Homme-cinéma

Homélie du 12 octobre 2014

Homme-cinéma !

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Vous permettez que je vous fasse écouter une petite chanson ?

 

« J'veux pas y'aller à ce dîner, j'ai pas l'moral, j'suis fatigué, ils nous en voudront pas, allez on n'y va pas. En plus faut que je fasse un régime ma chemise me boudine, j'ai l'air d'une chipolata, je peux pas sortir comme ça. Ça n'a rien à voir je les aime bien tes amis, mais je veux pas les voir parce que j'ai pas envie. On s'en fout, on n'y va pas, on n'a qu'à se cacher sous les draps, on commandera des pizzas, toi la télé et moi, on appelle, on s'excuse, on improvise, on trouve quelque chose, on n'a qu'à dire à tes amis qu'on les aime pas et puis tant pis… »

 

« Le roi envoya encore d'autres serviteurs dire aux invités : 'Voilà : mon repas est prêt, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez au repas de noce.' Mais ils n'en tinrent aucun compte et s'en allèrent, l'un à son champ, l'autre à son commerce… »

 

A en croire le chanteur Bénabar, ou la parole de Dieu, les prétextes ne manquent pas pour éviter un repas que l’on pressent ennuyeux. Il faut quand même du toupet pour refuser l’invitation, qui plus est, celle d’un roi. Pour qui se prennent-ils ces gens ? Et pour qui prennent-ils ceux qui les invitent ? Ils se prennent pour des gens qui savent. Ils savent qu’ils vont s’ennuyer. Ils savent ce dont les hôtes vont parler. Ils savent ce qu’il va se passer. Ils savent ce qu’il y a au menu, le choix des vins, le poème qui sera récité au moment du dessert, la danse de la petite fille que l’on va applaudir même si personne n’aime la musique pop beaucoup trop bruyante, les ronflements de grand-père installé dans le fauteuil du salon, l’histoire drôle de tonton Sylvain qui essaie de stopper les monologues politiques ou métaphysiques de son frère Alexandre… Oui, ils savent comment le repas va se dérouler. Ils savent aussi que Marie et Julie vont encore s’envoyer quelques piques, que les enfants vont courir partout et risqueront de casser le vase en porcelaine de Limoges qu’il ne faut surtout pas bouger parce que c’est un souvenir de tante Lucette. Ils savent comment les choses vont se passer et ce qu’il va se dire. Et aussi qu’eux ne pourront rien dire. Ils n’en penseront pas moins. Ils observeront les attitudes, les simagrées, les hypocrisies. Ils jugeront. Ils auront leur costume du dimanche, comme les autres, et s’enfermeront dans le silence et les jugements assassins.

 

On comprend qu’ils n’aient pas envie d’aller à ce repas. Autour de la table, il y a des méchants et des bons. Surtout des méchants. Les méchants, c’est Jean-Michel et sa nouvelle femme. Vous vous rendez compte, ils sont divorcés tous les deux ! Les méchants, c’est Jacques qui ne fiche rien à l’école ou sa sœur Louise qui ne pense qu’à plaire aux garçons. Les méchants, c’est surtout lui, Stéphane. Ah Stéphane... En plus il est vulgaire. Les bons, mise à part Mireille qui pense comme eux, et aussi Agnès et Jean, des voisins qui leur disent toujours bonjour bien poliment, il n’y en a pas beaucoup.

 

Pour qui se prennent-ils ? Je vous le redemande. Ils passent leur temps à juger. Et bien sûr, ils ont la vérité sur les choses et sur les gens. Ils sont enfermés dans leurs convictions, dans leurs certitudes bien établies. Ce n’est pas étonnant qu’ils ne veuillent plus sortir, ils sont verrouillés à l’intérieur d’eux-mêmes. Plus que leur corps, c’est leur cœur qui est sclérosé. Pourtant…

Pourtant, s’ils se laissaient bousculer... S’ils sortaient de leur torpeur, de leurs a priori, de leurs fausses idées… Si seulement ils osaient envisager les choses et les personnes autrement. Plutôt que d’être figer sur leurs hypothèses devenues vérités, s’ils cherchaient à comprendre pourquoi les autres et eux-mêmes ont été invités…

