Ordination presbytérale - Homélie

Pierre Bizet, Léonce Faucon, Jean-Christophe Neveu

 

 

Genèse 14, 18-20; 1ère Corinthiens 11, 23-26; Luc 9, 11-17

 

 

Missionnés par l'Esprit-Saint

 

En une courte phrase, Saint Luc résume la mission de Jésus : « Jésus parlait du règne de Dieu à la foule, et il guérissait ceux qui en avaient besoin » (Luc 9, 11) De fait, le fils du charpentier de Nazareth accomplit la prophétie d’Isaïe qu’il s’était appliquée à lui-même au début de sa prédication : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur » ( Luc 4, 18-19.) Isaïe l’a dit et Jésus le fait !

 

 Par ces quelques mots, nous savons déjà beaucoup du ministère qui va être confié dans quelques minutes à Pierre, Léonce et Jean-Christophe. Epouse bien-aimée du Christ, l’Eglise tout entière porte la Parole de Dieu. Elle donne les signes du Règne de Dieu et de la guérison des hommes. En elle et pour le monde, les prêtres, configurés au Christ, reçoivent la charge personnelle, de proclamer en son nom, la présence et la venue du Royaume, de tracer les chemins de la guérison.

 

Serviteurs et amis d'une humanité qui se cherche...

 

Cette lourde responsabilité suffirait, à elle seule, à faire resplendir dans le cœur de ces trois hommes les deux visages d’un unique amour qui les anime et qui mérite qu’on lui sacrifie tout : amour pour le Christ qui ne voit plus en eux des serviteurs mais des amis, amour d’une humanité en quête d’unité, d’identité et guérison.

 

 Pourquoi faut-il alors en rajouter et exiger plus ? C’est bien ce que Jésus semble faire avec un malin plaisir, propre à désarçonner ses apôtres. Le déclin du jour n’est jamais de bon augure. Le désert ne peut qu’ajouter à l’angoisse. Il ne saurait être question d’y loger et de nourrir la foule. Qu’à cela ne tienne, le Maître persiste et signe. Il conduit et pousse ses apôtres au-delà des frontières de l’impossible : « Donnez-leur vous-mêmes à manger.» (Luc 9, 13)  Cinq pains et deux poissons ne constituent qu’un ridicule pitance au regard de l’immensité des besoins.

 

Faites-les asseoir et donnez-leur...

 

Pierre, Léonce et Jean-Christophe, pourquoi vous cacherais-je la réalité ? Au long de vos années de ministère, vous verrez souvent arriver la nuit, vous traverserez le désert, vos mains et vos ressources paraîtront tellement pauvres pour correspondre à la mission confiée et répondre aux attentes de vos frères humains. Alors, vous vous souviendrez, vous méditerez. Vous obéirez - le mot n’est pas de moi, mais de l’Evangile – Vous les ferez asseoir et vous distribuerez quand même ce que vous n’avez pas.

 

Et voilà que vous aussi, vous remplirez les douze paniers de la surabondance pour un peuple nouveau. Ne disons pas que les temps sont difficiles, hasardeux, périlleux. Ils sont tout simplement ceux de l’annonce de l’Evangile, les temps de ceux qui misent tout sur le Christ. Lui-même, tourné vers le Père, donne la Parole et le Pain qui, quelles que soient les circonstances, nourrissent et rassasient au-delà de toute espérance.

 

Mes amis, il faut maintenant nous laisser entraîner plus avant encore dans l’intimité avec le Fils de Dieu. Dans ce passage surprenant de l’Evangile, Il nous prépare à une vérité plus déconcertante encore que la scène qui se déroule sous nos yeux.

 

Comme Jésus s'est donné tout entier  

 

Annoncer et donner des signes. Soit ! Distribuer à manger quand on n’a rien. Passe encore ! Mais voici que Jésus va se donner Lui-même en nourriture. Par amour, il va livrer son Corps et sa Vie. Il sortira vainqueur du tombeau. Cette passion et ce triomphe sont déjà ceux de la multitude pour laquelle Jésus verse son Sang.

 

C’est en Lui et par lui que le règne de Dieu vient à nous. C’est en Lui et par Lui que nous sommes guéris. C’est en Lui que l’humanité devient famille. C’est en Lui que les membres de l’espèce humaine de tous les lieux et de tous les temps redeviennent enfants, frères et sœurs.

 

 La force des apôtres, la force des prêtres, la force de tous les membres du peuple de Dieu ne vient pas d’eux-mêmes. Si tel était le cas, aucun évêque ne prendrait le risque d’ordonner des prêtres en 2007, tant les repères qui ont longtemps jalonné la vie de l’Eglise et l’organisation du ministère sont aujourd’hui malmenés et brouillés.

 

En mémoire du Seigneur

 

Pourquoi est-il toujours possible, aujourd’hui, d’être chrétien, d’être prêtre, contre vents et marées, en dépit de l’adversité, tantôt réelle, tantôt supposée ? La réponse nous est proposée par saint Paul : « Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.» 1ère Corinthiens 11, 26. Sous la plume du rédacteur de la lettre aux Corinthiens, il ne s’agit pas de célébrer un rite qui viendrait, en quelque sorte, conjurer un sort néfaste. Répondant à cette requête, nous sommes d’emblée introduits, au centre même, au foyer ardent de notre foi, de notre mission et du ministère. Nous accueillons et partageons la Vie du Fils qui, par amour, a tout donné, s’est totalement livré et nous lui emboîtons le pas !

