Un jour, elle s'effondre : double tuberculose; puisqu'elle veut savoir la vérité, on la lui dit: avant le printemps suivant, elle aura cessé de vivre. Et cependant, en 1921, Adrienne peut rejoindre les siens à Bâle. Un travail acharné lui permet de passer son baccalauréat en allemand. Obligée de payer elle-même ses études de médecine, elle ira jusqu'à donner vingt heures de leçons particulières par semaine pour subvenir à ses besoins. En 1927, elle épouse un professeur d'histoire à l'Université, Emile Dürr, resté veuf avec deux petits garçons. Dans les années qui suivent, elle fait trois fausses couches, chaque fois par excès de fatigue dans l'exercice de sa profession. La mort subite de son mari conduit Adrienne au bord du désespoir. En 1936, elle épouse en secondes noces un élève de son premier mari, Werner Kaegi.

En 1931, le docteur Adrienne von Speyr ouvre un cabinet de consultations à Bâle : ce fut le terrain privilégié de son activité médicale et pastorale. Il lui arrivait de recevoir jusqu'à soixante et quatre-vingt patients en une journée. Les pauvres, qui étaient la majorité, étaient soignés gratuitement.

Ce n'est qu'en 1940 que, pour la première fois, Adrienne entre vraiment en contact avec un prêtre catholique, Hans Urs von Balthasar, alors aumônier d'étudiants. C'est la conversion. Adrienne reçoit le baptême dans l'Eglise catholique le jour de la Toussaint de cette même année. "Aussitôt après sa conversion, c'est une véritable cataracte de grâces mystiques qui commence à déferler" sur elle (Balthasar). Innombrables rencontres avec la foule des saints de tous les temps, de tous les âges et de tous les lieux : de Marie, la Mère du Seigneur, à Thérèse de Lisieux, d'Ignace de Loyola au Curé d'Ars. "Par ses visions, elle connaissait et aimait de nombreux saints même sans jamais avoir lu une ligne de leurs écrits" (Balthasar). Des guérisons soudaines et inexplicables sont constatées dans l'exercice de sa profession. En juillet 1942, elle reçoit les stigmates de la Passion et, depuis lors, chaque année, elle participe dans la souffrance et l'extase aux états d'âme de Jésus du vendredi saint au jour de la Résurrection en passant par la descente aux enfers le samedi saint. A partir de 1943, elle est "initiée" par le ciel à l'évangile de saint Jean, puis à nombre d'autres écrits bibliques, surtout du Nouveau Testament; les jours qui suivaient ces "initiations", elle les livrait au Père Balthasar. L'œuvre imprimée d'Adrienne von Speyr totalise aujourd'hui une soixantaine de volumes, quelque seize mille pages. Peu après sa conversion, Adrienne sut qu'elle aurait à fonder avec le Père Balthasar une nouvelle communauté: ce fut la lente naissance de l'institut séculier Saint-Jean dont elle avait vécu par elle-même à l'avance le programme : appartenance radicale à Dieu et engagement tout aussi radical pour les hommes dans la profession séculière. A partir de 1940, la maladie s'empare progressivement d'Adrienne : grave affection cardiaque qui la conduit plus d'une fois aux portes de la mort, diabète, cécité presque complète à partir de 1964. Elle dut renoncer peu à peu à l'exercice de la médecine. Commença alors pour elle, vers 1954, une vie recluse de silence, de prière, de souffrance. "A la prise en charge de la souffrance des hommes, de leurs péchés et de leur purgatoire, Adrienne n'a jamais elle-même posé une limite, mais elle a pour eux connu ensuite une mort qui s'est étendue sur des décennies et, du point de vue physique, fut terrifiante au-delà de toute expression" (Balthasar). Adrienne mourut le 17 septembre 1967, le jour de la fête  de sainte Hildegarde qu'elle avait grandement vénérée et qui avait été médecin comme elle. Sur sa pierre tombale fut gravé un symbole de la Trinité: le cœur de sa théologie et de son expérience.

Patrick Catry

 

INTRODUCTION

 

Les études sur Adrienne von Speyr sont encore bien rares. La présentation que voici voudrait introduire le lecteur au cœur de l'expérience et de la spiritualité d'Adrienne von Speyr, qui est le mystère de la Trinité. Chemin faisant, on rencontrera nécessairement les mystères chrétiens essentiels.

Le premier chapitre est consacré à Marie (1), la Mère de Jésus: ayant parcouru son chemin terrestre de manière exemplaire, elle est une introductrice privilégiée au mystère de Dieu, de notre vie d'homme et de notre vie dans la foi. Un chemin  est tracé qui relie tout être humain à la Vierge Marie. Elle nous invite essentiellement à la disponibilité. Elle a la grâce de nous rendre proche ce  qui nous semble lointain des mystères de Dieu.

Le seul moyen d'avoir accès à Dieu (2) est qu'il nous ouvre lui-même ses portes. Nous ne sommes pas de plain pied avec l'infini. Pour Dieu, le bonheur suprême est de se révéler; c'est lui qui décide du temps et de la manière de le faire. Tout vrai croyant fait l'expérience que sa relation à Dieu est une réalité vivante.

Ses rencontres (3) avec les hommes, Dieu les organise lui-même. Dieu ne parle à aucun homme de la même manière qu'à un autre, et chacun doit remercier Dieu de l'avoir placé sur le chemin qui est le sien. Rien de ce qui arrive dans le monde  ne peut surprendre Dieu. On ne peut aller à lui que dans la confiance, on ne peut l'appeler qu'en se mettant à sa disposition.

Aucune révélation n'amoindrit le mystère de Dieu (4). Le croyant doit faire l'effort de comprendre et il est cependant averti qu'il ne doit jamais oublier que Dieu est inconcevable. Dieu ne nous dissimule rien, mais l'éternité ne suffira pas à nous faire voir le tout de Dieu qui est vie éternelle sans cesse jaillissante.

La révélation biblique de Dieu a le poids de l'éternel (5).  Dieu n'a ni commencement ni fin. L'apparition du Fils sur la terre n'est elle-même qu'un début. Dieu a créé l'homme fini, mais il lui a mis dans le cœur le désir de l'infini.  Toute heure qui passe nous mûrit pour la vie éternelle; celle-ci n'est pas étrangère à notre vie, elle en est le constitutif essentiel.

La vie de Dieu Trinité (6): Père, Fils et Esprit, c'est le ciel. Chacune des trois personnes est libre dans l'amour et chacune veut toujours ce que veut l'autre. Quand il s'apprête pour ainsi dire à créer le monde, le Père ne le fait que dans un échange intime d'amour avec le Fils et l'Esprit. Et le Fils incarné ne verra jamais dans sa Passion son œuvre propre parce que, là aussi, il ne fait que la volonté du Père.

La mission du Fils (7) sur terre se décide dans le dialogue du Père et du Fils. Le Père se laisse influencer par le Fils, et quand le Père envoie le Fils dans le monde, il le confie à l'Esprit Saint. Chacune des personnes divines se met au service de cette nouvelle révélation de l'amour.

Il y a entre le Père (8) et le Fils un mystère d'amour auquel les hommes n'ont pas accès pas plus que les enfants ne participent à tout ce qui fait l'intimité des parents. Nous sommes associés à ce mystère mais sans le connaître vraiment : nous ne sommes pas encore mûrs pour le comprendre. Adrienne a cependant des mots neufs pour dire le Père.

Le Verbe s'est fait chair (9). Pour un Juif, il n'est pas pensable que Dieu, s'il a un Fils, l'ait autorisé à se faire homme. Il est vrai qu'il n'a pas été facile pour le Fils de sortir de l'éternité pour entrer dans notre temps éphémère. Mais il est sorti du Père pour montrer aux hommes comment l'aimer.

Le retour du Fils au Père (10) s'est fait par le chemin de la Passion. Librement, le Fils renonce aux douze légions d'anges qui auraient pu le sauver de la mort. Le Fils meurt de la mort même du méchant. Sur la croix, le Père est comme  voilé pour le Fils; par amour pour le Père, il renonce à sentir son amour, il assume le péché jusque là pour ramener les hommes au Père.

Le Seigneur aujourd'hui (11) est au ciel. La résurrection de Jésus d'entre les morts signifie l'absolution pour le monde entier. Le Père ressuscite le Fils, mais dans le but de nous ressusciter nous aussi.  Au ciel, le Fils se souvient toujours qu'il a  été homme sur terre. Aujourd'hui, il vient à notre rencontre dans l'eucharistie. Et la grande volonté du Père est que le Fils ressuscite tous les hommes au dernier jour.

La mission de l'Esprit (12) ne commence qu'après le départ du Seigneur. L'œuvre que l'Esprit a à opérer chez les hommes est aussi prodigieuse que l'œuvre de la création par le Père  et que l'œuvre de la rédemption par le Fils. Le Fils s'est fait homme pour témoigner du Père, l'Esprit agit dans l'Eglise pour témoigner du Fils. Par le Fils et l'Esprit, le monde est en mouvement vers l'éternel mouvement de Dieu.

L'emprise de l'Esprit (13) éveille chez l'homme un amour neuf pour le Seigneur. L'Esprit a des modes d'action que nous ne connaissons pas. Mais si nous voulons connaître Dieu, nous devons lui soumettre notre esprit. L'Esprit Saint gardera toujours pour l'homme son caractère imprévisible. Etre enfant de l'Esprit, c'est lui être ouvert, perméable, transparent.

Le témoignage de l'Esprit (14) est la consolation du croyant. C'est lui qui donne un sens divin et infini à tout ce qui est fini et semble dépourvu de sens dans la vie humaine. L'Esprit nous forme et nous transforme. Si on s'offre à lui, il nous emporte dans l'éternel, et il se sert comme d'un instrument de celui qui s'ouvre à lui pour toucher les autres.

L'Eglise (15) est là pour être le lieu où Dieu rend visibles les signes de son amour. Souvent elle voudra prendre des chemins qui ne sont pas ceux du Seigneur. L'apôtre, dans la mesure où il est saint, est le médiateur qui facilite aux autres leur chemin vers Dieu. Chacun peut se dire que l'Eglise lui est confiée, chacun a sa mission personnelle, mais à son rang. L'Eglise est faite de pécheurs, mais de pécheurs qui vivent dans l'amour trinitaire en communion avec tous les autres. Elle s'entraîne à retrouver le oui plénier de Marie, qui ne lui sera rendu totalement qu'à la fin des temps. 

1. Marie

 

"Marie ne vit pas qu'au ciel, elle continue tout autant à vivre dans l'Eglise" (La Servante du Seigneur, p. 169).

"Pour chaque individu, et pour tout groupe d'hommes, il y a un chemin précis visiblement tracé, qui va de la Mère à eux et d'eux à la Mère. Cela suppose toujours chez l'homme, il est vrai, une disponibilité à se donner, mais elle se trouve déjà incluse dans la grâce débordante de l'abandon de la Mère. C'est elle qui possède la plénitude de la fécondité et nous y participons par nos désirs timides, nos tentatives, nos débuts d'abandon" (Ibid., p. 193)

"A qui lui reste fidèle, elle gardera une fidélité à toute épreuve. Jamais son aide n'a manqué, jamais quelqu'un ne s'est perdu, qui ne se soit expressément et volontairement détourné d'elle. Il n'est pas dit que la Mère nous conduira toujours sur le chemin le plus facile et le plus agréable. Elle ne peut ni ne doit le faire, car elle doit  conduire les hommes au Fils qui a suivi le chemin de la croix et l'a emmenée avec lui sur ce chemin. Elle n'oppose aux desseins de son Fils aucune espèce de considérations. Elle ne veut pas donner l'impression d'avoir de meilleures intentions que lui sur les hommes. Elle sait à quel point il a raison en réclamant l'abnégation et l'ascèse. Elle-même a pratiqué l'une et l'autre à la perfection. Tout chemin que ménage la Mère est un chemin de renoncement, de pénitence intérieure et extérieure. Mais du fait qu'on la rencontre sur ce chemin, il perd tout caractère triste et inhumain. Elle nous rend doucement attentifs à la nécessité de la croix; elle nous initie aux mystères de la Passion de son Fils et nous montre combien tous, sans exception, sont des mystères d'amour" (Ibid., p. 194-195).

Un jour, Marie a dit oui au Fils pour tout ce qui la concernait; aujourd'hui, à son tour, le Fils dit son grand oui à sa Mère. Ce oui du Fils à sa Mère est divin et incommensurable, il a la mesure de tout l'infini du ciel. Tant qu'elle était sur la terre, Marie avait ses limites ; à partir de l'Assomption, elle reçoit le pouvoir de faire sans limites ce que veut le Fils. Elle ne connaît plus d'autres barrières que celles que nous opposons sur terre à son action. Seul notre non peut arrêter  son oui éternel. Marie a part à l'infinité de Dieu et Dieu permet à Marie d'agir dans l'Eglise d'aujourd'hui. Ses apparitions sont l'accomplissement d'une mission qu'elle a reçue de Dieu. Notre attitude de prière importe à Dieu, et elle a besoin d'être affermie. Le Fils veut nous former par sa Mère. Elle ne se montre pas pour le plaisir de se montrer, mais pour communiquer quelque chose.

Marie s'est mise à la disposition de Dieu comme personne avant elle ni après elle. Son oui à l'ange, à l'Esprit, à Dieu Trinité, au moment de l'Annonciation est le fondement essentiel de son existence. Elle veut être et rester celle qui a dit oui. Et son oui à Dieu est tout le contraire d'un abandon de soi dans le désespoir, il contient toute la plénitude de la foi, de l'amour et de l'espérance. Obéissance, chasteté et pauvreté ne sont pas un suicide de l'esprit humain, elles le font vivre dans une nouvelle grâce. A l'instant de l'Annonciation, Marie ne reçoit pas que le Fils, elle reçoit toute la Trinité.

Par son oui, Marie confie à Dieu la configuration de sa vie, et son oui est le modèle de la réponse parfaite à Dieu de toute l'humanité. Le oui de Marie est le berceau de toute la chrétienté. Tout chrétien dit son oui en l'appuyant sur le oui de la Mère, par lequel elle se met à la disposition de Dieu. Et Dieu a disposé d'elle. Il suffit à Marie de comprendre et de faire ce que la grâce, à chaque instant, lui montre et lui demande. Elle est complètement vidée d'elle-même et elle devient ainsi justement  un lieu pour tous.  Quelque chose de la grâce mariale passe à tous les chrétiens. Marie est celle qui apprend à chacun à prier le Fils. Personne ne vient au Fils sans y être conduit par le Père; personne ne vient à la Mère sans qu'elle indique son Fils. Elle-même, dans sa prière, ne pense pas un instant à apaiser sa soif de Dieu, mais exclusivement à le servir. Elle lance à Dieu sa prière comme une balle avec la confiance qu'il la saisira.

En face de Dieu, elle oublie toute prudence, parce que l'immensité des plans de Dieu s'ouvre à ses regards. En disant oui, elle n'a aucun souhait, aucune préférence, aucun désir dont il faudrait tenir compte. Elle ignore tout calcul, toute garantie, ne manifeste pas la moindre réserve. Elle ne sait qu'une chose : son rôle est celui de la servante qui prend tellement la dernière place qu'elle préfère toujours ce qui lui est offert, ne cherche jamais à provoquer elle-même quoi que ce soit, ne prépare ni ne dirige la volonté et les désirs de Dieu.  Plus jamais elle ne cherchera quelque chose pour elle-même, elle devient si indifférente à elle-même qu'elle veut uniquement ce qui lui est donné.  Son oui a été soumis à l'austérité d'un service effacé. Son oui à l'Annonciation ne sera jamais repris, même quand elle sera sans courage et que la prière lui sera difficile.

Parce qu'elle a dit oui, Marie a, dans toutes les circonstances, la grâce toujours neuve de comprendre. Son âme est toute simple. Ce n'est pas par elle-même qu'elle l'est, mais par la proximité de Dieu, qui lui permet de s'abandonner si totalement que l'incompréhensible est assumé par Dieu lui-même. Dieu lui est si proche qu'à toutes les questions, il apporte lui-même la réponse toute simple; il aplanit et résout tout ce qui paraît embrouillé. Et si le mystère demeure, jamais il ne reste d'énigme angoissante. Elle vit tellement en Dieu qu'elle sait toujours ce qu'il attend d'elle et que, pour elle, il n'est rien de plus simple que de faire la pure volonté de Dieu même s'il demande des choses difficiles et amères.

Son abandon à Dieu n'est pas passivité. Un mot de l'ange sur sa cousine Elisabeth la fait se mettre en route sans tarder. Son sens de l'obéissance lui fait  prendre les allusions de l'ange pour des ordres. Elle est heureuse de pouvoir servir Dieu de tout son corps; elle a des bras pour le porter, des seins pour l'allaiter, une voix pour parler avec lui, des yeux pour le voir, des oreilles pour l'entendre, une silhouette qu'il reconnaîtra comme étant celle de sa Mère. Le Fils aussi, un jour, sera heureux d'avoir un corps à mettre à la disposition du Père.

Quand son fils sera devenu adulte, elle sera toujours prête à accueillir du nouveau, ce que son fils lui inspirera à l'heure même qui lui conviendra à lui. Elle est prête à être mise par lui partout où il a besoin d'elle, même si, souvent, elle ne comprend pas ses desseins. D'une manière bien plus profonde que tout croyant, Marie a conscience du caractère mystérieux de Dieu, sans qu'elle y soit introduite elle-même plus que le Fils ne le veut. Elle a vu l'ange, mais elle sait une fois pour toutes qu'elle doit rester à sa place. Elle sait qu'à chaque instant elle doit rester disponible pour le Seigneur dans une attente virginale.

Marie sait comment on accueille les mystères de Dieu : dans la distance d'un profond respect, de l'adoration, de la révérence aimante. On ne peut pas se les approprier sans préparation comme on peut le faire pour l'histoire ou la science. Les mystères célestes ne sont perceptibles que dans une atmosphère de prière et de contemplation. C'est pourquoi les chrétiens ne trouvent le véritable accès au monde intérieur du Fils que dans le silence effacé du cœur de Marie. Les prières mariales: neuvaines, litanies, rosaire, sont précisément des prières qui appellent et créent le calme, la distance et le temps. Elles exercent toutes à la contemplation de la Mère qui conduit à celle du Fils.

Dans le christianisme, partout où la Mère apparaît, ce qui est abstrait et crée des distances est supprimé, tous les voiles tombent, et chaque âme est immédiatement touchée par le monde céleste. Marie, l'être le plus pur qui se puisse penser, ne communique rien de la vérité céleste sans la collaboration des sens. Ce qu'elle a vu, entendu et senti, ce qu'elle a éprouvé des mouvements de l'enfant en elle et sur son sein, continue de vivre dans ce qu'elle révèle de lui. Elle est femme et elle comprend les choses comme une femme. Elle a la grâce de nous rendre sensible et proche ce qui est lointain pour nous le faire comprendre.

Pour un enfant chrétien, ce que la prière a de concret commence dès qu'on lui présente une image de la Mère de Dieu. Une image de Marie, une statue, un cantique, ce sont les premières choses qu'un enfant parvient à saisir  du Seigneur et du monde céleste. Le Seigneur peut encore rester longtemps abstrait pour l'enfant, alors que sa Mère céleste est déjà pour lui si concrète. A elle, il peut se confier, lui remettre tout ce qu'il ne saisit pas. L'enfant ne sait pas pourquoi certaines choses qu'il aimerait faire sont défendues, mais il comprend déjà que cela ferait de la peine à sa Mère du ciel.

Quand la vie de Marie s'incline vers la vieillesse et la mort, c'est encore un mystère d'amour. La petite vie ordinaire qui fut celle de sa jeunesse reprend; et les années passées avec le Fils, de l'apparition de l'ange jusqu'à l'Ascension, ont l'air à présent d'un épisode prodigieux, extraordinaire, presque invraisemblable dans sa vie de femme si paisible. Elle a commencé dans l'humilité et l'obscurité, fut brusquement mise en lumière, puis elle rentre dans l'ombre et l'humilité. Tant qu'elle vit, elle n'est l'objet d'aucun culte dans l'Eglise, elle est écartée, presque oubliée. Elle reprend la tâche qu'elle avait avant la venue de son fils. Elle ressemble à sainte Bernadette ou à Lucie de Fatima qu'on met au couvent après les grandes apparitions. On n'entend plus parler d'elle. Quand elle sera morte et que sa vie aura été totalement sacrifiée, toute la lumière de son existence éclatera et commencera à briller irrésistiblement.

L'essentiel du péché originel, c'est le plaisir de pécher; le Seigneur a gardé sa Mère de ce plaisir. Elle ignore le côté séduisant du péché. Pour elle, le péché est quelque chose d'abstrait. Adam n'a pu empêcher Eve de connaître le plaisir de pécher.  De même qu'Adam a eu besoin d'Eve pour s'éloigner de Dieu, de même le Seigneur ne veut pas ouvrir le chemin de la grâce sans la femme. Le Fils choisit sa Mère. Et il prouve par là qu'une femme aussi pouvait correspondre totalement au Père. A deux, le Fils et la Mère, ils sont le germe de la nouvelle communauté; c'est à partir de cette cellule initiale que se répand la grâce sur la multitude des hommes. Pour cela fut nécessaire le chemin de la croix sur lequel le Fils a entraîné sa Mère et sur lequel il a porté en vérité les péchés de tous les hommes comme s'ils étaient les siens. Il lui fait partager son mystère de porter sur lui tous les hommes. Et le Seigneur invite tous les chrétiens à mettre leur vie au service de la rédemption du monde comme l'a fait sa Mère.

De même que l'Esprit a fait de Marie la Mère du Fils, de même c'est lui qui fait d'elle la Mère de tous les hommes. Pour la Mère et le Fils, c'est une grâce de pouvoir souffrir ensemble. Leur souffrance est féconde et la souffrance partagée une grâce. Marie ne fait pas qu'endurer la souffrance, elle l'embrasse de toute son âme, elle y coopère comme un cadeau que Dieu lui fait. Par sa souffrance elle amène au Fils les cœurs fermés : elle les ouvre parce que son propre cœur a été ouvert par le glaive.

Tant que Jésus était petit, toute la vie de Marie baignait dans la grâce. Pour Jésus devenu adulte, le plus pénible est qu'il doit faire partager à sa Mère (et à d'autres) les souffrances incluses dans sa mission.  Marie, à la croix, est dans l'obscurité. Alors que le Fils a perdu le contact avec le Père, elle-même ne voit plus le chemin de son Fils. La Mère et le Fils perdent à  la croix la vue d'ensemble de ce qui arrive.

Pour Marie, après l'Annonciation, le sommet fut la naissance; elle y était à la fois au comble de son activité et de sa passivité : elle enfantait l'Homme Dieu.  Pour le Fils, le sommet sera la croix : il y sera au comble de son activité et de sa passivité ; par l'effort suprême de la souffrance, il enfantera le monde nouveau et racheté. Et de même qu'il a participé à l'effort suprême de la Mère, dont il était le fruit, il ne manquera pas non plus de la faire participer à son suprême effort et à son fruit.

Il y a une présence cachée de Marie dans l'eucharistie. Le Fils n'a pu se faire homme sans Marie; le oui de Marie à l'Incarnation inclut son oui à toute nouvelle venue du Seigneur sur cette terre qui s'opère dans la transsubstantiation de chaque messe. Là où le Fils est véritablement présent, la Mère ne peut être absente. Si c'est vraiment la chair du Seigneur que le chrétien reçoit à l'autel, c'est aussi la chair  qui a été formée dans la Mère et pour laquelle elle a mis à la disposition de Dieu tout ce qu'elle avait.

 

2. L'accès à Dieu

 

" Comme Créateur, Dieu a le pouvoir de se faire comprendre de sa créature; il a donné à la créature la faculté de comprendre son langage et de pouvoir s'orienter d'après sa parole" (Le livre de l'obéissance, p. 33).

"Qui a éprouvé une fois ce que c'est de se trouver seul devant Dieu voudra sans cesse et aussi souvent que possible revivre cette expérience. Non pour accumuler ces expériences, mais parce que chaque rencontre avec Dieu implique  la nécessité d'une nouvelle rencontre. Dieu s'ouvre chaque fois comme un commencement qui ne cesse d'appeler la suite. Et chaque fois le chrétien comprend plus clairement qu'au fond, dans ces rencontres, il n'a qu'à être là, qu'à se tenir prêt – mais dépouillé de tout ce qui pourrait faire obstacle -, que Dieu assumera lui-même la responsabilité de la rencontre, que c'est lui qui l'organisera" (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 351-352).

Le seul moyen d'avoir accès à Dieu, c'est qu'il nous ouvre lui-même ses portes. Dieu ne nous devient accessible que s'il nous parle. Sinon nous n'avons pas d'accès à Dieu. Il est l'Incommensurable qui nous dépasse tellement que non seulement il nous est impossible de le concevoir mais que nous ne pouvons même pas être touchés par sa grandeur. Nous sommes des êtres vivant dans le fini, seul ce qui est fini peut nous interpeller. Rien en nous n'est ouvert de plain-pied sur l'infini. L'infini est ce que nous ne pouvons pas nous représenter, c'est pourquoi il ne nous dit rien. Il n'a aucune des propriétés que nous connaissons.

Et quand Dieu parle, nous pouvons répéter les mots qu'il dit, y réfléchir. Nous pouvons nous en servir devant les autres, et aussi les garder pour nous comme on garde ce qu'on a entendu. Mais Dieu seul comprend dans sa totalité la parole qu'il a dite.

Quand deux êtres qui s'aiment sont ensemble, celui qui parle a toujours le sentiment d'en dire trop peu; sa parole est trop courte. Par contre, celui qui écoute a l'impression non seulement que la parole  de l'autre dit tout, mais qu'elle ouvre des perspectives tout à fait neuves pour lui et qui vont au-delà des mots qu'il entend.

Dieu parle aux hommes, mais sa présence aux hommes est discrète. Dieu offre beaucoup de choses aux croyants sans les contraindre. Le Seigneur est discret dans ses avances; Dieu n'aurait eu à faire qu'un léger mouvement: Adam et Eve n'auraient pas mangé le fruit défendu. Il y a une discrétion de la présence de Dieu qui fait partie de la réalité de la création.  C'est pourquoi l'homme doit toujours se contenter de ce qu'il a reçu en partage pour son intelligence et pour sa foi.

Dieu ne peut pas nous communiquer d'un coup toute sa vérité. Mais ce qu'il communique est toujours l'expression de son amour. Qu'il se dévoile plus ou moins, Dieu agit toujours de la manière la plus avantageuse pour notre salut. Un peu comme dans les rapports entre époux: il n'est pas essentiel qu'ils soient plus ou moins déshabillés, plus ou moins habillés; l'amour n'est pas moindre en chaque circonstance. Tout instant conduit immédiatement vers la vie éternelle.

Toute révélation de Dieu a le caractère d'une invitation. Avant le péché, Adam sait que tout ce qui vient de Dieu est bon, il n'a pas besoin de réfléchir pour le savoir; c'est comme pour celui qui aime: tout cadeau qu'il reçoit de celui qu'il aime est celui qu'il préfère. Le péché établit une frontière entre Dieu et Adam. Le problème pour Dieu  désormais  est celui-ci: comment refaire de l'homme son confident ? Pour l'homme, le problème est celui de l'obéissance. Pourquoi l'obéissance? Pour que Dieu, peu à peu, occupe toute la place dans le croyant; cela ne va pas sans luttes. Le dernier mot de Dieu n'est pas la force, mais la bonté.

Dieu nous a faits pour le connaître. Il nous a appelés avant que nous le connaissions. Il nous a appelés de lui-même, l'initiative ne vient pas de nous. Nous devons voir qui il est; et, en le voyant, nous devons éprouver le désir de le connaître plus profondément. Le fait que Dieu se fasse connaître est une manière de nous appeler à nouer une relation authentique avec lui. Pour Dieu, le bonheur suprême est de se révéler. Et Dieu possède la plus totale liberté de partager, de la manière qui lui plaît et à l'heure qu'il choisit, des mystères, des secrets qu'il n'avait pas encore communiqués. Le goût de Dieu est un appel de Dieu.

On ne peut acquérir soi-même la foi. Elle est le don visible de la force vivante de Dieu. La foi que le Père donne aujourd'hui possède le même caractère concret et la même vérité que l'Incarnation du Fils. Elle prend possession de l'humain, mais pour le transformer. Elle lie et délivre en même temps, car elle sépare du péché. La foi est quelque chose de si concret qu'elle détermine tous les actes et toute la vie du croyant. Dieu veut que les siens soient gardés pour le salut; pas n'importe quel salut, mais celui du Père, du Fils et de l'Esprit, celui qui avait été promis dans l'ancienne Alliance et qui s'accomplit par le Fils; et ce salut n'atteindra sa pleine manifestation qu'au ciel, au dernier jour. On sait que Dieu existe, mais la révélation dernière sera beaucoup plus grande que notre plus haute espérance. Cette révélation ultime ne pourra se faire que lorsque nous serons définitivement des élus et que le péché ne pourra plus se saisir de nous. Par la foi nous sommes entraînés ici-bas à nous séparer du péché.

Le seul moyen d'avoir accès à Dieu est qu'il nous ouvre lui-même ses portes. Mais de même que le Seigneur se répand, le croyant  doit communiquer la vie répandue par le Seigneur et, de cette manière, il trouvera la certitude  qu'il croit lui-même de façon vivante. La foi se fortifie en se transmettant. Elle vit comme source d'une vie nouvelle.

Et la vie, c'est la joie. Si, à l'âge de vingt-cinq ans, quelqu'un soutient qu'il a toujours fait son devoir mais qu'il n'a jamais trouvé la moindre joie en Dieu, ce n'est certainement pas vrai.  Un vrai croyant ne fait jamais l'expérience de l'absence de consolation (sécheresse ou épreuve) sans avoir fait au préalable l'expérience de la consolation. La consolation doit toujours avoir précédé l'absence de consolation.

A l'âge de quinze ans, Adrienne, encore protestante, a une vision de la Vierge. Aucune parole ne fut prononcée. Et cependant, dès lors, elle sut que le discours sur Dieu des cours de religion qu'elle suivait n'était pas adéquat; il y était toujours question de Dieu dans une langue qui n'était pas celle de Dieu. Il ne suffit pas de répéter les mots de l'Ecriture pour lui être fidèle. Tout Adrienne von Speyr est là en germe: cette vision sans parole lui a donné une ouverture sur l'infini de Dieu.

 

3. Les rencontres

 

" Dieu a de l'homme une connaissance complète; aussi sa parole rencontre-t-elle exactement ce dont l'homme a besoin et est-elle toujours la réponse à la question qu'il formule ou qu'il garde en soi" (Expérience de la prière, p. 17).

" Le Fils est unique et nous venons immédiatement après lui, si nombreux que nous  nous croyons innombrables, et pourtant nous sommes les fils dénombrés par Dieu malgré notre multitude… Si le Père est la lumière et  l'amour son rayonnement, pour être atteints par son amour, il nous faut être innombrables" (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 157).

Dieu peut devenir une réalité pour nous au cours d'une retraite. Ce ne sera plus jamais du passé. Dieu gardera la direction. Le choix fait alors est que la volonté de Dieu sur nous se réalise.

Dieu ne parle à aucun homme exactement de la même manière qu'à un autre. Chacun est unique, et chacun doit remercier Dieu de l'avoir créé tel qu'il est, de l'avoir conduit sur tel chemin particulier qui est son chemin à lui, de s'être adressé à lui de telle et telle manière. Chacun doit aimer être celui qu'il est depuis qu'il s'est tourné résolument vers Dieu.

Et cependant Dieu ne pense jamais à quelqu'un sans penser à tous les autres. Et le besoin qu'a  Dieu de nous prendre dans sa lumière signifie aussitôt communication en nous du même désir, de sorte que nous ne voulons pas aller dans la lumière sans les autres.

Il y en a qui vont au Seigneur par amour, d'autres parce qu'ils n'ont pas d'amour. Entre les deux extrêmes, il y a place pour toutes les nuances. Seul le Seigneur sait pourquoi quelqu'un s'approche de lui et à quoi aboutira la rencontre. L'homme n'est pas une créature abandonnée par Dieu dans l'existence; Dieu a contracté avec lui une alliance scellée définitivement en son Fils. Depuis les tout débuts de la création, il n'y a qu'un salut, et celui-ci se trouve en Dieu Trinité qui le donne à ceux qui lui appartiennent.

Dieu prend sur lui tous nos soucis si nous les lui confions, tout ce qui assombrit la journée d'hier et celle de demain. Si  Dieu porte et dirige toute notre vie, il est compréhensible qu'il ne mésestime pas nos soucis. Dieu se soucie beaucoup de nous, il se soucie donc aussi de nos petits soucis. Saint Pierre, dans sa première Epître (5, 7), exige de nous que nous nous livrions au Seigneur avec nos soucis; il a le droit et le devoir de le faire, car celui qui pense venir à bout lui-même de ses soucis crée un obstacle entre lui et Dieu; il se réserve un lieu où il ne permet pas à Dieu d'entrer. Le devoir de Pierre – et celui de l'Eglise – est d'aplanir le chemin des croyants vers Dieu et d'écarter tous les obstacles.

Rien de ce qui arrive dans le monde ne peut surprendre Dieu ni le mettre dans l'embarras. Dieu a eu souci de nous longtemps avant que nous ayons commencé d'exister. On n'a pas à se demander si le Seigneur est proche ou lointain parce que "là où je suis, là aussi sera mon serviteur" (Jn 12, 26). Et Dieu donne à l'homme non seulement de quoi se nourrir, mais aussi de quoi correspondre mieux chaque jour à la proximité de Dieu.

Dieu n'a pas créé l'homme pour lui faire peur, mais pour l'aimer. Dieu a aimé depuis toujours celui qu'il pensait créer. Une mère peut châtier son enfant dans une vraie colère sans renoncer un seul instant à son amour pour lui. Si, en chassant les vendeurs du temple, le Christ avait laissé libre cours à sa colère divine, il n'aurait pas seulement renversé les tables, dispersé la marchandise et frappé les hommes, il aurait aussi détruit le temple, car il sait fort bien qu'à peine il sera parti les hommes reviendront s'y installer pour faire leur commerce. Les vendeurs du temple, comme les autres hommes, étaient aimés du Seigneur. La juste place de l'homme dans la vie est prévue par Dieu. "Ceux qui se confient dans le Seigneur sont comme le mont Sion: ils ne vacillent pas" (Ps. 125). Quand un homme  ne se fie pas à Dieu, il ne peut pas être à la place que Dieu lui a assignée. Si un homme se trouve à la place où Dieu veut l'avoir, alors il est sûr d'une certitude que Dieu lui donne, qui n'est pas humainement concevable et qui inclut tous les dons que Dieu lui destine. Cette certitude est toujours plénitude et fécondité. Ce n'est pas une certitude tiède et rassasiée; il y a en elle le mouvement de la réponse, l'accomplissement de la volonté du Père, l'engagement sur le chemin préparé par Dieu.

Même quand l'homme ne voit pas ce que Dieu prévoit pour lui, il sait cependant, dans sa confiance, que la Providence s'occupe de tout, qu'il n'a qu'à faire confiance et que Dieu fera le reste. Il ne doit pas essayer d'aller à Dieu avec des mesures humaines; il ne peut le faire qu'avec la confiance.

Le chrétien est toujours en devenir même quand il ne remarque en lui-même aucun changement. L'homme est capable de comprendre ce que Dieu désire de lui. Les vues de Dieu ne sont pas si profondément voilées au croyant qu'il ne saurait pas ce qu'il a  à faire dans l'instant. La plupart du temps, il ne voit pas l'ensemble du plan de Dieu, ni où Dieu le conduit; mais s' il est obéissant, il voit ce que Dieu exige de lui maintenant. Le grand oui à Dieu inclut les innombrables petits oui de tous les jours.

Personne n'a le droit d'appeler Dieu sans se mettre lui-même à sa disposition. Et plus un homme est croyant, plus Dieu lui montre le chemin qu'il doit suivre. Dieu ne demande à personne une œuvre dont il n'est pas capable. Ne pas faire ce que Dieu demande, c'est commettre un péché. Et le péché serait la mort, la fin de la foi vivante. La foi n'est jamais sans mission, et la mission se manifeste dans une œuvre accomplie selon le dessein de Dieu.

Le Seigneur ne contraint pas, il propose; il dit : "Voilà ce qui est, voilà ce que tu dois faire, voilà ce que tu peux faire; à toi de tirer les conclusions. Tu es libre, et cependant tu dois ou tu peux faire plus".

Le croyant agit, il accomplit sa part de l'œuvre que Dieu lui a confiée. Et il laisse à Dieu la part qui lui revient. Le croyant voit les fruits mûrir; il n'en voit qu'une partie, il n'a pas besoin de tout savoir, il laisse à Dieu le soin de ce qu'il ne connaît pas.

Le croyant véritable sait qu'il n'est qu'un serviteur de Dieu qui, à chaque instant, doit mettre ce qu'il a de meilleur à la disposition de Dieu. Mais comme un semeur. Il n'a qu'un instant sa semence en main; ce qu'il fait n'est qu'une partie de l'ouvrage. Quand il a semé, il est comme un priant qui confie sa prière à l'Eglise, la dépose entre les mains de Dieu.

A qui le cherche vraiment, Dieu donne réponse. Il ne faut pas fermer la porte à l'imprévu de Dieu. Il y a des gens qui ne croient plus à une intervention décisive de la grâce et qui ne croient plus qu'une retraite peut changer une vie et faire rencontrer le Dieu vivant.

La vie du chrétien est service du Seigneur. Qu'il soit bien portant ou malade est chose secondaire par rapport à cet essentiel. La maladie est une parole puissante par laquelle le Seigneur jette l'homme à terre. Toute réflexion s'écroule parce que l'action du Seigneur est plus rapide que toute réflexion de l'homme. Par la maladie, la grâce de Dieu pénètre directement comme un choc dans une vie. La maladie, comme une catastrophe naturelle, peut atteindre tout le monde. Par elle, Dieu peut commencer à être glorifié et la maladie ouvrir sur la vie.

La maladie est une contrainte qui peut ouvrir sur Dieu. Qui s'engage dans la voie des conseils évangéliques connaît, lui aussi, une contrainte. Il est contraint de se jeter dans les bras de la grâce dès le début et de lui confier ses affaires. Qui choisit l'état de mariage comptera davantage sur ses propres forces et sur ses réserves.

Mais celui ou celle qui renonce volontairement au mariage pour  être à Dieu sait qu'il aura part aux mystères de Dieu dans une plus large mesure. Une mesure à laquelle il peut se préparer, mais qui dépend du libre vouloir de Dieu. Dieu fait part à chacun de ce qu'il veut, mais il laisse toujours aussi pressentir ce qu'il ne partage pas afin que le croyant sache toujours qu'il se trouve en présence d'un mystère où il ne peut entrer.

" Dieu a de l'homme une connaissance complète". A l'inverse, ce n'est qu'en Dieu que l'homme peut se connaître vraiment.

 

4. Le mystère de Dieu

 

"Le Seigneur opère le miracle (de Cana). Lui seul. Pour lui et sa puissance divine, le vin est déjà caché dans l'eau… Le Seigneur seul opère le miracle, mais non sans l'accompagnement de la foi, la foi de la Mère et des serviteurs, qu'il comble comme les urnes qui recueillent sa grâce… La foi n'est pas déçue; Dieu répond toujours à la foi qui demande, même s'il ne le fait pas comme l'attend  peut-être humainement le croyant. La foi elle-même ne s'attend à rien de fixe; elle n'attend que la réponse surabondante de la grâce. Ce que celle-ci sera reste toujours imprévisible" (La Servante du Seigneur, p. 120-121).

"Le Seigneur (Jésus) n'est pas venu pour réduire Dieu à la mesure humaine, mais pour dilater l'homme à la mesure de Dieu " (Jean. Discours d'adieu, t. I, p. 198).

"La tentative de l'homme de comprendre tout ce que contient la Parole de Dieu n'est pas un effort vain. Et pourtant à la fin il saisit plus profondément la parole du début : 'Mes desseins ne sont pas les vôtres' (Is 55, 8). Aucune révélation n'amoindrit le mystère de Dieu. Aucune ne lui fait perdre sa totale liberté de se dévoiler comme il veut et de garder pour lui ce qu'il veut. Les croyants sont encouragés à faire l'effort de comprendre la Parole, mais non sans être avertis continuellement de ne jamais oublier que Dieu est inconcevable, qu'il est le Tout-autre" (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 105).

Un être humain a tellement de facettes qu'il en est déjà incompréhensible et inaccessible; à plus forte raison la vie éternelle et infinie de Dieu est-elle absolument impénétrable. Certes Dieu veut nous révéler toute sa vie, mais nous ne pouvons la saisir tout d'un coup, ni expliquer tous les aspects de la vie éternelle. Pour beaucoup de choses, il nous faut d'abord être adaptés par Dieu. Dieu a décidé avec le Fils ce qu'il veut révéler à tous les hommes. Mais comme il ne veut pas que nous en restions à l'une ou l'autre vérité, il ne cesse de montrer d'autres aspects de sa vie qu'il ne fait pour ainsi dire que suggérer sans jamais les dévoiler ni les expliquer totalement. Dieu nous demande tout; et de son côté à lui correspond aussi un véritable tout. Il ne nous dissimule rien. Mais l'éternité ne suffira pas à nous faire voir ce tout parce que Dieu sera toujours plus grand que son éternité même

Dieu ne peut pas, pour le moment, déployer devant nous l’ensemble de ses plans, ni découvrir la totale intelligence de son être et du nôtre, ni toutes les relations existant entre le ciel et la terre. Dieu a des réserves. A cause de notre péché, nous ne pourrions pas faire le tour de sa totalité. Même à ceux que Dieu choisit spécialement pour prophétiser, pour parler en son nom, pour le connaître, il ne peut livrer le tout parce que, même s’il dévoile des vérités de son ciel, les hommes, tant qu’ils sont ici-bas, ne peuvent vivre pleinement de ces réalités.

Dieu n’est pas un être figé. Il est vie éternelle sans cesse jaillissante. Dieu est toujours le même, et cependant il n’est jamais le même. Il est si unique à tout instant que chaque fois qu’il se dévoile il est unique. Il est le contraire de ce à quoi on peut s’habituer.

Beaucoup craignent que dans l’éternité on ne s’ennuie ou qu’on se lasse de chanter sans cesse des cantiques. Mais le "chant" (ou ce que ce pourra être) sera simplement donné comme un cadeau en surplus en même temps que la joie.

Jésus apparaît à la foule portant la couronne d’épines et le manteau de pourpre. "Voici l’homme", déclare Pilate. Le Seigneur est présenté à la foule revêtu des insignes d’une royauté qu’il n’a pas réalisée. Si elle s’était réalisée sur terre, elle aurait été limitée par l’espace et le temps. S’il avait dominé une partie de la terre, il aurait acquis une certaine notoriété et, après une vie de bienfaisance, il aurait pu mourir en paix. Ce n’est pas ça la Rédemption. Le Seigneur a jeté la semence des commencements; seul un petit nombre a accueilli la nouvelle loi, et encore sous réserve. Quelques cœurs seulement ont reçu la marque brûlante du divin qui ne peut se réaliser sur cette terre. Lui, il veut ramener l’humanité entière à la vie éternelle du Père. Ce qui se passe en ce monde n’est que préparation. Si les hommes atteignaient dès ici-bas leur perfection, ils n’auraient plus rien à attendre, ils seraient enfermés en eux-mêmes. Il faut, au contraire, les dilater pour qu’ils entrent ouverts dans la mort. La vie tout entière de l’homme doit être un mouvement inlassable vers Dieu. C’est cela être chrétien: ne jamais rien fermer, mais s’ouvrir toujours plus à l’amour du Fils pour le Père. "Voici l’homme" : s’il avait été un roi terrestre, ce serait la manifestation de son échec total. Sa royauté à lui ouvre les hommes à l’infini de Dieu.

La foi doit rester ouverte sur Dieu au-delà de tout ce qu’elle a compris et ainsi recevoir toujours de nouveaux accroissements. Mais cette ouverture constante de la foi à ce qui la dépasse est troublée par le péché. Le sens de l’homme s’émousse s’il n’est pas nourri continuellement par le sens de Dieu. Ce que Dieu dit d’illimité, l’homme y met aussitôt ses limites; dans les paroles de Dieu, sa foi n’adhère qu’à ce qui lui semble adapté à sa nature finie. Il établit un certain rapport entre ce que Dieu "peut" dire et ce qu’il est capable de comprendre ; il enlève ainsi à la Parole de Dieu son infinité et à la foi son ouverture sur ce qu’elle ne connaît pas encore de Dieu.

Si nous n’avions pas péché, nous aurions gardé le sens de l’absolu. Que Dieu se promène dans le paradis quand il lui plaît, cela ne fait aucun problème pour Adam qui est toujours plein d’attente et en même temps sans attente. Adam est plein d’attente parce que l’homme sans péché est toujours heureux de rencontrer Dieu à nouveau et parce que en même temps il ne s’attribue pas le droit de recevoir une visite de Dieu du fait d’une rencontre antécédente. Adam est en même temps sans attente parce que tout ce qui est,  est bon pour lui. Entre deux visites de Dieu, il est occupé des choses qui appartiennent à la bonne création de Dieu, il est occupé de pensées qui ne lui rendent pas Dieu étranger. De la sorte, les allées et venues de Dieu occupent dans la vie d’Adam une place toute "naturelle".

Toute "naturelle" à certains égards, et tout à la fois au-delà des prises d'Adam. Nous ne pouvons pas nous représenter comment le Père, le Fils et l’Esprit se comportent vis-à-vis du monde. En tant que croyants, nous pouvons croire les mystères de Dieu et les accepter comme vrais. Mais Dieu peut, quand il veut, donner à l’homme une illumination, sans aucun intermédiaire, sur la manière dont Dieu se conduit avec les hommes et non seulement sur la manière dont l’homme doit vivre pour Dieu. Ce que Dieu est en soi dépasse tellement toute créature que celle-ci n’a aucune possibilité de le faire entrer dans des concepts et des mots limités. L’homme ne peut saisir et transmettre qu’indirectement quelque chose de la lumière que Dieu peut lui communiquer.

On peut fort bien résoudre toutes sortes de questions concernant l’Ecriture, l’Eglise ou la vie chrétienne, et conclure: voilà ce qu’il en est ! Mais derrière chacune de ces affirmations émerge incessamment cette autre question : comment cela est-il ? Justement parce que l’affirmation est claire, la place est libre pour la question du comment. La réponse à un problème permet à la nouvelle question de s’exprimer.

"Ne vous étonnez pas", dit Jésus (Jn 5,28). Soyez ouverts à ce que vous ne comprenez pas. Donnez-moi votre foi comme un enfant; prenez de ma main ce qui vient; prenez-le, quoi que ce soit;  prenez-le avec reconnaissance, non avec des questions; avec appétit, non avec méfiance; prêts à accueillir toute l’étendue des possibilités, sans peser. Celui qui s’étonne, critique, compare, celui-là s’occupe beaucoup plus de ce qu’il sait déjà, de ce qu’il possède, de ce qu’il a expérimenté, de ce qu’il est, de ce que son intelligence voit, de ce qu’il a reçu une fois pour toutes, plutôt que de ce que Dieu lui offre de manière toute nouvelle, tout élémentaire. Celui qui est ouvert à Dieu ne peut s’étonner de rien. Celui qui s’étonne montre qu’il est plus occupé de lui-même que de Dieu. Celui qui vit en Dieu sait fort bien que Dieu dépasse toujours toutes choses et surpasse toute attente, que toute comparaison avec ce qui a déjà été lui est retirée. S’étonner, c’est commencer à douter, à ne pas croire, parce que c’est commencer à vouloir avoir raison.

Le mal fait partie du mystère le plus impénétrable de Dieu. Dans les enfers, le Samedi saint, le Seigneur voit le péché à l’état nu, séparé des pécheurs. Cette séparation est le fruit de la croix. Le Fils ne voit plus le ciel, ni non plus à proprement parler le purgatoire. Le purgatoire est le résultat de son passage à travers les enfers. Le Fils regarde immédiatement le dernier mystère du Père qui créa le monde: que fut laissé au diable le pouvoir d’entraîner l’humanité dans l’erreur. Que le Père ait laissé le mal venir au jour appartient au mystère le plus impénétrable de Dieu. Mystère de la liberté! Dieu voulait des fils adultes. Le royaume de la liberté inclut la possibilité du péché. Mais les ténèbres de Dieu, elles aussi, sont un mystère d’amour.

Pour aimer l’invisible de Dieu, il nous faut d’abord aimer le visible qu’il nous a donné : le Seigneur et le prochain. Si nous aimons Dieu dans son invisibilité, nous lui laissons la possibilité de se révéler comme il lui plaît : dans la visibilité de notre prochain ou du Seigneur, comme dans sa pleine invisibilité. Et si nous aimons parfaitement son invisibilité, il va de soi que nous englobons dans le même amour toutes les formes de sa manifestation dans le monde. Si nous n’aimons pas le visible de Dieu qui est dans le prochain, nous nous privons de la possibilité d’aimer l’invisible de Dieu.

Dieu communique à chacun ce qu’il veut bien lui communiquer de lui. Mais il fait toujours aussi pressentir ce qu’il ne communique pas encore ; il fait allusion à ce qu’il ne donne pas encore en partage; il donne à entendre qu’au-delà de ce qu’on connaît, il est d’autres mystères auxquels on n’a pas encore accès. C’est vrai pour tout homme en face de Dieu, c’est vrai pour l’Eglise entière. Il est encore beaucoup de mystères où Dieu ne l’a pas fait entrer. Nous sommes toujours au seuil des mystères de Dieu.

 

5. Le poids de l'éternel

 

"La vie en Dieu est éternelle. Nous ne pouvons pas la comprendre, car elle est ce qui échappe essentiellement à toute compréhension … La vie éternelle est l'absolue et souveraine liberté qui défie toute détermination. Même si tout le reste en Dieu se laissait décrire, la vie éternelle serait indescriptible" (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 112-113).

"Dieu n'a ni commencement ni fin. Du centre de lui-même il pose l'acte de création d'où commence le monde et avec lui l'homme. Le temps qui s'écoule est une invention de Dieu, lui-même est dans l'éternité. Le temps est à la mesure de l'homme et de sa vie : le temps s'écoule de génération en génération jusqu'à ce que le Fils de Dieu s'attribue dans ce temps une durée de vie, trente-trois années d'existence humaine". (Ibid., p. 125).

"C'est donc une règle générale que nous devons toujours laisser mûrir le temps pour comprendre le dessein de Dieu. Cependant le grand achèvement du dessein de Dieu d'où descend la lumière sur toutes choses, c'est le Fils. Mais l'apparition du Fils sur la terre n'est elle-même qu'un début, une ouverture à partir de laquelle il nous est possible de pénétrer toujours plus avant dans la plénitude insondable des mystères de Dieu en cheminant et en cherchant avec le Fils" (Sur Eph 1, 10).

La création a la mesure de l'éternité de Dieu. La création est le produit de la divine responsabilité de Dieu, de son être infini, de son éternité. Même quand l'homme ne le sait pas, il est le produit de la Trinité sainte à laquelle il a part. Dieu ne fait rien sans que son œuvre ait un rapport avec sa propre durée infinie.

Dans son éternité,  Dieu dispose de l'avenir comme du présent. Présent et avenir sont pour lui la même chose parce que les deux se trouvent dans son dessein. Il n'y a pas pour lui d'avenir qui  ne soit pas présent parce que l'instant dépend totalement de la décision de Dieu et il est en son pouvoir.

Pour Dieu, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour (2 P 3,8). Le temps du Seigneur est un temps éternel dans lequel tout est incompréhensiblement simultané; les années les plus lointaines du passé ou de l'avenir se rencontrent dans l'instant présent. Et l'instant qui nous paraît sûr, que nous venons de vivre, que nous pouvons établir comme réel, se laisse ouvrir à un temps sans fin.

La vraie signification du temps est dans l'éternité. Le non-chrétien ne voit dans la vie chrétienne qu'une perte de temps; il a raison dans la mesure où il considère que le temps de ce monde est la durée principale et essentielle. Le chrétien, par contre, ne voit dans le temps présent qu'un prêt de l'éternité; l'essentiel est caché dans l'au-delà du temps.

Le temps du Seigneur, en sa vie terrestre, est emprunté à l'éternité du Père et, à part le moment de l'abandon sur la croix, il voit toujours le temps tourné vers l'éternité.

Qui vit de la foi, vit en Dieu. Il n'a pas besoin d'avoir l'angoisse que sa vie prendra fin en Dieu. Sa vie en Dieu est objective et définitive, tandis que l'amour humain ici-bas, même quand il se veut éternel, sait bien qu'au fond il ne l'est pas. Dieu a créé l'homme fini, mais il lui a mis dans le cœur le désir de l'infini. Il est possible pour l'homme de vivre toujours plus profondément en Dieu et de Dieu, mais cela ne peut que lui être donné. Il est impossible pour l'homme  de demeurer neutre en face de Dieu. S'il entend parler de Dieu, il est obligé de dire oui ou non.

Le grand danger du mariage est de surestimer la communauté conjugale. Le Je et le Tu semblent produire une sorte d'absolu, alors que le Je et le Tu ne sont en fait que l'union de deux finitudes  qui se limitent partout dans leur opposition. En réalité, le mariage chrétien veut rendre les époux participant à l'infini de Dieu au milieu de ce monde fini. Mais il faut reconnaître que la conscience de cette participation à l'infini de Dieu dans l'amour conjugal est beaucoup plus difficile à réaliser que dans la vie selon les conseils évangéliques.

Les saints ont implanté sur terre l'amour céleste; pour eux, ici-bas, le céleste était plus essentiel que le terrestre. Ils ont mené une existence prophétique en proclamant par leur amour le ciel sur la terre et l'éternité dans le temps. C'est pourquoi il serait faux de célébrer dans la relation conjugale terrestre la plus haute forme de l'amour. Le faire serait, pour l'Eglise, le signe qu'elle n'a plus une conscience vivante de son devoir d'être l'Epouse du Seigneur.

Suivre les conseils évangéliques, c'est donner au temps une autre valeur que sa valeur habituelle, c'est lui donner les marques de l'éternité. Pauvreté, chasteté, obéissance sont les armes que le Christ donne au chrétien pour dépasser le temps et le péché, c'est ce que le Seigneur a apporté dans le monde. C'est ce par quoi il a rendu crédible sa vie en tant qu'accomplissement de la volonté du Père. Il nous a montré par là que notre temps a reçu le sceau du temps immortel et l'expression de la volonté éternelle de la Trinité. Qui suit le Fils et sa Mère en suivant les conseils évangéliques introduit sa vie tâtonnante dans la vie déjà éternisée du Seigneur et de sa Mère. Il intègre sa vie dans une vie qui est déjà intégralement au ciel.

De chaque heure qui passe, les chrétiens peuvent faire une heure de Dieu. S'ils le font, ils vivent plus dans l'éternité que dans le temps. Le temps n'est plus alors un système clos; la frontière qui le sépare de l'éternité peut être franchie au milieu du temps d'ici-bas.

L'un des aspects les plus caractéristiques de la mystique, c'est la rencontre en elle de l'éternité et du temps, l'irruption du maintenant éternel, de l'éternel présent, dans les limites du temps qui passe. S'il est vrai que les visions sont comme des extraits, des tranches du monde céleste, s'il est vrai que les visions transmettent quelque chose du mystère de Dieu et que Dieu communique ce qu'il veut dans ces visions, on ne peut concevoir la mystique comme une suite de degrés, d'étapes, parce que les visites du monde éternel dans notre temps ne sont pas soumises aux lois de notre monde passager. Dieu est aussi peu cartésien que possible en ce qui concerne les visions qu'il accorde.

Nous n'avons pas encore vu Dieu, mais nous vivons de lui parce que lui nous voit, et nous vivons dans l'espérance de le voir un jour comme il nous voit. Tant que le Seigneur n'est pas venu (de sa deuxième venue qui sera glorieuse), nous vivons dans un état de pauvreté fondamentale, mais celle-ci porte déjà en elle des signes de la plénitude débordante qui vient.

Le riche a beaucoup plus de mal que le pauvre à voir l'autre monde, l'éternité. Il est difficilement ouvert à l'imprévisible de la grâce; de même que les Juifs de l'Ancien Testament, en possession de l'Alliance et de la Loi, se sont révélés trop riches pour accueillir l'Imprévisible. Le riche possède. Le riche comme le Juif doit être prêt à se laisser abaisser, à abandonner ses possessions au Seigneur. Ce n'est pas une faute d'être riche ou Juif tant qu'on n'a pas rencontré l'Evangile. Celui qui se donne à Dieu doit reconnaître les conséquences que cela entraîne pour lui et pour sa vie passée.

Nous avons le devoir d'essayer de comprendre ce qu'est l'éternité parce que c'est à elle que nous sommes destinés. Le rôle du Fils est d'être Parole du Père, et la mission du Fils est de ramener dans l'éternel le monde passager et transitoire. Et quand nous adorons la Parole, quand nous la contemplons dans l'adoration, quand nous en faisons notre vie dans la foi, nous sommes éduqués, instruits, élevés par elle; elle nous mûrit pour la vie éternelle.

L'unique caractéristique absolue des choses d'aujourd'hui est qu'elles sont dans le Christ (Eph 1, 10). Par rapport à cet essentiel, la distance entre le ciel et la terre est devenue secondaire. Les croyants sont devenus participants de la vie éternelle: celle-ci est le rocher sur lequel est fondée leur vie. Il n'y a pas de rupture entre la vie présente et la vie éternelle. Tout, ici-bas, est déjà de l'éternel.

Le Seigneur fait don de la vie éternelle. Il ne nous la promet pas pour plus tard, pour après le cours de la vie temporelle; il nous en fait le don au milieu de la vie temporelle comme éternité commencée. Il promet qu'il ne cessera pas de nous attirer à lui. Nous avons le droit de vivre dès maintenant pour Dieu; de toute façon, ce sera comme ça au jugement.

Ce serait le souhait du Seigneur que nous apprenions à vivre de la vie éternelle au milieu du temps, que nous ne ouvrions pas seulement au ciel en recevant les sacrements, mais que nous demeurions aussi entre temps dans l'état de celui qui les reçoit. En vivant parmi nous, le Seigneur nous a montré par sa vie quotidienne comment il est possible de ne jamais s'habituer. Il n'a rien renié de sa vie éternelle en raison de sa vie terrestre quotidienne, mais il a tout considéré comme une expression de la vie éternelle, en tout il a vu le Père, et il voudrait qu'à notre tour nous donnions à notre vie quotidienne la marque de l'éternité.

Celui qui a un jour vu Dieu ne peut plus détourner de lui son regard. Au fond nous ne désirons pas voir déjà Dieu parce que nous savons intimement que nous devrions auparavant en avoir fini avec notre péché. Nous ne pouvons pas aimer parfaitement ici-bas, et l'amour parfait demeure le présupposé de toute vision de Dieu. C'est pour cela que personne n'a jamais vu Dieu ici-bas.

Quand nous verrons Dieu, nous deviendrons ce pour quoi nous étions faits. Pour l'instant, il doit nous suffire de savoir que nous sommes ses enfants; ce qui arrivera plus tard, nous pouvons le lui laisser. Parce que nous ne pouvons à présent le voir tel qu'il est, nous ne pouvons pas non plus nous représenter ce que nous sommes. Mais nous n'avons pas besoin de nous en soucier. Dieu, au ciel, ne nous laissera pas dans l'ignorance de ce que nous aurons à être. Pour le moment, nous n'avons rien d'autre à faire que d'être toujours plus enfants de Dieu. Il nous faut lui laisser tout le reste en aveugles, comme des enfants. Notre tâche est claire: accueillir l'amour de Dieu de telle sorte que nous devenions ses enfants, et continuer à recevoir ce don de plus en plus.

Il nous faut comprendre notre vie comme une entrée dans l'éternité, non comme une réalité séparée d'elle, il nous faut faire du terrestre éphémère une porte de l'entrée en Dieu. Si on le fait, on bâtit immédiatement ses plans en Dieu, et on reconnaît que seule la volonté de Dieu est ce qui est constant dans notre vie.

Plus on dit oui à la vie éternelle, plus elle nous est donnée. Non comme quelque chose d'étranger à notre vie, mais comme quelque chose qui est dans le droit fil de notre vie terrestre. Et cependant la vie éternelle n'est pas purement et simplement le prolongement de la vie terrestre. Quand Dieu nous envoie son Fils, il ne souhaite pas que nous projetions notre vie présente dans la vie éternelle. Il ne souhaite pas non plus que notre vie terrestre soit terminée pour que nous prenions au sérieux la vie éternelle; il souhaite que nous commencions dès à présent à donner à sa vie éternelle plus de poids qu'à notre vie temporelle. L'homme a à s'adapter à la vie éternelle.

Il existe ici-bas une expérience de la vie éternelle, de l'au-delà, de la présence mystérieuse de Dieu; ce peut être dans une vision. Et puis tout disparaît pour ainsi dire. Ce n'est ni Dieu, ni la grâce, ni le saint qui se sont refusés ou retirés; la cause de cette limitation de l'expérience n'est pas dans l'éternel, mais dans la vie terrestre. Le ciel reste présent, qu'on le sente fort ou faiblement. Il demeure toujours possible au croyant de rencontrer Dieu sans expérience particulière, dans la simplicité de la foi. Dieu est là, et toute heure de la vie pourrait être une heure remplie de Dieu si l'homme le voulait.