 

Revenons aux noces du Fils du Roi. Dans cette histoire, Jésus parle de lui-même. Il est le Fils de Dieu, le Roi éternel. Le repas de noces dont il parle, c’est le banquet Eucharistique. Jésus se livre, il se donne par et dans l’amour. La croix devient le signe de l’alliance. « Ceci est mon corps livré pour vous. » Lorsqu’il raconte cette histoire, Jésus demande à ses auditeurs d’accueillir le mystère du Salut. Par les noces du Fils, le Roi célèbre la réconciliation universelle. C’est la fête dans le Royaume de Dieu ! Mais les auditeurs, imbus de leur personne et de leur savoir religieux, n’entendent pas. Ils pensent, ils jugent que le repas ne vaut pas le déplacement. Ils ne comprennent pas que ce banquet ancré dans la Tradition va sublimer la Tradition, donner sens à la Loi. Ils restent figés dans leur rituel et refusent de s’ouvrir au mystère de l’amour.

 

Monsieur Bénabar préfère regarder De Funès à la télé. Grand bien lui fasse ! Le gendarme de Saint-Tropez est, dit-il, un drame très engagé. On comprend l’humour du chanteur. Mais on se désole pour lui. Son univers se résume à « toi, la télé et moi. » ! On peut aisément comprendre, d’ailleurs il le dit plus loin dans la chanson, que son univers se réduit à lui-même. « Tu me traites d’égoïste » dit-il à sa femme. Il n’a que faire du désir de sa femme qui, elle, souhaite rencontrer les amis. De refus en refus, l’homme se rétracte, son champ de vision diminue. Sa capacité d’analyse rapetisse. Il ne reste que la télé qui, se plaint-il, n’est même pas un home-cinéma. Mes amis, parfois « To stay at home » est le contraire de « devenir homme ».

 

Mes amis, nous avons-là tout le résumé du cinéma des hommes. Nous portons les costumes égoïstes de nos désirs, nos visages sont grimés de jugements orgueilleux, et nous jouons souvent le rôle de la victime. « Je dois aller au champ… Je dois aller au commerce… Je suis pressé… J’ai du linge à repasser… Je n’ai pas le temps… » Dans le marché aux excuses, chacun fait son home-cinéma. Chacun cherche à rester chez soi. Surtout ne pas être bousculé.

 

Revenons encore au Fils du Roi. Jésus ne joue pas la comédie. Jésus sort de chez lui. « Le semeur est sorti pour semer ». Il quitte sa maison et s’en va à la rencontre des hommes et des femmes, et en particulier des plus blessés par la vie. Il regarde les pécheurs. Il leur adresse une parole de pardon. Il soigne les malades. Il se fait l’ami de tous. Jésus ne reste pas enfermé dans des principes, des jugements. Son cœur est ouvert. Son cœur se donne. Il se laisse inviter. Il entre chez Zachée le publicain voleur, chez Simon le pharisien. Il participe à la vie des hommes. Il rit et il boit à tel point que certains le disent ivrogne. Il écoute la vie des personnes. Il accueille la femme pécheresse qui vient lui laver les pieds en y versant un parfum précieux. Il lui offre la paix. Jésus se laisse surprendre par les gens. Il les regarde en profondeur et les révèle à eux-mêmes. Jésus sait qu’au cours d’un repas, tout peut se passer, que des hommes et des femmes peuvent devenir des amis et redécouvrir un sens à la vie. Jésus ne refuse jamais une invitation. Il sort. Et lorsqu’il sort sur le parvis, on dit de lui : « Ecce Homo : voici l’Homme » !

 

Mes amis, comme Monsieur Bénabar, nous étions certainement très bien dans notre lit ce matin. Mais reconnaissons que nous avons bien fait de nous lever pour participer à ce banquet. Par ce repas nous dépassons les hommes-cinémas ; nourris et réconciliés, nous redevenons… des acteurs de paix ! Amen.

 

Abbé Xavier

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