 

Pas seulement célébrants...

 

Pierre, Léonce, et Jean-Christophe, n’ayez pas peur d’être à votre manière des « hommes de l’Eucharistie. » J’ajoute immédiatement qu’il ne vous sera pas demandé de n’être que les célébrants zélés d’un rite. Offerts à la l’image et à la suite du Christ, Il s’agit, bien plus, de mettre en lumière la place de l’Eucharistie que vous présiderez dans la vie de l’Eglise et son apostolat. Elle nourrit et renouvelle l’existence personnelle du croyant. Elle construit l’Eglise, oriente sa mission et en garantit la fécondité.

 

Comment en serait-il autrement puisque, dans l’Eucharistie, nous communions sacramentellement au Christ mort et ressuscité. Il peut, seul, permettre aux apôtres d’hier et de tous les temps, à toute l’Eglise d’aujourd’hui et de demain de donner à manger à tout le monde lorsqu’ils n’ont que cinq pains et deux poissons !

 

 ... transformer aussi les structures.

 

Il y a bien plus qu’un simple lien de convenance entre l’Eucharistie et l’agir chrétien. Ecoutons ce que dit à ce sujet le pape Benoît XVI dans l’exhortation Apostolique intitulée : Le sacrement de l’Amour : « Il est hors de doute que la restauration de la justice, la réconciliation et de pardon sont des conditions pour bâtir une paix véritable. De cette conscience naît la volonté de transformer aussi les structures injustes pour restaurer le respect de la dignité de l’homme, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. C’est au moyen du développement concret de cette responsabilité que l’Eucharistie devient dans la vie ce qu’elle signifie dans la célébration.» (Sacramentum Caritatis § 89.)

 

Nous voilà revenu au Règne de Dieu, chanté dans la liturgie comme un règne sans limite et sans fin, règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d’amour et de paix.» (Préface du Christ Roi.)

 

Nous voilà revenu à la guérison. Elle redit la soif de bonheur et d’amour de ces hommes, de ces femmes, de ces jeunes riches de tant de capacités, de réalisations, d’engagements, de solidarité. Ils se heurtent pourtant aux limites et aux faiblesses qui les contraignent, avec Saint Paul, à reconnaître une blessure dont ils espèrent toujours la guérison : Ils ne font pas le bien qu’ils veulent et commettent le mal qu’ils ne veulent pas. (Cf. Romains 7, 19.)

 

Baptisés (prêtres et laïcs): rassemblés, sanctifiés, envoyés

 

L’Eglise est rassemblée, sanctifiée et envoyée pour ce règne et ce relèvement. Nous ne serons jamais assez reconnaissant à celles et à ceux - et il y en a une foule dans notre assemblée - qui, selon la grâce de leur état de vie, assument au jour le jour, la part de cette mission. L’ordination de prêtres ne vient pas alléger les responsabilités de fidèles laïcs censés les remplacer lorsqu’ils viennent à manquer. Bien au contraire, elle leur permettra de recevoir les dons qui viennent de Dieu et sans lesquels nous ne pourrions qu’indéfiniment déplorer et pleurer la pauvreté affligeante de nos cinq pains et de nos deux poissons.

 

Cinq pains, deux poissons. Pierre, Léonce, Jean-Christophe n’ont rien de plus pour être prêtres. Ils disposent pourtant de talents : une vie familiale, hélas, frappée par le veuvage, des enfants, des petits-enfants, une carrière d’attaché d’ambassade, un parcours universitaire bien rempli, une formation, les promesses de la réussite professionnelle, d’un couple, d’une famille. Ils ont pourtant accepté de s’aventurer dans le désert où ils se sentent soudain plus démunis, si ce n’est totalement. Jésus les invite à relever un défi, son défi : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

 

Entendre et répondre à l'appel

 

Jeune ami ici présent, si le Père t’appelle, si le monde t’appelle, si l’Eglise t’appelle ne dis pas : « Mon existence ne vaut pas plus que cinq pains ou deux poissons. »  

 

Sache-le. A la suite du Christ et sous son regard, quand il y a, quelque part dans une vie cinq pains et deux poissons, tous peuvent manger à leur faim et il en restera encore pour la multitude. Depuis que sur la croix, le Fils de Dieu n’avait même plus cinq pains et deux poissons, mais sa seule vie à offrir, l’Eglise n’a pas peur des mains vides, des trous d’air de notre société et de sa propre histoire. Depuis que le Christ nous a demandé de partager son Corps et son Sang dans l’Eucharistie, nous savons où coule la source de la vie nouvelle.

 

Si le Père t’appelle, si le monde t’appelle, si l’Eglise t’appelle, prends le panier et distribue. Je te le promets, Dieu le remplira toujours !

 

+ Jean-Paul JAEGER

 

Article publié par E.H. Communication Diocèse • Publié • 5039 visites