Dieu dispose du temps. Il ne nous dit pas ce que sera demain. Il peut modifier au dernier instant ce que nous attendions avec le plus de certitude. Lui-même ne change pas ses desseins, mais nous les avons mal compris et nous avons attendu des choses qu'il ne voulait pas nous accorder. Nous ne devons pas voir l'ensemble du jour qui vient. Nous ne devons pas disposer nous-mêmes de notre temps et de notre vie. Nous devons nous livrer entre les mains de Dieu. Et c'est de cette manière que nous participons à la vie éternelle.

 

6. La vie de Dieu Trinité

 

" (Le soir de Pâques), le Fils dit: 'Recevez l’Esprit Saint'.  Lui même l’avait reçu de façon visible lors de son baptême, mais auparavant l’Esprit avait reçu le Fils pour le porter à sa Mère, au moment de la conception. En Dieu tout est don parfait, confiance, amour; chacune des trois personnes est ouverte aux autres. Et le Fils, qui s’est fait homme par dévouement et par amour, a fait connaître et a enseigné cette attitude divine; être en tout ouvert au Père, lui montrer tout ce qui se passe dans l’homme, non seulement pour que le Père le voie, mais pour qu’il y prenne part et partage ses sentiments. En raison de cette ouverture, le Père a pris part à la vie du Fils de telle manière que le Fils lui même a éprouvé cette participation et en a vécu. Le Père fait toujours écho au Fils et lui répond ; mais il lui répond de façon déterminante: 'Non pas ma volonté mais la tienne!' Dans cette détermination du Père, il y avait aussi l’ordre de la Passion"  (La confession, p. 63).

"Dans ce que le Père et le Fils possèdent , il n’y a rien qui soit exclusivement à l’un et non à l’autre. Ainsi en est il de ce qu’ils possèdent. En ce qu’ils sont, il y a des différences essentielles, pour autant que l’un est le Père, l’autre le Fils. C'est ce qu’ils sont de par leur nature et de manière irrévocable. Mais en ce qui concerne leurs biens, ils possèdent tous les deux tant la paternité que la filiation.  Ce mystère nous apparaît plus clairement dans le Fils que dans le Père. Le Fils possède aussi la paternité. Il possède, par rapport aux hommes, aussi bien les propriétés du Fils que celles du Père. Il se nomme Fils de l’homme, et il est cependant le Père des croyants qu’il appelle aussi ses petits enfants. De même vis-à-vis du Père, il possède, au moment de la séparation, des qualités paternelles : il se sépare de lui comme Fils, mais il emporte avec lui toute sa mission qui lui vient du Père et il l’administre, non en qualité de Fils subordonné, mais comme collaborateur indépendant et finalement comme responsable; parce qu’il accepte une mission, il devient en quelque sorte, le ‘préposé’ de celui qui l’a institué comme tel. Il doit exécuter ici-bas la mission du Père, entièrement pour le Père, parce que lui seul s’est fait homme, et non le Père.  Par suite de cet état de choses, le Père se charge du rôle du Fils : il laisse au Fils une liberté totale, il ne se mêle pas de ses affaires, ne surveille pas l’œuvre du Fils, comme on surveille les faits et gestes d’un mineur ; il le laisse agir comme un être pleinement responsable ; il ne s’érige pas en juge de l’œuvre rédemptrice du Fils. Il sait l’envergure de la tâche dont le Fils s’est chargé et que, pour l’accomplir vraiment, il faut qu’il la réalise précisément sans le Père, donc en étant séparé de lui.  Sachant cela et se retirant devant l’indépendance du Fils, il place le Fils au-dessus de lui. C’est ainsi qu’il assume le caractère filial" (Jean . Le discours d’adieu, t. II, p. 127-128).

Nous devrions toujours penser à la joie que chacune des trois personnes de la Trinité trouve en chacune des autres. Joie débordante, jaillissement perpétuel, joie qui ne cesse d’être neuve. Nous pouvons lire cette incessante nouveauté de l’être de Dieu dans la multiplicité des choses de ce monde créées par lui. Il n’a peut être créé les nuages que pour que nous ne pensions pas qu’il est lui-même éternellement rayon de soleil. Et chaque nuage à son tour est différent des autres ; au ciel il n’y a pas un ton uniforme. Et les nuages fécondent la terre : l’hiver comme neige, l’été comme orage ; la pluie également a ses particularités. C’est ainsi que la fécondité de Dieu est toujours neuve également.

Comment imaginer l’amour du Père pour le Fils ? Comment penser l’Esprit ? Il y a chez les hommes quelque chose de comparable . Non seulement le Père aime le Fils et l’Esprit séparément. Il aime aussi la relation d’amour du Fils et de l’Esprit ; et il en reçoit un fruit. Cette relation est importante pour le Père, elle l’enrichit, il l’aime et compte sur elle. Une mère qui a plusieurs enfants est enrichie à chaque naissance d’une relation nouvelle avec cet enfant, mais aussi par la relation du nouveau venu avec ses frères et sœurs. Dieu le Père trouve si infiniment parfaites sa relation avec le Fils et l’Esprit et leur relation réciproque que, pour en exprimer quelque chose, il a créé l’univers.

"En Dieu, tout est don parfait, confiance, amour" : il n’y a aucune humiliation pour le Fils si le Père le précède comme Père, et aucune humiliation pour l’Esprit de procéder du Père et du Fils. En Dieu, l’une des personnes peut recevoir la vérité d’une autre, bien que toujours aussi celle qui reçoit puisse partager avec celle qui donne: c’est une égale béatitude de donner ou d’échanger.

Au sein de la Trinité, chaque personne honore l’autre parce que chacune sait ce que c’est qu’être Dieu. Ce n’est pas seulement pour honorer le Père et l’Esprit, mais aussi par amour pour eux que le Fils s’est fait homme; ce faisant, c’est du sein de la Trinité qu’il a apporté à la nature humaine la loi de l’amour et qu’il en a vécu parfaitement le premier. Par son Incarnation, tous les hommes deviennent nos frères et, dans le commandement du Fils, nos frères bien-aimés. L’honneur qu’on manifeste à chacun et l’amour fraternel  proviennent de la vie trinitaire de Dieu.

Au sein de la Trinité, les personnes s’appellent mutuellement: "Seigneur, Seigneur!" (Mt 7,21). Les croyants sont invités à faire de même. Mais on ne peut tromper Dieu: il voit si celui qui l’appelle ainsi se donne et s’ouvre à lui dans son appel.

Le Père, le Fils et l’Esprit sont libres étant donné que, dans l’amour, ils font leur volonté qui consiste uniquement à faire toujours ce que veut l’autre. Car leur volonté trinitaire est toujours amour et on ne peut pas se la représenter en dehors de l’amour. Le Père, le Fils et l’Esprit sont dans la plus parfaite liberté parce qu’ils sont dans le plus parfait amour. On ne peut donc pas dire qu’ils sont dépendants les uns des autres. Pour s’exercer, la liberté humaine a besoin de se séparer des autres. Dans la liberté divine, à laquelle l’homme participe déjà un peu par la grâce, à laquelle il participera pleinement un jour s’il est fidèle, plus nous sommes proches l’un de l’autre, plus nous sommes libres. Entre humains, il y a une limite du privé qu’on ne peut transgresser, même dans l’amour. Vis-à-vis de Dieu, dans la grâce, il n’y a pas ces limites: notre liberté dans la grâce consiste en ce qu’il nous laisse nous approcher tellement de lui que nous pouvons avoir accès à la liberté qui le relie au Fils et à l’Esprit. Mais en Dieu la liberté ne fait qu’un avec l’amour, elle naît de la vérité de l’amour. La liberté pour l’homme est de pouvoir s’intégrer à la liberté de Dieu.

Dans la Trinité, aucune des trois personnes ne désire devenir l’autre. Le Père ne désire pas devenir le Fils, ni le Fils le Père. Dans l’amour humain, l’homme ne désire pas non plus devenir la femme pas plus que la femme ne désire devenir l’homme. Plus ils sont unis, plus l’autre est un toi et non un moi. Il peut arriver, dans l’union, un point où personne ne sait plus où l’un commence et où l’autre finit; mais justement dans cette unité, le toi ne ressort que mieux. Et chacun a, dans l’amour, le droit de disposer de cette union.

Il y a en Dieu un échange d’amour où chacune des trois personnes voudrait être redevable à l’autre de ce qu’elle a en elle de plus caché, de plus intime, et où elle sait aussi qu’elle lui en est redevable: chacune est ce qu’elle est par le don de l’autre en elle, et ce mystère de l’amour est si profond et tellement en son centre qu’il serait absolument impossible de tracer ici des limites. Au contraire: les personnes et leur amour vivent de ce que, depuis toujours et pour toute l’éternité, ces frontières n’existent pas. Le Fils incarné ne verra jamais dans sa Passion son œuvre propre, qui serait délimitée vis-à-vis du Père et de l’Esprit, parce que dans sa Passion il ne fait que la volonté du Père, exactement comme il en fut déjà lors de l’œuvre de l’Incarnation elle-même; ici aussi le Père accomplit sa volonté quand le Fils l’accomplit.

Quand le Père s’apprête pour ainsi dire à créer le monde, il ne le fait pas seulement en accord avec le Fils et l’Esprit, mais dans un échange intime d’amour avec eux. En se manifestant comme Créateur, il a le Fils auprès de lui, puisqu’il exécute toutes choses en vue du Fils; de même il a l’Esprit auprès de lui puisque l’Esprit plane au-dessus des eaux de l’abîme. La croix est un écho de la création du monde: le Père et l’Esprit assistent l’Homme-Dieu sur la croix. La création est orientée ver le Fils, la croix est orientée vers le Père.

Dieu n’a pas créé le monde au hasard. Il a pour ce monde un plan éternel. Toutes les choses y ont leur place dans l’Esprit. Le monde ne peut échapper à ce plan; ce plan est maintenu par l’Esprit; il est vie du Dieu Trinité vivant. Rien dans ce monde n’est  laissé au hasard puisque le monde vit dans le plan de Dieu.

L’Incarnation du Fils n’a apporté aucun changement dans la vie de Dieu Trinité. C’est le Père qui a créé mais, mystérieusement et d’une manière cachée, le Fils et l’Esprit y ont collaboré. L’acte par lequel le Fils s’est offert pour le salut du monde n’est que l’expression d’une attitude qui est constante chez lui. Il n’est pas vrai du tout que dans l’ancienne Alliance le Père seul agit. L’activité cachée du Fils pour les hommes et pour le peuple élu s’y exerce aussi. L’ancienne Alliance cependant est le temps de la promesse et elle est ouverte sur le Fils.

L’Ancien Testament pourtant vient du Père et il est donc important que les chrétiens le connaissent pour apprendre quelque chose de la réalité du corps du Christ par son ombre, pour approfondir leur foi au Christ. Toutes les paroles du Seigneur ont leur racine dans l’Ancien Testament. L’Esprit que le Fils révèle et qui montre le Père est le même qui parlait dans les prophètes pour indiquer la volonté du Père et annoncer la venue du Fils.

Quand, dans l’Ecriture, nous pensons avoir compris quelque chose et que cela ne débouche pas sur la Trinité de Dieu, nous pouvons être sûrs que nous ne l’avons pas saisie d’une manière vivante. Nous ne comprendrons peut-être jamais comment l’Écriture est vivante; notre état de péché nous empêche de voir à quel point elle est remplie de vie. A chaque verset de l’Ecriture, nous devrions prier le Seigneur: "Montre-nous le Père".

 

7. La mission du Fils

 

"C’est la volonté du Fils de devenir mission, et pour cela, il faut que le Père et l’Esprit l’envoient, donnent ainsi forme et contenu à sa mission. Le contenu, c’est que le Fils ramène le monde au Père par un acte non de violence, mais d’amour, et qu’il veut se sacrifier tout entier pour consommer cet acte d’amour… Le Père a choisi la forme "monde", c’était son idée, sa création. Le Fils l’assume pour la lui rapporter consommée" (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 132).

"En envoyant le Fils, le Père le confie pour le temps de sa mission plus que jamais à l'Esprit Saint. Il unit les missions du Fils et de l'Esprit, car il ne faut pas oublier que l'Esprit qui conduit le Fils est l'Esprit du Père, et qu'ainsi aucune sorte d'éloignement n'est possible entre le Père et le Fils… Le Père dépose son Fils dans les bras de l'Esprit comme une mère son enfant dans ceux d'une nourrice. L'Esprit est le premier christophore… Il appartient à la mission du Fils de se laisser porter par l'Esprit, à celle de l'Esprit de porter la mission du Fils. Le Père est constamment en train de les envoyer tous les deux; de lui nous ne savons rien de plus parce que personne ne l'a jamais vu. C'est dans le Fils et l'Esprit que nous voyons le Père" (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 133-134).

L’Incarnation se décide dans le dialogue du Père et du Fils. Le Père se laisse influencer par le Fils. Quand le Fils présente au Père le projet de la Rédemption, le Père l’accepte. Devenu homme, le Fils veut toujours connaître et faire davantage la volonté du Père. Il dispose de lui-même comme d’un instrument qu’il met entre les mains du Père. Il nous montre la voie de l’abandon au Père et il nous invite à en faire autant. En tant qu’homme également, il a de l’influence sur le Père pour que le Père permette l’œuvre de la croix.

Quand le Père permet et veut l’Incarnation, il montre que chacune des personnes divines se met au service de cette nouvelle révélation de l’amour. La Trinité est ouverte et expliquée pour nous. Cette sorte de "désintégration" de l’amour se trouve au service de notre intégration dans l’amour. Et notre prochain doit sentir que l’amour que nous avons pour lui découle de l'amour de Dieu, et Dieu doit savoir que, quand nous l’aimons, nous aimons aussi notre prochain.

Par amour pour nous, le Père a renoncé à son Fils au ciel. Il a assumé la séparation qui était incluse dans l’envoi du Fils dans le monde. Qui aime veut que celui qu’il aime fasse l’expérience de l’amour. C’est pourquoi Dieu, qui nous aime, veut que nous soyons accessibles à son amour et il fait tout pour que son amour nous soit sensible. Le Père envoie le Fils et en même temps il lui permet de venir. Notre vie dans l’amour n’est pensable que nourrie par la vie du Fils. Son amour nous touchera comme amour compréhensible. L’amour donne tout ce qu’il a. Et ce que le Fils a, c’est le Père . Et ainsi le Fils, en se laissant envoyer, nous apporte l’amour du Père.

Le Père permet au Fils de se donner au monde afin d' éveiller en chaque homme l’amour de Dieu. En donnant au Fils cette "permission", il renonce en quelque sorte au Fils et l’offre eucharistiquement. Derrière le sacrifice du Fils, il y a donc le don d’amour du Père qui est la source de l’Eucharistie. Au sein de la Trinité, ce que désire le Fils, c’est de se faire envoyer par le Père pour racheter le monde. Et le Père consent tellement au désir du Fils qu’il lui fait dépasser à l’infini les limites d’une vie humaine en inventant l’Eucharistie. Le Fils "réclame" la durée d’une vie humaine, et le Père lui donne la durée du monde. Par l’Eucharistie, la vie terrestre du Fils acquiert pour ainsi dire un mode d’existence divin qui échappe au temps.

Le Fils est toujours accompagné et conduit par l’Esprit. Visiblement, quand il a couvert la Mère de son ombre et qu’il est descendu sur lui au baptême ; visiblement aussi quand le Fils l’envoie à nouveau sur l’Eglise à la Pentecôte après l’avoir rendu au Père sur la croix. Ainsi l’Esprit participe intérieurement à tout ce qu’entreprend le Fils pour notre salut. Quand le Fils nous rachète par son sacrifice, par son sang et par sa descente aux enfers, afin de nous rendre aptes au royaume des cieux, il le fait conduit par l’Esprit Saint. Toute présence, toute action du Fils montre en même temps la présence et l’action de l’Esprit. On ne peut pas dire que l’Esprit continue ce que le Fils a commencé. Le commencement et la suite sont une unique action des deux. Il n’y a pas de grâce qui ne provienne tout à la fois du Père, du Fils et de l’Esprit, pas d’activité divine qui ne soit le fait des trois personnes ensemble, comme si chacune des trois personnes voulait éveiller en nous la capacité d’être ouverts et accessibles aux trois.

Un amour absolu unit le Père et l’Esprit au Fils. Dans cet amour, le Père et le Fils se tiennent à la disposition de l’Esprit pour qu’il rende possible qu’ils soient connus par le monde. Dans cet amour, le Père et l’Esprit se tiennent à la disposition du Fils pour qu’il ramène le monde à Dieu. Dans cet amour, l’Esprit et le Fils désirent du Père qu’il les envoie tous deux en une mission spéciale pour porter aux hommes l’amour réciproque des trois personnes comme l’expression la plus intime de l’amour du Père, et cela d’une manière si durable que l’homme demeure en Dieu comme Dieu demeure ne lui.

Le Père et le Fils s’obéissaient mutuellement parce que chacun accomplissait la volonté de l’autre. Quand le Fils fut envoyé par le Père dans le monde et devint l’un des nôtres, le Père a comme perdu son pouvoir sur le Fils, de même que nous, dès que nous avons dit une parole, nous perdons notre pouvoir sur elle. La Parole de Dieu se trouve maintenant dans le monde; parmi nous, elle dépend de nous, elle nous est livrée.

Est-ce que le Fils préfère sortir du Père ou retourner au Père ? On comprendrait mieux qu’il préfère retourner au Père. En fait, et c’est à peine compréhensible, il aime autant sortir du Père que retourner à lui. Parce que le seul critère de ses préférences, c’est le désir du Père sur lui. Infiniment plus que nous ne le pressentons, tout notre agir chrétien et toute notre passivité chrétienne proviennent de la Trinité. "Aime ton prochain comme toi-même"  est finalement fondé dans l’amour trinitaire; le Fils aime le Père de cette manière et , par cet amour qu’il a pour le Père, il s’aime lui-même.

Le Père ressemble à un homme riche qui voudrait tout donner à son Fils bien-aimé, mais son Fils lui a amené dans sa maison un tas de mendiants qu’il faut vêtir et nourrir. Et finalement le Père a permis au Fils d’amener chez lui tous ces pauvres qu’il a ramassés n’importe où. Et le Père doit donc maintenant partager ce qu’il voulait donner à son Fils. Le monde qu’il a créé a une ressemblance avec le Fils qu’il a engendré et le Fils est attaché au monde même quand celui-ci s’est détourné du Père. Les mendiants ont causé beaucoup de dommages dans la maison, et le Fils veut lui même tout remettre en état. La situation est très complexe et le Père doit en tenir compte.

Dans la Révélation, Dieu sort de son silence et de son origine, il se manifeste pour nous dans la parole. Mais il ne parle pas seulement de lui-même; qu’il soit compris et reçu par nous est l’œuvre de l’Esprit Saint qui est la source de toute union vivante. Toute la révélation de Dieu est donc trinitaire, et la Bonne Nouvelle ne parle de rien d’autre que de Dieu Trinité. D’un bout à l’autre de l’Evangile, l’unique contenu de la Parole de Dieu, c’est la Trinité, tout comme elle est l’unique contenu de la création.

Toute parole du Fils est trinitaire, même si cela ne se voit pas de prime abord: il dit la parole du Père et il parle dans l’Esprit Saint. Suivre le Seigneur selon les conseils évangéliques, c’est adopter une forme de vie trinitaire. Les trois conseils sont la forme de la vie du Fils; les suivre, c’est avoir part avec lui à la vie de Dieu.

Mais quiconque aussi vit dans la foi est constamment, quoi qu’il fasse (prière ou action concrète dans le monde), dans le courant de vie trinitaire. Tous nos chemins sont des chemins trinitaires. Prier, c’est toujours aussi avoir affaire à la Trinité tout entière. A cause de l’unité de l’être de Dieu, il est impossible qu’une personne divine reste jamais en retrait par rapport à une autre . Chacune des trois personnes participe tellement à toutes les œuvres de Dieu qu’il nous est permis de nous savoir toujours entourés du mystère des trois personnes. Et plus un être humain est pur, plus purement il fera l’expérience qu’il peut prier Dieu comme le plus proche des proches.

Quand un chrétien reçoit des grâces sans explication ou qu’il voit d’autres chrétiens en recevoir de semblables, il sait qu’elles viennent de Dieu Trinité, mais sans pouvoir préciser le côté du triangle trinitaire d’où elles viennent. Quand aucune explication n’est donnée, ce sont les trois personnes qui agissent; il faudrait une indication ou un signe pour qu’il sache qu’une des personnes s’est adressée à lui.

Chaque homme porte en lui un schéma de la vie trinitaire, sa manière propre de participer à ce mystère. Chez l’un, c’est la vie du Fils; chez l’autre, l’amour particulier pour le Père; chez un autre encore, la compréhension des dons du Saint Esprit. Mais toujours le particulier débouche dans le trinitaire qui inclut tout.

Marie est, pour tous les croyants, un modèle de la manière dont on peut parler avec le Père et le Fils dans l’Esprit Saint sans souligner les différences qui nous séparent de la vie de Dieu. Quand nous prions vraiment le Christ, nous prions dans l’espace de Dieu trine et un, et la réponse nous vient de Dieu Trinité tout entier. Cela nous incite à nous souvenir toujours dans notre prière de la présence trinitaire dans l’unité.

 

8. Le Père

 

" Le Père non plus ne s'est pas refusé au Fils, lorsque celui-ci lui a demandé la permission d'opérer la rédemption. Et le Père l'a livré à sa propre décision. Il aurait pu dire non. Il aurait pu trouver que le Fils en demandait trop. Mais il a, humainement parlant, renoncé à certains droits de sa paternité et de son amour pour le Fils, pour permettre au Fils l'ultime abandon. Et Dieu nous a créés à son image, et le Fils voudrait réveiller en nous cette image. Du fait que le Père n'a pas refusé, le Fils nous donne la possibilité de ne pas refuser …

Souvent les gens font des manières quand ils reçoivent un cadeau et disent: 'C'est trop!'. Ils montrent par là qu'ils mettent leur capacité d'évaluer au-dessus de l'amour qu'on leur a témoigné. Il peut arriver certes qu'objectivement un cadeau dépasse les possibilités de celui qui le donne. Mais s'il veut vraiment l'offrir par amour, alors la raison qui met des limites perd son droit de mesurer. Ainsi lorsque le Fils fait sa proposition, le Père ne dit pas: 'C'est trop! Il renonce pour ainsi dire à son droit de juger et contrôler, et abandonne toute la mesure au jugement du Fils…

Le Fils fera en quelque sorte défaut au Père, pendant son séjour sur la terre; et plus il lui manquera, plus le Père mesurera combien son amour pour le Fils et l'amour du Fils pour lui sont grands. Car le Père aussi a besoin du Fils et ne peut pas être sans lui. Peut-être le Père aurait-il eu d'autres propositions, d'autres idées au sujet de la rédemption, qui n'auraient pas rendu nécessaire la déréliction de la croix. Mais il ne les exprime pas, il s'en remet au Fils. Dans l'amour, le meilleur c'est toujours le désir de l'autre" (Jean. Naissance de l'Eglise, t. II, p. 126-127).

Au cours de sa vie terrestre, le Seigneur ne parle que rarement de la vision du Père qu'il a. Il essaie de rendre accessible aux autres sa béatitude. Il nous indique par là qu'il ne faut pas toujours essayer de saisir le Père. Il nous faut faire ce qui est à faire pour les autres et laisser au Père la possibilité de nous saisir.

Il y a chez le croyant une joie dans la distance qui le sépare de Dieu, une joie qui n'essaie pas de saisir quelque chose de plus de Dieu, qui n'essaie pas d'exiger, de désirer, mais qui se réjouit des choses telles qu'elles lui sont données.

Tout ce qui demeure invisible, le croyant sait que le Père le voit pour lui. Le Père aime le monde; il ne veut pour lui d'autre lieu que le monde lumineux du Fils.

L'homme ne sait jamais quand se passe l'essentiel. La femme ne sait pas quand elle conçoit. L'homme ne sait pas quand Dieu lui pardonne et quand il est comblé de grâce. Rien de ce qui est essentiel ne se laisse déterminer dans le temps. Et même quand le Père et le Fils livrent leurs mystères en se révélant, il y a cependant toujours encore entre eux des rencontres auxquelles les hommes n'ont pas accès. Le Père et le Fils gardent pour eux une dernière intimité dont les hommes ne voient pas l'éclair; tout au plus peuvent-ils déduire que quelque chose s'est passé quand ils entendent le grondement du tonnerre (cf. Jn 11,41).

Dans la mission du Seigneur, bien des choses sont incompréhensibles: le fait qu'il a pitié des hommes et qu'en même temps il exige pour ainsi dire trop d'eux, le fait qu'il veuille avoir des disciples et des successeurs, et bien d'autres choses encore dans sa vie, et surtout vers la fin de sa vie. Beaucoup de choses, dans cette fin, se jouent uniquement entre le Père et le Fils, et ne nous sont pas accessibles comme ce qui précède. Tout l'Evangile débouche sur cette fin inexplicable, sur cette apothéose de l'amour. Ce mystère d'amour entre le Père et le Fils, qui à ce moment domine tout, ressemble en quelle que sorte au mystère des parents. Bien que les enfants vivent dans l'espace de l'amour parental, ils n'en aperçoivent pas tout, ne participent pas à tout ce qui fait l'intimité des parents. Ils savent peut-être qu'il y a des choses auxquelles ils n'ont pas accès, bien que ces choses ne diminuent en rien l'amour des parents à leur égard. Car ils vivent dans cet amour mutuel des parents, et pas seulement dans l'amour distinct du père ou de la mère pour leur enfant. Nous aussi, nous vivons à la manière des enfants dans ce mystère entre le Père et le Fils, sans vraiment le connaître. Mais ce n'est pas parce qu'on  nous en prive que nous ne le connaissons pas; tout simplement nous ne sommes pas encore mûrs pour le comprendre. Plus tard, devenus adultes, les enfants devineront quelque chose des secrets de leurs parents; et nous aussi nous progressons dans la connaissance de Dieu.

Il y a connivence entre le Père et le Fils. Il ne faut pas penser que le Fils cherche à se faire des adeptes. C'est le Père qui attire les hommes au Fils. Quand on va au Fils, c'est en raison d'un désir que le Père a mis en nous. Le Fils reçoit tous les hommes que le Père lui donne parce que tous viennent du Père et sont un don du Père au Fils.

Nous avons à suivre le Fils. Et celui-ci nous renvoie au silence de la prière et de l'adoration. Il nous faut prier le Père de bien vouloir insérer notre existence dans celle de son Fils, notre existence présente dans son existence omniprésente, notre faible disponibilité dans la force de la sienne, notre obéissance actuelle de chrétiens dans son obéissance divino-humaine incessante, afin que nous ayons part dans la foi à son indicible mystère d'obéissance. Que Dieu modèle notre imitation selon son bon plaisir et selon ce qu'il a décidé pour nous. Que Dieu fasse de notre oui une imitation du oui parfait de son Fils.

Dans l'ancienne Alliance, il y avait comme un lieu précis en face du Père; dans la nouvelle, on ne se trouve plus en face du Père, mais entre le Père et le Fils. Un lieu dont on ne voit pas la fin, un lieu dont nous savons seulement qu'il est le lieu de l'amour du Fils pour le Père et du Père pour le Fils. La communion d'amour entre le Père et le Fils embrasse tout ce que Dieu nous donne et tout ce que nous devons lui donner pour que la vie et la mission du Fils soient accomplies. Le Fils nous a introduits dans le tourbillon de la communion divine ainsi que le Père le lui a permis. Ceci a pour conséquence que le Père ne sera plus jamais seul avec le Fils parce que nous faisons partie de leur communion. Leur intimité n'en est pas rompue; seulement nous y sommes invités dans la mesure où nous sommes nous-mêmes aimants et où nous laissons s'accomplir en nous l'amour du Fils et ses sentiments intimes. Si nous nous trouvons au milieu de l'amour du Père et du Fils, nous sommes en mesure d'y répondre.

Dieu est amour; l'amour constitue l'être du Père, du Fils et de l'Esprit. Non pas un être fermé sur lui-même, en opposition à nous, mais communication essentielle et insertion de tous les hommes en lui. Nous sommes introduits dans l'amour du Fils, et le Père ne peut faire autrement que de nous voir inclus dans le Fils, inclus dans son amour pour le Fils, comme des êtres aimés du Fils.

Le Père nous a fait don du Fils, et le Fils nous a fait don du Père. Quand des parents reçoivent un enfant, le père peut faire don de l'enfant à la mère et la mère peut faire don de l'enfant au père; mais cela seulement parce qu'ils se sont d'abord donnés l'un à l'autre et parce que par là ils se sont donné l'enfant l'un à l'autre.

C'est pourquoi nous avons un vrai pouvoir sur la volonté du Père. A condition que nous soyons vraiment dans le Fils et dans l'obéissance du Fils. Car dans la Trinité, chacun fait la volonté de l'autre; et en faisant la volonté de l'autre, il fait également la sienne. Celui qui, par le Fils, participe à cet amour détaché de soi qui existe en Dieu, peut décider Dieu parce qu'il est totalement déterminé par Dieu. Il vit dans la prière du Fils.

Quand le Fils accomplit sa mission sur terre, le Père veut comme se laisser étonner par le Fils. Le Fils incarné fait plus que ce que le Père demande, mais qu'il le fasse provient une fois encore d'un don du Père. L'obéissance dans la vie religieuse est une obéissance "inter pares": c'est une image de la vie trinitaire. Finalement le Père aussi est obéissant au Fils quand il le laisse aller à la croix.

Le Père veut ce que veut le Fils parce qu'il a accepté toute la volonté du Fils sur la croix et l'a reconnue comme sienne. Même si le Père n'avait pas l'usage de l'incroyable offre d'amour du Fils, il l'accepterait quand même par amour pour le Fils parce que c'est l'amour qui le lui offre. Et il ne ferait pas comme s'il ne pouvait pas s'en servir parce que entre le Père et le Fils, il n'y a aucun "comme si" et parce que le Père veut montrer au Fils qu'il ne voit pas en son offre une simple surabondance; il voit en elle l'expression de l'amour le plus authentique et le plus précieux.

Dans la Passion du Fils, c'est le Père qui doit faire la volonté du Fils; car, comme tout le reste, il a aussi remis la Passion entre les mains du Fils. Le Père accepte difficilement l'abaissement du Fils dans son Incarnation et dans sa Passion. Le Fils aurait pu atteindre le même résultat à moindres frais, il aurait pu témoigner autrement de son amour  pour ses disciples et obtenir du Père plus rapidement l'œuvre rédemptrice.

Le Père pourrait épargner la croix au Fils. Mais c'est comme si c'était lui qui disait maintenant au Fils: "Que ta volonté soit faite, non la mienne". Il y a une impuissance volontaire du Père devant la volonté du Fils. Quand le Fils prie, le Père et l'Esprit y participent; au Mont des oliviers, ils participent à la prière angoissée du Fils.

Le Père voit bien que sur la croix le Fils souffre beaucoup plus qu'il est nécessaire. Mais le Fils le veut ainsi parce qu'il est dans la lumière de l'amour du Père et dans la souffrance de l'obscurité du Père. C'est pourquoi, pour le Fils, il n'y a pas là d'excès. Il voit le "plus grand" du Père, qui le stimule à faire encore plus dans l'amour. Ainsi tout s'équilibre. Ce qui, aux yeux des autres, paraît superflu, est pour lui plutôt trop peu.

La plus grande douleur qu'on puisse infliger au Père, c'est de tuer son Fils. Mais, en mourant, le Fils lui témoigne un amour si grand qu'il surpasse même cette douleur. Là où l'outrage que le monde fait à Dieu parvient à son comble, là aussi l'amour du Fils pour le Père, et donc aussi sa glorification du Père, atteignent leur perfection. Là où le Père est atteint de la manière la plus sensible, le Fils lui enlève toute souffrance. Après que les hommes ont tué le Fils, le Père est devenu plus riche en amour; car sa  création lui est rendue par le plus grand amour du Fils.

A la croix, le Père est séparé du Fils, abandonné par le Fils. Quand le Fils est abandonné par le Père, personne ne doit penser que le Père ne soit pas aussi abandonné par le Fils. Car quand le Fils perd l'accès au Père, il est impossible que le Père possède encore l'accès au Fils. Le Père aussi est abandonné à la croix et séparé du Fils séparé. Il en est ainsi parce que l'amour est une unité et que, dans l'amour, il est impossible que l'un soit touché sans que l'autre le soit aussi.

Nous n'avons ni concept, ni mot pour la "souffrance" mystérieuse que notre péché cause à Dieu, si Dieu ne change pas, qu'il est toujours bienheureux et ne peut être blessé par sa créature. Et cependant il serait inconcevable que Dieu demeure insensible à la faute et au malheur de ses propres créatures, lui qui est l'amour éternel.

Et cependant le Père ne doit pas ménager le Fils, ni le Fils se laisser ménager par le Père. Le point culminant du service du Fils sera la croix. Le Fils est heureux parce qu'il sait que le Père ne le ménagera pas, ne le traitera pas comme un faible qu'il juge incapable de souffrir. Le Fils ira le plus loin possible et il rapportera ainsi au Père tout l'amour possible du monde.

La croix, c'est le drame pour le Fils; c'est le drame aussi pour le Père. Le Père aime son Fils. Il voit ce que le Fils souffre. Il a su depuis toujours que cette heure arriverait; quand enfin elle est là, il l'éprouve dans toute sa réalité. Il  ne peut pas se révéler au Fils parce que, s'il le faisait, il diminuerait sa propre confiance en son Fils. Il doit accorder à l'amour du Fils ce dernier témoignage, cette ultime épreuve, de le livrer à la séparation totale d'avec lui. C'est de cette manière que le Père partage la souffrance de la croix.  Ce renoncement de Dieu à se manifester est la source de toute souffrance chrétienne car, dans ce renoncement, se manifeste l'amour suprême du Père. C'est pourquoi, dans la vie chrétienne, à l'exemple du Père, il faut laisser au prochain le droit de souffrir malgré tout l'amour qu'on lui porte. Il n'est pas permis de lui épargner toute souffrance par amour. Si le Père intervenait dans la Passion du Fils, il mettrait des limites à son amour; sa compassion témoignerait d'une méfiance à l'égard de l'amour du Fils.

Puis vient la résurrection … La résurrection de Jésus est sans doute la plus mystérieuse des œuvres de Dieu, à la fois œuvre du Père et du Fils. Le Fils se laisse ressusciter par le Père, mais il est tellement lié à sa volonté qu'il s'éveille aussi lui-même dans le Père à cette résurrection. Et en le réveillant, le Père lui rend tout ce que le Fils avait déposé auprès de lui. Personne plus que le Père ne se réjouit de ce que le Fils soit ressuscité de la mort pour l'éternelle vie. Joie humaine de la rencontre. Au temps de la Passion, l'amour entre le Père et le Fils n'a subi aucun dommage, mais il ne pouvait plus être goûté en sa plénitude. A l'Ascension,  l'amour rayonne d'un éclat nouveau et divin. C'est la plus grande joie du revoir : Dieu est à nouveau en Dieu, le Fils dans le Père et dans l'Esprit. Les relations entre le Père et le Fils n'ont pas été troublées par la Passion. L'angoisse elle-même fut un acte d'amour, de renoncement, aussi grand qu'un renoncement peut l'être. Maintenant il n'est plus nécessaire de renoncer à rien. Tout est transparent, parfaitement. Il y a une fête de Dieu Trinité dans le ciel. La parabole du fils perdu n'est pas loin: il a porté le péché du monde, il a souffert la faim sur la croix. Il revient au Père avec le plus grand don que le Père pouvait attendre de lui. Son don ne fait qu'un avec son retour; en l'embrassant, lui, le Fils, le Père reçoit tout ce que le Fils lui rapporte. Les souvenirs que quelqu'un rapporte de voyage servent à compléter sa présence. Il apporte au Père avec lui le monde sauvé, au Créateur le monde recréé, le monde qui porte désormais la marque du Fils.

 

9. Le Verbe s'est fait chair

 

" Pour les Juifs, la plus haute valeur, c'est la crainte de Dieu, qui tient à distance. On peut se dire peut-être enfant de Dieu, mais se donner comme son fils ne peut être que blasphème. Tout en le regardant comme tout-puissant, ils tiennent Dieu en quelque sorte pour impuissant, parce qu'ils ne lui accordent pas la seule chose dont tout le monde est capable : avoir un fils.

Ainsi les déclarations du Seigneur sur lui-même ne peuvent être, à leurs yeux, interprétés que comme pur orgueil. Ils ne veulent rien savoir de la possibilité d'une unité humano-divine dans le Seigneur. Comme il parle en tant qu'homme, ils se croient autorisés à le juger d'un point de vue purement humain.

Le caractère divin de son être, qui transparaît dans son humanité, ne peut être pour eux que l'expression de sa présomption. Ils connaissent Dieu. Il a créé le monde. Il est ce qu'il y a de plus sublime. Si Dieu avait un Fils (ce qui est impossible), il serait plus impossible encore qu'il lui permît de s'abaisser jusqu'à la bassesse de la nature humaine. Il aurait dû, sans conteste, le lui interdire" (Jean. Naissance de l'Eglise, t. I, p. 90).

Pour les Juifs, seul un Dieu lointain peut être le vrai Dieu. Même pour le chrétien d'aujourd'hui il n'est pas facile de ne pas redevenir Juif de cette manière-là. Dans l'Ancien Testament, le Fils était encore caché derrière le Père. C'est la relation du Fils incarné au Père céleste qui révèle les relations des personnes dans le ciel. Dieu est ce qu'il y a de plus sublime. Mais la différence des personnes au sein de la Trinité ne signifie aucunement un moindre degré d'être.

En se faisant homme, le Fils a rempli toute l'espérance de l'ancienne Alliance. Il est venu pour  être le signe que Dieu peut vivre parmi nous comme nous-mêmes nous pouvons vivre avec lui dans l'éternité.

Il n'est pas facile pour le Fils de devenir homme. Ce qui lui rend la tâche plus facile, c'est qu'il comprend tout comme volonté du Père, qu'il voit tout de ce point de vue. En tant que Dieu, il n'a pas de vœu plus ardent que de devenir homme comme le Père l'attend de lui.

Le Fils de Dieu est sorti de l'éternité pour entrer dans notre temps éphémère. Mais pour le temps de son séjour sur la terre, il a déposé sa puissance auprès du Père. La quintessence de ce que le Fils doit annoncer, c'est lui-même, mais comment le dire? Et s'annonçant lui-même, il annonce aussi le Père et l'Esprit.

Le Fils devient homme avant tout pour effacer l'offense faite au Père et à l'Esprit. Devenu homme, il montrera au Père qu'un homme peut être bon, et il détournera du Père les traits du péché en les faisant se diriger sur lui quand il sera sur la croix.

Le Verbe se fait chair : il reçoit son corps comme une chose merveilleuse qui lui servira à gagner les hommes pour le ciel. La pensée ne lui vient pas que ce corps n'est pas adapté aux mesures de son esprit. Il offre au Père son corps et également son âme qu'il a reçue de lui. Mais pour le moment, c'est le corps qui lui fait, pour ainsi dire, le plus d'impression.

Avec son corps il expérimente aussi la sainteté du corps de sa Mère : un corps qui prie, une Mère qui prie, une Mère qui sans cesse aussi le porte au Père.  Son corps grandit aujourd'hui comme hier et demain, d'une manière à peine perceptible, selon les lois du devenir humain telles qu'elles furent établies par le Père. Il s'y adapte, il ne les fait pas éclater, il fait sien le temps des hommes. Il reçoit tout de la main du Père et fait jaillir sans cesse son étonnement en action de grâce.

Jésus n'a pas été un enfant prodige. Marie a dû certainement l'éduquer comme doit l'être tout enfant. Elle lui a appris à parler et à marcher, elle a dû laver ses langes. Il serait faux  de penser que, tout enfant, il a eu déjà pleine conscience de sa divinité et de sa mission. Ceci ne lui est advenu que lorsqu'il en a eu besoin, peut-être à douze ans dans le Temple, et puis sans doute toujours plus souvent quand il a eu dix-huit ou vingt ans. Il était éveillé autant qu'un homme peut l'être, mais sa jeunesse a consisté à être purement et simplement un enfant.

Le Fils s'est fait homme sans renier sa divinité. Mais il n'a pas cru devoir y rester attaché, il la déposa auprès du Père et il vécut résolument une vie d'homme sans se plaindre continuellement qu'au ciel c'était plus beau et plus confortable que sur terre.

Il y a des choses, dans la vie du Seigneur, que Dieu seul peut connaître, et celui qui a part à la mémoire de Dieu. Quand il rédigeait son évangile, Jean, lui aussi, ignorait beaucoup de choses qui lui ont été montrées après coup, au ciel, dans la vision de la mémoire de Dieu.

Si nous ne faisons pas attention, un danger nous guette: ne voir en Jésus que l'homme et considérer comme quelque chose d'abstrait et d'irréel sa connaissance du Père et son existence dans l'Esprit. Il importe donc de garder une contemplation trinitaire du Fils. Il est pour nous la lumière trinitaire. Pas plus que le prêtre ne perd son caractère de prêtre quand il n'exerce pas son ministère, le Christ ne peut se couper de la Trinité. A aucun moment on ne peut faire abstraction de la Trinité quand il s'agit du Fils.

Il est comme le fils d'un patron qui s'offre pour vivre avec les plus pauvres des ouvriers de son père, pour expérimenter si l'on peut vraiment vivre avec ce salaire, avec ces conditions de travail. Il laisse auprès de son père son héritage - si bien qu'à la croix il ne sait plus du tout s'il en possède encore un –, il renonce à sa divinité, il ne prend avec lui que ce que nous possédons par la grâce: la foi, l'amour, l'espérance; il vit dans les mêmes conditions que nous. Et il apporte la preuve qu'on peut vivre une vie chrétienne parfaite en ce monde avec toutes ses limites, ses obscurités, la mort. Il nous montre que, dans l'horizon fermé de cette existence, on peut mener une vie parfaitement ouverte à Dieu, une vie qui attend tout de Dieu seul. Il vit notre vie temporelle dans le Père. Par là, il est le plus parfait chrétien. Comme tel il a habité parmi nous.

Tout ce qui est en lui dans sa vie d'ici-bas, même le plus insignifiant du quotidien, a un rapport avec sa vie céleste, est une expression de la vie de Dieu. Le Fils a ouvert notre temps sur sa vision du Père. Il n'a pas utilisé un autre temps que le nôtre. Et cependant à aucun moment il ne perd le contact avec le Père. Toute heure qui sonne a sa signification d'éternité. Non dans le sens du "Memento mori", mais comme une invitation à avoir part dès maintenant à l'éternel. Le Fils est venu dans notre temps pour que nous vivions dans son temps à lui.

Le Fils a vécu chacun des instants de sa vie dans sa mission pour faire plaisir au Père et à nous, les hommes. A aucun instant de sa vie le Fils n'a cherché son intérêt. Le Fils seul réalise totalement l'exigence de saint Paul: "Que nul ne cherche son propre intérêt, mais celui d'autrui" (1 Co 10,24). De toute éternité, au ciel, le Fils a connu d'expérience que le Père et l'Esprit ne cherchent pas leur intérêt.

Tout repas et toute détente du Fils sont pour lui une part de son service et de sa gratitude; ils sont accompagnés de sa prière. Il prend soin du corps pour être à nouveau prêt à rencontrer Dieu. Quand le Fils ici-bas jouit des dons du Père et qu'il reçoit tout ce que le Père lui donne, c'est pour mieux accomplir sa volonté.

Quand le Fils est envoyé par le Père pour se faire homme parmi les hommes, il garde la vision du Père, qui est peut-être avant tout une connaissance. Quand il s'abandonne au Père dans le plaisir de l'adoration, il pense plus au Père qu'à lui-même. Mais le plaisir que prend le Père à l'hommage du Fils demeure pour le Fils l'inconnu, tout comme dans le mariage le mari ignore comment sa femme le reçoit et tout comme la femme ignore ce qui se passe dans le mari au moment de l'acte. Si tu me donnes de la joie sans en ressentir toi-même, la joie cesse bientôt pour moi. L'amour en Dieu n'est pas une aumône; l'amour ne peut être qu'une joie commune. L'amour comme aumône est une suite du péché; au paradis, il n'y a pas de pauvreté.

Le Fils est toujours en liaison avec le Père, il le voit. Par cette vision, il est fixé comme homme dans la zone du Père de sorte qu'il la saisit partout, mais que, bien plus encore, il est saisi par elle. Quand il prie, même dans le plus extrême abandon, même dans le cri de la mort, il sait qu'il se trouve dans la zone du Père, peu importe qu'il perçoive ou non la réponse du Père. Dans une amitié, la relation fondamentale peut être toujours la même, mais on peut la saisir de manière différente; il en est de même pour le Père et le Fils devenu homme.

Le Fils ne peut pas faire autrement qu'aimer le Père, il sort du Père pour nous montrer comment on l'aime. Le Fils nous  fait don de son attitude vis-à-vis du Père: spontanéité et confiance. Rien ne peut lui arriver qui le rende étranger au Père ou aux hommes. Les disciples courent toujours le danger de ne pas faire ce que le Père attend d'eux; le Fils ne connaît pas ce danger. Le Fils n'est que service du Père. Tout, pour lui, est conversation avec le Père.

La mission du Fils est de révéler le Père et sa propre relation au Père. Il est le seul qui comprenne la langue du Père et la langue des hommes. C'est pourquoi il pouvait faire comprendre aux hommes la langue du Père. Toutes les paroles du Fils sont des paroles du Père. Il parle le langage du Père comme les hommes parlent leur langue maternelle. Toute sa vie, il l'a si totalement remise entre les mains du Père qu'il ne voit pas la possibilité de dire et de faire autre chose que ce que dit et fait le Père.

"Nous demandons à Dieu de nous donner quelque chose de l'esprit filial du Fils de sorte que nous soyons de plus en plus convaincus de l'urgence de ses désirs; qu'il veuille bien faire grandir notre disponibilité et notre abandon pour que nous essayions d'accomplir tous ses désirs, non par nos propres forces, mais avec sa grâce" (Sur Mc, 12, 4-5a).

 

10. Le retour au Père

 

" Le Seigneur, pour lui-même, ne cherche jamais la facilité. Son chemin est autre: c'est le chemin de la Passion, du renoncement, du sacrifice qui lui coûte. C'est un chemin douloureux et en même temps insignifiant, un petit chemin. Non le chemin grandiose dont rêve Judas. Aussi le chemin des disciples doit-il être pareil à celui du Seigneur. Sans cesse ils doivent se laisser déranger et chasser de leurs enclos confortables et apprendre que ce sont les sacrifices qui confèrent à l'amour sa valeur. Si tout se passait selon le désir de Judas, le tout ne serait qu'un feu d'artifice. Il fascinerait, mais ne pourrait pas nous sauver.  Il ne pourrait pas durer. Seuls le combat, le sacrifice, le renoncement donnent au chemin chrétien son caractère d'amour" (Jean, Le discours d'adieu, t. I, p. 178-179).

Dès l'instant où le Fils est dans le monde, son chemin est un retour vers le Père. Ce chemin est rectiligne même quand il passe à travers l'abandon subjectif le plus extrême. Subir d'être abandonné de Dieu ne s'appelle pas, en langage chrétien, un éloignement de Dieu. Tout chemin dans l'Eglise est un chemin vers le Père et, par là, une entrée dans le Royaume de Dieu.

Si Jésus est notre chemin et notre vie, on ne peut certainement pas le connaître réellement si on ne participe pas un peu à ses souffrances. La paix rayonne du Seigneur, mais il porte aussi en lui l'angoisse que tous ne peuvent avoir part à sa paix, l'angoisse que tant de mal arrive, qu'il y ait tant de déformations dues au péché.

La croix, c'est la folie de Dieu. C'est ce qu'il y a de plus caché dans sa sagesse. Et ce mystère est si central pour saint Paul qu'il ne parle de rien d'autres en certaines de ses lettres.

Le Fils est descendu jusqu'à l'extrême faiblesse de la croix pour libérer le monde de la faiblesse du péché. En son extrême faiblesse, le Fils s'est senti abandonné par le Père et séparé du ciel. Il n'existe aucune œuvre dont la force soit comparable à l'œuvre de sa faiblesse sur la croix. Dans l'Eglise aussi, il plaît au Seigneur de voir dans ses membres les plus faibles ceux qui sont les plus nécessaires.

Le Seigneur pense à tout ce qu'il pourrait faire s'il n'était pas cloué en croix. Il pourrait ouvrir ses bras pour y recevoir les enfants, les embrasser, les bénir, leur donner confiance. Avec ses pieds, il pourrait aller partout annoncer ce qui concerne le Père. Il pourrait offrir son cœur et sa poitrine à beaucoup pour qu'ils y trouvent repos et réconfort comme Jean. Sa bouche et sa langue pourraient expliquer la parole du Père, son corps tout entier serait disponible pour accomplir toutes les missions du Père. Il vient à peine de commencer. La croix maintenant risque de tout anéantir. La pensée de laisser son œuvre inachevée l'effraie.

Il n'a pas réussi à conduire les hommes à Dieu, personne ne veut, l'Incarnation n'a pas de sens. Il se sait l'Elu de Dieu; c'est pourquoi quand les hommes le rejettent, il sait aussi, douloureusement, qu'ils rejettent Dieu. Il est venu pour glorifier le Père, et il expérimente maintenant que, par sa venue, le Père en lui est rejeté. Et cependant il sait combien il est précieux pour le Père:  il est l'Elu du Père qui a fait de lui une pierre vivante.

Le Dieu que le Seigneur apporte et celui que servent ceux qui condamnent Jésus sont totalement étrangers l'un à l'autre. Il y a tout un art de passer à côté de Dieu en pensant bien le servir. Les grands-prêtres exigent sa mort. Ce qu'ils ne comprennent pas doit disparaître. Je ne reconnais que les mesures de Dieu que je porte en moi. Si Dieu avait envoyé le Messie, je l'aurais aussitôt reconnu. Je connais si bien mon Dieu que je le reconnais en tous ses aspects. Si celui qui est là était le Fils de Dieu, je l'aurais sûrement reconnu comme tel: il aurait les caractéristiques que mon Dieu a en moi.

"Non pas ma volonté, mais la tienne". Toujours la volonté de Dieu dépasse celle de l'homme à l'infini, la volonté de l'homme ne pourra jamais comprendre pleinement la volonté de Dieu, il y a un écart infranchissable entre nature et surnature. Le Fils connaît l'angoisse pour que le chrétien ne s'effraie pas au cas où il trouverait qu'on lui en demande trop, au cas où il serait tenté de se décourager devant le manque apparent du sens de la foi chez les hommes et devant l'impuissance du christianisme.

A Gethsémani, le Fils a sa volonté. Il ne la dresse pas contre le Père. Il demeure responsable du salut et des apôtres qui dorment. Il suffirait qu'il exprime le désir de sauver le monde non de cette manière-là mais autrement. Il pourrait demander au Père quelque chose que le Père lui donnerait volontiers: douze légions d'anges et plus. Ce serait une autre forme d'obéissance, plus facile en tout cas. Mais le Seigneur ne pense pas à exprimer une demande de ce genre. Il est important que les apôtres connaissent la puissance du Fils auprès du Père et son libre renoncement à cette puissance.

La Passion du Fils est comme une nouvelle création par le Père. Le Fils arrive dans une nuit informe et il se laisse reformer par le Père. De sa nudité et de son absence de forme, le Père tirera vie et forme. Le Fils donne son corps et son être tout entier au Père qui peut en former ce qu'il veut, comme à partir d'une matière première.

Le Fils ne peut se représenter ce que sera la croix: cette  ignorance est assurément un accroissement de sa souffrance. Dans sa Passion, Jésus renonce à son omniscience. Le Fils ignore ce que sera la croix. C'est cela qui est décisif : la souffrance viendra au moment et au lieu  où le Père le voudra, de la manière dont le Père le voudra. "Ce qu'il veut, c'est cela que j'aime le plus". Dans cette attente, le Fils est totalement vigilant. Le Père a subi par le péché un mépris infini, le Fils doit préférer enlever du Père ce mépris et le prendre sur soi. Alors le Fils est prêt, il ne prend rien de lui-même pour lui-même, il s'offre en respectant le secret du Père, sans poser de questions.

Le Père crée la vie. Tout ce que Dieu a créé est bon. Le mal vient après, il est le contraire de la vie, il est la mort. Le Fils devient homme; il quitte le ciel mais reste Dieu tout en étant sur terre. Sa vie éternelle ne peut être touchée par le mal. Mais quand il subit la mort humaine, il s'introduit si profondément dans le mal qu'il souffre la mort même du méchant. Il finit comme peut finir l'homme le plus méchant qui soit, et cela par la force du mal sur terre. Il fait aussi l'expérience d'être abandonné de Dieu: sous ce rapport aussi,  il souffre la mort du méchant.

Sur la croix, le Seigneur pourrait retourner le mot de saint Paul, et dire: "Ce n'est plus moi qui vis, ce sont les pécheurs qui vivent en moi". Sur la croix, le Père est voilé pour le Fils. Quand le Père se voile, c'est un service qu'il rend au Fils. Le Père laisse le Fils souffrir injustement pour nous le donner en exemple: on peut souffrir injustement.

La croix est le signe de la plus haute bénédiction prononcée par le Fils sur le monde. Les Juifs exigent son sacrifice comme expiation pour ses péchés, et ils ne remarquent pas que l'expiation est pour eux. Quand le Fils est dans la nuit, il n'est plus du tout lumière pour ceux qui le condamnent, et lui-même ne voit plus du tout le sens de sa vie.

Sur la croix, Jésus ne voit plus que le péché. C'est ce qui le prive de la vision du Père. Il assume ce péché non comme un péché qui lui serait étranger mais comme le sien propre. Chargé de ce péché qui est comme le sien, il va vers le Père. Cet événement terrible finit auprès du Père. Au terme de son chemin, le Fils sera soudain glorifié par la gloire du Père quand il aura vaincu par sa mort le péché du monde.

Le Fils souffre de la soif: il a soif du Père qu'il a perdu. Etre privé d'un amour qu'on n'a pas connu n'est pas difficile; mais être séparé d'un amour dont on vivait depuis l'éternité, d'un amour qui fait toute la substance de son être propre, c'est mortel. Le Fils a perdu sa lumière, il est dans l'obscurité du péché, et le plus pénible, c'est que cela lui est tout à fait étranger; ce n'est pas comme nous. Cependant plus le Fils souffre, plus le Père participe intérieurement à son œuvre et à sa souffrance.

Ce qui est absolument inconcevable est qu'il ne voit plus le Père, que le Père utilise l'occasion de son abandon  par les hommes pour disparaître lui aussi. Dans la foi il y a une réponse à toute souffrance: ce que Dieu fait est ce qui peut arriver à l'homme de meilleur. De la souffrance surhumaine du Fils jaillit une étincelle sur tous les chrétiens qui l'accompagnent dans la nuit. La souffrance est toujours incompréhensible pour celui qui la traverse: il ne sait plus alors qu'elle est un don de Dieu et qu'elle signifie donc grâce et fécondité. Mais au moment de la souffrance, cette vue de l'intelligence fait défaut, comme le Père est absent à la croix.

Le Christ a souffert sur la croix jusqu'à la mort sans voir le fruit de sa Passion et même sans plus sentir la présence du Père, se croyant à tort abandonné de lui, dans une solitude qui n'a plus rien d'un échange, d'une réponse, d'une participation.

L'obéissance est une forme facile de l'amour aussi longtemps que l'amour est comblé et récompensé. Le Fils veut sauver le monde et le ramener au Père. Pour sauver le monde et montrer au Père son immense amour, il a besoin de la croix, il a besoin de la nuit. Par amour pour le Père, le Fils renonce à sentir son amour, il renonce à comprendre la privation. Il n'y a plus qu'une obéissance dure et aveugle. Ce n'est plus qu'un oui inaudible qui ne peut même plus s'appuyer sur le oui d'autrefois. Dans la nuit, le souvenir aussi s'est évanoui, comme si le Père devait rassembler le monde sauvé à partir du chaos.

Le Fils n'a pas voulu vivre sa croix tout seul; il y a invité sa Mère, Jean, Marie-Madeleine, d'autres femmes, de même qu'au Mont des oliviers, il a pris avec lui ses disciples. Le Fils considère qu'il peut faire partager aux autres sa mission. Il la laisse ouverte pour que les croyants puissent y puiser. Il est dur d'être homme et de souffrir; il est infiniment plus dur encore d'être Dieu et de souffrir comme homme. Tout chrétien peut offrir quelque chose au Seigneur  pour qu'il ne soit pas si seul.

 

11. Le Seigneur aujourd'hui

 

" Certes, après la résurrection il est au ciel, mais il est autant auprès de tout homme et en tout homme qui croit en lui et qui l’aime. Désormais on ne peut plus le localiser, il a la liberté de se trouver simultanément à plusieurs endroits. Il est au ciel et il est auprès de nous sur terre. Et puisque lui, l’incommensurable, est avec nous, créatures limitées, nous aussi nous sommes partout où le Seigneur se trouve, que nous le sachions ou non " (Jean. Le discours d’adieu, t. I, p. 106).

"La majeure partie de ce qui touche le Seigneur demeure toujours cachée. On montre certes l’hostie, lors de l’exposition, mais on la montre sous le signe du mystère caché… Montrée ou non, l’hostie sous ces deux possibilités débouche sur le mystère commun de sa vie et de la nôtre. Le Seigneur crée dans notre vie une place pour la sienne, qui est à la fois cachée et apparente; il fait de notre vie en même temps une vie cachée et montrée" (Jean. Le discours d’adieu, t. I, p. 167-168).

Après le long séjour intemporel du Fils dans les enfers, la résurrection, c’est comme si la main du Père se posait tout à coup sur son épaule; le Fils sent cette main et, dans la joie qu’il en éprouve, il ne perçoit pas qu’il est conduit par elle. Tout ce qui est arrivé auparavant est secondaire; seule importe la main du Père. Cette main est la lumière.

Tant que le Fils accomplit sa mission terrestre, il rend témoignage au sujet du Père et de l’Esprit. Dans la résurrection, il rend témoignage sur lui-même. Comme un artiste qui signe sa toile, comme un acteur qui, après la pièce, se présente devant le rideau. Le Fils peut le faire à la fin, quand il a abandonné tout ce qui lui appartenait: sa divinité dans la souffrance, l’Esprit qu’il a remis au Père, son humanité qui s’est détachée de lui dans la mort. En ressuscitant il montre que tout cela était l’œuvre de Dieu, que tout cela il l’a fait en tant que Dieu infini, qui est en même temps homme parfait. Dans la résurrection, le Père et l’Esprit ne sont pas seulement acteurs ; comme le Fils ils reçoivent aussi quelque chose: ils reçoivent dans leur sein le Dieu homme parfait, comme une communion. Le Fils introduit sa chair et son sang dans l’échange trinitaire. Parce que le Fils s’est dépouillé de tout et qu’à la fin il n’a plus rien, il peut donner son tout à tous: au monde comme à Dieu lui-même.

L’atmosphère des rencontres de Jésus ressuscité avec ses apôtres est incroyablement tendre; c’est tout le contraire d’une contrainte. Le Seigneur demande à Pierre : "M’aimes-tu?" Il ne lui demande pas : "Pourquoi m’as-tu trahi?" La résurrection de Jésus d’entre les morts signifie l’absolution pour le monde entier.

La résurrection du Fils est la révélation d’un mystère du Père, qu’il avait réservé depuis toujours pour la nature humaine et qu’il lui livre maintenant par le Fils. Le Père ressuscite le Fils mais dans le but de nous ressusciter nous aussi. De la sorte, le sens de l’existence humaine se laisse contempler à partir de la résurrection. Depuis que le Fils est ressuscité, le sort de l’humanité est scellé définitivement. L’homme ne peut plus se conduire comme un être purement terrestre, temporel, transitoire. Et si la puissance du pécheur s’arroge le droit de vouloir disposer de soi dans le temps, la résurrection du Fils l’avertit que la puissance de Dieu disposera de lui dans l’éternité et en a déjà disposé. Là où l’homme se heurte à sa limite inconditionnelle: la mort, là intervient la puissance inconditionnelle de Dieu. Par la résurrection, les limites de notre existence s’effacent. Elles s’effacent par la puissance de Dieu qui se révèle pleinement là où notre totale impuissance atteint, elle aussi, sa pleine manifestation. En raison de la liberté que Dieu nous a donnée, nous pouvons nous donner l’illusion de disposer de toute notre existence. En fait le Père dispose de nous en raison de la résurrection du Fils. L’homme de l’Ancien Testament demeurait dans l’incertitude sur ce que Dieu ferait de celui qui sombre dans la mort ; la résurrection du Fils a mis en branle un mouvement irréversible vers le Père, un mouvement qui nous condamne à la résurrection.

Le Seigneur ressuscité ne s’est pas évanoui dans un ciel inaccessible ; ayant cheminé sur la terre, il constitue toujours le pont efficace reliant le quotidien humain à Dieu. Il est près du Père comme il est près de nous. Au ciel, maintenant, le Fils sait toujours qu’il a été homme sur terre. Aucun des hommes que le Père a donnés au Fils ne doit se perdre. Avant tout il doit les ressusciter au dernier jour: c’est ça la grande volonté du Père.

La mission du Seigneur n’est pas achevée avec l’Ascension. D’une manière différente, que nous ne pouvons plus concevoir, il continue à participer à la vie et aux souffrances de son Église de sorte qu’on ne peut tracer une ligne de séparation entre la souffrance des croyants et la sienne. La béatitude dont le Seigneur jouit auprès du Père ne l’empêche nullement d’être sensible aux offenses du péché d’aujourd’hui comme il était sensible autrefois aux offenses de ses contemporains. C’est pourquoi le Seigneur fait partager aussi dans l’amour le mystère de sa souffrance à ceux qu’il veut.

