Homélie de Mgr Jaeger pour la messe chrismale

Aire-sur-la-Lys, le 11 avril 2006

Messe Chrismale Messe Chrismale  Il y a très exactement quinze ans, le 11 avril 1991, le Saint Siège rendait publique ma nomination en qualité d’évêque coadjuteur de Nancy. Dans les entretiens qui avaient précédé cette démarche, le Nonce Apostolique, soulignant, à cette époque bien révolue, mon relatif jeune âge, m’avait fortement conseillé d’accorder, dans l’exercice de mon futur ministère, une attention particulière à la jeunesse.

 

Ce matin, au moment où nous nous retrouvons pour célébrer la Messe Chrismale, l’attention aux jeunes s’impose à nous. Leurs appels retentissent de manière forte, dans nos cœurs de fidèles du Christ et de pasteurs. 

Notre rassemblement ne nous confère aucune compétence particulière pour reconnaître ou infirmer la valeur de dispositions législatives largement contestées au cours des semaines écoulées. Nous ne pouvons pas cependant demeurer insensibles au désarroi et à l’anxiété que traduisent des manifestations diverses. 

Au-delà du désordre et de l’agitation aux effets sans doute dommageables, nous entendons monter le cri de nos cadets. Il n’est pas celui de la révolte. Il exprime de façon collective une interrogation fondamentale : de quoi demain sera-t-il fait ?

Trop d’incertitudes personnelles et collectives, la multiplication des lieux de précarité, les illusions de la consommation laissent finalement à nos jeunes une redoutable sensation. Tout leur dit qu’ils peuvent mordre la vie à belles dents, mais entre leurs mains, elle n’a finalement pas plus de consistance que le sable fin de nos rivages qui file indéfiniment entre les doigts de celui qui caresse la vaine prétention de l’y enfermer.

Je ne voudrais pas,  avec vous, ici et ce matin, céder à la sinistrose ambiante. La jeunesse ne constitue pas une planète homogène. Lorsqu’il arrive à l’Église, trop peu souvent hélas, de croiser sa route, nous sommes souvent émerveillés des richesses humaines et spirituelles qui se cachent  au sein même d’une foule de questions que notre société occulte et s’obstine à ne pas vouloir entendre. 

 

Il est clair, désormais, que l’accroissement des moyens de vie pour chacun n’est pas illimité. Leur inégale répartition engendre des injustices, des frustrations. Elle instaure une compétition permanente et fausse les relations entre les personnes. Entraînés dans la course à la possession, les plus jeunes sont, tôt ou tard, rattrapés par l’inévitable confrontation aux raisons de vivre : pour qui, pour quoi, dans quel but se lancer, à corps perdu, dans le marathon de l’existence qui demande d’aller toujours plus vite et plus loin sans trop indiquer le but de la course et baliser le chemin qui y conduit ?

 

 Au temps du prophète Isaïe, des captifs croupissent dans leur prison. Des pauvres cherchent vainement soutien et réconfort, des cœurs brisés attendent l’apaisement et la guérison. De la part du Seigneur, le prophète promet que tous ces souffrants seront consolés : « Au lieu de la cendre de pénitence, je mettrai sur leur tête le diadème ; ils étaient en deuil, je les parfumerai ave l’huile de joie ; ils étaient dans le désespoir, je leur donnerai des habits de fête. »

 

Bien longtemps après ce serment, Jésus vient accomplir, par sa Parole et en sa propre chair, cette immense espérance qui, pendant des siècles, a soulevé un peuple.  Ce jour-là, dans la synagogue de Nazareth, « tous… avaient les yeux fixés sur Lui. » On devine, pour employer une formule contemporaine, l’intensité de la pression mise sur la personne de Jésus. Il a alors l’audace de combler un immense désir en affirmant : « Cette Parole de l’Écriture, que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit. »

 

Il serait sans doute trop facile et trop rapide de penser et de dire qu’il suffit de répéter aux jeunes ces paroles de l’Evangile pour qu’instantanément leur vie s’illumine, leurs interrogations trouvent réponse et leur avenir s’éclaire. S’il nous faut, joyeusement,  faire route avec eux, au jour le jour, nous portons, cependant, dans la foi, une imprescriptible responsabilité à leur égard.


Non, Jésus n’apporte pas miraculeusement toutes les solutions, mais comme Il le proclame Lui-même, Il est « le chemin, la vérité et la vie. » En des temps où, pour des raisons que nous n’avons ni à juger ni à condamner, la chaîne de la transmission généralisée de la foi a été rompue, il nous revient de faire retentir aux cœurs de nos frères, surtout des plus jeunes, la Bonne Nouvelle de l’Évangile et de leur permettre d’en goûter les fruits concrets. Il ne faudrait pas que l’on vienne à nous reprocher de n’avoir pas  voulu ou su partager, d’avoir révélé trop tard ou trop chichement le trésor que Dieu a déposé en nous et qu’Il sait habilement répartir dans le cœur des hommes.

