Déplacements

Homélie du 6 avril 2014-5ème dimanche de carême

LENS, église Saint-Léger

Dimanche 6 avril 2014 - 5ème Carême A

 

Déplacements

 

Nous avons choisi de prendre la lecture brève. Mais je vous invite à lire tout ce passage de l’Evangile de Jean (11, 1-45) avec tous les déplacements qui s’opèrent. Marthe et Marie doivent savoir où se trouve Jésus puisqu’elles arrivent à lui faire passer un message alors que leur frère est malade. Vous savez, les amis savent toujours retrouver les leurs. Les amis s’informent, se tiennent au courant des déplacements de leurs proches, des gens pour qui ils ont de l’affection. Sans doute que Marthe et Marie s’informent régulièrement des déplacements de Jésus, de ses actions. Elles se tiennent au courant de ce qu’il fait, de où il va. Elles guettent la moindre information. Ce sont des amies, elles s’inquiètent. Que devient-il ? Où est-il ? Quand revient-il ? Elles n’ont pas pour habitude de gêner la mission de leur ami. Elles n’abusent pas de la proximité qu’elles ont avec lui. Mais cette fois, leur frère, l’ami de Jésus va mourir. Il faut prévenir Jésus.

 

Marthe et Marie savent sans doute à peu près où se trouve Jésus. Et donc elles envoient quelqu’un, on ne sait pas qui, un anonyme. Quelqu’un se met en route pour donner la nouvelle. Ce quelqu’un a un véritable amour pour cette famille, parce qu’il part à l’aventure pour retrouver Jésus. Il témoigne d’une vraie proximité et d’une forme de courage, d’une certaine confiance pour partir ainsi à la recherche de Jésus parce qu’il a de l’affection pour la famille de Lazare. On ne sait pas qui il est… Mais comme c’est beau de ne pas savoir ! Cela pourrait vouloir dire que cette famille est profondément aimée par beaucoup. Donc une première personne se met en route.

 

Lorsque Jésus apprend la nouvelle, lui aussi va se mettre en route vers la Judée. Les disciples lui font remarquer que les gens de cette contrée voulaient le lapider. C’est dangereux. Au début de notre Carême il était écrit « danger ». Il y a des marches dangereuses, des déplacements dangereux. Et voilà que Jésus quitte sa sécurité. Il prend avec courage le chemin qui le mènera finalement à Jérusalem, à une demi-heure de marche de Béthanie. Mais ce n’est pas une question de temps, de demi-heure ce déplacement. C’est une question de cœur, une question spirituelle. La décision de partir vers la Judée est aussi la preuve d’une grande affection pour ses amis de Béthanie. Jésus prend la route. C’est un deuxième déplacement.

 

Et les apôtres le suivent. Thomas, dont le nom signifie Jumeau (celui qui nous ressemble), invite ses compagnons à se mettre en route. Vous lirez le texte : « Allons et mourrons avec lui » dit-il. C’est une phrase folle. Thomas est prêt à mourir avec Jésus. Les autres apôtres aussi. Ils repartent vers le danger. Ils ne fuient pas. Ils sont solidaires de Jésus. Plus qu’une marche à travers le pays, c’est là aussi un déplacement spirituel qu’ils accomplissent en poursuivant le chemin avec Jésus vers Béthanie. Amis fidèles de Jésus, ils désirent le suivre jusqu’à la mort. Ils prennent eux aussi le chemin du don de soi. Ce déplacement trouvera son aboutissement dans le martyre, plus tard, après qu’ils auront réellement compris le mystère de la croix. Parce que jusque là, ils ne savent pas encore combien ils sont faibles et peureux finalement. Lorsque Jésus va être condamné, ils vont fuir. Il faudra la force de l’Esprit Saint, de la Pentecôte, pour transformer leur être. Pour le moment, ils sont encore dans l’enthousiasme. Jésus fait de tels miracles. Jésus parle si bien. Jésus est si proche. Le véritable déplacement que les apôtres vont bientôt opérer est d’accueillir la Grâce. Non plus compter sur leurs propres forces, mais se laisser mouvoir par l’Esprit. Croire qu’il agit même dans leurs faiblesses. Bientôt ils vont mourir à l’orgueil, à cette illusion de croire qu’ils peuvent aller jusqu’au bout, par leurs propres forces. Non, il faut l’Esprit pour le don de soi. Il faut l’Esprit pour déplacer la pierre immense de leurs illusions, de leur soi-disant force, de leur trop grand orgueil encore. Ils laisseront l’Esprit, la vie de Dieu sortir du tombeau de leur personne.