La présence du Seigneur demeurera toujours dans l’Église. Elle ne finit pas avec la mort du Seigneur sur la croix. Il n’a pas utilisé son Incarnation pour éveiller en nous un désir impossible qui ne peut se réaliser sur terre ; il est venu pour rester au milieu de ceux qui croient en lui. Ils doivent le savoir: "Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux". Cette parole a son origine dans le séjour de Jésus parmi ses disciples et elle sera valable pour tous les siècles. C’est pourquoi les disciples, qui l’ont au milieu d’eux, ne doivent se faire aucun souci. Il y a des soucis qu’on peut tranquillement mettre de côté quand on a la possibilité d’avoir une conversation avec le Seigneur. Cette conversation s’appelle la prière. La vie chrétienne n’est pas pensable sans le désir de la proximité du Seigneur.

Nous sommes une fois pour toutes dans la prière du Christ; non en nous y plaçant nous-mêmes, mais en raison de la plénitude de sa grâce. De sa part, il s’agit d’une invitation sans artifice, qui ne souffre aucune exception: c’est pour tous, en effet, qu’il est venu dans le monde; et tout homme, croyant ou non, s’il consultait l’Écriture, pourrait affirmer: je suis concerné.

Le Fils ne s’est pas donné seulement durant les trente années de sa vie terrestre; sa mort sur la croix fut la garantie qu’il demeurait continuellement parmi nous. Ce que le Fils était quand il vivait parmi nous, il le demeure. En mourant il a livré sa chair et son sang, et il a promis qu’il serait là quand deux ou trois seraient rassemblés en son nom si bien que nous le possédons ici-bas un peu comme le Père le possède au ciel. Chaque parole de l’Écriture sert à rendre son nom vivant, à expliquer sa vérité, son être, à montrer sa présence.

À l’une des novices de l’Institut Saint-Jean, Adrienne disait un jour: "Vous n’avez pas assez de foi. Il faut que vous croyiez plus fort au Christ. Il faut croire qu’il est si réel qu’il pourrait ouvrir la porte de cette pièce d’un instant à l’autre et entrer". Sans le dire, Adrienne parlait d’expérience. Le chrétien doit apprendre que l’absence du Seigneur est toujours aussi une présence. Le Seigneur est au centre de tout: toute rencontre véritable entre croyants n’est plus possible qu’en lui.

Le Seigneur sait que tout repose dans la paix du Père et que le pire qui puisse arriver à lui autrefois et aux siens aujourd’hui est encore un don de la paix du Père. Mais la paix du Seigneur est l’opposé de la paix du monde: elle prive de toute sécurité.

Le Fils connaît les hommes de trois manières : il les connaît par le Père auquel ils appartiennent depuis toujours; il les connaît par son séjour au milieu d’eux; et il les connaît par la croix qui lui a révélé leurs péchés d’une manière nouvelle parce qu’il les porte intérieurement et que leur rébellion contre sa pureté divine et humaine l’a plongé dans la plus profonde souffrance. Parce qu’il connaît bien les hommes et qu’il sait combien ils sont infidèles et inconstants, et que la plus petite chose peut les faire changer d’avis, il crée pour eux les sacrements. Les sacrements sont des événements instantanés, descendant du ciel comme des éclairs, comme à la verticale sur l’horizontale de la vie humaine, comme des avertissements et des rappels, mais aussi comme des signes indéniables d’une présence divine. Ainsi envoie-t-il du ciel l’Esprit Saint sur les croyants comme sacrement de la Pentecôte.

Il y a dans l’Incarnation une promesse de l’eucharistie, la promesse que Dieu demeure au milieu de nous, et l’Esprit est garant de cette promesse. Il y a dans l’eucharistie une confirmation de l’Incarnation. S’il n’y avait pas eu l’Incarnation, je ne serais pas devenu le frère du Christ, il manquerait à ma vie une qualité particulière. Si je recevais l’eucharistie sans croire à l’Incarnation, ma communion ne serait plus rencontre en moi de l’eucharistie et de l’Incarnation, elle serait sans fondement.

Le croyant ne peut communier que s’il croit à la parole du Seigneur: Ceci est mon corps. Il renonce à la comprendre avec sa raison naturelle. Le pur miracle s’introduit dans sa vie. En chaque eucharistie est annoncée la mort du Seigneur, son sens pour tous les hommes d’aujourd’hui. Chaque eucharistie les ramène à cet essentiel.

Quand nous recevons le corps du Seigneur, nous lui accordons un nouveau droit de disposer de notre vie. Par la vraie communion nous avons une plus grande participation aux choses que nous ne contrôlons pas nous-mêmes et dont nous ne disposons pas. Ce qui appartient au Seigneur prend plus de poids. Nous ne savons pas la forme que prendra la nouvelle grâce, quelle forme d’exigence elle prendra.

L’Église est une compagnie du Seigneur. Il ne veut pas une Église d’isolés: il fait célébrer son repas par une communauté. Il a choisi, pour se donner, la forme de l’eucharistie. En tant que nourriture, elle correspond en nous à un besoin physique; mais l’homme est aussi un être qui vit en compagnie et il aime prendre ses repas en société.

Il y a deux aspects dans l’eucharistie : une "descente" du Fils dans l’Église et un entraînement des croyants dans les mystères de l’être divin. L’Esprit Saint opère l’existence eucharistique du Fils dans l’Église comme au début il a opéré l’Incarnation dans le sein de Marie qui, en tant que Mère virginale, est devenue le modèle de l’Église à qui le Fils se donne de manière nuptiale dans le mystère eucharistique.

Puisque le Seigneur est Dieu, dans chacune de nos rencontres avec lui il y a plus que ce qu’on peut en saisir. Jamais nous ne pouvons considérer une rencontre avec lui comme terminée et close. On ne peut pas prétendre définir ce qu’est une communion. On est toujours dépassé par l’action, par la nature et par le mystère du Seigneur. Le mystère de la communion réside en lui, non en nous.

 

12. La mission de l’Esprit

 

"L’envoi du Saint Esprit dépend du départ du Seigneur. Bien que le Seigneur possède l’Esprit, les deux ne sont quand même pas présents simultanément. Le Seigneur doit partir afin de faire place à l’Esprit. Il est donc évident que l’Esprit ne vient pas spontanément, mais doit être envoyé. Il est la troisième personne en Dieu. Sa venue est donc une nouvelle étape de la révélation qui ne peut être inaugurée indépendamment de la révélation du Fils. Mais le Fils a accompli sa mission parmi les hommes. Il n’a pas outrepassé les limites de sa tâche terrestre déterminée. Maintenant qu’il s’en va, sa mission doit prendre des dimensions universelles. Il a défriché le champ. Il a simplement montré Dieu et son amour. À présent, c’est l’Esprit qui vient, l’Esprit qui a formé sa vie d’homme, mais s’est retiré ensuite pendant le séjour terrestre du Seigneur. Il vient pour faire connaître toute la plénitude, toute la richesse céleste du Fils et de sa révélation" (Jean. Le discours d’adieu, t. II, p. 104-105).

L’œuvre de transformation que l’Esprit a à opérer dans les hommes est aussi prodigieuse que l’œuvre de création du Père et que l’œuvre de rédemption du Fils. Le travail terrestre du Fils n’était pas pour Dieu quelque chose d’exceptionnel, un bref intermède dans son repos éternel. Il fut pour nous, les hommes, l’apparition compréhensible de l’éternelle activité de Dieu, il s’insère dans son travail éternel. Dieu aura encore beaucoup de travail jusqu’à ce que tous les hommes soient devenus croyants et que tous les croyants soient devenus des hommes spirituels.

L’Esprit scrute tout, jusqu’aux profondeurs de Dieu, mais il possède aussi une connaissance exacte de l’homme. Il connaît si bien Dieu qu’il trouve en lui non seulement une réponse totale à la question générale de l’humanité, mais aussi une réponse à chaque question particulière de chaque personne, ce qui rend évident que l’Esprit possède aussi une connaissance exacte de chaque personne.

Le Fils se trouve sous la protection de l’Esprit tout au long de sa vie. L’Esprit accompagne le Fils en toutes ses expériences divino-humaines et il le révèle. Il parle en toute parole qu’exprime le Fils, il opère en tout miracle du Fils. Il est tellement l’accompagnateur du Fils, y compris sur la croix, que celui-ci le rend explicitement entre les mains du Père pour expérimenter le plus total délaissement dans la mort. Au début de la Passion, de par entente entre le Père, le Fils et l’Esprit, le Fils abandonne la protection de l’Esprit, il le remet au Père pour pouvoir se livrer aux hommes.

L’Esprit est envoyé par le Fils d’auprès du Père parce que le Fils sait que l’Esprit est disposé à se laisser envoyer. L’amour du Fils s’exprime dans l’obéissance au Père, et la liberté de l’Esprit dans le fait qu’il se laisse envoyer. L’Esprit se met à la disposition du Père et du Fils.

Les apôtres doivent recevoir l’Esprit (le Seigneur ne leur demande pas leur avis !) et l’Esprit leur est encore plus mystérieux, plus inconnu que le Fils. Comme le Fils s’est fait homme pour témoigner du Père, ainsi l’Esprit agit dans l’Église pour témoigner du Fils. Tout ce qu’il touche, il l’entraîne vers le Fils, comme le Fils essayait de mettre en mouvement vers le Père tous ceux qu’il rencontrait.

Dans sa manière d’apparaître, l’Esprit est comme l’humilité de Dieu : il conduit au-delà de lui, vers le Père et vers le Fils ; il est flamme, langue, vent, colombe. De lui-même, l’Esprit se tait pour diriger toute l’attention sur le Père et sur le Fils. On peut être rempli de l’Esprit sans parler de l’Esprit. Là où l’Église remplit son ministère dans la prière et l’humilité, elle est unie à l’Esprit.

L’image du Père est devenue vivante pour nous avant tout par l’Ancien Testament et par les paroles du Fils. Quant au Fils, nous le voyons d’abord comme incarné, dans toutes les situations de sa vie terrestre et dans sa mort; partout et toujours il est l’homme-Dieu. Mais cette rencontre elle-même avec l’homme-Dieu nous est procurée par l’Esprit Saint; nous devons être animés par lui pour saisir quelque chose de ce que Dieu peut être comme homme et l’homme comme Dieu. Nous remarquons alors aussi combien nous avons besoin de lui pour deviner quelque chose du Père et finalement aussi pour que l’Esprit lui-même devienne pour nous une réalité. On ne parvient à lui que par lui.

Lors de l’Incarnation, l’Esprit est porteur de la semence du Père. Il l’est pour toujours dans le monde. Il est souvent comme une semence qui tombe d’abord dans un sol pierreux, qui ne peut pas lever, à laquelle on ne prête pas attention. Personne ne sait si en ce lieu, derrière cette parole ou cet acte n’est pas cachée une semence de Dieu. L’Esprit entraîne toujours avec lui le Père et le Fils.

Les œuvres de l’Esprit sont insondables, indescriptibles, on ne peut s’en faire une idée complète. Dans une communauté, dans une ville, etc., des milliers de vie se côtoient ; partout il y a une présence de l’Esprit dans tous les efforts qui se déploient à différents niveaux, et cependant on ne peut le saisir nulle part. Dans une ordonnance qui nous paraît un désordre, il conduit tout le monde vers le Seigneur. Tous ceux qui ont reçu en eux une semence de Dieu sont touchés par l’Esprit des manières les plus diverses, et ils sont en route vers l’amour trinitaire. Bien que nous soyons chair, malgré nos résistances, nous avons reçu l’Esprit qui nous conduit vers l’unité. Toutes les langues que nous ne comprenons pas nous sont compréhensibles dans l’Esprit. Nous ne comprenons rien tant que nous regardons l’autre comme un étranger; Dieu par contre voit en nous les frères de son Fils, par l’Esprit. Et par le Fils et l’Esprit, le monde est en mouvement vers l’éternel mouvement de Dieu. En mettant en relation sa vie trinitaire et le monde, Dieu a créé un mouvement perpétuel qui ne s’arrêtera plus jamais.

Il y a un souffle de l’Esprit qui demeure immuable tout au long de la Révélation. On le reconnaît toujours là où un homme quitte sa voie pour essayer de lui obéir. Ce qu’il fait est humainement incompréhensible, mais il sait qu’il s’agit d’une mission reçue de Dieu. Abraham quitte son pays et, en offrant son fils, il anticipe le geste de Dieu; Moïse cherche à entendre et à obéir, il conduit son peuple à travers le désert contre toute raison humaine; les prophètes disent des paroles qui contredisent le bon sens; les apôtres abandonnent leur métier et misent tout sur l’unique carte du Seigneur; une Jeanne d’Arc entend des voix et fait ce qu’aucune jeune fille ne ferait; une Bernadette, qui ne sait ni lire ni écrire, cesse de parler comme les autres enfants et ne dit que la seule chose qui est sa mission; le curé d’Ars, dans son confessionnal, entend même ce qu’on ne lui dit pas et il se risque à prendre position sur ce non-dit. Il s’agit toujours d’une obéissance qui dépasse la compréhension personnelle. Abraham obéit dans l’Esprit Saint; Bernadette rend témoignage dans l’Esprit Saint de ce qu’elle a vu. Tous, grâce à la conduite particulière de l’Esprit, ont la certitude de leur chemin et de leur conduite.

L’Esprit Saint est le même chez les prophètes et chez les apôtres. Il est indispensable pour comprendre la vie du Seigneur et l’enseignement de la nouvelle Alliance. Sans l’Esprit, l’homme reste étranger à la vérité à cause du péché et parce que l’Esprit Saint doit sans cesse être reçu. Toute la vie des apôtres - avec leurs petits conflits, leurs petites actions et leurs trop courtes vues -, le Seigneur la dilate: c’est sur leur "petite voie" qu’ils rencontrent l’Esprit du Fils et du Père tout autant que dans les événements extraordinaires et frappants. Dans la Parole de Dieu et l’Évangile, on ne doit pas voir essentiellement des commandements et des défenses, sinon on ne rencontrera jamais l’Esprit Saint qui est le centre de tout.

L’existence et l’action de l’Esprit de Dieu demeurent toujours un secret. Dieu révèle ce que ses serviteurs doivent comprendre pour accomplir leur service mais, même quand il se dévoile, Dieu demeure le meneur mystérieux qui fait croître mystérieusement ce que ses ouvriers ont planté et arrosé. L’apôtre sait quelque chose de toute parole qu’il annonce. Il n’agit pas comme un aveugle et sans rien comprendre. Ce qu’il a à faire, l’Esprit le lui montre, il en fait l’expérience dans l’Esprit. Mais son intelligence n’est aucunement à la hauteur de l’infini du mystère de Dieu.

L’homme ne peut pas dire : "J’ai l’Esprit". Il peut dire tout au plus : "L’Esprit m’a touché, j’essaie de croire". Parce que l’Esprit est éternel, son toucher laisse en l’homme des traces d’éternité. Mais le temps ne peut jamais dire qu’il possède l’éternité. Si un homme prétendait : "Je possède l’Esprit, je sais ce qu’il veut de moi et cela me suffit", il aurait transformé, dans ses pensées, l’Esprit vivant en une matière morte.

Dieu est infini. Et la part que Dieu donne à l’homme de son infinité, c’est la foi. Pour que l’homme comprenne quelque chose de cette part, l’Esprit lui dilate l’esprit et lui apporte la révélation du Père d’une manière qui lui soit compréhensible. L’être de Dieu et la foi de l’homme se rencontrent ainsi vraiment dans l’Esprit Saint.

Dieu nous donne de son Esprit. Non pas tout son Esprit. Si nous l’avions totalement, nous devrions connaître le Père comme l’Esprit le connaît: tout entier. Nous ne recevons pas l’Esprit une fois pour toutes; cela dépend de notre situation. On le reçoit différemment à chaque époque de sa vie. Dieu nous communique de son Esprit autant qu’il le juge juste. Il tient compte aussi de notre accueil. Rarement il donne à l’improviste sans tenir compte de notre réponse. La plupart du temps c’est comme s’il attendait notre réponse pour donner à nouveau. Jamais il ne cessera de nous donner l’Esprit si nous demeurons dans la disponibilité.

Au ciel, personne n’est saturé, personne n’est blasé. Au ciel, on attend encore une venue de l’Esprit. On l’attend et on l’a déjà. Parce que personne n’a jamais reçu l’Esprit à satiété, au ciel on l’attend encore. Même dans l’accomplissement, il y a encore un désir. L’arrivée dans la plénitude du ciel est un point de départ dans la vie céleste.

 

13. L’emprise de l’Esprit

 

"(Le Seigneur) nous a aimés, il a déposé sa grâce en nous, et en raison de cette grâce, il a découvert quelque chose en nous qu’il appelle par grâce notre réponse d’amour ; et ce quelque chose, il l’unit à son amour et ramène le tout au Père. Toutefois, ce quelque chose d’amour qu’il constate en nous ne vient pas de nous, c’est l’œuvre de l’Esprit Saint. C’est lui qui éveille le fin fond de notre âme et de nos impulsions pour en faire jaillir l’amour véritable. Grâce à sa présence et à son œuvre, quelque chose se réveille en nous qui nous était inconnu et qui, sans son œuvre, n’aurait jamais pu exister en nous. Cet éveil de l’amour en nous a une ressemblance lointaine avec la première impulsion d’amour chez les jeunes amoureux qui, dans leur innocence, ignoraient jusqu’ici tout de ces impulsions. Leur amour prend une autre teinte, une intensité différente. Un monde nouveau s’ouvre à eux dans l’amour. Ainsi la présence de l’Esprit Saint éveille-t-elle quelque chose d’entièrement neuf dans l’amour entre le Seigneur et les hommes. Il transforme le paysage spirituel tout entier. Par lui, l’amour mûrit et se vivifie ; par lui, le Seigneur et l’homme sont unis dans un amour actuel. Il agit comme un catalyseur: indéfinissable dans sa quantité et sa manière de susciter. On constate seulement que sans lui la réaction serait impossible, que, d’une façon imperceptible, il a opéré quelque chose de mystérieux: l’unité d’amour entre le Fils et l’homme, qui permet à ce dernier d’être là où le Seigneur se trouve" (Jean. Le discours d’adieu, t. I, p. 107).

L’Esprit a formé la vie du Fils; si nous le reconnaissons, il doit aussi devenir celui qui façonne notre vie. Confesser Jésus Christ, c’est accepter de dire oui à l’Esprit. L’Esprit sait où l’homme doit regarder pour être en Dieu et pour accomplir un nouveau pas vers Dieu en vérité. Ce savoir qui vient de l’Esprit n’exige aucun ravissement en Dieu: il est humain et il est en même temps influencé par Dieu. C’est un savoir qui se tient au point de rencontre de la nature et de la surnature et qui fait connaître à l’homme clairement comment il a à se conduire dans la grâce.

Le pécheur est comme un élève aux capacités très limitées, que le professeur doit à tout prix pousser jusqu’à l’examen; il doit s’adapter à ses connaissances, matière après matière, puisqu’on ne peut pas adapter l’examen. C’est tout l’effort de l’Esprit Saint dans l’œuvre du salut. Mais tout cela se fait avec un très grande tendresse, comme un professeur ne peut le faire chaque jour devant la stupidité et les insuffisances de son élève. L’Esprit nous a pris à son école et il a la patience de nous conduire jusqu’au Père.

La grande et fatale erreur de l’Église aujourd’hui est de croire qu’on peut enfermer et emprisonner l’Esprit. Tous les chrétiens sont un jour ou l’autre fécondés par l’Esprit Saint, mais il ne leur est pas permis de se refermer sur ce fruit. L’Esprit a des modes de fructification que nous ne connaissons pas. Ce qui est sûr, c’est que ses fruits mûrissent pour la vie éternelle, et c’est pourquoi ils ne sont pas finalement connaissables sur terre.

Personne ne connaît l’intime de Dieu sinon l’Esprit de Dieu (1 Co 2,11). D’où il suit que, si nous voulons connaître Dieu, nous devons soumettre notre esprit à celui de Dieu. Si l’Esprit assure la fonction de révéler le Père, nous avons à aller à sa rencontre en libérant notre esprit pour son message, de même que Marie elle-même s’est libérée de ses jugements et de ses préférences, de ses limites humaines pour que se réalise ce que l’Esprit lui montrait. Dans son oui, elle oublie tout ce qu’elle sait des plans des hommes, des lois du mariage, etc., pour s’ouvrir totalement aux possibilités de l’Esprit de Dieu. De même, convaincus que notre esprit ne peut scruter Dieu, nous devons, autant qu’il est possible, libérer notre esprit de ses limites propres pour qu’il soit libre de se laisser saisir par l’Esprit Saint.

Les dons de l’Esprit Saint éveillent le désir de le posséder pour pouvoir mieux lui correspondre. Les dons de l’Esprit éveillent le sens que Dieu est toujours plus grand, ce qui veut dire que, du côté de l’homme, ne peut correspondre qu’un mouvement continuel. On demeure sans cesse en marche vers Dieu. Et le mouvement vers le Seigneur est toujours prière, conversation avec lui, par quoi celui qui est en marche acquiert la certitude d’être sur la bonne voie.

Aspirer aux dons de l’Esprit, c’est être enfant de l’Esprit, lui être ouvert, perméable, transparent, dans toute sa vie et tout son être. Qui aspire aux dons de l’Esprit doit passer sa vie terrestre de telle manière qu’elle ne l’empêche pas d’acquérir une intelligence des choses du ciel dans la mesure où Dieu veut la lui communiquer. Cette obéissance de toute la vie est le présupposé essentiel de la réception du don de prophétie, et c’est pourquoi il est à rechercher avec ardeur. Désirer le don de prophétie, c’est tendre à une attitude de pur service, à un renoncement fondamental à soi-même et à toute installation.

L’Esprit souffle où il veut; l’homme a souvent l’impression que cela se fait au hasard. L’homme est habitué non seulement à mesurer les choses de ce monde avec ses propres mesures, mais aussi à accueillir les choses de Dieu dans son expérience chrétienne conformément à l’attente qu’il s’en fait. Ce qui pourrait arriver en lui par la grâce de l’Esprit est d’emblée psychologiquement canalisé et réduit. Si le souffle de l’Esprit ne correspond pas à son attente, il dit qu’il ne comprend pas Dieu. C’est qu’il a cessé depuis longtemps déjà d’être avec lui.

Le nouveau commencement qui consiste à prendre la décision de vivre selon les conseils évangéliques s’effectue dans le souffle de l’Esprit parce que renoncer à se posséder soi-même totalement expose toujours l’homme au souffle de l’Esprit. La pauvreté est le renoncement à ce qui a été; la virginité est le renoncement à ce qui a été rêvé; l’obéissance est le renoncement toujours nouveau à tout et elle est, de ce fait, l’imploration du souffle constant de l’Esprit qui vide tellement l’âme qu’il n’y a plus de place en elle que pour la soumission à l’Esprit. C’est pourquoi l’obéissance résiste à toute systématisation. Dès qu’une espérance quelconque autre que celle de vivre dans l’obéissance se rattache à l’obéissance, ce n’est plus de l’obéissance, ce n’en est plus que la parodie et la caricature.

Celui qui s’offre à l’Esprit de Dieu le fait dans une certaine incertitude. L’Esprit garde toujours pour l’homme son caractère imprévisible et il présente cette caractéristique même pour l’homme qui s’est livré à lui. Cela vient de ce que l’Esprit procède éternellement du Père et du Fils; dès l’origine, il est celui qui s’adapte au dessein du Père et aux intentions du Fils bien qu’il soit Dieu et bien qu’en tant que Dieu il sache toujours ce qu’il fait. Il le sait, mais en s’adaptant au Père et au Fils. Il agit en toute liberté mais de telle sorte qu’il y a toujours dans son projet un espace libre pour s’adapter aux autres personnes.

Nous devrions apprendre à nous offrir à Dieu de telle sorte que nous demeure imprévisible la manière dont notre offre sera reçue. Tant que nous faisons des plans, notre moi continue à avoir plus d’importance que l’Esprit. Notre mission est peut-être de fonder un Ordre, de construire une maison, de répondre à une vocation, le sacerdoce par exemple; mais le comment de la réalisation, c’est l’Esprit qui doit en décider en maître. Et bien que nous devions nécessairement nous aussi faire des plans à ce sujet, nos plans doivent être aussi malléables que le sont ceux de l’Esprit lui-même vis-à-vis des plans du Père et du Fils. Et pour un homme, c’est cela le plus difficile.

Le malheur est seulement que nous faisons et projetons toujours des choses qui sont à la mesure de nos forces, en demandant sans doute que Dieu les bénisse, mais dans l’exécution de ce que nous avons entrepris nous oublions de rester à l’origine ou d’y retourner: au oui sans réserve de Marie quand l’Esprit la couvrit, mais aussi à l’Esprit qui, soufflant où il veut, a conduit le Fils à la croix et Pierre où il ne voulait pas, le Seigneur là exactement où il voulait aller et Pierre là exactement où il ne voulait pas aller. Être rempli de l’Esprit signifie toujours renoncer à ses propres projets pour être amené par l’Esprit à obéir à Dieu Trinité, Père, Fils et Esprit.

Tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu. L’Esprit pousse ; il pousse si fortement que celui qui est poussé lui est livré dans la foi de sorte qu’à partir de ce moment il ne peut plus être poussé par quelqu’un d’autre. De l’Esprit il apprend à oublier toujours plus ce qui lui est personnel et à vivre dans le divin. Il se tient comme un disciple, comme un mercenaire, au service de l’Esprit. L’Esprit pousse et souffle et accomplit tout ce qui s’appelle vie dans le croyant et il n’y a ni éloignement de Dieu ni action de l’homme qui ne soit inclus dans ce souffle. Même quand s’accroissent les difficultés et que la présence de l’Esprit est moins perceptible, Dieu demeure proche. Le fait d’être fils du Père fonde la poussée de l’Esprit. Solitude, doute, lassitude, fatigue, impuissance, souffrance: tout est inclus dans la poussée de l’Esprit, signes et marques que tout est en ordre sur le chemin.

Un enfant possède un trésor, une image par exemple que sa maîtresse lui a donnée et qu’il a cachée en lieu sûr. Puis il se laisse si bien convaincre par son frère qu’il en vient à perdre toute méfiance et à lui montrer son trésor. Ce dévoilement du trésor est une extrême concession. Mais le frère lui arrache l’image des mains et l’emporte avec des cris de triomphe. La comparaison avec l’œuvre de l’Esprit ne réside pas dans le sentiment d’avoir été abusé éprouvé par l’enfant, mais en ce que notre offre la plus extrême n’est jamais qu’un tout petit morceau de ce que l’Esprit projette pour nous et qu’il lui reste toujours à faire l’essentiel. Qu’il emporte quelque chose est une plus grande grâce que le simple fait qu’on lui permette de voir. Chaque fois que l’homme soupire: "Je ne comprends pas", l’Esprit pourrait lui répliquer : " Enfin tu l’as compris!"

"Toi, suis-moi". L’apôtre suit l’appel parce que l’Esprit l’a touché, l’a rendu attentif à la venue du Seigneur. L’appel est audible pour l’apôtre parce que la voix de l’Esprit a pris forme en lui. Si tu es ouvert à l’appel de Dieu, si tu es ouvert à l’Esprit, tu ne peux pas savoir la réponse que tu entendras. Il y a dans le choix de Dieu une espèce d’absence de choix. Je choisis Dieu, mais lui me choisit dans un choix qui n’est pas un choix à mes yeux. Je dis : "Ce que tu veux, Seigneur!" La réponse peut être toute différente de ce que j’attendais. Une chose est sûre, c’est que je ne me mets pas à la disposition de l’Esprit de Dieu sans être accepté. Si j’ai choisi de me soumettre au choix de Dieu, c’est lui désormais qui décide.

On peut ne pas recevoir l’Esprit dignement par manque de liberté. Pour le recevoir dignement, il faut renoncer à sa liberté. Si nous étions plus vivants dans la prière, nous pourrions recevoir infiniment plus, comprendre infiniment plus et être infiniment plus que nous ne sommes. En tant que mus par l’Esprit, nous serions des hommes libres. En général, ce n’est pas dans la manière de l’Esprit de s’imposer. Il ressemble à une mère qui a apporté quelque chose pour son enfant; pour une raison quelconque, l’enfant n’est pas en mesure de recevoir ce cadeau à ce moment-là; la mère dépose le cadeau dans une armoire, elle sait que le moment voulu viendra un jour. L’Esprit également, bien qu’il sache tout, espère que viendra l’heure où il pourra faire son don. Pour le moment nous préférons ne rien en savoir. Notre condition de pécheurs a la tendance effrayante à éliminer partout l’Esprit.

 

14. Le témoignage de l'Esprit

 

"(Les disciples) seront bientôt abandonnés et ne pourront maîtriser eux-mêmes cette solitude. Ils auront un besoin urgent de consolation, et la tentation sera grande de la chercher ailleurs que chez l’Esprit. Si le Seigneur ne leur avait pas décrit l’Esprit comme le consolateur, l’idée ne leur serait pas venue de chercher consolation auprès de l’Esprit. Cela leur aurait paru si étrange qu’ils auraient cherché cette consolation partout ailleurs plutôt qu’ici… C’est ainsi (que le Seigneur) leur fait connaître l’Esprit et les familiarise avec lui… Il le présente comme quelque chose qui est digne d’être aimé… À peu près comme si un professeur, sur le point de partir, présentait son successeur à ses élèves. Il prépare le cœur des élèves à l’accueil du nouveau maître, il crée une transition" (Jean. Le discours d’adieu, t. I, p. 192-193).

"Ce n’est pas pour rien que l’Esprit Saint est l’Esprit de la science, de la sagesse et de tous les dons intellectuels. Il sait transformer tous les besoins naturels et légitimes des hommes en besoins chrétiens. Il sait même faire jaillir de n’importe quelle situation humaine insoluble – par exemple un mariage stérile – une source nouvelle, quelque chose qui en Dieu trouve son sens et sa vitalité… Il procure à tout ce qui est fini et dépourvu de sens dans la vie humaine un sens infini et divin, il est le Paraclet, le consolateur. Là où humainement il n’y a plus d’espoir, il prend son départ. Et qu’est-ce qui serait plus désespérant que la tâche dont le Seigneur nous a chargés?… Le Paraclet est toujours là pour animer le rapport entre le Seigneur et nous, pour le rétablir où il semble rompu par le péché et l’inconstance, pour le rendre plus vivant encore là où il existe. Rien pour nous n’est jamais du passé; tout reste toujours un avenir vivant. Grâce à l’Esprit, il n’y a plus de pourquoi humain. L’existence obscure, le sort de la plupart des hommes, le renoncement continuel à maintes choses de la vie, l’absurdité de l’existence en général, l’incompréhensible répartition des biens et des destins, les réalités indéchiffrables, l’ennui de l’existence, les situations humaines sans issue, la désolation de vieillir, la découverte que cette vie ne sera jamais quelque chose d’achevé, l’impossibilité de vivre un autre destin que celui qui nous est imposé contre notre volonté, le temps qui passe irrévocablement, tout cela est résolu d’un coup par le Paraclet. Pourquoi sommes-nous laïcs et pas prêtres, prêtres et pas laïcs, chrétiens et pas païens, pourquoi celui-ci fait-il partie de l’Église et pas celui-là… : toutes ces énigmes sont résolues par l’Esprit Saint… La consolation de l’Esprit consiste dans le fait que dans cette existence unique tout peut être contenu, que cette étroite vie humaine peut être si riche que l’infinité de Dieu y trouve sa place. C’est cela la consolation, et elle suffit" (Jean. Le discours d’adieu, t. I, p. 154-155).

Le Seigneur envoie le Paraclet, non pas comme Esprit d’amour ou d’espérance (bien qu’il le soit aussi), de joie ou d’enthousiasme (bien qu’il le soit aussi), mais comme Esprit de vérité. Il nous montre par là que tout ce qui vient du Père est foncièrement vrai et générateur de vérité, et que cela transforme notre vie trompeuse et trompée en vraie vie. L’Esprit fait pénétrer dans le royaume de la vérité en pénétrant dans le petit univers subjectif de l’homme. L’Esprit mène du monde à Dieu. Et, dans le christianisme même, il fait toujours sortir du moi et de son monde clos, personnel, replié sur soi-même. L’Esprit est un Esprit d’inquiétude. Celui qui a reçu l’Esprit n’a plus la possibilité de prendre du repos. Et cependant il ne faut pas que l’inquiétude suscitée par l’Esprit dégénère en une recherche inquiète, pénible et pleine de problèmes. Il y a dans la vie chrétienne un moment de confiance où on ne cherche plus à savoir où on en est mais où on s’abandonne tout simplement. Une certaine hardiesse insouciante fait partie de l’existence chrétienne.

Il n’y a que deux possibilités si je suis chrétien: ou bien je fais ce que je veux (en accord avec l’Esprit ou contre lui), ou bien je fais ce que veut l’Esprit (en accord avec ce que je veux ou contre mon gré). Il n’y a pas de milieu ni de compromis possible. Si je suis ma volonté (avec la grâce de Dieu quand même), le jeu de l’Esprit est peut-être de me laisser faire tout d’abord. Mais cette volonté qui est la mienne, et cette entreprise qui est la mienne, peuvent être ensuite soumises par l’Esprit à l’épreuve.

Le vrai chemin, le chemin de l’Esprit Saint, est à certains égards toujours le plus difficile. Celui qui écarte systématiquement ce qui est plus dur pour choisir ce qui est plus facile s’est détourné intérieurement de l’Esprit. La meilleure manière d’aimer l’Esprit, c’est de lui obéir. Plus on lui obéit, plus on ressent son amour. Mais notre réponse à son amour n’a pas le droit de l’immobiliser sur son projet. On ne doit plus se permettre de se diriger soi-même, lui seul doit nous conduire. Comment l’Esprit va-t-il venir ? Pour mon honneur ou pour ma honte, pour m’élever ou m’humilier, ça n’a plus d’importance pour moi. Tout appartient à la joie de sa venue parce que tout appartient à sa venue. Et sa venue ne fait qu’un avec la venue du Père et du Fils, et sa joie est un aperçu de la joie de Dieu: joie de Dieu quand il a créé le monde et aussi les corps pour que nous puissions recevoir l’Esprit également dans notre corps.

Notre vie n’est qu’un souffle. Oui, mais qui s’offre au souffle de l’Esprit pour qu’il nous emporte dans l’éternel. Alors notre temps très bref demeure valable pour l’éternité, parce que l’Esprit nous fait demeurer dans la volonté du Père et dans la parole de vérité. Séparés de Dieu, nous sommes sans importance. En tant que chrétiens, nous sommes les frères du Fils.

Nous savons que sans l’Esprit nous ne pouvons pas prier. Si nous sommes vrais et si nous prions vraiment, il nous donne le contenu de la prière: parole et attitude en même temps. Il nous forme lui-même comme il a formé la personnalité du Fils lors de l’Incarnation. Et c’est lui qui, dans la prière, nous présente au Père et au Fils, qui transforme notre esprit pour qu’il reçoive les traits que le Fils veut lui donner afin que le Père reconnaisse en nous le Fils.

Plus un chrétien est saint, plus l’Esprit demeure purement en lui, plus il peut le voir, le décrire, le transmettre, tandis que le tiède fabrique un mélange confus d’Esprit et de moi.

Nous comprenons ce que Dieu le Père nous donne à comprendre par l’Esprit ; mais l’Esprit ne nous donne l’intelligence que si nous l’en prions. Sa grâce est accomplissement de quelque chose qui est déjà là et illumination d’un présent obscur. Quand nous prions l’Esprit, nous ne sommes pas contraints et cependant nous y sommes incités par l’Esprit. Il est comme un soufflet qui pousse nos flammes dans une certaine direction et il devient flamme lui-même.

Les mots de l’Esprit demeurent en nous sans écho si nous sommes prisonniers de la sagesse humaine. La sagesse de l’Esprit influe sur les envoyés de telle sorte qu’ils deviennent de plus en plus conscients de leur mission et qu’ils ne disent plus leur parole d’eux-mêmes mais par l’Esprit qui agit en eux. Par le ministère de l’Esprit ils sont introduits au ministère de la Parole, ils deviennent porteurs de la Parole. Leurs paroles sont maintenant adaptées à la sagesse de Dieu, elles en émanent, elles la portent. Celui qui a reçu l’Esprit pourra distinguer dans ce qu’il entend ce qui provient de la sagesse humaine et ce qui provient de la sagesse divine. Parler de la foi, c’est dire une parole dont Dieu finalement est le garant, une parole à laquelle l’Esprit donne sa plénitude.

Personne n’était capable de maîtriser le possédé de l’Évangile. Tous ceux qui avaient essayé étaient des gens d’une force ordinaire sans l’aide du Seigneur et de l’Esprit Saint. D’emblée ils étaient désavantagés. Il nous faut apprendre par là que, dans un monde où l’esprit impur exerce beaucoup de force, nous ne pouvons jamais pénétrer, en tant que chrétiens, sans les armes de Dieu. Ce n’est que par la force de l’Esprit Saint que nous pouvons agir en tant que chrétiens. Nous n’avons jamais le droit d’imaginer ou de prétendre que nous aurions pu obtenir quelque chose des autres par notre propre force de suggestion ou notre savoir-faire. Quand nous cherchons à exercer une influence sur quelqu’un et à lui montrer les chemins de Dieu, cela demeure une vérité immuable que notre propre force n’y peut rien. C’est le Seigneur qui agit et se sert de nous comme d’un instrument. C’est pour cela que nous sommes là. Notre action sur les autres, par la prière ou la conversation, est toujours une action du Seigneur qui veut bien nous laisser agir comme ses ministres.

L’Esprit prend toujours son point de départ là où personne ne l’attend; sans être agité lui-même, il agite tout. Rarement un sermon agira par les moyens que le prédicateur juge efficaces, rarement une éducation chrétienne réussira par ce que l’éducateur considère comme particulièrement réussi. L’Esprit garde ses secrets, sa grâce n’est pas transparente pour nous.

Quand un voyant (Bernadette, en l’occurrence) doit rendre témoignage de son expérience, il n’a pas à se faire de souci si on le méprise ou si on méconnaît son témoignage, car la vérité réside dans l’Esprit et demeure actuellement dans l’Esprit devant la face de Dieu.

L’Esprit Saint est en Marie. En tout ce qu’elle fait, l’Esprit en elle va vers l’Esprit. L’Esprit est avant tout un Esprit de prière. Et les autres peuvent reconnaître la présence de l’Esprit: Élisabeth la reconnaît en Marie, nous reconnaissons les missions des saints, beaucoup de pécheurs reconnaissent la mission du curé d’Ars, l’Esprit Saint est reconnu aux charismes. L’Esprit rend témoignage pour la constance de notre âme, pour l’éternité à laquelle nous appartenons. Il nous dit que nous sommes aimés et qu’il nous est permis de rester dans l’amour, et que l’amour est Dieu.

L’Esprit Saint établit le Christ dans une situation vraie vis-à-vis du Père. Le Fils devenu homme se meut dans l’Esprit Saint. Quand nous regardons des poissons évoluer dans l’eau, nous oublions finalement l’eau qui les entoure, nous ne voyons plus que les poissons et leurs évolutions. Mais l’eau est indispensable pour que ces formes et ces figures existent. Ainsi le Fils incarné existe et se meut dans l’Esprit Saint.

Les saints sont les récepteurs de l’Esprit. S’il n’y avait pas eu de péché, l’Esprit aurait été le don permanent du Père aux hommes. Le Père aurait gardé auprès de lui dans son Esprit sa création et tous les hommes qui en font partie. L’Esprit aurait été pour les hommes ce qui était saisissable en Dieu. Ils seraient restés comme Adam et Ève au paradis dans une perception continuelle de Dieu communiquée par l’Esprit. Aujourd’hui c’est ce qui distingue les saints; le signe distinctif de tous les hommes en général aurait été qu’ils soient des récepteurs de l’Esprit.

 

15. L’Église

 

"Celui qui demeure dans le Seigneur, malgré tous les arguments contraires et bien qu’il reconnaisse que dans l’Église beaucoup de choses pourraient être différentes et meilleures que ce qu’elles sont, celui qui demeure en lui comme un enfant de Dieu sait que c’est une grâce que de pouvoir y demeurer et qu’il serait prétentieux de vouloir tout juger et tout comprendre"  (Jean. Le discours d’adieu, t. II, p. 23).

Judas avec une troupe armée devant des apôtres désarmés: "C’est ici que se rencontrent le domaine spirituel et le domaine temporel: une Église pauvre au milieu de laquelle demeure le Seigneur, et des ennemis puissants auxquels il ne manque qu’une chose: la faiblesse du Seigneur" (Jean. Naissance de l’Église, t. I, p. 9).

Le Seigneur s’avance: Qui cherchez-vous ? "Quand il s’agit de vie et de mort le Seigneur s’avance, aujourd’hui comme alors. Il apparaît. Il n’a pas besoin de le faire au moyen de signes et de miracles. Il peut s’agir d’une présence invisible, et pourtant efficace, au cœur de l’Église. Jamais, dans le danger, il n’abandonne ses disciples; il est le premier à s’y exposer. Et chaque fois qu’on veut toucher à l’Église, on touche d’abord au Seigneur… Les disciples ne pourront jamais se vanter d’avoir été à ses côtés dans les moments décisifs. Ce sera toujours le Seigneur, tout seul, qui fera tout à leur place" (Jean. Naissance de l’Église, t. 1, p. 9-10).

Pierre vient de trancher l’oreille de Malchus : "(L’Église) voudra souvent prendre des chemins qui ne sont pas (ceux du Seigneur), mais il ne l’abandonnera pas sur ces chemins; il se servira de ses erreurs pour l’ancrer plus profondément dans l’amour. Grâce à cette expérience, Simon-Pierre sera plus riche en amour. Ainsi se vérifie le dicton: mieux vaut errer en aimant que de ne pas errer en n’aimant pas… Sans cesse des hommes entraîneront l’Église à la désobéissance par leur obstination à savoir mieux. À leurs yeux, les actes humains visibles ont plus de valeur que la prière… Malgré son intention de défendre le Seigneur, (Pierre) se bat en réalité contre celui-ci. Il le fait chaque fois qu’il échange les armes de l’Esprit contre celles du monde" (Jean. Naissance de l’Église, t. I, p. 20-21).

L’Église est là pour être le lieu où Dieu rend visibles les signes de son amour. Les dons que le Seigneur fait à l’Église et qui portent la marque de l’Esprit Saint ne veulent pas organiser une corporation terrestre, statique; ils veulent faire de l’Église un chemin vers Dieu qu’emprunteront ceux qui aspirent à lui et qui forment en même temps la communauté ecclésiale.

L’apôtre se trouve entre Dieu et les hommes en qualité de médiateur qui raccourcit et facilite le chemin entre eux et Dieu. Les saints rayonnent la grâce du Seigneur pour que les hommes en soient touchés. Dieu n’éclaire pas directement le monde, il se sert de la sainteté pour le faire. Et son don au monde est de sanctifier chaque saint. Ce que Dieu donne aux saints en fait de grâces, il en fait don au monde; il s’attend que les saints transmettent au monde ce qu’ils ont reçu et que le monde sera assez humble également pour recevoir des saints ce qu’il veut lui communiquer.

Le mystique, tout particulièrement, est donné par Dieu pour dilater la vie des chrétiens, pour leur accorder dès cette terre une participation au ciel sans qu’ils puissent jamais épuiser cette participation. Beaucoup de chrétiens cherchent à tailler les choses de la Révélation et de l’Église à leur propre mesure, à les rapetisser, à les rendre quotidiens et sans surprise, de manière à s’installer non seulement sur cette terre mais aussi dans l’au-delà, à se protéger contre tout imprévu. Le mystique s’élève là contre par-dessus tout. Les choses de Dieu doivent garder la mesure de Dieu.

L’Église ne sombre pas, mais elle souffre de beaucoup de pertes. La vie mystique est là pour y obvier avec une plénitude qui correspond à l’immensité des dons du Seigneur, avec une intelligence qui est toujours vivifiée à nouveau par l’Esprit Saint. L’Église a besoin de nouvelles sources de vie et, parce qu’elle existe pour les hommes, elle reçoit cette vie du ciel non seulement d’une manière invisible et incompréhensible mais aussi de telle manière que les croyants puissent voir quelque chose de son origine divine. Car les chrétiens eux-mêmes doivent être féconds, ils ont à s’offrir au Seigneur, à coopérer à ses miracles, ils devraient sentir que la force du Seigneur les soutient, que d’eux sortent des forces qui entrent aussi dans l’Église pour qu’elle puisse se montrer vivante conformément à la mission que le Seigneur lui a donnée.

Parce que le Seigneur a confié l’Église, son Épouse, aux hommes, et que les hommes demeurent pécheurs, il doit répandre dans cette Église une vie qui ne cesse de couler, une vie donc qui échappe aux concepts humains. La mystique chrétienne est un cadeau fait par le Christ à l’Église, un don qui échappe à toute mainmise, que Dieu attribue à ceux qu’il a élus pour cela, non pour clore quelque chose, mais pour ouvrir l’Église sur l’éternité. En fondant l’Église, le Fils crée une institution capable d’ouvrir à tout croyant d’une manière nouvelle un accès à l’éternelle vie. Lui-même tient en main cette institution d’une manière qui nous échappe, mais il ne la livre pas moins à des hommes. Même quand elle est pure, l’Église porte des traits humains, mais en même temps elle reflète quelque chose du visage du Christ. L’Esprit aussi se reflète dans l’Église et l’Église est capable de refléter l’Esprit. Adam était à l’image du Père; l’Église est à l’image de l’Esprit.

Les pécheurs connaissent leur propre honte, c’est pourquoi ils sont en mesure de dénoncer ce qu’il y a de plus honteux dans l’Église. Si j’inflige une blessure à un ami et qu’il porte un vêtement qui la cache, je puis lui dire où il est blessé et où il pourrait encore être blessé facilement. La même Église est composée de Marie et de Pierre qui renie: Pierre qui ne cesse au cours des siècles de nouer des compromis avec le monde. L’Église ne se prostitue pas elle-même, de son propre gré. Ce sont les pécheurs qui la prostituent, les pécheurs qu’elle doit tolérer en son sein.

Il est décisif qu’on entre dans l’Église avec humilité et non la tête haute, qu’on n’ait pas l’impression de rendre service à l’Église. C’est l’Église qui nous rend service en nous accueillant. L’Église ne connaît qu’une exigence pour les croyants, c’est qu’ils cherchent la proximité du Seigneur et la supportent; s’approcher pour toujours mieux percevoir sa parole, goûter sa présence vivante et sa manifestation dans l’Église. L’Église n’enchaîne pas la conscience des croyants à elle-même, elle les renvoie à Dieu avec toute leur liberté.

Aucune grâce n’est du domaine purement privé. Mais la source aussi de toute grâce est toujours commune: toute grâce demandée à un saint, les autres saints y collaborent ; il est en de même à plus forte raison pour toute grâce demandée à une personne de la Trinité. Aucune grâce dans le christianisme ne s’arrête à une personne isolée, toute grâce est ecclésiale, ouverte à tous d’une certaine manière. Les chrétiens sont proches des autres partout où ils se trouvent, à cause de Jésus Christ.

Cela n’aurait chrétiennement aucun sens que mon moi existe s’il n’était un moi-avec-le-monde-entier dans la communion de l’amour trinitaire. Toute pensée qui s’occupe de mon moi séparé est chrétiennement une pensée perdue. Nous sommes réellement avec tous quand nous sommes avec le Seigneur eucharistique en qui Dieu fait exister son être trinitaire dans le monde de manière à se prodiguer à tous. Nous vivons dans la communion des saints, dans l’Église, et chacun peut dire: l’Église m’est confiée. Il s’agit toujours que l’ensemble soit sauvé (avec nous).

Dès la première rencontre de Jésus et de Pierre, Pierre est appelé le rocher, il reçoit la charge de l’Église. Il ne le sait pas encore, pas plus que les premiers disciples qui l’accompagnent. Mais dès cet instant la charge de l’Église pèse sur lui. La charge de l’Église pèse sur chaque chrétien. Mais cette charge pèse particulièrement sur le rocher hiérarchique. Elle pèse cependant tout entière sur chaque chrétien parce que personne dans l’Église n’est superflu et que personne ne peut repousser sur les autres la charge de l’Église. Chacun a, dans l’Église, sa mission personnelle qui est la mission que le Seigneur lui impose. Toute mission du Seigneur est une mission d’amour. Le Seigneur lui-même n’a été envoyé que dans l’amour du Père et sa mission fut une mission dans l’amour. Dans l’Église il ne peut exister aucune séparation entre hiérarchie et amour.

Il y a une certaine analogie entre l’Église et son Seigneur, entre l’Épouse et son Époux. Elle doit être clouée à la croix. Elle doit faire l’expérience de la totale impuissance. Toute envie de critiquer le Seigneur qui la cloue ainsi solidement doit lui passer, ainsi que toute question qui demanderait pourquoi il doit en être ainsi. Elle est entièrement dépouillée. Ce n’est pas elle qui va dire au Seigneur ce qu’il y a en elle; c’est le Seigneur qui va lui montrer ce qu’il peut tirer d’elle. Ce n’est que dans la plus extrême humiliation qu’elle trouve le plein contact avec la terre où elle vit, quand elle marche nu-pieds sur le sol dur et pierreux. L’Église est systématiquement éprouvée par le Seigneur selon un plan qu’elle ne voit pas. L’humiliation est poussée jusqu’aux limites du doute. L’Église doit apprendre à nouveau le repentir.

L’Église ne doit pas vouloir savoir ce que le Seigneur accomplit en elle sauf dans la mesure où le Seigneur lui-même le veut. Elle doit se tenir dans l’obéissance du don de soi. Le Fils voudrait que tous apprennent à se livrer comme Marie le fait, que tous mettent leur volonté dans celle du Père et ne soient qu’un corps et qu’une âme. Et tous doivent déposer ce qui leur plaît, leurs propres jugements, leurs propres volontés dans le Seigneur et dans le Père et dans l’Esprit. Au jugement dernier, à la fin des temps, l’Église tout entière redeviendra Marie dans son oui.

Pour continuer la route avec Adrienne von Speyr : 

Œuvres d'Adrienne von Speyr en traduction française : Voir Bibliographie sur le même site internet

Introduction à l'œuvre d'Adrienne von Speyr :

Hans Urs von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, 3e édition, 1985.
Hans Urs von Balthasar, L'Institut Saint-Jean. Genèse et principes, 1986
La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr, Actes du colloque romain, 1986.

 

 

5. DES TRACES DE DIEU (1985)

Plan

 

1. Ne laisser aucune trace. 2. Préludes. 3. Seize mille traces. 4. Dieu ou moi. 5. Le ciel ouvert. 6. Visions et foi. 7. L'au-delà. 8. La transparence des saints. 9. La nuit du Fils

 

* * * * * * * * * *


 (Le texte ci-dessous a été rédigé en vue du colloque de Rome sur Adrienne von Speyr en 1985. Il a été publié dans: Mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain 27-29 septembre 1985  édités par H.U. v. Balthasar, G. Chantraine, A. Scola. Ed. Lethielleux, Paris, p. 19-37. Pour les besoins de l’édition, il avait été légèrement abrégé. Ci-dessous le texte intégral)

Patrick Catry

1. Ne laisser aucune trace 

Si pour beaucoup la foi n’est pas facile, il est souvent encore bien plus difficile pour le croyant de parler dignement de Dieu. On connaît le plaidoyer passionné d’André Chouraqui en faveur d’une vraie théologie: « Dans un certain sens les athées ont raison de rejeter l’incroyable divinité que leur proposent des théologies captives des ghettos médiévaux, le langage incroyablement vieillot, inefficace, inadéquat d’hommes qui parlent d’un Dieu qu’ils ne connaissent visiblement pas »1. On pourrait simplement ajouter que toute époque a son langage scolastique et son hermétisme, et que la nôtre ne fait pas exception. Pour l’honneur de Dieu, surgit parfois dans l’histoire de Dieu avec les hommes une Adrienne von Speyr.

Marie-Antoinette de Geuser (1889-1918), plus connue sous le nom de Consummata, son nom de dévotion, avait dit un jour: « Je voudrais laisser derrière moi une longue traînée de feu sur la terre ». Réaction d’Adrienne: « Non, non, pas comme ça. Je voudrais ne rien laisser derrière moi, mais disparaître absolument…, ne laisser aucune trace visible. La pire chose qui puisse arriver à quelqu’un, c’est de devenir un saint. Je n’aimerais pas ça, ce serait un tel malentendu. les gens regarderaient de nouveau une statue au lieu de Dieu seul. Je voudrais seulement qu’à travers moi ils puissent découvrir un peu plus les traces de Dieu »2. Il faut évidemment situer cette déclaration d’Adrienne sur la sainteté dans l’ensemble de son œuvre. Ce qui nous intéresse ici, c’est de voir comment elle exprimait ce que pouvait être le sens de sa vie: qu’à travers elle on découvre un peu plus les traces de Dieu, elle-même ne laissant aucune trace visible.

 

2. Préludes 

Quelques extraits de l’autobiographie charismatique d’Adrienne donneront une certaine idée des traces de Dieu dans sa vie avant sa conversion. A quarante-cinq ans, dans l’extase, elle retrouve l’état de conscience qui était le sien à l’âge de huit ans; elle ne sait plus qu’elle a quarante-cinq ans, elle n’est plus que la petite fille avec ses pensées et son langage. Se déroule le dialogue suivant: – Sens-tu Dieu? – Qu’est-ce que ça veut dire: sentir? Savoir? Quelque chose comme: être caressée? – Oui. – Comment dire? Familier? Ce n’est pas tout à fait le mot juste. – Alors, comment? – Je suis sa petite sœur… Il voit tout… Il entend tout… Il est partout. Tu sais? Quand tu fais ta prière, ou quand tu manges, ou quand tu joues, tu sais toujours qu’il est là. Mais c’est très drôle, tu sais, parce que tu ne peux pas dire qu’il se cache. Ce n’est pas comme au jeu de cache-cache où quelqu’un va derrière un arbre et on sait qu’il est là. C’est tout à fait différent. – Comment? – Tu ne peux pas le dire, toi? Tu sais tant de choses. Pourquoi les gens ne disent jamais rien? Ils disent toujours « des paroles », mais jamais « des choses ». Qu’est-ce que vous attendez? – Peut-être que toi, tu le diras? – Je ne peux pas l’expliquer. Je ne peux pas répandre des fleurs… sur le chemin du Bon Dieu. Un jour j’ai reçu des violettes… C’était peut-être le premier bouquet que j’ai reçu. Avec les fleurs, j’ai fait un chemin pour le Bon Dieu dans la chambre de jeux. On m’a beaucoup grondé: peut-être que je n’avais pas assez secoué les violettes pour éviter de mettre de l’eau par terre. Mais je leur ai dit que c’était un chemin pour le Bon Dieu. J’avais pensé: s’il est là, il sera peut-être un peu content d’avoir ses pieds sur les fleurs. Mais il n’écrase pas les fleurs. Peut-être que ça lui fera un petit plaisir. Et j’en ai mis plus pour la table de Willy et d’Hélène que pour la mienne. Trois chemins qui partaient de la porte. – Pourquoi cela? – Pourquoi plus? Si le Bon Dieu aime bien marcher sur les fleurs, il ira surtout là où il y en a plus. – Alors tu ne veux pas qu’il vienne aussi à toi? – Mais si. On ne doit pas dire comme ça. Mais je voudrais le forcer un peu plus… à aller, tu comprends? – On peut donc le forcer? – Oh! Oui. Un peu, s’il aime les fleurs. Tu ne crois pas?3Le surnaturel authentique ne peut se greffer que sur un naturel authentique.

Toujours à quarante-cinq ans, Adrienne retrouve la conscience qu’elle avait à quinze ans: – Comment fais-tu ta prière du matin? – On ne la commence jamais. J’ai toujours l’impression qu’on la continue. Un peu comme si j’avais dormi avec des amies dans la même chambre et qu’elles se soient réveillées avant moi; elles ont commencé à parler ensemble de choses que je connais aussi. Je me réveille et je les entends parler; aussitôt je puis me mêler à la conversation: « Oui, je pense aussi comme ça… » Je suis tout de suite au courant. C’est à peu près la même chose pour la prière. On est en plein dedans. – Et que dis-tu? – J’écoute d’abord un petit peu… Vous savez, je crois tout à fait autrement que celles qui vont au catéchisme. – Où est la différence? – Je m’occupe presque toute la journée du Bon Dieu… Ou bien peut-être que c’est exagéré. Je ne sais pas comment je dois dire. Vous comprenez? Quand les autres vont au catéchisme, elles se disent: Qu’est-ce qu’on doit apprendre par cœur aujourd’hui dans l’histoire biblique? Et je me dis: Mon Dieu, j’espère apprendre quelque chose de toi4.

A vingt-deux ans, étudiante en médecine, Adrienne se casse une jambe. Séjour à l’hôpital. Visite de l’aumônier catholique. – Est-ce qu’il t’a plu? – Ouiii… Est-ce que je dois te dire quelque chose? Pour moi, un curé a une auréole. Et c’est la première fois que je vois un curé. En tout cas, je n’ai encore parlé à aucun. Il parle comme s’il venait d’avoir avalé un pot de vaseline. Il vient me rendre visite assidûment… Il parle souvent du Bon Dieu. Mais ça sent la vaseline.  « Notre Seigneur est si bon ». J’aurais voulu lui dire: « Aussi bon que la vaseline ». Je ne le hais pas. Il est terriblement bête et il se prend très au sérieux, mais c’est quand même un curé… Je voudrais entendre la voix de Dieu et je ne l’entends pas5. L’étudiante en médecine, avec sa liberté de langage, rejoint ici André Chouraqui. Le langage sur Dieu qu’elle entend n’est pas adéquat. Le sera-t-il jamais?

Vers vingt-cinq ans: « Maintenant je dis depuis près de vingt ans que le Bon Dieu est autrement. Est-ce que ce n’est pas énervant à la longue? Et puis je ne sais pas du tout qui sont ceux qui savent comment est le Bon Dieu »6. Prière d’Adrienne à la même époque: « Montre-moi, dans l’idée que je me fais de toi, ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Ne te lasse pas de tout me montrer jusqu’à ce que je sois sûre que tu es le vrai Dieu et comment tu es le vrai Dieu… Ô je te prie, montre-moi comment tu es autrement »7. A vingt-six ans: « Je suis bien convaincue que Dieu est autrement que je le pense. Et je suis surtout convaincue qu’il est encore beaucoup plus différent de ce que les gens pensent »8.

Vers l’âge de trente ans, Adrienne s’est trouvée aux portes de la mort. Elle aurait bien voulu mourir: « Je pensais: si on pouvait mourir maintenant, on pourrait voir comment Dieu est autrement, et alors c’en serait fini de mes tourments… C’était tellement naturel pour moi de mourir. Quand j’étais malade, nous avions du temps l’un pour l’autre, le Bon Dieu et moi. Je ne sais pas si on doit appeler ça prière. Je veux dire que j’étais heureuse d’être avec lui »9. Enfin, quelques mois avant sa conversion: « Je ne crois pas que ce puisse être dangereux d’être livrée à Dieu »10. Il y a donc dans la vie d’Adrienne cette longue attente, un peu douloureuse, d’une révélation du vrai Dieu. Elle cherchait Dieu au-delà des mots usés et des routines. Un jour, pour elle, le ciel s’ouvrira et personne ne parlera de Dieu comme elle.

 

3. Seize mille traces 

Adrienne von Speyr, c’est aujourd’hui une soixantaine de volumes publiés, près de seize mille pages. C’est un monde. C’est aussi un monde rempli de Dieu. On n’en est encore qu’au stade de la découverte. Il n’y a rien à en dire si ce n’est: « Prenez et lisez, vous verrez bien si ces choses vous concernent », en supposant bien d’ailleurs in petto qu’aucun chrétien, ni même aucun incroyant ne sera un jour insensible, directement ou indirectement, au rayonnement de ces pages; tout essai d’analyse risque de laisser échapper l’essentiel (le sens de la proximité de Dieu), tout commentaire maladroit ne ferait qu’en ternir l’éclat. Mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr? Elle voudrait qu’à travers elle les gens puissent découvrir un peu plus les traces de Dieu. Pourquoi? Parce que Dieu a laissé en elle des traces. Elle aime commenter le passage des Actes des apôtres (7, 55-56) où il est dit qu’Etienne, sur le point de mourir, voit le ciel ouvert. Jamais elle ne parle d’elle-même quand elle commente ce texte, mais cent fois, mille fois, des milliers de fois pour elle le ciel s’est ouvert, il s’est imprimé en elle et elle transmet ce qu’elle a reçu11.

Il y a dans cette œuvre une telle puissance de révélation qu’on se demande comment les théologiens osent encore écrire quelque chose sans s’y référer. De ce vaste ensemble, il faut mettre à part les douze tomes des œuvres posthumes (plus de cinq mille pages) qui sont maintenant tous accessibles après avoir été plus ou moins longtemps tenus en réserve. On admire que l’Eglise ait accepté la publication de ces écrits qui renferment tant de ses mystères, et on se sent le devoir de remercier grandement le P. Hans Urs von Balthasar d’avoir accepté de livrer, entre autres, le Journal d’Adrienne, qui est aussi en partie le sien. Si l’ensemble des œuvres d’Adrienne von Speyr constitue l’un des sommets de la littérature théologique et spirituelle de tous les temps, le Journal (NB 8-10, et surtout 8-9) fait désormais partie du trésor le plus intime de l’Eglise12.

