Elle est veuve. Dans le contexte de l’époque cela veut dire que, non seulement la femme a perdu son mari, mais elle est aussi sans fils ni beau-fils adulte pour l’entretenir, ni beau-frère pour s’unir avec elle selon la coutume du lévirat. C’est à partir de cette coutume que des sadducéens avaient interrogé Jésus sur la résurrection : « Maître, disaient-ils, Moïse a écrit : si un homme a un frère qui meurt en laissant une femme mais sans laisser d’enfant, qu’il épouse la veuve et donne une descendance à son frère… » (Mc 12, 19). La femme veuve est donc livrée à elle-même, terriblement seule. Qui, après le décès de son époux, prendra soin d’elle ? Elle est seule. Comme tant d’autres dans cette condition, elle risque de devenir indigente ; de ressembler à cette misérable veuve qui ne mettait que deux piécettes dans le tronc du temple. Ou encore à cette autre qui venait de perdre son fils unique, et qui à ce moment-là basculait dans la vraie condition des veuves. Jésus s’était ému en voyant l’une et l’autre femmes. Il avait fait l’éloge de la première : « En vérité je vous le déclare, cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc. Car tous ont mis en prenant sur leur superflu ; mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. » (Mc 12, 43-44). Quant à la seconde, il avait ressuscité le fils : « ‘Jeune homme, je te l’ordonne, réveille-toi.’ Alors le mort s’assit et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère. » (Lc 7, 14-15). A l’une et à l’autre, il avait rendu justice.

 

« Il y avait dans la ville, un juge qui ne respectait pas Dieu et se moquait des hommes. » C’est un juge qui n’en est pas un ! Un homme de pouvoir qui se fiche de la misère des autres. Puisqu’il ne respecte pas Dieu et qu’il se moque des hommes, on comprend vite que la seule personne qui l’intéresse, c’est lui ! « A part moi, il y a moi ! » Lui aussi connaît la solitude. Mais contrairement à la veuve, cet homme cherche à être seul. La veuve subit la solitude, tandis que le juge la provoque. Je parle de la solitude, parce qu’encore une fois, le juge ne tient pas du tout à provoquer ni la veuve, ni qui que ce soit… C’est plutôt l’inverse qui se passe. C’est elle qui provoque le juge. La femme revient l’ennuyer au point, dit-il, de lui « casser la tête ! » Elle le saoule, elle l’agace, elle l’oblige à l’entendre, à sortir de son égoïsme.

 

Nous y sommes ! Aujourd’hui, à travers le monde, l’Eglise célèbre le dimanche des missions. L’Eglise nous invite à regarder au-delà de nos frontières. Que se passe-t-il en Asie, en Océanie, en Amérique, en Afrique, et dans les autres pays d’Europe ? Quels sont les merveilles vécues par les autres peuples ? Quelles sont les difficultés, les questions qu’il faut résoudre ? Que fait l’Eglise dans ces pays, avec qui ? Dans toutes les villes du monde aujourd’hui, il y a des veuves, des femmes en souffrance. Des femmes pauvres, seules. L’Eglise et beaucoup d’organismes humanitaires tentent d’aider ces femmes. L’Eglise avec d’innombrables partenaires, cherche à bousculer les consciences, réveiller les égoïsmes. L’Eglise, humblement, et avec d’autres, demande que la justice soit rendue, que les droits soient les mêmes pour tous. Pourquoi les femmes n’ont-elles pas le même accès à l’éducation en Equateur ? Pourquoi, en beaucoup de pays, sont-elles soumises à des lois ancestrales qui ne respectent pas leur liberté ? Pourquoi sont-elles le jouet des opulents qui surfent sur le Net pour réguler leur libido ? Pourquoi, à formation et responsabilités égales, leur salaire est-il inférieur à celui des hommes ? Partout dans le monde, avec d’autres, l’Eglise réclame justice.

Mais partout dans le monde, il y a des juges sans justice. Malheureusement, partout il y a des personnes qui ne pensent qu’en « moi, moi, moi ! ». Et sitôt qu’il faut partager, rendre justice, ces personnes deviennent sourdes. Plus de communication. Plus de son, plus d’images ! N’allons pas trop vite accuser les autres. Ne nous dérobons pas en faisant tout de suite le procès de tel ou tel dictateur… Regardons nos réactions. Comment partageons-nous les richesses ? Que sait-on de l’Ouganda ? Sait-on seulement le situer sur la carte ? Sommes-nous vraiment justes si nous ne soucions d’une population que le jour où tous les médias braquent leurs objectifs sur elle ? Aujourd’hui l’Afghanistan, demain l’Egypte, dans une semaine Haïti… Au fait, qui se souvient qu’il y a peu de temps ce pays a subi un nouveau cataclysme ? Il est vrai que depuis la télé a su nous émouvoir sur d’autres sujets d’actualité… Je veux dire d’actualité brûlante, d’actualité de maintenant, tout de suite. Là ! Avant de passer à autre chose qui formatera les consciences…

 

Je suis un peu sévère. J’en demande pardon. Je force volontairement le trait. La caricature est souvent injuste, et c’est un comble quand on prêche sur un Evangile mettant en scène un juge inique. Comprenez bien que je ne désire pas me placer en juge, ou alors le juge de mon propre comportement. La question fondamentale que je souhaite soulever est celle de notre constance, de notre persévérance. Sommes-nous réellement passionnés par le monde ? Par tout le monde ? Tout le monde au sens de « monde entier » et au sens de « tous et chacun ». Est-ce que notre prochain le plus proche, comme le plus lointain, est pour nous un sujet d’inquiétude ? Ou bien, sommes-nous de gentils hommes, de gentilles femmes, qui répondons à l’émotion provoquée par une stimulation immédiate, sans racine profonde, et peut-être sans lendemain ? Les médias font leur travail, et beaucoup de journalistes prennent des risques au péril de leur vie pour que nous soyons informés… Mais nous qui recevons l’information, qu’en faisons-nous après que l’émotion nous ait fait pleurer et ouvrir notre porte-monnaie pour pallier aux détresses du dernier tsunami ?

