Apocryphe

Homélie 3ème dimanche ordinaire - Saint Léger

Lens, église Saint-Léger

Le 22 janvier 2017

3ème dimanche ordinaire - Année A

 

Apocryphe

 

 

th56M5LU6Q th56M5LU6Q  Ce jour-là, Zébédée était particulièrement en colère. Oh, il n’y a là rien d’étonnant. Cela lui arrivait souvent. Tout le monde le sait, il ne cesse pas de bougonner parce que le filet n’est pas bien posé dans la barque. Il devrait être plié méticuleusement, dans le coin à gauche, avec les cordes apparentes par-dessus. « Mais non, vous les garçons, vous n’en faites qu’à votre tête !… » Cette phrase-là, Jacques et Jean la connaissent par cœur. Et quand ce n’est pas le filet qui est la cause de son mécontentement, c’est contre le mauvais temps que Zébédée ronchonne. Ou bien contre ces satanés Romains. Ou encore contre ses voisins qui, selon lui, n’ont aucun respect pour la religion. Mais les pires journées, les journées les plus noires, celles où il est préférable de ne pas trop s’approcher de celui que tout le village a fini par surnommer « le tonnerre », tant l’humeur peut être exécrable, sont celles où Zébédée sait qu’il va rencontrer son beau-frère. Celui-là ne manque jamais une occasion pour lui faire remarquer sa réussite dans le commerce tandis que lui, Zébédée, ne possède qu’une barque à peine assez solide pour traverser le lac.

 

Mes amis, je vous l’accorde, ce que je viens de vous lire n’est écrit nulle part. Il s’agit d’un évangile apocryphe, c’est-à-dire un libre récit non reconnu par le Canon des Ecritures. Celui-ci est tout droit sorti d’une imagination. Mais puisque les histoires captent l’attention, permettez-moi de poursuivre cette libre adaptation de l’histoire si connue de l’appel des premiers apôtres.

 

De fait, ce mardi-là - car tout le monde sait que c’est un mardi de janvier, un jour tout à fait ordinaire -, Zébédée savait que son ‘‘aimable’’ beau-frère devait passer à la maison. Il devait venir voir sa sœur pour récupérer un vase horrible qui, soi-disant, appartenait à une autre sœur. Bref, un prétexte qui lui permettrait d’infliger une vexation supplémentaire au médiocre pêcheur. « Je m’en fiche de ta poterie… », pensait-il tandis qu’il entretenait sa rancœur. Ce jour-là, croyez-moi, le filet était particulièrement mal rangé. « Vous n’en faites vraiment qu’à votre tête… Regardez-moi ce travail ! Ce n’est pas possible. Mais qu’est-ce que j’ai fait à Yahvé pour avoir des fils aussi peu dégourdis ? » Et c’est là que Yahvé s’est manifesté… Ce ne fut pas par un grand coup de tonnerre, ni par un violent coup de vent, de toute façon la tempête et l’orage n’avaient pas cessé depuis trois jours. Non, Dieu, le Tout-puissant, s’était manifesté sous les traits d’un jeune homme, un fils de charpentier venu de Nazareth, installé dans le village depuis peu, un certain Jésus, relativement connu pour son côté rebelle. Dans le village, on raconte que, déjà à l’âge de 12 ans, il avait fait une sorte de fugue pendant un pèlerinage à Jérusalem. Zébédée avait beau ne pas s’intéresser aux ragots, il ne pouvait tout de même pas ignorer ce dont ses fils parlaient lorsqu’ils s’évertuaient à replier le filet : « Pas comme ça, bon-sang, pas à droite, à gauche. Combien de fois faudra-il vous le dire ? Vous n’en faites vraiment qu’à…! »

 

Il n’avait pas fini sa phrase que déjà les deux garçons étaient descendus de l’embarcation pour suivre le Nazaréen. L’homme avait dit une phrase dont il n’avait entendu que les deux derniers mots : « pêcheurs d’hommes », et voilà que ses deux fils s’en étaient allés. Partis. Pschitt, disparus… Comme ça. Le laissant seul avec la barque et le filet mal plié.

 

Certains témoins disent avoir entendu Zébédée entrer dans une furie inouïe. Des marins affirment même que sa colère s’est entendue jusqu’à Marseille. Mais on dit aussi que les gens de là-bas exagèrent toujours un peu. Il n’empêche que Zébédée était dans une rage folle. Quand, en rentrant à la maison, il a commencé par prendre le vase affreux pour le jeter au sol, personne n’a osé faire la moindre remarque. Il fallait que le tonnerre finisse de gronder, que l’éclair passe. L’orage a duré plus d’un mois. Un mois durant lequel Zébédée a plié le filet seul, et croyez-moi ce n’est pas simple. Les fils avaient beau n’en faire qu’à leur tête, cela allait quand même plus vite à plusieurs. Un mois à devoir tirer la voile, à passer sa colère sur les cordages… « Mais pourquoi sont-ils partis ? Ce ne sont que des lâches, des ingrats. Mais c’est quoi cette jeunesse qui abandonne ses parents ! Parce qu’en plus c’est une véritable hémorragie : Pierre et André, deux autres jeunes pêcheurs sont partis à la suite du prédicateur. Et on raconte qu’ils sont une douzaine à l’avoir suivi, et pas que de pauvres pêcheurs, même un collecteur d’impôts au service de ces satanés Romains. Dieu, le Tout-puissant, les punira d’avoir ainsi abandonné leur père… » Et ce fut la seconde théophanie pour Zébédée dont aucun Evangile n’a jamais parlé…

