Comme toi-même

Homélie à Saint Léger - 15ème dimanche – année C

le bon samaritain le bon samaritain  

 

Comme toi-même

 

 

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même ». Ce « comme toi-même » signifie qu’il faut aimer son prochain comme on s’aime soi. « Aime ton prochain comme tu t’aimes toi ». Cette compréhension est évidemment parfaitement juste. Au passage, elle invite les personnes à aimer la réalité de leur existence. « S’aimer soi-même », c’est aimer sa propre histoire, son caractère, son corps, toutes les dimensions de son être propre. « S’aimer soi-même », c’est se réjouir de la personne que l’on est devenue. Bien sûr sans orgueil. Il s’agit de se réjouir simplement d’être soi-même, sans jalouser d’autres qui seraient plus forts, plus riches, plus intelligents, plus spirituels… D’autres ayant une meilleure santé peut-être…

 

Connaissez-vous Nick Vujicic ? Cet Australien de trente-cinq ans est né handicapé. Il donne des conférences dans les lycées de son pays et témoigne auprès des jeunes en leur disant : « Je n’ai ni bras ni jambes, mais je suis reconnaissant envers la vie et envers Dieu ! » Il proclame joyeusement que le bonheur dépend de la manière dont on accepte et aime sa propre vie. Je vous invite à découvrir les vidéos extraordinaires de cet homme. Il suffit de taper son nom sur un moteur de recherche. Nick Vujicic, mais il n’est pas le seul, est un prophète dans un monde où l’on encourage trop souvent le paraître et l’accumulation des savoirs et des richesses.

 

Donc, il s’agit d’aimer son prochain comme on s’aime soi. Voilà déjà un beau défi ! Je me permets une autre lecture de ce morceau de phrase « Ton prochain comme toi-même ». Non plus aimer l’autre comme on s’aime soi, mais aimer l’autre qui est comme soi. « Ton prochain comme toi-même » dans le sens de « Ton prochain qui te ressemble ». Vous connaissez la chanson de Jean-Jacques Goldman : « Comme toi, comme toi, comme toi ». Il chante la vie d’une petite fille juive arrêtée et déportée durant la seconde guerre mondiale. Cette petite ressemblait à toutes les autres petites filles de son âge. Avec les mêmes rêves, les mêmes jeux. Le « comme toi-même » de l’Evangile peut être entendu comme « ton prochain si proche, ton toi-même ».

 

De ce fait, quand juste après avoir bien répondu à la question de Jésus, le docteur de la Loi lui demande : « Qui est mon prochain ?», il y a une sorte de sous-entendu. Et Jésus, Maître de l’écoute, entend le sous-entendu. Jésus entend la phrase jusque dans sa partie non exprimée : « Et qui est mon prochain comme moi-même ? Qui est mon sosie ? Mon autre moi, mon alter ego ? »

 

Il faut beaucoup de délicatesse pour répondre à une question formulée avec pudeur. Il faut beaucoup de tact pour aider quelqu’un à comprendre qu’il n’a pas su aller au bout de sa question. Jésus, cette fois encore, fait preuve de finesse. Il raconte une histoire. « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho… » Il met en scène un voyageur sans histoire. Un voyageur qui porte toutes les histoires. Et cet homme est attaqué, dépouillé, roué de coups et laissé à moitié mort. Cet homme, c’est lui : le docteur de la Loi. Cet homme, c’est tout homme, c’est vous, c’est toi, c’est moi.

 

A un moment inattendu, un ennemi est venu nous agresser. Un événement douloureux nous a bouleversés. Nous avons été roués de coups. Pour l’un, ce fut une agression, pour une autre, un viol par un proche de la famille ; pour une autre encore, l’annonce d’une séparation. Pour cet homme-ci : la délocalisation de l’entreprise et le chômage ; et pour cette personne-là : la tentation sournoise du jeu ou de l’alcool. Pour d’autres, une bombe dans une discothèque… Pour d’autres encore, un accident de la route dû à l’orgueil de la vitesse. D’une manière ou d’une autre, le mal a frappé. Et lui, le docteur de la Loi, a sans doute aussi été atteint par l’œuvre d’un bandit. Par l’œuvre du mal. Lui aussi est sûrement roué de coups. Malgré ses réponses magnifiques quand Jésus lui demande ce qui est écrit dans la Loi, malgré ses connaissances théologiques, lui aussi est abîmé par l’œuvre du tentateur. Lui aussi a le corps et le cœur endommagés.

 

Peut-on vraiment aimer de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force et de toute son aime ton prochain aime ton prochain  intelligence quand on a le sentiment que l’âme et le corps sont détruits ? Il me semble qu’en racontant l’histoire du Bon Samaritain, Jésus répond à un homme dont il a deviné les combats et les blessures secrètes. Le docteur de la Loi n’a sans doute pas la force de dire combien il se bat avec les démons. Il essaie d’être fidèle. Mais son corps et son cœur portent les lésions d’une offense. Et aujourd’hui une sourde colère ronge le fond de son âme. C’est pour cela qu’il met Jésus à l’épreuve, pour le tester. C’est le fruit de la colère. L’homme n’est pas en paix. Il le sait mais ne peut le reconnaître. Il est des douleurs que l’on préfère taire tant elles sont inexprimables. Alors peut-on aimer Dieu de tout son être lorsque l’on a si mal ? Lorsque son être est si mal ?