 

Lorsque les croyants rassemblés dans la synagogue de Nazareth fixent leur regard sur Jésus, ils ne savent pas encore que « l’alliance éternelle » que Dieu va conclure avec son peuple passe par l’abaissement, le crucifiement, la mise au tombeau et la résurrection d’un Fils qui est venu réaliser les paroles du prophète.  Il est tellement contraire à la nature de l’homme de renoncer à soi-même et de tout donner jusqu’à sa propre vie !

Disciples du Christ, nous avons l’audace de croire que ce chemin d’Amour est le seul qui puisse rassasier la faim de vivre, étancher la soif d’être heureux. La réponse à l’appel du Christ qui invite, en Lui et avec Lui, à tout donner et à se donner, libère des angoisses et des inquiétudes que génèrent l’Amour étouffé, l’Amour renié, l’Amour défiguré.

 

Messe Chrismale Messe Chrismale  Dans notre assemblé, des ministres ont été ordonnés pour  être, en leurs personnes, dans le monde de ce temps et dans l’Église, des signes perceptibles et efficaces de ce don total. Ces signes doivent être particulièrement dérangeants puisque tant de voix s’élèvent pour qu’ils soient les plus discrets possible et se dissolvent finalement dans un art de vivre qu’une culture dominante prétend imposer. Le ministère ordonné, celui des prêtres notamment, reste ou redevient acceptable tant qu’il remplit un certain nombre de fonctions jugées nécessaires pour satisfaire les besoins spirituels. Il gêne dès lors qu’il indique la fécondité d’une existence totalement offerte à Dieu, y compris dans l’ humilité, la chasteté et l’obéissance, et mise au service des frères et des sœurs que le Seigneur nous donne.

 

N’est-il pas temps d’être à nouveau fiers et heureux que des hommes remettent entre les mains de Dieu les aspirations qui semblent les plus légitimes à notre société pour accueillir et communiquer la vie nouvelle de l’Amour enfin et définitivement victorieux ? 

Le ministère des prêtres auquel se joint celui des diacres, l’engagement des religieux et religieuses et consacrés n’enlèvent rien à l’investissement généreux et constant d’une foule de fidèles qui, chaque jour, comprennent mieux les exigences de leur foi et assument leur part de la mission de l’Église.

Bien au contraire, soutenus, guidés et nourris par les ministres ordonnés, les fidèles du Christ apprennent à vivre l’Amour de Dieu à l’intérieur même des réalités, des combats, des progrès et des solidarités de ce monde. Ils travaillent à l’avènement du Règne de justice, de paix et d’Amour dont Dieu fait toujours le précieux cadeau à l’humanité.

Faut-il encore avoir le courage d’appeler aujourd’hui des jeunes à être prêtres ou à s’engager dans la vie religieuse ? Faut-il adjoindre au ministère de l’évêque de nouveaux diacres  pour rendre déjà sensible  à la famille humaine ce Royaume qui advient dans les douleurs de l’enfantement ? 

 

Trop souvent, nos doutes et nos peurs nous conduisent à répondre négativement à ces questions. Peut-être succombons-nous, en ces domaines comme en tant d’autres, à la tentation sécuritaire ? Soyons francs et directs : Le ministère presbytéral n’offre pas l’assurance tous risques sans laquelle, en notre temps, nul n’ose faire le premier pas sur les chemins incertains de la vie.

 

De façon paradoxale, il me semble que lesBénédiction Bénédiction   événements vécus au cours des semaines écoulées dans notre pays doivent raviver en nous la témérité d’appeler des prêtres pour demain. Ils ne seront, bien évidemment, pas les agents ou les garants d’un ordre  à rétablir ! Ils ne seront pas plus malins que d’autres. Dans leur propre fragilité, ils seront humblement ministres de Celui qui, dans la synagogue, tient toute l’assemblée en haleine. 

Par la Parole qu’ils proclameront, par les sacrements qu’ils présideront, par le témoignage qu’ils porteront,  des hommes et des femmes, une multitude de jeunes, pourront puiser à la source de  l’Amour. Ils ne les détourneront pas de l’humanité chargée de construire pour tous un avenir fraternel. Ils leur en proposeront l’énergie, le sens et le but.
     
Frères prêtres, dans quelques instants, notre assemblée aura les yeux fixés sur vous. Laissez-lui voir le Christ pour qu’elle-même reflète son visage ! Priez et appelez, oui appelez, pour que le signe que vous constituez brille maintenant et demain au cœur de ceux et de celles qui éprouvent pour eux-mêmes et pour tous un ardent désir de vivre !

+ Jean-Paul JAEGER.

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