« Dieu ne se manifeste pas aux hommes avec toute l’évidence qu’il pourrait faire », nous dit Pascal13. On croyait « tout » savoir de Dieu et voilà que se révèlent quantité de choses inouïes, jamais entendues vraiment, et cependant totalement en harmonie avec ce qu’on savait. L’essentiel en est limpide même si nombre de détails demeurent encore obscurs. L’amour ne dit pas tout, il réserve des surprises, note Adrienne14. Les Juifs étaient comme des élèves à l’école, ils étudiaient la Loi et les prophètes. Et « voilà que le professeur les place devant quelque chose d’entièrement neuf, où les règles anciennes… ne sont plus valables… Ils sont transportés de l’école en pleine vie… Le temps passé à l’école ne leur a pas servi à mûrir pour la vie, ils n’ont pas… (réservé) dans leur âme de la place pour des exigences éventuellement tout autres du Dieu vivant. Chaque élève de Dieu doit réserver cette place »15. Pas seulement les Juifs d’autrefois.

 

4. Dieu ou moi 

Réserver de la place en soi pour Dieu! Si Adrienne von Speyr c’est seize mille pages imprimées, c’est aussi une pénitence digne d’un curé d’Ars ou des Pères du désert – une pénitence vraiment parfois un peu folle -, et une prière qui occupe une grande partie de ses nuits. La prière, on la comprend plus facilement peut-être, mais pourquoi tant de pénitence? Tout simplement parce que le ciel lui avait appris que la pénitence donne du poids à la prière et que, depuis la croix, toute souffrance offerte peut être transformée en bénédiction pour les autres par la mystérieuse alchimie du Seigneur. Mais Adrienne, la contemplative, est aussi un médecin qui pouvait recevoir jusqu’à soixante et quatre-vingt personnes (souvent sans honoraires) à sa consultation de l’après-midi. Comment faisait-elle?

Dieu ou moi: l’alternative est fondamentale. Personne n’a le droit d’appeler Dieu sans se mettre à sa disposition16; même chose certainement pour qui veut parler de lui. On ne se joue pas de Dieu comme d’une notion à laquelle on attache l’importance qu’on veut bien lui donner. Dieu est si vivant que le croyant n’a d’autre possibilité que de s’abandonner entièrement à son gouvernement, que de lui confier toute la responsabilité… Or cela veut dire s’en rapporter en tout à la parole de Dieu et ne plus être soi-même qu’un réponse à cette parole17. Mais le Seigneur sait qu’il faut du temps pour que quelqu’un en arrive à ne plus prendre ses décisions qu’en lui, à ne plus regarder que lui18. Il n’est pas facile pour Dieu… de vaincre la résistance persistante des pécheurs et leur manie de toujours vouloir avoir raison19. C’est pourquoi le petit renoncement humain peut rendre vrai le désir de l’homme d’être introduit dans la vérité de Dieu20. Est pur (pour recevoir le Seigneur) celui qui veut ce que Dieu veut21. La pensée ultime du chrétien est le service du Seigneur, celle des païens est leur propre moi, même si cela s’accompagne de beaucoup d’éthique et de religion22. Celui qui vit dans la lumière du Seigneur ne cherche qu’à s’effacer devant lui. Celui qui vit dans la nuit cherche à se rendre lui-même aussi important que possible… Le signe spécifique du chemin du Seigneur, c’est qu’on ne le choisit pas soi-même… Une personne pourrait avoir l’idée de garder la virginité, de mener une vie de pénitence et de fonder une œuvre ecclésiale. Mais si son idée n’était pas fondée sur un appel du Seigneur, tout ne se référerait qu’à sa propre personne et ne servirait qu’à sa propre gloire23. L’ordre du Seigneur ne doit pas se discuter même s’il paraît manquer de sens24.

Tout homme, un jour ou l’autre, doit s’abandonner à Dieu dans ce qui fait la substance des vœux de religion; tout homme les professe (sans le savoir) à sa naissance: on lui impose de naître, il naît nu et pauvre; à la mort, on ne lui demande pas s’il veut mourir, il quitte tous ses biens y compris la vie conjugale25. Pour avoir un total accès à Dieu, l’âme sera purifiée au-delà de la mort; plus elle se purifie alors, plus elle voit combien tout péché – le sien, celui des autres – a offensé Dieu. Elle serait prête à rester dans le feu jusqu’à la fin du monde si Dieu pouvait en être moins offensé. Tout le poids des choses passe de son moi à l’amour de Dieu, et par l’amour de Dieu à l’amour du prochain. Elle ne cherche plus à atteindre des  buts personnels, elle ne veut plus être qu’un instrument de l’amour. A l’instant où cette pensée la remplit, elle est sauvée… Le purgatoire, c’est le moi; le ciel, c’est les autres26. Dieu ou moi: alternative fondamentale. Sans doute est-ce parce qu’Adrienne a « choisi » Dieu d’une manière exceptionnelle que Dieu s’est révélé aussi à elle d’une manière exceptionnelle.

 

5. Le ciel ouvert 

Quand Étienne voit le ciel ouvert au moment de mourir, quand il voit le Fils à la droite du Père, il sait que le ciel est là pour lui. Dieu lui montre le ciel pour l’y introduire… Cela rend à Etienne la mort plus douce. Il entre dans ce qu’il voit et qui correspond à ce que sa foi lui faisait espérer… Etienne plonge son regard dans le ciel ouvert et il voit ce qui est infiniment sublime; son exclamation en témoigne: « Je vois le ciel ouvert et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu ». Il ne prête pas attention au fait qu’un événement se produit pour lui, qu’il fait une expérience… Il ne dit rien sur lui-même ni sur son expérience. Il voit le Tout-Autre, le Nouveau. Par là, il montre à la mystique son chemin: ne pas parler de soi-même mais parler de la nouveauté de Dieu qui lui est donnée et qu’elle a le devoir de transmettre. Etienne doit montrer que le ciel est infiniment grand et infiniment ouvert afin que les chrétiens n’aient pas la tentation de se le représenter selon leurs propres mesures, rempli de leurs banalités derrière lesquelles disparaîtraient l’infinité et l’éternité de Dieu… L’exclamation sortie des lèvres d’Etienne s’adresse aux croyants comme aux incroyants. Les incroyants, qui le lapident, sont d’une certaine manière réduits à l’impuissance. Ils se rendent compte qu’ils n’ont pas de prise sur celui qu’ils lapident; le monde d’Etienne leur échappe… Les croyants, eux, qui entendent Etienne, savent que le monde que voit Etienne dans sa vision est vrai, bien qu’eux-mêmes, qui ne sont pas destinés au martyre, ne le voient pas. La parole d’Etienne peut les atteindre de telle sorte que tout d’un coup ils comprennent combien ils sont indignes de voir le ciel ouvert; ils peuvent comprendre tout d’un coup que leur foi a besoin d’être beaucoup affermie et qu’elle devrait prendre connaissance de choses beaucoup plus grandes que ce qu’ils connaissent jusqu’à présent. Leur foi en est dilatée27.

Adrienne a vu le ciel ouvert: qui osera lui en faire grief? Elle avait des visions, des extases, elle a dialogué avec d’innombrables habitants du ciel. Pour certains aujourd’hui, cela ne fera pas très sérieux. « Au mot de résurrection des morts, les uns se moquaient, d’autres déclarèrent: Nous t’entendrons là-dessus une autre fois’ »(Ac 17, 32). Il y a de faux mystiques, c’est entendu, et même chez les vrais il y a des choses ambiguës: personne n’en sait plus et n’en dit plus qu’Adrienne à ce sujet. Elle avait des extases? Dieu n’en donne pas à tout le monde et surtout pas à qui voudrait bien en avoir. Refuser a priori l’existence de visions authentiques, c’est avoir la vue un peu courte.

On ne devrait pas faire une si grande différence entre les chrétiens ordinaires et ceux qui ont des dons mystiques, nous dit Adrienne. Peu importe au fond de voir ou de ne pas voir. A peu de choses près, les mêmes règles valent pour les croyants ordinaires et pour les mystiques: même usage de la prière, même idée de la pénitence, etc. Et Dieu n’est pas plus loin de moi dans la prière que dans la vision à condition que je prie vraiment28. Entre ceux qui ont des visions et ceux qui n’en ont pas, il ne doit pas y avoir de distance. Ils sont un dans le même service du Seigneur29. Peu importe qui voit. Tous les croyants ont part à la vision des voyants30. (Toute l’Eglise a vu Marie avec les yeux de Bernadette). Celui qui ne voit pas profite presque autant qu’Adrienne de ses visions31.

 

6. Visions et foi 

Lire Adrienne, c’est participer de temps à autre à la grâce qui fut la sienne de voir les cieux ouverts; avec toutes ses visions, elle nous montre admirablement comment vivre sans visions dans le monde de Dieu.

Quand un mystique reçoit une vision, son attente est comblée, bien qu’avant cela il ignorât le plus souvent qu’il l’attendait (Paul sur le chemin de Damas, Bernadette à Lourdes, Adrienne à quinze ans lors de sa première vision de la Vierge). Si le mystique attendait quelque chose, c’était dans le sens d’une disposition à obéir au cas où Dieu voudrait bien remplir son attente32. Qui prie par amour, ne priera jamais avec calcul; jamais il ne priera pour obtenir une expérience mystique; il prie parce qu’il aime Dieu, parce qu’il voudrait faire la volonté de Dieu et être auprès de lui33. Les prêtres et les religieuses seraient capables d’avoir des enfants comme tout le monde; s’ils n’en ont pas, c’est qu’ils ont renoncé à cette fonction; de même tous les croyants possèdent les sens qui leur permettraient de voir les choses de l’au-delà, mais leur fécondité reste entre les mains du Seigneur. Lui seul décide de leur utilisation34.

Il arrive constamment à des chrétiens au cours des âges « d’apercevoir un coin du ciel; des hommes auxquels la contemplation est donnée doivent témoigner qu’elle existe, qu’aimer ne consiste pas seulement à espérer en l’avenir, qu’ici-bas déjà on peut, par un don de Dieu, faire l’expérience d’un mouvement sans fin de Dieu vers l’homme et d’un mouvement en sens inverse de l’homme vers Dieu »35. La vision de Damas est décisive pour la conversion de saint Paul, mais c’est un cas infiniment rare qu’une vision donne accès à la foi. Le plus souvent, la vision n’a pas pour but d’engendrer la foi de celui qui en bénéficie, ni de l’augmenter, elle sert à enrichir le trésor de la foi de l’Eglise36. L’ordinaire fait autant partie de l’Eglise que les extrêmes; et tout ce qui est extrême, qui existe et doit exister, doit posséder quelque chose de l’humilité du milieu37.

Le croyant est comme un aveugle qui se promène au soleil. Il sait que le paysage est là, merveilleux, il n’a pas de raison de douter de ce qu’on lui dit, il sent les rayons du soleil. Bien qu’il ne voie rien, il croit38. La foi inclut une certitude qui participe de la vision39. Il y a des choses qu’on ne peut comprendre que dans la vision; tant qu’on ne les voit pas, elles restent des concepts vides. Ce n’est que par la vision que le concept participe à la vie. La théologie est souvent comme un enseignement de géographie. La vision rend possible le voyage dans les pays qu’on avait appris par cœur. On voit ce que cela voulait dire40. Le croyant sait mieux alors que Dieu le voit, qu’il vit devant le visage de Dieu, il bâtit sa foi sur cette certitude; il peut s’approcher de Dieu, l’adorer, le prier. Et Dieu se révèle à tout croyant de la manière qui lui plaît41.

Au tombeau de Jésus, Jean voit par terre les bandelettes. En voyant ces choses qui ne sont presque rien, il découvre aussitôt l’amour vivant du Seigneur. Il n’y a que dans l’amour que cette vision est possible. Celui qui aime ne peut pas communiquer sa vision à celui qui n’aime pas, parce que celui qui n’aime pas est aveugle. Et celui qui n’a pas l’amour de Jean ne pourra pas croire que Jean a découvert que l’amour était vivant en voyant les bandelettes là par terre. Celui qui n’aime pas donnerait cent explications du phénomène. Il aurait besoin du moins de longues preuves pour exclure les autres possibilités. Celui qui n’aime pas perd beaucoup de temps42.

 

7. L’au-delà 

Peu après Pâques 1948, Adrienne vit tellement dans l’au-delà qu’elle se demande si le monde d’ici-bas est encore réel43. Pour elle, un tout petit coin du voile s’est levé; d’innombrables fois elle s’est trouvée comme de plain-pied avec le monde d’en haut. Elle est sans aucun doute l’une des plus grandes voyantes de l’histoire, mais la plupart des gens qui la fréquentaient ignoraient les rencontres mystiques dont son existence était pleine44.

Adrienne parle de l’au-delà comme un reporter qui en revient. On ne peut voir Dieu sans mourir? Les mots font pâle figure pour décrire la manière dont elle donnai sa vie pour Dieu. Il faudrait tout lire. En tout cas pour elle, il n’est pas permis d’avoir séjourné au ciel et de revenir ensuite sur la terre comme si on n’y avait jamais été45 . Il n’y a pas de distance entre le ciel et la terre. Le ciel commence toujours là où je suis et où se trouve Marie avec son enfant46. Nous faisons beaucoup trop de distinctions entre ciel et terre. « Je me demande si nous ne vivons pas à proprement parler plus là haut qu’ici »47. Celui qui sur terre vit dans la grâce vit à vrai dire au ciel, seulement il ne le sait pas; il pourrait le savoir. C’est un voile ténu. Souvent quand Adrienne parle avec des gens qu’elle voit entourés d’anges ou de saints, elle a du mal à se représenter que deux mondes différents se compénétrent ici. Elle doit faire un effort sur elle-même pour ne pas se trahir et aussi pour s’imaginer que les gens ne voient pas ces anges et ces saints48. Elle se trouve parfois tellement dans l’au-delà qu’elle en éprouve une certaine angoisse. Le ciel alors lui explique que son angoisse provient en partie de ce qu’elle pense que ce qu’elle vit et expérimente, c’est trop beau pour être vrai. Une espèce de vertige la saisit. Est-il vraiment croyable que le monde de Dieu soit si proche, qu’on l’y introduise si fort? Comment intégrer sa vie de tous les jours dans cet autre monde qui se fait si envahissant?49.

La Révélation lui est redonnée en sa fraîcheur native par les acteurs du drame: le Seigneur, Marie, les apôtres, les saints. Ce sont pour une large part les saints du ciel qui ont initié Adrienne aux mystères de l’au-delà. Cela ne s’est pas fait suivant le plan d’un exposé magistral bien charpenté, cela s’est fait avec la profusion et le désordre apparent propres à la vie. Dieu n’est rien moins que cartésien. Les saints de l’Église sont des intermédiaires par qui nous pouvons contempler la pure lumière (la trop pure lumière) de Dieu. C’est à lui qu’ils conduisent essentiellement. Ils sont des auberges sur la route. Non le terme50. Voilà quelqu’un qui nous dit avoir rencontré Origène, Jean-Baptiste, Thérèse d’Avila, Bernard de Clairvaux, Alphonse de Liguori, cent autres de l’au-delà. Et tous ces personnages lui ont fait comprendre quelque chose du monde de Dieu ou lui ont parlé. On dira: c’est incroyable. Peut-être! Mais si c’est croyable, ça nous intéresse fort, et ça intéresse toute l’Eglise, et donc le monde entier.

 

8. La transparence des saints 

Dans le monde de Dieu, le temps et les distances n’existent plus, bien qu’ils gardent toute leur importance. Tout est un en Dieu. Nous sommes les contemporains de Marie et d’Abraham, de Jeanne d’Arc et de Grégoire le Grand. Marie ne vit pas qu’au ciel, elle continue tout autant à vivre dans l’Eglise51. Dans le ciel, il y a des choses qui étonnent Adrienne, les discussions entre les saints par exemple: ils ne sont pas toujours d’accord entre eux. Elle assiste en extase à une discussion entre saint Paul et saint Ignace. Elle en est gênée: est-ce qu’ils ne pourraient pas se disputer ailleurs qu’en sa présence? Réponse d’Ignace: c’est pour qu’elle apprenne quelque chose 52.

Le ciel entier se met en frais pour nous donner une leçon magistrale de théologie appliquée. Les habitants du ciel révèlent comment ils prient et comment ils ont prié, autrement dit, comment ils sont et comment ils étaient devant Dieu; le cas échéant, ils révèlent aussi ce qui n’était pas juste dans leur attitude. Il leur arrivait de vouloir trop en faire ou pas assez; il leur arrivait de ne pas se livrer totalement à Dieu, ou bien ils se sont donné trop d’importance, ou bien ils n’ont pas correspondu pleinement à ce que Dieu attendait d’eux; malgré la sainteté qu’on leur reconnaît à juste titre, ils se sont refusés peu ou prou. A cet égard, l’œuvre d’Adrienne est un décapage impitoyable de la notion de sainteté. Et de ce grand nettoyage, c’est le ciel lui-même qui prend l’initiative pour rendre au fond la sainteté plus crédible. Tout ce qui est fausse monnaie, même chez les saints dûment canonisés et vénérés, est dénoncé sans indulgence. Personne d’ailleurs n’a à faire le glorieux. On sait bien que chacun aura son tour et le plus sûr c’est de prendre soi-même les devants sans attendre. Dans la cathédrale de l’Eglise, il y a la façade des saints; l’œuvre inspirée d’Adrienne von Speyr en est un ravalement en règle. Justement parce qu’au ciel plus personne ne se glorifie indûment, les saints ne redoutent plus de manifester leurs faiblesses. D’apparences, ils n’ont plus besoin. Au ciel, tous sont transparents les uns vis-à-vis des autres. Cette évaluation critique des saints et des mystiques est unique dans l’histoire de l’Eglise; elle pourrait paraître des plus impertinentes si elle ne venait du ciel lui-même. On n’a jamais entendu ces choses et elles sont cependant infiniment bienfaisantes. En se dévoilant sans se ménager, les saints indiquent à leurs compagnons de la terre les impasses où ils se sont engagés et qu’ils voudraient leur faire éviter. Le ciel s’est montré à Adrienne avec une audace rare. Les saints se confessent en quelque sorte devant l’Eglise entière. Certains chrétiens supporteront péniblement ces aveux. Et cependant cette humilité du ciel est éminemment apte à apprendre à tout chrétien et à tout homme à être lui-même un peu plus vrai devant Dieu. Personne ne doit sortir de la lecture de ces pages comme il y est entré; mais pour chacun le changement opéré sera autre.

Les saints ont eu leurs imperfections, c’est entendu. Mais si, personnellement, je n’aime pas telle sainte alors que tu l’estimes beaucoup, je n’ai pas le droit de la critiquer devant toi, je puis tout au plus t’aider à dépasser un certain stade dans tes relations avec elle53. La sainteté est quelque chose de paisible. Il ne faut pas « forcer » les saints. Tous ne peuvent pas être grands. Il faut laisser aux saints la discrétion qui leur est propre… Il ne faut pas risquer de déformer l’image de la sainteté. Parmi les saints, il y a aussi de petits formats54. Il ne faut pas vouloir mettre partout plus de perfection qu’il y en a. L’Eglise doit savoir souffrir des imperfections des saints: c’est mieux ainsi pour les croyants55.

Deux exemples. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus: Il lui est demandé si elle est prête à donner tout ce que Dieu pourrait exiger d’elle. Elle commence par répondre timidement: « Oui, je voudrais du moins essayer ». Est-ce qu’elle pourrait tenir bon devant des exigences plus grandes? – « Je l’espère, oui. Dieu voit tout en moi. Tout ce que j’ai lui appartient, il peut le prendre ». Quand vient l’exigence la plus difficile: « Il me connaît à fond. Je suis trop petite pour lui; mais s’il me dit ce qu’il veut encore de moi et comment je puis le lui donner, alors il doit tout avoir ». A l’instant où Thérèse reconnaît que quelque chose est vraiment une exigence de Dieu, le contenu de ce quelque chose lui importe peu.

Une autre sainte : elle affirme d’abord avec insistance qu’elle a tout donné à Dieu. Quand les difficultés grandissent: « Dieu saura sans doute où sont les limites. – Des limites? Connaissez-vous des limites dans le don de soi? – Dieu connaît peut-être des limites à ses exigences. – Et s’il n’en connaissait pas? – Alors on verra. – Ne pourrait-on pas dire oui d’avance? Je crois que ce que j’ai dit est juste ». – Là où la dernière honte est demandée, là où est demandé quelque chose de tout à fait inattendu: « Non, non, non ». Elle ne peut pas être humiliée de cette façon. Elle a le sentiment absolu qu’elle sait ce que veut dire « tout » dans le don de soi-même. Elle ne voit pas les limites qu’humainement elle met encore là56.

 

9. La nuit du Fils 

Aucun chrétien ne peut vivre que de la lumière de Pâques et de la Pentecôte. L’épreuve et la nuit font partie intégrante du parcours chrétien. La nuit, c’est quand on ne voit plus les traces de Dieu, quand on ne sait plus que le Seigneur est là, que la nuit a un sens et qu’il y aura encore un jour de la lumière57. Thérèse de l’Enfant Jésus connaît une nuit d’angoisse: elle pense qu’elle s’est trompée; plus grand-chose n’a de sens, elle aurait mieux fait de ne pas demander au pape d’entrer si tôt au carmel; maintenant tout a été de travers: elle supporte le poids de sa désobéissance et la colère de Dieu. Et puis elle voit que c’est une tentation58.

Adrienne transmet à son lecteur le sens de la présence de Dieu et, en même temps, elle revient sans cesse sur la nuit du Fils: dans les ténèbres de la Passion, le Seigneur ne comprend plus le sens du commandement du Père59. Le Fils n’argumente pas: « Il serait sûrement mieux d’œuvrer encore quelques années ici-bas; j’ai à peine commencé, il y aurait encore tant de chances à gagner pour le Père et pour son royaume ». Tout ce que le Fils pourrait encore faire pour le Père, il le donne à la seule obéissance. Cela fait partie plus essentiellement de la croix que toutes les souffrances physiques60. Les enfants jouent tranquillement quand ils savent que leur mère est dans la pièce à côté. Le Fils a toujours su, en tant que Dieu, que le Père était là, comme tout près, on pouvait à tout instant lever les yeux vers lui et le voir. Sur la croix, cette conscience n’existe plus, le Père est voilé. Et maintenant le Fils doit lutter intérieurement contre la possibilité divine d’aller au-delà et de s’assurer. Et cette possibilité est si bien maîtrisée qu’il n’y a plus là que l’homme crucifié61. Dans la manière dont le Fils use de sa vision du Père réside une grande part de son ascèse. Son ascèse n’est pas d’abord dans ses jeûnes et dans ses veilles, dans les coups qu’il reçoit sur son visage, mais dans le fait qu’il se trouve près de la source et qu’il n’y puise pas. Librement, à cause de nous, il renonce à jouir du Père62. Le Seigneur n’est devenu pleinement lumière pour le monde que dans la nuit totale de la croix63. Le Fils a fait ici-bas l’expérience qu’on ne peut vivre sans consolateur. Etre privé du consolateur est à ses yeux  l’épreuve suprême qu’il devra supporter, quelque chose d’absolument inhumain. Mourir dans la foi est facile, mais mourir dans la déréliction est atroce64.

De même que la résurrection du Seigneur ne s’est produite qu’après le grand abîme de sa mort et de sa descente aux enfers, de même son apparition actuelle aux sens spiritualisés des chrétiens se produit comme une résurrection après une petite mort personnelle… Ce qui est essentiel, c’est que cette nuit est toujours la nuit du Seigneur et non une nuit qui appartient à l’homme65.

Cent fois, mille fois, Adrienne explique le sens de la nuit et de la prière désolée. Ce fut l’expérience de Marie, de Jésus, de l’Esprit. C’est la voie de tous les chrétiens. C’est la contribution que le Seigneur nous propose d’apporter à son œuvre. On peut s’offrir à lui spontanément. Mais une fois qu’on s’est offert vraiment, Dieu peut prendre lui-même la décision de nous imposer telle épreuve ou telle nuit66. L’Eglise d’aujourd’hui est trop vite d’accord pour que le Seigneur prenne tout sur lui seul. François Xavier prenait la discipline à la place de ses pénitents. Tout chrétien doit prendre sur soi dans la pénitence une part de la souffrance et de l’humiliation du Seigneur67. Dieu nous demande toujours ce qu’on est capable de lui offrir, même dans la plus grande impuissance68. Même si on a le caractère le plus égal qui soit, Dieu peut nous envoyer des tristesses (pour qu’on ait quelque chose à lui offrir). L’incroyant pensera que ces hauts et ces bas sont quelque chose de purement naturel. Leur véritable origine lui reste cachée69. Mais s’il est facile de savoir que le Seigneur est en toute lumière, il est souvent bien difficile de savoir qu’il se trouve aussi en toute obscurité70. Il y a la nuit des pécheurs, de ceux qui ont rejeté la lumière, mais il y a aussi, pour ceux que le Seigneur a choisis, une nuit de la foi: après avoir connu la lumière, ils pensent l’avoir tout à fait perdue, et cependant ils sont dans la main du Père qui leur donne part à la nuit du Fils, expiatrice du péché du monde71. Toute souffrance humaine peut être intégrée dans la Passion du Seigneur. Quelle que soit la souffrance qu’un homme peut endurer, quelle que soit le douleur qui l’accable, le Seigneur est prêt à tout assumer dans sa Passion et à en faire profiter d’autres72. La nuit de l’âme peut être ce qu’il y a de plus fécond dans une vie chrétienne, ce serait appauvrir une vie que de lui retirer la nuit73.

*

En lisant Adrienne von Speyr, on se demande parfois pourquoi Dieu a réservé tant de lumières à notre temps. Bien sûr, en un certain sens, rien n’est neuf chez elle, puisque le mysticisme, ainsi que l’a noté Bergson, n’a « jamais fait autre chose que repasser sur la lettre du dogme pour le retracer… en caractères de feu »74. Et cependant, c’est comme si pour la première fois on nous expliquait les mystères de Dieu. Il faudra des dizaines d’années à l’Eglise et aux théologiens pour en assimiler l’essentiel. Pourquoi tant de lumières aujourd’hui? Mais faut-il toujours poser des questions à Dieu sur sa conduite? Il fait partie de l’obéissance de l’Eglise, nous dit Adrienne, qu’elle commence par ne pas reconnaître le Seigneur et qu’elle le reconnaisse après. Il fait partie aussi de l’obéissance de ne pas poser de questions. Les disciples, dans le simple fait d’être avec le Seigneur au bord du lac après la résurrection, sans poser de questions, sont remplis d’une grande paix75.

*

Notes 

1. André CHOURAQUI, Ce que je crois, Paris, 1979, p. 333.

2. NB 8, p. 383, n° 839; traduction: Bulletin Amitié A.v.S., n° 11, oct. 1978, p. 10. Sauf indication contraire, toutes les références sont aux œuvres d'Adrienne; les œuvres posthumes (Nachlassbände) = NB.

3. NB 6, p. 210-211.

4. NB 6, p. 214-215.

5. NB 7, p. 126-129.

6. NB 7, p. 136.

7. NB 7, p. 141.

8. NB 7, p. 249.

9. NB 7, p. 279-280.

10. NB 1/2, p. 258.

11. Voir par exemple H.U. von Balthasar, Unser Auftrag, Johannes Verlag, 1984, la troisième partie.

12. Unser Auftrag, en sa première partie, en donne un bref aperçu.

13. Pensées, éd. L. BRUNSCHVICG, VIII, 556.

14. Jean. Naissance de l'Eglise, I, p. 58 (sur Jn 18,36).

15. Jean. Discours d'adieu, II, p. 69 (sur Jn 15,22).

16. Bergpredigt, p. 274 (sur Mt 7,21).

17. Geheimnis des Todes, p. 38-39.

18. Bergpredigt, p. 93 (sur Mt 5,25).

19. NB 11, p. 303.

20. Johannes. Streitreden, p. 216 (sur Jn 8,26).

21. Bergpredigt, p. 262 (sur Mt 7,15).

22. Kinder des Lichtes, p. 162 (sur Ep 4,20).

23. Jean. Discours d'adieu, II, p. 46-47 (sur Jn 15,16).

24. Johannes. Streitreden, p. 448-449 (sur Jn 11,39).

25. NB 11, p. 346-347.

26. NB 3, p. 97 (Vendredi saint 1945).

27. NB 5, p. 36-37.

28. NB 1/2, p. 228.

29. NB 9, p. 445, n° 1975.

30. NB 9, p. 408, n° 1915.

31. NB 8, p. 238, n° 450.

32. NB 5, p. 23.

33. NB 6, p. 63-64.

34. Jean. Naissance de l'Eglise, I, p. 226 (sur Jn 20,19).

35. L'expérience de la prière, p. 33.

36. NB 6, p. 190.

37. Jean. Naissance de l'Eglise, I, p. 131-132 (sur Jn 19,25).

38. Ibid., p. 61 (sur Jn 18,36).

39. Jean. Discours d'adieu, II, p. 134 (sur Jn 16,16).

40. NB 4, p. 289.

41. NB 5, p. 48.

42. Jean. Naissance de l'Eglise, I, p. 182 (sur Jn 20,5).

43. NB 9, p. 445, n° 1974.

44. H.U. von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, Paris, 1978, p. 7-82.

45. Apokalypse, p. 373 (sur Ap 11,14).

46. NB 9, p. 260, n° 1668.

47. NB 8, p. 394, n° 877.

48. NB 8, p. 302, n° 609.

49. NB 9, p. 246, n° 1645.

50. Johannes. Das Wort wird Fleisch, p. 258-259 (sur Jn 3,14-15).

51. La Servante du Seigneur, p. 169.

52. NB 9, p. 120, n° 1394.

53. NB 9, p. 180, n° 1549.

54. NB 10, p. 84, n° 2131.

55. NB 4, p. 454-455.

56. NB 1/2.

57. NB 9, p. 305, n° 1736.

58. NB 9, p. 112, n° 1372.

59. Jean. Discours d'adieu, II, p. 42 (sur Jn 15,14).

60. NB 11, p. 290.

61. NB 3, p. 283.

62. NB 6, p. 200.

63. Johannes. Streitreden, p. 283-285 (sur Jn 9,5).

64. Jean. Discours d'adieu, I, p. 151-152 (sur Jn 14,16).

65. Jean. Naissance de l'Eglise, I, p. 222-223 (sur Jn 20,19).

66. NB 9, p. 472-482, n° 2011-2020.

67. NB 9, p. 437-438, n° 1958.

68. NB 9, p. 381-382, n° 1869.

69. NB 9, p. 373, n° 1851.

70. NB 8, p. 487 (7.2.1944).

71. Johannes. Streitreden, p. 393-398 (sur Jn 11,10).

72. Jean. Discours d'adieu, II, p. 198 (sur Jn 17,2).

73. Kinder des Lichtes, p. 153 (sur Ep 1,18).

74. H. Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, 48e édition. Paris, 1946, p. 251.

75. NB 1/2, p. 48.

 

*

 

6. La foi d’Adrienne von Speyr (1986)

 

Plan 

Avant-propos

 

I. La foi.

      1. L'accès à la foi : L'accès. La transmission de la foi

     

      2. L'œuvre de la foi : Les lis des champs. L’ouverture à la grâce. Les jours ordinaires

     

      3. Nuit et lumière : La lumière. La nuit

    

       4. L'éternel : Un commencement. Le passage. L’au-delà

 

II. La prière 

 

     1. Le partenaire de la prière : L'initiative de Dieu. L'amour ne se fait pas remarquer. Dieu ne se              laisse pas influencer. Toute prière est trinitaire

  •  

    

     2. Concrètement : Le temps de la prière. Les manières de prier. Le contenu de la prière

 

     3. Toute prière est une communion : Les saints et la prière. Rencontre de toute l’Eglise

 

     4. Dépouillement et plénitude : Plénitude. Dépouillement. Toute vraie prière est exaucée 

 

III. La mission 

         1. Tout homme a une mission. 2. On ne choisit pas soi-même. 3. L'accueil de la mission.

         4. Les imprévus de la mission

 

Notes de l’avant-propos 

Notes de la 1ère partie : La foi 

Notes de la 2e partie : La prière

Notes de la 3e partie : La mission

 

* * * * * * * * * * * * * * * * * * *

 

AVANT-PROPOS

 

1. Repères biographiques 

Adrienne von Speyr est née en 1902… comme Marthe Robin. L’une et l’autre ont reçu les stigmates de la Passion du Seigneur. Adrienne est morte en 1967 à la suite d’une très longue et douloureuse maladie, un cancer généralisé ; Marthe a quitté ce monde en 1981 après avoir été clouée sur son lit de paralysée durant des dizaines d’années. A la mort de Marthe, une soixantaine de foyers de charité étaient répandus dans le monde entier ; Adrienne laissait derrière elle un Institut séculier, qu’elle avait fondé avec le Père Hans Urs von Balthasar, et une œuvre écrite, ou plutôt dictée, de quelque soixante volumes.

Née à La Chaux-de-Fonds dans le Jura suisse, Adrienne avait une soeur aînée et deux frères cadets. Sa langue maternelle était le français, mais elle dut se mettre à l’allemand quand sa famille s’établit à Bâle.

Elevée dans la tradition protestante, Adrienne est, très jeune, prise par Dieu, attentive à lui et à tout ce qui vient de lui. Elle veut lui donner tout ce qu’elle peut, tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle a. Très vite aussi, elle veut mettre sa vie au service des autres, et elle ne voit pas de meilleur moyen pour le faire que de devenir médecin, son père était oculiste. Mais comment se donner totalement à Dieu quand on est une jeune protestante ? Un essai chez les diaconesses de Saint-Loup lui montre que là n’est pas sa voie. Se marier ? Elle sent que ce n’est pas cela non plus qui lui convient tout à fait, mais elle ne voit pas d’autre solution, et elle se marie, un peu par pitié, avec un homme encore jeune, professeur d’Histoire à l’Université de Bâle, resté veuf avec deux petits garçons. Quand son mari meurt à la suite d’un accident, elle se trouve au bord du désespoir. Deux ans plus tard, elle se remarie avec un autre professeur d’Université, en élevant toujours les enfants de son premier mari.

Tout en menant une vie familiale et professionnelle, Adrienne continue sa recherche intense de Dieu. En 1940, elle rencontre Hans Urs von Balthasar alors aumônier d’étudiants à Bâle. Pour la première fois, elle découvre avec lui ce qu’est vraiment le catholicisme : ce qu’elle recherchait depuis toujours sans le savoir ; elle se convertit.

Les vingt-sept dernières années de sa vie sont marquées par une profusion de charismes extraordinaires, de pénitence aussi, de prière, de nuits, de lumières et de souffrances offertes1.

 

2. L’œuvre 

Les œuvres d’Adrienne von Speyr peuvent se répartir en trois catégories : 1. Les commentaires de l’Écriture : vingt-quatre volumes dans l’édition allemande. L’œuvre majeure d’Adrienne est sans aucun doute son commentaire de l’Évangile de saint Jean : deux mille pages. Les commentaires de l’Apocalypse et de l’évangile de saint Marc comptent de leur côté respectivement plus de huit cents et plus de sept cents pages. Adrienne a commenté également, entre autres textes, des lettres de saint Paul, les épîtres catholiques, quelques passages de l’Ancien Testament. 2. Vingt-quatre volumes consacrés à des sujets divers de théologie spirituelle : le Dieu infini, la face du Père, l’homme devant Dieu, la prière, Marie, la confession, le mystère de la mort, etc. 3. Douze tomes d’œuvres posthumes qui n’ont été livrés intégralement au public qu’en 1985 à l’occasion d’un symposium qui s’est tenu à Rome et qui avait pour thème la mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr2. Ces œuvres posthumes constituent la partie proprement mystique de l’ensemble : son confesseur y a classé d’innombrables notes prises par lui au long des années.

Que ceux qui se méfient des manifestations surnaturelles insolites se rassurent : sur les quelque soixante volumes de l’œuvre, quarante-huit ne sont que sobres commentaires scripturaires, exposés théologiques et spirituels. Malgré cette sobriété, la prose se fait par endroits lumineuse : on est frappé par la beauté, le jaillissement, la profondeur des pensées exprimées, mais rien ne laisse supposer que telle ou telle page a été dictée dans l’extase. Quant aux douze tomes des œuvres posthumes, qui révèlent plus d’une chose hors du commun, elles contiennent aussi bien des éléments qui concernent la foi de tous les baptisés, ainsi que le présent ouvrage essaie de le montrer.

Que ceux qui s’intéressent à la vie merveilleuse d’Adrienne von Speyr, qui croient Dieu capable de susciter et de conduire des Marthe Robin et tant d’autres dans son Eglise par des voies qui les dépassent eux-mêmes mais qui trouvent en ces exemples illustres matière à enrichissement de leur foi, qui reçoivent de ces expériences un stimulant pour leur vie chrétienne la plus quotidienne, qui découvrent chez ces privilégiés de la grâce des horizons nouveaux sur le Dieu vivant et sa révélation, que tous ceux-là prennent patience en fréquentant les œuvres d’Adrienne von Speyr déjà disponibles en traduction française3.

Il faut, dit-on, devant une vie et une œuvre où le surnaturel se fait très voyant, où le merveilleux abonde, opérer un discernement. La première chose à faire pour discerner, c’est de cerner le problème, et le « problème », dans le cas d’Adrienne von Speyr, c’est près de seize mille pages : ce n’est pas l’affaire de quelques jours, ni d’un petit sondage, ni d’une vague impression au hasard d’une lecture. La deuxième chose à faire, si l’on est honnête, c’est d’être prêt à se laisser juger (discerner) soi-même par cette lecture ; sinon on est à côté de la question. Adrienne nous en avertit elle-même en quelque sorte à propos des révélations de l’Apocalypse : son auteur affirme qu’il a vraiment vu et entendu les choses dont il parle. Les croyants n’ont pas la possibilité d’examiner immédiatement l’authenticité des dires de l’apôtre, commente Adrienne, mais ils ont deux moyens indirects de le faire et ils doivent les utiliser tous deux en même temps : ils doivent voir si la vie de Jean a réellement part à la vie du Seigneur, si elle correspond à l’Évangile, et ils ont de plus à se regarder eux-mêmes pour examiner s’ils sont en état de saisir les choses qui sont au Seigneur. Sont-ils dans les conditions voulues pour recevoir ces révélations ? Et s’il y a désaccord entre eux et l’apôtre, la question est de savoir si ce qui les sépare de lui ne provient pas de leur inaptitude ou de leur éloignement. Jean n’a pas le droit de modifier sa mission. Il peut tout au plus, pour autant que cela fait partie de sa tâche, répéter ou expliquer ce qu’il a dit. Il ne peut rien retrancher de sa mission. C’est à eux de réaliser, pour eux-mêmes, l’unité qui existe entre ce qui est au Seigneur et ce qui est à l’apôtre4.

 

3. Le présent livre 

De l’œuvre d’Adrienne von Speyr, on pourrait dire ce que saint Grégoire le Grand disait de l’Écriture : c’est un fleuve immense, aux grandes profondeurs et aux rives basses, où l’éléphant peut nager et l’agneau barboter ; il y a en a pour les simples comme pour les savants : les simples peuvent s’édifier, les savants s’exercer.

L’œuvre d’Adrienne von Speyr, c’est également une immense forêt, semblable aux œuvres de certains Pères de l’Eglise, composées de commentaires de l’Ecriture qui s’étendent à l’infini. Pour ceux qui en ont le loisir et le goût, rien ne remplace le contact direct avec les sentiers de la forêt. La vie ne se résume pas. « Rien de beau ne se peut résumer » (Valéry). C’est pourquoi le présent livre n’est à peu près qu’une seule citation ; quelques réflexions jalonnent seules la marche.

Mieux vaut ne pas parler d’Adrienne von Speyr pour le moment, ni vouloir parler à sa place ; il faut la laisser parler d’abord, être attentif à son langage ; elle a des mots neufs pour dire Dieu : les changer, c’est la trahir. Son langage n’est peut-être pas toujours simple, et cependant foisonnent chez elles les lieux où il est simple comme celui de Thérèse de Lisieux. Elle a horreur des théories compliquées de la vie spirituelle, même de celles élaborées par des auteurs de renom.

Ce qui est proposé ici sur la foi, la prière et la mission, ce ne sont que quelques brindilles cueillies dans la forêt et quelques aspects seulement de ce qu’Adrienne a dit sur ces sujets. Mais ils sont tous trois très proches de l’un ou l’autre des onze thèmes fondamentaux de l’œuvre d’Adrienne von Speyr dégagés par Hans Urs von Balthasar : l’obéissance, le caractère incarné des réalités spirituelles, la confession, l’enfance, la théologie de la mystique, les visions, la prière, les nombres et les saints, les « passions », la descente du Christ aux enfers, la Trinité5.

Patrick Catry
 

I LA FOI
 

Adrienne von Speyr n’a laissé aucun ouvrage consacré spécialement à la foi. Mais dans tous ses écrits il n’est question que de cela parce qu’il n’y est question que de Dieu et de l’homme devant Dieu. Elle ne pouvait pas commenter l’Écriture comme elle l’a fait sans rencontrer la foi à chaque instant. Seulement elle ne se contente pas de répéter l’Écriture ; jamais elle n’aligne des citations pour prouver quelque chose. Chaque texte de l’Écriture qui se présente, elle le laisse retentir en elle, sans le dire, et elle exprime ce qu’elle en a entendu : beaucoup plus, en général, qu’il ne semblait contenir de prime abord. Parce qu’elle connaît bien – de l’intérieur – les choses de Dieu, elle perçoit beaucoup de choses dans les paroles les plus simples et elle simplifie les paroles les plus embrouillées. L’Écriture est parfois bien obscure, et les Pères ne se sont pas fait faute de le souligner. Dans ses commentaires suivis de l’Écriture, jamais Adrienne ne se plaint de l’obscurité de ce qu’elle a à commenter. Il y a là sans doute un véritable tour de force de la grâce1.

 

1. L’ACCÈS A LA FOI 

L’accès

La foi, c’est une histoire. Dans l’ancienne Alliance, Dieu a renoué des liens avec les hommes, et d’abord par la foi. La foi est comme un coin de la grâce originelle enfoncée dans la vie du pécheur. Dans le paradis, qui était le lieu de Dieu en ce monde, l’homme ne pouvait pas se cacher de Dieu. Dans notre monde actuel, le croyant ne peut pas non plus se cacher de Dieu parce qu’il sait par la foi qu’il vit devant sa face, que Dieu le regarde. Il pourrait tout au plus essayer de se cacher en reniant sa foi, en la perdant, en s’imaginant qu’il est pour Dieu un inconnu. Le vrai croyant, lui, bâtit sa vie de foi dans la conscience que Dieu le voit. Il lui est permis de se présenter devant Dieu, de l’adorer, de le prier. Et Dieu se révèle à chaque croyant de la manière qui lui semble bonne2.

Sans la foi en Dieu et sans l’amour pour le Fils, la vie terrestre est dépourvue de sens ; le terrestre s’empare de toutes nos pensées de sorte que la vie éternelle demeure pour nous totalement incompréhensible. Sans Dieu, la vie humaine commence dans la solitude, s’ouvre au monde et se termine dans la mort ; elle vient de la terre et s’enfonce à nouveau dans la terre. C’est une courbe qui monte et qui retombe ensuite inexorablement. C’est pourquoi cette vie n’a pas de sens. La vie en Dieu monte avec la vie terrestre ; mais quand elle a atteint son point culminant, elle s’ouvre sur l’infini et ne retombe plus sur la terre. Le croyant ne va pas à sa perte, il aura la vie éternelle dans laquelle nous verrons Dieu3.

Nous faisons partie du plan de Dieu, et c’est comme si nous ne devions plus nous occuper de notre propre indignité, nous sommes des élus4. La foi unifie le chrétien en l’intégrant dans le dessein de Dieu, et l’homme ne trouve son unité que dans le don toujours renouvelé de lui-même à Dieu qui est toujours nouveau à chaque instant5. Pour le chrétien, le commencement et la fin de sa vie « sont dans la main de Dieu et, dans l’entre-deux, cette main ne cesse de le tenir… Il n’existe pour le chrétien rien d’absolument inutile. Dieu lui donne tout dans l’intention qu’il s’en serve »6. Avoir la foi, c’est participer à la manière de voir de Dieu. Le curé d’Ars, qui vivait dans la vérité de Dieu, disait nettement la vérité aux gens qui venaient se confesser à lui ; souvent cela ne correspondait pas du tout à ce que le pénitent avait prévu. Il les faisait « participer à la manière de voir de Dieu » et, ce faisant, sans qu’ils le sachent, il leur apprenait à voir juste7. Pour le chrétien qui s’est livré au Seigneur dans la confession, voir juste, c’est savoir qu’il est un homme libéré « accompagnant le Seigneur et accompagné par lui » ; il sait qu’il n’a plus de raison « de se plaindre de la monotonie de sa vie ou de son manque de sens », qu’il n’a plus de raison non plus « de se laisser aller à la mélancolie et à la mauvaise humeur »8.

La foi nous fait entrer dans la sphère de la vérité de Dieu ; elle nous établit donc dans une certaine distance vis-à-vis de nous-mêmes. La mort aussi reçoit de Dieu sa vérité : le Fils est la vérité de la mort parce qu’il l’a endurée à l’intérieur de la plénitude de la vérité divine. Entrer dans la foi, c’est toujours aussi entrer dans la prière ; ce que nous disons dans la prière, il faut le laisser devenir vérité en nous de manière à ce que « notre foi soit la vérité de notre vie et non point une réserve pour les temps de nécessité »9.

Tout en l’homme et dans le monde a un sens pour Dieu. Dieu a fait don à l’homme de la sexualité comme pour lui faire pressentir ce qu’est la communion eucharistique et ce que c’est que recevoir Dieu en soi. Les rapports de l’homme et de la femme devraient leur apprendre le sens des relations avec Dieu ; l’homme et la femme devraient apprendre à désirer Dieu avec au moins autant d’ardeur qu’ils se désirent l’un l’autre10.

Le corps et ses passions sont donnés pour que l’esprit apprenne d’eux ce qu’est le désir spirituel et l’amour de Dieu11. Dans le monde de la foi, qui est le monde de Dieu, tout croyant trouve sa pâture, chacun trouve la nourriture qui lui convient, il n’y a aucun danger qu’il en manque jamais, sa vie sera toujours riche, pleine, essentielle. Il est impossible que la nourriture le déçoive. Ce qui ne veut pas dire qu’il obtiendra tout selon ses souhaits, ni qu’il est entré dans un pays de cocagne et qu’il pourra cueillir les bénédictions de Dieu pour son bien-être. La nourriture du Seigneur est une nourriture objective ; subjectivement, elle peut souvent donner l’impression de manque et de faim. Mais ce manque et cette faim sont eux aussi plénitude dans le Seigneur12.

La foi est accessible à tous par la grâce du Seigneur. Personne ne peut dire que les circonstances extérieures ne lui auraient pas permis de croire13. Mais le seul moyen d’avoir accès à Dieu, c’est que lui-même nous donne d’avoir accès à lui. Avoir la foi, c’est être sauvé… par Dieu. Etre sauvé, c’est trouver la juste voie d’accès à lui. Réduits à nos propres moyens, nous ne serions jamais sauvés, nous ne trouverions jamais l’authentique voie d’accès à Dieu. Sans le don de Dieu, on pourrait tout au plus se faire soi-même une certaine idée de ce qu’il est et de ses dons, mais cela resterait théorique et dépourvu de vie. C’est la grâce qui nous fait goûter ces choses14.

Pour recevoir Dieu, il faut lui faire de la place, lui faire de la place pour tout ce qu’il peut être et tout ce qu’il peut apporter avec lui. Pour le recevoir, il faut être prêt à tout, c’est-à-dire à tout ce qu’on ne sait pas d’avance. Si on engage le petit doigt, on devrait peut-être bien aussi donner la main; et tout le reste. Pour recevoir Dieu, il faut essayer de ne pas se refuser, il faut une confiance aveugle. Si quelqu’un offre à son ami qui est dans le besoin l’argent qu’il a sur lui, il ne serait pas vraiment un ami s’il pensait intérieurement : « J’espère qu’il ne m’en prendra pas trop ». Il devrait au contraire regretter de n’avoir pas plus à lui offrir. Si Dieu prend réellement tout à quelqu’un, c’est sûrement qu’il a besoin de tout… Recevoir Dieu, c’est s’offrir à lui, même si notre don ne consiste qu’à présenter nos ténèbres à sa lumière. Qui accueille la lumière de Dieu doit être prêt à se laisser illuminer toujours davantage par elle, à correspondre toujours mieux aux dons comme aux exigences de l’amour de Dieu. De s’ouvrir à la lumière de Dieu permet à l’homme de lui exprimer son désir d’être pris par lui toujours plus à fond15.

Un oui humain n’est jamais un oui total. Beaucoup de recherche de soi peut se cacher dans ce oui. On peut accueillir le Seigneur pour des motifs très égoïstes. Par exemple, pour s’assurer une bonne petite place dans l’au-delà. Mais dès que le Seigneur prend notre oui au sérieux, dès qu’il vient vraiment, il chasse tout ce qui n’est pas conciliable avec lui. De sorte que nous pouvons très bien au début accueillir le Seigneur avec un cœur partagé, mais quand le Seigneur vient, il est capable de transformer notre demi-oui en un oui total. Ce n’est pas une raison pour nous reposer dans notre tiédeur, mais cette pensée peut consoler chacun de nous au sujet des autres. Le Seigneur achèvera en eux ce qu’ils n’ont pas commencé d’une manière tout à fait excellente. Il y faut parfois du temps16.

La perfection, c’est-à-dire la conformité aux vues de Dieu, consiste uniquement à se donner à Dieu dans la foi et dans l’amour. Pour être capable de croire, pour ne pouvoir chercher que Dieu seul, il faut se donner à ce que Dieu est, s’en remettre à lui, lui céder la place, s’abandonner à lui17.

« Quel signe nous donnes-tu » pour t’arroger le droit de chasser les marchands du temple ? Quel signe nous donnes-tu pour que nous croyions en toi ? Jésus propose un miracle à ses interlocuteurs : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours ». Mais, pour le moment, ils ne veulent pas en entendre parler parce qu’ils n’ont pas la foi. Car une foi qui ne compte que sur une vision n’est pas la foi. La foi n’est jamais le résultat d’un calcul. Sans doute la foi peut-elle naître à la vue d’un miracle, mais personne n’a le droit de faire dépendre sa foi d’un signe de ce genre. Si la grâce est et demeure invisible, on ne peut jamais exiger qu’elle devienne visible. Il nous faut être content de ce que Dieu nous donne. En tout cas, que la grâce soit visible ou non, Dieu demande toujours la foi18.

La présence du Seigneur aux croyants est discrète, il leur offre beaucoup de choses sans les contraindre. Il aurait suffi à Dieu d’un tout petit geste : Adam et Eve n’auraient pas mangé la pomme. Il y a dans la présence de Dieu une discrétion qui fait partie de la réalité de la création ; c’est pourquoi, de son côté, l’homme doit toujours se sentir heureux de ce qu’il a reçu pour son intelligence et pour sa foi19.

« Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à la place des clous et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas ». Thomas aurait mieux fait de ne pas mettre de conditions. Les autres disciples ont vu le Seigneur et Thomas doit participer à leur joie. Ils essaient de l’y associer, mais Thomas exige des preuves et des preuves sensibles. Il incarne le sceptique. Et cependant, malgré son incrédulité, il est vraiment à la recherche de la foi. Il voudrait être subjugué par l’évidence. Il ne dit pas qu’il ne croira pas, mais il veut vérifier pour croire, vérifier par tous les moyens à sa disposition. Il vit dans un état de doute dont il pense pouvoir se débarrasser par une démarche méthodique. Il se peut que sur ce chemin pénible, tout à coup la foi rayonnante lui soit rendue comme une récompense de ses efforts. Et cependant il manque à Thomas l’amour sans réserve du prochain. S’il aimait vraiment ses frères, il les croirait sur parole. Les autres ont pu voir les plaies du Seigneur sans l’avoir demandé. C’est le Seigneur qui a voulu qu’ils voient. Thomas, lui, exige ; il réclame d’être introduit dans l’intimité du Seigneur, il va trop loin. Il est faux de vouloir soi-même tout apprendre et tout éprouver. C’est une indiscrétion de la part de l’apôtre que de vouloir avancer pour ainsi dire la main à l’intérieur du mystère divin. Il veut disposer lui-même de sa foi, il ne laisse pas le Seigneur en disposer20.

Et cependant le Seigneur accomplit des miracles. « Il voit que (le) miracle est capable de faire naître la foi et de la maintenir en éveil… Le but des miracles, c’est de détacher les hommes du péché et de les amener à la foi21. Mais Dieu ne veut pas que ses signes, ses miracles ou ses grâces soulèvent l’enthousiasme de la communauté. De celle-ci, il ne veut que la foi et une foi qui inclut avant tout l’aveu de sa propre impuissance. Tout au long de l’histoire de l’Eglise, il y aura des charismes. Ils seront authentiques si celui qui est rempli des dons de Dieu est un signe de Dieu, comme un lieu de grâce et de force où les hommes trouvent la guérison de leur corps ou le courage de continuer leur chemin dans la foi et l’amour22.

Mieux que personne, Marie « sait comment accueillir les mystères de Dieu. Ce n’est que dans la distance d’un profond respect, de l’adoration, de la révérence aimante… qu’il est possible de voir les choses de Dieu ». On ne peut pas se les approprier sans préparation comme on le fait de l’histoire ou de la science ; « l’air des mystères célestes leur est tellement inhérent qu’ils ne sont perceptibles que dans une atmosphère de silence, de prière et de contemplation… C’est pourquoi les chrétiens ne trouvent le véritable accès au monde intérieur du Fils que dans ce silence effacé du cœur de Marie »23.

Il faut du temps pour nouer une amitié, il faut du temps pour entrer dans les vues de Dieu. Rien de ce qui est vraiment humain ne se laisse bousculer. Dans l’amour, l’homme ne se précipite pas simplement sur la femme pour la prendre, on ne conclut pas une amitié en une minute. Le Seigneur a toujours besoin de temps ; même quand il convertit quelqu’un soudainement, même quand il l’appelle tout à coup, il le prépare intérieurement à cet événement et il le prépare ensuite à ce qui va venir après24.

 

La transmission de la foi 

La chose la meilleure qu’un homme puisse attendre d’un autre homme ici-bas est qu’il le conduise à Dieu25. La chose la plus haute qu’on puisse offrir à quelqu’un, c’est de lui transmettre la foi26.

Hippolyte de Rome (+ 235) aime Dieu avec passion, il voudrait le servir, il s’offre à lui, il veut faire tout ce que Dieu veut et il voudrait apporter Dieu au monde. Il voudrait opérer lui-même parmi les hommes comme une communion afin que tout homme qui entre en contact avec lui perçoive quelque chose du Seigneur27. « Tu es un homme, un pécheur comme moi, mais ta foi brûlante fait de ton moi une porte ouverte sur Dieu… Tu commets peut-être des fautes, tu n’es pas ‘saint’, mais parce que tu brûles, tes fautes ne me troublent guère ; tu peux me montrer le chemin de l’amour… Le chrétien idéal est celui qui, dans la grâce, est prêt à prendre tout chemin que le Seigneur lui indique. Dans ce oui parfait, il ne livre pas seulement son moi, il abandonne aussi la conscience de son insuffisance. Il sait : tout seul, je n’en sortirai pas. J’ai besoin de soutien28.

« Etes-vous chrétien ? Que donnez-vous aux hommes que vous aimez le plus ? Le Seigneur, n’est-ce pas ? De lui, vous n’avez sans doute qu’une vague idée. Vous leur donnez votre vague idée. Et vous savez cependant que le cadeau que vous faites est beaucoup plus grand que vous ne pouvez le deviner. Il peut avoir pour vous et pour les autres des répercussions telles que vous n’avez aucune idée de ce que vous avez donné en vérité. Je connais quelqu’un qui une fois peut-être a fait quelque chose comme ça… C’est une affaire tout à fait folle »… Quand on partage le Seigneur avec quelqu’un, on en reçoit toujours une part soi-même. Si je vous offre un gâteau, il est vraisemblable que vous allez le partager avec moi. Bien sûr je ne vous offre pas le gâteau dans l’intention de le manger moi-même. Mais enfin, c’est logique que j’en reçoive une part. Tout comme j’espérais bien que vous accepteriez le gâteau. Et il y aura une joie commune parce qu’on le mangera ensemble29.

Entre deux êtres qui s’aiment, bien des choses demeurent mystérieuses et cachées. S’ils se comprennent l’un l’autre, il y a comme une adaptation réciproque sur un arrière-fond d’incompris. La plus grande part de leur âme demeure justement tournée vers Dieu dans l’amour, et la relation d’une âme à Dieu n’est pas totalement accessible à autrui30.

La transmission de la foi n’est pas la transmission d’une pensée personnelle. Quand on voit vivre un homme qui a des convictions humaines, on peut être impressionné par la force d’âme qui émane de lui ; quand on voit vivre un croyant par contre, on peut être frappé au contraire par la disproportion qui existe entre la force de sa foi et le peu d’apparence de son moi… Pour transmettre la foi, on doit se détourner totalement de soi et conduire à Dieu31. Par ses propres forces, on ne peut pas amener quelqu’un à croire au Seigneur tel qu’il est, on ne peut l’amener qu’à une fausse image du Seigneur. Entre le désir de convertir quelqu’un au Seigneur et le désir de le convertir à soi, le passage est souvent imperceptible32.

Quand un chrétien cherche à amener quelqu’un à la foi, il lui montre les vérités de la foi. Si ce chrétien est un mystique, il ne racontera pas à l’autre ses visions pensant ainsi l’amener plus rapidement à la foi. Le disciple peut deviner que son maître possède des expériences de prière dont il peut avoir à peine le pressentiment tant qu’il ne sait pas encore prier lui-même et tant qu’il n’a pas reçu les mêmes grâces. Le maître lui transmettra les vérités de foi communes non sans les relier à son expérience personnelle de la foi ; il ne lui transmettra pas la doctrine comme quelque chose d’abstrait, d’appris dans les livres ; il la lui transmettra comme émanant de son expérience de foi, comme fondée sur des réalités concrètes et précises, dans le cadre de l’enseignement de l’Eglise. C’est ainsi qu’a agi le Fils : la vérité qu’il nous apporte est intimement liée à ce qu’il sait d’expérience comme homme-Dieu ainsi qu’aux mots et aux idées qu’il utilise pour nous les communiquer. Il ne dit pas : Regardez le Père comme je le regarde. Il trouve dans l’Esprit Saint un langage humain de paraboles et d’expressions susceptibles d’agir sur l’esprit humain33.

On peut bien se douter ici que l’expérience personnelle d’Adrienne n’est pas loin. Personne, au fond, n’est plus qualifié que le mystique pour transmettre la foi, et cependant le mystique est souvent peu considéré de son vivant. Vianney n’est qu’un prêtre parmi les autres dans l’Eglise ; beaucoup le vénèrent mais, officiellement, l’Eglise ne fait rien pour lui, on le tolère plutôt. C’est que l’Eglise a une vie propre qui, même quand elle semble éteinte, est incomparablement plus forte que l’expérience mystique d’un individu34.

 

2. L’ŒUVRE DE LA FOI

 

Dieu s’adapte à tout homme ; quiconque prie, reçoit ; qui cherche, trouve ; à qui frappe, on ouvrira. Dieu est prêt à recevoir les hommes tels qu’ils sont. Dans un premier temps, ils peuvent rester eux-mêmes ; puis Dieu, qui les reçoit, les formera. Dieu tient compte de la personnalité de chacun, Dieu est libre et assez puissant pour le faire et transformer ensuite les êtres selon sa volonté. Sa vérité, son enseignement, son Eglise ont de l’espace pour les intellectuels comme pour les simples, pour ceux qui sont accablés comme pour ceux dont la vie est facile. Bien que Dieu soit un, sa volonté d’adaptation est infiniment variée. Les disciples n’ont pas besoin de se risquer à faire rien de surhumain pour être reçus par Dieu ; ils doivent se présenter à lui avec le sentiment qu’ils font par là la chose la plus naturelle du monde. Ils ne doivent pas penser que, pour être de bons chrétiens, ils doivent tout mettre à l’envers, qu’ils doivent se transformer de fond en comble pour se rendre peu à peu dignes de Dieu. Dieu s’occupera lui-même de la dignité. Il leur suffit de venir. Ils doivent rester simples, mais ils doivent aussi savoir que, dans la simplicité, toutes les voies sont ouvertes35.

 

Les lis des champs 

Les lis des champs ne peinent ni ne filent, et ils sont plus magnifiques que Salomon. Leur beauté croît chaque jour. Ils prennent tout ce qui leur est offert. Ils sont des témoins de la gloire de Dieu. Et ils en témoignent en étant simplement ce qu’ils doivent être : des lis magnifiques qui n’ont pas besoin de se faire du souci pour leur croissance. De même les disciples doivent être ce qu’on attend d’eux et tout leur travail doit consister à demeurer dans cet état. Et comme ils sont hommes et qu’ils ont à lutter contre beaucoup de tentations, ce travail suffira à remplir leur vie. Comme les lis, nous devons recevoir ce qui nous est donné et notre travail consiste à continuer à recevoir. Le Seigneur sait que c’est lui qui nous apporte toute la gloire du Père et quand il nous invite à participer avec lui à la glorification du Père, c’est pour nous conduire à la gloire qu’il a en vue pour nous. Nous devons devenir des lis dans le royaume de Dieu. Dieu se réjouit de ses lis, et le Fils s’en réjouit avec lui ; et cette joie de Dieu suffit aux lis. Notre joie véritable et unique doit être la joie que Dieu trouve en nous : il doit nous suffire d’être tels que Dieu nous veut. Notre travail consiste à croître comme les lis, comme Dieu en a décidé. Certes nous devons travailler. Mais notre travail consiste à faire la volonté de Dieu et, ce faisant, nous sommes tels que Dieu nous veut. Les lis des champs ne durent qu’un instant : le Père se sert de ces lis pour permettre au Fils de donner un enseignement à ses disciples. Les lis passent parce qu’il n’était pas dans l’intention de Dieu de les faire durer, le Fils veut montrer à ses disciples que la vie qu’eux-mêmes reçoivent de Dieu est beaucoup plus grande, intemporelle, éternelle36.

