Homélie messe chrismale

Eglise d'Arras N°8

 

Eglise Saint Nicolas                                                                                                   BAPAUME
Mardi 30 mars 2010.
 
 
Messe Chrismale
 
Isaïe 61, 1-3a. 6a. 8b-9.
Apocalypse 1 , 5-8
Luc 4,16-21
 
 
L'assemblée à Bapaume Messe chrismale à Bapaume  
L'assemblée à Bapaume
L'assemblée à Bapaume
En des heures difficiles pour l’Eglise Universelle m’est souvent revenu à la mémoire l’échange public que j’ai eu, il y a quelques années, avec le maire d’une commune du bassin minier. Mon interlocuteur est, aujourd’hui, décédé. C’est donc en toute liberté que j’évoque son souvenir.
 
            La communauté catholique s’interrogeait sur l’opportunité d’utiliser plus longtemps l’une des églises héritées de la période de l’exploitation minière et d’en garder la propriété. Son entretien devenait coûteux. Ne s’y réunissaient plus que de maigres assemblées. La fermeture du site minier et la désertion des jeunes actifs ne laissaient sur place que les personnes du troisième et du quatrième âge ainsi que leurs cadets qui cherchaient désespérément un emploi.
 
La tentation était grande, au regard de l’énergie à dépenser, de mettre la clé sous le paillasson et de regrouper les activités pastorales autour de l’autre clocher de la commune. Il est plus central et plus accessible. Il draine plus les forces vives et les bonnes volontés.
 
A ma grande surprise, le premier magistrat de la commune me dit devant un parterre de fidèles et d’autres élus qu’il ne partageait pas notre foi, mais qu’il ne fallait surtout pas abandonner cette église. La vie du quartier en pâtirait. Il savait que les fidèles de l’Eglise catholique, là présents, jouaient un rôle décisif dans les relations, la cohésion et le service au sein d’une population qui ne s’était pas encore remise de la fermeture des mines.
 
Ce maire ajoutait : le mercredi, je mets des locaux de la commune à la disposition de la paroisse pour la catéchèse des enfants. Je ne souscris pas totalement au contenu de ce qu’on leur enseigne, mais je suis sûr que ce qu’on leur dit et demande de pratiquer est utile pour la recherche et la mise en œuvre du bien de tous.
 
J’aimerais, mes amis, que nous nous rendions par la pensée et par le cœur en ce lieu presque anonyme de notre diocèse. Il n’intéressera jamais la grande opinion et les médias, sauf si un événement malheureux venait soudain le rendre conforme aux clichés et aux étiquettes dont sont affublés les quartiers où se fixent rendez-vous toutes les formes de misère et de pauvreté.
 
Il n’y a qu’un pas à franchir pour passer de la solennité d’un concile qui définit l’Eglise comme signe et instrument de salut à la simplicité et la modestie d’une réalité humaine où une communauté de fidèles du Christ incarne cette définition. Il est étonnant et beau de découvrir cette Eglise à travers la perception pourtant restrictive d’un élu presque navré de ne pas en partager la foi.
 
Elle est merveilleuse cette Eglise qui, loin des tapages médiatiques, des querelles idéologiques et des oppositions stériles remplit la mission que le Christ nous invite à poursuivre aujourd’hui parce qu’elle est sa mission  : « Porter la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu’ils sont libres et aux aveugles qu’ils verront la lumière, apporter aux opprimés la libération, annoncer une année de bienfaits accordée par le Seigneur. [1]»
 
Oui, c’est là que notre Eglise est belle, féconde et appelante. C’est là qu’elle manifeste toutes les richesses reçus de son Seigneur. Par la puissance de l’Esprit Saint, elle en vit et les offre à tout être humain qui aspire à la paix, à la justice, à la liberté, à la fraternité.
 
Je devine qu’en cet instant, chacun, chacune d’entre nous peut attester que là où il vit, là où il est envoyé, il voit cette Eglise et participe à sa vie. Il en est membre, ministre. Il perçoit et recueille les fruits de sa présence et de ses engagements, il vérifie qu’elle guérit, libère, relève, pardonne, et rassemble au nom de Jésus de Nazareth, le Fils de Dieu. Elle le fait dans l’accueil, dans la discrétion des mots et des gestes, la proximité, le service comme dans la proclamation de la Parole de Dieu, la célébration des sacrements, la charité. Elle se réjouit de collaborer avec des hommes et des femmes qui n’appartiennent pas à l’Eglise, mais se dépense généreusement, sans compter, pour le mieux être des leurs et de leurs semblables.
 
Où, mieux qu’au cœur même de cette humanité à la fois douloureuse et rayonnante prend chair cette définition du concile Vatican II qui parle en ces termes du sacerdoce commun dans l’Eglise : « Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel ou hiérarchique, bien qu’il y ait entre eux une différence essentielle et non seulement de degré, sont cependant ordonnés l’un à l’autre : l’un et l’autre, en effet, chacun selon son mode propre, participent de l’unique sacerdoce du Christ. [2]»
 
Participant de l’unique sacerdoce du Christ, nous ne ferons pas autrement que Lui. Il n’a triomphé que sur la croix. Heureusement pour lui et pour nous, il n’a pas réclamé, de manière incessante, à être reconnu. Il a été rejeté et humilié. Il s’est abaissé et a renoncé aux places et honneurs. Il n’a pas choisi sa mission. Il a répondu à l’appel de l’amour du Père. Il n’a rejeté personne. Il s’est élevé contre tous les pouvoirs avides d’appuyer leurs contraintes et leur autorité sur une interprétation dévoyée de la Parole et de la loi divines. Il a fait, à ses propres côtés, l’expérience de la déception, de la trahison. Il n’a pourtant jamais cessé d’accorder sa miséricorde et sa compassion. Sous son regard, dans son amour, un être humain a toujours un avenir.
 