 

Il y a plusieurs niveaux d’information. D’abord, bien-sûr, il faut vouloir être informé. Et il donc il faut chercher l’information. On l’a dit, il existe dans le monde des gens égoïstes qui sont comme le juge sans justice de l’Evangile. Ne pas vouloir entendre. Se soucier de soi, de son train-train, de son confort. Régler ses problèmes. Chacun ses histoires. Il y a un deuxième niveau, celui de l’émotion, de l’immédiateté. Seul le ressenti de l’instant présent compte. Il n’y a pas d’ancrage dans la durée. Il n’y a pas ou peu de fidélité… Il y a un troisième niveau, plus exigeant : celui de la persévérance ! Plus difficile parce que justement aujourd’hui, tout est rapide, tout est feuilleton, tout est zapping. Il faut beaucoup de rigueur pour se tenir informé sur une situation. Il faut faire des efforts pour comprendre, pour ne pas se laisser manipuler par une opinion. Ce n’est pas tout d’entendre ou de lire un point de vue, il faut aussi chercher son opposé et même les variantes, car tout n’est pas blanc ou noir, il y a un éventail de possibilités entre deux solutions extrêmes. Il arrive que des petits médias, des petites radios donnent des éléments de réponse que personne ne veut entendre. Comment relayons-nous les bonnes nouvelles que certains osent annoncer ? Sommes-nous frileux ? Sommes-nous peureux ?

 

Aujourd’hui, en même temps que le dimanche des missions, à Lens, nous présentons la presse paroissiale. Cette présentation aurait dû être faite il y a quinze jours avec l’ensemble du diocèse mais nous présentions le projet de la paroisse. Et c’est bien ainsi. Le hasard, qui n’est jamais que la grâce sous-médiatisée, a fait que la presse paroissiale soit présentée en ce jour des missions. D’émission diffusée localement. Car si la presse paroissiale nous parle de la mission vécue localement, elle nous interroge aussi sur les missions vécues ailleurs. Elle nous tient régulièrement au courant de la Bonne Nouvelle vécue dans et au-delà de nos paroisses. La presse chrétienne nous invite à vivre des missions sans démission. Elle nous invite à continuellement porter, dans notre cœur et notre prière, la vie du monde et de l’Eglise. Elle nous invite à nous souvenir fidèlement de l’état des populations, que ce soit celle de notre quartier, ou celle du Cambodge dont parlait Béatrice dans le dernier ‘Regard-en-marche’.

 

Il y a un quatrième niveau d’information, qui signifie plus encore notre persévérance et notre fidélité dans la prière et le soutien des peuples. S’il est nécessaire de se tenir constamment et diversement informé, il est encore plus fort de devenir des informateurs, des communicants. Des transmetteurs de nouvelles. Les équipes de rédaction cherchent parmi vous des personnes qui sauraient raconter les faits, les bonnes nouvelles dont vous êtes les témoins. Nous sommes tous les acteurs de l’information. Et il n’est pas difficile de relater ce que l’on voit ou entend de beau dans le monde. De beau, car la presse chrétienne, sans être dans l’illusion, a un parti-pris : le monde est aimé de Dieu. Le monde est beau et l’homme est appelé à embellir ce monde. Nous sommes tous les témoins de l’action de Dieu qui inspire l’homme en ce sens. Un Dieu fidèle, un Dieu qui persévère dans la confiance qu’il a placée en tout homme. Jésus, son Fils, en est le signe le plus absolu.

 

Jésus, justement. Justement, je ne crois pas si bien dire… Jésus le juste ! Regardons-le. Il est sans cesse ajusté à la volonté de son Père. Il le prie. Il lève les mains vers Dieu, comme le faisait Moïse pour demander la victoire lors de la bataille contre les Amalécites. Moïse avait demandé de l’aide pour tenir ses bras levés. Il avait tenu bon dans la prière, soutenu par d’autres croyants. Il communiquait avec Dieu. Jésus, plus encore que Moïse, a levé fidèlement les mains vers son Père pour obtenir la victoire contre toutes les injustices. Tout au long de sa vie, jusqu’à l’instant de sa mort, Jésus a levé les mains pour qu’il n’y ait plus de veuvage, d’abandon, de solitude. Jésus n’a pas cessé d’offrir sa vie, pour que tous les hommes et toutes les femmes de tous les temps puissent recevoir et communiquer l’amour du seul et vrai Dieu, le Dieu de la paix… Le Dieu de la justice pour laquelle nous sommes tous missionnés.

 

Mes amis, la presse, les émissions paroissiales annoncent que ce Dieu jamais ne pourra démissionner. Alors, serons-nous fidèles dans nos misisions ?

Abbé Xavier

 



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