Pour le Seigneur, tous les croyants sont des petits parce que la foi inclut un renoncement à toute fausse maturité. Le faux adulte s’imagine être en possession d’une maturité qui lui permettrait de mener sa vie selon son bon plaisir. Le croyant, par contre, sait qu’il doit essayer de marcher sur le chemin que le Seigneur lui indique sans chercher à être plus malin que lui. La fausse maturité se vante d’une fausse liberté qui ne veut pas de Dieu ; la liberté que Dieu nous donne est la liberté du Fils de l’homme qui consiste à faire la volonté du Père. A l’intérieur de cette volonté, nous sommes parfaitement libres. Dès que notre foi, notre amour, notre espérance appartiennent totalement au Seigneur, nous sommes des petits qui reconnaissent quelqu’un de plus grand qu’eux. Et plus nous voyons la grandeur du Seigneur, plus nous voyons que nous sommes des petits. Nous sommes des enfants de Dieu comme l’enfant que le Seigneur a pris dans ses bras et qu’il a placé au milieu de ses disciples37.

Les enfants ne savent pas tout. On ne sait jamais tout à fait à quoi on s’expose en s’engageant dans le mariage ou dans l’état religieux, en se faisant baptiser ou en se convertissant. Il en est ainsi de toute obéissance38. Nous ne connaissons pas l’heure de Dieu. Le Seigneur nous commande la vigilance. Veiller demande une ascèse. Dans la veille, on lutte contre le sommeil afin d’avoir du temps pour le Seigneur et on renonce aussi à une part de son bien-être. Veiller, c’est être prêt à entendre la voix du Seigneur, et la meilleure ascèse est de prendre sur soi ce dont le Seigneur nous a chargés. Veiller, c’est en toutes choses – dans le travail, dans la détente, avant tout dans nos paroles – être tels que notre conversation avec le Seigneur ne s’interrompe pas39.

A douze ans, Jésus n’a rien expliqué d’avance à ses parents. L’obéissance au Père était pour lui trop immédiate. « De toute façon ils n’auraient pas compris » et « ils ne doivent pas encore comprendre. Bien qu’ils soient ses parents, qu’ils aient les devoirs et les droits des parents, il faut pourtant qu’à ce moment précis ils soient traités comme des chrétiens ordinaires. Nul chrétien n’échappera à ce choc entre l’Etre-toujours-plus-grand de Dieu et l’obéissance aveugle de l’homme qu’il implique et exige. Les parents du Christ doivent eux-mêmes dès à présent rencontrer dans leur fils la présence cachée des mystères insondables de Dieu »40.

Qui a une foi pleine ne fait plus obstacle aux desseins de Dieu sur lui41. Le vent et la tempête obéissent à la voix du Seigneur. Ils obéissent aveuglément. « Je ne dis pas que toute obéissance doive être aveugle ou que l’obéissance aveugle est la meilleure. La meilleure obéissance est celle qu’on nous demande présentement. Le Seigneur nous éduque de telle sorte qu’il puisse exiger subitement de nous quelque chose que nous ne comprenons pas. Et si cela nous semble trop dur, pensons à la tempête et à la mer ; il y a une chose dont on peut être sûr : c’est sa voix qui nous demande cela42.

Dans le contrat avec Dieu, il n’y a pas de clauses de réserves. Et si, intérieurement, on en mettait, le Seigneur se chargera de nous faire sentir et savoir que tout contrat avec lui débouche sur l’infini et qu’il est fatal que nous ayons à perdre pied à un moment ou à un autre, que nous ayons l’impression qu’on nous en demande trop. Avec le temps, nous comprendrons qu’il est raisonnablement impossible d’imposer au Seigneur des conditions, de limiter la durée de notre service, de mesurer le don de nous-mêmes. Le Seigneur veut tout : le don tout entier de nous-mêmes et notre temps tout entier43.

Le Seigneur nous invite à la vie éternelle. Mais cette invitation nous place devant un choix. Il y a la porte étroite et la voie spacieuse. Sur la voie spacieuse, on emmène avec soi toutes les possibilités de la vie et on choisit de les garder toutes : Dieu et Mammon, le bien et le mal ; mais cela ne mène nulle part : le but poursuivi ne cesse de reculer, le temps lui-même se fait pesant et stagnant. Sur la voie étroite, on ne risque pas de ne pas trouver la porte, et la porte c’est le Seigneur. Mais la porte et la voie qui conduisent à la vie sont si étroites, si peu spectaculaires, qu’il faut chercher pour les trouver. Le Seigneur se trouve à l’entrée de la porte et c’est lui qui l’ouvre. Qui ne cherche pas passera devant sans la remarquer. Tout le but du chemin est de conduire au ciel ; il n’a d’autre issue que la vie éternelle qui est la vie du Père, du Fils et de l’Esprit. Le Père, le Fils et l’Esprit sont si comblants qu’ils sont toute la vie et il n’y a en eux aucune place pour autre chose que la vie éternelle. Alors je ne désire plus la vie éternelle pour moi, je voudrais seulement que se réalise le désir de la vie éternelle que Dieu m’a donné. Non pas en moi ni par moi, mais selon le dessein et la volonté de Dieu. Sur la voie étroite, on ne devrait plus avoir de place pour des réflexions sur soi-même. Qui aime l’amour de Dieu et la vie éternelle de Dieu et voit là sa mission marche en toute sécurité44.

Quand Lazare sort vivant du tombeau à la voix du Seigneur, il fait ce que nous faisons tous quand nous obéissons : il laisse la force de la Parole de Dieu être plus forte que lui-même ; dans cette force, il sort du tombeau45.

Il n’y a pas de ruptures dans la surnature. Le plan de Dieu se déroule dans l’espace de la durée éternelle. En comparaison, les projets de l’homme sont toujours à court terme : ils sont toujours limités aux possibilités humaines et menacés par ce que l’homme appelle les coups du destin. Le croyant, lui aussi, dresse des plans, mais il ajoute la clause : s’il plaît à Dieu ; il élabore des projets, mais il inscrit ceux-ci dans le cadre du plan de Dieu, il se laisse mettre par Dieu où Dieu le veut pour faire ce que Dieu exige de lui. Il sait que ce qu’il fait n’est pas un début ; le début est en Dieu ; le croyant s’inscrit dans une tradition ; ce qu’il entreprend, n’importe lequel de ses frères pourrait, en soi, le poursuivre. Sa vie s’écoule comme une prière : il en laisse à Dieu la conformation, ce qui ne veut pas dire qu’il renonce à penser et à prévoir. Le croyant qui s’est mis à la suite du Fils ne connaît pas plus que lui l’heure de Dieu ; cela inclut pour lui de renoncer à diriger lui-même les événements de chaque jour, mais cela le fait participer à la vie éternelle de Dieu. Il y a des discontinuités dans la réalisation des projets d’une génération à l’autre. Qui entre dans les projets de Dieu est assuré de la continuité. Le Dieu éternel ne bouleverse pas ses projets, et aucune main humaine ne peut détruire les relations qu’il entretient avec le monde. Ce qui pour le non-croyant est accident est inclus en Dieu dans sa providence, et l’homme n’a pas la possibilité de la contraindre à modifier son cours. La nature est sans cesse exposée à des ruptures, il n’y a pas de ruptures dans la surnature46.

Le saint est celui qui se laisse faire par Dieu lui-même. Tout son travail et toute son humilité consistent à ne pas opposer de résistance à l’œuvre du Seigneur en lui, à lui permettre de lui donner ce qui lui semble bon. C’est ainsi qu’il imite l’Eglise céleste parée pour son Epoux ; la sainteté consiste à se parer éternellement pour Dieu Trinité de même que la vie du Fils a été une preuve incessamment renouvelée de son amour du Père, une certaine manière de se parer pour le Père. La sainteté vient toujours de Dieu et retourne à lui. Elle est la voie que le Fils a tracée d’avance du Père au Père. En la donnant à ses élus, le Fils donne ce qui lui est le plus propre, ce qui a marqué sa vie terrestre : une attente de Dieu donnée par Dieu47.

Si j’ai vraiment confiance en quelqu’un, il ne peut jamais me prendre en défaut. J’ai avec lui une sorte d’intimité qui n’est pas fixée par moi mais par lui, parce que j’ai confiance. Il peut venir et s’en aller, il sait qu’il est toujours attendu et qu’à aucune minute je ne fais jamais rien dont il serait exclu. Naturellement dans ma profession ou ailleurs je peux faire des choses qu’il ne comprend pas. Mais ça n’a pas d’importance. Il ne peut pas me surprendre. Et comme ça, je sais : il me prend comme je suis. Il m’impose peut-être certaines exigences pour m’introduire moi aussi dans la confiance, pour pouvoir accomplir un devoir qu’il a à mon égard. Il se peut que j’aie commencé quelque chose parce que je ne savais pas qu’il allait venir maintenant, et je dois terminer ce que j’ai commencé : il doit attendre un instant. Et cependant mon âme est prête à le recevoir. Ce n’était que des motifs extérieurs qui me demandaient de terminer mon travail. Il est évident pour lui qu’il est le bienvenu quand même. Et s’il veut aussi ma confiance, il me donnera également quelque chose de son intimité, il apprendra à être ouvert avec moi. Si c’est un homme et moi une femme, il sera peut-être plus difficile pour lui que pour moi d’être totalement ouvert. Il se peut qu’il soit plus dérangé par ma présence inattendue que moi par la sienne. Et maintenant si l’autre c’est le Seigneur et que je suis croyant, je dois d’abord apprendre à marcher sous son regard et à n’être jamais dérangé par lui, c’est-à-dire que je dois toujours être prêt à faire ce qu’il veut. Le Seigneur répond à cette attitude en donnant son intimité. Et celle-ci est infiniment plus variée que celle d’un être humain. Il peut donner à quelqu’un sa croix, son angoisse, sa nuit. Afin qu’on soit toujours avec lui. Et afin que notre disponibilité à certaines choses nous conduise à la disponibilité à toutes choses. Vous comprenez ?48.

Cependant ma liberté est si grande qu’elle est capable de réduire à néant la volonté de Dieu49. Tout péché est une non-réponse à un appel. Le jugement (dernier) nous permettra de nous voir avec les yeux de Dieu, de voir toutes nos lacunes, tout le vide qu’il y a en nous, toutes les fois où nous n’avons pas répondu à un appel de la grâce. Le jugement, c’est le péché à la lumière de l’objectivité de Dieu : l’homme devra comparer ce qu’il a fait avec ce qu’il aurait dû faire. Le jugement sera de voir ce qui manque, la grâce refusée. Dans la confession, on ne voit jamais toute la portée de son péché. Au jugement dernier, Dieu ne peut épargner à personne de voir ce qu’il n’a pas vu autrefois50. Tout refus de la grâce est une espèce de suicide, parce que la vie c’est l’acceptation joyeuse de toutes les grâces que Dieu offre par lui-même, par le Christ, par l’Eglise51.

Est péché tout ce qui ne se fait pas en direction de Dieu, tout ce qui dans ma vie ne peut pas être mis en relation avec la volonté de Dieu. Par exemple, si je vais en vacances, c’est dans le but de pouvoir mieux travailler ensuite pour Dieu. Je ne vais pas en vacances simplement pour jouir de vacances, pour prendre pour moi-même une détente dont j’ai peut-être besoin : avec cette attitude, je serais déjà d’une certaine manière dans le péché. Des vacances peuvent être extérieurement semblables : les unes seront chrétiennes, les autres seront des vacances de péché ; d’un côté je cherche Dieu, de l’autre je me cherche moi-même52.

Si nous n’avions pas péché, nous aurions gardé le sens de l’absolu53. On parle trop légèrement de « petits péchés » ; peut-être nous vantons-nous de ne pas en avoir commis de grands. Et nous ne réfléchissons pas au poids inimaginablement lourd pour le Seigneur de tous les péchés véniels du monde. C’est pourquoi il faudrait se garder de dire qu’on n’a commis aucun péché grave54.

Si on est tiède, Satan également est tiède ; mais si on commence à s’intéresser à Dieu, le diable aussi se réveille et commence à s’occuper de nous. « Le tiède est plus près de Satan que celui qui s’est éveillé. Pour le tiède, le diable n’a pas besoin de s’agiter. Il a le temps d’attendre, il est sûr de sa propriété… La plus grande efficacité du diable se déploie là où l’on ne croit pas en lui, chez les tièdes et les blasés. Celui qui ne croit pas en Dieu ne croit pas non plus au diable ; et ainsi toute lutte s’avère inutile55.

Ce sont là des réflexions que l’on trouve dans toute la littérature spirituelle. Adrienne note aussi, dans son commentaire de l’Epître aux Ephésiens, que des saints ont été sensibles, jusqu’à en être mal à l’aise, à la puanteur du diable, du péché56. Il faudrait parcourir les trois tomes du Journal d’Adrienne pour voir plus précisément ce qu’elle en a subi et ce qu’elle en savait.

 

L’ouverture à la grâce 

« Les esprits impurs se prosternaient devant lui et s’écriaient : Tu es le Fils de Dieu. Mais il les menaçaient pour qu’ils ne le fassent pas connaître ». Les esprits impurs ne peuvent pas se taire. Ce n’est pas qu’ils entendent louer le Seigneur : ils veulent manifester leur intelligence. Une connaissance purement théorique de Dieu ne conduit jamais à la reconnaissance du Dieu vivant et de son Fils vivant qu’il a envoyé dans le monde. Le Dieu ainsi conçu serait un faux Dieu, une ombre, un cadre vide ; et le Seigneur ne veut rien avoir à faire avec tout cela57.

Pour entrer dans la foi de l’Eglise, il faut se laisser juger par elle. Il faut s’abandonner au Seigneur, non jouer avec lui d’une manière purement théorique. Une foi purement intellectuelle ne suffit pas ; pour atteindre le Seigneur, la foi doit avoir l’amour, elle doit se soumettre à l’amour58. L’obéissance est l’essence et le cœur de la foi59.

« Nous avons prophétisé en ton nom, nous avons chassé des démons en ton nom, nous avons opéré en ton nom quantités de miracles ». Ils ont utilisé le nom du Seigneur pour satisfaire leur désir de renommée ; leur parole n’était que mensonge. Ils se sont approprié ce qui appartient au Seigneur (il n’est pas de miracle, en effet, qui n’ait une origine divine) ; ils ont voulu réduire le Seigneur à n’être qu’une fonction d’eux-mêmes60.

Heureux, par contre, les cœurs purs : ceux qui ont reçu de Dieu la pureté du cœur. Ceux qui ont le cœur pur sont ceux qui ouvrent toujours totalement leur cœur à Dieu pour qu’il voie tout ce qui s’y passe. Dieu voit tout, bien sûr, même ce que l’homme voudrait lui cacher. Mais quand un homme offre son cœur à Dieu, quand il lui montre tout ce qu’il est, il sait que Dieu purifie le cœur qu’il lui tend et que, par là, tout souci de lui-même lui est enlevé. Personne ne reçoit de Dieu un cœur pur pour le garder pour lui-même : il n’est donné par Dieu que pour s’en servir. C’est le Fils de Dieu qui donne à nos cœurs la pureté, et il nous fait don de ce qu’il a lui-même : la vision du Père. Le Fils, qui a le cœur pur, voit sans cesse le Père et, à ceux qui ont le cœur pur, il donne l’assurance qu’eux aussi verront le Père. Le Fils ne veut pas garder jalousement pour lui-même sa vision du Père, il veut nous la communiquer. Il sait que la vision du Père, qui durera toute l’éternité, est ce qu’il peut nous communiquer de plus grand. Et la pureté du cœur qu’il exige de nous est une toute petite chose comparée au don parfait de la vision de Dieu61. « La purification a lieu quand une personne s’abandonne à ce que le Seigneur exige d’elle, même si elle-même ne le comprend pas »62.

Il est impossible de chercher et de reconnaître le Seigneur si on se sent parfait et pleinement satisfait de soi. « Le premier degré de la reconnaissance de Dieu est toujours le sentiment de sa propre insuffisance. Mais celui qui s’avoue pécheur est aussitôt reconnu par le Seigneur et se trouve ainsi habilité à le reconnaître ». L’humiliation demandée est d’ailleurs facilitée par le fait que le Seigneur s’est humilié bien davantage63. « Celui qui penserait ou dirait qu’entre Dieu et lui tout est en ordre, celui-là ne saurait ni ce qu’est Dieu ni ce qu’est l’homme »64.

Là où commence l’amour vrai, le toi entre dans la conscience du moi ; celui-ci s’ouvre et se donne pour que le toi se développe. C’est ce que le moi souhaite. Le moi est même reconnaissant qu’on lui enlève quelque chose si cela peut être essentiel pour le toi. Le moi estime qu’il n’y a pour lui-même rien d’essentiel ; tout ce qu’il a n’a justement de valeur que si cela peut être pris par le toi ; le moi sait alors que le toi devient en lui plus vivant. Il en résulte bien sûr pour le moi une certaine diminution de la conscience de soi. Car ce qu’il reçoit du toi ne lui appartient pas non plus, c’est quelque chose qui est commun aux deux mais qui appartient d’abord au toi. En sa vérité notre être est échange : don et accueil réciproques. Aucune espèce d’équation ne doit être établie entre les deux : c’est un courant qui ne supporte pas qu’on lui impose des limites. Tout échange d’amour qui veut être chrétien doit s’immerger dans l’échange personnel de la Trinité de Dieu : l’échange y est osmose. L’amour créé est invité à participer à l’amour trinitaire, non pas en devenant Dieu, mais en accueillant ce que Dieu veut nous communiquer de lui-même. L’égoïsme peut se glisser également dans nos relations avec Dieu, tout comme dans le mariage. On peut conclure une espèce de pacte avec Dieu dans la prière : je lui fais un peu plaisir et il me rendra service, il me protégera et finalement il m’aidera à gagner le ciel. Mais le ciel de Dieu est un échange d’amour et aucun égoïste ne peut y entrer. Il doit d’abord avoir mis son centre en dehors de lui-même. Plus effacée sera la conscience de soi centrée sur soi, plus le chrétien sera réellement en Dieu65.

Le chrétien ne doit pas avoir les yeux fixés sur lui-même et sur ses impuissances ; la foi doit l’ouvrir sur Dieu et ses possibilités. « Dieu ne cesse de transformer le monde de l’homme, … ce monde possède une plénitude et une diversité incroyables, … jamais deux printemps ne se ressemblent ». Mais l’homme, « par son manque de foi et d’amour, par son indolence morose vis-à-vis de la vie et de ses richesses, peut nuire gravement à soi et à son entourage, alors qu’il aurait la possibilité de l’ennoblir profondément ainsi que lui-même, par sa coopération et par son travail »66.

Chaque jour Dieu fait du nouveau, même dans la vie apparemment la plus monotone : il suffit d’ouvrir les yeux… de la foi. Illusion ? Toujours la foi implique un « moment de renoncement à soi-même pour laisser la place à Dieu ». Personne ne parvient à la foi par la seule discussion, bien que la foi puisse très bien se défendre par la raison. « Mais le christianisme est plus riche que toute raison, si riche qu’il ne peut être cerné par aucun argument ». Qui ne connaît que la raison n’a pas de place en lui pour le Seigneur et pour la foi67.

La Mère du Seigneur, elle, ne cherche jamais quelque chose pour elle-même, quelque chose qu’elle pourrait avoir en propre ; elle est « si indifférente à elle-même qu’elle veut uniquement ce qui lui est donné… Qu’il me soit fait selon ta parole… Dieu exauce son renoncement à elle-même en le prenant au sérieux »68. En disant oui à Dieu, en laissant Dieu agir en elle, en lui cédant la place, Marie « embrasse dans la foi la fécondité infinie que Dieu lui a réservée quand il a décidé l’incarnation de la grâce dans le Fils »69. Si quelqu’un a réellement la foi, s’il vit vraiment dans la proximité du Seigneur, s’il a été touché par la grâce, il devine, il sait, il sent certaines choses ; il s’est ouvert à la grâce comme à une puissance qui, dans l’âme, est plus forte que le moi. La grâce veut être reçue comme ayant dans l’âme tous les droits, elle les revendique tous parce que c’est l’âme tout entière qu’elle veut conduire à Dieu70. Celui qui, devant Dieu, fait des réserves ne connaît rien de la foi, de l’amour et de l’espérance71.

« Ce qui distingue la foi chrétienne d’un autre enrichissement de connaissance et de savoir, c’est qu’elle est vivante et se développe jusqu’à ce qu’elle soit devenue la chose primordiale dans l’homme et que l’homme lui-même soit devenu secondaire ». La personnalité ne disparaît pas pour autant, bien au contraire : elle est libérée d’elle-même « afin de vivre pour l’amour »72.

Il est vrai que, quand on passe de l’incroyance à la foi ou d’une foi tiède à une foi totale qui devient le centre de toute la vie, on passe par une phase d’aliénation. Mais quand la vie sera devenue une vie de foi, « quand l’Esprit du Seigneur aura tout pénétré », alors seulement « on pourra fêter une résurrection dans le Seigneur ». L’existence aura trouvé un sens nouveau. Elle se trouvera insérée dans le mystère de la dépendance totale du Fils par rapport au Père, « dans la possession infinie du Père qui est l’expropriation infinie du Fils et son dépouillement total… La foi chrétienne se tient au milieu entre le Père et le Fils et donc au point le plus vif de Dieu et de sa brûlante prodigalité »73.

Quand un homme, devenu chrétien, commence à aimer le Seigneur, il se trouve soudainement placé devant un amour tout autre que l’amour humain, toujours si menacé : un amour constant, un amour qui ne passe pas, un amour que le Seigneur ne reniera jamais. L’angoisse de pouvoir être un jour repoussé est exclue; s’il peut être question un jour d’infidélité, il ne pourra jamais s’agir que de la sienne… L’homme donc s’expose à cet amour éternel, il se laisse aimer afin d’apprendre lui-même à aimer. Si son amour à lui est inventif, s’il cherche à grandir, à donner de meilleures preuves de son existence, il sait qu’aucun amour n’est plus inventif que celui du Seigneur, que son amour à lui ne peut jamais être plus fécond que lorsqu’il vit de la fécondité du Seigneur, que pour pouvoir donner lui-même il doit commencer par recevoir. Et si, au début de son amour, il se heurte à des limites, il lui faut reconnaître, quand il les rencontre, que ce n’est pas le Seigneur qui les impose : elles n’existent qu’à cause de l’imperfection de son amour pour le Seigneur, parce qu’il a craint d’être pris par le vertige de l’infini74.

Il ne faut pas s’occuper trop longtemps de ses propres fautes, sinon on manquera de temps pour regarder vers Dieu. Le psalmiste demande pardon à Dieu pour des fautes qu’il ne voit pas parfaitement et il confie à Dieu la connaissance exacte de son péché. S’il était accablé par son indignité, il ne pourrait plus louer la gloire de Dieu75.

Dieu peut nous donner un jour une vision claire et amère de nos péchés et de tout ce qui nous empêche d’être vraiment à lui. Mais il ne faut pas traîner constamment ces choses avec nous comme objets de contemplation : elles sont sur le seuil de la contemplation ; après cela, il ne s’agit plus que de Dieu. Au ciel, l’humilité passera par une transformation. Ici-bas l’humilité consiste à reconnaître toujours mieux que nous ne sommes rien et que Dieu est tout. L’humilité céleste ignore le premier aspect de l’humilité terrestre ; au ciel, nous ne reconnaîtrons qu’une chose : que Dieu est tout. Nous n’aurons plus besoin de comparer avec nous. Et il est possible, dès ici-bas, d’accomplir plus ou moins ce passage76.

Si, ici-bas, on dit à un saint qu’il est saint, il ne le croira pas ; ou bien, s’il le croit, cela portera préjudice à sa sainteté. Au ciel, par contre, le saint peut, sans dommage, être conscient de sa sainteté parce que la sainteté qui, ici-bas, était déjà service, le devient au ciel d’une autre manière. Au ciel on doit être conscient de sa sainteté pour être en mesure de l’utiliser pleinement pour le service. Ce qui est impossible sur terre est nécessaire au ciel. Au ciel, il n’y a plus de danger que la conscience de la sainteté soit un préjudice. Non seulement le saint doit y accepter ce don particulier de Dieu, il doit aussi être en mesure de le remercier. Et pour cela, il doit en être conscient. Il n’y a pas pour autant nivellement de la sainteté comme si la conscience d’être un saint était allégée par la pensée que tous sont également saints. Il y a encore des distinctions et des particularités au ciel, mais elles sont manifestes pour tous et elles servent à tous. Ici-bas la mesure de conscience de soi doit être moindre : juste ce qu’il faut pour accomplir sa mission et se donner plus totalement à Dieu77.

 

Les jours ordinaires 

A l’instant où la foi se fait jour en moi, ma première réponse à la foi est d’adorer, de remercier, de désirer me donner moi-même à cette foi. Tout de suite il y a un don de tout ce que j’ai, même si je n’ai pas une claire conscience de ce que je possède. Ce premier acte de ma foi essaie pour ainsi dire de faire sourire Dieu. Dans l’amour humain, on sait à peu près comment faire plaisir à celui qu’on aime: avec tel ou tel cadeau, on connaît ses goûts, et la plupart du temps on tombe juste. Mais quand je commence à croire, je ne sais pas ce que Dieu voudrait; dans la gaucherie de ma foi naissante, qui est aussi le début de mon amour pour lui, je lui offre tout ce que je possède: ma prière, mes aptitudes, moi-même. La foi inclut donc toutes les œuvres. Le don de l’amour qui est fait à l’homme avec la foi aimante est la possibilité en lui de réjouir Dieu78.

Tout comme les ‘œuvres’, l’obéissance est « l’expression et la preuve la plus humaine de l’amour. L’amour veut obéir, il ne voudrait faire que la volonté du bien-aimé, sans être pris lui-même en considération. Et cela nullement par ‘abnégation’, par ‘sanctification de soi’, par ‘mortification’ ou par un autre entraînement ascétique, mais par la simple nécessité de l’amour lui-même. Dans toute sa faiblesse, mais entièrement résolu, il s’offre: ‘Fais de moi ce que tu veux!’ Ainsi est l’amour, prêt à tout, disposé à suivre à travers tout, que cela plaise ou non. Il n’a en tête que l’honneur et la gloire du bien-aimé. Il n’a pas d’égards pour lui-même. Il ne pense pas à ce qu’il abandonne et à quoi il renonce, il ne considère pas les difficultés de son entreprise ni ce que les autres font ou disent. Il va son chemin dans la force de l’amour qu’il a reçu… Et il ne demande pas davantage s’il est capable ou non. Au pire des cas, il succombe dans l’accomplissement de sa mission. Qu’importe?79.

« Personne ne peut dire qu’il a étudié la science chrétienne et qu’elle l’a laissé froid. Si c’était le cas, la cause en serait qu’au cours de son étude, il s’est raidi contre la substance des commandements, qu’il y a eu résistance consciente. Cette résistance est la seule chose qui pourrait nous empêcher de comprendre les commandements du seigneur et d’être saisi par eux »80. Adrienne n’y va pas par quatre chemins: la puissance de la révélation de Dieu est telle qu’il faut se fermer volontairement les yeux à un moment ou à un autre pour ne pas y adhérer. La foi et les commandements, c’est tout un; la foi et les œuvres, c’est tout un; on peut refuser la foi simplement parce qu’on voit trop bien qu’elle est intimement liée à des commandements, à des œuvres dont on ne veut pas.

Le Fils a traduit dans l’acte de sa vie la volonté du Père; il ne s’en est jamais séparé. La Passion est le sommet de son œuvre parce qu’il n’y est plus qu’instrument; il ne se contente plus de faire, il se laisse faire: que ta volonté soit faite. La ‘foi’ du Fils devient tout à fait aveugle, il fait confiance au Père aveuglément. Alors même qu’il pense qu’il ne pourra plus porter le poids de la Passion, le Fils continue à le porter parce qu’il est devenu le pur porteur de la volonté divine. Auparavant il y avait comme deux volontés qui se corroboraient réciproquement: chacune des deux faisait la volonté de l’autre. Maintenant la volonté du Fils est que seule la volonté du Père se fasse. Toute la volonté du Fils est comme absorbée par la seule volonté du Père. Tel est le ‘service’ du Fils. C’est ainsi que son œuvre triomphe parce que, quand le Fils n’agit plus, le Père accomplit en lui toute sa volonté et il opère tout ce qu’il veut81.

La foi est impossible sans les œuvres. Dès que je crois, je sais que ce n’est plus moi, c’est Dieu en moi, c’est-à-dire que je dois me tenir à sa disposition. Saisi en même temps par la distance énorme qui me sépare de lui, il n’y a plus qu’une chose que je cherche, espère et souhaite: faire ce qu’il exige de moi. Peu importe pour l’instant ce qu’est cette exigence; que ce soit ce que j’aime, ce que j’ai toujours fait, ce que je fais à contrecœur, ce que j’estime impossible: le Seigneur est en mesure de tout me donner ou de tout m’enlever et de m’enlever même d’y comprendre quelque chose. Le point central de la foi est celui où nous rendons à Dieu ce qui nous est propre comme le Fils l’a fait totalement sur la croix. Cette ‘indifférence’, je ne puis l’atteindre par la seule réflexion, elle fait partie du don de l’amour et n’est compréhensible que dans l’amour. A cet instant, l’impossible est tellement devenu possible qu’en dépit de tous les combats, il n’y a plus de combat. Je me déclare vaincu82.

Le christianisme est une confession qui exige la foi et donc « l’abandon à un infini qu’on ne peut embrasser du regard ». Il y aura toujours des hommes qui, au dernier moment, refuseront la foi parce qu’ils veulent continuer à diriger leur vie eux-mêmes. Ils redoutent au fond l’amour vivant qui est au cœur du christianisme. « Ils ressemblent à ces femmes qui, tant qu’elles sont dans leur âge de fécondité, ne peuvent se décider à se marier. Se donner, oui peut-être elles le feraient, mais les conséquences, c’est-à-dire l’enfant, elles n’en veulent pas »83.

Toute religion a ses malfaçons. Même après avoir cru un jour vraiment en Dieu, l’homme est toujours capable de se fabriquer un autre Dieu: le Dieu de son caprice, de son auto-adoration. « Même dans l’Église, on peut arriver au point qu’intérieurement toute la vie religieuse d’un chrétien soit étouffée, écrasée, vidée par l’absence totale d’engagement, et que cette absence de vie soit comblée par des lois fausses ou de sa propre invention »84. Dieu mesure les vertus (et les mérites) de chacun à une aune connue de lui seul85.

Comment avoir une relation juste à Dieu? Il y a une manière de réduire le Seigneur à notre format humain, même dans notre méditation et dans notre prière. Il n’est pas facile de mettre en relation quotidien et Trinité. Et cependant le Christ lui-même a vécu dans une ouverture continuelle au Père et à l’Esprit, et il nous a invités à l’imiter. La solution consiste à renoncer vraiment à soi-même sans trop réfléchir à tout ce que nous faisons et sans nous regarder pour ainsi dire dans la glace (soi-disant pour le Seigneur). Le Christ et sa mère acceptent les humiliations pour ce qu’elles sont. Ils les reçoivent dans l’obéissance comme elles doivent être vécues. Sans les minimiser ni les majorer, ni avec enthousiasme, ni l’âme en tumulte. Ils laissent aux choses de la vie de tous les jours le sens que Dieu leur donne. Ce n’est qu’ainsi que le quotidien peut être vécu en Dieu, que dans les petites choses peut-être on peut faire l’expérience de Dieu Trinité tel qu’il est et non tel que je me le représente. Il se peut fort bien que nombre d’éléments de la vie de tous les jours doivent être accueillis simplement, tels qu’ils se présentent, sans pieuses déformations visant à les mettre à tout prix, d’une manière artificielle, en relation avec le Seigneur. « Seul ce qui est abordé d’une manière humainement vraie peut aussi procurer une relation vraie à Dieu. Ce n’est pas facile »86. Et cependant le jour ordinaire le plus gris se trouve au centre de l’Eglise et doit y être vécu87.

« Le Seigneur, lui aussi, a vu venir le quotidien avec sa petitesse ». Il ne l’a pas mis de côté, « il l’a accueilli afin de pouvoir – à cette minute même – le reprendre comme sien »88. Quand le Fils monte au ciel le jour de l’Ascension, les disciples le voient disparaître dans la nuée; c’est comme une apparition naturelle. Mais ils comprennent ce qu’elle signifie: le ciel de l’éternité, le retour au Père, la vie dans la vie éternelle de Dieu. Eux-mêmes restent sur terre et tout ce qu’ils savent demeure incomplet. Mais il y a une chose qu’ils ont reconnue: c’est l’attitude du ciel vis-à-vis de la terre, la générosité du Père qui a donné son Fils au monde par amour. Et l’espérance nouvelle qui leur a été donnée porte désormais toute choses: c’est elle qui rend leur foi et leur amour dignes d’être vécus chrétiennement; aucun de leurs actes de foi ou d’amour ne peut plus désormais reposer sur lui-même, mais par l’espérance il lui est possible d’être totalement ouvert à Dieu. Il en est de même pour toute œuvre, pour tout acte de la vie chrétienne: ils font partie de la vision éternelle, ils sont assumés par elle, ils préparent le chemin vers elle89.

Tout acte, mais aussi toute parole du chrétien a quelque chose à voir avec le Seigneur. Dieu est tellement en nous qu’il veut donner au mot humain le plus simple la force de sa propre parole90. La présence en nous du Seigneur eucharistique crée entre lui et nous une transparence réciproque. Toutes nos paroles, « qu’elles soient dites à voix basse ou à voix haute, ou même uniquement pensées, ne se rapportent plus uniquement à nous », elles s’adressent aussi à lui91. Même nos paroles les plus profanes ne sont plus neutres: elles ont un rapport au Seigneur. Si le Fils est la Parole du Père, l’unique Parole que le Père lui-même a dite, alors, nous chrétiens, nous devons dire chacune des paroles que nous prononçons de telle manière qu’elle puisse retourner dans la vérité de l’unique Parole. Nous ne comprendrons pas le sens plein de chaque parole, mais nous devrions essayer de le faire. En entendant notre parole, Dieu peut lui donner le complément dont elle a besoin pour qu’elle reçoive le sens de la vérité éternelle. En acclamant Jésus: ‘Salut, roi des juifs!’, les soldats ne pensaient pas si bien dire92.

A l’existence insensée du possédé de Gérasa, Adrienne oppose l’existence du chrétien, dans laquelle il n’y aurait de place que pour ce qui est parfaitement sensé: elle consisterait à s’occuper sans cesse du Seigneur. « C’est la grâce que nous lui demandons ». Dans les périodes où nous prions beaucoup, nous prions en quelque sorte aussi durant le sommeil. Si, le soir, nous nous endormons en pensant au Seigneur ou à sa Mère, le matin nous nous réveillons le plus souvent en pensant encore à eux. Cela nous montre que notre sommeil aussi était dans la main de Dieu, que nous pouvons nous reposer tranquillement parce que Dieu veille sur nous, parce que, dans la pause de la détente et du sommeil, il nous donne de commencer le jour qui vient avec un nouvel amour pour lui. Nous devrions être tellement pris par les pensées chrétiennes et par l’amour du Seigneur que toutes nos journées se déroulent dans cette lumière93.

 

3. NUIT ET LUMIÈRE 

La lumière 

Dieu exige de l’homme la foi; et celle-ci ne peut être limitée intérieurement par la nature humaine; de soi, elle est surnaturelle et l’homme naturel l’atteint et la possède d’une manière surnaturelle. Malgré sa nature, et peut-être justement à cause de sa nature avec laquelle elle doit lutter depuis le péché originel, l’homme est en mesure, par la grâce, de rester ouvert à la grâce; en croyant, en aimant, en priant, il est capable de mener une authentique vie surnaturelle. La foi, qui est fondée sur son état d’enfant de Dieu, le rend capable de faire l’expérience de Dieu, de comprendre sa parole dans la prière, de percevoir ses exigences divines même quand il ne peut encore les expliquer en détail, et d’adapter son moi créé tout entier à l’obéissance surnaturelle. La foi crée en l’homme des espaces nouveaux, plus que naturels, pour rencontrer Dieu. C’est pourquoi on pourrait dire qu’il est ‘naturel’ pour l’homme de percevoir le surnaturel, parce qu’il est également ‘naturel’ que Dieu, quand il impose à l’homme des exigences surnaturelles, lui donne aussi un champ de conscience où celui-ci peut le rencontrer et lui répondre d’une manière digne de l’homme. D’où les consolations dans la prière, la certitude d’être entendu de Dieu, un certain sentiment de la présence de Dieu avec qui parle l’orant. Ce sont là des preuves surnaturelles de l’existence de Dieu, des preuves qu’on peut lui parler et qu’il peut nous répondre94.

Maintes personnes ont un jour entendu ou vu quelque chose de Dieu, mais il n’y a pas eu de suite. Il y avait peut-être là quelque chose d’important. Mais le bénéficiaire ne s’est pas mis suffisamment à la disposition de Dieu. Comprendre quelque chose de Dieu oblige au don de soi-même. Si on perçoit quelque chose sans se donner pleinement, il n’y a pas de fécondité. Bien sûr il y a aussi de fausses compréhensions. Mais il y a ce que Dieu fait de toute manière, que nous écoutions ou non: Dieu parle, l’Esprit parle; mais si celui à qui Dieu s’adresse se ferme, il n’entendra rien… Beaucoup plus de personnes pourraient l’entendre si seulement elles le voulaient. C’est un préjugé de penser que très peu de personnes seulement pourraient l’entendre95.

Le Père, le Fils et l’Esprit nous communiquent la lumière trinitaire de Dieu. Chaque jour et à chaque instant, nous pouvons être illuminés par sa plénitude. Il y a là tant de lumière que même la vie terrestre la plus longue ne suffit pas pour la recevoir tout entière. Cette lumière continue son chemin dans la vie éternelle, dans la vie de la Trinité, dans la vie à laquelle nous sommes invités au ciel; et, dans la vie éternelle, elle ne cesse de rayonner. Mais notre péché affaiblit notre capacité de recevoir la lumière. Ou bien on ne la voit plus ou bien on la voit autrement qu’elle est ou bien on la voit, mais on ferme les yeux le plus vite possible pour ne pas être obligé de la voir parce qu’elle est incompatible avec notre péché. En nous créant, Dieu le Père nous a donné des yeux, il nous a donné la foi qui est un sens pour le percevoir. Le péché a transformé l’œil spirituel de l’homme; le péché a précipité l’homme dans les ténèbres et quand il reçoit maintenant à nouveau la grâce de la foi, il doit lutter pour demeurer dans la lumière. Infatigablement la grâce ne cesse de révéler le Père, le Fils et l’Esprit. La lumière a le pouvoir de nous rendre présente à tout instant l’absolue actualité de Dieu, de nous la faire entrer pour ainsi dire dans la tête, d’en faire autre chose qu’un simple souvenir ou une proposition purement théorique. Il suffit de se mettre en contact avec la lumière divine par la prière, la lecture de l’Ecriture ou toute autre trace de Dieu dans le monde pour être aussitôt atteint d’une manière directe par la lumière de la vérité. Et l’on sait inexorablement alors qu’il faut accorder toute son existence à cette lumière96.

Nous ne pouvons pas nous représenter comment Dieu le Père, le Fils et l’Esprit se comportent d’eux-mêmes à l’égard du monde. En tant que croyants, il nous est possible de croire aux mystères de Dieu et de les tenir pour vrais. Mais si Dieu le veut, il peut accorder à un homme une lumière tout à fait subite sur ces mystères: comment Dieu se conduit vis-à-vis de l’homme et non seulement comment l’homme vit pour Dieu. Ce que Dieu est en lui-même est, pour la créature, si extraordinaire qu’elle n’a pas la possibilité de l’enfermer dans des concepts et des mots limités. Ce n’est que d’une manière indirecte qu’elle peut recevoir et transmettre quelque chose de la lumière que Dieu veut bien lui communiquer97.

La foi permet au croyant de voir ce que le non-croyant ou quelqu’un de moins croyant ne verrait pas. Jean voit la Ville sainte, la nouvelle Jérusalem, descendre du ciel d’auprès de Dieu. Elle descend maintenant d’auprès de Dieu: elle est sainte par Dieu, par l’Esprit de sainteté de Dieu qui est un Esprit un et trine. Pour voir cela, Jean doit avoir été rempli lui-même de cet Esprit de sainteté de Dieu jusqu’à correspondre à l’objet qu’il voit. Celui qui verrait le même objet sans le même Esprit n’aurait pas ressenti comme lui la sainteté de la Ville venant de Dieu98.

Pour celui qui est sans péché, tout le contenu de sa foi devient concret et proche; il s’y trouve introduit, bien qu’en même temps tout devienne inconcevablement grand. Par contre plus le péché de l’homme est bas, plus il empêche la vision spirituelle: tout devient abstrait et lointain99.

La foi d’Abraham était si solide qu’elle possédait la force d’un savoir. Il possédait la certitude que sa foi contenait Dieu, il s’est laissé conduire par elle comme par Dieu lui-même. Il n’a ni hésité ni douté. Et quand il s’est mis en route pour offrir son fils, ce n’est pas en lui-même qu’il a trouvé la force, mais dans sa foi, en Dieu. La grandeur du sacrifice qu’on lui demandait était pour lui la garantie que c’était Dieu qui le voulait. Ce qu’il a à faire au nom de Dieu, justement parce qu’il croit, il le fait sans vouloir mettre de réserves. Ce qu’il veut par-dessus tout, c’est accomplir la volonté de Dieu: peu importe l’œuvre précise qui lui sera demandée. Il sait ce qu’il souffre, mais il sait encore beaucoup plus ce que Dieu attend de lui. Il n’opère pas de calculs entre ce qu’il perd et la volonté de Dieu, il offre purement et simplement ce qu’il doit offrir avec une virilité qui est totalement portée par sa foi100.

Abraham comprend sans comprendre. Comme Marie, il a dit oui d’avance. Parce que Marie a dit oui d’avance à Dieu, toute sa vie reçoit un sens. Son oui, qui l’accompagne à chaque instant de son existence, « éclaire chaque tournant de sa vie, confère à chaque situation son sens plénier et (lui) donne… dans toutes les circonstances la grâce toujours neuve de comprendre101.

Le Seigneur apparaît aux disciples le soir de Pâques, toutes portes étant closes. Celui qui dit dans la foi: ‘Seigneur, reste avec nous’ se trouve dans la grâce de l’expérience des apôtres. Le plus petit acte d’adoration véritable fait toucher Dieu. Toutes les possibilités de la foi, depuis l’absence totale de vision jusqu’à la vision parfaite, se déploient à partir de cette salle aux portes closes. Qu’on soit voyant ou non est secondaire par rapport à la réalité primordiale qui est celle-ci: dans la foi, Dieu se tient à notre disposition, il vient à nous, il se manifeste à nous, que nous le voyions ou non. Et cependant « une vie chrétienne peut très bien se dérouler entièrement dans la foi aveugle ». Tout entraînement à essayer d’expérimenter l’au-delà est faux, tout désir déjà même de l’expérimenter: il dépend uniquement de la grâce du Seigneur de l’accorder102.

Tout ce que nous faisons ici-bas, nous le faisons devant la cour des saints. Il est possible de réaliser soudainement que tous sont là. Cette expérience peut être variée: elle peut être claire vision que le ciel est présent, elle peut aussi consister simplement à le savoir. Mais pour celui qui un jour a vu, ce savoir a une autre nuance que pour celui qui vit dans la foi nue103. On sait que, pour Adrienne, ce ne fut pas toujours de la foi nue et qu’elle a parfois réellement vécu au milieu de la ‘cour céleste’.

Elle affirme aussi, à propos des trois disciples privilégiés témoins de la transfiguration, qu’il est difficile de devoir continuer à vivre quand on a fait une haute expérience et qu’on doit vivre sans elle. Après la Transfiguration, les disciples restent avec leur Maître. Il est pour eux le même qu’avant, mais ils ont de plus en eux le souvenir de ce qui s’est passé sur la montagne. Ils savent que, s’ils ne comprennent pas mieux le Seigneur, cela dépend d’eux avant tout: ils ne sont pas en mesure de le voir constamment comme le Fils du Père. Un instant, dans la grâce, ils ont pu le voir ainsi, une grâce tout à fait spéciale. Et cependant, maintenant que la grâce de la vision est passée, on ne peut pas dire que toute la grâce soit passée. Ils continuent à vivre dans la grâce, une grâce plus quotidienne, plus petite à leurs yeux, mais une grâce quand même qui leur permet de se souvenir toujours de la grandeur de la grâce dont ils ont fait l’expérience. Que les disciples puissent continuer à vivre avec le Seigneur donne à leur vie quotidienne un autre visage: ce qu’il y a de divin en elle est maintenant pour eux beaucoup plus réel. Ils sont les premiers chrétiens auxquels a été donnée une certaine connaissance du ciel; ils ont vécu quelque chose de semblable à ce qu’ont expérimenté les prophètes. Ils n’ont pas le droit de compter que l’événement se reproduira. Ils doivent au contraire apprendre à être obéissants, à vivre toujours dans l’amour. Ils n’ont pas le droit non plus de se sentir désormais prophètes ou saints. Le Seigneur n’explique pas à ses disciples ce qui s’est passé. Ils doivent s’en tirer tout seuls dans la prière. Dieu leur a fait faire un saut pour lequel ils n’ont pas reçu d’explication. La seule chose qui leur fut dite, c’est l’interdiction d’en parler. Il y a là quelque chose qui se reproduit dans l’Eglise. Il n’est aucune grâce pour laquelle on n’ait quelque chose à payer: un prix imposé par le Seigneur, non par soi-même. Quelle joie ce serait pour les disciples de pouvoir utiliser leur vision dans leur apostolat! Et c’est justement cela qu’ils ne doivent pas faire104.

On ne comprend une œuvre de Dieu que lorsqu’elle est achevée. Il faut laisser mûrir le temps pour comprendre son dessein105.

 

La nuit 

Nous sommes et nous demeurons pour Dieu des êtres non nécessaires. Mais le fait même que nous soyons superflus est pour nous le moyen d’entrer dans la compréhension de sa surabondance. Quand nous nous oublions nous-mêmes, nous rencontrons sa grâce et, dans la grâce, le problème du moi n’existe plus, pas plus que le problème de saisir Dieu. Dieu ne veut pas que nous cherchions à le détailler et à le saisir comme on le fait d’un objet terrestre. Il ne nous montre de lui que ce qui nous comble, nous unifie, nous clarifie: sa grâce. Et aussi longtemps que l’homme est content de ce que Dieu lui donne de sa vie, il vit en Dieu et de Dieu, et tout est dans l’ordre. Il est alors comme celui qui aime: il est heureux si, chaque jour, celle qu’il aime lui fait don d’une heure et, après cela, il ne demande pas ce qu’elle peut bien faire aux autres heures. Ce n’est que lorsque l’homme commence à calculer et à soupeser ce que Dieu lui donne, quand il cherche à saisir et à dépasser la vie qu’il a en Dieu pour atteindre le secret de la vie éternelle, c’est alors qu’il s’éloigne, malheureux, de la vie106.

Jamais le Seigneur ne nous donne part au ciel sans la croix, mais jamais non plus il ne nous donne part à sa souffrance sans la béatitude, dès ici-bas107. Il n’est pas de nuit de Dieu sans lumière, avant ou après, avant et après. On ne peut pas être disciple sans que la croix fasse quelque part son apparition. On ne suit pas le Seigneur dans une gaieté intérieure et extérieure qui aurait déjà derrière elle tout combat, tout doute et toute fatigue108.

Il n’est pas dit que la Mère du Seigneur « nous conduira toujours sur le chemin le plus facile et le plus agréable. Elle ne peut ni ne doit le faire, car elle doit conduire les hommes au Fils qui a suivi le chemin de la croix et l’a emmenée, elle, avec lui sur ce chemin… Elle ne veut pas donner l’impression d’avoir de meilleures intentions que lui sur les hommes. Elle sait à quel point il a raison en réclamant l’abnégation et l’ascèse. Elle-même a pratiqué l’une et l’autre à la perfection. Tout chemin que ménage la Mère est un chemin de renoncement, de pénitence intérieure et extérieure. Mais du fait qu’on la rencontre sur ce chemin, il perd tout caractère triste et inhumain. Elle nous rend doucement attentifs à la nécessité de la croix, elle nous initie aux mystères de la Passion de son Fils et nous montre combien tous, sans exception, sont des mystères d’amour… Elle nous fait sentir sur le chemin le plus difficile que même l’obscurité est cachée dans l’amour du Fils et pleine de sens »109.

Toute la vie chrétienne a le caractère d’une fête, y compris la croix, et toute la vie chrétienne a un caractère de renoncement, y compris la fête. Cela n’empêche pas que l’Eglise fasse se succéder dans la liturgie les temps de fête et les temps de pénitence110.

Chacun pense volontiers que la croix qu’il porte est plus lourde que celle de son voisin, et il serait tout prêt à faire l’échange. La croix, c’est ce par quoi le Seigneur nous saisit pour nous garder près de lui. C’est justement cette croix qui nous permet de rencontrer le Seigneur. Sommes-nous prêts à dire au Seigneur, aujourd’hui et demain, de faire ce qu’il veut de notre souffrance? Qu’il nous la change, qu’il nous la rende plus lourde ou qu’il nous l’enlève: que ce soit uniquement selon ses désirs et non selon les nôtres. « Demandons au Seigneur qu’en tout ce qui est pénible il nous impose la mesure qui lui semble bonne, la mesure qui lui semble nécessaire et utile et que nous n’avons pas besoin de connaître parfaitement »111.

« On n’atteint pas la croix par l’entendement mais uniquement en renonçant à comprendre… La philosophie et la théologie peuvent bien, d’une manière ou d’une autre, être saisies de la démesure de Dieu, mais seul celui qui croit de façon vivante est véritablement entraîné dans la nuit du Dieu toujours-plus-grand »112.

Marie, la première, a dû apprendre à ne pas comprendre. Ce fut, par exemple, quand le Fils lui a dit: « Ne saviez-vous pas qu’il me faut être aux affaires de mon Père? ». « L’obéissance au Père est aussi pour la Mère une nouvelle initiation aux mystères de la vie chrétienne ». Elle doit apprendre le mystère de la distance de Dieu. Elle se faisait du souci pour son enfant qu’elle croyait perdu; elle a connu l’angoisse et on lui dit que ce n’est rien, que c’est normal. « Le mystère de cette distance, de sa réalité et de sa nécessité, n’est pas institué ici au temple pour la Mère seule, mais pour toute la chrétienté. C’est un privilège de la Mère de pouvoir la première en faire l’apprentissage ». Mais elle est aussi la première à en souffrir. Un espace infini s’ouvre ici. Le Fils lui-même provoque cette non-compréhension. Il n’explique rien, « il n’indique que la direction, il souligne la distance. La Mère doit en tirer un enseignement réellement nouveau: apprendre à ne pas comprendre… C’est le début de quelque chose qui n’aura pas de fin, … un acte d’ouverture à Dieu tout nouveau », non pas un néant vide, un trou noir, « mais l’occasion d’ouvrir son âme plus largement à Dieu et donc l’occasion d’une fécondité nouvelle »113.

La foi ne peut dominer son objet, elle doit se laisser conduire par Dieu114. Lors de la tempête sur le lac, Jésus demande à ses disciples: « Pourquoi avez-vous si peur? » On a peur quand on ne voit pas tout. Si nous savons que le Seigneur, lui, possède la vue d’ensemble de notre vie, de notre foi, de notre action, nous n’avons plus peur. Nous savons que nous n’avons à demander à personne des renseignements sur les prochaines minutes, sur les prochains jours, les prochaines semaines, les prochaines années: le Seigneur voit tout cela. Il nous donne la foi. Nous n’avons pas besoin d’avoir peur. Crainte et foi ne vont jamais ensemble115.

Les chemins de la grâce du Seigneur demeurent impénétrables. On ne peut jamais déduire une grâce d’une autre grâce. Les chemins de la grâce du Seigneur se moquent de tout système116. Il nous faut apprendre que l’absence du Seigneur est toujours aussi une présence117.

Pierre, qui ne voulait pas se laisser laver les pieds, doit finalement se laisser faire par le Seigneur. Le Seigneur n’explique pas, il affirme au contraire que, pour l’instant, Pierre ne peut comprendre. Pierre doit s’abandonner là où il ne comprend pas. « Il doit se contenter de savoir que le Seigneur le veut ainsi ». Ce sera toujours comme ça dans l’Eglise. « Ce que le Seigneur donne à entendre dépasse toujours ce que l’homme attend, et il faut que celui-ci se laisse dépasser… Il doit tout accepter, se plier, se laisser faire, en se mettant seulement à la disposition du Seigneur ». Il doit se confier au Seigneur « comme un objet ». « Il faut qu’il le fasse avec la ferme conviction que toutes les exigences du Seigneur sont justes, mais que rien en nous ne peut expliquer sa manière d’agir avant qu’il n’estime venu le moment de comprendre. Quand viendra le moment?… Lui seul peut en décider; il peut arriver ici-bas, mais tout aussi bien dans l’au-delà seulement… Bien des choses, dans le destin des individus, resteront toujours obscures et ne s’expliqueront que dans l’au-delà ». Quelqu’un a rencontré le Seigneur, c’est clair. « Mais ce qui résultera de cette rencontre n’est pas clair du tout et ne se dévoilera que par étapes »118.

Il faut s’en remettre à Dieu du sens des choses que l’on a faites ou que l’on doit faire, même si on ne voit plus rien. Il faut accepter de ne pas avoir une vue d’ensemble des choses119. Les sacrements participent à la nuit de la croix: on ne voit pas. Recevoir un sacrement, c’est chaque fois accueillir ce que Dieu donne dans le secret, et la volonté de Dieu n’a pas sa mesure dans le bien-être et le contentement que l’homme peut éprouver120. De lui-même, l’homme ne peut arriver qu’au vide du tombeau le matin de Pâques. Pour aller du tombeau vide au Seigneur vivant, il doit être conduit. C’est Dieu qui décidera de la manière dont on sera conduit. L’homme peut souhaiter pour lui-même que sa foi devienne vivante au tombeau vide, il ne peut souhaiter que cela se fasse par une vision d’anges121.

Il ne faut pas toujours demander des comptes au Seigneur. On ne peut pas toujours voir où on va, où il nous mène. Si on désire quelque chose de toi, donne-le; si on veut t’emprunter, ne fuis pas, sans toujours savoir si on va te rendre, ni ce qui va se passer. Ce que nous savons; c’est que tout ce qui est nôtre ne nous appartient plus mais appartient au Seigneur122.

Celui qui, un jour, a fait l’expérience de la grâce du Seigneur ne devrait pas au fond toujours demander pour lui de nouvelles grâces; ayant reçu une fois la grâce, il doit savoir qu’il se trouve maintenant engagé avec le Seigneur dans une relation dans laquelle il doit laisser au Seigneur seul le soin de lui accorder quelque chose. Dieu doit distribuer ses grâces comme il le veut. Et si Dieu m’a un jour tiré d’une difficulté, cela ne veut pas dire qu’il est obligé de me tirer de toutes les difficultés qui viendront encore. La grâce est gratuite123.

Dieu exige toujours des choses de notre foi. Et on ne sait pas pourquoi et on ne sait pas ce qu’il en fait. C’est mis en dépôt auprès de lui. C’est ça l’œuvre de la foi. C’est comme un peintre qui a un ami qu’il aime beaucoup; il peint pour son ami et il lui offre ses tableaux. Puis son ami lui demande un jour son meilleur pinceau, sans lui dire pourquoi. Il le lui donne en pensant peut-être que c’est une plaisanterie, mais le pinceau ne revient pas et il ne sait pas du tout ce que son ami en a fait. Puis son ami lui demande peut-être d’autres objets, des objets importants, qui semblent indispensables. C’est comme ça avec notre foi: on lui demande toujours quelque chose; quelque chose de nous, quelque chose de nos forces, de notre nature est mis en dépôt auprès du Seigneur124.

Et cependant « la foi n’est pas déçue ». Dieu nous demande quelque chose et nous aussi, nous lui adressons nos requêtes. « Dieu répond toujours à la foi qui demande, même s’il ne le fait pas comme l’attend peut-être humainement le croyant. La foi elle-même ne s’attend à rien de fixe; elle n’attend que la réponse surabondante de la grâce. Ce que celle-ci sera reste toujours imprévisible. La foi n’entend donc pas, dans la réponse de Dieu, ce qu’elle aimerait entendre; la réponse est à la question ce que le vin est à l’eau (aux noces de Cana) »125.

Le Seigneur « sait que tout repose dans la paix du Père » et que le pire qui puisse lui arriver à lui ainsi qu’aux siens « est encore un don de la paix du Père ». La paix du Seigneur est l’opposé de la paix du monde: elle consiste « dans le fait que toute sécurité lui est ôtée…Ils sont livrés à l’incommensurable où toute garantie est supprimée… Nous voudrions toujours posséder une paix pareille à celle du monde, une paix qui protège contre les agressions ». Mais la paix du Seigneur est dangereuse parce que incontrôlable. « Personne ne sait dans quelle aventure la paix du Seigneur va l’entraîner… Le Seigneur n’est pas venu pour réduire Dieu à la mesure humaine, mais pour dilater l’homme à la mesure de Dieu ». Il faut que les disciples se souviennent que leur chemin, qui débouchera sur les ténèbres, « n’est autre que la paix du Seigneur, cette paix qui leur a été promise en même temps que l’Esprit Saint »126.

Il se peut très bien qu’on ait à souffrir jusqu’à la fin, qu’on doive mourir dans l’obscurité et la souffrance, et qu’il ne soit nullement question pour nous de voir les cieux ouverts comme le diacre Etienne sur le point de mourir. « Ça n’a aucune importance, car on s’en remet à Dieu pour la manière dont il veut rencontrer le mourant. Le sens de la foi n’est pas que j’aie une mort facile, mais que j’entre dans la mort comme un vivant, de la manière dont le Seigneur me l’accordera. Peut-être dans l’obscurité, la souffrance et l’angoisse et sans plus rien voir. Mais peut-être aussi dans une dernière communication de la Bonne Nouvelle: Je vois le ciel ouvert127. On sait maintenant, par le ‘Journal’ d’Adrienne et par tout ce qu’a écrit Hans Urs von Balthasar, que la fin d’Adrienne fut très longue, douloureuse et enveloppée de ténèbres, ce qui ne l’empêcha pas de dire tout à fait à la fin: « Que c’est beau de mourir! »128.

 

4. L’ÉTERNEL 

Un commencement 

« L’heure vient et elle est déjà là, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’entendront, vivront ». Toute grâce est un commencement. A l’instant où le Seigneur fait son apparition dans le monde, tout ce qui va venir est déjà là. Dans l’hostie l’heure vient, mais elle est déjà là; la transsubstantiation vient, mais celui qui vient est déjà là. Dans la foi, tout ce qui est promis est déjà présent. Car le Seigneur, qui était au commencement auprès de Dieu, fait de tout ce qui commence et commencera quelque chose qui recevra sa plénitude. Ce qui, pour nous, est un essai de commencement, le Seigneur en voit l’achèvement. En tout mouvement que nous faisons, en toute respiration, en chaque pas de l’homme, le Seigneur voit un mouvement vers lui et vers le Père. Et toute grâce qu’il nous manifeste est un début et l’ouverture à une grâce plus grande qu’il ne nous est pas nécessaire de comprendre, mais à laquelle nous devons rester ouverts; la grâce reçue est en nous le germe d’une grâce nouvelle à recevoir. La communion d’aujourd’hui ne fait que laisser deviner ce que sera celle de demain129.

Toute lumière sur les choses de la foi, que le Seigneur donne à quelqu’un, toute vision qu’il peut accorder, n’est jamais quelque chose en quoi on pourrait se reposer ou séjourner; c’est toujours le point de départ d’un mouvement infini. Ce qui arrive dans la grâce, c’est un feu qui brûle: il suffit d’une allumette pour l’allumer; si on l’alimente, il peut brûler à l’infini parce que telle est la nature du feu. Un feu terrestre, on peut l’éteindre; le feu divin, qui brûle dans la foi, on ne peut pas l’éteindre parce qu’il contient la vie éternelle. Il est vrai qu’on peut apparemment étouffer la vie, on peut extérieurement bloquer une œuvre de foi ou la détruire, un poste de mission peut mourir, un croyant peut être tué ou emprisonné, mais cela ne touche pas la vie éternelle qui vit dans la foi. Ce qui vit et brûle dans le Seigneur est vie éternelle et feu éternel qui continuent à brûler dans le Seigneur d’une manière vivante. Personne n’est en mesure de dire où ce feu continue à se propager souterrainement. Quand l’œuvre de la foi est détruite extérieurement, le feu de cette foi est toujours à la disposition du Seigneur et il peut l’utiliser et le placer là où il le juge bon. Le sang des martyrs est fécond, d’une manière visible ou invisible; il en est de même pour l’obéissance. Mais l’homme n’est pas autorisé à abandonner, pour cette œuvre invisible, l’œuvre extérieure à laquelle il est attelé130.