En cet instant, je veux faire monter vers le Seigneur une immense action de grâce pour tous les acteurs de la mission de l’Eglise qui, la main dans la main, en dépit d’une foule de difficultés, se laissent façonner par l’Esprit de Dieu. Ils se mettent à la disposition du Christ pour que soit révélée dans la simplicité de l’existence humaine la force de son Amour qui purifie et renouvelle les personnes et les structures.
 
Fidèles du Christ anonymes, prêtres, diacres, religieux, religieuses, consacrés, laïcs en mission ecclésiale, demeurez passionnés par Celui que vous servez, suivez-le sur le chemin de la croix et de la résurrection. Servez-le dans les plus faibles et les plus démunis ! Que par vous, il éveille la foi et suscite la vivante réponse de tous les chercheurs de bonheur et de tous les quêteurs d’espérance !
 
Nous pourrons nous attarder indéfiniment sur les changements qui affectent notre Eglise, la cure d’amaigrissement qui semble lui être imposée, la diminution du nombre de ses fidèles, de ses prêtres, de ses oeuvres, de ses moyens. Nous souffrirons des critiques, tantôt bien légitimes, tantôt totalement injustes dont elle-même et ses membres, jusqu’au pape aujourd’hui, sont les cibles.
 
Nous ne pouvons pas rester sourds aux interpellations de notre époque. Des bouleversements culturels considérables les lancent à toutes les institutions qui ont structuré ou organisent encore la vie sociale.
 
L’Eglise ne doit pas remettre en cause son héritage. Il ne lui appartient pas. Elle l’a reçu en dépôt. Elle doit cependant s’interroger sur la manière dont elle invite nos contemporains à l’accueillir et en à vivre. En ce domaine, la frilosité, le retour à un prétendu âge d’or et le repliement sur soi n’ont jamais été bons conseillers.
 
L’audace évangélique ne se confond pas davantage avec l’opinion, le libéralisme, le relativisme, l’individualisme. Elle ne tresse pas des couronnes aux nouvelles idoles et à leur culte. L’annonce de l’Evangile est bonne nouvelle pour celui ou celle qui aspire à être profondément aimé, voudrait apprendre ou réapprendre à aimer. Nous en sommes avertis : ce triomphe victorieux de l’amour passe par le lavement des pieds, l’abaissement et le renoncement de la croix.
 
Le pape Benoît XVI a voulu que nous vivions une année sacerdotale. En l’ouvrant, il souhaitait nous offrir un temps d’approfondissement du ministère des prêtres, un moment particulier de prière pour les prêtres. Il nous invitait à mieux situer encore les responsabilités des divers membres de l’Eglise les uns avec les autres, les uns pour les autres, les uns par les autres, tous au service de l’humanité entière.
 
Chers frères prêtres, ces derniers jours, vous vous êtes souvent arrêtés devant le Christ en croix. Il ne s’agissait pas, alors, de chercher un refuge dans la tempête ou un bouclier contre les flèches. Il était, sans doute, nécessaire de revenir au cœur et à la raison d’être de notre ministère.
 
Tenir le rôle du Christ, être configuré au Christ exige un don total et absolu bien étranger à toutes les formes de pouvoir qui hantent trop souvent tous les rangs - sans exception - et la hiérarchie de notre Eglise.
 
Faire autorité est bien autre chose que détenir l’autorité et s’imposer par l’autorité. Les prêtres ne peuvent pas annoncer, communiquer, servir la Vie jaillie du tombeau, un matin de Pâques, sans passer eux-mêmes par la croix. Ne l’oubliant qu’un seul instant, nous nous transformerions immédiatement en animateurs dynamiques, en responsables administratifs, en gestionnaires du culte.
 
Nous avons souvent de bonnes raisons de nous plaindre de nos limites, de nos tiédeurs, de nos faiblesses. Les fidèles laïcs pourraient certainement en ajouter quelques-unes aux nôtres ! Comme les apôtres à l’heure décisive, nous avons peut-être été tentés de déserter. Mais nous sommes là, vous êtes là, depuis deux ans, dix ans, vingt-cinq ans, cinquante ans, soixante et soixante dix ans et plus.
 
 
Par votre vie, dans tout votre être, vous proclamez que toutes les croix de l’humanité rassemblées dans la croix du Christ deviennent chemin vers le triomphe pascal, source et gage d’un authentique bonheur et de toute fraternité.
 
Par votre ministère humble et fidèle, par l’Esprit Saint, le Christ construit cette Eglise dont l’incroyant lui-même peut reconnaître qu’elle est féconde et utile pour l’humanité.
 
Chers frères, là est votre joie. Je vous le garantis, elle ne vous sera pas enlevée.
 
 
 
 
 
 
 
                                                                        + Jean-Paul JAEGER
 
 
 
 
 
 
 


[1] Luc 4, 17-18
[2] Lumen gentium § 10.
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