 

Jésus met en scène un prêtre. Ce prêtre voit le blessé et il passe. Il ne veut pas se salir les mains. Il veut rester pur. Le prêtre que je suis voit et passe. Trop souvent. Les prêtres, que nous sommes devenus par le sacrement du baptême, voient et passent. Trop souvent. Peut-être ne voyons-nous même plus. Peut-être nous sommes-nous habitués. Dans « habitués », il y a « tués ». Peut-être avons-nous tué ceux qui ne portent pas nos habits ? Par notre comportement, feignant l’ignorance, regardant la vitrine au moment de croiser le mendiant. Peut-être avons-nous laissé notre autre nous-mêmes à moitié mort ?

 

Puis Jésus parle d’un lévite, un homme de loi. Lui aussi voit le blessé et passe son chemin. Peut-être doit-il écrire une nouvelle loi ? Une loi pour qui ? Pour défendre ses intérêts ou pour défendre les faibles afin qu’ils soient protégés ? Car le but de la Loi est de défendre le faible et non d’enrichir le fort. Comment et pour qui écrit-on les lois aujourd’hui ? Est-ce l’économie et les finances qui doivent régir nos choix ? Certaines lois ne sont pas justes. Mais il ne sert à rien de les dénoncer si l’on n’a pas au moins le courage d’aller voter. A chacun de nous de nous engager pour la justice et la paix.

 

Arrive ensuite un Samaritain. Un autre. Un étranger. Quelqu’un qui ne partage pas les avis, même pas les habits, de celui qui descendait de Jérusalem vers Jéricho. D’ordinaire, les Samaritains n’aiment pas la ville de Jérusalem. Pour eux la montagne sainte est le mont Garizim et non celle de Jérusalem. Qu’importe, ce Samaritain est libre. Il se laisse atteindre par la misère de l’autre. Par la misère de l’autre moi-même. Par la misère du docteur de la Loi. Jésus est en train de dire que c’est un étranger qui vient prendre soin de celui qui ne sait pas dire la profondeur de sa souffrance. C’est celui dont le docteur de la Loi se méfiait qui va s’arrêter, panser les blessures, verser de l’huile, emporter sur sa monture, nourrir et héberger…

L’étranger agit parce que son cœur, ses entrailles, ont vibré. Il a été pris de pitié. L’amour fut premier. Il ne savait pas que le fait de s’arrêter l’obligerait à consacrer autant de temps au blessé. Le bien qu’il commence à faire l’oblige à trouver de l’aide. Il demande celle de l’aubergiste qui semble accepter. L’attitude du Samaritain inspire confiance. L’aubergisteLe bon samaritain-2 Le bon samaritain-2   accepte d’accueillir le blessé, de le soigner en dépensant de l’argent que le Samaritain remboursera quand il repassera. Parce qu’il repassera, c’est certain ! C’est à n’en pas douter. Simplement, pour le moment, il est bon que le soin soit porté par un autre. Parce que seul on ne peut pas tout faire, car on a sa propre vie à assumer, et aussi, parce qu’il faut savoir mettre une juste distance avec les personnes que l’on soigne.

 

C’est un autre aspect de la délicatesse. Le soignant entre dans l’intimité de celui dont il s’occupe. Il panse les plaies. Il touche le corps. Il écoute. Il entend les confidences. On peut penser à tout ce qui se passe de beau à l’hospitalité de Lourdes, mais aussi dans toutes les chambres des hôpitaux, sitôt que quelqu’un prend du temps pour le patient. Le soignant, l’écoutant, a soudainement accès aux secrets d’une vie. Le Samaritain est chaste. Il n’envahit pas l’autre. Il porte les soins de premiers secours, puis il se retire. Il ne cherche ni reconnaissance ni pouvoir. Il lui serait facile d’avoir un ascendant sur cette personne. Il pourrait profiter de sa position de donneur, mais il a la prudence et la sagesse de confier le malade à autrui.

 

L’autre toi-même est sauvé parce qu’un tout autre que toi-même s’est penché sur toi. Voilà ce que Jésus révèle au docteur de la Loi en lui racontant cette histoire. Un autre, et cet autre était jusqu’alors considéré comme un ennemi, ou un païen, t’a sauvé en prenant du temps pour toi. En posant des gestes bienfaisants pour toi.

 

Mes amis, qui sont-ils donc nos Bons Samaritains ? Qui sont les vôtres ? Quelles sont les personnes qui vous aident ou vous ont aidés à tenir debout, à reprendre la route ? Quels sont celles et ceux qui, après vous avoir aidés, se sont retirés discrètement pour que vous soyez reconnaissants, non pas envers eux, mais envers celles et ceux à qui ils vous ont confiés ? Qui sont les anges de vos vies ? Qui a eu, pour vous, les traits d’un sauveur ?

 

Vous l’avez bien compris. Jésus se met aussi en scène à travers l’image du Samaritain. Il est lui-même le Sauveur. Il est le Tout-Autre incarné. La réalité visible du Dieu d’amour invisible. Jésus guérit. Il traverse la nuit avec le malade, le mourant. Il meurt pour lui, et ressuscite pour lui donner l’esprit de vie. Jésus accompagne mais ne s’impose pas. Il se retire et promet son retour. Il propose un chemin. « Va en paix », « Ta foi t’a sauvé » sont les paroles qu’il dit à celles mains mains  et ceux qu’il vient de libérer d’un démon, d’un bandit intérieur. Et au docteur de la Loi, Jésus ose aussi dire cette parole, comme une conclusion : « Toi aussi fais de même. » C’est un envoi. « Deviens bon. Deviens vraiment juste. Deviens légiste. Deviens prêtre. Deviens un sauveur humble. Deviens un signe d’amour. Une icône de la miséricorde divine. Un signe du Christ vivant dans le monde. Aujourd’hui. Deviens celui que Dieu veut que tu sois depuis toujours. Deviens un autre toi-même ! »

 

Abbé Xavier

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