Les perspectives chrétiennes se déploient à l’infini; elles ne sont jamais épuisées. Au fil des siècles, beaucoup de point de doctrine ont été formulées avec plus de clarté et de précision; mais, devant Dieu, nous nous trouvons toujours au commencement. Au-delà de tout énoncé, aussi clair soit-il, au-delà de tout concept bien circonscrit, demeurent toujours cachés des concepts plus vastes et plus grands. Les énoncés conceptuels concernant Dieu ne sont aucunement clos sur eux-mêmes: ils ne font jamais que conduire à une foi grandissante qui, au fur et à mesure qu’elle grandit, comprend toujours mieux qu’elle se trouve au commencement131.

« Pourquoi n’avez-vous pas encore la foi? », demande le Seigneur à ses disciples après avoir apaisé la tempête sur le lac. Le Seigneur est plus grand que nous ne le pensons et, à chaque instant, il peut nous donner de nouvelles preuves de sa puissance. Personne ne peut dire qu’il connaît exactement la grandeur de la puissance du Seigneur; si quelqu’un prétendait la connaître, il ne ferait que manifester l’étendue de sa propre impuissance. Il ne suffit pas non plus de dire: Je sais que Dieu est tout-puissant. Que veut dire en effet la toute-puissance? Mais si nous savons que la toute-puissance de Dieu qui est à son service est beaucoup plus grande que tout ce que nous pouvons nous représenter sous le nom de toute-puissance, nous savons que Dieu est celui qui est toujours plus grand, et que notre foi doit s’adapter à cette démesure. Personne n’a la possibilité de dire: Aujourd’hui je crois tant et tant, demain je croirai un peu plus, dans un an beaucoup plus, et dans cinq ans plus encore; ce serait revendiquer le droit d’avoir une vue d’ensemble de sa foi et cela, personne n’est capable de l’avoir. Il nous faut remettre au Seigneur la vue d’ensemble. Mais le Seigneur fait croître la foi comme il l’entend en donnant lui-même au croyant une intelligence des choses de la foi qui provient de la vue d’ensemble qu’il a. L’intelligence des choses de Dieu et la foi en lui grandissent l’une par l’autre parce que le Seigneur ne cesse de se donner toujours davantage au croyant132.

La foi est toujours ouverte à quelque chose qui est au-delà d’elle-même. La foi n’a pas son centre en elle-même mais en Dieu133. Elle doit rester ouverte sur Dieu au-delà de tout ce qu’elle a compris pour recevoir toujours de nouveaux développements. « Aux heures où Dieu se promène dans le paradis, Adam est libre de vivre avec lui et de toujours apprendre quelque chose de nouveau de lui ». L’homme était capable d’entendre la parole du Père et d’y mêler la sienne sans affaiblir la parole de Dieu. Dieu continuait toujours à parler et l’homme était capable de répéter ce qu’il avait dit, et sa foi était toujours capable de s’élargir. Le sens de l’homme s’émousse s’il n’est pas continuellement nourri par le sens de Dieu. Ce que Dieu dit d’illimité, l’homme lui impose aussitôt ses limites. « Sa foi ne croit plus que ce qui, dans la parole de Dieu, lui semble adapté à sa nature humaine. Il établit un certain rapport entre ce que Dieu peut dire et ce que lui peut comprendre. De la sorte, il a enlevé à la parole de Dieu son infinité et à la foi son ouverture »134.

« Ne vous étonnez pas », dit le Seigneur: « Soyez ouverts à ce que vous ne comprenez pas, donnez-moi votre foi comme des enfants, prenez de ma main ce qui vient, prenez ce qui vient, peu importe ce que c’est, prenez-le avec reconnaissance non avec des questions, avec appétit non avec méfiance, soyez prêts à toutes les possibilités, sans les soupeser. Celui qui s’étonne, critique, compare, celui-là s’occupe beaucoup plus de ce qu’il sait déjà, de ce qu’il possède, de ce qu’il a expérimenté, de ce qu’il est, de ce qu’il considère avec son intelligence comme donné une fois pour toutes, plutôt que de ce que Dieu lui offre d’une manière toute nouvelle et essentielle. Celui qui est ouvert à Dieu ne peut s’étonner de rien. Celui qui s’étonne montre qu’il est occupé de lui-même au lieu d’être occupé de Dieu. Celui qui vit en Dieu sait si fort que Dieu dépasse toujours toutes choses et surpasse toute attente qu’on ne peut comparer ce qu’il fait avec ce qui a été. S’étonner, c’est commencer à douter et à ne pas croire, parce que c’est commencer à vouloir avoir raison »135.

Rien de tel pour s’ouvrir à l’infini de Dieu, selon Adrienne, que de fréquenter l’Apocalypse de saint Jean. Elle-même en a ‘composé’ un volumineux commentaire; il n’est pas sûr qu’il existe au monde exégèse plus autorisée de ce livre scellé. Si l’Evangile de Jean décrit la vérité de Dieu dans son apparition parmi les hommes en donnant de nombreux aperçus sur la vérité divine, l’Apocalypse par contre décrit une vérité de Dieu qui est située sur un autre plan auquel Jean n’a accès que par le ravissement. L’Apocalypse est impossible sans l’Evangile. On pourrait vivre au besoin sans l’Apocalypse parce que l’Evangile de Jean le contient déjà de manière inclusive, on ne pourrait se passer de l’Evangile. On peut vivre dans la foi pure, mais personne ne peut vivre que de visions. Cependant l’Apocalypse est une explication de l’Evangile qui fait éclater l’humain dans l’incompréhensible de Dieu, il est l’indispensable complément de l’Evangile pour nous ouvrir à l’infini de Dieu. L’Apocalypse, avec son tourbillon de visions imprévisibles, nous place devant l’immensité de la vérité de Dieu face à toute vérité terrestre. C’est l’expérience que devait faire le disciple bien-aimé pour la transmettre à l’Eglise136.

 

Le passage 

Toute la vie du chrétien devrait être vécue de telle manière que la mort devienne un don du mourant à Dieu… Quand le Fils souffre à en mourir, plus il souffre, plus grand est le don qu’il peut offrir au Père avec son corps… Je ne puis pas mourir en tant que chrétien sans que le Seigneur meure avec moi, sans qu’il m’assiste de l’Esprit Saint137.

L’homme porte en lui le sceau de la Trinité. Il ne peut donc se comprendre lui-même que dans et par la Trinité, que s’il situe son être et son origine dans l’origine éternelle de Dieu, que s’il ne met plus son centre en lui-même mais dans le Fils de Dieu, que s’il se laisse consumer au feu de l’amour de l’Esprit Saint. Et chaque fois que la vie de Dieu semble se rétrécir et se limiter, lors de l’Incarnation ou lors de la mort du Fils, c’est toujours pour dépasser toutes les évidences humaines. La vie de Dieu est toujours imprévisible, toujours différente de ce qu’on avait imaginé. Il en est de même pour la fin de l’homme: la limite humaine et la mort de l’homme deviennent des lieux par excellence de l’apparition de la vie éternelle parce que l’éminence infinie de l’origine divine s’y manifeste de manière irrécusable. La destinée de l’homme livrée à elle-même est sans issue, pur malheur, écoulement vers le néant. Mais quand la Trinité se penche vers l’homme, ce qui était le malheur de l’homme devient pour lui la pure béatitude de la connaissance et de l’amour de Dieu qui est pour nous désormais toujours plus grand138.

Le Fils est le chemin qui nous mène vers le Père, mais vient le moment où « l’homme venant du Fils se présente devant le Père, le moment où le Fils nous remet au Père, nus et dépouillés. C’est un moment dangereux, car à cet instant même, nous quittons l’abri du Fils, nous ne sommes plus couverts par lui. Et en ce moment où le Fils nous offre au Père, où il se retire pour nous présenter au Père, le Père nous verra tels que nous sommes… Le Fils ne se tient plus devant nous, mais derrière nous… Le geste par lequel le Fils nous offre au Père est le même geste que celui d’une mère qui présente son enfant. Ce geste, il l’a appris de sa mère. Il nous porte comme sa mère l’a porté… De nous, il désire en ce moment d’abandon que nous soyons pareils à lui dans les bras de sa mère: rien qu’un enfant et confiance absolue. Que nous ne soyons que ce que nous sommes: des enfants de Dieu qui, par la grâce du Fils, retournent chez le Père, sans aucune angoisse, ni devant cette reddition, ni devant la mort, ni devant l’amour. Tout ce que l’on ferait encore dans l’angoisse et le souci de notre salut ne ferait que nous détourner du Seigneur… La seule chose qu’il exige de nous est de nous laisser remettre par lui au Père »139.

 

L’au-delà 

Par sa vie dans le temps, le Seigneur donne part à tous les hommes à sa vie au-delà du temps, parce que sa propre vie dans le temps est empruntée à l’éternité, est incluse et emportée dans sa vie de l’éternité. Il est l’Alpha et l’Omega. Lui qui a séjourné parmi nous était là avant et il sera là éternellement. Sa vie embrasse toute l’éternité. Durant le temps où il a vécu sur la terre, le Fils n’a pas quitté son éternité, et il n’a pas fait que la garder, il a façonné aussi notre vie éternelle selon un dessein qui existait depuis l’éternité et qui aura de l’effet pour l’éternité. Dans sa vie éternelle, il a pris un espace de temps de vie humaine, mais sans séparer celle-ci de sa vie éternelle. Inversement, il a concrétisé pour nous le temps de toute sa vie éternelle dans le temps de sa vie humaine. Par la force de sa vie terrestre, il a rendu toutes nos vies terrestres capables de la vie éternelle, et il a montré par là à chacun d’entre nous que la vie temporelle, dans sa temporalité, participe déjà à la vie éternelle au-delà du temps. Quand un homme commence à croire, il livre tout son être aux mains du Seigneur, et le Seigneur s’en charge: il ne se charge pas seulement du souci de la vie temporelle qui lui reste, il se charge aussi de sa vie éternelle future. Le croyant livre pour ainsi dire au Seigneur sa vie éternelle pour recevoir à la place la vie éternelle du Seigneur et en vivre. Mais celle-ci n’est pas une vie temporelle prolongée et améliorée, le croyant participe à l’authentique éternité, à la vie éternelle de Dieu dans la Trinité. Et plus il abandonne au Seigneur dans la foi sa vie temporelle et éternelle, plus il est introduit dès ici-bas dans la vie éternelle du Seigneur. Ceci est proprement le don que le Seigneur nous fait quand il vit notre vie temporelle et qu’il la vit avec son éternité… Le Seigneur doit être pour nous l’Alpha et l’Omega, le commencement et la fin. Peu importe ce qui adviendra de moi. Peu importe la fin qu’il me donnera puisque je n’ai plus de fin qui ne soit aussi la sienne140.

Une vie temporelle qui est vécue dans la foi et l’amour devient comme une fonction de la vie éternelle: dès le temps présent, elle se laisse envahir toujours plus par la vie éternelle. Mais il peut se faire aussi qu’une vie temporelle, après avoir été un certain temps à la rencontre de la vie éternelle, se replie sur elle-même et évite le contact avec la vie éternelle. Même ceux qui refusent la vie éternelle et s’en détournent devront prendre contact avec elle dans le jugement, parce que le jugement se passe dans la vie éternelle et, de la sorte, tous entrent en contact avec la vie éternelle au moins dans le jugement141.

Le ciel n’est pas une chose bizarre comme il pourrait sembler depuis la terre, quand par exemple on réfléchit au fait qu’on verra Dieu. Pour Jean non plus il n’était pas facile de vivre sur terre avec le Seigneur, il semblait parfois que le Fils et le Père oubliaient que le disciple n’était qu’un homme. La vie en Dieu paraît souvent ici-bas nous en demander trop. Au ciel, on ne ressentira plus la vie au ciel comme une exigence trop grande. Une fois pour toutes, Dieu aura élevé ses créatures dans le monde de sa plénitude. Dieu demeure dans l’éternité celui qui est toujours plus grand encore que ce qu’on en a compris et découvert; les créatures reçoivent le don de ne cesser de s’étonner de ce qu’il est. Elles le savent pour toujours et cependant chaque seconde de l’éternité est imperturbablement fraîche et neuve. Cette fraîcheur toujours nouvelle des sentiments fait partie essentiellement de la plénitude. Sur terre, il nous faut souvent perdre ce qu’on aime pour lui trouver une nouvelle valeur. Au ciel, il n’y a pas d’accoutumance et aucune séparation ne sera nécessaire pour donner du sel à la vie142.

La foi est une entrée dans la vie éternelle. Celui qui ‘hait’ sa vie ici-bas la donne tout entière à Dieu pour qu’il en fasse ce qu’il veut. Lui, qui est la vie éternelle, nous remplira. Qui livre sa vie d’ici-bas et la garde pour la vie éternelle retrouvera dans la vie de l’au-delà sa vie d’ici-bas, car la vie du Seigneur ici-bas continue également dans sa vie éternelle. Celui qui meurt alors qu’il vit déjà de la vie éternelle parce qu’il a donné à Dieu sa vie d’ici-bas, va dans l’éternité comme quelqu’un qui vient de l’éternité et, de la sorte, sa vie éternelle dans l’au-delà ne pourra pas être sans relation avec sa vie éternelle d’ici-bas. Il continuera là-haut à aimer ceux d’ici-bas et à vivre pour eux depuis le ciel. L’ici-bas et l’au-delà sont un dans le Seigneur qui inclut en lui toute la vie éternelle143.

Nous avons le devoir d’essayer de comprendre ce qu’est l’éternité de Dieu parce que c’est à elle que nous sommes destinés quand nous quitterons notre temps éphémère144. Pour comprendre le temps de l’éternité, nous sommes comme des enfants. Le petit enfant n’a pas une idée précise de ce qui le sépare de Noël; alors sa mère lui explique quand ce sera: « Demain, et puis encore demain, et beaucoup de demains, et puis tout à coup c’est Noël »145.

Dans la vie éternelle, ce ne sera pas l’homme qui construira sa vision de Dieu en rassemblant toutes les expériences de Dieu qu’il a faites dans le temps; ce sera Dieu qui nous fera le don de l’expérience de lui-même, de la possession de sa vie éternelle, de la vue de son infinité, selon sa mesure à lui et son bon vouloir146.

Nous sommes des pécheurs; nous avons besoin, dans la mort, d’une purification, d’une transformation douloureuse. Mais nous sommes entourés à droite et à gauche: d’un côté par le Fils qui, dans sa mission, a trouvé pour nous une place, de l’autre par sa Mère qui va vers le Père avec le oui qu’elle a dit pour toute l’humanité. De la sorte, toute contemplation du Seigneur et de sa Mère est une invitation à la vie éternelle. Non pas une invitation à aller dans un ciel qui nous serait étranger, mais une invitation à aller dans la demeure de Dieu qui, dans la foi, est notre patrie. Tout oui dit au Fils par un homme est déposé là. Le oui de Marie a frayé une large voie vers le ciel, une voie si large qu’aucun croyant ne peut la manquer, que tout le monde peut la suivre pour arriver au Fils et échanger son temps éphémère contre le temps éternel de Dieu Trinité147.

Dieu essuiera toute larme dans le ciel. Mais y aura-t-il encore dans le ciel des larmes que Dieu devra essuyer? Les élus pourront connaître un début de larmes pour que Dieu puisse les essuyer, pour que Dieu puisse montrer qu’il enlève toute douleur dès qu’elle se fait jour, qu’il console tout de suite, et pour que les élus ne pensent pas, dans leur vie éternelle, que la douleur leur est épargnée pour le moment, mais qu’il pourrait se produire un jour des événements qu’ils auraient à redouter. En essuyant toute larme, Dieu montre qu’il demeure le consolateur éternel, que rien ne peut plus les atteindre qu’il ne soit prêt à assumer aussitôt. Il crée de la sorte pour eux une nouvelle relation, une nouvelle dépendance, une nouvelle manière d’être enfant. Ici-bas aussi il y a des souffrances dont l’homme ne voudrait pas être privé parce qu’elles sont une occasion pour l’amour de se manifester, et ces souffrances demeurent dans son souvenir comme les preuves les plus indubitables de l’amour: qui se laisse consoler ne joue pas à celui qui se suffit en tout et, pour celui qu’on aime, c’est une grande joie de pouvoir faire quelque chose, ne serait-ce que d’essuyer des larmes. Au ciel, cela ne va pas jusqu’à la souffrance, mais jusqu’au point où l’on sait que l’amour de Dieu est tout prêt à essuyer les larmes. La seule tristesse qui pourrait nous atteindre au ciel, ce serait que Dieu ne soit pas assez glorifié, mais ce n’est pas possible parce que la louange des hommes est incluse désormais dans celle du Fils, qui est parfaite. Au ciel, on ne pourrait se plaindre que d’une chose: c’est que quelqu’un se détourne de Dieu; mais cela non plus n’existe pas parce que Dieu tourne tout vers lui, recueille tout en lui et remplit tout148.

Il existe encore au ciel de l’humilité: elle consiste pour ainsi dire à ne jamais se défendre des grâces que Dieu veut nous accorder. Elle est à la fois conscience de l’écart absolu qui existe entre Dieu et la créature – qui s’exprime ici-bas dans le « Je ne suis pas digne » – et totale adhésion à tout ce que Dieu donne et communique149.

Au ciel, on verra Dieu, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de mystères. La différence est que ce seront désormais des mystères célestes et non plus des obscurités terrestres. Si Dieu demeure alors encore celui qui est toujours plus grand dans ses mystères éternels, il remplit cependant à chaque fois ce que les élus désirent expérimenter de son mystère, mais le souhait part de lui et c’est lui qui l’inspire. Par contre, les bonnes questions que nous avons posées sur terre recevront toutes leurs réponses au ciel; vue du ciel, la terre deviendra transparente. Ce qui, ici-bas, a causé de l’inquiétude, ce qui dans les questions de la terre n’était pas totalement conforme à Dieu, deviendra transparent jusqu’en son tréfonds150.


 

II. LA PRIÈRE


 

Dans sa présentation de la vie et de l'œuvre d'Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar note que "la mission d'Adrienne pour l’Église d'aujourd'hui est essentiellement une nouvelle vivification de la prière"1. Cette affirmation peut étonner de prime abord: Adrienne n'a laissé que deux ouvrages consacrés explicitement à la prière2; et puis ne serait-ce pas trop restreindre ses horizons que de limiter son influence à une vivification de la prière? Cependant, ainsi que le note H.U. von Balthasar, le frêle esquif de la prière "nous porte, au-delà de tous les concepts" sur l'océan infini de Dieu3. La prière n'est pas une petite activité marginale et surérogatoire; elle est au cœur de la vie du chrétien, et le chrétien vaut ce que vaut sa prière. Et si, par malheur, la prière n'avait plus grand sens pour lui, il aurait en fait perdu l'essentiel de son identité; il aurait perdu le frêle esquif qui pouvait le mettre en contact avec Dieu. Prier, c'est entrer dans le monde de Dieu. Vivifier cette relation essentielle, Adrienne le fait implicitement tout au long de ses œuvres en initiant au Dieu vivant. Si elle réussit à montrer à quelqu'un l'existence vitale de l'au-delà, elle déclenche par le fait même le réflexe de la prière authentique. Mais il vaut la peine de recueillir certaines de ses réflexions explicites sur la prière éparpillées dans un certain nombre de ses œuvres.

 

1. LE PARTENAIRE DE LA PRIÈRE 

L'initiative de Dieu 

"Savez-vous ce qu'est la prière? Laisser parler Dieu"4. Cette affirmation, qui pourrait n'être qu'un mot dans l'air, est le fondement de tout pour Adrienne, et elle s'en explique longuement. Pour prier, il faut entrer dans sa chambre et fermer la porte. Le plus important dans la prière, c'est d'abord que Dieu puisse nous y atteindre. Dans la prière, la parole de Dieu a la priorité sur la parole de l'homme. Il faut du silence pour percevoir la voix de Dieu5.

Après la chute, Dieu a appelé l'homme coupable et lui a parlé. L'invraisemblable est arrivé: bien que l'homme se fût détourné de lui, l’Éternel a lié conversation avec l'éphémère. Cette conversation est l'origine de la prière. Celui qui prie a constamment la possibilité de parler à Dieu de sorte que la finitude humaine participe à l'infini de Dieu et qu'elle reçoit une réponse provenant de l'éternité. Dieu est encore allé plus loin. Le Fils devenu homme a invité les croyants à le suivre et à vivre dans son intimité. Tant qu'il vit sur terre, les apôtres partagent sa vie tandis que lui, qui communique sa vie à ses apôtres, continue à vivre dans le Père. Le Fils est donc médiateur. Pour le disciple, suivre le Fils, ce n'est pas seulement vivre à côté de lui, c'est vivre dans la vie du Fils, c'est être avec le Fils dans le monde de la vie du Père. Le Fils, dans sa vie terrestre, est le point de contact entre le fini et l'infini, et il donne à ses disciples de participer parfaitement à la vie du Père. Les disciples y vivent par la parole du Fils; ils apprennent immédiatement de lui ce qu'il veut leur dire, mais aussi ce qu'est le mystère de Dieu Trinité6.

La prière "n'est pas seulement une parole adressée à Dieu, elle est en même temps, et bien plus encore, une écoute de sa parole, une disponibilité à faire ce qu'il dit. La prière n'est pas un monologue, c'est un dialogue, elle n'est pas seulement l'expression des besoins de l'homme et de ses opinions, mais la disposition ouverte à tout ce que Dieu dit et à tout ce dont il a besoin"7. Car Dieu aussi a des besoins.

"Celui qui prie reçoit la parole (de Dieu) comme un mystère qu'il doit conserver dans son cœur, mais aussi comme une invitation pressante à agir en chrétien et comme un élargissement de sa manière de voir"8.

L'homme arrive à la prière avec des idées d'homme, il devrait en repartir avec les idées de Dieu. L'homme qui se met à prier s'attend à trouver Dieu comme partenaire de la conversation. S'il a suffisamment de révérence envers lui, il cherche à lui laisser tout l'espace qu'il veut occuper au lieu de lui présenter ses propres idées. Le chrétien ne peut s'empêcher d'arriver à la prière avec certaines espérances précises. Il se présente devant Dieu et, par sa foi, Dieu a pour lui un visage; il est souvent à peine conscient qu'un croyant n'est justement pas capable de préciser ce visage. Dans sa rencontre avec Dieu, il s'attend à de l'inattendu, mais de l'inattendu qui soit une réponse à son attente. Il devrait comprendre qu'il lui faut abandonner toute forme d'attente de ce genre9.

En toute prière, on doit rester totalement ouvert, souple, malléable, car Dieu peut la conduire tout autrement qu'on ne le pensait. On voulait prier pour telle communauté ou telle région, et tout à coup il n'y a plus là qu'une seule personne pour qui on doit prier maintenant, qu'on la connaisse ou non. Ou bien, au contraire, on voulait prier pour quelqu'un et on doit prier pour un groupe, pour la communauté dont cette personne fait partie10.

Il faut toujours demander à Dieu le vrai sens de la prière. Dieu accorde tout ce qu'on lui demande dans son Esprit. Dieu veut qu'on le prie dans l'Esprit de son Fils, et le Fils demande et reçoit ce que le Père veut lui donner. Mais si, en commençant la prière, on n'a que le désir de chercher son propre avantage, Dieu ne peut pas correspondre à cette prière et celui qui prie aura le sentiment de ne pas être exaucé par Dieu. Ce n'est pas que Dieu exige et présuppose une transformation totale et peut-être impossible de l'homme; mais il donne le vrai sens de la prière si on le lui demande. Celui qui prie doit se laisser conduire. Et alors tout grandit en même temps: l'intelligence, la foi, le don de soi, la prière et ce qu'on reçoit. Et même si au début de la prière on a dit un oui total, ce oui grandit encore parce que Dieu grandit en lui11.

Plus profonde est la prière, plus on se met à la disposition de Dieu pour être façonné par lui. Et ce travail de Dieu peut consister à laisser quelqu'un assis. Une seule chose est sûre, c'est qu'il accomplit sa volonté12.

On ne sait peut-être pas très bien où commence la prière quand on se met à écouter Dieu. En fait, la prière est déjà commencée quand on se met à l'écoute. "Lorsque Dieu parle, il n'est presque pas nécessaire que l'homme réplique parce que Dieu dit si parfaitement toute chose que les plus longs énoncés ne pourraient le dire mieux. Or Dieu a de l'homme une connaissance complète; aussi sa parole rencontre-t-elle exactement ce dont il a besoin et est-elle toujours la réponse à la question qu'il formule ou qu'il garde en soi"13.

Nous ne pouvons pas avoir une vue d'ensemble de notre foi ou de notre mission, mais lui sait. Les païens croient que c'est la puissance de leurs paroles qui les fera entendre de Dieu. Le chrétien sait que le pouvoir de les entendre se trouve en Dieu. Toute notre vie est saisie par Dieu qui nous a créés, qui nous connaît, qui sait toujours ce dont nous avons besoin. Il le sait avant que nous le lui demandions. Il nous faut apprendre à faire confiance à Dieu en tout. Quand on a vu cela, on peut être tout à fait indifférent à tout ce qui nous concerne. Nous devons entreprendre dans la foi ce que nous devons faire pour répondre à notre mission même si nous ne voyons pas où cela nous mène, parce que Dieu sait ce dont nous avons besoin et que lui a une vue d'ensemble. L'indifférence, c'est de renoncer à son propre savoir parce qu'on sait que le savoir de Dieu est meilleur. L'indifférence est facile quand on croit, c'est-à-dire quand on sait que le Père sait mieux que nous. L'indifférence n'est difficile que lorsqu'on est convaincu qu'au fond on sait mieux que lui. Et cependant nous devons prier, et prier sans nous lasser. En priant, nous entrons dans la manière de penser de Dieu, nous faisons nôtres ses désirs. Tout ce qui nous concerne, nous devons le prendre avec nous dans la prière et le soumettre de la sorte une fois de plus à sa volonté. Nous pouvons prier aussi pour demander des choses terrestres dans la mesure où elles ont un rapport avec la volonté de Dieu. On peut prier pour le prochain, y compris pour les besoins que nous lui connaissons, mais en laissant toujours une ouverture sur ses besoins inconnus afin que Dieu nous exauce du point de vue qui est le sien et qui domine toutes les situations14.

"Quand nous prions, il faut nous rappeler que Dieu sait ce dont nous avons besoin, s'il s'agit d'une prière de demande, et comment nous aimerions l'adorer, s'il s'agit d'une prière d'adoration. Cette connaissance ne doit pas rester purement théorique, elle doit nous servir de stimulant et nous aider à nous présenter nus devant Dieu, à prier dans une ouverture totale qui ne fait aucune réserve et qui, là où il y en aurait, cherche à les dévoiler devant Dieu"15.

En toute prière, on attend d'une manière ou d'une autre "la suite des ordres de Dieu", comme les apôtres au cénacle avant la Pentecôte16.

C'est ce que doit apprendre Joseph à cause de la charge qu'il a de la Mère et de l'Enfant. Il doit leur donner des consignes, mais "au fond, il lui est demandé d'avoir plus de discernement qu'il ne peut humainement en posséder; la prière est le lieu où il acquiert un discernement toujours plus grand". Lui, l'homme simple et ignorant, s'est vu confier la Mère et l'Enfant. "Il doit dans la prière apprendre à écouter… Il doit intensifier sa prière personnelle à Dieu afin d'apprendre lui-même ce qu'on attend de lui… Aussi sa prière est-elle à la fois humble et vigilante; l'humilité lui apprend à toujours voir petit ce qui est petit et à ne pas résister à ce qui est grand. En priant ainsi, il apprend à s'ouvrir entièrement à Dieu…"17

"Le premier lieu où un novice peut s'exercer à l'obéissance, c'est la prière. Il prie pour essayer d'être obéissant à Dieu. Dans cette prière, il se tait afin que Dieu puisse parler. Il se tient silencieux pour entendre, il cherche ce qu'il trouvera certainement, l'amour de Dieu". Il cherche l'amour par obéissance, et personne ne peut lui apprendre l'amour que Dieu lui-même18.

Or l'amour ne s'interrompt jamais. "Quand, après avoir prié un certain temps, on cesse sa prière, il peut se faire qu'on mette un point là où le Bon Dieu n'a pas encore terminé… Et Dieu est alors comme celui qui, d'une pièce voisine, crie soudain quelque chose ou qui, simplement, patiente jusqu'à la prochaine pause pour continuer la conversation. Et l'on voit que ce qu'on fait entre temps se trouvait déjà fortement sous l'influence de ce que Dieu avait encore à nous dire"19.

"Et si l'homme qui a un jour prié essayait de renoncer à la prière et de l'oublier tout à fait, il devrait savoir que, comme il a retrouvé Adam, Dieu pourra le retrouver, lui, après chacune de ses dérobades". Celui qui ne prie plus touche cependant Dieu à nouveau rien qu'en pensant à lui. "Adam sait bien que Dieu se promène encore dans le paradis. Qui, un jour, a conversé avec Dieu en reste marqué pour toujours; il n'est point de défection qui puisse faire oublier Dieu"20. L'homme n'a pas le choix: il ne peut décider que Dieu n'existe plus. Il peut tout au plus s'imaginer qu'il est en son pouvoir de le faire.

La prière a trois niveaux. Il y a la prière visible: tu me vois prier. Au-dessous de cette prière visible, il y a ce que tu ne vois pas: ma méditation peut-être qui est encore contrôlable dans une certaine mesure. Finalement, ce qui est tout à fait intime: le contact immédiat avec le Seigneur, la prière dans laquelle au fond tout est offert pour un contact immédiat, même si on ne réalise pas bien ce qui se passe alors. Ce que le Seigneur touche d'une manière immédiate ne peut pas être manipulé. Mais réellement je ne veux plus pécher, je lui livre une surface toujours plus grande de moi-même21.

Ton Père voit dans le secret: c'est la récompense de celui qui s'est mis à l'écart pour prier. Quand il a congédié le monde qui l'entourait, l'orant est comme nu devant Dieu. Il n'a pas de secret pour lui, il est là ouvert et Dieu voit tout. Et il laisse Dieu faire dans le secret tout ce qu'il veut. Il se laisse approfondir et dilater par Dieu parce que ce qui est caché en Dieu est beaucoup plus grand et plus puissant que son propre secret. En se séparant du monde, il permet pour ainsi dire à Dieu de faire davantage qu'il n'aurait pu le faire sans cette séparation. Et à vrai dire c'est la récompense de l'orant qu'il puisse exister entre Dieu et lui une telle intimité22. Pour parler des relations de l'homme avec Dieu, on ne peut se dispenser des comparaisons de l'amour humain. Ce qu'il y a de plus profond dans l'humain sera toujours le meilleur symbole de ce qui se passe dans les relations entre l'homme et Dieu.

Toute prière faite de mots humains part de la finitude humaine pour être accueillie par l'infini du Père. Et ce n'est pas le nombre des prières qui établit le total des rencontres de Dieu avec l'âme; Dieu donne à chaque prière un effet en profondeur, il transporte l'orant tout entier dans l'atmosphère de l'infini même si l'orant ne croit pas qu'il prie23.

Engagé déjà dans l'éternité de Dieu par sa prière, l'orant véritable ne considère pas sa dernière heure comme une borne frontière. Il vit dans l'espérance de pouvoir continuer à accompagner fidèlement l'éternité de Dieu, il espère tellement être à sa disposition pour la recevoir que sa dernière heure n'a pas besoin d'être tellement remarquée; sa prière ne sera pas interrompue par elle et Dieu non plus n'aura pour ainsi dire pas besoin d'interrompre ce qu'il fait déjà; la vie de l'orant entrera presque sans qu'il s'en rende compte dans l'éternité à laquelle il participait déjà dans sa prière silencieuse24.

L'apôtre Jean se penchant sur la poitrine de Jésus pour lui demander: "Seigneur, qui est-ce?" est un symbole de la prière véritable. "La vraie prière, dans l'Eglise, est ce geste de se pencher amoureusement vers le Seigneur. Le catholique ne prie ni debout ni assis, mais penché vers le Seigneur. Il peut le faire parce qu'il repose déjà sur la poitrine de Jésus. Ce geste de l'apôtre est un pur mystère de tendresse. Il se fait un nid dans le cœur du Seigneur. Il ose s'approcher du Seigneur, se pencher vers lui, parce qu'il possède la véritable humilité, une humilité qui ne s'écarte pas du Seigneur, mais entre en lui. Une humilité qui se détourne de sa propre personne et se perd totalement dans le Seigneur. Se trouver à genoux devant le Seigneur, perdu dans le mystère de son amour, est quelque chose de si radieux, de si éblouissant qu'il est impossible de s'imaginer un plus grand bonheur". Jean se fait plus petit pour être plus près du Seigneur. "Il ne se penche pas parce qu'il est un pécheur misérable, mais parce que le Seigneur est si grand et si bon. Il ne se penche pas pour s'humilier, mais pour que Dieu soit plus grand. Il possède cet amour qui ne réfléchit pas, qui ne calcule pas, mais sent tout simplement la gloire du bien-aimé… Il vit immédiatement et naïvement dans l'amour". Mais l'amour ne connaît pas d'exclusivités. "Tous sont invités à prendre part à ses mystères"25.

Maintenant que le Seigneur est ressuscité d'entre les morts, il continue à se manifester pour que les croyants soient en mesure de le prier convenablement. "Car le Seigneur apparaît aussi sans qu'on le voie. Toute prière chrétienne implique une apparition du seigneur, toute parole chrétienne prononcée dans la prière est entendue par lui et aura une réponse. Dans la prière, le ciel est ouvert; et que la foi le perçoive visiblement ou invisiblement, qu'elle rencontre le Seigneur à tel ou tel de gré de visibilité, elle s'en remet au Seigneur qui apparaît"26.

"Dans tout entretien qu'on a avec lui, c'est le Seigneur qui le premier prend la parole"27; c'est lui aussi qui, finalement, aura toujours le dernier mot, et ce n'est pas triste.

Celui qui parle à Dieu ne parle pas dans le vide, il a vraiment un partenaire. Aussi longtemps que la foi n'est qu'une sorte de devoir inculqué, il y a après la prière la satisfaction du devoir accompli. Mais dès que Dieu a vraiment touché un croyant et que celui-ci a fait l'expérience que, dans la prière, il a vraiment à faire à Dieu, que Dieu s'adresse à lui personnellement, tout change. Dieu s'adresse à lui personnellement, cela peut vouloir dire qu'il sait que Dieu exige quelque chose de lui, ou bien qu'il comprend que Dieu se laisse appeler et qu'il vient à l'aide quand on a besoin de lui, ou bien que Dieu possède des mystères remplis de joie qu'il veut communiquer28.

 

L'amour ne se fait pas remarquer 

Qui a vraiment rencontré le Dieu vivant a désappris, dans l'objectivité de Dieu, à souhaiter quelque chose pour lui-même; ou bien s'il désire quelque chose pour lui-même, sa demande est étroitement liée à sa mission. Il s'oublie lui-même, il laisse faire Dieu29.

Mais comment s'y prendre pour laisser faire Dieu, pour lui laisser la place? "Il n'y a qu'un moyen, très simple": nous devons donner la main à la Vierge. Alors le centre est libre pour le Seigneur. "Dès qu'on commence à prier: donner la main à la Mère afin que le Seigneur soit le centre de la prière. Vous comprenez? Surtout ne plus penser à soi. C'est la meilleure manière de faire". On est si souvent distrait: pendant l'action de grâce à la messe, pendant la méditation. On y introduit trop ses propres plans. Naturellement pendant la médiation on peut jeter un coup d'œil sur les heures qui vont suivre et y réfléchir du point de vue de l'Evangile. Mais pas trop, sinon le centre n'est plus libre pour le Seigneur. Après la messe, ne faire que rendre grâce. Nous sommes tellement habitués à savoir que le Seigneur est le centre de la messe que nous oublions que nous devons le connaître d'une manière toujours nouvelle30.

Il ne faut même pas que le regret de ses péchés occupe trop de place. "Celui qui s'est confessé ne doit plus regarder ses péchés passés que dans la lumière qui vient de (Dieu). Comme la Samaritaine que le Seigneur a délivrée de ses péchés: elle sait bien qu'elle était une pécheresse, mais elle vit tout entière dans la grâce nouvelle". La vie de foi doit être marquée davantage par la volonté du Seigneur lui-même que par la personnalité de chaque croyant. "S'il n'en était pas ainsi, si nous étions livrés à nous-mêmes, notre prière se concentrerait vite sur nos propres intérêts ou ressemblerait à un catalogue interminable de désirs. Mais si nous prions Dieu comme il veut, la réflexion sur nous-mêmes diminue et finit par disparaître"31.

C'est pour quoi la position du corps dans la prière a aussi son importance. Il faut choisir la position du corps qui permet de s'oublier soi-même le plus facilement. Si la position est inconfortable, elle centre la prière sur soi plutôt que sur Dieu. Ce n'est pas la position du corps en tant que telle qui est importante, c'est l'humilité, c'est-à-dire l'oubli de soi qui ne se met pas soi-même en travers de la route pour aller à Dieu32.

Le but du Fils est que l'homme, lui aussi, aspire au Père. "La soif et le désir que le Fils éveille en lui ne pourront jamais cesser d'être soif et désir parce que leur objet et leur but sont Dieu seul. Car c'est à lui que les chrétiens aspirent. Ils n'aspirent pas avant tout à leur sainteté, à leur béatitude ou à un autre état personnel, à un degré de prière ou de perfection. Dieu seul est leur but. Qui voudrait aspirer à autre chose qu'à Dieu aspirerait finalement à sa propre personne. Celui par contre qui aspire à Dieu aspire le moins possible à lui-même… Jamais le Fils n'a aspiré à sa sainteté personnelle; sa sainteté, c'était de faire en tout la volonté du Père. Rechercher sa sainteté personnelle signifierait encore établir des limites et des mesures"33.

La meilleure manière de s'occuper de soi selon Dieu, c'est de ne plus s'occuper de soi et d'en laisser le soin à Dieu. Le Fils nous enseigne que, durant la prière, nous devons "laisser derrière nous tout ce qui nous entoure et nous préoccupe dans le monde… Si nous nous rendions auprès de Dieu avec nos préoccupations de tous les jours, nous ne serions jamais réellement libres pour un vrai entretien avec lui, toute l'inquiétude de nos soucis et de nos travaux pénétrerait avec nous dans le silence de Dieu et nous empêcherait d'écouter et de recevoir dans le recueillement… Et même si ce n'est pas facile de se tenir devant Dieu entièrement dépouillé de ses propres préoccupations, cela reste néanmoins la condition indispensable pour obtenir ses dons les plus précieux. Ce n'est pas que Dieu se désintéresse de nos affaires terrestres. Mais il faudrait que nous ayons encore plus d'intérêt pour les siennes"34.

Le disciple (Jean) ne se met jamais en avant, même dans la prière. "Il ne demande pas à tout instant à son ami quel service il pourrait lui rendre ou quels sont ses désirs… Par ces questions indiscrètes, il mettrait en lumière plutôt son propre amour, au lieu de penser à celui qu'il aime". Ce n'est pas la même chose de prier simplement pour adorer le Seigneur ou pour lui rappeler qu'on est encore là et qu'on attend ses faveurs. L'amour véritable se tient prêt pour le moment où l'on aura besoin de lui. L'amour ne se fait jamais remarquer lui-même35.

Il peut y avoir tant d'égoïsme plus ou moins inconscient jusque dans la prière! "Quand l'homme et la femme se donnent l'un à l'autre en pensant à tout autre chose, ils sont incapables de s'unir vraiment dans l'amour. Il en est de même pour l'amour entre l'homme et Dieu. Bien des choses dans les prières et les exercices de pénitence du chrétien sont égoïstes, mesquines, détournées de Dieu: tout cela entrave leur fécondité". Demander au Père quelque chose au nom du Fils, c'est la condition pour être exaucé. "Demander au nom du Seigneur, c'est demander avec son accord… Mais quand savons-nous exactement ce que le Fils veut et désire? Nous ne pouvons le préciser que très rarement. Il n'y a donc qu'un seul moyen: nous plier à sa volonté, demander au Père ce qu'il désire, même si les détails nous restent inconnus"36.

Tout au long de sa vie, l'homme profère trois paroles distinctes. Deux de ces paroles sont pures parce qu'elles sont dites en Dieu et avec Dieu: la première est le premier balbutiement de l'enfant, avant l'éveil de l'égoïsme; c'est de l'amour immédiat; la deuxième parole de l'homme qui est pure, c'est sa dernière, quand il renonce à son égoïsme et à son mensonge, et qu'il retourne à Dieu: c'est à nouveau une parole dite en Dieu, c'est un retour au premier mot balbutiant de l'enfant, c'est à nouveau de l'amour immédiat. Ces deux paroles sont dites dans la faiblesse, quand l'homme n'oppose aucune résistance à l'amour de Dieu. L'enfant qui balbutie ne s'est pas encore découvert lui-même, le mourant s'est oublié à nouveau. Entre l'enfant et le mourant, il y a ce qu'on appelle 'notre vie': l'homme s'éloigne de Dieu pour mener sa propre existence, il ne dit plus ses paroles en Dieu, il essaie de dire ses propres paroles comme s'il s'était créé lui-même. Nous nous chassons nous-mêmes du paradis, nous nous exilons nous-mêmes de notre vie avec Dieu. Le paradis, ce n'est pas l'inconscience de l'enfant en tant que telle, et la conscience de soi ne signifie pas non plus nécessairement l'éloignement de Dieu. Le paradis, c'est la vie en Dieu, et même l'esprit conscient de lui-même en est capable. Mais seulement par le Christ37.

 

Dieu se laisse influencer 

Dans la prière il se passe toujours plus de choses que ce que l'orant peut attendre. "Si ce qu'il attendait en vertu de sa volonté et de sa prière particulières ne se réalise pas, alors il se passe autre chose à la place, quelque chose de meilleur et de plus riche. On ne peut pas dire que le Père décide de tout, tout seul, et que chaque volonté doit plier devant la sienne, que toute prière n'a pour but que de rendre l'homme conforme à la volonté de Dieu. Il est tout aussi vrai que le Père lui-même, dans sa volonté souveraine et définitive, veut se laisser déterminer par le Fils et, dans le Fils, par les hommes et par leurs demandes. La solution de cette énigme ne peut être trouvée que dans l'amour… De la part du Père, c'est un acte d'amour que de nous permettre de le déterminer par l'amour, et c'est un acte d'amour de la part du Fils que de nous permettre de nous servir de son nom dans la prière pour déterminer le Père"38.

Toute prière va à Dieu. Et il peut arriver qu'un croyant qui a prié avec tiédeur se voie tout à coup rempli au-delà de toute attente. Peut-être priait-il sans grande conviction pour obtenir quelque chose, uniquement parce que quelqu'un lui avait indiqué ce moyen. Et maintenant il n'arrive pas à s'imaginer comment ses paroles ont pu avoir une influence sur Dieu39.

C'est incroyable, mais c'est ce que le croyant fait tous les jours par sa prière: il se croit capable d'attirer l'attention de Dieu. Cependant quand on s'approche du Seigneur avec une prière ou une suggestion, ce n'est pas avec le sentiment que le Seigneur n'aurait pas remarqué ce qui nous manque ou qu'il a oublié que nous sommes dans le besoin ou dans la gêne; mais, malgré son omniscience, nous attirons son attention sur des choses qui nous tiennent à cœur dans l'espoir que quelque chose d'essentiel et d'utile pour nous-mêmes ou pour d'autres résultera de cette conversation40.

L'homme s'oublie lui-même dans la prière, et sa situation, et son péché, et ses soucis. Quand il prie, il est en conversation avec Dieu Trinité dans la vie éternelle. La prière a une portée qui demeure cachée à celui qui prie. Ce qu'il sait, c'est qu'il participe à quelque chose de mystérieux, que sa foi l'invite à la prière et lui en montre le chemin41.

Toute prière est mystérieuse parce qu'elle va au-delà d'elle-même. Elle sous-entend toujours aussi, si elle est juste: "Je te demande ceci ou cela au cas où c'est ta volonté, au cas où tu le juges bon". On peut avoir la meilleure bonne volonté du monde et désirer beaucoup de choses qui ne sont pas mauvaises en elles-mêmes: cela ne suffit pas pour qu'elles soient dans la volonté de Dieu et dans les plans de son royaume. La fécondité de la prière est soumise à Dieu42. Et cependant toute prière vraie a une influence sur lui.

Quand je prie, je parle avec Dieu; il entend mes paroles dans le sens de la foi, c'est-à-dire avec une dimension que j'ignore. Et cela non seulement parce que Dieu traduit la prière dans le sens et dans la langue de son éternité, mais aussi parce que je prie en communion avec d'innombrables croyants qui sont capables de mieux prier que moi, qui ont des relations plus intimes avec Dieu et qui ont pour ainsi dire habitué Dieu à entendre des prières de plénitude. Pour ces deux raisons, les paroles de ma prière ne sont pas nécessairement identiques à ce que Dieu entend. D'autre part, je sais par la foi que mes paroles arrivent jusqu'à Dieu; il les entend et y répond dans le silence selon qu'il le juge bon. Et si ma prière avait un but précis, telle personne par exemple, mon désir est maintenant entre les mains de Dieu. Je m'attends donc que Dieu fasse quelque chose; il va de soi pour moi que celui que j'ai recommandé à Dieu éprouvera d'une manière ou d'une autre les effets de ma prière43.

Dieu 'arrondit' nos prières pour les entendre dans son sens à lui, il leur ajoute ce qui leur manque44. Le Seigneur, de son côté, 'arrondit' lui aussi toutes les prières que nous lui adressons pour les présenter au Père. Que le ciel 'arrondisse' les prières de la terre est une idée qu'on retrouve littéralement chez l'apôtre et mystique qu'était le Père Lamy, curé de La Courneuve. Rapprochement de hasard ou influence du Père Lamy sur Adrienne? Rien n'indique jusqu'à présent qu'Adrienne von Speyr ait connu le livre du Comte Paul Biver où se trouve cette note: "La Sainte Vierge offre nos prières à Dieu. Elle les embellit… La prière, même faite sans grande attention est toujours une prière, et notre sainte Mère parachève ce qui manque. C'est un peu comme les saints que nous invoquons. Prenons un exemple. Si nous demandons à l'un dix francs et qu'il ne soit capable de nous en donner que sept, cinq ou trois, cela n'importe pas: il a recours à la très sainte Vierge qui arrondit le chiffre, et il nous donne les dix francs"45.

Dieu nous a donné des pouvoirs et d'abord le pouvoir de devenir ses enfants. Par là, il nous a donné pouvoir sur lui: le pouvoir d'exiger de lui, de nous présenter devant lui avec la liberté des enfants et d'exiger l'héritage. Désormais toutes les portes sont ouvertes. Il y a des choses que, dès à présent, il est en notre pouvoir d'exiger catégoriquement de Dieu. Nous pouvons exiger que, de nous qui sommes pécheurs, il fasse ses enfants. Nous pouvons exiger qu'il nous donne son Esprit. Nous pouvons exiger de pouvoir accomplir sa volonté. Nous pouvons exiger de vivre en son Fils. Nous pouvons exiger que tout contribue à notre bien. Nous pouvons exiger la vie éternelle. Naturellement nous ne pouvons pas exiger de Dieu des choses qui demeurent toujours en sa liberté: qu'il nous appelle au sacerdoce, qu'il nous donne tel ou tel charisme. Mais nous pouvons exiger son amour, et dans cet amour il ne peut rien nous refuser46.

Dans sa jeunesse, Jean-Marie Vianney a fait une expérience de prière. Un jour, il dit un Notre Père comme s'il avait pensé: je vais vite prier encore un petit peu. Et tout à coup il remarque que la prière est devenue vivante en lui. Elle est devenue comme une clef qui lui ouvre toutes les richesses de Dieu. Comme si Dieu lui avait donné, par la prière, la possibilité d'avoir accès à ses trésors. Celui qui a accès aux trésors de Dieu comprend qu'il peut oser les choses les plus folles. Vianney comprend tout à coup qu'il a accès à tout le pays de la grâce. En priant, il peut tout emporter. Et il s'enhardit jusqu'à voir, avec la grâce, dans le cœur des pécheurs. Il reçoit aussi la certitude de pouvoir le faire. "Dieu peut tout": pour la plupart des chrétiens, c'est un mot vide de sens. Ils n'ont pas le courage d'entrer dans ce tout. Dieu se réjouit qu'on le dépouille. Comme Thomas More se réjouit quand sa fille va le 'taper'47.

Dieu est reconnaissant pour toute prière, même médiocre. Dieu est reconnaissant pour tout sacrement reçu par les chrétiens même quand ils ne se donnent pas beaucoup de mal pour être à la hauteur. Et Dieu exprime sa reconnaissance en insufflant dans les sacrements tant de sa force vivante48.

 

Toute prière est trinitaire 

A cause de l'unité de l'être de Dieu, il est impossible qu'une personne divine demeure jamais en retrait par rapport à une autre. Chacune des trois personnes participe si également à toutes les œuvres de Dieu qu'il nous est permis de nous savoir toujours entourés du mystère des trois personnes. Tout croyant ordinaire comme chaque saint participe à tout le mystère qui fut offert à la Mère du Seigneur. Et plus un être humain est pur, plus purement il fera l'expérience qu'il peut prier Dieu comme le plus proche des proches, si proche à vrai dire qu'il ne perçoit plus de différence entre le Père, le Fils et l'Esprit, bien qu'il connaisse la Trinité et bien qu'il comprenne la Trinité de la grâce qu'il expérimente et reçoit49.

Ce que l'orant vise n'est rien d'autre que l'échange de l'amour trinitaire; cet amour est une telle plénitude que cela ne le dérange pas que le monde y entre avec ses orants pour y participer50.

Parce que le Fils s'est fait homme, on pourrait croire qu'il vaut mieux s'adresser surtout à lui dans la prière comme si l'expérience qu'il a de notre monde le rendait plus capable de nous comprendre. Et quand vient la fête de l'Esprit, il nous semble un peu pénible de devoir nous occuper de lui à présent, de lui confier notre prière. Mais dès qu'on prie l'Esprit Saint, on remarque que la difficulté qu'on redoutait n'existe pas. Seulement la prière est différente parce qu'on sait maintenant qu'on est environné de l'Esprit. En s'approchant de lui, on se sent comme entouré de ses soins et caché en lui. Il sait d'avance ce que nous avons à dire dans la prière, pourquoi nous le prions et, parce qu'il sait tout, il rend la prière facile. Mais la prière à l'Esprit Saint a une particularité: plus que d'habitude, on pressent la grandeur et l'infinité de Dieu… Nous avons le droit d'attendre avec certitude de recevoir de lui davantage que ce que nous avons demandé, un peu comme si une langue étrangère nous devenait compréhensible ou que s'ouvre devant nous un domaine qui nous était jusqu'alors inconnu51.

Personne n'a le droit de prier sans s'appuyer sur la prière du Seigneur; personne ne peut croire sans vouloir croire à la vision que le Fils a du Père. Le Fils voit le Père et il répand continuellement ce qu'il voit sous une forme adaptée à la foi de ceux qui le suivent. Il voit la plénitude; le temps qu'il passe sur terre est rempli d'éternité. Et cette plénitude est si infinie que tout croyant peut y avoir part52.

Une fois pour toutes nous sommes dans la prière du Fils, "non en nous y plaçant, mais en raison de la plénitude de sa grâce… De sa part, il s'agit d'une invitation sans artifice, dans laquelle il ne cache aucune exception: c'est pour tous, en effet, qu'il est venu dans le monde, et tout homme, croyant ou non, pourrait, s'il consultait l'Ecriture, affirmer: je suis concerné…Une eucharistie qui ne serait pas participation au dialogue du Père et du Fils dans l'Esprit n'en serait pas une"53.

Revêtu de notre nature, le Fils a été en mesure de parler au Père dans la vérité. "En nous découvrant son chemin sur la terre comme un chemin de prière, il nous invite à sa suite. Nous aussi, nous pouvons et nous devons prier"54.

S'occuper du Seigneur, c'est déjà entrer dans la prière. "La prière, dans toute sa pureté, serait la participation à l'échange du Seigneur avec son Père dans l'Esprit Saint… Tout prière bien faite nous rapproche de l'attitude du Seigneur et nous en transmet quelque chose… Toute prière chrétienne est en fin de compte une insertion dans cette volonté du Père que le Fils accomplit. Comme le Fils, dans chacune de ses actions, fait entièrement la volonté de son Père, de même chacune de nos prières chrétiennes a une part totale à la volonté du Père"55.

Nous savons que le mystère insondable qui unit le Fils au Père et le Père au Fils est un mystère d'obéissance aimante. Ce mystère indicible est pour le Fils le centre de tout. "C'est pourquoi, nous qui avons à suivre le Seigneur, il nous faut, dans le silence de la prière et de l'adoration, auquel le Seigneur lui-même nous renvoie, prier le Père de vouloir bien insérer notre… existence actuelle dans l'existence omniprésente (de son Fils), notre obéissance de chrétien dans son obéissance divino-humaine incessante, afin que nous ayons part dans la foi à son indicible mystère d'obéissance… Dieu veuille faire de notre oui une imitation du oui parfait de son Fils"56.

Adrienne von Speyr a commenté plusieurs fois le Notre Père; une fois au moins elle a commenté, dans l'extase, le Notre Père de Jésus en croix. En voici de larges extraits: Le Fils ne saurait plus que le Père est au ciel si Marie et Jean ne se trouvaient au pied de la croix. Il sait leur présence, il perçoit en eux sa propre parole et il saisit par là la vérité du Père. Que ton nom soit sanctifié. Cette sainteté du Père est pour lui à présent comme une notion humaine qui n'est plus à remplir de sa sainteté divine. En tant qu'homme, il a pour ainsi dire à chercher ce qui est saint. Pour lui, Dieu Trinité était toujours saint; mais il a comme perdu sa place de deuxième personne. Il sait bien qu'il ne faut pas prononcer le nom du Père sans ceux du Fils et de l'Esprit. En langage humain: il est comme quelqu'un qui est conscient d'avoir une mission reçue de Dieu et qui cependant envie tous ceux qui ont une mission, comme si lui n'en avait pas. Comme un enfant riche qui s'amuse avec le jouet d'une enfant pauvre et qui oublie qu'il a chez lui beaucoup de jouets beaucoup plus beaux. Que ton règne vienne. C'est un cri de détresse du haut de la croix. Sans savoir que le règne vient justement parce que lui s'en va; au contraire, il dit ces mots dans la dernière aliénation de l'angoisse. Comme si le royaume des cieux devait tomber d'en haut sur la croix, parce qu'il ne voit pas que la croix s'élève vers le ciel et y ouvre une brèche, qu'elle en brise les portes avec violence, qu'elle établit le passage de la vie présente à la vie éternelle. Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour. Ici, il n'est plus que les autres. Lui-même ne peut plus avoir besoin du pain de chaque jour. Mais il ne peut omettre cette demande parce que les autres ont encore besoin de pain. Et cependant cette demande signifie à présent: donne-nous le corps de ton Fils. D'un bond: le corpus Domini est le vrai pain; ils doivent le recevoir. Lui-même n'en a pas besoin non plus parce qu'il est lui-même ce pain; il livre son corps dans le pain afin que le pain quotidien des chrétiens devienne eucharistique. Pardonne-nous nos offenses. Il porte toutes les offenses. Si le Père veut à présent pardonner à quelqu'un, il doit pardonner au Fils, l'innocent, qui est pardonné de toute façon puisqu'il n'a rien fait, mais qui doit recevoir le pardon parce qu'il porte tout. Affaire tout à fait subtile. Et le Fils doit se tenir pour coupable parce que la faute des autres a en lui un espace libre… Comme nous pardonnons aussi. Il pardonne à tous, il a déjà pardonné avant même qu'on lui ait fait quelque chose, de sorte qu'il pardonne à tous alors qu'il porte encore le poids des fautes de tous. Comme celui que tous ont couvert d'opprobres… C'est comme s'il devait pardonner afin que le Père puisse pardonner; c'est comme s'il devait pardonner afin que les autres puissent pardonner. Cela lui coûte de la peine de pardonner parce que, à présent, tout ce qu'il doit faire lui-même lui coûte de la peine parce qu'on dispose totalement de lui. Il est difficile d'être actif dans la Passion. C'est pourquoi les paroles sur la croix ont tellement plus de poids que toutes les autres paroles; elles sont comme une avalanche, elles grandissent en se répandant, de Marie et de Jean jusqu'à nous, et on voit que toute leur force se trouvait déjà à l'origine. Cela nous crée une obligation énorme. Et le plus touchant est peut-être la manière dont le Fils prie maintenant: Ne nous soumets pas à la tentation. Il a vaincu la tentation. Mais son expérience est maintenant passée. Dans son impuissance, il est celui qui ne décide plus de ce qu'il est capable et de ce qu'il est incapable de faire. Il fait partie en quelque sorte de la foule énorme de ceux qui sont fatigués de résister à la tentation. Il est l'homme fatigué qui souffre, qui supplie d'être délivré du mal. Plus faible à vrai dire qu'au mont des oliviers. Et ce n'est que maintenant qu'arrive la dernière demande: Que ta volonté soit faite. Il résume tout en ce entre de sa prière. Le Père ne doit pas penser que, sur la croix, il a encore quelque désir, un désir autre que le désir unique d'accomplir la volonté du Père sur la croix terrestre comme il l'accomplit au ciel57.

 

2. CONCRÈTEMENT 

Le temps de la prière 

Le bon moment pour Dieu, c'est toujours le moment présent58. La prière ne doit jamais être abandonnée pour se livrer uniquement à l'action. On peut se détourner de la vie essentielle, qui est intérieure, par un excès d'activités. On peut s'éloigner de ce centre sans guère le remarquer, sans voir non plus la part d'amour-propre qui s'est glissée dans cet activisme et qui refuse d'accepter tout blâme venant de l'Eglise. Il peut être permis, exceptionnellement, de prendre sur soi par amour une double charge de travail. Mais pas continuellement, car celui qui n'écoute plus ce que Dieu veut n'entend plus que ce qu'il veut lui-même et il ne fait donc plus que ce qui l'intéresse. Chaque parole prononcée ici-bas par le Fils faisait partie d'une prière au Père. Pour lui, il n'y avait aucune action qui ne fût en totale liaison avec le Père. Et toujours il a laissé le Père éprouver son action, bien qu'à cause de l'unité en lui de l'homme et de Dieu, il n'y eût pas le moindre danger qu'il s'éloignât du Père59.

Toute mission active demeure en tant que telle incomplète. Il est impossible de tout faire. Non seulement pour que l'action puisse être 'arrondie' (complétée) par la souffrance. La contemplation aussi la parachève (l'arrondit): le temps qu'on doit nécessairement soustraire à l'action. Beaucoup de ce qui pourrait être fait doit demeurer non fait pour l'amour de la prière, même chez un curé fort occupé60.

En tout ce que fait Marie, la prière a une telle place qu'on comprend, quand on l'a vue, la certitude qui peut être la sienne et en même temps sa candeur. Ce qu'elle pense et réalise va de soi pour elle parce que c'est enraciné dans la prière et que cela y demeure enraciné. Ce qu'elle pense et fait mûrit dans la prière comme un fruit au soleil, comme un pain au four. Aucune espèce d'impatience61.

Il n'est pas permis que la prière soit une fuite. Parce que tout le monde vous tape sur les nerfs, on se réfugierait dans la prière. En soi, cela pourrait être juste si l'on est prêt à se laisser déranger à nouveau pour les exigences de la mission. Est fausse la prière qui chercherait à fuir la mission62.

"Celui qui prie devrait aussi, en dehors de la prière explicite, pouvoir vivre de la prière. La prière devrait englober et exprimer tout ce qui, au long de la vie, est vrai, tout ce qui passe. Elle devrait témoigner que nous avons établi notre demeure en Dieu… Il y a aussi une sorte d'évolution d'une prière à l'autre, parce que le croyant ne connaît pas d'arrêt dans sa vie, pas plus que le Fils qui, parti du Père et retourné vers le Père, ne s'est jamais arrêté dans son cheminement". Celui qui prie se trouve à la suite du Fils; il est entraîné dans son passage au Père, mouvement qui inclut toujours celui qui vient du Père63.

La persévérance dans la prière provient de l'amour. "Il se peut que de devoir prier quotidiennement les heures de l'office dans un monastère me dégoûte un jour terriblement. Toujours les mêmes psaumes et les voix stridentes de mes sœurs… Mais je devrais justement penser que, derrière tout cela, il y a le Seigneur". Une mère qui prépare tous les jours une bouillie compliquée pour son enfant et qui, tous les jours, doit laver une quantité de langes ne sera jamais dégoûtée parce qu'elle le fait pour son enfant. Elle ne va pas un jour tout envoyer promener pour aller faire un tour. Elle est tout heureuse d'avoir un enfant. "Et si on comprend bien le Seigneur et son amour, on ne se laissera pas énerver". Ce qui me déplaît n'a pas d'importance, comparé à la santé de l'enfant et à son bien-être64.

C'est un peu comme pour la prière durant la maladie. Tant qu'on est en bonne santé, il y a harmonie entre la prière et le travail; dès que la pensée est libre, elle retrouve la prière sans avoir à renouer des fils qui auraient été rompus. Mais quand on est malade et affaibli, il arrive que les pauses entre les prières proprement dites se fassent plus longues. Mais il se peut aussi qu'on découvre que dans l'entre-temps on avait quelque chose d'autre à faire, peut-être simplement souffrir et se sentir faible, faire l'expérience de son impuissance, et on découvre que cela aussi était une mission. On est faible et on sait que tout est bien comme Dieu le veut65.

