Plantes près d'un ruisseau

Eglise d'Arra n°19

ruisseau L’assemblée d’automne de la Conférence des Evêques de France vient de s’achever à Lourdes. Il serait difficile et vain d’énumérer la diversité des sujets traités. Certains seront repris ultérieurement. D’autres donneront lieu à des publications ou des interventions. Dans plusieurs cas, il s’agissait simplement de recueillir l’expression des évêques sans chercher à susciter des décisions immédiates. Je reconnais que pour l’observateur, il n’est pas évident de découvrir la cohérence qui se dégage d’une quinzaine de dossiers ! Il faut ajouter que la séance consacrée à l’actualité n’est préparée et encadrée par aucun dossier.

 

            Je prendrai volontiers pour fil rouge l’ouverture de la longue période qui fera mémoire de la guerre mondiale 1914-1918. Ce choix peut paraître étonnant puisqu’il nous renvoie près de 100 ans en arrière. Faute de pouvoir orienter le présent, voudrions-nous nous réfugier dans un passé douloureux qui a tellement marqué notre département ? Il s’agit, à ce jour, d’aborder tout autrement ce calvaire de notre histoire. Viendra le temps de faire mémoire de nombreuses étapes tragiques. Il nous faut, aujourd’hui, nous attarder sur la situation qui prévalait avant que ne se déclenche le conflit. L’analyse peut alors nous fournir quelques indications pour la gestion de notre propre itinéraire.
 
            Un conflit a toujours des racines économiques et sociales. Quand il est difficile d’offrir aux personnes la possibilité de rassembler des moyens fondamentaux et élémentaires de subsistance et d’insertion, les relations se tendent et les antagonismes l’emportent sur la sagesse. Lorsque le fossé se creuse entre les individus et les groupes, la suspicion chasse la concorde.
           
Ces dérèglements peuvent s’installer aussi bien dans les relations interpersonnelles qu’entre les groupes et les pays. Le désir d’hégémonie, la volonté d’imposer une idéologie, le mépris de ce qui n’est pas soi, la soif de domination et d’extension préparent lentement mais sûrement les divisons, les blessures et les haines. S’ajoute parfois l’irrépressible envie de venger une humiliation précédente. Les historiens n’ont aucune peine à repérer ces ingrédients mortels dans les rouages politiques, économiques, sociaux, moraux et philosophiques qui actionnaient le jeu des relations à la veille du mois d’août 1914.
            Vivre en paix ne consiste pas seulement à éviter la guerre, même si cet objectif vaut déjà pour lui-même. L’être humain ne se contentera jamais d’afficher seulement de l’indifférence à l’égard de son semblable, demandant simplement de signer avec lui un pacte de non agression et  d’ignorante tranquillité.
            Vivre ensemble relève d’un tout autre art ! L’homme n’échappe pas à une réflexion sur les valeurs qui l’unissent aux autres membres des communautés auxquelles il appartient. Il peut bien revendiquer des droits, conjuguer ses efforts avec d’autres ou au détriment d’autres pour les obtenir et les faire respecter. Il réussira peut-être à orienter les choix communs au mieux de ses intérêts. Ces pratiques habiles et astucieuses ne garantiront jamais la capacité de vivre avec d’autres. Elles offrent peut-être des matériaux pour vivre, elles ne donnent pas des raisons de vivre.
            Il a fallu que des pionniers – les plus connus d’entre eux étaient par-delà les frontières d’alors des chrétiens solidement enracinés dans leur foi – pour faire comprendre et difficilement admettre que la paix ne s’installerait dans la durée que si des peuples renonçaient à rivaliser jusqu’au conflit les uns avec les autres et réalisaient ensemble un projet profondément et foncièrement humain, voire spirituel.
            Ce projet a pris, chez nous, le visage de l’Europe Certes, le pari n’est pas encore gagné, mais il est loin d’être perdu. Les débats futurs souligneront sans doute les ornières dans lesquelles peut s’enliser l’Europe, les erreurs dont elle est capable, les fautes qu’elle peut commettre.  Ils relèveront et accentueront les acquis d’une aventure dont les résultats demeurent fragiles, incomplets et pourtant tellement précieux. La paix, la réconciliation entre l’Est et l’Ouest, la circulation et la rencontre devenus familiers aux plus jeunes, le partage des compétences et des savoirs, l’apprentissage des langues, le brassage des cultures, la solidarité entre les plus riches et les plus pauvres constituent autant de biens précieux qu’il faut développer et nourrir.
            N’ayons pas peur de dire qu’un souffle évangélique a inspiré et animé des hommes et des femmes de bonne volonté traumatisés par des guerres qui sont, hélas, l’expression sans cesse renouvelée du choc des égoïsmes. Ils n’étaient pas seuls. D’autres puisaient certainement ailleurs ou à cette même source qu’ils ne connaissaient pas, mais eux plongeaient leurs racines dans le Christ mort et ressuscité. C’est vers Lui que les évêques rassemblés à Lourdes ont charge de guider les frères qui sont confiés à leur charité de pasteurs. Il était Lui-même la cohérence de nos travaux.
 
+ Jean-Paul JAEGER
           
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