Homélie de l'ordination diaconale de Léonce Faucon

de Mgr Jaeger

 

Ordination Léonce Faucon Ordination Léonce Faucon  Jacques 5, 1-6; Marc, 9, 38-43.45.47-48

                

Dieu serait-il ingrat ? La Parole du Seigneur elle-même nous invite à poser cette question irrévérencieuse. Le serviteur loyal attend, au minimum, d’être payé de retour lorsqu’il remplit sa tâche avec zèle. Il souhaite certainement que son supérieur hiérarchique respecte les règles du jeu qu’il a lui-même établies et n’intervienne pas dans un déroulement dont il lui a confié la responsabilité.

                          

                  Une fois encore, la logique divine ou plus exactement ce que nous serions tentés d’appeler l’absence de logique, nous bouscule. S’il est un homme qui a vraiment tout abandonné pour se mettre au service du Seigneur, c’est bien Moïse. Il lui en a souvent coûté d’accomplir une volonté dont les objectifs furent, plus d’une fois, déconcertants.

 

                  A plusieurs reprises Moïse soupire de désespoir. Il réclame même à Dieu de le faire mourir plutôt que d’exiger de lui qu’il continue à guider son peuple. Dieu devait-il, ce jour là, accroître encore la perplexité de son envoyé en remplissant de son Esprit, deux hommes qui n’entraient pas dans le cadre du pacte établi entre Lui et Moïse ?

 

                  Moïse ne s’offusque pas. Une fois de plus, il se fait serviteur en sachant que la tentation de la susceptibilité l’éloignerait, à coup sûr, de la fidélité à l’appel reçu. Il ne se contente pas de chasser de son cœur un éventuel ressentiment. Il précède presque le projet de Dieu. Il désire sincèrement que, pas seulement deux hommes, mais tout le peuple, partage la mission prophétique dont il aurait pu, au nom de l’alliance avec le Seigneur, revendiquer l’exclusivité. 

 

                  Passe encore pour Moïse, mais, plus tard,  Jésus ne pouvait-il pas bénéficier d’un tout autre traitement ? Ses apôtres ne méritaient-ils pas plus d’égard ? Non, Jésus accepte sans récriminer qu’un quidam dont l’identité restera à tout jamais inconnue chasse les démons en son nom. L’indignation des apôtres est compréhensible. Comment se fait-il que ce signe de la venue du Royaume ne soit pas réservé au cercle des initiés, à la poignée d’hommes qui ont tout quitté pour emboîter le pas à Jésus de Nazareth.  N’ont-ils pas tout sacrifier pour le suivre jusqu’au don total, celui de leur propre vie. Ils imiteront ainsi le Christ qui a tout donné, oui vraiment tout donné pour aimer.

 

                  Léonce, tu ne vas pas entamer cet après-midi une seconde carrière qui pourrait être aussi brillante que celle que tu as achevée dans l’Université. Tu ne cherches pas la satisfaction personnelle que pourrait apporter un pouvoir d’autant plus flatteur qu’il te vient de Dieu et de l’Église. L’ordination ne va pas délimiter pour toi un nouveau champ dont tu serais le maître absolu et le défenseur jaloux. Tu vas désormais te réjouir et inviter à se réjouir de ce que Dieu opère au cœur des hommes même si une part de cette œuvre divine s’exerce désormais par ton ministère.

 

                  Diacre, tu auras pour seule ambition d’inscrire dans l’humanité, par ta vie et ce ministère, la présence du Christ qui renonce à Lui-même par Amour. Appelé à marcher à la rencontre de tous les hommes, tu sauras découvrir et révéler en eux la présence de l’Esprit de Dieu qui se joue de toutes les frontières, de toutes les barrières et de tous les cadres. Il y a toujours au cœur de l’humanité des Eldad et des Médad ou quelqu’un que Dieu a librement choisi pour manifester son Esprit. Ton ministère nourrira, bien sûr, les disciples de Jésus Christ, les rassemblera et les aidera à vivre leur mission, mais il te fera aussi découvrir et reconnaître tous ceux qui, plus simplement, ne sont pas contre le Christ, mais attendent d’écouter sa voix, de Lui donner un nom, un visage et de devenir disciples.