"Souvent je suis assise à mon bureau et je tricote; tandis que les mains sont occupées, l'esprit est libre; une prière lui est donnée qu'il n'a pas cherchée. Parce qu'on était au fond dans un endroit tranquille". L'âme se sait habitée, et cela s'exprime en prière. Quand on a avec quelqu'un une conversation qui est interrompue pour une raison ou pour une autre et qu'on la reprend plus tard, dans l'entre-temps on reste ouvert à cette conversation. On n'a pas besoin de réfléchir à ce qui a été dit ni à penser à la suite, on demeure simplement en état de poursuivre la conversation, on se tient à sa disposition. Peu importe si entre temps je travaille, lis ou réfléchis à autre chose. Je reste prête à poursuivre la conversation et cela ne demande aucun effort. Même chose pour la prière (pour les visions, dit Adrienne)66.

 

Les manières de prier 

"A supposer que je n'aie pas commis de péché et que je veuille quand même me confesser, je vous dis: J'ai du mal à trouver de quoi m'accuser, comment dois-je faire? Vous me répondrez: Vous n'avez certainement pas prié comme vous le deviez. Je ne pourrai que vous répondre: Certainement pas! Et si, pendant des années, je faisais tous mes efforts pour faire mieux, je devrais toujours redire: Certainement pas"67.

"L'homme prie. Il bredouille quelques paroles. Peut-être sait-il exactement ce qu'il veut et l'exprime-t-il de manière abrupte et vigoureuse. Peut-être se sent-il si petit et indigne devant la majesté de Dieu qu'il ne sait pas dire ce qui remplit son cœur, qu'il a recours aux prières composées par l'Eglise, en balbutie une ou la récite de toute son énergie. Peut-être prie-t-il par devoir et se sent-il par après libéré d'une obligation. Peut-être prie-t-il comme on fait un beau travail, avec la crainte de changer quoi que ce soit aux paroles, avec le sentiment qu'il doit maintenir ses demandes invariablement toute sa vie durant. Peut-être s'est-il mis plusieurs fois à prier et n'en est pas plus avancé, saisi qu'il est finalement par son indignité et son incapacité, à tel point qu'il ne prononce rien d'autres que des oraisons jaculatoires ou un soupir: Tu vois comment je suis, tu sais bien ce dont j'ai besoin… Ou bien est-il frappé d'une telle grâce, rempli d'une telle joie qu'il bredouille son merci et s'offre comme il peut. Toutes ces formes de prières et bien d'autres encore forment ensemble une image bigarrée: pour chacun, la prière est différente; pour chacun, celle d'aujourd'hui est différente de celle d'hier, elle est un paysage changeant…"68.

De même qu'on peut se jeter dans de la bonne musique, on peut se jeter dans la prière. Sans effort, comme on plonge dans l'eau. L'authentique musicien est simplement au service de la musique. Il ne se concentre pas sur sa propre imperfection: "Si seulement j'avais des doigts moins gauches, si je m'étais davantage exercé jadis!" Sans réfléchir sur ce qui est parfait et sur ce qui est imparfait, il démarre, il improvise aussi, sans narcissisme. Je joue du Schubert, je ne me joue pas moi-même. Et ce que j'ai, je le mets dans Schubert. Je ne cherche pas à vous en faire accroire. Dans la prière, on ne s'ouvre pas artificiellement pour l'amour de soi. Cela ne servirait qu'à se rétrécir. Ne pas être malheureux parce qu'on n'a pas eu de conditions favorables au départ69.

L'homme a, comme la mer, ses marées, son flux et son reflux, il connaît comme la nature, l'alternance des saisons, la joie et la désolation, la croix et l'aube pascale. Beaucoup de choses dans la nature ressemblent à la prière. La nature n'a rien de monotone; le temps est un événement perpétuel que Dieu a donné au monde, et le temps se reflète dans toute recherche de Dieu, "dans tout effort de se rapprocher de lui par la prière. La création a, pour celui qui prie, un sens plus profond: il y voit tout ce que Dieu a préparé en vue de l'homme. Et il peut découvrir dans la nature et sa temporalité des occasions de prier qui sont toujours nouvelles, si bien que s'ouvrent à lui, tout à coup, des choses dont il n'avait pas jusqu'ici perçu le sens pour la prière. Et cela lui permet de poursuivre, consolé, ses prières parce que Dieu met à l'intérieur des formules - si monotones qu'elles puissent paraître - richesse et diversité"70.

La prière n'est jamais ennuyeuse, ose écrire Adrienne! Même répétée indéfiniment, elle ne devient jamais ennuyeuse "parce qu'elle est un entretien avec Dieu qui ne peut jamais ennuyer et dont la parole est toujours nouvelle, même quand elle paraît exactement la même". Un orant ne perd jamais son temps parce que prier, c'est se tenir devant Dieu71.

Ce qui importe, "c'est que notre prière soit vraie… Et si la douleur nous touche, ne l'abandonnons pas à Dieu dans le vague, remettons-la lui dans une prière vraie. Quand on souffre, il y a très bien moyen de s'arranger pour que ce soit 'supportable', et l'on diminue Dieu. Nous devrions assumer la souffrance comme Dieu la donne ou la permet. Alors la douce volonté du Seigneur viendra également à bout de notre nature rebelle"72.

"Quand nous parvenons à prier vraiment, que les paroles prononcées dans la prière deviennent vérité, nous sommes immanquablement entraînés dans la contemplation. Le plus souvent nous savons à peine ce que nous prions ou bien nous ne le savons que d'une manière imprécise; nous remplissons un devoir, nous passons, en priant, d'une chose à une autre, ou nous nous trouvons dans le besoin et nous sommes reconnaissants de pouvoir le dire à quelqu'un. La prière qui est vraiment prière n'est pas loin de la contemplation. Car lorsque nous prions en vérité, nous sommes davantage en Dieu qu'en nous-mêmes, et nous participons davantage à la prière du ciel qu'à celle de la terre"73.

Prier vraiment, ça change vraiment quelque chose. "Il peut se faire qu'un homme prie avec le sentiment d'être écrasé par le poids de la vie quotidienne, d'être enfoncé sous un énorme chaos de choses… Or, il doit savoir que Dieu est l'ennemi du chaos, bien plus, qu'il fait de tout ce chaos un monde ordonné, un cosmos créateur. Celui qui, en finissant sa prière, serait aussi accablé et troublé qu'en la commençant, n'aurait pas vraiment prié…A-t-il vraiment prié? Alors, lui qui montait la garde devant son domaine s'est effacé devant Dieu, et Dieu a pu immédiatement s'attaquer à son chaos"74.

Pour prier vraiment, il n'est pas nécessaire de dire beaucoup de paroles, ni d'agiter beaucoup de pensées. La méditation peut s'occuper des mystères de la Trinité, des choses du ciel et de la vie éternelle. Souvent ça commence par une parole du Seigneur. Parfois la méditation suit un certain cours d'un point à un autre, d'autres fois on est pris simplement par un mystère. Parfois on retient pour le lendemain matin tel sujet de méditation et ça va très bien. D'autres fois, "quand je veux commencer, j'ai oublié ce que j'avais prévu et j'y suis ramenée directement". Parfois aussi c'est un autre sujet qui se présente et la méditation se déroule sans points de méditation. "Le plus souvent on est au ciel; être au ciel, c'est être ensemble, et on n'a pas besoin de se parler beaucoup. On peut participer tout simplement"75.

Quand on a toujours prié avec les prières qu'on connaît depuis son enfance et avec les prières de l'Eglise, le passage à une prière sans paroles peut avoir quelque chose d'un peu angoissant. Si on nous dit: "Ouvrez-vous totalement à Dieu, faites silence pour qu'il puisse vous parler", on peut se demander: "Y a-t-il vraiment un chemin ici? Peut-on connaître Dieu de cette manière? Est-ce qu'on ne va pas simplement se rencontrer soi-même et se fourvoyer?" Un peu le doute des mages quand ils suivaient l'étoile: n'est-ce pas une étoile tout ordinaire? Et cependant elle les a menés à l'Enfant76.

Il y a en l'homme des paroles qui ne sont pas prononcées mais qui existent quand même. Tout ce qui est vivant et spirituel s'appuie sur une parole même si elle n'est pas dite. L'homme ne s'éveille à lui-même que par la parole. C'est pourquoi le silence aussi est fondé sur la parole, il est une partie de la parole. Dans une conversation entre deux êtres qui s'aiment, beaucoup demeure inexprimé, mais cet inexprimé demeure entre eux comme une parole essentielle. Toute parole qui est dite en Dieu, que ce soit une parole de Dieu ou une parole de l'homme, est et demeure dite; elle est dite d'une manière si essentielle qu'elle peut n'être pas proférée extérieurement. Cela ne veut pas dire que le dialogue est superflu parce que, de toute façon, Dieu sait tout d'avance. Au contraire, le dialogue est si profond, si essentiel, que le simple fait d'être ensemble vaut déjà tout un discours. La parole consciente, formulée, sentie est superflue. Se regarder l'un l'autre est déjà un dialogue. Pour celui qui croit en Dieu et l'aime, voir une quelconque manifestation de Dieu dans le monde - par exemple deux êtres qui s'aiment, quelque chose de beau ou quelque chose de douloureux, quelque chose qui révèle l'amour de Dieu dans la création - est immédiatement un dialogue. La vraie contemplation est le contraire du quiétisme, elle est toujours un feu vivant, une éclosion de vie…, une parole vivante de Dieu qui brûle dans la substance de l'homme comme un feu caché. Quand Dieu a parlé une fois, quand une âme l'a entendu, le silence n'est plus jamais un silence vide, il n'est plus jamais non plus un écho simplement de la parole, il est une forme de réponse, un accueil de la parole, un accueil vivant, actif. Dans le silence, l'âme devient le sein de la parole. Ce silence est présupposé par toute conversation et lui seul permet de poursuivre le dialogue. Par le silence, l'homme qui a entendu est devenu autre. Même s'il n'a pas pleinement compris la parole, elle continue à vivre et à agir en lui… Une même prédication entendue par mille personnes sera reçue par chacune dans le silence d'une manière tout à fait particulière et unique77.

Il y a une obligation de grandir dans la prière. Comment le faire comprendre aux gens? "C'est comme pour une langue étrangère. On apprend à l'élève mot pour mot. La langue de Dieu et des saints. Et tout à coup ils se mettent à parler cette langue couramment. Mais ce n'est possible que si on leur a enseigné très clairement les premières notions. Dans une relation toi-moi. Alors l'élève entend aussi comment le maître parle la langue avec les autres, il écoute et il acquiert la pratique. Le maître peut être Dieu lui-même ou la Mère de Dieu ou un prêtre. Il n'est pas absolument nécessaire que ce soit un homme. Dieu peut ouvrir le ciel à un enfant"78.

Enfin pour Adrienne, il n'y a pas de prière vraie sans pénitence. "La prière doit être appuyée par la pénitence. Une vie sans pénitence est une vie dans la tiédeur. Une prière sans pénitence n'est pas une vraie prière… Beaucoup diront: un tel est malade, il ne peut pas faire pénitence. Ou bien: un tel a trop à faire, il est dispensé de pénitence. C'est faux. Pas d'exercice de pénitence les jours de fête, sinon aucun jour sans exercice de pénitence. Personne ne peut assurer que le malade a fait suffisamment pénitence ou que celui qui est fort occupé a fait suffisamment pénitence, ou bien que tel autre qui semble tout faire correctement agisse vraiment comme il faut. La tendance à l'orgueil n'est vraiment vaincue que par l'exercice de pénitence. Même si j'ai beaucoup de travail, je n'ai pas le droit d'oublier les exercices de pénitence"79.

 

Le contenu de la prière 

Pour Adrienne, tout est matière à prière. Elle ne s'occupe guère des distractions. Toutes les personnes, toutes les situations qui se présentent à notre mémoire nous sont comme envoyées par le ciel pour qu'on leur apporte l'aide de notre prière (et de notre pénitence)80.

On peut se raccrocher à tout dans la prière. A une joie ou à une souffrance qu'on a éprouvée et par laquelle on a appris à mieux connaître Dieu; ou bien à une histoire qu'on nous a racontée. Ou bien à l'une ou l'autre chose de la création. Et on peut se laisser mener plus loin par tout. Un beau paysage: beauté et clarté surtout. Un plan que j'ai: le plan de Dieu sur nous ou sur le monde81.

On dit toujours dans la prière: "Que ta volonté soit faite", mais on ne fait pas très attention à ce qu'on dit parce qu'il est très difficile de se représenter la volonté du Père. Souvent on souhaite quelque chose pour soi-même et on trouve qu'on ne devrait pas importuner Dieu avec cela… Souvent les petits riens sont lourds à supporter, mais ils sont si petits qu'on ne voudrait pas en faire l'objet d'une prière particulière, on garde en quelque sorte sa 'dignité' devant Dieu, et ce n'est sans doute pas juste. On devrait comprendre qu'il faut emporter avec soi les petits riens dans la prière et les laisser là s'ouvrir à quelque chose de plus grand. Mais ça ne se fait pas toujours parce que les petits riens nous troublent et nous empêchent en quelque sorte d'y voir clair82.

Et cependant chacun de nos problèmes, tout ce qui nous trouble doit devenir une question que nous posons au Seigneur dans la prière parce que seul le Seigneur peut y répondre… Il serait bon que tout ce que nous possédons, notre corps, notre âme et notre esprit, que toutes les questions de notre vie, nous les présentions au Seigneur: rien que cela nous le ferait déjà rencontrer83.

Le Journal d'Adrienne, au 8 juin 1941, note que le 'Suscipe' de saint Ignace est depuis longtemps sa prière préférée84. On trouve d'ailleurs d'innombrables témoignages de cette assertion dans l'ensemble des œuvres posthumes. Voici cette prière du 'Suscipe' qu'on trouve dans les Exercices (n°234) de saint Ignace: "Seigneur, prends et reçois ma liberté, ma mémoire, mon intelligence, ma volonté, tout ce que j'ai et possède. Tu me l'as donné: à toi, Seigneur, je le rends. Tout est à toi, fais-en ce que tu veux. Donne-moi ton amour et ta grâce: cela me suffit". Raymond Peyret a noté de son côté l'influence de ce texte sur la prière de Marthe Robin85.

Mais y a-t-il mieux que le Notre Père ou le Je vous salue Marie? "Le Notre Père est un don du Seigneur pour tous les jours". On ne peut pas l'épuiser. Il est toujours capable de nous tenir éveillés dans notre foi. Dans la plus simple prière, Dieu peut tout à coup faire le don d'une lumière toute nouvelle, faire découvrir une autre profondeur. Et on ne pourra plus jamais redire cette prière sans penser à la lumière reçue un jour86.

"Quand je commence à prier… un Notre Père par exemple, je me tourne vers le Dieu que je connais et je lui dis les mots que je sais… Je suis à genoux dans cette pièce, les mains jointes, j'ai telle journée derrière moi; quelle qu'elle ait été, je puis l'introduire dans ma prière. Tout le jour j'ai été un enfant de Dieu, tantôt plus, tantôt moins, et je prie maintenant avec les mots que le Fils nous a donnés. Aucun Notre Père cependant ne ressemble à un autre. Dieu m'attire tantôt d'une façon, tantôt d'une autre, il ma saisit tantôt à la surface, tantôt au plus profond. C'est Dieu lui-même qui donne à toute rencontre avec lui la forme qu'il veut lui donner"87.

Tout chrétien a la possibilité de vivifier toujours à nouveau ses prières les plus simples comme le Notre Père. Il peut réfléchir au sens de chaque mot et de chaque phrase, il peut en rapprocher des vérités qu'il connaît par ailleurs et, par des lectures et des conversations, en ruminant aussi ce qu'il a entendu dans les prédications, il peut toujours trouver une nouvelle matière pour sa prière. Souvent il recevra de Dieu lui-même des lumières et des consolations qui influeront sur toutes ses prières88.

De même pour le Je vous salue Marie. Répété tous les jours d'innombrables fois, il n'est jamais usé. Les mystères qu'il évoque se font plus proches, plus dignes d'être aimés; il nous apprend à deviner la plénitude de Dieu, son amour surtout. Marie et son enfant baignent dans l'amour; on sent combien cet amour rayonne d'eux. Cet amour ne repousse pas; au contraire, il attire, il fait participer à ce qu'il est. Ce qu'il y a de surnaturel dans la Mère et l'enfant fait que la prière de salutation devient une salutation du ciel. Si elle n'était pas cela, on serait dégoûté depuis longtemps de cette prière. C'est comme si la prière ouvrait le ciel. La grâce peut prendre toutes sortes de formes: la grâce d'avoir la foi, celle de connaître la grâce de Marie, de pouvoir la prier, de savoir qu'elle m'entend. Mais la grâce est toujours plus grande que ce qu'on peut en détailler. Elle déborde le temps. La grâce, c'est peut-être d'avoir maintenant le courage de supporter ces souffrances; mais celles-ci, comme la grâce, sont elles-mêmes fécondes et engendrent autre chose. Si la grâce est si grande et si débordante, c'est qu'elle provient constamment de l'échange du Père, du Fils et de l'Esprit. La grâce est comme une voie lactée qui coule du ciel sur la terre et réunit le monde à Dieu. L'orant est sur terre, Dieu est au ciel, et la grâce c'est la distance sans cesse franchie. Elle va, elle souffle, elle se répand89.

Si tout est objet de prière, tout aussi est objet d'action de grâce. L'action de grâce est un devoir. On n'a pas le droit de remercier pour certaines choses et pas pour d'autres. La reconnaissance est une forme de l'amour, elle n'exclut donc rien. Elle nous rend si proches de Dieu que, par elle, nous recevons de lui un nouvel amour qui rend possible notre vie chrétienne90.

Adrienne von Speyr a commenté jour après jour l'Evangile selon saint Marc pour les premiers membres de l'Institut Saint-Jean. Un certain nombre des 353 exposés de ce commentaire se terminent par une invitation à la prière, qui s'inspire du texte de l'Evangile. Parcourir toutes ces invitations à la prière serait une manière très concrète d'entrer dans la prière d'Adrienne. En voici quelques échantillons:

"Nous demandons au Seigneur de bien vouloir nous donner la grâce de croître vers lui à l'occasion de toute critique, qu'elle soit justifiée ou non"91.

"Nous terminons par une prière à la Mère de Dieu. Nous la remercions d'avoir pris sur elle pour nous tant de souffrances… Nous lui demandons de bien vouloir nous accompagner aux heures où nous ne comprenons plus notre voie de chrétien. Avec elle nous louons le Seigneur qui a fait en elle de grandes choses"92.

"Concluons en demandant au Seigneur de ne pas nous laisser devenir chemin (où tombe le grain du semeur) et de ne pas permettre à Satan de voler la parole qui est en nous; qu'il nous apprenne aussi à supporter que, de ce que nous semons en son nom, beaucoup se perde"93.

"Terminons en demandant au Seigneur qu'en tout ce qui est difficile il nous impose la mesure qu'il juge à propos, selon que cela lui semble nécessaire et que cela peut être utile, d'une manière que nous n'avons pas besoin de comprendre"94.

"Terminons en demandant à Dieu qu'il ne permette jamais que nous allions à sa rencontre avec notre propre volonté, mais qu'il veuille bien, en chacune de nos prières, nous montrer sa volonté, de sorte qu'en toutes nos demandes nous n'attendions de lui que ce qui correspond à son désir"95.

"Terminons en demandant au Seigneur que, par le pouvoir qu'il a sur la vie et sur la mort, il fasse de notre mort comme de notre vie, pour nous-mêmes et pour tous ceux qui ont affaire à nous, une révélation de sa grâce96.

 

3. TOUTE PRIÈRE EST UNE COMMUNION 

Les saints et la prière 

Nous demandons aux saints de soutenir nos requêtes auprès de Dieu parce que nous avons confiance qu'ils savent mieux que nous la bonne manière de présenter à Dieu notre prière97.

Quand on se met à prier Dieu, il arrive qu'on commence par inviter les saints, les anges et la Mère de Dieu à être présents et qu'on leur demande de permettre qu'on ait part à leur prière… Tous ceux que nous invoquons au ciel sont occupés à prier98. Ce dont on peut être sûr, c'est que, si on les appelle, ils nous sont présents invisiblement et ils nous aident.

En recommandant aux anges et aux saints notre prière, on voudrait qu'ils nous aident à trouver les mots justes pour nous adresser à Dieu Trinité, on voudrait qu'ils nous les suggèrent; on voudrait aussi qu'ils s'approprient notre prière telle qu'elle est avec son contenu et ses désirs, qu'ils fassent leurs nos besoins, qu'ils habillent nos prières de leurs paroles, qu'ils les transmettent à Dieu comme s'il s'agissait de ce qui leur est le plus personnel. Ce faisant, il arrive que notre prière se transforme, que ce qui nous semble important se déplace: on se 'convertit' au point de vue des saints et du ciel, et cela nous conduit à préférer leurs désirs aux nôtres parce que leur avis nous semble finalement beaucoup plus plausible que le nôtre. On comprend que, dans la prière des saints, des ponts se construisent et des possibilités s'ouvrent auxquels nous ne pensions pas99.

Invoquer un saint, c'est pour ainsi dire le relier de nouveau à la terre; c'est comme si ma prière le plaçait en un lieu nouveau: maintenant il est comme à genoux à côté de moi, il prie avec moi selon l'habitude qu'il avait autrefois ici-bas, mais maintenant il prie en même temps au ciel; pour lui il n'y a pas de distance. En priant avec moi, il ne perd rien de son activité au ciel, mais celle-ci acquiert, par notre prière commune, une nuance nouvelle qui provient en quelque sorte de ma prière. Dans une prière qui se fait ainsi dans la communion des saints, des liens se tissent en tous sens: de moi vers le saint que je prie, de moi à Dieu, du saint à moi et du saint à Dieu, de Dieu à moi et de Dieu au saint. Quand un saint prie à côté de moi et avec moi, il examine pour ainsi dire en même temps ma prière, il examine mon désir, il le prend en lui après l'avoir examiné et purifié, il le transmet à Dieu, puis Dieu le lui rend et il me transmet en quelque sorte le résultat. Mais tout cela se déroule sans que le saint soit une sorte de station intermédiaire (au ciel) entre Dieu et moi. On pense: il est là-haut en présence de la majesté de Dieu, je suis ici-bas dans une obscurité épaisse. Mais la prière dans la communion des saints ne me permet pas seulement de lever les yeux vers le ciel, elle ne fait pas que me rapprocher un tant soit peu du ciel pour me donner une nouvelle confiance dans mes difficultés, elle rapproche le ciel de moi100.

L'Eglise sait que ses membres qui meurent ne l'oublieront pas quand ils seront dans la vision de Dieu, ils lui rendront son amour, ils la soutiendront. Finalement on ne sait pas si l'Eglise pourrait subsister si tous les saints - ceux qui vivent encore ici-bas, ceux qui ne sont pas encore nés et tous ceux qui iront au ciel un jour ou l'autre - ne lui offraient pas leur aide active pour préparer les hommes à la vision de Dieu. L'éternité étant un éternel présent, Dieu peut mettre à la disposition de l'Eglise l'avenir aussi bien que le passé. Pas plus que je suis en mesure de dire que la prière que je fais maintenant aura un effet au Canada dans cinq minutes, on ne sait quel amour du ciel apporte maintenant son aide à l'Eglise. Tous ceux qui aident, quelle que soit l'époque où ils vivent, ont part d'une manière ou d'une autre à ce qui se passe en cet instant présent. L'événement temporel est inséré dans l'éternel et, dans son omniscience, Dieu est en mesure de laisser agir toutes les causes qu'il veut101.

Souvent on n'a aucune idée de l'aide apportée à toute prière par la communion des saints, par l'Eglise, par tous les orants dispersés sur la terre, et également par le ciel tout entier qui, à sa manière, porte plus loin les prières de la terre. La Mère de Dieu les entend et les transmet, les saints aussi s'y emploient d'une manière qui correspond à ce que fut leur mission terrestre, seulement ils ont maintenant plus de liberté; les anges aussi le font en vertu de leur nature d'anges parce qu'ils ont mission d'aider les hommes102.

Marie surtout nous apprend à prier. Elle est "celle qui apprend à chacun à prier le Fils"103. Elle-même "lance sa prière à Dieu comme une balle, avec la confiance qu'il la saisira"104.

Chaque fois qu'on s'occupe de la Mère, on s'approche du Fils. Elle nous invite à prier avec elle et à sa manière à elle. Et on peut inviter d'autres personnes à prier ensemble; on peut en inviter toujours davantage, des personnes et des communautés, et finalement le monde entier. Cela met Marie en joie105. "Ce qui caractérise la prière mariale, c'est d'inclure le monde dans sa prière sans vouloir tracer une limite quelconque entre soi et le monde"106.

Dans la prière comme dans toutes les autres circonstances de la vie, les rapports de Marie avec son Fils sont complexes. Le Fils demeure Dieu malgré l'abaissement de son Incarnation, et Marie demeure totalement partie intégrante de l'humanité malgré la grâce qui l'a rachetée par avance. Dans les échanges avec son Fils, non seulement elle donne et elle reçoit, mais elle se trouve placée devant son mystère: il est engendré par le Père et il voit le Père. Quand Marie prie avec son enfant, elle utilise les mots qu'il connaît, elle demande des choses qui lui semblent nécessaires, elle prie comme le fait une bonne croyante; mais elle sait que le Fils, qui entend ses paroles, les reprend et les présente à Dieu d'une manière qui la dépasse. Non seulement parce que le Père et l'Esprit Saint la reçoivent du Fils, mais parce que la prière du Fils lui-même, la manière qu'il a de parler au Père, lui demeurent inaccessibles: cela fait partie du mystère trinitaire107.

Dieu a besoin de Marie: il veut qu'elle soit la mère du Seigneur. Elle est si proche du Fils qu'elle le nourrit de son sang, elle si proche de l'ange à qui elle a confié son oui qu'elle comprend et porte tout ce qui est saisissable du mystère céleste; par son service, elle répond à ce mystère sans se détacher de lui, sans se mettre en opposition avec lui. Les mots qu'elle dit à son enfant sont adressés au Fils de Dieu qui est la deuxième personne de la Trinité; ils ont donc une relation directe à la Trinité. Elle ne se tient pas comme sur le seuil pour parler au centre incompréhensible de Dieu, elle qui n'est que créature; elle parle du lieu où elle est, et toute la Trinité l'entoure et l'entend là où elle est; il ne peut y avoir là aucun désordre parce qu'elle a la foi et que la foi lui permet de dire avec justesse ce qu'elle a à dire… En tant que médiatrice de la grâce, elle nous montre comment nous devons prier, comment nous pouvons parler au Fils, à l'Esprit et au Père sans souligner la distance qui nous sépare d'eux: cela ne ferait que nous éloigner de Dieu. Nous comprenons que, si nous sommes vrais et simples en priant le Seigneur, toute la Trinité 'arrondit' notre prière (lui donne ses justes dimensions, la complète), et la réponse nous vient de l'unité de Dieu, de la plénitude de l'amour trinitaire. Cela nous incite, quand nous prions, à ne pas perdre de vue cette plénitude divine108.

 

Rencontre de toute l’Église 

La prière a toujours un aspect horizontal: elle inclut implicitement le monde entier et ses effets s'étendent au monde entier109.

Il peut y avoir dans la prière une sorte de rencontre anonyme avec toute l'Eglise. Celui qui prie chrétiennement sait qu'il n'est jamais seul, quel que soit le lieu où il prie. D'autres hommes aussi sont en prière et il existe quelque part un accès à toute prière. En priant, on entre dans le monde de la prière de tous les croyants, de l'Eglise dans son ensemble… L'orant isolé peut avoir l'impression d'être un ouvrier qui apporte une petite pierre à une construction extraordinairement grande. Et il est là pour apporter cette contribution même si sa pierre lui semble ridiculement petite comparée à l'ensemble de l'édifice. Et quand, dans la prière, il voit d'autres ouvriers avec leur charge sur les épaules, quand il voit sur leurs visages leur peine et leur labeur, quand il voit leurs mains usées par le travail, il peut aussi connaître dans la prière quelque chose de leur attitude de prière… Il peut arriver aussi qu'on soit trop faible pour prier avec vigueur, trop fatigué pour demander quelque chose, trop épuisé pour trouver les mots justes, et qu'on rencontre alors un grand orant à qui on peut confier sa propre prière; il la prend avec lui; ce qu'il en fait, c'est son affaire. Ou bien Dieu permet qu'on porte soi-même la prière d'autres personnes. Il se peut qu'on ne sache pas de quoi il s'agit exactement, mais on sait qu'en ce moment on porte quelque chose110.

Dans la prière, les chrétiens ne devraient pas se cacher les uns des autres. La prière de l'Eglise devrait toujours se dérouler de telle sorte que tous ceux prient soient sans voile en esprit les uns devant les autres. Mais quand cela arrive-t-il? Nous sommes dix femmes qui allons ensemble à l'église; nous disons ensemble le même rosaire, nous disons les mêmes mots et nous sommes très attentives à prier chacune pour soi sans que les autres aient accès ou part à notre prière… Quand nous entrons dans une église, nous devrions commencer par prier pour ceux qui sont là, puis nous immerger dans la prière commune, essayer de faire monter vers Dieu une prière commune… Seule une âme nue peut être féconde111.

Toute prière, finalement, dans l'Eglise inclut l'Eglise entière et a un effet dans toute l'Eglise. Personne n'est en mesure de sortir de la communion de l'Eglise pour prier, et personne n'en a le droit, personne ne peut prier que pour soi. Chacun doit savoir qu'en priant il est porté par la prière de tous les autres. Que ce soit une prière officielle de l'Eglise ou que ce soit une prière personnelle qu'il exprime, qu'il prie par devoir ou pour la seule joie de prier, avec ou sans sentiment: tout est recueilli et déjà porté par avance au Seigneur par la prière de tous les croyants. Quand on prie avec l'Eglise, il se produit dans le Seigneur comme une rencontre de notre prière avec la prière de l'Eglise. Si on prie hors de l'Eglise, l'Eglise certes prie pour nous, mais nous ne prions pas pour l'Eglise. Il manque à notre prière une force essentielle qui provient de l'union des deux dans le Seigneur112.

"La nuit, avant que les chiens se mettent à aboyer sans fin, il est des moments de silence parfait que les bruits de la nuit, le bruissement des feuilles par exemple, ne font que souligner. On est seul, mais on sait qu'au même moment on prie en beaucoup de lieux du monde, en de nombreux monastères on se lève la nuit pour aller au chœur, ou bien une mère quelque part implore pour son enfant, ou bien un jeune lutte dans la prière pour sa vocation, ou bien il rend grâce pour la vocation qu'il a reçue. Toutes prières du silence. Et c'est un bonheur infini que d'avoir le droit de prendre part à cette prière du monde, de ne pas devoir penser pour le moment à son manque de densité, ni non plus à tous ceux qui ne prient pas. On participe à une prière qui existe… et c'est merveilleux d'être admis à prier avec tous les autres dans le silence de la nuit"113.

La prière, une fête? "Les chrétiens célèbrent des fêtes: dans l'enceinte de l'église, chez eux dans l'esprit de l'Eglise, partout ils rencontrent des jours de fête. Et ils invitent aussi le Seigneur à participer à leur fête, comme les gens de Cana. C'est pour eux un miracle suffisant que le miracle par excellence, le Dieu incarné, veuille être parmi eux. Partout où il demeure, il transforme le quotidien en la réalité pleine d'espérance d'une obéissance croyante, un amour tiède en amour débordant… L'obéissance exige que nous célébrions les fêtes de Dieu. Et que nous les célébrions comme des fêtes joyeuses et débordantes, que nous nous accordions à leur contenu… Nous n'avons pas besoin de regarder en arrière, pleins d'inquiétude, sur nos médiocrités, il ne nous faut pas fêter comme des pécheurs moroses, nous pouvons participer dans l'obéissance à la prodigalité de la joie divine… Le Saint Esprit est l'organisateur de la fête, … il souffle dans l’Église à travers les siècles, afin que… nous soyons joyeux avec Dieu. Il n'est pas permis de se soucier d'hier ou de demain"114.

La prière, une fête? Il y a l'autre aspect de la réalité. Il y a aussi toutes les fausses prières, celles qui veulent imposer à Dieu leurs mesures, il y a tous ceux qui semblent prier alors que peu le font vraiment. "De même que le Seigneur a souffert pour tous, de même ceux qui prient en vérité souffrent pour tous ceux qui prient faussement. Le poids de plomb des fausses prières est accroché à la rare prière authentique"115.

On prie peut-être avec le désir qu'un tel et un tel prient mieux… et c'est une pensée d'orgueil. On pensait que la prière des autres était tiède, et on doit apprendre à ne plus prier pour que ces gens prient mieux, mais pour obtenir de prier soi-même avec leur simplicité et leur force116.

Et cependant on peut vraiment faire don à Dieu de sa prière pour qu'il l'utilise comme il lui semble bon. Mais quand un chrétien a fait don à Dieu et à son trésor de prière de quelque chose pour qu'il en fasse un libre usage, il serait inconvenant qu'il veuille reprendre son don. Supposons qu'il ait beaucoup prié et médité, et qu'il en ait remis le fruit à Dieu; puis vient pour lui un temps de détresse et d'obscurité: il a besoin d'aide. Il ne peut pas alors dire à Dieu: donne-moi maintenant ce que j'ai mis en dépôt auprès de toi. Ce serait sordide. Car son intention était bien de laisser à Dieu la libre disposition de ce qui lui appartenait117.

Il y a toujours communication en Dieu entre ceux qui prient. "Si une personne qui en aime une autre confie sa prière au Seigneur, le Seigneur l'utilise en faveur de l'œuvre de la personne aimée, même si l'autre ne l'a pas demandé expressément. En cueillant notre fruit, le Seigneur tient compte de ce que nous aimons d'un amour chrétien. Il ne se désintéresse pas du cercle personnel de celui qui prie"118.

La première, Marie "montre comment, quand il est chrétien, l'amour humain ne s'accomplit jamais qu'en Dieu". "Tant que le Fils vivait à Nazareth, elle avait le ciel à la maison, parce que le Fils est à la fois au ciel et sur terre". Quand il la quitte pour sa vie publique, Marie l'accompagne à distance. Ne le suivre qu'en pensée serait stérile, "mais l'accompagner en Dieu de ses pensées, l'accompagner de ses prières, voilà qui a un sens fécond et qui rétablit une proximité"119.

Celui qui prie a le pouvoir de rapprocher les siens de Dieu, de recommander pour la vie éternelle dès leur vie présente ceux qui lui sont confiés de telle sorte qu'il se produit un déplacement, que quelque chose de la vie terrestre s'insère dans la vie éternelle, soit mis sous protection divine. Les intéressés n'ont pas besoin de le savoir pour le moment, le fruit n'en existera pas moins120.

Le Fils a passé toute sa vie terrestre dans une prière au Père. Quand on se trouve en compagnie d'autres personnes, on devrait toujours faire naître une situation de prière même quand on sait que l'autre ne prie pas ou qu'il ne connaît qu'une prière de demande purement égoïste. Il faudrait qu'on garde la prière vivante au cœur de l'action; même si, sur le moment, on ne peut utiliser ni les pensées ni les mots de la prière, tout devrait cependant se trouver pris entre les parenthèses de la prière. Dans toute relation toi-moi, on devrait persévérer dans une prière telle que l'autre trouve suffisamment d'air pour y respirer. Si notre interlocuteur est catholique et qu'on lui dise: "J'y penserai", l'autre saura qu'on promet de prendre la chose dans la prière; cela crée une atmosphère commune. Il se souviendra de la conversation comme de quelque chose dont la prière n'était pas absente. Si mon interlocuteur n'est pas catholique, c'est plus difficile; on doit faire beaucoup pour lui, … je dois offrir à Dieu de prendre dans ma prière ce qui est nécessaire pour qu'il intervienne. Et Dieu peut me prendre au mot: "Tu ne te souviens plus de monsieur Dupont, il y a longtemps... ?" Et de l'imprévu peut se produire: ma foi peut devenir plus difficile, la consolation m'être enlevée, toute recherche de Dieu, toute prière peuvent devenir une vraie souffrance121.

L'éternité relie tous les temps entre eux si bien qu'en raison d'une prière d'aujourd'hui Dieu peut corriger quelque chose qui s'est passé il y a des milliers d'années122.

L'Eglise prie pour les mourants. En priant pour eux, elle veut les préparer à voir Dieu. Ceux qui prient pour les mourants ne voient pas Dieu mais, par la foi, ils savent que la vision existe. La prière contient une connaissance de la vision. En soi, il peut paraître étrange que des non-voyants préparent les autres à la vision. Mais il fait partie de la plus ancienne tradition de l'Eglise que certains de ses membres, dès ici-bas, commencent à voir et qu'il revient à l'Eglise de 'gérer' leur vision: ce sont la plupart du temps des ministres et des confesseurs sans visions qui ont à diriger les voyants. Personne ne sait quand un mourant commence à voir Dieu. Mais l'Eglise sait qu'elle a à l'y préparer. Il n'y a là chez elle aucune jalousie, aucun désir de voir avec le mourant; il n'y a là que l'amour le plus simple qui fait qu'une mère partage à ses enfants le pain qu'elle-même ne veut pas manger, dont elle prendra peut-être elle-même quelque chose quand ses enfants seront rassasiés123.

Dans le cas extrême de la préparation à la mort comme dans tout le reste de la vie, "ce qu'un être humain peut donner de plus profond à son prochain, c'est sa prière; ce qu'il lui donne alors est si profond qu'il est incapable de le lui montrer". C'est un don sans intermédiaire à l'intimité de l'autre de quelque chose qui provient de ce qu'il y a de plus secret en lui124.

 

4. DÉPOUILLEMENT ET PLÉNITUDE 

Plénitude 

"Il y a des moments où l'on prie sans effort, où des pensées du monde l'on revient facilement à la prière, où l'on s'endort en priant parce que, entre les conversations qu'on a avec les hommes, la prière s'établit d'elle-même comme l'air ambiant. Sans que l'on fasse quoi que ce soit pour qu'il en soit ainsi… Elle est là, tout simplement. Il suffit de se trouver là où elle est. La prière est comme un livre ouvert dont on reprend la lecture après une interruption; point n'est besoin de signet, il n'y faut aucun effort. Pas plus qu'on ne remarque comment l'air remplit à nouveau la place qu'occupait un visiteur, un instant plus tôt, on ne réfléchit au geste que l'on fait pour reprendre la prière"125.

Quand on prie, on sait que la plus grande part de la prière est un don de Dieu. Même quand on prie quelque chose d'aussi connu que le Notre Père, même quand on est convaincu d'avoir pris soi-même la décision de prier et de se recueillir dans sa chambre pour accueillir en soi les pensées et les désirs du Fils: on reconnaît pourtant tout de suite que tout nous est donné. Toute parole que l'on dit dans la prière signifie beaucoup plus qu'on ne le saura jamais, elle a une plénitude qu'on ne pourra jamais lui donner nous-mêmes: Dieu doit l'entendre d'une manière divine et ce n'est qu'ainsi qu'elle devient une parole qui arrive jusqu'à lui. Et cette transformation de notre prière pour qu'elle atteigne Dieu est un pur don126.

Toute vraie prière connaît des moments où le croyant se sent transporté d'une manière ou d'une autre dans un monde qui n'est pas le sien: certaines limites - de ses capacités, de sa compréhension, de ses sentiments, de ses attentes - s'évanouissent pour faire place à quelque chose qu'il ne connaît pas mais dont il est sûr, dans la foi, que cela appartient à Dieu. Ces instants peuvent lui être donnés pour lui apporter consolation et courage, pour lui inspirer confiance, ou simplement peut-être pour l'accompagner dans sa foi et lui faire acquérir une certitude sur son chemin127.

Souvent le Seigneur se communique à celui qui prie en lui donnant de sentir sa présence. Cette expérience n'est pas accompagnée de phénomènes extraordinaires, mais elle donne une certitude. Nous sommes consolés. Nous savons que le Seigneur est là. Il n'est nulle part aussi présent que là où l'on cherche à s'approcher de lui. Et c'est ce qu'on essaie de faire dans la méditation. Nous devons savoir de manière neuve que, dans la méditation, le Seigneur est présent parmi nous avec toute sa gloire. Si nous en sommes pénétrés de toute la force de notre foi, il ne peut se faire que sa présence au milieu de nous ne nous accompagne pas tout le jour, et cela de telle sorte qu'il met tout en œuvre pour nous enrichir et rendre féconde notre vie. La fécondité de la vie consacrée tient à ce que le Seigneur nous communique sans cesse quelque chose de sa propre fécondité, non pour que nous accumulions des trésors pour nous, mais pour que nous puisions dans ses trésors afin de les distribuer avec lui128.

Il arrive parfois qu'on prie en quelque sorte d'une manière normale et 'habituelle' sans inclination particulière, mais aussi sans aucun 'dégoût', et tout à coup on est saisi par la présence de Dieu, on est totalement happé. Dieu fait connaître sa voix, son secret et sa présence, et c'est comme s'il priait parfaitement en nous si bien qu'on s'abandonne très volontiers à cette manière de dépouillement de soi. Et quand Dieu révèle ainsi son secret - peut-être était-ce le Fils qui nous a introduit dans sa prière au Père -, on est ensuite doucement relâché pour que maintenant on prie soi-même de la manière que Dieu vient de nous donner. Avec un feu nouveau, avec une présence autre que celle qu'on avait au début. Avant, c'était ce qui était 'habituel', à présent c'est une sorte de contrainte intérieure de l'amour: c'est comme si on ne pouvait pas faire autrement. On donnerait tout pour pouvoir continuer éternellement cette prière nouvelle. C'est comme si c'était notre prière, et cependant ce n'est pas la nôtre, c'est le dernier cadeau qu'on commence tout juste à utiliser, qu'on espérait depuis toujours et dont on se réjouissait à l'avance et qui maintenant est enfin arrivé totalement129.

La prière de l'Eglise et de chacun de ses membres est comme une musique céleste que le ciel entend… Ce qui est frappant, c'est que vraiment, en cet instant même, tant de gens prient et prient tout à fait simplement dans la joie; en présence du rayonnement de Dieu, ils ont oublié leur propre sort, leurs propres soucis, leurs responsabilités, ils n'ont plus d'importance à leurs propres yeux. Pour eux, ce n'est pas comme une ascèse consciente qui les rendrait étrangers à leur propre vie afin d'être libres pour les autres; non: parce qu'ils se donnent totalement, ils en oublient tout l'humain comme quelque chose de sans importance, et c'est ce qui est beau et qui sonne juste. On fait parfois soi-même l'expérience de quelque chose de semblable dans la prière. On se propose de prier, on s'y met, et tout à coup on n'est plus seul: on se trouve à l'unisson de la mélodie de la prière de tous130.

Il y a infiniment à apprendre du Livre de tous les saints, qu'il faudrait plutôt appeler le Livre de la prière de tous les saints: il fait partie des œuvres posthumes d'Adrienne. Voici, presque au hasard, comment, dans ce volume, sont caractérisés trois saints et leur prière:

Saint Benoît Joseph Labre (+ 1783): "Pour lui, la prière est aussi naturelle et aussi simple que le sommeil ou le manger pour un homme en bonne santé". Thomas a Kempis (+ 1471): "Prier est pour lui plus important que de manger ou de dormir". Saint Alphonse de Liguori (+ 1787): "Il est difficile de dire quand il commence et quand il cesse de prier…"131

Celui qui un jour a prié et s'est trouvé du fait même dans la vérité, porte en lui un germe de vérité qui est indestructible, une lumière qui, si petite et oubliée qu'elle soit, est inextinguible. "La prière appartient à la vérité"132.

 

Dépouillement 

Tout ce qui, dans la prière, nous paraît négatif "fait aussi partie de la plénitude", note H.U. von Balthasar133.

On peut, dans la prière, faire l'expérience d'une proximité, d'une présence, d'une aide de Dieu ou de la Mère du Seigneur par exemple. Mais on peut nous demander de renoncer, dans la méditation d'aujourd'hui, à l'aspect sensible de cette proximité et de prier sans consolation134.

Que nous puissions prier est un don de la grâce de Dieu; sans cette grâce, nous serions comme Judas. A la dernière Cène, Jean a du mal à prier: la menace de la Passion imminente, la présence du traître le font entrer dans une sorte de nuit de la prière. Même quand personne ne nous empêche de prier, nous sommes souvent à nous-mêmes un obstacle suffisant. Ce n'est pas que Jean ne veuille pas prier, mais la trahison de Judas, son péché, la menace qu'il fait peser rendent Jean incapable de prier et d'aller à Dieu sans problèmes comme autrefois et d'être avec le Père en s'entretenant avec le Fils. Pour le moment, cette conversation est pour lui muette. Il y a ici une approche possible de la nuit mystique. Souvent, sans faute de notre part ni de la part de quelqu'un d'autre, l'ombre de la croix… nous empêche totalement de prendre part à la conversation divine135.

"Il y avait autrefois un mort merveilleux qui s'appelait la prière, il avait quelque chose d'une source limpide, il était plein de dialogue et d'amour; la vie humaine y trouvait son sens, la prière éclairait tout ce qu'elle touchait. Il semblait se propager et il faisait pousser la vie et l'amour comme des fleurs bien soignées. Mais à présent le Toi est - je ne dis pas absent car cela inclurait la pensée d'un retour possible - inconcevablement vide et inexistant"136.

Pour le chrétien qui accueille l'absence de consolation dans un pur abandon à Dieu, elle sera féconde. Il y a dans l'absence de consolation un certain niveau de la rencontre avec Dieu… Qui rencontre Dieu vraiment même dans l'absence de consolation, celui-là s'est donné à Dieu pour de bon. Un chrétien par contre qui ne s'engage pas tout à fait ne fera jamais l'expérience de l'absence totale de consolation dans la prière137.

Pour le curé d'Ars, le fil conducteur de sa vie, c'est le prochain, tous ceux qui se présentent à son confessionnal. Lui, le pasteur sans consolation, va consoler le pécheur désolé. Et le moyen qui lui permet de consoler le pécheur, c'est l'absence de consolation pour lui-même. La consolation, c'est ce qu'il y a pour lui de plus inaccessible: lui-même ne la trouve pas en Dieu et il ignore aussi la consolation qu'il doit donner. Très souvent quand il se rend à son confessionnal, il ne voit rien devant lui. Il ne sait qu'une chose: il y aura encore une fois quelqu'un qui sera là. C'est sa manière à lui de manquer de consolation. Souvent il se passe ceci: il voit qu'il a consolé quelqu'un, que la consolation s'est répandue dans les autres; mais une fois qu'il a vu cela, sa propre consolation ne va pas plus loin. Il n'a pas le droit de se consoler de la consolation qu'il a donnée. Il ressemble à un pêcheur de perles qui ne cesse de plonger; chaque fois qu'il a trouvé une perle, il doit aussitôt la donner et replonger dans un danger plus grand pour en trouver une autre. Et cela pour un patron qui lui est étranger. Et plus le curé d'Ars connaît quelque chose de la consolation - et il est obligé, pour les autres, d'en savoir quelque chose - plus ce qu'il en sait lui paraît irréel.

Si l'on connaît cet état, on doit avant tout y rester. Le grand danger, dans l'absence authentique de consolation, c'est la fuite. Fuite d'un état imposé par Dieu pour un autre que je choisirais moi-même. Le curé d'Ars le sait très bien: s'il n'était pas tout à fait honnête, s'il s'accrochait à l'état de consolation de ses pénitents, il leur ferait franchement tort. Il ne serait plus dans l'espèce d'impuissance que Dieu lui demande. Car l'absence de consolation donne à celui qui prie l'impression qu'il n'en peut plus. Cela le contraint à ne plus compter sur lui-même… On entre souvent dans la prière comme dans une salle où se trouvent exposés différents tableaux et l'on se demande: quel tableau vais-je contempler aujourd'hui? Mais parfois, dans la salle, il n'y a aucun tableau; alors c'est la salle elle-même qu'il faut contempler. On doit devenir soi-même un pur espace pour Dieu, se faire réceptif pour toute impression venant de lui. Aussi désarmé que possible.

Ceci n'est valable, naturellement, que pour une absence de consolation imposée par Dieu. Le discernement des esprits est ici indispensable. Celui qui se montre impossible avec les autres et ne trouve pas ensuite la paix dans la prière, on ne peut pas dire que l'absence de consolation qui est la sienne lui soit imposée par Dieu. Il n'y a de véritable absence de consolation que lorsqu'on porte les fruits que Dieu attend de nous malgré notre état subjectif138.

"Quand je sais que le Seigneur veut ma nuit, il ne m'est pas difficile de la supporter. Je suis capable de dire oui à ma privation actuelle en considération d'une plénitude ultérieure. La petite Thérèse décrit toujours la nuit comme si elle savait que le Seigneur a décidé cette épreuve; il se peut qu'elle le fasse pour ne pas inquiéter les autres". La nuit proprement dite, c'est celle où l'on ne sait plus que le Seigneur en dispose139.

Si l'on rencontrait un saint sans le savoir, on se dirait peut-être: c'est un homme heureux (la joie fait certainement partie de la sainteté), c'est un homme sans problèmes, et l'on trouverait que la rencontre est agréable, sans plus. Et puis il y a le saint avec sa mission et sa prière; on ne peut jamais le prendre trop au sérieux dans sa prière: c'est là qu'il vit ses heures les plus belles mais aussi les plus difficiles. Les plus belles, quand il lui est permis de faire l'expérience des choses de Dieu et du ciel; les plus dures, quand Dieu lui fait subir des exercices crucifiants ou quand il lui fait voir des choses qui dépassent totalement l'être humain qu'il est… Ce n'est pas nécessairement la nuit obscure, ce peut être n'importe quel 'travail d'éducation' que Dieu entreprend sur son saint, et ça peut faire terriblement mal. Non pas surtout parce que Dieu corrige une faute, mais parce que Dieu permet que son saint participe à quelque chose qui reste totalement indéfinissable140.

Au ciel, il n'y aura plus de prière sèche, mais on gardera le sens de ce qu'est la prière sèche sur la terre et on aura le devoir de rendre plus douce la prière sèche des croyants, on aura le devoir d'intervenir là où, du fait d'une prière de pure sécheresse, il y a risque qu'il n'y ait plus de prière du tout. Au ciel, on a l'intelligence de tout ce qu'on a vécu autrefois sur la terre. Et c'est justement parce qu'au ciel on ne ressent plus la sécheresse qu'on est d'autant plus sensible à ce qu'elle soit ressentie sur la terre. Plus on reçoit d'amour au ciel, plus on comprend ceux qui, sur terre, ne reçoivent plus d'amour sensible141

La prière peut être 'abstraite' pour celui qui prie, elle ne l'est pas pour Dieu. L'orant doit espérer, avec le temps, être introduit plus avant dans le mystère. Il sait que Dieu sait tout. Mais il se peut que Dieu garde son mystère absolument inaccessible à l'orant. Celui-ci doit alors persévérer comme dans l'abstrait; tout se joue dans un acte où l'orant se donne à Dieu et où Dieu le reçoit. Dieu laisse dans l'obscurité la manière dont il fera usage de cette prière. Mais ce qui, pour l'homme, est abstrait est concret en Dieu et, si Dieu le veut, cet abstrait peut devenir concret également pour l'orant. Et ce n'est pas parce que l'orant participe à un mystère permanent qu'il lui est permis de vivre dans une sphère 'sublime' qui n'a rien à voir avec la vie de tous les jours. Même si la prière et la pénitence du Carmel concernent un péché du monde dont il n'est pas donné à l'orant ou à l'orante de voir le caractère concret, la prière du Carmel ne peut pas devenir une rêverie qui plane et que Dieu ne peut pas utiliser concrètement. Pas plus qu'il n'est permis à la carmélite de rencontrer ses sœurs en rêve. Plus elle a part au mystère de Dieu, plus sa conduite doit être lucide, plus les menues tâches de sa vie quotidienne doivent être adaptées à leur but, plus elle doit avoir l'oreille fine pour écouter ses sœurs. Qui soutiendrait qu'il est tellement pris dans les rets de la contemplation qu'il n'a plus d'yeux pour le monde qui l'entoure donnerait un triste témoignage sur la qualité de sa prière. La grande Thérèse interrompait son extase pour préparer le repas142

 

Toute prière vraie est exaucée 

"Celui qui croit dans le vrai Dieu sait que sa prière est toujours exaucée de quelque manière"143. Aucune vraie prière n'est jamais perdue. Toute prière atteint un but connu de Dieu et de la personne atteinte par la prière, le plus souvent à l'insu de celui qui prie144.

"Si deux personnes ont une confiance réciproque totale, elles peuvent exiger l'une de l'autre ce qu'elles veulent, même des choses que l'autre ne comprend pas tout de suite. Tout sera accordé à celui qui demande, puisqu'il est sûr que tout lui vient dans l'amour. Ainsi celui qui est en confiance avec Dieu peut-il lui demander tout ce qu'il veut; Dieu le lui donnera parce que cet homme a confiance en lui, se fie à lui, et parce que Dieu sait que de son côté il peut tout obtenir de cet homme. C'est dans cette relation confiante que consiste la joie parfaite, qui est une joie en Dieu"145.

A celui qui désire quelque chose dans son Esprit, Dieu accorde tout ce qu'il demande. Il le donne toujours, mais avec une extension gracieuse, ainsi qu'il a décidé de le faire dans son vouloir divin, à sa manière à lui, qui ne correspond peut-être pas à la manière de l'orant. Mais si celui-ci est humble et qu'il désire sérieusement la volonté du Père, il sait que c'est dans l'amour du Fils qu'il reçoit ce que le Père lui accorde146.

C'est une obligation pour chacun de frapper à la porte de Dieu (Mt 7,7). Mais celui qui frappe ne sait pas ce qu'il y a derrière la porte. Il peut y avoir une distance énorme entre ce qu'on attendait et la réponse de Dieu. On ne sait jamais si on va nous répondre, comment et quand et où on va nous répondre. Il faut s'en remettre totalement à Dieu, mais on est tenu de frapper à la porte147.

"Quand, entre nous, nous nous disons oui ou non, nous savons ce que nous voulons dire. Mais quand c'est à la Parole de Dieu que nous disons oui ou non, Dieu sait ce qu'il entend et notre parole s'inscrit dans son éternité"148.

Notre parole est enregistrée, mais comment? Dieu exauce toujours la prière, mais parfois ailleurs qu'on s'y attendait. Pour le croyant, seuls importent la volonté de Dieu et son accomplissement. "Dieu aimerait que nous apprenions à croire de telle sorte que nous découvrions ses charismes en toutes choses, que nous comprenions aussi son quotidien comme une grâce inouïe et que nous n'ayons pas besoin de l'extraordinaire pour croire à son amour"149

L'exaucement de notre prière par le Seigneur est-il autre que ce que nous attendions? Il voit mieux, plus loin, plus profond que nous. Il va à l'essentiel. Le paralysé demande la guérison, et le Seigneur lui dit d'abord: "Tes péchés te sont remis". Souvent dans l'Evangile, le Seigneur semble être à côté de la question. Ce qui se passe, c'est que la question n'était pas adaptée à la réponse que le Seigneur voulait donner150.

En toute prière, l'homme doit abandonner à Dieu ce que sera la réponse à sa prière. Même quand Dieu nous répond dans le sens espéré, même quand il nous envoie l'aide ou la délivrance désirées, personne ne peut mesurer ni expliquer l'étendue du cheminement invisible de la prière jusqu'à son exaucement. C'est pour quoi un chrétien ne s'étonne pas si la réponse à sa prière est toute différente de ce qu'il attendait. Il peut se faire que la difficulté qu'on voulait voir disparaître doive demeurer en place. Il se peut qu'à l'appel du croyant Dieu réponde par le silence; il faut alors que, dans la foi, le croyant comprenne que ce silence est une réponse. La foi qui sait qu'elle se trouve devant le silence de Dieu y consent. Elle sait que Dieu ne peut pas ne pas avoir entendu et qu'il a reçu dans son silence la parole de l'orant. Si le croyant le sait réellement, il a progressé par rapport à ce qu'il était au début de sa prière: il ne pense plus que Dieu devrait l'aider dans cette circonstance précise, il est convaincu que tout est très bien comme ça. Quand un homme a été amené par Dieu à entrer dans l'intelligence de son silence, sa foi s'en trouve dilatée, la participation de Dieu à cette foi est approfondie151.

Dans la prière, nous posons pour ainsi dire des questions au Seigneur et nous attendons d'une manière ou d'une autre une réponse qui n'a pas besoin d'être sensible et personnelle: toute paix et toute joie que nous ressentons dans une prière pure, mais toute peine aussi, font partie de la réponse du Seigneur152.

Que Dieu accueille la prière est toujours une pure grâce. Dieu est essentiellement libre et il dispose d'une profusion de possibilités. Supposons que je prie pour avoir de la pluie et toi pour avoir du beau temps, et que Dieu envoie du beau temps: il se peut que ma prière pour la pluie ait été jointe à ta prière à toi pour le beau temps153.

Toute prière vraie est exaucée, non la prière égoïste. Il y a des demandes au Père que le Fils soutient, mais il en est qu'il n'appuie pas. "Il n'appuiera aucune demande égoïste… Il n'appuiera pas la demande de ces pécheurs qui, détournés de Dieu, se souviennent, il est vrai, de la possibilité de la prière, mais l'exercent en dehors de la foi et de l'amour, comme une formule magique"154.

Il y a des prières qui ne sont pas exaucées tout de suite. A Cana, Marie a commencé par essuyer une espèce de refus. Mais le vin de la fin des noces est meilleur que celui du début. Il en est de même quand nous demandons quelque chose à Dieu; il nous accordera finalement plus que ce que nous avons désiré. A Cana, c'est du vin meilleur, plus tard ce sera une surabondance de pains ou une pêche merveilleuse155.

Toute croissance est lente et appartient à Dieu. Il y a des moments où le blé pousse pour ainsi dire à vue d'œil et d'autres moments où il semble que rien ne se passe. Ils faut laisser mûrir les choses en Dieu. Ceux qui sont consacrés à Dieu ne doivent pas s'impatienter s'ils ne voient pas le fruit de leur prière, pas plus qu'une mère qui porte un enfant sous son cœur n'a à se ronger d'impatience. Il y a des temps où le blé verdit, des temps où il mûrit et des temps où l'on ne voit rien. Le plus important est de ne pas oublier que toute croissance est un don de Dieu156.

La prière peut être quelque chose que le mystique (ou tout chrétien) offre à Dieu dans l'obscurité la plus complète, et Dieu peut transformer cette prière en résurrection à l'insu de celui qui prie. Un Jean de la croix peut prier dans la nuit noire avec le sentiment d'être totalement abandonné de Dieu, et sa prière mourante peut se transformer en un instant en jaillissement de vie pour l'Eglise et pour l'éternité: le fruit peut naître d'une semence qui semblait tout à fait stérile157.

Ce que Dieu aime le plus donner, c'est du divin. Aucune prière ne réjouit davantage le Père que la demande d'une grâce filiale, de pouvoir de quelque manière marcher sur les traces du Fils, parce que alors le Père est en état de donner ce qu'il donne le plus volontiers: l'Esprit158.

Prier, c'est converser avec le Seigneur, avec Dieu Trinité et son amour, c'est laisser couler en soi sa lumière, se laisser ouvrir à sa grâce, ne plus vouloir être que ce qu'il attend de nous. Peu importe la forme de cette prière: prière vocale ou prière contemplative, prière avec des mots connus empruntés à l'Evangile ou à la liturgie, prière avec des mots qui se présentent à l'instant à notre esprit ou contemplation sans paroles. La prière est aussi un exercice ascétique dans la mesure où nous n'y introduisons pas tout ce qui fait notre vie mais où nous laissons la place à ce qui est au Seigneur et à ce qui l'intéresse159.

Il est tout à fait légitime de prier à des intentions particulières, aussi bien dans la prière collective que dans la prière individuelle. "Ce droit est celui du prêtre à l'autel, non moins que celui de la simple petite vieille agenouillée près du dernier pilier". Mais Dieu a aussi des intentions et il est normal qu'il en ait. "On peut faire dire une messe à une intention personnelle, mais on peut aussi la mettre à la disposition du Seigneur, à l'intention de son choix". Entre Dieu et l'homme existe la possibilité de se faire réciproquement des cadeaux: c'est une œuvre de l'amour. Un chrétien, finalement, pourrait dire à Dieu: "Même si je viens avec mes désirs précis, fais-en ce que tu voudras"160.

"Jamais l'homme ne dispose de toute la vérité, toujours il en reste une partie auprès de Dieu". En tout ce que nous faisons et décidons (en toutes nos prières), nous devrions toujours ajouter, au moins mentalement: "A condition que Dieu n'en dispose pas autrement"161.


 

III. LA MISSION

 

1. Tout homme a une mission 

La mission est omniprésente dans les écrits d'Adrienne von Speyr1. Tout homme, pour Dieu, a une mission, il n'y a pas d'exception. En accomplissant sur la croix l'œuvre de la rédemption, le Seigneur s'est acquis le droit de donner à tout croyant une mission particulière. Celle-ci peut sembler extrêmement simple ou au contraire très compliquée: elle demeure toujours une exigence. Mais il n'est possible à personne d'assurer qu'il a accompli tout ce qu'il devait faire. Personne non plus ne peut soutenir qu'il n'a jamais entendu l'exigence du Seigneur, car le Seigneur parle de telle manière que quiconque le veut est en mesure de l'entendre. Sa voix, ce peut être la plus légère inquiétude ou l'exigence la plus claire, on peut l'entendre dans la nuit et au fond de l'abîme, elle peut emporter au ciel et on peut entendre distinctement les paroles qu'elle prononce, on peut l'entendre quand on lit l'Ecriture ou quand on suit une prédication, on peut l'entendre dans l'exhortation du confesseur ou au plus profond du cœur: c'est toujours la voix du Seigneur et personne ne peut dire qu'il ne l'a pas entendue. Mais même quand on l'a bien entendue, il y a en toute parole plus que ce qu'on en a compris; il y a donc en toute parole l'exigence qu'on continue à écouter2.

