Mourir ou renoncer

Eglise d'Arras n°05

Jean_Paul_II_et_Benoit_XVI Jean_Paul_II_et_Benoit_XVI  

Nous avons encore en mémoire l’image d’une main rageuse qui martelait un pupitre. Ce geste traduisait le dépit de Jean-Paul II qui ne parvenait plus à prononcer les mots du discours préparé à l’intention des fidèles rassemblés sous la fenêtre de son bureau. Quelques jours plus tard, la mort avait raison de la farouche volonté qui avait poussé le souverain pontife à tenir jusqu’au bout. Il faut avoir eu l’occasion d’approcher le défunt pape dans les mois qui ont précédé l’issue fatale pour mesurer l’âpreté du combat qu’il menait et ses incidences sur l’exercice d’une responsabilité tellement lourde.
 
Le pape Benoît XVI, alors le Cardinal Ratzinger, avait été témoin de cette lente dégradation de l’état de santé de son prédécesseur. Mieux et plus que quiconque, il en a perçu et géré les conséquences. Ce constat, ajouté sans doute à une autre approche spirituelle, l’a conduit à renoncer à l’exercice de sa charge. Cette décision n’a pas eu d’égale pendant sept siècles dans l’histoire de l’Eglise. Le 11 février 2013, un pape a reconnu publiquement que ses forces physiques n’étaient plus à la hauteur des exigences de son ministère. L’heure était venue pour lui de se retirer.
 
Il ne faut certainement pas opposer le choix de Jean-Paul II à celui de Benoît XVI. Tous deux ont fait l’expérience de la fragilité et de la pauvreté. Chacun d’eux a reconnu que la force que Dieu donne pour remplir une mission ne transforme pas celui qui la reçoit en un être d’exception dispensé de la confrontation aux contingences de la nature humaine. Même pour un pape, le trésor qu’il doit annoncer et porter dans l’Eglise, pour l’Eglise et pour  le monde est contenu dans un vase d’argile.
 
La décision de mourir à la tâche ou celle de mettre un terme à l’exercice d’une responsabilité relève finalement d’une même et unique conviction. Dieu seul, par son Esprit, guide et oriente l’Eglise. Un pape comme le plus simple des fidèles ne peut que servir humblement ce projet de l’Amour divin. Il faut faire confiance à Dieu pour croire que malgré l’ébranlement de la santé, la responsabilité porte encore des fruits. Il faut tout autant faire confiance à Dieu pour croire que la responsabilité peut parfaitement être exercée par un autre.
 
Benoît XVI a répété à plusieurs reprises qu’il a tranché à la lumière de sa conscience. Personne ne peut prétendre s’immiscer dans ce dialogue avec Dieu. Nous ne pouvons qu’en respecter les conclusions et nous rappeler qu’à tous les niveaux de la vie et de la mission de l’Eglise, les différents acteurs ne sont que de dociles instruments. Tel est sans doute le plus bel enseignement qu’en la circonstance,  Benoît XVI nous délivre.
 
Le geste et la décision du pape invitent l’Eglise à s’interroger sur elle-même. La fragilité reconnue et assumée du successeur de Pierre rappelle à l’ensemble du Corps du Christ qu’il reçoit de l’Esprit Saint la sainteté, mais qu’il reste marqué par la faiblesse de l’humanité. Forte de la puissance de Dieu, l’Eglise est faible des limites de ses membres.
 
De façon paradoxale, cette reconnaissance loin de la diminuer, d’en amoindrir la présence ou le message, révèle sa puissance. Libre à l’égard de tout et de tous, elle peut être dans le monde le signe et l’instrument du salut en Jésus-Christ. Elle ne cherche pas sa gloire, le succès, le pouvoir. Elle annonce la Parole qu’elle a entendue. Elle transmet les dons qu’elle a reçus. Elle brille d’une lumière qui l’illumine elle-même. Elle n’assène pas sa vérité. Elle sert la vérité et Celui qui est la Vérité. Elle en témoigne.
 
La mission ne constitue pas le bien propre des membres de l’Eglise ou du pape lui-même. Elle est remise en de pauvres mains, en de pauvres cœurs. L’un servira jusqu’à la mort. L’autre jusqu’à la renonciation. La même mission se poursuit, puisqu’elle est celle de l’Unique Pasteur qui sera avec ses disciples jusqu’à la fin des temps.
 
Depuis quelques jours les médias, l’opinion publique, les membres du Peuple de Dieu dessinent le portrait du futur pape. A coup sûr, il devra avoir toutes les qualités plus une !  Il lui faudra répondre aux aspirations de celles et de ceux qui ont décidé souverainement de ce que devrait être, dire et faire l’Eglise demain, oubliant d’ailleurs que l’Eglise ne s’arrête pas aux frontières de l’Europe occidentale, voire de l’hexagone !
 
A un journaliste qui l’interrogeait à propos des talents que doit avoir le futur pape, le Cardinal Vingt-Trois a répondu : « Qu’il ne se prenne pas pour Dieu ! » Dans notre société contemporaine, cette attitude est plus que jamais précieuse et utile.  Merci à Benoît XVI de nous le dire de façon aussi éloquente et significative, même si certains regrettent que sa renonciation désacralise en quelque sorte sa charge. Non, il n’existe pas de miracle permanent par lequel Dieu permettrait à un pape d’oublier qu’il est un homme, à l’Eglise qu’elle est divine, mais faite de chair. Avec Saint Paul, dans la foi au Christ crucifié et ressuscité, tous savent que c’est lorsqu’ils sont faibles qu’ils sont forts !
 
+ Jean-Paul JAEGER
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