 

Les juifs de Jérusalem sont venus jusqu’à Béthanie pour consoler les deux sœurs. Ils ont quitté la grande ville pour se rendre dans le petit village de banlieue. Eux aussi ont fait un chemin. Un chemin d’humilité. Un chemin courageux. C’est assez rare que les gens de la grande ville aient des amis dans les quartiers chauds ou reconnus comme tels, parfois à défaut, souvent à défaut. Sans doute que Lazare et ses sœurs y sont connus comme des gens qui y apportent un peu de paix. Les juifs de Jérusalem quittent leur centre-ville pour se rendre auprès de gens aux conditions de vie plus humbles. Ils sortent de leur ordinaire, de leur quotidien, pour se faire proches et consoler. C’est une jolie attitude. Une belle reconnaissance aussi. La consolation qu’ils viennent apporter est le début d’un autre chemin. Bientôt, ils vont voir l’œuvre de Jésus, et ils vont croire en lui. Bien des chemins de foi commencent par un désir de faire proche de celles et ceux qui souffrent, qui sont en peine. De celles et ceux qui vivent humblement. Ce chemin de foi, ils le vivent. Ils verront la gloire de Dieu.

Marthe sort de sa maison pour aller vers Jésus. Elle aussi sort de ses sécurités. Elle quitte son quotidien pour rejoindre son ami. Elle qui si souvent est affairée aux choses, elle qui est toujours dans le service, elle part vers son ami et elle lui témoigne sa foi. Elle s’en remet à lui. Il est un abri plus sûr que la chaumière dans laquelle elle passe ses journées. Elle se met en route et elle est le premier disciple à proclamer que Jésus porte en lui-même la résurrection. Il est la résurrection et il le dit. Son élan, son chemin n’est pas tant un déplacement vers l’entrée du village où se trouve encore Jésus. Son déplacement est intérieur. C’est un déplacement de foi. Son cœur est bousculé, provoqué et provoquant. Elle affirme sa foi. Elle reconnaît Jésus comme Sauveur et Messie.

 

Et elle repart vers la maison. Vers son lieu de vie. Elle ne garde pas la nouvelle pour elle, elle part annoncer l’arrivée de Jésus à sa sœur. Elle annonce la venue du Messie. Elle veut aussi que sa sœur, encore prisonnière de la maison, de l’intérieur, de la routine, peut-être d’une foi trop bien expliquée, réglée, ritualisée, puisse elle aussi faire le choix d’aller vers Jésus. Et c’est ce qui se passe. Marie sort à son tour. Elle court vers Jésus. Plutôt que d’aller au tombeau comme le pensent les juifs qui la voient sortir en hâte, plutôt que d’aller vers le lieu de la mort, elle part vers Jésus, vers celui qui porte la vie. Elle aussi fait le chemin intérieur de la confiance. Elle est sortie de la peur et de la peine. Elle aussi devient apôtre.

 

Et Jésus alors se rend au tombeau. Il entre donc enfin dans le village. Il se fait l’un d’entre eux. Il prend la condition de villageois jusqu’à accepter la finitude de tous ces hommes. Il marche jusqu’au cimetière, le lieu de la mort, le lieu de la fin. Il se fait humble. « Lui qui était de condition divine s’est abaissé à la condition de serviteur jusqu’à mourir, et mourir sur une croix » (lettre aux Philippiens 2, 6-8).

 

Et alors tous marchent vers le tombeau. Tous vont mourir à leur condition, à leur orgueil d’avoir cru comprendre qui est Dieu. Un dieu trop souvent enfermé dans des rites, des concepts, des principes, des certitudes. Soudain ils voient autre chose. En fait, ils voient qu’ils ne voyaient pas. Ils voient la Gloire de Dieu, c’est-à-dire l’indicible…

 

Avez-vous remarqué que le seul qui pourrait dire quelque chose de la gloire, Lazare, est le seul qui n’en dit rien ? Lazare, le seul homme à être revenu de la mort, Lazare sorti du tombeau, Lazare dénoué, Lazare libéré du péché. Oui, il ne parle pas. Il accueille et se laisse transformer.

Mes amis : Marthe, Marie, les disciples, l’inconnu, Lazare, Jésus lui-même, tous font un chemin de transformation. Et nous aujourd’hui : quelle route, quel chemin, quelle randonnée, quelle amitié, quelle affection, quelle consolation, quel courage témoignons-nous ? Randonneur, poursuis ton chemin et tu vivras !

 

Abbé Xavier

Article publié par Chantal Erouart - Délégué Communication de Lens-Liévin • Publié • 628 visites