Tout homme a une mission, personne n'en est exempt dans l’Église; "chaque chrétien est envoyé auprès de ceux que l'Eglise doit attirer au Seigneur". Tout homme a une mission: et le prêtre qui parle, et le laïc par sa vie, et le mendiant qui demande un verre d'eau. "Tous, ils nous sensibilisent à l'amour, aussi différentes que soient leurs missions. Chacun est un moyen par lequel le Seigneur nous attire à lui, et il nous attire à lui afin de nous envoyer vers d'autres". Il faut reconnaître cette mission même quand l'envoyé n'en est pas conscient. Le prêtre qui nous exhorte la connaît tandis que le mendiant qui nous sollicite l'ignore. "Et cependant tous deux pareillement sont des envoyés du Seigneur"3.

Quiconque s'approche du Seigneur reçoit une mission, et il arrive aussi qu'on s'approche de lui pour accomplir sa mission. Pendant que Jésus était à table dans la maison de Simon le lépreux, une femme vint avec un flacon d'albâtre contenant un parfum de nard, pur et très coûteux (Mc 14,3). Le Seigneur ne verrouille pas ses portes. Cette femme a un but précis. Sait-elle qu'elle est une envoyée? A peine sans doute. C'est le cas de beaucoup de ceux qui cherchent le Seigneur et le rencontrent. Quelque chose les pousse; ils veulent faire quelque chose et ils ne devinent pas à l'avance qu'ils vont recevoir dans cette rencontre quelque chose qui est le sens de leur vie. Et la femme brisa le flacon d'albâtre et lui versa le parfum sur la tête. La femme brise le flacon, elle offre quelque chose de précieux; le flacon ne servira qu'une fois. Nous brisons notre flacon quand nous offrons notre vie au Seigneur. Cela peut se faire de beaucoup de manières. Offrir est toujours un renoncement: on renonce non seulement au parfum mais aussi au flacon, c'est-à-dire à notre vie avec la forme qu'on lui avait donnée soi-même. Pour pouvoir donner au Seigneur le contenu de notre vie, il nous faut renoncer également à la forme de vie qu'on avait choisie, répandre sa vie et attendre du Seigneur lui-même une forme nouvelle4.

L'homme doit avoir conscience qu'il est un élu et se laisser guider par cette certitude. Il a le devoir de penser que Dieu a pour lui des projets bien précis et qu'il a à se mettre à leur disposition. L'accueil de cette mission objective et sa mise en œuvre dans sa vie sont le résultat d'une action de l'Esprit Saint. Par celui-ci, l'homme est rendu capable de mieux saisir tout ce qu'il y a d'objectif dans les projets de Dieu et donc d'être prêt pour une vie éternelle qui ne porte pas seulement le visage de ses propres désirs et de ses espérances, mais qui correspond à l'être même de Dieu tel qu'il est en son éternité. D'être travaillé par l'Esprit n'enlève pas à l'homme sa personnalité: il ne devient pas un instrument anonyme et mort qui ne pourrait correspondre à ce qu'on attend de lui qu'en s'éteignant lui-même. Au contraire, l'action de l'Esprit réalise la libération de la personnalité telle que Dieu la projetait, et elle s'ouvre alors à l'Esprit d'une manière unique pour atteindre sa destinée éternelle5.

Dieu veut sauver tous les hommes; ce n'est pas lui qui efface leur nom du livre de vie de l'Agneau. Les noms de tous les hommes sont inscrits dans ce livre comme avec une encre invisible; et c'est comme si les hommes devaient apporter quelque chose pour que leur nom devienne visible. L'homme doit faire au moins un mouvement vers Dieu, se donner à sa volonté, sinon le nom est tenu en réserve. L'homme peut aussi n'accomplir que la moitié de ce qu'il doit faire, ne faire qu'une partie de ce qui lui est demandé: c'est pourquoi les noms inscrits dans le livre de vie sont plus ou moins lisibles. Il ne servirait à rien de faire le bien si le Seigneur n'avait inscrit notre nom dans le livre de vie, car l'action du Seigneur est toujours première, la nôtre n'est jamais qu'une réponse à la sienne. Il nous attend. Il n'attend pas contre l'homme, mais avec lui. L'homme devrait répondre par sa vie au Seigneur et au livre de vie… Une fois qu'un nom est devenu lisible dans le livre de vie, ce n'est pas fait une fois pour toutes. Cela demeure vivant. Si quelqu'un se détournait du Seigneur, son nom aussitôt disparaîtrait à nouveau6.

Tout le monde est capable d'entendre le Seigneur: pour cela il suffit d'être prêt à se mettre à son service. Celui qui a le sens du Seigneur sait qu'il est capable d'entendre et qu'il doit écouter réellement. Écouter signifie croire, et croire veut dire porter du fruit. Tous ceux que le Seigneur est venu sauver ont à être féconds, chacun reçoit une mission particulière adaptée à ses dons et à son caractère7.

Bien sûr, "humainement parlant, personne n'est indispensable même si, du point de vue du Seigneur, on est irremplaçable. Humainement parlant, d'autres pourraient accomplir notre tâche aussi bien, voire mieux que nous, parce qu'ils ont des dispositions, des aptitudes, des expériences aussi bonnes ou meilleures que les nôtres. Du point de vue du Seigneur par contre, chacun est irremplaçable parce que chacun est indispensable à la plénitude de la gloire de Dieu… Etre disciple veut dire avoir mis à la disposition du Fils vie et amour, tout ce qu'on possède… Est disciple celui dont le Fils dispose…"8

A toutes les pages de l’Écriture, Adrienne discerne une mission personnelle reçue par des hommes. Elle nous habitue à comprendre que personne n'aura la droit de dire un jour qu'on ne lui a rien demandé, que le Seigneur ne lui a pas fait signe. Chacun reçoit du Seigneur un signe et même plus d'un, une mission et même plus d'une, mais rien n'est plus facile que de faire l'homme qui n'a rien vu, qui n'a rien entendu, qui ne savait pas qu'on s'adressait à lui. Et cependant on ne se détourne pas de Dieu sans en être conscient parce que Dieu qui appelle donne aussi à celui qu'il appelle la possibilité de l'entendre. Personne ne pourra dire qu'il était sourd, que ce n'est pas de sa faute s'il n'a rien entendu. Toute homme a une mission même celui qui récuse l'existence d'un être qui pourrait exiger de lui quelque chose. Tout homme a une mission, qu'il le veuille ou non. Toute mission est grande: elle mène l'homme à la rencontre de Dieu. Adrienne a l'art de faire pressentir quelque chose de la proximité de Dieu, mais elle ne s'arrête pas à ce que l'homme peut éprouver ou sentir, elle conduit toujours le moi jusqu'à Dieu lui-même, et Dieu - c'est curieux - a toujours quelque chose à nous demander, il a toujours de nouveaux projets pour nous, il sollicite notre collaboration comme s'il en avait vraiment besoin, là où nous sommes… ou bien ailleurs.

 

2. On ne choisit pas soi-même 

Personne ne peut se laisser convertir pour se contenter d'aimer personnellement le Seigneur: il doit accepter la mission que le Seigneur veut lui donner. Le Seigneur n'accepte pas qu'un croyant s'offre à lui sans que, d'une manière ou d'une autre, l'amour du prochain soit inclus dans son offrande9.

Quand l'apôtre André a découvert qui était Jésus, il s'est empressé de le dire à son frère Simon: 'Nous avons trouvé le Messie!' "Toute grâce du Seigneur doit être aussitôt transmise à d'autres", commente Adrienne10.

Le Seigneur ne fait aucun don à un croyant, qui lui serait réservé à lui seul; tout don du Seigneur est toujours destiné finalement à l'Eglise11. Et l'Eglise elle-même a la mission de répandre la lumière: "Vous êtes la lumière du monde". Elle est la ville perchée sur la montagne, exposée à tous les regards; le Seigneur a enlevé à son Église la possibilité de se cacher. Tous ceux qui cherchent la foi souhaitent voir la ville pour s'orienter d'après elle; ils veulent apprendre d'elle à connaître la foi pour arriver au Seigneur12.

Depuis la croix, le Seigneur ne fait plus rien sans nous. Autrefois le Seigneur était sur terre, maintenant il est au ciel. Mais cela n'empêche pas que tout se passe aujourd'hui d'une manière aussi concrète qu'autrefois. Le Seigneur se met en route, touche, bénit, interroge, guérit. Mais pour cela il a besoin de nous. Et nous pouvons le remercier de ce qu'il se serve de nos prières, non certes pour remplacer sa substance, mais pour la compléter cependant d'une certaine manière parce qu'il veut se servir de nous13. Le Seigneur ne veut pas accomplir son œuvre de rédemption sans la coopération de l'homme même si cette coopération semble très secondaire. Mais quiconque a une mission, aussi ridiculement petite qu'elle puisse paraître, l'a à l'intérieur de la mission du Seigneur14.

La mission de chacun est unique; elle est donnée par le Seigneur, on ne la choisit pas soi-même, on ne peut pas la remplacer par autre chose. Elle est quelque chose de définitif; qui l'a rejetée ne peut plus la retrouver. Abandonner la mission qu'on a reçue serait faire preuve d'orgueil: ce serait vouloir montrer à Dieu qu'on est plus haut que lui15.

Il n'est aucun instant où Dieu n'ait à notre endroit une volonté. Il n'y a pas à choisir entre plusieurs volontés de Dieu, il n'y en a qu'une16. Il appartient au serviteur de tenir son regard fixé sur le Seigneur, parce que tel est son service. Il ne peut pas connaître l'heure de Dieu, mais il sait qu'elle viendra17.

Même quand on est engagé totalement dans la mission qu'on a reçue, les événements se déroulent parfois d'une tout autre manière qu'on se l'était imaginé. C'est que Dieu garde la haute main sur la mission en tout son déroulement. On aurait voulu faire un tas de choses pour Dieu, et Dieu nous demande de consentir à l'impuissance qu'il nous impose, à l'impossibilité de faire quelque chose pour lui. Adrienne, empêchée par la maladie, regrette un peu intérieurement que cela lui interdise d'écrire d'autres livres et de faire d'autres choses. Et le ciel lui fait comprendre, par une petite mise en scène humoristique, qu'il est stupide d'avoir ces regrets: l'offrande de cette impuissance est plus importante que de pouvoir faire quelque chose. C'est toujours comme ça d'ailleurs: tout le monde veut avoir une autre mission que celle qu'il a; dans la prière, tout doit retrouver sa juste place. Le Seigneur porte toute la croix mais, par grâce, il peut donner aussi à certains membres de l'Eglise d'en porter quelque chose; celui qui est chargé d'une partie de la croix semble alors handicapé dans son action, mais le Seigneur reçoit par là une liberté qu'il n'avait pas auparavant d'aller dans le monde à la rencontre des hommes. Le tout fait partie du mystère de la croix18.

Pour chacun, la mission la meilleure est celle qu'il a reçue du Seigneur; de ce point de vue, peu importe celle des autres19. Un musicien aveugle célébrera par-dessus tout la merveille des sons et de l'ouïe. Un sourd capable de peindre merveilleusement célébrera les couleurs et les formes: quelles merveilles Dieu n'a-t-il pas créées pour l'œil! Celui qui veut être ouvert au monde de Dieu doit se garder d'une telle spécialisation. Ce que Dieu donne et la manière dont il le donne, c'est chaque fois ce qu'il y a de meilleur20.

Il ne faut pas revendiquer d'autre place que celle qui nous a été départie par l'amour21. Si Dieu a prévu de faire de moi une servante, je ne dois pas souhaiter être reine: ce serait lui désobéir. La seule chose importante est d'être là où Dieu veut qu'on soit22.

Tous ceux qui vivent vraiment dans la grâce se trouvent vis-à-vis du Seigneur dans la situation de l'épouse devant son mari, et ils ont part à la grâce de la Mère de Dieu. L'un peut faire l'expérience de cette grâce de manière mystique, l'autre non; si les missions sont différentes, la grâce est essentiellement la même. Dieu ne donnera pas les mêmes grâces à la femme qui travaille en usine et à la religieuse qui vit dans un monastère. Et cependant la mission de l'une n'a pas un caractère moins nuptial que celle de l'autre23.

Il est des missions sans équivoque, il en est d'autres où l'appelé est conduit par des chemins qui le déconcertent. "Les uns, dès l'instant où ils ont promis à Dieu l'obéissance, passent toute leur vie sans problèmes en accomplissant leur mission, ils sont conduits d'une tâche à l'autre et ils n'ont aucune question à se poser. Tandis que d'autres qui, au début, paraissaient tout aussi tranquilles et instruits de leur chemin, sont poussés par l'obéissance dans les plus effrayantes aventures de la foi pour parvenir exactement à l'endroit qu'ils voulaient à tout prix éviter, où toute vue est bouchée. Néanmoins, les deux voies restent une réponse à Dieu"24.

Tous les serviteurs de Dieu doivent le louer, les petits et les grands. Leur louange sera très différente ainsi que leur service, mais leur foi aura les mêmes dimensions. Tous doivent collaborer à l'œuvre commune; chacun reçoit la mission qui lui convient et, s'il l'accomplit parfaitement, peu importe qu'elle soit petite ou grande: elle répond parfaitement à l'attente de Dieu25.

Il y a la mission du prêtre, il y a celle du laïc, il y a une hiérarchie dans l'Eglise comme en Dieu lui-même. "Le Père est le principe; le Fils, consubstantiel au Père, vient de lui". Mais cette hiérarchie céleste n'est pas un principe de valeur. Le Père est placé avant le Fils, cela n'inclut pas une gradation en Dieu. De même dans l'Eglise le sacerdoce précède le laïcat sans que cela implique une hiérarchie des valeurs26.

Il y a des chrétiens qui vivent dans le monde et d'autres qui vivent dans un monastère. "Toute vie chrétienne a sa clôture et son ouverture au monde: la contemplation et l'action…" Le laïc chrétien "n'est pas séparé de ses frères qui sont au couvent; il sait que les deux états portent leurs fardeaux réciproquement et que la prière fait l'unité entre eux… Dans la vie religieuse, on n'est pas séparé du monde… Où que l'on se trouve comme chrétien, on est dans le monde et on essaie de servir dans ce monde le Seigneur et ses frères… La vie au couvent n'est ni plus précieuse ni plus facile que la vie au dehors; les tentations sont autres, peut-être plus graves, car au couvent, toute chose apparemment minime a beaucoup de poids. L'état de vie que doit choisir le chrétien n'est pas affaire de goût ni d'évaluation de ses forces, il dépend uniquement de l'appel du Seigneur qui détermine le choix"27.

Les vagues de la mer vont et viennent, personne ne peut les saisir, elles sont imprévisibles. Si on essaie de suivre des yeux une vague qui se retire, on doit très vite y renoncer. La mer est l'image de l'infini, de l'éternel, la vague est comme l'instant qui vient, qui passe et qui est cependant toujours là à nouveau et exige quelque chose. La mission provient de Dieu infini, imprégnée d'éternité, et elle se décompose en décisions et en réponses rapides à chaque instant. Sur le rivage, on a l'impression d'être saisi par un événement éternel et quand l'angoisse nous saisit d'avoir manqué une vague, d'avoir négligé de prendre une décision, on retrouve la paix parce que de nouvelles vagues ne cessent d'arriver, de nouvelles réponses sont exigées, si rapidement que la nouvelle vague est déjà là avant que la dernière soit étalée sur le sable et se soit retirée. La petite vague est comme l'action, la vaste mer est comme la contemplation. Les deux forment une unité qui réside en Dieu, mais elle ne cesse d'être montrée à l'homme dans la vague. L'homme doit agir, mais il ne peut le faire que dans la contemplation, il ne peut prendre ses petites décisions que dans le cadre du grand dessein de Dieu, et cela lui donne l'impression d'être à l'abri dans le Seigneur, comme la vague en se retirant se cache de nouveau dans la mer, l'eau dans l'eau, sans qu'elle ait à garder sa forme personnelle. Toujours recommence le mouvement: chaque vague a ses contours propres, et chacune les perd à nouveau en se perdant dans le tout. Elle demeure présente dans l'omniprésence, incluse dans la grande liberté des eaux d'où elle est sortie et d'où elle a été envoyée28. Et cependant ailleurs Adrienne parle aussi du caractère inexorable de la grâce. Il est des appels qui ne retentissent qu'une fois. Qui a rencontré le Seigneur d'une manière indubitable n'a plus le droit de le quitter, car il est fort possible que la première rencontre soit aussi la dernière et que l'appel ne retentira pas une deuxième fois29. Il s'agit ici de l'appel qui engage toute la vie. Ailleurs Adrienne affirme encore que l'appel à renoncer à soi-même retentit plus d'une fois dans la vie, mais que, si l'on ne répond pas la première fois, l'appel se fait toujours plus faible. A un moment ou l'autre de la jeunesse, la voix du Seigneur se fait entendre très clairement, mais la plupart n'y prêtent pas attention à cause du bruit de leurs soucis et de leurs affaires30.

Il y a le grand appel et il y a tous les petits appels qui font partie de la trame de la vie. Il n'y a pas de hasard dans le monde de Dieu. Quand Jésus entre dans une synagogue et qu'il y trouve un homme à la main desséchée, ce n'est pas un hasard. Cet homme est là pour que Jésus puisse manifester sa mission et pour que cet homme reçoive la sienne. Ce qui paraît accidentel est prévu en Dieu. Le Père sait pourquoi le Fils et ce malade doivent se rencontrer, et non seulement il sait pourquoi, il sait aussi où et quand. Le lieu de la synagogue n'est pas fortuit. Dans la vie du Seigneur, dans notre propre vie, dans la vie de ceux qui nous sont confiés, nous ne cessons de reconnaître avec certitude que tout est organisé par Dieu... Et quand quelque chose nous paraît être du pur hasard, nous devons, en tant que chrétiens, voir plus profond et reconnaître là précisément un appel caché, une tâche secrète31.

Jésus et ses disciples sont dans les champs au milieu des moissons: il n'y a là rien que de très banal. Et les disciples cueillent des épis: ce geste n'est pas sans rapport avec la mission du Seigneur. Le Seigneur est toujours au centre de sa mission, et ses disciples lui obéissent, et voici qu'ils cueillent des épis le jour du sabbat. C'est une situation typiquement chrétienne. Le Seigneur n'est pas par hasard au milieu des moissons et ses disciples n'agissent pas en vain. Ce sera pour les pharisiens l'occasion d'une question, et l'occasion pour Jésus d'annoncer quelque chose d'essentiel sur le Père et sur le sens de la loi32.

Il appartient au croyant de discerner les signes de Dieu. Marie se rend en hâte dans le haut pays pour rendre visite à sa cousine Élisabeth. Marie se met en route "parce qu'elle se tient vis-à-vis de Dieu dans le rapport propre au vœu d'obéissance". Les paroles de l'ange étaient assez allusives. "C'est à Marie qu'il revient, par son sens de l'obéissance… de donner une réalité à ces allusions et de prendre les moindres signes comme des ordres"33.

"Si nous mettons un mors dans la bouche des chevaux pour qu'ils nous obéissent, nous menons aussi leur corps tout entier". Le plus important avec les chevaux, c'est de leur mettre le mors dans la bouche. Une fois cela fait, on les mène où on veut. L'homme qui croit en Dieu et le connaît doit apprendre cette obéissance. Pour le croyant, la Parole de Dieu est comme le mors dans la bouche: c'est elle qui le dirige et lui permet d'accomplir le service que le Seigneur lui demande34.

Toute mission enchaîne le chrétien au Seigneur. Moi, Paul, le prisonnier du Christ Jésus: "Celui qui se donne totalement au Seigneur vit avec lui comme s'il était enchaîné par lui… Vivre dans la volonté du Seigneur exige un abandon de tous les instants. C'est pourquoi il est naturel que Paul se considère comme prisonnier du Christ par sa mission". Mais l'enchaînement est en quelque sorte réciproque: Paul est enchaîné au Christ, mais le Christ l'est à Paul. "Bien sûr le Seigneur est libre de faire ce qu'il veut. Mais si Paul est enchaîné au Seigneur, s'il ne le lâche plus, le Seigneur finit par paraître enchaîné également à Paul… Si Paul se trouve réellement en prison au moment où il écrit, le Seigneur la partage aussi avec lui35.

La mission de tout être est indélébile. "C'est une des qualités de l'Esprit, qu'une fois établi, il demeure à jamais". C'est par lui que Marie est devenue la Mère du Seigneur; elle reste Mère pour l'éternité; de même "chaque chrétien reste à jamais ce qu'il est par l'Esprit. La marque que l'Esprit imprime dans un individu est indélébile. Il est inconcevable qu'un être humain, par exemple Jeanne d'Arc ou la petite Thérèse, ayant eu une tâche déterminée sur terre et ayant accompli une mission dans l'Esprit, ne possède plus cette mission au ciel… Toute fonction particulière sur terre sera poursuivie au ciel et, à partir du ciel, continuée sur terre. Le Saint Esprit marque si profondément les missions et les orientations particulières de l'apostolat, que ce qu'il fait d'un homme demeure à jamais"36.

On ne choisit pas soi-même sa voie ni ce qu'on va offrir de soi-même au Seigneur. La sainteté pour l'homme ne consiste pas à tout donner, elle consiste en ce que le Seigneur prend tout. Il se peut que l'homme n'offre tout qu'en paroles et il ne songe jamais qu'à quelque chose de limité. Malgré toute sa volonté de ne rien retenir pour lui, ce qu'il offre correspond toujours à une mesure humaine. Mais le Seigneur entend l'offre qui lui est faite telle qu'elle aurait dû être faite. Et quand le Seigneur prend tout, avec le sens que lui-même donne au mot tout, il se peut que l'homme pousse un cri et déplore qu'on lui prenne tant, mais la grâce de la sainteté consiste justement dans le fait que le Seigneur prenne l'offre au sérieux37.

On n'a jamais fini de s'adapter aux vues de Dieu. C'est pourquoi le chrétien doit toujours prier pour demander à Dieu si ce qu'il fait est juste. "Quand Dieu montre positivement ce qu'il faut faire, le croyant doit certainement aussi demander la grâce de se comporter comme Dieu le désire, afin de ne pas se contenter à bon compte, de ne pas ériger ses propres constructions à la place où Dieu a commencé à bâtir. Mais la prière dans le vide est différente, plus difficile, parce qu'il peut faire partie du dessein de Dieu que l'orant - même s'il est à sa juste place - soit totalement plongé dans l'obscurité et ne devine pas s'il fait bien. Alors il faut interroger incessamment; l'appel peut devenir un cri de détresse", l'angoisse peut pénétrer toute la prière38.

De toute façon Dieu a déjà choisi. Nous, nous n'avons pas à choisir; nous n'avons qu'à regarder où Dieu nous veut. Dieu a choisi depuis toujours. Le Fils est parfaitement adapté au Père, d'une part parce que le Père ne cesse de l'engendrer et d'autre part parce qu'il est Dieu et qu'il écarte donc tout ce qui n'est pas la volonté du Père; de lui-même, il ne veut que ce qui correspond à cette volonté. Quand il devient homme et ressemble tout à fait à une créature du Père, le Fils ne cesse d'être dans la volonté du Père malgré tout ce qui le sépare alors de lui. Nous aussi, nous sommes depuis toujours des élus de Dieu, nous sommes destinés à une place précise et nous devons veiller à nous y rendre. Evidemment nous avons la liberté de nous détourner de Dieu. Mais ne devons-nous pas dire aussi que nous avons la liberté de nous tourner vers Dieu? Et également que nous avons la liberté de 'choisir' ce qui est la volonté de Dieu pour nous? "Il me semble qu'on devrait se contenter de dire: Dieu nous donne la grâce de voir ce qu'il a choisi pour nous"39.

Je n'ai pas à choisir ce qui me convient le mieux, mais ce sur quoi tombe la plus claire lumière de la Trinité. Je ne dois pas me demander où mes vertus brilleront avec le plus d'éclat. Ce ne sont pas mes propres desseins qui doivent déterminer mon choix, c'est Dieu qui doit avoir le rôle déterminant. Évidemment il serait bien confortable d'agir toujours en toute certitude et d'avoir une vue d'ensemble du projet de Dieu sur notre vie. Marie, elle, s'est offerte à Dieu dans le plus complet abandon. Vouloir tout savoir d'avance, serait renier la destinée de Marie. Quand elle a conçu le Fils par l'Esprit Saint, elle s'est mise tout entière dans la lumière de la Trinité40, Elle a confié à Dieu la configuration de sa vie. "Elle ne connaît qu'une résolution et elle l'exécute sans détour, sans arrêt, sans retour en arrière: faire parfaitement en tout la volonté de Dieu"41.

Quand Dieu appelle: "Toi, suis-moi", c'est un appel qui demande une réponse immédiate: "Suis-moi dès le premier instant sans conditions". Dieu n'aime pas qu'on s'approche de lui par étapes. Au oui de Marie répond l'Esprit Saint qui prend totalement possession d'elle, en un instant, sans tenir compte des lois humaines. Les fruits viendront en leur temps selon les besoins de Dieu, non selon les besoins de Marie. Marie suit une voie unique que Dieu a prévue pour elle42.

Jamais le mystique n'obéit à une mission qu'il aurait inventée lui-même, il n'obéit toujours qu'à une mission qui vient de Dieu. Il vit dans sa mission comme un nomade, il ne sait pas à quel moment il lui faudra démonter les tentes et aller ailleurs. Mais ce qu'il sait avec certitude, c'est que Dieu tient sa mission en main, que c'est lui qui la dirige et la règle43. Il est bien évident que cette conduite du mystique peut éclairer la conduite et la conscience de tout chrétien. A chacun Dieu dit: "Voilà le projet que j'ai pour toi"; sous-entendu: "Tu ne peux pas imaginer meilleur choix, j'ai plus d'imagination que toi, fais-moi confiance".

Se livrer à la vérité de Dieu, c'est se laisser introduire dans quelque chose qui nous dépasse. Si on est avisé, on entrera dans le projet de Dieu, on y collaborera. L'insensé veut agir par lui-même: il ne sait pas ce que c'est que de se tenir disponible pour Dieu. L'insensé, lui aussi, veut bâtir une maison tout comme le fait celui qui est avisé: il voit bien que Dieu désire une maison. Longtemps sa maison peut faire illusion: elle ressemble en tout à la maison de l'homme avisé. La différence entre les deux maisons est cachée. L'une est bâtie sur le roc, l'autre sur le sable; l'une est centrée sur Dieu, l'autre sur le moi44.

La même chose est valable pour celui dont la mission est d'aider les autres à voir clair dans leur vie et à discerner le projet de Dieu sur eux. "Si je te contrains à accepter ma foi sans que tu y adhères intérieurement, je mérite de perdre ma foi… Si je te lie, je mérite d'être lié moi-même… Si je t'invente moi-même une mission qui correspond à mes désirs, à ma volonté, à mon jugement, je mérite de perdre la mienne". Car si j'ai le devoir de te conduire, c'est certainement à ce que Dieu veut pour toi non à ce que moi je désire. Et si par malheur je t'entraînais à suivre mes désirs, je t'aurais construit une prison, je t'aurais privé de ta liberté devant Dieu, mais je serai puni là où j'aurai péché45.

Depuis toujours l'Esprit se tient à la disposition de Dieu pour être envoyé auprès des hommes afin de les éduquer pour Dieu. Toutes les missions des hommes ont ceci de commun qu'elles sont orientées vers le Fils. Dans l'ancienne Alliance, elles convergent vers le Fils; dans la nouvelle Alliance, elles partent du Fils et retournent à lui. Les missions sont variées: quelque chose de cette variété se remarque dans l'expérience de Jacob. Il lui faut faire l'expérience du surnaturel et apprendre à s'y adapter. En tout ce qui lui arrive, la première chose qu'il a à faire est d'être obéissant. Dans son rêve il doit voir ce que Dieu lui montre; dans son combat avec l'ange il doit faire l'expérience de ce que signifie lutter avec la présence de Dieu. Son mensonge lui-même est quelque chose qui le dépasse personnellement. Si Dieu le laissait tomber, Jacob ne comprendrait plus rien à ce qu'il a fait. Mais Dieu le tient comme il tient ses envoyés: au-delà de ce qu'ils comprennent, il ouvre de nouveaux horizons. Les possibilités de Dieu sont inépuisables et l'homme est comme une balle entre ses mains46.

 

3. L'accueil de la mission 

L'homme a toujours la possibilité de répondre oui ou non, selon son bon plaisir, à l'offre que Dieu lui fait d'une mission47.

En fait, quand on a entendu la voix du Seigneur, la seule réponse valable est de lui dire: Viens! C'est court et net, mais cela inclut notre disponibilité à accueillir totalement sa venue. Si on l'invite comme hôte, on ne lui pose aucune condition alors que lui, en tant qu'invité, peut en mettre beaucoup. Et le Seigneur en pose une. Celui qui a entendu doit dire: Viens! Il doit se joindre à l'appel de l'Esprit et de l'Epouse dans l'Apocalypse. Pour chacun cet appel inclut l'obéissance jusqu'au dernier "Viens!" qu'il prononcera, jusqu'au dernier "Comme tu veux". Viens toujours plus loin, prends possession de tout ce que tu veux en moi. Celui qui dit: "Viens!", sait que le Seigneur qui l'entend dispose à la fois du temps et de l'éternité, et donc que la venue du Seigneur a quelque chose d'éternel. Le Seigneur est venu un jour dans le monde, mais nous savons aussi que, lorsqu'il était témoin de la création du Père, il était déjà en train de venir; sa venue s'étend sur des milliers d'années et, en entrant visiblement dans notre vie temporelle, il a introduit notre vie dans sa vie éternelle. De la sorte il sera toute l'éternité celui qui vient. Le croyant renonce à sa sphère propre, il renonce à disposer de lui-même afin de se tenir prêt pour la venue du Seigneur48.

Quand on a reçu de Dieu une mission (et qui n'en a pas reçu?), il n'est pas permis de la lui rendre en invoquant un motif quelconque. Quand on a reçu de Dieu une mission, il est clair qu'il veut qu'on la mène à son terme; il y compte49.

Quand Marie dit oui, elle renonce à elle-même pour laisser Dieu agir en elle. "Car la coopération aux œuvres de la grâce est toujours le fruit d'un renoncement… Et Dieu n'attend que le consentement de l'homme pour lui montrer ce dont un homme est capable quand Dieu est avec lui. Personne n'a autant que Marie renoncé à tout ce qui lui était propre pour laisser gouverner Dieu seul; aussi à personne Dieu n'a-t-il donné un plus grand pouvoir de coopération qu'à elle"50.

Dieu donne à l'homme non seulement ce qui est nécessaire à sa vie, il lui donne aussi de correspondre mieux chaque jour à la proximité de Dieu51. C'est une grâce pour l'homme de pouvoir faire ce que Dieu désire52, car c'est entrer dans le mystère de sa fécondité. Tout renoncement à soi-même pour consentir à Dieu est fécond. De par nous-mêmes, nous, les créatures, nous ne pouvons être ni vrais, ni vivants, ni féconds. "Seul peut être fécond celui dont la relation à Dieu, à la vie éternelle, est vraie"53.

Quand un jeune décide de se consacrer totalement à Dieu, il se tient dans une disponibilité totale à tout ce que Dieu se propose de faire avec lui dans l’Église. Il se laisse éprouver et enseigner, il se laisse former comme de la cire dans la main de l’Église, il connaît la fécondité de l’Épouse et de l'Epoux54.

"Chaque fois qu'il s'est passé quelque chose de grand et d'heureux (dans la vie d'un chrétien), ce fut toujours un fruit et un rayonnement de l'obéissance. Il n'y a que le non et le refus qui soient stériles. C'est cela qui écarte la lumière qui aurait éclairé et réchauffé. Chaque oui, par contre, même le plus hésitant, fait entrer une lumière et germer une semence, aujourd'hui ou peut-être bien plus tard, ici ou tout ailleurs"55.

Il y a des saints dont le chemin est très abrupt; il en est d'autres dont le chemin monte doucement ou par intermittence. Mais quand quelqu'un s'est donné à Dieu et qu'il a compris ce que Dieu veut de lui, il n'est pas pour lui de ligne plus droite pour aller à Dieu que le chemin qui est le sien. Sans doute, pour ne pas l'effaroucher, Dieu peut avancer très doucement et s'adapter à ses états d'âme. Mais tout dépend de Dieu et Dieu peut aussi agir tout autrement. Paul est atteint par une lumière qui l'aveugle, il est renversé par terre, il entend la voix et il demande ce qu'il doit faire. Il n'y a pas pour lui de chemin à parcourir par étapes, il n'y a pas de signes avant-coureurs. De même pour les trois disciples au Thabor: ils voient tout à coup devant eux une image de la réalité céleste; le Seigneur ne les a pas introduits par degrés pour qu'ils puissent bien se rendre compte de tout l'événement56.

"Voyez les bateaux: si grands soient-ils et si rudes soient les vents qui les poussent, le pilote les mène là où il veut avec un tout petit gouvernail" (Jc 3,4). Le gouvernail, pour Adrienne, c'est le oui à Dieu. Il y a une disproportion apparente entre la masse du bateau et la petitesse du gouvernail. Et cependant le petit gouvernail suffit à assurer la direction du navire. Le point où l'homme décide de ses projets est minusculement petit par rapport à ce qui est brassé par lui, mais cela suffit. Saint Jacques montre par là combien il faut peu de choses pour faire la volonté de Dieu, pour ne pas tomber dans le péché, pour exécuter les plans de Dieu: il suffit de toucher au bon endroit. Les vents signifient tout ce qui s'oppose à l'obéissance à Dieu; le bateau symbolise la vie humaine. Les vents et le bateau peuvent être soumis par le don de soi à Dieu, par le oui qu'on lui dit et par la fidélité au oui. Le petit oui donne au pilote - à Dieu - de mener là où le veut l'énorme masse du bateau, la vie humaine tout entière. Dieu est en mesure de nous gouverner si nous lui disons oui. Le oui, le gouvernail, ne se dirige pas lui-même, il est constamment dirigé. Il accompagne tout le cours de la vie, il a à être constamment à la disposition de la main du pilote. C'est un oui pour un voyage, ce n'est pas un oui pour rester sur place; il doit toujours rester souple dans la main de Dieu, pour tourner et rester disponible au service du plan immuable du pilote en changeant lui-même de position. Le gouvernail du oui est en l'homme le point le plus caché et le plus saint par lequel il est en contact immédiat avec Dieu, par lequel Dieu l'a immédiatement en main, c'est le point où il s'abandonne aux mains du Seigneur, non avec un vague fatalisme, mais dans une obéissance pleine de respect. Il arrive aussi à l'occasion, quand les vents sont favorables par exemple, que le bateau semble maintenir le cap même quand le gouvernail n'est plus tout à fait en bon état. Mais le périple de la foi ne peut jamais se faire dans l'à-peu-près. De petites déviations au début ont par la suite des effets dévastateurs. Il faudrait ne jamais cesser de s'entraîner de manière consciente au oui central, il faudrait constamment voir si ce oui continue d'être juste, voir si on en est encore capable. Chaque jour aussi dans la prière, on devrait examiner brièvement son oui57.

Les plus petites choses font, elles aussi, partie de la mission: elles sont incluses dans le oui global qui a été donné. Il est de longues périodes où il n'y a qu'une chose à faire: persévérer et accomplir de petits riens qui sont cependant inscrits aussi dans la mission. Cela requiert parfois qu'on y engage toutes ses forces nerveuses et cela peut sembler le plus difficile de tout ce que le Seigneur nous demande. On a l'impression de devoir mourir sous des piqûres d'abeilles et on pense qu'on ne pourra pas les supporter plus longtemps58.

Quand Marie donne à l'ange son consentement, elle prononce son oui avec tout son corps et toute son âme; elle ne distingue pas ce qu'elle donne ni ce que Dieu lui prendra. Le don qu'elle fait d'elle-même est sans limites. Elle ne se demande pas si elle va se réserver quelque chose, elle ne calcule pas la somme de ce qu'elle perd. Son oui n'est que oui. Dieu est libre de disposer d'elle totalement. A l'annonce de l'ange, elle a donné une réponse digne de Dieu: "Qu'il me soit fait selon ta parole". Une parole aussi grande que Dieu la veut. Elle livre aussitôt son esprit tout entier. En la couvrant de son ombre, l'Esprit Saint revendique aussi son corps. Le don de Marie est reçu: l'Esprit s'empare d'elle59.

La mission ne s'arrête jamais. Si on ne reçoit pas les disciples en un lieu donné, qu'ils aillent plus loin. Aucun apôtre ne peut dire: "Je possède une vérité qui appartient au Seigneur, mais personne n'en veut". Il y a toujours quelqu'un qui la cherche: peut-être le cinquantième, peut-être le centième, peut-être le millième. En poursuivant son chemin, la mission cherche celui qui veut recevoir la Bonne Nouvelle et son messager60.

Dès que le Seigneur commence à vivre en nous, nous n'avons plus de temps pour nous. Toute notre vie est utilisée par le Seigneur. Il ne suffit pas de laisser le Seigneur agir en nous et de voir comment il vit en nous. Chaque minute de notre vie est appelée à la coopération la plus vive, la plus intense61.

Qui a reçu une mission du Seigneur ne peut plus disposer de soi. Il doit désormais se laisser mener où le Seigneur le veut. L'extension de la mission dépend totalement du Seigneur: lumière du monde ou lampe dans une chambre. Il n'y a que la désobéissance qui peut empêcher quelqu'un de remplir sa mission. Ce que le Seigneur commence porte la marque se son sérieux absolu. Dieu invite donc les hommes à demeurer à sa disposition; il ne se joue pas des hommes, mais il les prie également de ne pas jouer avec sa grâce. La mission reçue est éternelle, elle dure tant que dure l'Eglise. Les envoyés sont la lumière du monde, mais il arrive qu'ils sont plongés dans l'humilité par le Seigneur. Ils n'ont plus de droits sur eux-mêmes. Ils ne peuvent plus avoir de préférence personnelle qui ne serait pas la préférence de Dieu. Dieu les prend tels qu'ils sont, avec leurs fautes mêmes, et c'est aussi pour eux une cause d'humiliation. Personne ne peut attendre de se sentir parfait pour accomplir sa mission même s'il a l'impression d'être une fausse lumière6.

Le chrétien ne peut prendre ses distances vis-à-vis d'aucune des circonstances de sa vie; chacune d'elles doit le révéler comme chrétien. Ce qu'il dit ou fait doit faire savoir qu'il est conscient que Dieu est présent. Le Seigneur habite dans les croyants et ils annoncent sa présence par toute leur existence. Celle-ci appartient entièrement au service qu'ils ont voué si bien que celui-ci n'est pas limité à certaines heures tandis qu'ils en garderaient d'autres pour eux. Ils sont simplement là au nom du Seigneur63. Paul prie pour que ses chrétiens n'aient plus un seul coin en eux qui ne soit rempli de la volonté de Dieu64.

Ils doivent en cela imiter le Seigneur qui, au cours de sa vie terrestre, ne se reposait jamais de sa mission. Bien sûr le Seigneur connaît la faim et le besoin de se reposer, il aime se retrouver chez des amis ou chez d'autres personnes, mais jamais il ne cesse de se donner aux hommes et de leur révéler le Père. D'un point de vue purement humain, ce serait peut-être un bien pour le Seigneur de se détacher pour un temps de son ministère et d'être quelqu'un dans la foule tout simplement. Mais cela lui est impossible. Il est toujours en mission même quand l'ambiance est détendue, et ceux qui l'entourent se réjouissent de ce qu'il leur fait don de sa présence à table. Son attitude doit inspirer notre propre conduite dans la détente, les repas, les conversations. Nous ne devons jamais oublier qu'il est avec nous non moins réellement qu'à Béthanie autrefois ou au cours d'autres repas65.

Quelle que soit la mission à laquelle on est appelé, la première chose que Dieu nous demande c'est une obéissance absolue. C'est vrai de celui que Dieu a choisi pour le faire entrer dans la connaissance mystique, c'est vrai pour tout autre appel. L'obéissance que le Seigneur attend n'est pas celle qui se bornerait à suivre anxieusement de petites prescriptions, il attend une obéissance qui embrasse vraiment toute l'existence. L'obéissance doit être souple: l'homme doit s'adapter à Dieu, se montrer prêt pour toutes les formes d'existence que Dieu peut exiger de lui, auxquelles il ne s'attend pas et qui peuvent sortir de ses habitudes. Saint Nicolas de Flue doit tout quitter afin de se tenir prêt dans la solitude pour la rencontre mystique telle que Dieu la veut pour lui. D'autres vivront des rencontres semblables dans leur vie de tous les jours sans que les autres s'en rendent compte. C'est Dieu qui décide du mode de la rencontre66.

Dieu demande une obéissance intelligente. Quand il confie des missions aux siens, il s'attend qu'ils les mettent en œuvre selon leur intelligence et leur originalité67. "L'obéissant n'est jamais un instrument mort, il est un esprit vivant. Et l'obéissance n'est jamais un principe mécanique, mais un principe organique… Dans la parabole évangélique, les fidèles serviteurs exercent par obéissance leur esprit et leur force d'invention pour augmenter les talents de leur maître, et l'éloge qu'il leur adresse montre qu'il voulait savoir leur service compris justement de cette manière"68.

L'obéissance vraie est une obéissance confiante. Même quand l'homme ne voit pas ce que Dieu prévoit pour lui, il sait cependant que la Providence s'occupe de tout, qu'il n'a qu'à faire confiance et que le Seigneur fera le reste. Il n'essaiera pas d'aller à Dieu avec des mesures humaines; il ne le peut qu'avec la confiance. Si un homme ne se fie pas à Dieu, il lui est impossible d'être à la place que Dieu lui a assignée. S'il se trouve à la place où Dieu veut qu'il soit, alors il est sûr, sûr d'une certitude que Dieu lui donne et qui n'est pas humainement concevable. Ce n'est pas une certitude tiède et rassasiée, c'est une certitude qui porte en elle le mouvement de la réponse, qui accomplit la volonté du Père et s'engage sur le chemin préparé par Dieu69. Il sait dans la foi que, si Dieu lui a confié une mission, il sera capable de la remplir70.

L'obéissance est chose simple. L'exemple de Marie nous le montre plus clairement que tout discours. "L'âme de la Mère est toute simple… Ce n'est pas par elle-même que son âme est si simple, elle l'est par la proximité de Dieu qui lui permet de s'abandonner si totalement que tout le multiple et l'incompréhensible est assumé par Dieu lui-même. Dieu lui est si proche qu'à toutes les questions il apporte lui-même la réponse toute simple; il aplanit et résout tout ce qui paraît embrouillé, il modèle toutes les situations de sa vie de manière si simple et plénière que, s'il demeure bien un mystère, jamais il ne reste d'énigme angoissante. Elle vit tellement en Dieu qu'elle sait toujours ce qu'il attend d'elle et que, pour elle, il n'est rien de plus simple que de faire la pure volonté de Dieu, même s'il demande des choses difficiles et amères… Il y a beaucoup de questions dans la vie de Marie, mais elle ne s'y arrête pas. Elle ne se creuse pas la tête sur ce qui dépasse son entendement. Pour elle, aucun problème ne peut devenir essentiel car, comme tel, tout problème est une limite et Marie est pure disponibilité et ouverture à tout ce qui doit la trouver prête et ouverte. Ainsi dépasse-t-elle la multiplicité des choses incompréhensibles pour vivre dans l'infinie simplicité de l'accomplissement de la volonté divine"71.

Il y a en Marie des mystères qu'elle possède "sans les connaître ou du moins sans les pénétrer elle-même; pour sa tâche il ne lui est pas nécessaire de tout saisir… Sa tâche est de laisser le mystère s'opérer. Son oui libre l'a mise à la disposition de Dieu et, en conséquence, Dieu a disposé d'elle. Que désormais elle persévère simplement, qu'elle soit celle qui laisse faire, c'est là une œuvre assumée par la grâce…Il lui suffit de comprendre et de faire ce que la grâce à chaque instant lui montre et lui demande… Quelque chose de cette grâce mariale passe à tous les chrétiens: s'ils ont véritablement dit oui, le Seigneur se porte garant de leur vie ultérieure"72.

Dans les relations quotidiennes de Marie avec le Fils devenu adulte, elle reçoit de lui quelque chose de nouveau. Elle est devenue prête à être mise par lui partout où il a besoin d'elle, même si souvent elle ne comprend pas ses desseins, même si elle ne se trouve pas placée là où elle s'y serait attendue (Qui sont ma mère et mes frères?). Sa manière d'entrer dans les vues du Fils a le caractère fondamental de l'obéissance, une obéissance qui est en même temps un échange, mais un échange rempli de mystère, et Marie n'est pas introduite dans le mystère. On pourrait aussi bien dire qu'elle est introduite dans le mystère de l'absence d'échange. D'une manière bien plus profonde que tout autre croyant Marie a conscience du caractère mystérieux de Dieu et du monde de Dieu sans qu'elle y soit introduite elle-même plus que le Fils ne le veut. Certes elle a vu l'ange et ses horizons en ont été dilatés à l'infini, mais par cette dilatation même de ses horizons, elle sait définitivement qu'elle a à rester à sa place, elle sait qu'il ne lui revient pas de tout savoir à l'avance, mais qu'à chaque instant elle doit rester disponible pour le Seigneur dans une attente virginale73.

"En face de Dieu, (Marie) oublie toute prudence parce que l'immensité des plans divins s'ouvre devant ses yeux. Non seulement elle veut ce que Dieu veut, mais elle lui confie encore son oui pour qu'il en dispose, le façonne et le transforme. En disant oui, elle n'a aucun souhait, aucune préférence, aucun désir dont il faudrait tenir compte. Elle ne passe pas de contrat avec Dieu; elle souhaite seulement être acceptée dans la grâce, comme elle a été désirée dans la grâce… Si c'est Dieu qui se penche vers elle, sa réponse ne peut être qu'abandon dans une obéissance aveugle. Elle ignore tout calcul, toute garantie, ne manifeste pas la moindre réserve; elle ne sait qu'une chose: son rôle est celui de la servante qui, humblement, prend tellement la dernière place qu'elle préfère toujours ce qui lui est offert, ne cherche jamais à provoquer elle-même quoi que ce soit, ne prépare ni ne dirige la volonté et les désirs de Dieu"74.

L'obéissance à Dieu est l'acte de l'amour. Il ne met pas de limites, il ne pose pas de questions75. "Ce que Dieu veut, on le fait volontiers". Sur le coup, ça peut être très désagréable, mais après coup c'est cependant ce qu'on fait de préférence. "Supposons que j'aie une tumeur qui me fait mal; le médecin me dit qu'il doit la couper sans m'endormir; sur le coup c'est très désagréable. Mais quand, après cela, je puis à nouveau mouvoir mon bras en toute liberté, je trouve que ça a été très judicieux. Avec le Bon Dieu c'est toujours encore beaucoup plus judicieux, c'est pourquoi vis-à-vis de lui il est impossible de faire des réserves"76.

"La mission invisible d'un homme est toujours proportionnelle à l'amour, même si sa mission visible apparaît microscopique et accessoire. Un amour parfait peut rester entièrement caché dans l'Eglise, tout en étant parfaitement efficace"77.

Dans le don total d'eux-mêmes à la volonté de Dieu, les saints ressemblent souvent aux enfants et même aux simples qui ne sont pas capables de critique78.

L'important est que "Dieu occupe vraiment toute la place dans le croyant. Cela ne va pas sans luttes. L'obéissance demande renoncement, discernement, pureté. Et plus il obéit, plus l'obéissant se rend compte qu'il n'est pas assez transparent, qu'il retient encore bien des choses dont il devrait se défaire. Il peut aussi être de mauvaise humeur; or une obéissance maussade n'en est pas une: Dieu veut voir les siens dans la joie". La joie se cache dans l'obéissance chrétienne. "Si deux êtres qui s'aiment ont des désirs différents qui ne peuvent être satisfaits en même temps, ils voudront tous les deux, par amour et dans la joie de leur amour, renoncer à leur désir pour combler celui de l'autre. Le renoncement sera un renoncement d'amour et aura la joie comme motif. Aucun des deux ne voudra même prononcer le mot de renoncement. De sorte que tout geste chrétien d'obéissance doit se faire dans la joie, à l'intérieur de la joie pascale du Seigneur"79. C'est pourquoi Adrienne peut affirmer que "la vocation sacerdotale et religieuse n'est pas avant tout sacrifice et renoncement, mais disponibilité joyeuse vis-à-vis de Dieu"80.

Les portes de la cité céleste dont parle l'Apocalypse sont toujours ouvertes. Personne ne peut les manquer si ce n'est par sa faute. Rien d'autre n'est exigé que la disponibilité et l'humilité. L'humilité d'ailleurs est incluse dans la disponibilité: il n'y a pas de disponibilité orgueilleuse. Qui se met à la disposition de Dieu, Dieu prend soin de lui pour le conduire jusqu'à la porte de la cité céleste. Le croyant qui se donne avec confiance est conduit. Si on ne trouve pas la porte et qu'on se heurte au mur de la cité céleste, c'est qu'on a refusé quelque chose d'essentiel. Dieu ne cesse d'appeler les hommes à la sainteté. Si, à certaines époques, il y a moins de saints, la raison n'en est pas que Dieu en a prévu moins, c'est que davantage de personnes n'ont pas accepté leur mission et ne se sont pas laissé conduire. Sa laisser envoyer dans la mission de la sainteté, cela veut dire se livrer aux voies de Dieu avec confiance même quand on ne voit pas où cela mène81.

Quand Marie acquiert la certitude naturelle qu'elle est enceinte, son existence atteint une sphère nouvelle. Sa rencontre avec l'ange était le monde de sa prière et de ses relations avec Dieu. Mais elle est aussi une jeune fille qui a à vivre dans son milieu naturel. Elisabeth, sa cousine, en fait partie, et l'ange lui en a parlé. Marie se rend donc chez elle et elle emporte avec elle son secret dont elle ne sait pas ce qu'il adviendra au cours de sa visite. Son obéissance à Dieu ne s'oppose aucunement au besoin qu'elle a de voir Elisabeth et de parler avec elle. Il y a donc entre les deux parentes une conversation intime mais non indiscrète; cette conversation est nécessaire pour les deux: elle est le modèle d'une conversation entre femmes, d'un vrai partage et d'une rencontre féconde. C'est une conversation tout à fait naturelle et qui se passe en même temps tout en Dieu. Les deux femmes ont reçu une mission par leur fils et elles reçoivent aussi de Dieu de correspondre à leur mission et d'être fidèles à elles-mêmes tout naturellement. Elles s'entraident et se soutiennent l'une l'autre. Leur conversation ne touche pas ce qui les concerne personnellement: elles s'intéressent à ce que Dieu attend d'elles, à ce que leurs fils deviendront, à la manière dont elles peuvent laisser Dieu agir en elles; et laisser faire Dieu est une contribution éminemment active. Chacune des deux est remplie de respect pour la mission de l'autre et cherche à la soutenir82.

La rencontre de Marie et d'Elisabeth est exemplaire. Mais l'accomplissement de la mission ne suit que rarement une voie aussi rectiligne. Pour la plupart d'entre nous, il nous faut tenir compte de nos reniements. Ceux-ci ne suppriment pas la mission. "Tous, nous avons une mission à accomplir au-delà de nos reniements"83.

Pour qu'une mission soit vivante et le demeure, il faut qu'elle ait part à la vie du Seigneur. Il ne faut pas vouloir en faire sa propre affaire. Sinon elle n'est plus qu'un pierre morte tout juste bonne à paver l'enfer84.

Les faux mystiques ont tous cherché leur propre satisfaction, ils ont voulu tirer profit de leurs visions et en jouir; ils n'ont plus cherché Dieu, ils se sont cherchés eux-mêmes. "Les visions sont comme des enfants que Dieu donne et qu'on doit porter dans la pleine patience de la grossesse. Aucune mère n'ouvre son corps pour voir l'enfant plus tôt. Le faux mystique, lui, perd patience". Le voyant de l'Apocalypse et, avant lui, tous les voyants de la Bible n'ont eu en vue que l'accomplissement d'un service. Seule importe la mission85.

"La volonté de Dieu doit être pour moi si grande que ma volonté n'est plus que chuchotée… Alors, peu importe où nous nous trouvons maintenant, quelle est l'importance de notre œuvre… Tout cela doit rester caché tant qu'il plaît à Dieu; s'il montre quelque chose, c'est bien; et si pour le moment il ne montre rien, cela ne doit pas nous paraître moins juste"86.

Toute mission doit vaincre beaucoup d'obstacles, car tout doit être mis à son service. Il y a beaucoup de choses qu'on donne spontanément et joyeusement, et il y en a peut-être encore plus qu'on doit en quelque sorte nous arracher contre notre gré. C'est dans la maladie qu'on expérimente le mieux ce passage. La maladie et le sentiment d'impuissance n'interrompent pas la mission. Dieu demande simplement alors qu'on lui offre autre chose87.

Il est d'autres obstacles que la maladie. L'essence de la sainteté est de remplir la mission trinitaire qu'on a. Celle-là et pas une autre. Il se peut que quelqu'un accomplisse vraiment bien sa mission tout en n'étant pas irréprochable sur tous les points et en gardant par exemple "un fichu caractère". Très rares sont ceux qui correspondent à la grâce; ce sont les saints88.

Les saints peuvent avoir le sentiment de ne pas être à la hauteur de leur mission, tout comme les prêtres dans l'Eglise. Et ils se trouvent cependant entourés d'une grâce débordante. Sur la croix, le Christ n'en peut plus et il persévère jusqu'à la mort avec la force du Père en lui, avec une mission qu'il ne voit plus et qui est cependant l'expression d'un échange vivant entre le Père et lui. Tout chrétien peut se sentir un jour au bout de ses forces; dans la grâce il peut encore quelque chose, une grâce qui le dépasse et qui est cachée dans le trésor de prière de l'Eglise. Même celui qui ne connaît apparemment que des échecs, s'il persévère dans la foi, ne décevra pas Dieu et Dieu ne le décevra pas89.

Mais il demeure vrai que l'homme n'est jamais à la hauteur du projet de sainteté que Dieu a pour lui. Ce n'est pas parce que quelqu'un s'accuse d'avoir manqué de patience qu'il peut se consoler en se comparant à tel saint qui n'a pas toujours été non plus des plus patients. "Je n'ai pas à me comparer aux autres, ni même aux saints, il suffit que je garde devant les yeux l'image que Dieu a de moi". Et si des saints ici-bas ont fait grosso modo ce que Dieu attendait d'eux, il reste toujours encore l'image de la perfection terrestre et humaine de Marie90.

La plupart de ceux qui veulent se donner entièrement au Seigneur, qu'ils soient prêtres ou laïcs, trouvent souvent que les difficultés sont trop grandes. Il y a des résistances dans leurs propres rangs91.

Les trois femmes qui se rendent au tombeau de Jésus le matin de Pâques se trouvent elles aussi devant une grosse difficulté. C'est Pâques et elles ne le savent pas. C'est comme si elles portaient encore en elles tous les tourments de la Passion et de la mort. Ces tourments ont en fait disparu, mais le problème des femmes est de savoir comment quitter ce temps de la Passion. Leur question résume bien toute leur difficulté: qui nous roulera la grosse pierre? Et puis il va s'avérer que leur souci était vain, qu'elles avaient tort de se faire du souci. Fondamentalement tous nos soucis sont toujours déjà des soucis de matin de Pâques; soucis personnels, soucis de communauté, soucis de mission: nous pouvons nous en décharger sur celui qui a porté la croix et qui est ressuscité. S'il veut nos missions et si nous cherchons à les accomplir dans son sens, il nous roulera toujours les pierres d'une manière ou d'une autre, peut-être au dernier moment, peut-être quand il n'y aura, semble-t-il, plus d'issue92.

Ce qui fait qu'il est malgré tout plus facile qu'on ne le croit de servir le Seigneur et l'Eglise93 bien que, encore une fois, l'épreuve fasse partie intégrante de la vocation et de la mission; l'épreuve est une donnée chrétienne qui n'épargne personne et le chrétien aurait même tout lieu de s'inquiéter s'il ne la rencontrait pas; l'épreuve est une conséquence immédiate de la mission94. "Nous aussi qui avons dans notre mission une goutte de souffrance, nous devons savoir que la souffrance chrétienne débouche dans la résurrection, que la souffrance n'est pas rendue moins amère par cette espérance, mais qu'elle n'engendre jamais le doute"95.

Quand quelqu'un renonce à tout et se met entièrement à la disposition du Seigneur, même s'il le fait avec beaucoup de joie, il recevra l'une ou l'autre souffrance à porter à la suite de son geste… La vie d'un saint est en tout cas une vie difficile. Dieu, il le sait, lui demande toujours plus, et sa souffrance la plus profonde est de voir l'abîme qui existe entre ce qu'il offre et ce que le Seigneur a à prendre. Le saint ne voit pas les progrès qu'il fait parce qu'il se mesure toujours à l'absolu vis-à-vis duquel aucun progrès n'est visible. Il a à peine appris toutes ses lettres comme un enfant qu'il devrait déjà posséder toute l'écriture comme un adulte96.

Jérémie est ici un modèle. Il a sa mission depuis toujours, avant même qu'il ait pu dire oui ou non, et cependant il se défend: il ne se croit pas digne de sa mission, et puis ça n'ira pas, il ne croit pas qu'il puisse être un bon interprète des paroles de Dieu. Et puis, quand il se met à parler, il jouit de l'assurance de ceux qui sont bénis de Dieu; quand il a fini, cette assurance le quitte. Il a tant à souffrir de son peuple qu'il ne voit plus que sa mission en était vraiment une. Il est le souffre-douleur du peuple, mais il estime surtout qu'il est le souffre-douleur de Dieu qui lui a confié une mission déraisonnable qui dépasse ses forces. Et il se plaint: il voudrait tellement une vie plus confortable. Mais même quand il s'insurge contre Dieu, il se sait vaincu d'avance, il a déjà dit oui pour une nouvelle mission. Et il doit toujours annoncer ce qu'il ne voudrait dire à aucun prix, ce que la prudence lui conseillerait de taire. Sa prière ressemble à ceci: "Que ta volonté soit faite, mais qu'une fois aussi la mienne se fasse". Comme si Dieu n'était pas à la hauteur de l'intelligence de Jérémie qui sait ce que c'est qu'être prophète et humain; Dieu ne sait pas ce que c'est qu'être homme. Et cependant Jérémie veut toujours ce que Dieu veut, mais il faut qu'il se dispute avec lui. Les résistances de Jérémie rendent d'autant plus manifeste en contrepartie l'abandon absolu du Fils97.

Dieu attend de tout homme un témoignage, mais de personne il n'en attend autant que du Fils. Le témoignage du Fils, c'est toute sa vie terrestre. Tout ce qui en elle est contemplation et tout ce qui en elle est action témoigne du Père. Elle est une réponse avant même qu'une question soit posée. Jamais le Père ne lui pose une question sans qu'il soit sûr de la réponse du Fils. Le témoignage du Fils est parfait et il est permis au chrétien de croître en lui. Le témoignage du Seigneur est l'unique vrai témoignage parce qu'il est éternellement vrai. "Nous qui essayons de témoigner d'après le modèle qu'il nous a donné, nous ne sommes jamais vrais que pour des secondes. Lui, il est le miroir parfait du Père. En nous, il ne brille que de temps en temps. Nous nous éloignons de la vie de la vérité par le péché. Mais le Fils, même quand il meurt et que le Père l'abandonne, demeure le plus parfait témoignage de l'amour du Père"98.

 

4. Les imprévus de la mission 

Tout peut arriver à celui qui a reçu une mission. Tout et donc souvent l'imprévu. Il en fut ainsi dans la vie de Marie. Il ne lui fut pas épargné, pas plus qu'au Fils, "d'être en contact avec le monde tel qu'il est", avec son péché et ses déficiences… "Il y a beaucoup de tensions dans son existence… Il n'y a rien qui ne puisse trouver sa place dans son attitude de totale disponibilité. Elle doit sans cesse demeurer vigilante: non pas simplement pour entendre dans la prière la voix de Dieu, pour demeurer silencieuse devant lui, mais pour assumer toute tâche nouvelle. La vigilance implique la participation; celle-ci la souffrance; et la souffrance, même après la résurrection, signifie toujours souffrir avec le Fils sur la croix"99.

Jean-Baptiste prêchait: c'était sa mission, c'était son travail. Il accomplit sa tâche dans l'attente du Seigneur, mais il ne le voit pas encore, il ne voit pas ses miracles, il ne sait pas ce que le Seigneur va annoncer et enseigner. Malgré cela il prêche: c'est sa mission; quelque chose va venir, mais il ignore ce que ce sera. Il se laisse placer en un lieu qu'il n'a pas choisi. Il consent à proclamer quelque chose dont il n'a encore aucune preuve. "Entre la mission du Baptiste et la nôtre, il peut y avoir des points de comparaison. Il se peut que nous ne sachions pas de quoi demain sera fait (jamais d'ailleurs nous ne le savons). Nous travaillons dans l'attente"100.

L'évangéliste saint M