 

                  Oui, ton ministère te conduira parfois loin, très loin vers une humanité qui peut encore tout ignorer de Dieu, Le connaître imparfaitement, Le chercher dans les tâtonnements et les doutes. Tu répèteras cependant que des hommes, des femmes, des jeunes sont déjà habités par l’Esprit d’Amour qui brûle en eux comme une patiente braise qu’un souffle peut aviver. Tu devras alors souffler sur le feu. À tes frères lointains ou proches, tu feras découvrir le seul trésor qu’ils cherchent et qu’ils espèrent.

 

                  Il n’est pas nécessaire de partager la foi chrétienne pour être secoué par les paroles vitriolées de l’apôtre Saint Jacques : « Vos richesses sont pourries, vos vêtements sont mangés des mites, votre or et votre argent sont rouillés. Cette rouille vous accusera, elle dévorera vos chairs comme un feu. »

 

                  Saint Jacques n’a pas l’habitude des compliments. Il n’entoure jamais ses remontrances dans un paquet cadeau. Parce qu’il a trouvé l’unique trésor, la perle qui mérite qu’on lui sacrifie tout, le bonheur qui vaut bien plus « que le plaisir et le luxe », il peut servir inlassablement cet homme que Jésus Christ a payé du prix de son sang.

 

                  Jésus doit être fou pour renoncer aux honneurs de la divinité, se faire homme et faire l’offrande de sa vie pour dire au monde que seul l’être humain aimé de Dieu, habité par Dieu mérite le renoncement absolu. Il faut être fou pour mettre un terme à l’exercice d’une profession gratifiante et utile à la société. Il faut être fou pour faire une croix sur les perspectives qu’ouvre habituellement le temps de la retraite et s’engager totalement à l’humilité, la chasteté et l’obéissance au nom de Jésus Christ. Il faut être fou pour accorder une oreille attentive aux invectives de l’apôtre Jacques, pour pleurer et se lamenter sur l’excès des richesses et des bienfaits que Dieu prodigue et que l’homme sait aussi merveilleusement produire. Léonce, à la suite du Christ, épouse cette folie. Il sait qu’elle ne lui rapportera rien et, pourtant, elle lui offrira tout.

 

                  Mes amis, ne voyez pas dans cette ordination un  acte d’héroïsme qui viendrait, en quelque sorte, offrir un brin de fantaisie à un parcours si bien réglé et si fécond. Ce n’est pas d’abord pour lui que Léonce est ordonné diacre. Il aurait facilement trouvé d’autres moyens de se singulariser s’il en avait été tenté. C’est pour vous, pour nous, pour la part d’humanité vers laquelle il est envoyé qu’il est ordonné.

 

                  Avec la délicatesse que nous lui connaissons, il n’aura probablement pas la fougue de Saint Jacques, mais il saura, avec sa foi et la force de son ministère, rappeler l’essentiel et en témoigner. Il ne manquera pas de redire dans une société qui idolâtre ses productions, ses méthodes et ses résultats que finalement, seul compte l’épanouissement en Jésus Christ de tout être humain et de tous les êtres humains. Il n’oubliera pas que dans cette société, il a été et demeure un maître, un pédagogue. Il ne méprisera pas les recherches, les magnifiques découvertes et leurs applications dont le génie humain est capable. Cependant, il répétera sans cesse que les productions les plus merveilleuses ne servent à rien si elles n’aident pas l’homme, image de Dieu, à grandir, à se retrouver et à se réaliser.

 

                  À sa manière et selon le dessein de Dieu, Léonce sera prophète. Il ne gardera pas cette mission comme un bien propre. Avec l’Église, il nourrit une espérance dont nous souhaitons, avec lui, qu’elle devienne réalité. Mes amis, si Léonce est aujourd’hui ordonné, c’est bien pour que, selon votre foi, tous et toutes, vous deveniez des prophètes et que vous annonciez la Bonne Nouvelle dans vos vies comme dans celles de vos frères. Il vaut mieux tout perdre que de faire tomber et abîmer un seul de tous les petits de la terre. Même s’il ne nous semble guère, en certaines circonstances, valoir plus qu’un verre d’eau fraîche, il  demeure un enfant bien-aimé de Dieu. Oui, il y a dans le choix du Christ, dans la réponse donnée par un futur diacre  à l’appel de Dieu et de l’Eglise une immense folie, mais parce qu’à la suite du Christ, Léonce est fou, nous serons un peuple de prophètes.  

                                                                                                     

+ Jean-Paul JAEGER.

 

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