 

La femme de Zébédée n’était pas une femme effacée. Discrète et patiente, elle était la seule capable d’apaiser les humeurs de son mari. C’est ainsi, l’amour fait des miracles ! Pendant les premiers jours, elle avait eu la sagesse de ne rien dire. Il est vrai qu’elle-même avait beaucoup pleuré le brusque départ de ses enfants. Forte, elle avait contenu sa peine et soutenu son mari. Dans l’évangile apocryphe écrit en français, Marie (avec un e) est le nom de celle qui, à sa demande, rendit un jour visite à la mère de Jacques et Jean. Elle venait ainsi donner des nouvelles de leurs enfants. Il s’avère que par un étrange concours de circonstances, Zébédée était à la maison ce jour-là. « Les voix du Très-haut sont insondables » ajoute l’Apocryphe. En fait, il est probable que Zébédée savait que cette femme était la mère de celui qui avait emmené ses fils. Peut-être est-ce pour cela qu’il s’était arrangé pour rester à la maison et dire à cette Marie ce qu’il pense de son fils, mais de cela aucune source sérieuse n’en parle. Mystérieusement, dès le premier instant de la rencontre, une grande paix avait envahi le cœur de Zébédée. Mystérieusement… C’est étrange la paix. Elle saisit l’être. Le tout de l’être. C’est étrange la paix. Le cœur, le corps, l’esprit… Tout est pris. Toutes les raisons de la colère s’en vont en un instant parce qu’une grâce traverse votre âme. Ce n’était pas la douceur de la voix de Marie, ni même son sourire dont d’autres Apocryphes ont fait une légende un peu niaise – Marie parlait simplement avec autorité, comme le font les femmes de son pays – c’était plutôt sa simple présence et la vérité de ses propos qui avait apaisé le cœur du pêcheur. Marie ne lui avait fait aucun reproche à propos de ses humeurs ou de son tempérament si orageux. Mais lui, en sa présence, se reconnaissait… pécheur.

 

Pécheur, en français dans le texte, mais avec un autre accent ! Soudainement les choses s’étaient déplacées. Lui revenait alors ce morceau de phrase : « pêcheurs d’hommes ». Il souriait du jeu de mots. Il était le pécheur, lui le pêcheur de poissons. Il était le pécheur qui n’avait pas cessé de râler pour des broutilles. Il était le pécheur qui n’avait pas cessé de juger ses voisins, ou les Romains, ou ce beau-frère dont il jalousait la richesse. Que lui avait-il dit réellement ? Qu’il devrait investir, changer de filet, écouter un peu plus ses garçons qui avaient appris d’autres méthodes de pêche en écoutant les gens du marché. Finalement, n’étaient-ce pas là des conseils plutôt que des reproches ? Mais il était sans doute trop enfermé dans sa fausse fierté. Il comprenait soudainement que ce n’était point le beau-frère qui se prenait pour supérieur, mais lui-même. Son orgueil l’avait placé au-dessus de toutes les bienveillances. Par la visite de Marie, en l’espace d’un instant, la vérité le foudroyait. L’homme était touché par les échos du tonnerre. La lumière jaillissait en lui tel un fulgurant éclair.

 

Il est dommage que ce passage de soi-disant Evangile ne soit repris nulle part. En même temps si chacun commence à prêcher à partir de l’imagination, les hérésies risquent de se démultiplier. Il est bon qu’un Canon des Ecritures fasse le tri et ne garde que celles reconnues comme révélées. Mais tout de même, penser que le père des premiers apôtres est l’un des premiers convertis, ce me semble une idée que l’on pourrait méditer. Je ne sais si l’on se reconnaît dans ce tempérament de feu, mais si même les parents des plus grands saints étaient des gens difficiles, nous avons quelques excuses quant à nos caractères trop fougueux. Surtout, comme eux, quel que soit le jour de la semaine, notre conversion est possible. Comme Zébédée, visités par la Grâce, nous sommes en mesure de revoir nos jugements sur les autres et sur nous-mêmes. C’est alors que, consolés de nos erreurs, repentis de nos fautes, nous deviendrons, à l’instar de Zébédée, humblement de nouveaux « pécheurs d’hommes » ! Et cette dernière phrase n’est pas d’un Apocryphe !

 

Abbé Xavier

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