Tour de passe-passe

Homélie de la Fête de la Pentecôte

tourdebabel tourdebabel  Souvenons–nous… Chapitre 11, tout au début de la Bible, livre de la Genèse : La tour de Babel, ce mythe. « La terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots… » (Gn 11, 1) Souvenons-nous : la prétention de l’homme. « Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. » (Gn 11, 4) L’orgueil. Vouloir être aussi grand que Dieu.

 

La tour. La tour d’ivoire dans laquelle l’homme se retranche. Au lieu de prendre de la hauteur sur les événements, ce qui est bon, l’individu devient une personne hautaine. Certaine. Enfermée dans les vérités absolues, l’empreinte de ses peurs. On se protège derrière les murailles des habitudes. On se rétracte. Au lieu de profiter des étendues de son royaume, l’homme se met à l’abri, comme Adam au jardin d’Eden. Il se cache, il a peur. L’homme a fermé le pont-levis de son cœur. Il s’est engouffré dans le donjon de sa vanité, et, par l’étroite meurtrière, il guette le danger potentiel. L’ennemi risque d’assiéger la citadelle de son âme. L’homme s’isole, s’enferme pour sauver sa piètre couronne. Son point de vue se rétrécit. Plus il ajoute des défenses, des pierres à sa tour, plus son regard sur l’extérieur et sur lui-même diminue.

 

Les disciples ont peur. Ils se sont réfugiés au Cénacle. Enfermés. Ils pourraient être dénoncés. Peu d’ouverture sur l’extérieur. Peu de lumière à l’intérieur. Ils échangent entre eux, entre « pareils ». Ils parlent une même langue : celle de l’angoisse, celle du pire à venir. Ils utilisent le langage de la tristesse. Ils ne parlent de Jésus, leur ami, qu’au passé. Ils emploient le mot le plus pervers : « pourquoi ». La peur, la peine, l’incompréhension : trois briques d’argile qui rappellent la phrase des Babyloniens : « Allons ! Moulons des briques et cuisons-les au four » (Gn 11, 3). Les disciples perdus commencent à bâtir une tour.

 

Mais Dieu vient. Contrairement à l’épisode de la Genèse où Dieu descendait du ciel pour brouiller les relations vaniteuses de l’homme, cette fois, son Esprit descend pour le libérer de toutes ses angoisses, et surtout de l’orgueil, source de toutes ses erreurs. Le Christ avait promis que le Défenseur, l’Esprit Saint, serait envoyé aux apôtres. Alors qu’ils sont recroquevillés sur eux-mêmes,pentecote-c-2007-xl pentecote-c-2007-xl   alors qu’ils ont peur d’être arrêtés et condamnés, flagellés ou tués, soudainement les apôtres sont investis d’une force qui fait tomber leurs « murailles et avant-murs » (Is 26, 1). Un vent violent, un tourbillon, une tornade intérieure fait s’effondrer les remparts du protectionnisme individuel !

 

Tiens ! Ce serait intéressant de transposer cette idée en l’appliquant à certains points de vue ou débats politico-économiques actuels. Les questions concernant l’Europe, par exemple, l’immigration, les identités, les discours qui reviennent, qui ressurgissent sur la peine de mort… Mais, ne mélangeons pas les genres, et ne réduisons pas la foi à un moyen, une catapulte moderne qui enverrait dans le camp adverse la pierre simpliste du « Vous voyez, même l’Evangile contredit vos positions ». Fermons la parenthèse, sans pour autant oublier totalement que la foi doit aussi interroger nos votes et nos comportements.

 

Revenons aux apôtres. Ils sont saisis. Investis d’une force qui les obligent à sortir, à aller de l’avant. Ils vont partir au combat. Ils partent sur le champ de bataille, dans les rues, sur les places publiques, dans les synagogues. Partout. Partout et ils n’ont aucune arme, pas de glaive, rien pour se protéger. Leur seule armure est la prière. Leur seule épée est la Parole, le témoignage. Ils sont on ne peut plus fragiles, et pourtant, ils se savent invulnérables. L’amour du Christ est en eux. L’amour du Christ se fait entendre, se montre à travers leurs paroles et leurs actes. L’amour du Christ, c’est à dire l’amour de Dieu. Les gestes qu’ils posent sont compréhensibles par tous. Les apôtres parlent tous les dialectes du monde puisque, soudainement, ils parlent la langue universelle du Dieu créateur du ciel et de la terre : l’amour !

 

Or l’amour ne connaît pas la peur. L’amour ne connaît pas le repli sur soi. L’amour n’établit pas de frontière, ne construit pas de château-fort. L’amour s’expose. Le signe parfait de l’amour n’est pas une tour magnifique atteignant le ciel, une tour droite, figée, rectiligne, sans émotion, sans ouverture… Le signe de l’amour divin, dont les apôtres deviennent les ambassadeurs, c’est la croix. La croix, qui n’est pas qu’un piquet vertical. La croix est un poteau sur lequel est fixé un autre morceau de bois, une traverse horizontale. Ce n’est plus une tour où ne compte que l’individu, c’est un espace dans lequel est englobé l’ensemble de l’humanité, toutes les nations, tous les hommes, toutes les femmes, les vieillards, les enfants, les migrants, les petits et les grands. Les apôtres sortent annoncer que l’amour de Dieu ne concerne pas qu’une minorité, un peuple élu. L’amour de Dieu est pour tous.

 

Si on aime jouer avec les mots, on pourrait dire qu’au jour de la Pentecôte, Dieu a réussi un extraordinaire tour de passe-passe ! Par le don de l’Esprit, il fait passer les apôtres de la peur à la confiance, du repli sur soi à l’annonce. Les apôtres s’exposent. Comme le Christ, ils tendent leur bras vers les autres, tous les autres. Ils ouvrent leur cœur et permettent la réconciliation. Ils portent les fruits de l’Esprit : l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la fidélité, la douceur et la maîtrise de soi. « En ces domaines, la Loi n’intervient pas. Ceux qui sont au Christ Jésus ont crucifié en eux la chair, avec ses passions et ses convoitises » indiquait la deuxième lecture, la lettre de Paul aux Galates (5, 16-25). « Puisque l’Esprit nous fait vivre, marchons sous la conduite de l’Esprit ». Voilà la dynamique. Non à la peur, à l’enfermement. Ce n’est pas christique. Oui à l’aventure, à la confiance, au don de soi, à la folie de l’amour qui oblige à partir à la conquête de terres inconnues. Oser des rencontres. Dieu a de l’humour et nous fait vivre des rencontres surprenantes. L’Esprit Saint, le don de Dieu, a plus d’une tour dans son sac ! Aucune ne sert à mettre l’autre en échec. Au contraire, l’Esprit du Christ nous invite au respect et au service mutuel. Tour à tour, les personnes qui osent le dialogue font l’expérience de servir et d’être servies. Elles découvrent ainsi l’égalité, la fraternité, le royaume instauré par le Christ-Roi, Roi de l’univers.

 

Les apôtres proclamaient les merveilles de Dieu. Ils sont passés de la peur à l’émerveillement. Alors mes amis, quittons les tours Babel, (ba belles du tout !) de nos peurs. Allons à la rencontre de l’étranger dont la langue porte les accents de l’amitié. Et s’il est vrai, on le reconnaît paraît-il, que c’est à Tours que l’on parle le mieux le français, faisons en sorte que ce soit avec les étrangers que l’on parle le mieux la langue universelle, et si belle, de l’amour mutuel.

Abbé Xavier

Fermer